‹ LettresChapitre 5 sur 9 · A UN AMI · texte numérisé non relu

A UN AMI

♦ 16 mars 1912.

Très sincèrement, ton article sur les « Voyages » est un très joli article, délicatement émouvant et poétiquement écrit. Tu t'es attaqué à un sujet difficile puisqu'il s'agit d'exprimer l'inexprimable, de donner une forme aux plus imprécises de nos songeries. Tu as su le faire. Tu as su fixer les flottantes images qui passent parfois devant nos yeux, noter les musiques de rêve qui nous bercent et nous ravissent. On s'étonnera peut-être de tant de tristesse, de tant de nostalgies douloureuses. Je ne m'en étonne pas, mais je m'en inquiète, redoutant pour toi cette mélancolie diffuse, à la fois résignée et désespérée, et si mauvaise conseillère. Je m'effraie que la pente de ton esprit et de ta sensibilité ne s'incline pas vers les plaines chrétiennes, où coule le fleuve de vie. Toutes les chosip sont vaines, oui. Mais il y a, au-delà des choses, quelque chose qui n'est pas vain. Pourquoi ne penses-tu jamais à cet au-delà ? Ne sois pas, à la suite d'un grand écrivain que tu connais bien, amoureux du néant. C'est une volupté

plus subtile et plus séduisante que les autres, mais qui trompe comme les autres, aussi sûrement, aussi cruellement.

Tu me demandais un avis et je t'envoie un sermon. Pardonne-le moi ! £'est que j'ai pour toi une grande sympathie, une affection de grand frère et que je voudrais te voir sinon heureux, — c'est si difficile ! — du moins bien vivant, et utilement vivant.

A LÉONARD CONSTANT

Pâques, 7 avril 1912.

Mon cher Léonard, puisque voici un jour de repos et 1 une de ces fêtes solennelles où l'on oublie un peu les tracas quotidiens pour faire, comme disait Alfred de Vigny, le « tour de son cœur >^ et penser à ceux que l'on aime, je veux t'écrire un petit mot. Tout congé me réjouit pour toi, car je redoute les fatigues de la parole pour ta poitrine délicate. Dismoi que tu vas bien, et que tu es raisonnable, et que tu ne joues pas avec cette chose sacrée, la santé qui t'est donnée pour faire le bien et rendre à Dieu un fidèle et long témoignage. Voici que nous atteignons l'âge où l'on sait le prix de la vie, où l'on s'effraie de la voir s'enfuir inutile et rapide, où l'on souhaite de la retenir. La tienne a d'ores et déjà sa raison d être et sa justification, dans les âmes que tu conquiers à la vérité et que tu t'efforces chaque jour de conduire vers les cimes chrétiennes. Paternité

spirituelle indéfiniment multipliée, qui ennoblit la tâche de professeur jusqu'à en faire un sacerdoce... Ne vas- tu jamais jusqu'à ces Pyrénées dont tu vois de la terrasse de Pau les cimes lointaines } Elles ont le secret de 4a vigueur physique et de la paix de l'âme. 11 y a dans le creux et l'ombre de leurs vallées une douceur presque surnaturelle et une incomparable sérénité. Quand on gravit les pentes de ces montagnes, sans se hâter, non plus à moitié courant, comme nous le faisons à Paris, mais de ce pas souple et balancé dont on prend bientôt l'habitude, il semble qu'on s'élève à la fois au-dessus du niveau de la plaine et au-dessus du niveau de l'existence commune. Chaque pas apporte un allégement. L'air est pur, et l'âme aussi se purifie en s'y baignant. Toutes les choses troubles qui sont en nous se précipitent au fond de nous-mêmes, comme la vase des étangs. L'eau de notre pensée est limpide. Le recueillement naît tout naturellement de ce silence formidable, qui n'est pas craintif et artificiel comme celui de nos maisons humaines, de nos chapelles closes. C'est un silence qui ne se défend pas contre le bruit des villes, le cri des hommes : il les méprise, il les ignore. On va comme dans une cathédrale sans limites. Dieu est présent, presque tangible. Je me rappelle un soir où nous arrivions au col d'Ossoue auprès du Vignemale, à l'heure où le soleil se couchait. Dans toute ma vie, je ne me souviens pas d'une pareille émotion religieuse. Non plus l'exaltation mystique, un peu fiévreuse, de certaines retraites

fermées ou de veilles de Première Communion, mais une douceur, une paix, une certitude ineffables. La grotte de Lourdes, où j'ai bien souvent prié, ne m'a jamais rien donné de tel.

