‹ Lettres (volume 2)Chapitre 6 sur 9 · X. est déjà venu me voir cinq ou six fois · texte numérisé non relu

X. est déjà venu me voir cinq ou six fois

pour me dire qu'il espérait avoir des idées, mais qu'il n'en avait pas. J'attends sans m'énerver.

Je viens de lire Poil de Carotte. C'est

admirable de minutie et d'amertume. Mais il y manque un souffle spiritualiste. Le défaut de foi et d'amour se trahit à toutes les pages. C'est presque — je trouve — de la physiologie, comme si Jules Renard avait écrit l'histoire d'un de ces animaux sacrifiés et laids, qu'on écrase, sans y penser, sur les routes. II y a de l'émotion, mais qui ne vient pas de l'âme. Et aussi une choquante vulgarité de détails : dans cette prose lisse et soignée, certains mots apparaissent comme de vilaines fautes de goût. C'est intéressant tout de même.

Tu dis des choses justes et même belles sur

la vie. Tes raisons de l'aimer sont excellentes. Mais ce sont des raisons.

A PAUL GEMAHLING Villa des Roses. Rungis, par Fresnes (Seine)

La lettre de A., ci-jointe, te renseignera suffisamment sur le cas de ce pauvre garçon qu'on veut traîner dans les cachots. Malade, abruti, absent de

Paris, et parfaitement ignorant des choses du droit, je ne pouvais mieux faire que de te passer cette affaire. Cela presse terriblement. Je lui dis que je te confie le soin de le tirer d'embarras. La réputation de compétence juridique dont tu jouis parmi nous, bien illégitimement d'ailleurs, comporte des responsabilités multiples, dont la première est d*arracher A. à ses juges. Arrache-le donc.

Autre chose. Tu te souviens qu'il faut fabriquer un Almanach 1 908. J'ai, avec des Cognets, recueilli et classé quelques idées et mis sur pied une sorte de plan. C'est déjà quelque chose. Entre autres éléments, je prévois, je ne sais sous quelle forme, une partie documentaire, abominablement tendancieuse, bien entendu. Ce qui me gène pour documenter le public, c'est que je ne sais rien, absolument. Or, tu jouis en matière sociale d'une réputation de compétence aussi grande qu'en matière juridique, et non moins, sans doute, illégitime.

Voudrais-tu me donner :

I ° la liste des lois dites sociales votées par la Chambre depuis le 1 *"" Juillet I 906 jusqu'à nos jours, ainsi que de celles qu'elle votera, qu'elle n'a pas votées ou qu'elle aurait pu voter ?

2° mêmes tuyaux extrêmement sommaires sur le même objet à l'étranger (quatre ou cinq lois saillantes à peine).

3° les ^ faits sociaux ^\ Il paraît qu'il y a des faits sociaux. Dis-moi ce que c'est et s'il y en a eu dans la même période.

4° la besogne politique et la Chambre. Recensement des principaux votes, principaux pugilats, interpellations, discours sensationnels, affichages, etc.

5° Enfin, est-ce que les RR. PP. Jésuites de Y Action Populaire ne se sont pas préoccupés de collectionner les choses dites « sociales », dans une série de publications différemment intitulées. Est-il utile d'y jeter un coup d'œil } Y a-t-il quelque chose de précis sur le repos hebdomadaire, — au moins le texte de la loi ?

Je t*ennuie ? Mais pourquoi es- tu si compétent ? Moi je ne sais rien, en rien. Si tu veux être très aimable, tu ne m'enverras pas promener et tu m'enverras ces tuyaux au jour le jour, sans attendre la fin des recherches auxquelles, je n'en doute pas, tu vas consacrer tes jours et tes nuits.

Je te remercie avec attendrissement. Et maintenant, un conseil d'ami : repose- toi ! C'est bien utile. On est si bien dans la paresse, la paix, l'oubli, le silence, la solitude. On oublie qu'on existe. Reposetoi. Mais envoie-moi mes documents !

A JEAN DES COGNETS

Rungis, 22 juillet 1907.

Mon cher ami, tu l'as dit : je suis vraiment malade. De quoi } Je n'en sais rien. Poitrine fatiguée, inquiétante respiration, et par-dessus tout une générale lassitude. Je suis venu échouer ici, la semaine

passée, comme une barque désemparée, dans cet ilôt de verdure, perdu parmi la mer des blés et des avoines. La vie végétative me révèle ses charmes. (Encore un alexandrin, en supprimant Te muet de vie, et aussi celui de végétative).

Tu dois me trouver bien bête. Je le suis. C'est l'ordonnance de mon médecin : « Ne pensez à rien ». Je broute et rumine. Je rêve, comme les bœufs,

IV «onge intérieur qu'ils n'achèvent jamais.

Occupons-nous tout de même de l'Almanach.

Hélas, j'ai peu d'idées — mais plus de temps

que je ne pensais, car j'ai décidément demandé, pour mes 28 jours, un sursis d'un an. Vois les effets de l'esprit de contradiction. Je vais probablement m'atteler à cette nouvelle où il y a de la tristesse, des feuilles mortes, de la musique, l'automne et la mort, et pour laquelle tu demandes 300 pages. Mais j'aurai peut-être changé d'avis demain.

Tes notes me paraissent fort intéressantes, — un peu philosophiques et abstraites peut-être, les dernières surtout. L'œuvre de Montesquieu t'inspire. J'ai moins goûté — pour un almanach — la citation de N ietzsche.

Jusqu'à présent, nous ne sommes pas très amusants. Comment le devenir } Ne faudrait-il pas nous préoccuper tout de même un peu de l'actualité ? — Je veux dire des événements de l'année. Malheureusement à cet égard la mémoire me fait défaut complètement : je ne vois guère que les événements du Midi, le repos hebdomadaire, de vagues grèves et de nombreux voyages de rois à Paris. 11 a dû

paraître beaucoup de livres ; je n*en ai lu aucun. Des pièces de théâtre, je n'en ai pas vu une. Cette documentation est un peu maigre.

J'écris à Gemahling pour lui demander une nomenclature rapide des travaux du Parlement et des « faits sociaux » d'octobre 1906 à octobre 1907. (11 n'aura qu'à prévoir ceux d'août et septembre 07). Nous tâcherons de puiser là-dedans. De notre côté, recueillons nos souvenirs et mettons-les en commun : je te tiendrai au courant de mes découvertes.

J'aurais voulu t' écrire une lettre plus substantielle et intéressante. Ceci te donne une idée de l'intensité de ma vie intellectuelle présente. Accordemoi donc la pitié à laquelle j'ai droit vraiment et sois spirituel pour deux

A SA SŒUR MADELEINE

2 août 1907.

J'ai reçu ta lettre ce matin seulement : Papa a du te dire que je suis passé hier rue Michelet pour te voir, et ensuite, selon l'indication que tu m'en avais laissée, au Sillon^ à 6 heures très exactement. Tu venais de partir, bien malheureusement — non pour mon veston... ceci n'a aucune importance — mais pour moi qui aurais bien voulu te dire adieu. Et maintenant te voilà partie ! Repose-toi et n'aie pas d'idées noires, pas plus que je n'ai envie, malgré

tes craintes, d'avoir une maladie noire. Si le 5f7/on est ce que nous croyons, quelque chose de très large et d'humain, aimons-le dans la solitude, dans notre propre cœur, dans le silence, le repos, le recueillement. Aimons-le aussi dans les bois, les champs, la poésie des soirs, et dans tout ce qui est un reflet de la beauté de Dieu. C'est la manière de ne s'en point lasser. C'est ce que je fais présentement, puisque cela concorde heureusement avec les conseils du médecin.

A LA MEME

Août 1907.

Ma chère Madeleine, ta lettre me peine ; j*espère que cette crise dont souffre maman sera passagère. Même en vacances, souffrir ! Toujours alors ? Dis-lui comme je voudrais la voir raisonnable ; elle a bien plus que moi besoin de suivre les recommandations qu'elle me fait. Ne vous inquiétez pas de moi ; je vais bien ; si j'allais mieax, je recommencerais à travailler, et j'irais mal. Bien tendrement à toi.

