‹ LettresChapitre 4 sur 9 · AU DOCTEUR RENE BENARD · texte numérisé non relu

AU DOCTEUR RENE BENARD

Vendredi,

Mon cher ami, ta lettre est charmante et redouble mes regrets. Mais je reste sceptique. Si l'on te faisait l'opération du docteur Gyp, on trouverait sûrement dans ta boîte crânienne une foule de Libres propos. — Tu te calomnies. Il n'y a qu'à essayer. Tu lis un journal, tu sautes sur ta plume, et voilà. Comme c'est simple. Allons, un effort. Il n'y a que le premier pas qui coûte, et, dit la chanson, le premier pas se fait sans qu'on y pense. Alors n'y pense pas et fais-le. Crois-en ma vieille amitié. Ta main est aussi bien faite pour la plume que pour le scalpel. Quel éloge !

Bien affectueusement à toi.

Tu sais, c'est sérieux. J'attends. Pour moi, je te l'ai dit, je suis maintenant, depuis un mois et demi, correcteur du journal et n'ai plus le temps ni le goût d'écrire.

AU MEME

24 décembre 1911.

Mon cher René, quoiqu'on en ait dit, le silence n est pas une opinion, encore bien moins une réponse.

Ta conversation ravit nos amis et moi-même, quand nous avons le plaisir, trop rare, d'en jouir. Je te demande de rédiger tes propos, tes libres propos, de me les envoyer bien régulièrement, bien gentiment, deux fois, s'il est possible, et à tout le moins une fois la semaine. Est-ce donc exorbitant, cette demande ? Non, assurément. Donc, tu ne refuses pas, et si tu ne refuses pas c'est que tu acceptes, et si tu acceptes, je t'en remercie de tout mon cœur en te redisant les très fraternels et affectueux sentiments de ton vieux camarade et fidèle ami.

Seulement ne sois pas trop méchant ! Ne nous fais pas d'ennemis mortels !

A JACQUES NANTEUIL

31 décembre 1911.

Enfin, il y a une autre rubrique pour laquelle je

vous enrôle : ce sont les Libres propos. Permettezmoi de compter que vous en enverrez régulièrement un par semaine, deux s'il est possible. Je dis « moi » parce que je suis chargé de cette rubrique, dont je ne m'occupe guère, étant aussi correcteur du journal. Un Libre propos, c'est si court et si vite fait ! Vous les feriez à merveille, ayant à la fois la profondeur et cette sorte d'esprit philosophique qui convient précisément au journalisme, avec la netteté et le brillant de la forme. Je vous le dis très simplement sans vaine louange. Mais vous êtes doué pour

écrire, et vous pouvez faire du- bien ainsi par l'intermédiaire de cette pauvre T>émocratiey qui a grand besoin qu'on vienne à son aide, car elle ne correspond guère à nos espoirs. Mais ceci ne me regarde pas, et je vous fais grâce de ma mélancolie.

A M. L'ABBE LASPLACES (D

On a toujours mauvaise grâce à défendre son oeuvre — les écrits doivent se défendre tout seuls, — surtout lorsque, et c'est le cas, l'auteur même en sait les insuffisances et les infirmités. Cependant, puisque cela vous intéresse, je puis vous dire en quelques mots ma pensée.

D'abord il est assez naturel, quand on écrit un roman, de ne pas prendre des caractères et des situations absolument normales, par exemple de ne pas raconter l'histoire d'un monsieur qui aime beaucoup une jeune fille, l'épouse et a un grand nombre d'enfants. Je ne dis pas qu'on ne puisse pas faire un chef-d'œuvre sur cette donnée, mais il faudrait pour cela beaucoup de talent et par conséquent je n'y pouvais pas songer.

J'ai cherché à faire naître l'intérêt des difficultés mêmes qui se dressent devant la volonté de mes

( I ' Lettre écrite pour défendre la 'Princesse JJ lice contre les objections du directeur d'un journal catholique de province qui hésitait à accepter ce roman comme feuilleton.

personnages. Je ne vois pas ce qu'ils ont de tellement malsain. Dory est anarchiste, c'est entendu, je ne le suis pas, et n'approuve pas qu'on le soit ; mais enfin il y a eu des anarchistes et il y en a encore. Il est révolté par l'injustice, parce qu'il en a souffert personnellement, ceci est assez humain. L'histoire de Vaillant présente quelque chose de semblable.