Ecoute l'appel des Pyrénées. Tu ne seras pas toujours à Pau. Il faut parfois fuir les hommes. Leur contact use et diminue. Ce qui est pire, il obsède. Où l'homme se trouve, il veut être seul maître, et chasse Dieu.

Adieu, voilà bien du bavardage. Ne me demande pas ce que je fais : je ne fais rien ou presque rien, en dehors de mes besognes obligatoires ; j'ai achevé quelques petites choses commencées quand j'avais besoin d'argent, et sans intérêt. Je ne me hâte pas de commencer les choses que j'aime. A quoi bon me hâter ? Chaque chose en son temps. Et puis, depuis six mois, je ne cesse pas d'être éreinté et mon temps s'écoule, mutile....,

AU MEME

Mardi M mai 1912.

Mon cher Léonard, j'ai lu ta dépêche avec joie et reconnaissance ; ton affection a des ailes. Quel plaisir j'ai toujours à te voir ! Le bienfait d'une cure de repos en serait doublé, et les Pyrénées tout entières ne valent pas un ami. Mais je suis attaché à Paris. Entré depuis deux mois dans l'affaire dont je t'ai parlé, je ne puis demander déjà un congé.

un congé de plusieurs mois, car ce sera peut-être long. Que je me réjouis d'avoir trouvé cette situation ! Je devrais en ce moment prendre à la Démocratie un argent que je ne gagnerais pas, tandis qu'avec un effort très petit, je puis assumer mon travail et au moins me montrer trois ou quatre fois par semaine à mon bureau. Et ainsi je gagne ma vie. Mais c'est tout ce que je puis faire. Je suis à bout. Le moindre effort d'imagination m'épuise. Mes articles devenaient une torture ; c'est ridicule, mais que veux-tu ? Je m'arrête. Mon médecin m'interdit absolument de continuer mes articles. Cela me contrarie infiniment à cause de Marc, de la Démocratie et de ce qu'on pourra dire. J'ai lutté tant que j'ai pu, mais je crois que cela finirait mal. Tout cet arriéré de fatigues, de préoccupations, de peines, je puis presque dire d'angoisses m'a été trop lourd à porter. Sois sûr que je vais me soigner de toutes mes forces, car je tiens à reprendre le dessus avant l'hiver. Peut-être sera-ce bientôt fini et alors je reprendrai mon travail. Merci encore du fond du cœur. Je voudrais être moins fatigué pour te dire mon affection fidèle et reconnaissante.

AU MÊME

Palaîseau. 7 juillet 1912.

Mon cher Léonard, je t'écris de ma petite soupente, humble mansarde, si basse que j ai cru d'abord n'y pouvoir entrer qu'à quatre pattes, et

OÙ je sens bien pourtant que je pourrais vivre cinquante ans très heureu::. Un horizon magnifxque de collines et de bois s'étend devant ma petite fenêtre à un battant. Un air sain et frais entre librement jour et nuit. Et c'est tout ce qu'il me faut, avec un fauteuil où rêver, un coin de table pour t'écrire. Physiquement, je vais mieux, beaucoup mieux. Ma tête reste lasse, souvent mes idées se brouillent, et je ne puis ni travailler, ni lire, ni penser. Cela me décourage parfois. Il me semble alors que si j'étais en bon état, j'aurais une tâche à remplir. Des sujets de romans, de pièces, flottent devant mes yeux fatigués. Mirages sans doute, chimères que ma main ne saisira jamais. Derrière cette impuissance provisoire, je sais trop j^iî "lie autre impuissance de toujours se cache. N'impo.Le.

J'ai vu Jacques. Nous avons beaucoup causé au Manège Saint- Paul, pendant que les contradicteurs bafouillaient après un beau discours de Marc. Il m'a dit votre vie affectueuse et confiante de là-bas

Je te remercie du, livre de Baumann, que je veux te retourner car il me l'a envoyé directement. Très beau, très noble livre, admirable de fond et de forme, d'une charité ardente et d'une humilité vraie, autrement touchante que la folie orgueilleuse et vindicative de Péguy, dont la vanité immense empoisonne le mysticisme. Adieu, cnvoic-moi ton discours. Je l'attends impatiemment, je sais qu'il sera tel que tu es et qu'il me pla:ra donc infiniment. A toi du fond du cœur.

A JACQUES NANTEUIL

15 juillet 1912.