A JEAN DES COGNETS

10 septembre 1907-

Tu me dis de ma nouvelle bien des choses

polies, dont je te remercie. — 11 était bien dans iDon intention de ne réaliser que la deuxième

esquissse, et non les deux à la fois. Je n*ai pas changé grand chose à cette deuxième esquisse.

Tu es bien dur pour Montesquieu. Beaucoup de gens voudraient écrire et même penser comme lui. En tous cas, ne crois pas que tes « réflexions philosophiques » soient inutilisables. Elles seront au contraire utilisées (sauf deux : Zarathoustra, et une autre) parce que intéressantes, et nettes, et vraies, et utiles. Je te demanderai seulement la permission de raccourcir le pont des Saints- Pères (que TEtat n'en finit pas d'agrandir...) parce que, avec un dessin, cela ferait plus de deux pages, ce qui est beaucoup pour un pont, et même pour le collectivisme. Je prie le Ciel que l'on ne déplace pas définitivement les statues avant que l'Almanach ne paraisse. Nous aurions l'air idiots.

Tu as l'air de dire que tu ne feras plus de nouvelles. Mais si ! Mais si ! H en faut encore une, que je vais te décrire. Assez courte (la moitié ou les 2/3 de celle que tu m'as envoyée), ne parlant pas du Sillon, amusante, où il arrive des choses, beaucoup de choses, avec des alinéas, beaucoup d'ahnéas, et de moralité (irréprochable, bien entendu...) assez claire. Où en est ton anarchiste ? Ou autre chose, n'importe quoi, une histoire de brigands, d'accident de chemin de fer, de révolution, — pas de grève, c'est bien usé, — enfin quelque chose, que j'attends impatiemment dans 2 ou 3 jours n'est-ce pas, sans blague ?

Je travaille comme une brute — jusqu'à 2 heures

par jour ! C'est effrayant. J'ai embauché Léonard et Gemahling qui commencent à produire des machmes documentaires et des choses philosophiques. Mais que cela ne te décourage pas !

Ah ! je voudrais bien de toi quelques lignes d'une sobriété élégante et forte, avec des éclairs de génie, mais simples, — tu vois cela d'ici — sur :

1 ^' Huysmans. (Ne découpe pas ton vieil article de VEveilt je m'en apercevrais). 2*^ Berthelot. 3'* Brunetière. 4" Chartran. 5'* Sully- Prudhomme (avec quelques vers de celui-ci, si tu veux. Tu sais qu'il est mort ?)

pour mettre autour de leurs têtes que je fais faire par de Nolhac.

Tout cela très court ; tu peux en accoupler, si tu veux — par exemple Brunetière et Berthelot si ça t'amuse. Ça m'est égal et à eux aussi.

C'est assez pressé. Envoie-moi ça au fur et à mesure, par paragraphes. Et aussi des choses philosophiques, mais méfie- toi de l'abstraction, parce que Léonard ne la déteste pas, ni moi non plus, et à nous trois nous serions assommants. Et puis, sois court dans tes réflexions philosophiques.

Je- te quitte pour aller me faire raser. C'est très fatigant, le coiffeur est à 5 kilomètres. Je t'enverrai de ma prose sous peu.

Mille choses affectueuses, mon cher ami, et travaille ! Quand reviens- tu à Paris, paresseux 7 Tu n'as donc pas fini de paître dans les herbages bretons ?

Je te remercie aussi des choses polies que lu me

dis sur le Bulletin. Il y en avait bien pour 30 centimes, tu n'auras donc pas besoin de me le rembourser.

A PAUL GEMAHLING

13 septembre 1907.

Je te remercie de ta lettre. J'allais t'écrire. Grâce à Guiard, qui m'a envoyé deux très courtes nouvelles, et m'annonce autre chose, grâce à quelques idées qui me sont venues, je commence à être rassuré sur le sort de TAlmanach. La quantité y sera, pour peu que nous tenions nos promesses, les uns et les autres. C'est donc le moment de soigner la qualité.

Ce qui m'inquiète, ce sont les Notes sur Van passée notes sillonnisteSy etc. (le texte sur deux colonnes) parce que ceci ne s'invente ni ne s'improvise. J'attends donc impatiemment tes œuvres. Remarque qu'il s'agit de documentation affreusement partiale, c'est entendu, mais enfin de documentation. Les faits sont au premier plan, les commentaires se cachent. « Les visites », que je t'ai lues, ne sont pas, en somme, dans la note. Les « papiers Montagnini », oui : note très sèche, insidieusement documentaire. Ton ministre du travail, qui est très bien par ailleurs, sera, comme mes « visites », presque un horsd'œuvre. Ça fait deux. N'en abusons pas, et en voie' moi bien vite des faits concentrés, de l'extrait de document, sur les sujets que tu as choisis. Voilà ce qui presse.

Les réflexions philosophiques s'amassent, petit à petit. De ce côté, je ne suis pas très inquiet. Note tout de même des citations. Celle de Ruskin est parfaite et sera insérée sûrement. Celles de Maeterlinck... ah bien ! quand tu auras mon âge ! tu les reliras et tu t'apercevras que la forme un peu sibylline de ces prêches d'une affectation hautaine cache souvent l'imprécision de la pensée. Ces variations sur le bien et le mal sont-elles autre chose que des démarquages de T Evangile ? Mais la forme littéraire de l'Evangile, si on peut dire, est joliment mieux adaptée au fond. -'^ Il manquait quelque chose à nos rêves puisqu'ils n'ont pas été approuvés par la vie », ceci me parait intéressant. Mais que de phrases noblement inutiles et poétiquement creuses dans le reste ! Du moins voilà mon impression de ce soir, qui tient peut-être au temps qu il fait, ou à l'envie que j'ai d'aller me coucher.

Ce que je vais faire.

Oui, repose-toi. J'espère que pour Basses qu'elles sont, les Alpes par là ont encore l'air de montagnes. Les montagnes et la mer, voilà de belles choses. Si j'étais Maeterlinck, je dirais cela d'une façon plus enveloppée qui ne serait pas, peut-être, plus artistique.

A LÉONARD CONSTANT

14 septembre 1907.

« Enfoncez- vous cette idée dans la tête >\ Je persiste à attendre : 1 ** 15 lignes sur Soisy, télé-

graphiques et géniales. 2° autant sur Jaurès. 3^ autant sur Hervé. Plus des feuilles de ton carnet. Quelque chose sur la Corse, niais, si tu veux, pas un grand article, quelque chose de très, très court, quoique poétique et admirablement écrit. La copie commence à affluer. Guiard pond et j'ai des idées. Donc une page et demie à deux pages sur la Corse.

A JEAN DES COGNETS

15 septembre 1907.

Mon cher ami, voyons, tu plaisantes ? Tu ne peux pas écrire 15 lignes, ni une 1/2 colonne, à peine, de nos « Notes sur l'an passé », sur Brunetière, sur Huysmans, sur Berthelot, sur Sully- Prudhomme, que tu connais tous parfaitement ? Tu veux rire ! Il n'y a pas besoin de connaître leur acte de naissance, ni le nombre de leurs enfants, ni même leurs œuvres. Une silhouette, quelque chose, une idée morale, n'importe quoi. Brunetière et Berthelot — le débat sur la faillite de la Science — ce n'est pas difficile. Et Huysmans, le quart de ton article sur lui dans Y Eveil. Je t'en prie, fais-moi ça. C'est pressé, et dans tes cordes.

Guiard pond beaucoup : trois courtes choses, drôles, bien enlevées, et des vers, un appel au Sillon, qui a la prétention d'être un rappel et de ressembler à un roulement de tambour : quarante vers sur deux rimes. Et il continue. Moi aussi, il

m'est venu des idées, des bouts de dialogues ; mais rien n'est en épreuves. J'attends d'avoir plus de copie en mains, pour éviter les impairs et ne rien faire composer inutilement.

Tu fais erreur. Nous avons jusqu'au 1 ®' octobre, non jusqu'au 1 5. Il est grand temps.