M. l'abbé J. se scandalise que M. de Verceil « aime la femme du voisin ». Evidemment, c'est regrettable, mais enfin ce sont des choses qui arrivent et qui arrivent même très souvent et à des individus fort sains. L'amour ne se commande pas et ne s'interdit pas à volonté. Je crois que l'idée de peindre l'amour d'un homme pour une femme qu'il ne peut pas épouser n'est pas malsaine, elle est même prodigieusement banale.

Voyons maintenant Gabriel. Il a quinze ou seize ans, est foncièrement pur et s'éprend de sa charmante belle- sœur. Vous trouvez cela abominable ? Je pourrais vous citer le Chérubin de Beaumarchais mais celui-là est assez inquiétant. Je me contenterai donc de vous rappeler l'innombrable théorie des petits cousins amoureux de leurs petites cousines et enfin tous les collégiens amoureux. Serait-ce moins malsain si Gabriel ressentait des impressions d'une nature moins pure, troublantes, grossières

Non, l'idée qu'un garçon de seize ans s'éprenne, sans même savoir ce que c'est que l'amour, d'une charmante jeune femme qui Ta élevé, avec laquelle il vit dans la plus étroite et tendre intimité, cette

idée-là ne peut pas m'apparaître comme révoltante.

Reste Alice. Oh ! ici je suis bien tranquille, vous allez voir.

Voyons, qu'est-ce qu'on pourrait bien lui reprocher ? Cette Alice est une jeune femme chrétienne, parfaitement et idéalement pure. Elle ne conçoit même pas la possibilité de commettre le mal.

Elle est afHigée d'un mari antipathique qui la délaisse pour s'amuser et qu'évidemment elle ne peut pas aimer. Encore une chose qui arrive, n'estce-pas ?

Elle vit dans un milieu vaguement catholique de tradition, à la surface, mais de pratique païenne. Que va-t-elle faire, cette petite chrétienne égarée chez les barbares ?

Elle sera aimée de trois hommes : un anarchiste, un ^^ homme du monde » et Gabriel.

De l'amour du premier, elle ne s'apercevra même pas ; ou si elle le devine vaguement à la fin (quand, après s'être enfui d'Issy-les-Moulmeaux avec elle, Dory lui avouera ses crimes), ce sera pour en arrêter sur ses lèvres l'aveu avec horreur. Seulement, par le seul effet de sa bonté quotidienne, par le rayonnement candide de sa pureté, elle transformera (sans même le savoir) cet homme, jusqu'à l'arracher à la hame, jusqu'à le conduire au seuil du christianisme, jusqu'à lui inspirer le geste héroïque et chevaleresque qui lui coûtera la vie. Mon Dieu, ce n'est pas déjà si mal !

Passons à Edouard de Verceil. Celui-ci n'est pas

un saint. J'ai dit qu'il avait eu des succès dans le monde ; on peut supposer qu'il n'avait pas toujours respecté les commandements de Dieu et de l'Eglise. Un cœur passionné comme le sien avait du s'enflammer plus d'une fois. Bref, Edouard n'était pas du tout destiné à la vie d'un anachorète.

Il s'éprend d'Alice. La seule conversation que j'ai décrite entre eux montre assez qu'elle n'a pas encouragé sa passion. Au contraire, elle l'a éloigné, s'est efforcée de ne pas lui permettre de parler et certainement a toujours cherché à ne pas se trouver seule avec lui. Que veut- on qu'elle fasse de plus ? Qu'elle prévienne son mari, ce gros jouisseur égoïste et dur ? Mais ces confidences-là ne se font guère qu'à ceux qu'on aime. Si vous avez lu la Princesse de Cleves, vous avez dû voir le fâcheux effet d'une pareille confidence de Madame de Clèves à son mari. Encore ce mari est-il un homme parfait et très estimable.

Remarquez qu'Edouard de Verceil n'a jamais manqué de respect à Alice. Il l'aime et sans rien demander, non certes parce qu'il est lui-même un petit saint mais parce qu'il sait que demander quoi que ce soit serait inutile. Lui aussi subit ce charme de la parfaite et gracieuse vertu.

Ou bien veut-on qu'Alice lui jette une potiche k la tête ? Pousse des cris ? Prévienne les gendarmes ? Appelle ses domestiques ? Quoi enfin ?

Que, sous un prétexte quelconque, elle lui ferme sa porte ? Soit. Eh bien ! Je ne sais pas si ces

brutalités seraient plus habiles. Cela autoriserait presque Edouard à sortir de sa réserve. Un homme entreprenant n'est pas embarrassé pour entrer dans une maison dont la porte lui est fermée. Il serait presque encouragé par cet aveu de faiblesse : « Elle a donc bien peur de tomber...! » se dirait-il.