Merci de votre souvenir, mon cher ami ; il m'est très agréable et votre amitié ne risque pas d'être jamais importune. Je connais ce beau pays que vous traversez. J'ai vécu cinq ans, tout enfant, à Biarritz ; j'ai gardé le souvenir et l'amour de la mer, des falaises, et des curieux villages basques, des routes toutes blanches bordées de platanes — mutilés, hélas, ébranchés et étêtés — car on ne sait pas là-bas la beauté des arbres. On se contente de la beauté du ciel, et de l'eau, et des horizons incomparables. — Je vais mieux physiquement, mais ne me risque pas à reprendre ma tâche. Ce sera pour octobre. Merci encore, de tout cœur, et bien affectueusement vôtre.

A LEONARD CONSTANT

30 juillet 1912.

Je ne veux pas tarder à te dire tout le plaisir que m'a fait ton discours ; et d'abord le titre, le sujet si bien choisi, puis les passages émouvants, profonds et courageux qu'en a publiés la Démocratie. Le lycée a dû s'ébranler sur sa base quand tu as nommé Dieu à la face des professeurs assemblés, du proviseur tremblant, et peut-être d'un préfet indigné. Tu as joliment bien fait, non pas peut-être au point de vue de ta carrière universitaire... Mais il faut

rompre la prescription que leur astucieuse laïcité tend à établir. 11 défendent qu*on parle de Dieu pour pouvoir dire : « Dieu ?... 11 y a longtemps qu'on n'en parle plus ! » Tu t'es exprimé d'ailleurs avec un tact parfait, qui n'empêchera pas, sans doute, qu'on te maudisse, mais seulement qu'on te blâme officiellement. Ils n'oseront pas, je pense !

Pendant que tu découvrais la famille juive, je découvrais un peu la mienne, au cours d'une conversation avec l'un de mes petits frères (petit... c'est manière de parler : 1 9 ans, et il va s'engager... Tu l'as peut-être fait sauter sur tes genoux, jadis). Oui, j'ai pris conscience, mieux que je ne l'avais fait jusqu'alors, de la solidarité familiale, et de mes propres devoirs, souvent négligés, hélas, au profit de devoirs plus vastes et qui me plaisaient davantage. Au reste, les angoisses, ces jours-ci, nous ont unis fortement : ma sœur Madeleine menacée d'une crise d'appendicite et Maman reprise d'une des crises étranges et graves qui nous avaient déjà tant effrayés à deux reprises. Et maintenant tout est mieux ; ma sœur n'a pas l'appendicite, Maman n'a pas l'urémie qu'on redoutait, et, si son organisme est très fatigué, rien d'essentiel n'est atteint, rien de grave n'est à craindre.

J'aurais aimé causer avec toi ici, sur la colline embroussaillée où je me suis fait, à coups de canif, une retraite secrète et charmante parmi les ronces. Je domine la plaine où des îlots de peupliers sont jetés au milieu de l'océan des blés et des avoines. Je rêve, tout seul. Je pense beaucoup à un roman, que

je voudrais écrire, que j'écrirai cet hiver, si Dieu me prête force et santé, et qui m'est déjà un compagnon fidèle. Que les livres qu'on n'écrit pas sont beaux ! Mais viendra l'heure de la réalisation, c'est-à-dire des déceptions. N'importe ! Rêver et être déçu, c'est vivre. (Ce roman n'est pas celui dont je t'ai parlé, et qui n'est pas au point dans ma tête, mais un autre, qui pour l'instant me séduit davantage et me semble plus accessible).

A SON PÈRE

L'Hay, 10 septembre 1912.

Pierre m'a rapporté d'excellentes nouvelles de vous tous, et son séjour fut un enchantement. J'avoue en effet que j'en suis un peu responsable, l'ayant le plus possible excité par mes récits à aller vous retrouver, et quand il a conçu le projet de cette ingénieuse et spirituelle fugue, l'ayant approuvé et encouragé de toutes mes forces. Car, comme dit le poète :

Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ?

Pour ma part, je n'ai rapporté de la Possonnière qu un regret, celui de ne vous y avoir pas assez vu ; j espère que vous ne travaillez pas trop. 11 y a aux environs beaucoup de châteaux qui attendent votre visite d'archéologue et d'artiste.

Je suis donc installé ici, dans ce grand village, en trois pièces carrelées et fort propres, parmi des

meubles rares. (Quant à la quantité, bien entendu. Car pour la qualité, hélas ! seule la table angevine qu'Albert a commandée et que vous voulez bien m'ofîrir, fait ici bonne figure, bien qu elle soit un peu légère pour ses dimensions et se balance sur ses pieds comme un paysan intimidé). J'ai acheté un fourneau à gaz, et fait poser deux becs extrêmement somptueux, mais la compagnie ne se hâte pas de me donner un compteur. En attendant, je m'éclaire avec une lampe Pigeon, et d'ailleurs je me couche presque à la tombée du jour et me lève avec l'aurore. Cela ne ressemble guère à la vie que nous menions, René, Jacques et moi, à la Possonnière. Quantum mu ta tu s !