Ah ! mon pauvre vieux ! Moi, faire Y Eveil ! Lent, et de travail difficultueux comme je suis, j'en mourrais. Pas de danger

Je suis un peu abruti aujourd'hui, et tourne court, non sans te signaler cette pensée de Vigny, qui répond assez bien à l'état d'esprit dont tu me parles comme étant le tien : fuir les raseurs.

« Oh ! fuir, fuir les hommes, et se retirer parmi quelques élus, élus entre mille milliers de mille ! »

A HENRI DE NOLHAC

Rungis, 17 septembre 1907-

J'ai reçu hier tes dessins que je trouve tout à fait remarquables, et très exactement dans la note de l'Almanach 1 908. A la fois spontanés, primesautiers et achevés ; avec cela tous ces gens connus sont présentés sous un aspect inédit. C'est spirituel, c'est original, enfin si tu continues de cette façon, notre almanach sera merveilleux. Cela me donne une nouvelle ardeur, parce qu'il faut faire un texte à la hauteur de l'illustration.

Je ne puis trouver une photo d'Hervé, je n'en ai jamais vu nulle part. Enfin je vais chercher.

Peux- tu me faire dans la même note Jaurès, Sully -Prudhomme (si tu n'as pas ce dernier, demande-le moi : il en a paru un dans Y Echo de Paris, je le trouverai), et Fallieres, ce dernier très pressé, parce que je voudrais donner dans le Bulletin d^ action et de propagande du I®^ octobre, un aperçu des dessins de TAlmanach et que je ferai peut-être reproduire celui-là, entre autres, avec son texte. 11 le faudrait particulièrement bonasse et insignifiant pour cadrer avec le texte.

Je t'envoie aussi une petite note, du type « réflexion philosophique » ; vois si cela t'inspire quelque idée.

— Je n'ai passé à Soisy que quelques heures, craignant la fatigue de ces réunions. L'impression générale, — en particulier celle de Léonard Constant que j'ai vu ensuite assez longuement — a été excellente : travail intellectuel sérieux, profond, bonne et simple camaraderie, de l'entrain sans pitreries bruyantes — bref, l'idéal.

A bientôt une autre lettrç^ et bien affectueusement à toi, mon cher Henri.

Ma filleule est très jolie, et très sage, et très bien portante. Elle fait la joie de Marc. Ecris-moi à Rungis par Fresnes, Seine.

Il me faudrait aussi dans la même série de portraits un Pie X et un Viviani. Il me semble que la beauté de Fallieres s'accommoderait mieux d'ur\ cadre rond. Qu'en penses-tu ?

A LÉONARD CONSTANT

2 octobre 1907.

Mon cher Léonard, ton cynisme me touche dIus encore que n'avait fait ta bonne volonté, ['attends ton Jaurès jusqu'à samedi dernière limite. Vlais fais-le, je t'en prie.

Que ton lycée te soit propice ! Et ta santé prospère ! Mais aussi quelle idée de pomper dans es mcendies ? Ces choses-là n'arrivent qu'à toi. Je ;uis sûr que tu vas entrer au lycée de La Roche-sur- Yon par-dessus le mur.

AU MEME

4 octobre 1907.

J'ai reçu ton Jaurès. Ta tardive mais excellente :ollaboration, mon cher Léonard, me fait amèrement egretter son exiguïté. Tu verras dans le supplément lu Bulletin d action et propagande que tu recevras lemam une série d'excellents portraits de de Nolhac. [1 ne manque que les légendes. Des Cognets m'a ait un Sully- Prudhomme et un Huysmans. Peux-tu ne faire un Berthelot et un Brunetière, très courts, lussi courts que tu voudras, mais bien tapés. Ces Jeux bonshommes iront très bien ensemble (la science ;t la foi etc..) et quand tu auras fait l'un, tu ne Dourras te tenir de faire l'autre. Bâcle cela ,1 5 lignes chacun, à peu près le I 3 de ton Jaurès)

en une heure et envoie-le moi pour lundi. Pardonnemoi, mais j'ai encore une quinzaine de pages à pondre en quelques jours et je voudrais bien finir cet almanach sans tomber malade. Aide-moi, le Ciel t'aidera...

AU MÊME

1" décembre 1907.

Je voulais t envoyer un almanach, et, paresseux, comme toujours, je me suis laissé devancer par ta commande. Tu recevras bientôt les photographies de Marc, que je t'avais promises, et quelques autres ; elles t'aideront à te souvenir de cette petite maison où l'on fait un si grand bruit, où l'on vit dans la fièvre d'une action échevelée.

Ton télégramme au Congrès de Limoges m a paru plus précieux que tous les autres. Oui, il n'y a qu'un Sillon et en lui seul nous avons confiance pour la tâche entreprise. Mais que ces séparations, ces batailles avec des amis d'hier laissent d'amertume et de tristesse !

A JEAN PRUDHOMMEAUX

9 janvier 1908.

Je t'écris avec remords : voilà huit jours que ton affectueuse lettre est sur ma table, et que je veux y répondre. Mais c'est le Bulletin qu'il faut terminer, cm sont les terribles comptes de fin d'année... et je remets toujours la lettre la plus agréable à écrire.

l'ami qui ne se fâchera pas... Moi aussi, j'avais évoqué, le 30 décembre, le souvenir de ces vingtquatre heures héroïques, et je croyais sentir encore le froid, Thumidité et la neige fondue ; j'éprouvais encore cet âpre désespoir du dimanche après-midi, quand toute notre volonté ne pouvait forcer l'inertie des passants trop rares. C'est un de mes meilleurs souvenirs de sillonniste, que cette journée, et ce retour des quatre camelots éreintés et ravis, réchauffés au fond du cœur par la joie d'un rude devoir accompli. ^^ ^ N'est-ce pas là, hélas, que tu as pris le mal dont tu as souffert plusieurs mois ? Oui, tu as raison, la souffrance est bonne, mais elle est différente absolument de celle que nous chantons dans nos chansons, et bien plus dure. Tu l'as accueillie de trop chrétienne façon pour n'en être pas transformé, rapproché encore de Dieu. — Garde cette paix et :tte joie intérieures dont tu me parles, mon cher JeSii, et prie quelquefois pour moi qui en ai terriblement besoin. Je te redis ma bien sincère et profonde affection.

A HENRI DE NOLHAC

13 février 1908.

Ta lettre me peine vivement, puisqu elle m'apprend que tu es encore assez gravement malade pour étreobhgé de t'éloigner de nouveau. Une expérience

(1) 11 s'agit d'une vente extraordinaire de journaux faite a Lille, l'année précédente, par un affreux temps d'fiiver.

assez longue et douloureuse m'autorise à te recommander de te soigner très sérieusement, sans imprudences d'aucune sorte.

Repose-toi, chauffe-toi au soleil, rêve, lis ou fais des vers et rapporte- nous quelques bonnes toiles qui évoquent aussi heureusement les montagnes qu'une étude de toi, accrochée chez des Cognets, évoque le château de Versailles. (Je l'ai vue l'autre jour et admirée).

Ne pense pas trop au Sillon ni à ce qui peut te déplaire en lui. Ce n'est pas le moment. Moi non plus, je n'ai guère foi aux grandes conversations ; et si nous avions à parler de Limoges et de quelques autres choses, je te demanderais seulement de t'efforcer de juger en toute équité

Je ne te dirais que cela, persuadé qu'un jour tu reconnaîtras ton beau défaut qui est de te mettre toujours du côté des moins nombreux. Cela est d'une âme généreuse, mais pas toujours équitable. Mais ne discutons pas ; pour le moment, je suis bien trop peiné de te savoir souffrant, et, sans doute, un peu désemparé et mélancolique. Je t'envoie mes vœux les meilleurs, bien sincères, et bien affectueux.

A JEAN BOUEIL

30 mai 1908.

Mon cher Jean, j'ai vivement regretté que ton départ, plus rapide que tu ne l'avais pensé d'abord, ne m'ait pas permis de te dire adieu. Je t'aurais

souhaité toutes sortes d'agréables impressions et sensations, dans un pays qui est toujours admirable, mais qui n'est pas toujours confortable *^'.