11 est beaucoup plus adroit de le décourager par une parfaite et inaltérable candeur et d'élever ainsi, comme malgré lui, son amour jusqu'au sentiment le plus pur et le plus désintéressé.

En somme qu'arrive-t-il ? C'est qu'Edouard est ainsi repris à la vie vaine et dangereuse du monde aux passions faciles et coupables, et comme le premier effet de l'amour est qu'on veut ressembler à ceux qu'on aime, lui aussi il subit l'ascendant d'Alice, il s'épure et s'élève à son contact. Quand il mourra, sur une pensée chrétienne, il pourra se rendre cette justice que dans son amour il n'y avait rien de bas. Beaucoup d amours même conjugaux ne pourraient pas se rendre cet hommage.

Quant à Gabriel, dans un pareil milieu, il était destiné à devenir un petit noceur. 11 le fût bientôt devenu, si sa belle-sœur, comme une sotte pimbêche eût pris des airs offensés aux premiers mots tendres de cet enfant.

Relisez, si cela ne vous ennuie pas trop, ce qui les concerne, et vous me direz s'il y a là une trace quelconque de sentiments malsains et inquiétants.

Ainsi Gabriel, grâce à Alice, reste bon et chrétien.

En somme cette Alice a fait du bien aux trois hommes qui l'ont aimée. J'ai voulu montrer que la pureté toute naïve et scrupuleuse avait une grande force de rayonnement et purifiait tout ce qu*elle touchait. Je ne trouve pas cela si immoral. A mon avis, Alice aura beaucoup mieux rempli son « rôle social » que si elle s était affiliée à la Ligue Sociale d'Acheteurs ou avait recueilli des sous pour les élections.

Vous rappelez- vous ce mot du Saint- Père, que j'ai cité dans la Démocratie ?... « Que la femme plaise et qu'elle reste à la maison ». Alice a plu et est restée dans la maison.

L'amour est une grande force pour le bien et pour le mal. Il n est écrit nulle part que c'était une force prohibée en dehors du mariage, où d'ailleurs, vous le savez, on le rencontre si rarement !...

Encore une fois, je n'ai pas dit : « Aimez les femmes de vos voisins ». Je ne présente pas Edouard ni Dory comme des modèles ; mais étant données les circonstances, je crois que la conduite d'Alice est absolument irréprochable.

Il m'a paru qu'exalter les sentiments généreux, désintéressés, purs, n'était pas malsain. 11 y a quelque chose de rebutant dans l'impétueuse et grossière « santé » des robustes gas qui se jettent dans le mariage parce qu'il leur est défendu de se jeter dans autre chose.

On présente souvent le mariage comme un remède à la fougue de la jeunesse. Cette concep-

tion, toute saine qu'elle est, ne laisse pas de donner mal au cœur à certaines personnes qui sont par là conduites à rechercher l'amour dans des liens nullement conjugaux. A celles-là qui ne sont pas obsédées par les désirs les plus grossiers mais par des tentations plus subtiles, le contact de mon Alice eût été infiniment salutaire et, peut-être mon roman, si par impossible elles le lisaient, ne les éloignerait pas des idées religieuses ; j'espère même qu'il les en rapprocherait.

A JACQUES NANTEUIL

15 mars 1912.

Je crois que Louis Sailhan s'appelle bien Louis Sailhan. C'est un poète délicat, sincère et généreux qui nous a apporté spontanément sa collaboration très désintéressée et très précieuse. Je ne l'ai jamais vu, mais j'ai correspondu avec lui et ses lettres pleines de cœur, me l'ont rendu très sympathique. V ous lui ferez certainement un vif plaisir en lui écrivant. Il demeure 76, rue Claude Bernard, à Paris. Vous pouvez lui dire que c'est moi qui vous ai donne son adresse.

Le feuilleton de Coriolis est inédit. Conolis est. je crois, un ami, peut-être ua camarade (probablement, car cette collaboration est gratuite). J'ai apprécié comme vous son esprit et sa verve, si légère qu'elle en est parfois un peu leste pour notre Démocratie. 11 y a là des pages qui font penser à Daudet.

II est vrai que notre rédaction est encore assez pauvre, mais je crois qu'on va se décider à quelques sacrifices pécuniaires. Ce sera d'ailleurs un bon placement, car voici les réabonnements qui approchent, comme vous le dites.

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