Votre Alsacienne est toujours aussi zélée, mais de plus en plus lente. Sa cuisine me paraît excellente, mais je goûte moins sa conversation, qui est généralement inintelligible, et en tout cas trop peu rapide à mon gré. J ai prodigué à cette digne femme les encouragements nécessaires ; elle était un peu attristée, cette nymphe Calypso, du départ d'Ulysse (c'est de vous que je parle, mon père) et ne trouvait pas auprès d'Albert ni de Pierre les consolations auxquelles une femme a droit, — en tout bien tout honneur ! J'ai pansé ses blessures en louant sei haricots.

Depuis trois jours, beau temps, ou presque beau temps. Hier matin de la pluie, mais une fin de journée splendide. Aujourd'hui réveil délicieux, beau soleil, ciel bleu, mais froid d'hiver. Il a gelé la

nuit dernière. Tout vaut mieux que cette ignoble pluie. Faites-vous tirer de vos photos grand format ! Votre profil, dignement encadré, est l'ornement nécessaire et prévu de mon logis. Cette photo, il me la faut absolument :

Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne. Elle a trop de beauté pour n'être pas... la mienne.

A SA SŒUR MADELEINE

Mardi 17 septembre 1912.

L'Hay (Seine), 10, rue Bourgeot-

Ma chère Madeleine, je n'ai trouvé qu'hier, le 1 6, ta lettre datée du 9 ! Je suis encore en vacances théoriquement, c'est-à-dire que je ne suis pas forcé de passer chaque jour à Y Echo, et je ne sais pourquoi on ne m'avait pas fait suivre ta lettre. Tu es très gentille d'avoir pris la peine de m'écrire ; je savais déjà par Albert que Maman avait été souffrante, et aussi j'ai reçu le 1 3, de Papa, une charmante lettre, aussi spirituelle qu'affectueuse, et aussi affectueuse que littéraire. Je voudrais lui répondre, mais je me trouve encore ridiculement occupé par mon installation, mille menus achats, des allées et venues, et enfin ma cuisine ! Car je la fais moi-même tant bien que mal. Je n'en suis pas encore aux cailles à la Talleyrand ni aux perdreaux sur canapé, mais je réussis le bouillon (Kub) avec pâtes et même un œuf dedans, les légumes (conservés), les œufs sur le

plat, les confitures (il n*y a qu'à ouvrir le pot), les sardines à l'huile (il n'y a qu'à ouvrir la boîte), etc., etc. Aujourd'hui je vais essayer une côtelette et peut-être des pommes de terre frites.

Veux-tu dire à Papa, en attendant que je lui écrive, ce qui ne saurait tarder : 1 ° que j'ai oublié de m 'informer de son vin ; je lui en fais toutes mes excuses ; 2* que son Alsacienne, il y a trois ou quatre jours, n'avait plus que 50 francs ; 3^^ que je recommencerai à écrire le I " octobre dans la T)émocratie, à raison d'un article de tête par semaine, à jour fixe. Mais j'ai reçu une lettre d'un rédacteur ou plutôt de deux rédacteurs de Y Opinion qui signent du pseudonyme d'Agathon, et qui ont publié dans cette revue une enquête sur la jeunesse assez remarquée. Ils vont la faire paraître en volume, et la feront suivre d'une sorte de contre-enquête : ils demandent à un certain nombre de jeunes gens et de professeurs si leurs conclusions sont exactes, et ils veulent bien me consulter. Je viens de rédiger ma réponse ; il a fallu relire toute leur enquête, et ce fut assez long.

Je suis honteux de ne parler que de moi ; tout ce qui vous concerne est bien plus intéressant, et particulièrement la santé de Maman. Je crois comme toi qu'il ne faut pas s'alarmer, puisque ces petites crises semblent être de moins en moins graves, et que d'autre part Tétat général de Maman, j'en ai été frappé pendant mon séjour, est en somme assez bon. Il faut surtout que Maman ne se frappe pas