Il y a de la beauté partout et je crois bien que nous nous sommes extasiés ensemble devant un coucher de soleil qui incendiait le ciel derrière le Carrousel. Mais, dans le pays où tu vis ces quelques jours, elle est plus neuve, plus saine, plus primitive ; on l'admire d'instinct et sans effort de l'esprit ; on en jouit avec tout son être, et on se sent moralement et physiquement renouvelé, plutôt qu'on n éprouve le désir de chercher les raisons de son admiration. Et il est assez utile de confronter ses idées acquises, ses façons d'agir et de penser, tout son être civilisé, avec ce qui est fruste, inconscient et primitif.

Cela va t'apporter un étonnant afflux de jeunesse et de force, dont bénéficieront, à ton contact, ceux qui sont restés, et je m'en réjouis.

Veuille présenter mes respectueux hommages à Madame Boueil et croire à ma bien cordiale affection.

Toute la journée j'ai couru, je me suis agité ; ma main énervée tremble et griffonne illisiblement.

A JEAN DES COGNETS

8 juin 1908.

Mon cher Jean, tu veux me faire oublier que je suis privé de ton aimable et affectueuse et

(1) Ckamoaix.

spirituelle conversation, et tu m'écris une lettre charmante. Je la lis avec un plaisir très vif, — mais je n'oublie pas. Je ne sais pas si tu feras un roman, mais au moins, pendant trois mois, tu vivras d'une vie non parisienne, détachée, désœuvrée, désintéressée. C'est très précieux. Il n'y a rien de plus dangereux, d'ailleurs (dit-on). On n'écrit que quand on n'en a pas le temps. On ne s'attendrit sur la misère morale de l'humanité que quand on n'a pas le sou. On ne chante en vers immortels la miséricorde divine que lorsqu'on l'a mise à l'épreuve très durement, comme Verlaine. Voilà ce qu'on dit, mais qui ne doit pas être plus vrai que toutes les choses qu'on dit généralement.

Paris a l'aspect particulier qu'il prend les jours de fête. D'une tristesse désespérante. Cette ville délivrée pour un jour des soucis de son travail paraît atterrée de sa liberté. Bien qu'on croie le contraire, c'est pendant la semaine que le peuple (les bourgeois aussi, tout le monde) se distrait. Sous le prétexte vrai de gagner le pain quotidien, il se donne le droit de ne penser qu'aux choses secondaires. Chacun s'est fabriqué un être beaucoup plus commode, qui n'a que des sens (et encore pas exaspérés), pas de cœur, pas d'âme, mais surtout une sorte d'intérêt social, de besoin d'activité pratique et conventionnelle, comme en ont les animaux bien dressés : chien de chasse, cheval d'omnibus... Le repos (ce bienfait), est une farce terrible. Chacun se retrouve face à face avec soi-même. On ne peut

plus esquiver les grands problèmes, et renier sa condition d'homme en se faisant simplement une âme de tapissier, de marchand de vin, de terrassier, de sergent de ville. Bon gré, mal gré, il faut penser à la vie, et à la mort — les deux seuls sujets qui occupent une pensée sincère. Tous ces malheureux ont le vertige devant le vide effroyable de leur existence. Ils se traînent dans les campagnes banlieusardes qu'ils enlaidissent de leurs personnes et souillent de leurs papiers gras. Ils tâchent d'improviser une autre existence factice, pour les jours de fête ; c'est plus difficile, ils ne sont pas guidés par le métier. Secrètement, ils appellent la servitude professionnelle. Du moins, je leur prête ces sentiments, et le silence de Paris ou le carnaval de ses banlieues — guinguettes, fritures, orphéons, cyclistes débraillés, cafés-concerts — me semblent une sorte d'enfer. Il est vrai que j'ai un caractère affreux.

Mais pour toi il n'y a ni semaine, ni dimanche. Toujours les bois, les champs, les oiseaux, et toujours cette liberté d'être toi-même dont tu ne t'effraies pas. Je te proclame très heureux.

Je m'étais promis de ne pas noircir plus de deux pages. Ma serviette, près de moi, est bourrée de lettres à écrire et d'épreuves à corriger. Au revoir. Va voir la mer. Fais encore de beaux vers sur la mer. La mer et la musique, — ce qui donne l'idée de l'infini ici-bas. J'offre mes très respectueux hommages à Madame des Cognets. A toi bien affectueusement.

A LÉONARD CONSTANT

17 juin 1908.

Tu dois être dans la jubilation, et la Rochesur- Yon en révolution. Si tu peux en profiter pour abonner (pendant les vacances) toute l'Université et le clergé, et même F armée et la magistrature, quelle aubaine !

Voilà encore le feu allumé aux quatre coins de la Vendée, par un fils de l'Université. L!AIma mater en fera une maladie. Mais toi, mon pauvre Léonard, que fera-t-on de toi ? Et combien de temps durera cette plaisanterie énorme ?

A JEAN DES COGNETS

28 juin 1908.

Mon cher ami, tes lettres me charment et m'intimident. Tu m'écris de si jolies choses que je n'ose t'envoyer quelques platitudes par retour du courrier. Et puis, surtout, je n'en trouve pas le temps. J'annonce toujours solennellement et je m'annonce à moi-même, que « dans une semaine je serai à jour et que j'aurai du temps » ; mais bientôt embarqué dans quelque nouvelle affaire ou difficulté, je ne cesse pas d'être débordé et même dominé par mon travail, ce qui est désagréable, humiliant. Ces jours-ci mille ennuis domestiques

Tout cela me fait perdre beaucoup de temps, mais, Dieu merci, pas de sérénité.

Ensuite, il faut se préoccuper du quotidien, qui est proche. Un nouveau système de propagande, que nous venons d'imaginer, va nous demander beaucoup de réflexions et de travail. — Et puis, il y a les abonnements de vacances. — Et puis la souscription. — Et voilà.

Le temps d'écrire ?

Cette fièvre des grandes affaires, que tu railles doucement, est tout de même une réalité, — oh ! une réalité de troisième ordre. Mais enfin cela existe, ce sentiment, cet appétit du succès ; si tu as joué aux cartes, tu as dû éprouver cette inquiétude nerveuse ; on est la proie d'un démon malin qui vous excite, vous rend toute défaite amère, vous pousse à jouer encore. Napoléon, que tu cites volontiers, jouant aux échecs ou aux cartes, avciit un caractère déplorable, -trichait plutôt que de perdre. La reine Marie-Antoinette aussi. — Ces deux exemples illustres me vaudront peut-être un peu d'indulgence de toi, quand je compte impatiemment les abonnés de la semaine. — Faudra-t-il toute sa vie se contenter de ces excitations factices ? Par moments, je pense que cela m'est parfaitement indifférent, les abonnements, le tirage de Y Eveil, et le reste. Mais c'est mon métier. C'est même une sorte de devoir, un devoir d'élection. Alors, il est bon de cultiver en soi la manie du joueur d'échecs ou du collectionneur de timbres-poste, afin d'apporter de l'âpreté à des besognes inférieures.

Tout cela n'empêche pas que je m'abrutis

« lentement, mais sûrement » pour employer un cliché sillonniste, tandis que j envie ton esprit charmant et libre, qui vit dans la compagnie des plus poétiques impressions et des pensées élevées. Si j*étais bien sûr que tu te rendes un compte exact de la parfaite insignifiance de mes lettres et de ma personne, et que tu ne m'en veuilles pas d'écrire si peu, je te dirais de m'écrire beaucoup. C'est presque mon seul aliment littéraire et poétique. Si avec cela tu m'envoyais de jolis vers, libres, gracieux, souples, intelligents, légers, — un peu félins, comme ceux que tu me lisais, — et quelques brouillons, des notes, les six pages par jour de ton roman, j'échapperais peut-être au gâtisme administratif qui me guette — hélas ! qui n'en est plus à me guetter !

Si je fais mes 28 jours ? Non, pas maintenant. Du 28 juillet au 25 août ; ma lettre de convocation est là. Peut-être tout simplement resterai-je à Paris, car c'est à la caserne de la rue de Babylone que je dois me rendre le lundi 28, sous la menace des peines les plus graves.

Au revoir. Continue à vivre par l'esprit ; on dit que c'est très agréable. Crois à ma bien sincère affection.

AU MÊME

5 juillet 1908.