elle-même. N'est-ce pas une délicate attention du bon Dieu qui a voulu la forcer au repos, par bienveillance, et aussi un peu par une malicieuse ironie, pour la punir de ses excès d'activité et de ses débauches de dévoûment } Je voudrais bien aussi qu'elle ne s'affligeât pas trop du départ de René. 11 y a bien des manières d'être séparés, et celle qui consiste à mettre entre soi l'océan n'est pas la plus douloureuse. René n'a jamais été plus nôtre. Qu'est-ce que la séparation des corps auprès de l'union des cœurs ? Et surtout quand on a la certitude de se retrouver au bout de quelques mois ? Que dirait Maman, si elle avait un fils au Maroc ou au Soudan, ou encore établi au Cap pour dix ou quinze ans, comme cela se passe dans bien des familles anglaises ? Je crois que notre part est assez belle. Dis aussi à Maman que j'ai bien reçu sa bonne et délicieuse lettre qui m'a fait un plaisir infini. Je voudrais lui écrire à elle et le ferai bientôt ; je patauge encore dans mes occupations ménagères ; on peut dire que je me noie dans un verre d'eau. Tu rirais de mon embarras, toi, maîtresse de maison modèle. Quand vous serez rentrés, je t'inviterai à dîner, tu verras.

Papa me parle d'un accident d automobile où « M. N. vient de trouver la mort ». Je n'avais pas su cela. Quoi } La seconde des « deux petites N. ? » L'autre était morte cet hiver, je crois ? Et on aurait volontiers envié leur jeunesse, leur gaîté, leur brio, — et leur fortune ! Regarde — et les B. ! — que de malheurs autour de nous ! 11 faut nous trouver

encore parmi les privilégiés. Mais je n'ai pas besoin de dire cela à toi, qui me donnerais certes des leçons de philosophie et de résignation chrétienne, et surtout qui m'en donnes l'exemple ! Je t'admire beaucoup, ma petite Madeleine ; tu vis pour les autres, tu es le contrepoids de nos égoïsmes, à nous, les garçons, et en même temps, tu n'as pas l'air d'un reproche, tant tu es toujours souriante et tant tu t'acquittes de ta tâche simplement et tranquillement. Ne crois pas que nous ne nous rendions pas compte des choses, René, moi, les petits ; et nous savons tout le bien que tu nous fais à tous, sans t'en douter- J'y pense souvent, si je t'en parle peu ; et cela redouble ma grande affection de frère aîné en âge, et cadet en sagesse... Adieu, embrasse bien Papa et Maman de ma part, à tous mille tendresses, à toi un très fidèle et constant souvenir, et un très tendre baiser.

Depuis que je suis installé à l'Hay, je jouis d'un temps toujours convenable et souvent superbe. Ma motocyclette et moi nous nous en trouvons très bien.

A LÉONARD CONSTANT

L'Hay, Dimanche 6 octobre 1912.

Mon cher Léonard, cette fois encore je l'écris sur un papier ridicule ; mais je n'en ai pas d'autre ici, et c'est dimanche, tout est fermé. J'ai reconnu ton écriture avec joie. Une lettre de toi m'est toujours précieuse ; tu m'as aidé bien souvent à reprendre

confiance en moi-même, et la fidélité de notre affection est une grande douceur dans les oscillations de l'existence. Fidélité souvent silencieuse, mais profonde et véritable.

Je pense que tu viens de rentrer à Pau, que tu as repris tes classes, ton beau métier d'éveilleur d'âmes. Pourquoi est-il si absorbant ? Que de fois j'ai déploré que tu donnes tout à tes élèves, et rien à nous ! Tu es pourtant fait pour rendre témoignage à la vérité de plus d'une manière, et tout ce que tu écris a un retentissement durable et grand dans les âmes. Pourquoi n'écris-tu pas davantage ? Je ne suis pas le seul à penser ainsi ! Tu devrais songer à nous donner une œuvre, pour laquelle tu prendrais tout le temps que tu voudrais. Il n'est pas possible que tu n'aies pas quelques loisirs. Il faut les employer à écrire un livre, ou philosophique ou plus proprement « littéraire ». Ce dernier mot est idiotement choisi, tout ce que tu écriras sera toujours à la fois philosophique et littéraire, mais je crois que tu comprends ma pensée

L'impuissance de mes efforts, de mes méditations me consterne, et je souffre plus que je ne peux dire de la sécheresse de mon intelligence et de mon cœur, et de la pénurie lamentable de mon imagination. Avec tout cela, comment oser écrire ? C'est que je ne sais pas faire autre chose, que je ne suis pas capable de parler, d'agir, de faire un professeur ou un chef, dans n'importe quel ordre d'idées. J'essaierai tout de même de tirer quelque chose de mon encrier.

Je l'essaierai courageusement pendant cinq ou six ans ; et puis, si décidément ma plume s'y embourbe, je renoncerai et je tâcherai de me rendre utile n'impo.te comment.