Ma prose triste et desséchée sourit d'être

enguirlandée des commentaires de ton affection. Il

n'est guère intéressant ni utile que j'essaie d'approfondir ma propre psychologie. Pourtant il faut que je te mette en garde contre ton amicale bienveillance. Je ne suis pas si héroïque. Je ne suis pas héroïque du tout. D'ailleurs ce n'est pas mon portrait que je voulais faire — ni celui de personne (qui aurais-je copié ici, grands dieux !) Mais avec une nature paresseuse et sans goût pour agir et pour croire, je conçois cependant la sorte de joie âpre qu'on éprouve à vouloir. Je la conçois mieux surtout en regard de certains attendrissements, de certains alanguissements fades et larmoyants. En y pensant, j'ai écrit ces réflexions sur la volonté ; d'ailleurs, avec simplicité, je t'avouerai que je suis content qu'elles t'aient plu. Ce petit article ^'^ m'avait moi-même intéressé davantage, je ne sais pourquoi, que ceux que je consacre aux concours d'abonnements, et j'étais vexé que personne ne l'eût remarqué. C'est humain, n'estce pas ?

Ce qui t'intéressera et te plaira ? Voici. A propos de rien, ou plutôt à propos d'une conversation avec Léonard Constant en Vendée, Marc a échafaudé quelques projets d'avenir, un avenir assez immédiat. Il désire que 1' « Administration » du Sillon se resserre, s'humilie un peu, et se débarrasse, dans une douzaine de mois, de ma présence. Je m'occuperais alors, dans la rédaction du quotidien,

(I) Deux lempéramenls de Sillonnisles ['Biillclin d'action et de propagande, juin 1908», reproduit dans les Essais et Nouvelles (pp. 176-181).

de la partie littéraire, critique musicale ou théâtrale, nouvelles, etc. Ça serait un service agréable ? Et nous travaillerions et bavarderions sans remords ? Et alors il faudra que tu fasses des tas de choses, que tu lises, étudies, écrives, etc., — et nous aurons un canard où nous jouirons d'une liberté relativement illimitée. Ce ne sont que des projets, mais assez sérieux.

Le Bulletin n'est pas encore fini, le 5 juillet ! (j'ai le travail si pénible, ce soir, que ça me rappelle la nuit d'Alfred de Vigny à l'Odéon ! Mais j'interromps le Bulletin pour causer avec toi). 11 est minuit et e me couche, et je remets à demain (ou plus tard) cette causerie ébauchée. Cet après-midi, avant dîner, on m'a remis ta lettre et ton manuscrit. J'ai lu ta lettre et jeté un regard de convoitise sur le manuscrit, que je lirai demain, même si je n'en ai pas le temps. Il me semble que tes vacances sont très actives. Si j'en juge par tes lettres, tu vois beaucoup de choses, tu emmagasines des impressions et des idées ; tu vis en artiste, heureux garçon ! Et tu as la bonté de m'arracher à mon abrutissement professionnel pour me forcer à voir arec toi de jolis paysages, des effets de soleil Merci.

AU MÊME

8 juillet 1908.

C'est dimanche soir que je t'ai écrit. A l'heure qu'il est tu dois donc être en possession de la

« grande nouvelle » qui n'est pas bien sensationnelle, mais enfin qui nous fournit un excellent prétexte à collaborer.

Je suis un correspondant déplorable, irrégulier, etc. Mais il faut tenir compte de ce que je me débats au milieu de réelles difficultés. Avec les vacances, mon petit personnel s'égrène. G. n'est toujours pas remplacé. Bref, je ne puis suffire à mon travail et ne puis trouver le temps de t'écrire.

Mais j'ai pris celui de lire les pages alertes de ton roman. C'est, comme tout ce que tu écris, très bien écrit, plus que bien écrit : d'un style aisé et spirituel, d'une ironie douce et égale (comme ton humeur, qui est charmante, même quand tu grognes) ; tu as une rare faculté d'observation ; tu vois tout, et tu vois juste, et tu vois d'une façon originale. J'ai regretté de ne pas connaître les pages où tu présentes ton héros ; mais d'après ce que j'ai lu, je l'imagme déjà gentil, insignifiant et...

Vendredi 4 h. l\2. Je reprends, après 48 heures d'intervalle, cette lettre. Quel tyran je fais ! De toi, je réclame des lettres, des vers, de la prose, alors que je sais pertinemment que des occupations de plus en plus envahissantes me permettent à peine de te donner de mes nouvelles !

Heureusement, tu es disposé à souffrir cette inégalité de traitement, et ne m'infligeras pas, pour me punir, la peine du talion... Du moins, je l'espère?

Comment reprendre le fil de mon discours ? Je te faisais, je ne sais pourquoi, la description de ton

héros, que je m'imaginais doux, gentil, insignifiant, avec des prétentions au talent et même au génie. Toujours est-il que tu le promènes très agréablement du Correspondant au Mercure et que, chemin faisant, tu notes mille détails précis, vrais et amusants. Je vois ce portrait de M. Thiers, et je vois cet ecclésiastique respectable. Je vois le directeur poli et ses cheveux blancs, exquis (est-ce M. Lamy ? Connaissant peu ou pas l'original, je ne puis parler de la ressemblance du portrait). Et tout cela me donne l'impression de m'entretenir avec un causeur charmant et disert, observateur sans méchanceté, et philosophe sans pédanterie. Voilà. Tu t'inquiètes, tu calomnies dans toutes tes lettres tes « gribouillages », tes « fades histoires », etc. Pourquoi ? Je m'en formalise presque. Parce que je ne suis pas le gros public, et que tu devrais me considérer comme capable d'apprécier tes qualités qui sont essentiellement des qualités de finesse, d'ironie discrète, des qualités de lettré, d'artiste, et un peu de dilettante, n est-ce-pas ? — Peut-être le gros public (mais qu'est-ce que le gros public ?) réclamerait-il quelque chose de plus pimenté, une histoire, des aventures, des péripéties, des enlèvements, ou au moins des passions qui bouleversent tout ? On lui prête ces goûts. Mais je ne l'ai jamais expérimenté. A bâtons rompus, et au triple galop, car à chaque phrase je suis interrompu par un nombre de raseurs inimaginable, voilà mes impressions premières. Puisque, tout en me maudissant, tu continues à

travailler, je t'attends impatiemment aux passages pathétiques.

Tu ne me parais pas avoir compris toute la portée de mon mformation sensationnelle. Songe que je ne te traînerai plus sous la pluie chez les éditeurs et les cuisinières ; mais que nous goûterons les joies pures de l'art. Nous collaborerons douze heures par jour. Je forme des projets. Tu feras tout, et je m'en glorifierai. Nous analyserons les romans, les pièces de théâtre, toi avec une équité bienveillante, moi avec un parti-pris hostile. Nous ferons et déferons les réputations des autres, et les nôtres, s'il est possible. Nous écrirons des nouvelles, des « contes des mille et un matins ^> — Dès maintenant, tu vas commencer deux romans feuilletons passionnels, un feuilleton de cape et d'épée, et six aventures policières. Enfin, ce sera un spectacle unique, depuis Villemessant et Alexandre Dumas. Voilà quelles perspectives s'ouvrent devant nous. Cela ne t'enthousiasme pas ?

Pour le moment, je renonce à faire un Almanach celte année, faute de temps.

Pour la dix-huitième fois interrompu et exaspéré, je te quitte en te remerciant des propos bienveillants que ton amitié tint à Marc, quand vous allâtes chez M. d'Humières.

AU MÊME

28 juillet 1908.

Mon cher Jean, c'est fait, je suis encaserné, et c est dans les poches de mon pantalon rouge que je

froisse et macule tes lettres, que je lis à Texercice. Ta délicate et affectueuse pensée — ce réconfort d'esprit que tu veux m'envoyer pour combattre le matérialisme pratique de la chambrée — m'a touché réellement

Mais je veux te parler de moi puisque tu le désires. Je te dirai donc que, ainsi que tu l'avais pressenti, je suis un martyr des plus intéressants. Le lieu du supplice est effroyablement éloigné de ma maison. Vingt minutes au moins, quinze si l'on se hâte avec excès. C'est l'Ecole militaire dont l'immense cour, fermée d'un côté par une noble ordonnance de portiques et de pavillons, fut illustrée par la dégradation, puis la réhabilitation de Dreyfus : ainsi des souvenirs historiques blessent également tous les partis.

Ce n'est encore rien. Le règlement est d'une dureté exceptionnelle. Il me permet, il est vrai, de déjeuner, chaque matin, dans mon domicile, mais il ne me laisse à cette intention qu'un délai qui varie de 2 heures à 2 heures et demie au maximum, comme si entre 1 0 heures et midi et demi j'avais le temps de préparer et de digérer un repas convenable î

Même ironie le soir. Nous sortons à 5 heures, à peu de chose près. Mais il nous faut rentrer (tu ne le croiras jamais !) à onze heures du soir, dernière limite. Six heures de repos, c'est dérisoire. Aussi bien, n'en parlons pas.

Au reste, nous sommes sous la coupe d'officiers

fort polis ; nous formons un groupe à part (anciens dispensés aspirant au brevet d'officier). Grâce à mon sursis, j'ai semé les pires mdividus qui empoisonnèrent mon année de service, et je retrouve par bonheur trois garçons très agréables, l'un béte et serviable, l'autre gai, et commun comme la paille, le troisième (Suédois d'origine) réservé, grave, fort artiste, et qui siffle avec une justesse et un art incroyables.

Après cela, je ne te cacherai pas que j'avais perdu Fhabitude de me lever à 4 heures, et que si ma sensibilité n'est guère froissée (pour employer un mot très cher à M. Barrés), mes pieds le sont. Mais tout s'arrange, avec du suif et de la bonne volonté.

Marc a eu l'excellente idée de demander à Hoog de faire l'Almanach 1909 (Je lui ai dit l'impossibilité où je me trouvais de m'en occuper). Si Hoog accepte, il te mettra sans doute à contribution. Ne t'en étonne donc pas.

Je te dirais bien des choses, s'il n'était 7 heures du soir, et si je ne ressentais une certaine fatigue et un réel épaississement intellectuel. — Parfois il me vient des idées de nouvelles, ou de vrais bouquins. A la suite de conversations avec l'un de mes frères qui s'est mis à faire des caricatures et même des dessins qui ne sont point sans talent, j'ai conçu un « Jean, Paul et Jacques, artistes ^\ qui serait sous une forme libre et souple, uns étude sur le sentiment artistique, la formation et la sincérité des jugements artistiques. Une étude de cette sorte, mais pénétrante,

donnerait la clef de bien des problèmes. Mais voilà ! il faut la faire.

Je te quitte, pour me donner des soins pieux, avec cet égoïsme raffiné qui fait le fond de ma nature. Que ta persévérante et dévouée amitié, envers Têtre désagréable que je suis, me remplit de gratitude depuis qu'elle a cessé de m'étonner ! Tu as une charité merveilleuse et naïve pour te pencher sur mon intelligence obscurcie, et y verser le baume de ton esprit, et m' inoculer le virus des idées, le désir des grandes œuvres. Tu fermes les yeux, de bonne foi ! sur ma rusticité, et vivant en compagnie de livres admirables ou exquis, et en compagnie de toi-même (qui es un compagnon comme on n'en voit plus), tu t'occupes encore de ce paysan du Danube, que tu dénichas un jour dans son étroite retraite !

Enfin, je tourne court, car le temps me presse, tout de même, et je te dis ma bien sincère affection»

A LÉONARD CONSTANT

29 juillet 1908.

Hélas, mon cher Léonard, moi aussi je fais mes 28 jours ; mais je les fais tout de suite. Je t'écris d'une main toute noire de graisse et de cirage, et d'un esprit tout appesanti de caserne. Ainsi, nous n'irons pas — comme aux Chausey — sur une mer calme et bleue, par un soleil dur et chaud après une rapide averse, visiter une île aux rochers

d'or, aux plages de sable fin. Je regrette l'île d' Yeu ; beaucoup plus encore je regrette les conversations à bâtons rompus, les dissertations philosophiques coupées de refrains chantés à tue-tête, dont nous aurions repris, après les longues années d'une séparation presque entière, l'agréable tradition. Que deviens-tu ? Sais-tu que dans ma vie quelque chose prochainement sera changé, et par toi, par la fidélité de tes affectueux parti-pris } Tu as endoctriné Marc lors de son passage en Vendée ; tu lui as parlé de moi — Dieu sait pourquoi ! — et de mes talents incompris — Dieu sait lesquels ! Tu lui as fait faire je ne sais quelles promesses. Tu lui as peint sous les couleurs les plus noires mon renoncement monastique, et ma vie d'administrateur cénobite, nourri de factures et de racines crues. Bi i, car il est faible, tu l'ébranlés jusque dans les fondements de ses jugements, et il m'arrachera prochainement à mon administration, où je faisais pourtant mes petites sottises tout comme uri autre. Plus tard je m'occuperai, paraît-il, de la rédaction du quotidien et plus particulièrement de la partie littéraire. Moi, je veux bien. Et j'espère que, pour m'aider à soutenir la bonne opinion que tu as de moi et que tu inculques à tes amis, tu seras un collaborateur assidu ?

Enfin, dis-moi ce que tu deviens, si tu vois un peu clair dans ton existence troublée d'universitaire anarchiste.

Je te quitte. Mes instants sont comptés. Sache

que je fais mes vingt-huit jours dans des conditions ridicules, à Paris, Ecole militaire, et que j'ai deux heures pour déjeuner, ici, chez moi, et que je sors le soir de 5 à 11. C'est un peu fatigant parce que nous nous levons à 4 heures et que nous marchons beaucoup. Mais je ne retrouve de mon affreuse année de service que les impressions physiques, supportables, et certaines agréables, mais peu ou pas les répugnances morales. Va voir Tîle d*Yeu pour nous deux, et raconte-la moi, ce sera beaucoup plus beau.

A JEAN DES COGNETS

2 août 1908.

Hélas, les jours se suivent... Libre d'abord, les événements de Draveil ont eu, entre autres conséquences déplorables, celle-ci que notre caserne a été consignée. D'où immobilité dans les chambrées ; c'est la vie militaire, alors, dans tout son ennui, et c'est lugubre de grossièreté, de bêtise et de fatigue morne. — Et puis, nous avons un capitaine fort intelligent et sympathique, mais qui nous fait travailler raisonnablement, et les loisirs que j'escomptais, je ne les ai pas, ou ils sont absorbés par le Sillon dont la besogne me poursuit décidément encore et toujours et partout. Je voudrais pourtant bien souffler un peu ! Mais c'est assez parlé de mes affaires, et trop même

AU MÊME

5 août 1908.

Paris calmé, et les meneurs sous les verrous, nous ne sommes plus consignés. Le Bulletin est paru, je remets à plus tard les affaires sérieuses, l'insupportable administration qui ne se met jamais en grève, — et je t'écris. Du moins je vais essayer de t'écrire, car je souffre depuis plusieurs jours de la maladie du sommeil. Les nuits sont trop courtes : cinq heures, six heures, six heures et demie de sommeil au plus, car nous nous levons de grand matin. Ajoute à cela que la grosse fatigue des marches et exercices, la chaleur et l'immense ennui de ces lieux ne sont pas pour nous tenir éveillés... Bref, à toute minute, je m'endors, d'un lourd et maussade sommeil. Mais une douche vient de me rendre un peu de lucidité.

Que tu es vite oublieux de toi-même ! et que ton imagination est vagabonde, follement et affectueusement ! Voyons ? Est-ce que je courais un danger quelconque, choyé, dorloté, à deux pas de la plus hospitalière maison ? Va, c'est peu de chose, une servitude si courte, et d'ailleurs (quand je ne dors pas) j'observe, et c'est là de quoi occuper de plus grands esprits que le mien. Tout n'a pas été dit sur la caserne, — sur rien d'ailleurs. Hélas ! mourrons- nous sans avoir arraché de nous-mêmes quelque chose d'impérissable, — ou qui seulement nous survive d'un quart de siècle ? L'admirable

domaine que la pensée ! Comme il est bien gardé ! Les circonstances, le souci du pain quotidien, les formes multiples du devoir — et, plus que tout, notre impuissance même, — que d'obstacles, de fossés, de murs, de hautes grilles, avant d'errer à Faventure sous ces ombrages profonds et fouler cette herbe dont Fodeur enivre !