Vraiment peux-tu croire ce que tu m'écris > Comment veux-tu que je m'aligne avec les gens que tu me nommes, et qui sont des hommes de talent, cent mille fois mieux doués et plus intéressants que moi, et d'une autre richesse de tempérament ! Ils parlent et je balbutie... Ce qui seulement me donne un peu de courage, c'est que je suis chrétien, et donc que je m'alimente à cet infini réservoir de vérité et de beauté. Etre un canal, le moins impur possible, pour cette eau vive, voilà mon ambition. Qu'il y en ait dans mes écrits une seule goutte, et je ne croirai pas avoir perdu mon temps. Encore sera-t-elle diluée dans cette fade mixture qu'on appelle la littérature, et qui rend tout insipide.

Alors tu comprends bien que je ne puis attacher grande importance à J'éclosion de mes bouquins. Mon article hebdomadaire, c'est moi qui l'ai promis spontanément à la Démocratie ; je le dois à Marc, à notre vieux Sillon. Ce n'est pas un riche cadeau, mais c'est un témoignage sincère d'affection et de fidélité. Maintenant que je vais mieux, je ne puis me dispenser de payer, sinon de ma personne, du moins de ma prose. Au reste, je suis entore embarrassé de mon exigeante santé. Il me faut du sommeil, du repos ; le moindre effort m'accable, et mon pauvre temps s'en va par lambeaux. A peine ai-je

pu écrire quelques pages d'un roman où je voudrais mettre, avec la tendresse et la pitié qui sont les meilleurs biens de la terre, une vue chrétienne de Famour ^'\ Cela fait deux romans que j'ai vaguement dans la tête, entre lesquels j'hésite, que je mettrai peut-être des années à écrire, et dont personne ne voudra. Mais, encore une fois, il faut faire cet essai courageux et loyal pendant quelque temps ; et après, ne pas s'obstiner ni se dépiter.

Je ne t'ai pas dit que je m'étais fixé à l'Hay, près de Bourg-la- Reine, à une dizaine de kilomètres de Paris. J'ai loué un modeste logement, j'y ai mis deux ou trois meubles. L'aspect est un peu monacal, mais quelquefois j'y suis bien heureux d'être indépendant et chez moi. La solitude m'est douce. Je rentrerai à Paris, boulevard Raspail, en novembre ou décembre, pour revenir ici au printemps. J'ai acheté une motocyclette et je la paie par versements mensuels (non sans quelque peine). Tu goûterais, je crois, ce décor austère ; tu viendras me voir. Je te ferai à dîner, car je me suffis à moi-même, et tu penses bien que je n'ai pas de cuisinière. Une femme de ménage donne quelques coups de balai, une heure chaque jour et, le reste du temps, je me passe à peu près des services de l'humanité, ce qui est agréable.

Adieu ; ces journées d'automne doivent être douces au bord de la terrasse d'où l'on voit les

(1) L'ennemi de l'amour, recueilli dans Théâtre et fragments, pp. 165-181.

Pyrénées. Ici, dans ce gros village, elles ne sont pas sans charme. Les hommes s'escriment de leur mieux contre les paysages, les horizons, les arbres ; mais jusqu'ici ils n'ont pas réussi à supprimer le ciel, et c'est toujours une chose magnifique.

Ma première visite, en arrivant ici, fut pour l'église, et qu'ai-je lu, au-dessus du portail ?... « Sancto Leonardo >\ Cela m'a fait plaisir ; Dieu m'invite à prier pour toi et je n'ai garde d'y manquer. Je le fais du fond du cœur, et veux être payé de retour. Merci encore de m'avoir écrit ; je sais que tes illusions sont des illusions, mais il m'est doux que tu les aies. Je te reste profondément et fortement attaché.

Je n'ai pas lu Clermont, ni Gide, mais les lirm comme tu me le conseilles ; mais encore une fois comment veux-tu que je me mesure avec eux ? Si tu savais comme j'ai conscience de ma misère intellectuelle et morale !... Enfin je travaillerai le mieux que je pourrai, avec cette devise perpétuellement présente à l'esprit : Humilité et sincérité.

A SON PÈRE

L'Hay, 12 octobre 1912.