A tourner sa meule, sans fin, on se croirait volontiers du génie, tant on frémit d'idées naissantes et de sensations inexprimées. La sécheresse, on la sent surtout lorsqu'on a commencé de parler ; mais avant d'ouvrir la bouche, de quelle éloquence on déborde !

Ta liberté, qui est grande, te charge à mes yeux d'une responsabilité aussi grande. Travaille et pense, pour tous ceux qui ne le peuvent pas. Faguet, dont j'ai relu quelques pages en courant, admire chez Victor Hugo, la foi en son art, l'amour de son art, et l'ardeur au travail. Toujours le souci de produire : « On corrige ses premières œuvres en en produisant de meilleures », disait Hugo vaillamment. Cette admiration de Faguet me paraît légitime. Travailler, quelque carrière qu'on ait choisie, cela ne cesse jamais d'être un devoir. Oui, travailler, ce n'est pas aligner sottement des mots quelconques pour noircir beaucoup de papier, mais c'est penser, sentir, vivre intensément, c'est tourner au travail tous les froissements qui rendent douloureuse la vie quotidienne. C'est se concentrer avec une âpre volonté, précisément lorsqu'on ne peut

s'épanouir. C'est créer toujours quelque chose d'humain et d'universel avec les douleurs particulières. Que de silencieuses souffrances, que de solitaires méditations accumulées, dans tel poème de Vigny !

Et c'est ce feu sacré que je voudrais attiser en toi, mon cher Jean, parce que ce feu-là consume tout ce qui est périssable pour fondre en nous un métal qui durera.

Je te dis cela parce que, soldat ou administrateur, je pense chaque jour davantage que c'est une admirable chose de vivre pour transmettre sa pensée, et de s'efforcer d'être, pour les hommes à venir, l'une des causes, innombrables il est vrai, qui agiront sur leur esprit et leur cœur. On ne peut guère considérer cela comme un noble passe-temps. Ce doit être une passion un peu âpre, sauvage, exclusive, qui mène de force notre méchante carcasse.

Nous vieillissons, tu sais. Une certaine mélancolie me prend, à voir dans la glace des cheveux blancs à ma tempe — peu nombreux mais authentiques — et à chercher dans mes souvenirs l'histoire de ces cheveux-là. On s'use vite, vois-tu, plus vite qu'on ne le croit. La vie fuit. On nous le dit depuis toujours, mais, enfants, nous croyions que c'étaient les rives qui fuyaient. — Non, c'est bien notre petite barque. Jusqu'où } A quel tournant, derrière quel rideau de pins, profilant leurs silhouettes funèbres sur les dunes, apercevrons-nous la mer ? Je

crains parfois d'entendre trop tôt sa grande voix, d'en sentir la saveur salée sur mes lèvres. Mais aurons-nous vécu ? Hâtons-nous de vivre, hâtonsnous de créer, puisque c'est l'étrange privilège des mortels que nous sommes.

Dehors la pluie tombe à flots. Je crois entendre le temps ruisseler par toutes ces gouttes de pluie, dont chacune serait une minute.

Je te quitte en hâte. Marc va bien maintenant. Merci pour les livres, je les attends sans émoi. Bravo pour les premiers pas de ta fille ! — Et pour le reste, réjouis-toi de ce qui te fait souffrir et te force à vivre de toi et pour toi. Crois-moi : cette solitude morale, si douloureuse, est bonne, si tu es courageux, et il faut l'être.

A LEONARD CONSTANT

5 août 1908.

Je crois voir ton île ! Quelle chose émouvante que la mer ! Vivante mais non humaine. La seule peut-être des choses de la nature que nous ne puissions interpréter à notre gré, mais qui nous impose sa rude personnalité, presque divine. La pensée me vient souvent de la connai're encore, de la respirer, de l'entendre, ou, perdu parmi les rochers qu'elle assaille, de les sentir frémir sous son bélier formidable. Mêlés à tout cela, des souvenirs d'enfance me reviennent —

Biarritz, le soleil et les tempêtes de là -bas — ces souvenirs très lointains, du temps où l'on pensait à peine, où Ton commençait d'être homme. Et il y a de la nostalgie, de Tangoisse presque, dans ces souvenirslà, que tu réveilles en moi, par cette carte, habitant d*un jour de l'île d'Yeu.

Nous retournerons peut-être aux Chausey. Mais le même soleil ne se lève jamais deux fois derrière l'horizon mouvant de Granville, et la plus fidèle image de ces roches, elle est en nous.

Quand fais- tu tes 28 jours } Es- tu lieutenant ? Avec une trentaine d'autres sergents dispensés, je subis encore une fois l'abaissement de la vie collective. Pourquoi cet abaissement ? L'un de mes voisins, retrouvé après trois ans, un Suédois d'origine, est grave, rêveur peut-être, artiste en tout cas, épris de la plus noble musique... Nous avons dit quelques mots de tout cela le premier jour. A présent, il traîne de cantine en cantine une dégaine veule et des propos de rengagé. Je ne crois pas qu'il pose. Il laisse seulement vivre en lui ce qui est purement physique, et ce qui l'est bassement. La caserne donne d'excellents arguments à ceux qui jugent chimérique l'espérance d'un perfectionnement purement individuel.

Voilà que je me répands en réflexions sociologiques avec la légèreté d'un professeur de Semaine Sociale. Pardonne-moi et dis-moi ce que tu vas faire, si tu passeras à Paris, si l'on t'expédie encore dans un lycée lointain, et si, au milieu de tout cela, tu es content.

A JEAN DES COGNETS

12 août 1908.

Ce silence de quelques jours t'a peut-être étonné un peu. Je n'étais guère en train d écrire, même à toi. Cette vie est très lourde ; par moments la grossièreté obscène dépasse tout ce que tu peux imaginer, toi qui n'a pas été soldat. Tout ce qui peut être sali, ils le salissent ; il n'y a pas une chose qu'ils n essaient de souiller, ces misérables — qui seront cependant ce qu'on est convenu d'appeler de très braves gens. C'est à croire qu'aucun d'eux n'a jamais aimé, n'aimera jamais et n'aime pas aimer...

Laissons ces turpitudes. Mais si tu ajoutes une certaine fatigue physique très supportable, et le défaut de sommeil, qui fait que je ne cesse d'être engourdi, tu comprendras comment je reste longtemps morne et abruti, capable surtout d'une résistance passive à l'ignoble milieu

Parmi tout cela, cependant, j'ai lu — lu avec beaucoup de joie du cœur et de l'âme autant que de l'esprit, ton Daniel Cortis. C'est très beau. Cela parvient à la beauté sans procédé (il semble même que l'art littéraire soit extrêmement simple), mais à force d'élévation morale. C'est émouvant, effrayant aussi à des cœurs chrétiens, et qui n'ont point juré de ne pas aimer. Mais quoi ? C'est vrai. Et j'ai beaucoup aimé ce courage de Fogazzaro, qui n'abuse pas de la toute-puissance de l'auteur, pour terminer sur un béat et inepte « tout s'arrange ». Non. Cela

va comme cela doit aller — jusqu'au fond de Tabîme, qu'on n'ose regarder sans effroi.

Et il demeure en celui qui a lu une pitié infinie pour notre infinie misère que représente la douloureuse Hélène. C'est celle-là que j'ai aimée surtout, plus que Daniel, parce qu'elle est la sacrifiée, tandis que lui vivra, et, tout de même, de la vie qu'il a choisie : efforts, souffrances, batailles, mais une vie, enfin, assez ardente et pleine d'enthousiasmes. Elle, c'est le tombeau. Même pas, car il y a son mari.

Donc, merci. Terres Vierges, je n'en ai lu que les cinquante premières pages. Attachant aussi, quoique si différent. Mais tout cela est noble. Tu as raison, ces hvres sont beaux ; ils ennoblissent le métier d'écrire.