J'arrive bien tard pour vous souhaiter votre fête ; j'ai regardé trop tard mon calendrier. Du moins je n'ai pas eu besoin qu on rafraîchit ma mémoire. Je devrais vous envoyer des roses, puis-

que c'est par ses roses que L'Hay est célèbre ; mais elles ne se laissent pas cueillir aisément. Je puis seulement contempler une noble terrasse, qui s'étend devant une belle maison Second Empire : c'est le repaire du millionnaire collectionneur qui invite, deux ou trois fois Tan, un public d'élite à visiter ses roseraies. Je vous envoie donc mes vœux les plus tendres, — et les plus vagues : si je précisais, et si j'étais exaucé, je craindrais de détruire l'admirable équilibre de votre existence. Que je l'admire, et surtout quand je la compare à la stérilité maussade de la mienne ! S'il est une pensée qui doive vous être agréable, c'est celle de l'union, plus étroite que jamais, de vos enfants entre eux, autour de vous et de maman. Il y a là une grande force et une grande douceur, une grande sérénité aussi. Combien de fois je vous bénis pour tout le bien que vous nous avez fait ! Et je ne sais s il y a dans mon affection plus de regret, plus de tendresse ou plus de reconnaissance. — Je vous embrasse de tout mon cœur.

A JACQUES NANTEUIL

L'Hay, 13 octobre 1912.

J'ai été fort sensible à votre aimable et cordial souvenir, beaucoup trop indulgent d'ailleurs. Je n'ai pas la naïveté ni la fatuité de croire que ma rentrée change grand chose à la physionomie du journal ; à vous parler franchement, je trouve tout ce que je

fais exécrable. C'est peut-être parce j'ai trop joui du silence, si incomparablement éloquent. Mais il faut faire son devoir et son métier, et je tâcherai de m'en acquitter de mon mieux. — Je connais depuis longtemps votre pensée sur le journal et c'est la mienne : il me semblait qu'à lui tout seul, il pouvait faire beaucoup et justifier tous nos efforts... L'action politique m'efîraie ; cela exige des travaux surhumains et souvent en pure perte, si la chance ne les seconde pas ; on m'a demandé de poser ma candidature au Conseil national de la Ligue et je n'ai pu refuser ; mais je n'y jouerai pas un rôle bien actif. Espérons du moins que le journal profitera heureusement de l'activité de la Jeune-République.

L'Hay, 8 novembre 1912-

Mon cher ami, j'ai transmis à la rédaction votre charmant billet doux au roi d'Italie. Savez- vous que nous n'êtes pas tendre pour ^< l'Augustule » ? Mais je partage avec vous cette aversion pour la ridicule mégalomanie italienne. Je ne sais pourquoi ce peuple m'est particulièrement antipathique.

Non, je ne m'occupe plus des Libres propos. J'ai dû, peut-être vous l'ai-je déjà dit, accepter en dehors de la Démocratie un travail qui me permit de vivre, sans demander à ma santé plus qu'elle ne peut donner ; mes loisirs sont limités et je ne pense pas

faire autre chose désormais dans le journal que mon article hebdomadaire. Merci de vos félicitations. J'ai été très heureux de la sympathie de nos camarades ; je ne la mérite pas, mais elle me manquerait. C'est si agréable d'écrire pour un public bien disposé ! Du reste je ne me suis présenté que pour ne pas laisser croire que je désertais, mais je ne veux point m' occuper de politique. J'en ai fait peu, mais trop. Tout à vous.

A PAUL GEMAHLING

30 novembre 1912.

Mon cher Paul, je reçois ta petite carte et suis heureux de t'envoyer mes affectueux compliments, mes meilleurs vœux. Que Dieu bénisse ce petit Jean et lui fasse la grâce de se passionner pour toutes les belles choses que nous avons aimées et que nous n'avons pas pu servir comme nous le souhaitions ! Tu seras très aimable de me rappeler respectueusement au souvenir de sa maman et de lui dire combien je m'associe à votre bonheur et à vos chrétiennes espérances.

Que deviens-tu, mon vieux Paul ? Travailles-tu beaucoup ? Méfie-toi ! Ne te laisse pas ensevelir sous les livres ni anéantir par le travail. Ne t'use pas trop vite pour servir longtemps. Quoi que tu fasses, je sais bien que tu n'auras que les plus nobles et les plus généreuses ambitions, et il faut garder la force de réaliser tout ce que tu te proposes.

Je me réveille d'une douloureuse léthargie. Ma santé était bien délabrée, et je crains qu'elle ne se rétablisse jamais d'une manière parfaite. Je me fatigue très vite et suis astreint à bien des précautions paralysantes. Mais enfin j'ai repris une vie à peu près normale et j'ai recommencé à écrire puisqu 'aussi bien c'est le seul métier que je n'ignore pas tout à fait. Si décidément je vois dans quelque temps que j'y suis trop inhabile, je trouverai bien quelque chose d'utile à faire dans un petit coin. Mais point de politique, oh ! non.

Alors, à bientôt. « Vale et me ama. » Je te suis toujours bien affectueusement attaché.

A LEONARD CONSTANT

Paris. 17 decemlr 1912.