Je ne suis guère en état de te prêcher le courage, le travail joyeux et quand même : mais tu es mieux converti que moi à tout cela, n'est-ce-pas ? Si nous devons écrire, si ce métier est le nôtre, nous n'en serons dignes qu'après en avoir souffert et non pas joui. Et SI l'angoisse du pain quotidien nous est épargnée, c'est pour que nous sachions souffrir d'angoisses volontaires plus cruelles et plus nobles.

Comme tu me l'as conseillé, j'ai noté parfois au hasard d'un bon mouvement et de mes loisirs quelques idées ou impressions. Nous verrons cela à ton retour. Le tout ne fait pas dix pages d'ailleurs. Oh ! la douloureuse impuissance, la plus douloureuse des douleurs ! Car ceux qui ont la vie en eux sont heureux, toujours.

Bon courage ! Oublie ce que je t'ai dit tout à rheure de la chambrée, vraiment, ce n'est rien, ou presque. Mais travaille, souffre, veuille, acharne-toi.

AU MEME

18 août 1908.

Voici peut-être la dernière lettre que je t'écris de ma captivité de Babylone, comme tu dis spirituellement. J'ai lu la tienne avec le plaisir d'un lettré, ou du moins de quelqu'un qui voudrait l'être. Oui, bientôt nous deviserons de ces choses et de beaucoup d'autres, et nous fréquenterons sur le pied d'égalité Monsieur de Lamartine, Monsieur de Chateaubriand et Monsieur Hugo, ce qu'il eût été très difficile de faire de leur vivant. J'ai hâte de connaître la suite de ton roman ; veux-tu me donner des remords en me dépeignant sous les couleurs les plus sombres tes travaux forcés ? En te relisant, tu découvriras dans ton œuvre beaucoup de beautés qui te sont cachées alors que tu écris. Et d'ailleurs il me semble toujours que c'est une bonne chose de faire un effort un peu prolongé, et dans le même sens, pendant quelque temps : on se juge et on se possède mieux. Cette part d'effort douloureux ne saurait être bannie d'aucune existence, même vouée aux arts. Je prends donc ton mal en patience. — Et je suis tes conseils en continuant à noter un

peu tout ce qui me passe par la tête. (Cela se ressent sans doute de la torpeur des chambrées).

Tes sujets de nouvelles me paraissent excellents, et c'est parce que cela me semblait évident que je ne te Tai pas dit. En particulier la course cycliste. On méprise volontiers cette sorte de courage ; c'est cependant du courage, et par conséquent digne d'admiration. Après tout, le soldat de Marathon, n'a guère fait autre chose, et il est immortel. — Les mobiles étaient peut-être plus élevés ; mais ce n'est pas sûr. Car il importait plus à sa gloire qu'au salut de sa patrie qu'Athènes fût informée de la victoire une heure plus tôt. Ne crains donc pas d'élever Lesna à la dignité de héros.

(Mais je te rappelle que les almanachs sont exigus, et que rien n'est désagréable comme d'être obligé de tailler à coup de ciseaux dans une nouvelle terminée. Méfie-toi des ciseaux !)

Je n'envie pas trop la beauté de tes campagnes ; car le matin vers 5 h. 1/2 le champ de manœuvres d'issy revêt des tons merveilleux, et ses lomtains sont divins. Si je n'étais pas au bout de mon papier, je t'expliquerais cela sans rire, car c'est très sérieux. Adieu. Sache que le général de brigade viendra demain, et que <^ je compte 3 demain matin ». C'est la formule. Ce qui veut dire que je serai libéré samedi. J'en suis heureux. L'ennui à forte dose, ce n'est plus amusant. A bientôt donc.

AU MÊME

24 août 1908.

Ton amicale bienvenue est la première qui me fut souhaitée au sortir de ma servitude. J'aurais dû t'en remercier tout de suite, et te dire la joie que j'ai eue pendant 28 jours à lire les intéressantes et affectueuses choses que tu m'écrivais. Mais j'étais très las, très énervé. Je le suis encore ; mon écriture en témoigne. Ma première nuit ici fut de treize heures, après quoi je fus brisé, épuisé toute la journée. Ce matin, je suis plus vivant. — Ainsi de temps en temps, les circonstances me rappellent que je n'ai pas une santé très robuste, ni très docile, et aussi que les événements moraux réagissent gravement sur mon être physique.

Que ferons-nous de notre hiver ? Il faut y penser dès maintenant. Nous mettrons de l'ordre dans notre vie. Je veux t' épargner les courses inutiles, les attentes énervantes. Nous ferons parfois des promenades, de vraies promenades, au-delà des fortifications. Et nous exigerons de nous-mêmes, pour les justifier, que nos entretiens littéraires ne soient pas tout à fait inféconds.

Faisons ainsi quelques projets. Les projets ne se réalisent jamais, mais on a quelque plaisir à les caresser.

Marc a passé douze jours en Suisse avec Y. Ils ont voulu faire le Mont-Blanc. Comme ils atteignaient le sommet, une tempête de neige les a

enveloppés, et retenus vingt-quatre heures au refuge Vallot. Ils en sont redescendus enfin, un peu affamés, fatigués, et défigurés d'une façon pénible par les brûlures du soleil sur la neige et du froid. Leur visage s*en v^ en lambeaux. Ce n'est pas très joli à regarder, mais peu grave. Ils disent qu'ils ont risqué leur vie. Mais on la risque tout le temps ; il faut bien s'accoutumer à coudoyer la mort. D'ailleurs aucun péril de mort n'a le goût de la mort ellemême. Quand nous en aurons l'expérience véritable, elle ne nous servira plus. Jusque-là nous ne pourrons nous empêcher de nous croire immortels avec une niaise tranquillité

AU MEME

28 août 1908.

Le samedi 5, c'est de demain en huit. Au

lieu de venir, veux- tu que j'aille te quérir chez toi, entre 2 h. et 2 h. 1/2. Je déjeune rue Michelet, donc à dix minutes de chez toi. Comme nous aurons mille choses à nous dire,, nous n'en dirons aucune et parlerons sans doute à bâtons rompus des fiacres qui passent et des affiches qui égaient les murs. Mais ça ne fait rien, nous y trouverons beaucoup de plaisir.

Si vraiment nous travaillerons ? — Il le faudrait. Mon travail me laissera l'esprit libre. Je dois avant tout ne pas engager l'avenir : assurer le travail

quotidien, et pas autre chose. Ce dont je devrais m'occuper surtout, c'est de la souscription. Mais je t'avoue qu'un dégoût insurmontable me prend à l'idée de tirer des sonnettes et d'aller demander l'aumône. De même, à l'idée de signer des épîtres solliciteuses. Je puis faire la propagande générale : envoi des circulaires, etc., mais pour la propagande personnelle, je crois que je prierai Marc de s'adresser à un tempérament plus sain. — Ainsi, en dehors de tout cela, nous pourrons faire des projets, travailler peut-être. J'ai quelque tristesse à vieillir dans l'abrutissement quand tant de belles choses et de préoccupations nobles nous sollicitent. Mais quoi ! il faut bien agir : et agir, c'est se bousculer soi-même, avant de bousculer les autres.

Le Sillon va bien. Rien de nouveau pour la politique. Cela n'avancera que quand Marc se présentera. Jusque-là nous garderons notre posture originale et un peu effacée. Il faut que Marc soit à la Chambre, qu'il y crie très fort, et qu'on l'entende. — Quand tu seras là, je te promènerai dans Paris. C'est une très belle ville. Je crois que tu la connais peu. Il y a de touchantes vieilles maisons et des perspectives très nobles. J'ai découvert le nouveau Champ de Mars. J'ai médité sur la Tour Eiffel, qui est laide, avec des parties magnifiques, puissantes, splendides (les arcs qui soutiennent le premier étage). J'ai découvert aussi le Luxembourg (le musée). Il y a des tableaux qui font penser, qui vous entraînent au cher pays des sentiments, des sensations, de

Timagination, loin des mots et des doctrines, loin des raisonnements. Tout cela, je Tai découvert (le Louvre aussi) au galop, traîné par mes deux petits frères qui veulent m'associer à leurs vacances

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