Mon cher Léonard, je suis bien content d'avoir reçu de tes nouvelles, quoique nos silences, nos trop longs silences ne nous'séparent pas l'un de l'autre ; nous continuons à penser, à sentir de même, et c'est d autant plus remarquable que nous avons évolué tous deux, en même temps et dans le même sens. Notre amitié survit à tout ce qui s'est écroulé autour de nous et en nous, et elle ajoute à tous ses autres charmes celui de la continuité. C'est une tradition ; et je m'assure, en y étant fidèle, que je ne suis pas guidé par des caprices successifs.

Je te remercie de m'avoir envoyé ton article de la Petite Gironde... Et, en lisant cet article, j'ai

regretté encore que tu n'écrives pas plus souvent. Sais-tu ce que tu devrais faire, ce que tu es admirablement préparé à faire ? De la critique, une chronique des livres quelque part. On n'aime pas ici la bibliographie, il est entendu qu'on ne doit pas parler des livres. Pourquoi ? C'est aussi intéressant, et plus, que les petites intrigues radicales ou les sottises de la C. G. T. Regarde quelle influence ont exercée les grands critiques !... de Sainte-Beuve à Brunetière. En attendant que tu te décides à nous donner un ouvrage, je voudrais te voir apprécier les livres qui en valent la peine. Ce travail-là, tu peux le faire. Il n'exige pas les longs loisirs, la solitude, le recueillement nécessaires à l'éclosion d'une grande œuvre. 11 est fragmentaire, irrégulier, complaisant. On est aidé, provoqué par le livre qu'on lit. Et à propos de lui, on peut touc dire.

Défions- nous des gens trop livresques, c'est entendu. La vie est plus que les livres, etc., etc. Mais quand on se mêle d'écrire, il est naturel qu'on s'intéresse à ce qu'écrivent les autres. La critique est une forme d'action, aussi féconde, je suppose, que d'aller porter la contradiction dans une réunion socialiste, ou de lutter à coups de canne avec les camelots du roi. Voilà ce que j'ai pensé et voulu te dire tout de suite. N'y a-t-il pas quelque grande revue où tu pourrais écrire ? As-tu pensé au Correspondant où notre ami Maurice Brillant est secrétaire de rédaction ? Sinon pourquoi ne pas donner des articles de critique à la Démocratie ?

Il y en a un dont je te serai personnellement reconnaissant de te charger : c*est le compte-rendu d'un livre de des Cognets sur Lamartine, qui paraît dans quelques jours*". Des documents inédits de première valeur et une étude de plusieurs années lui ont permis d'écrire l'histoire de la vie intérieure de Lamartine (c'est le titre du volume). A mon humble avis, c'est très bien, profond et subtil, très intelligent et plein d'âme. Enfin tu verras. Et comme cette vie est pour nous riche en enseignements ! Je suis sûr que, lorsque tu auras lu ce bouquin, tu déborderas d'impressions et d'idées ; je te demande de ne pas les laisser s'évaporer, mais de les recueillir et d'écrire dans la Démocratie l'article que tu es le seul à pouvoir faire comme il convient.

J'ai quelque honte à t'avouer que, depuis ma dernière lettre, j'ai mal travaillé. Mauvaise santé, vie dispersée, paresse, mauvaise méthode, nulle discipline intellectuelle. Enfin j'ai écrit vingt pages d'un de mes romans, puis quinze de l'autre, puis une réponse à une enquête d'Agathon sur la jeunesse (cela doit paraître en volume, je ne sais quand), enfin un acte, inspiré par la guerre des Balkans et fort patriotique, qui n'a pas grande chance d'être joué. T'ai-je dit que j'avais déjà écrit un autre acte, il y plusieurs mois, enfoui depuis lors dans les oubliettes de l'Odéon ? En ce moment j'achève le premier acte d*une comédie en trois actes que je pense avoir

(1) Lo vie intérieure de Lamartine (Mercure de France».

terminée en janvier ^'^ La forme dramatique me séduit. Mes défauts me desservent si cruellement dans le roman ! Et puis Paris, où je suis rentré depuis un mois, est si énervant ! ïl faut pîus de recueillement pour écrire un livre. Je reprendrai probablement l'un de mes romans au printemps, à mon retour à l'Haj^ Ce qu'il y a d'ennuyeux dans le théâtre, c'est qu'on n'a à peu près aucune chance d'être joué. Enfin je travaille en tâchant de ne pas m'impatienter. Comme je te l'ai dit, dans quelques années, si rien de tout cela ne va, je ferai autre chose : œuvres, patronages, n'importe.

Quand tu viendras à Paris, je serai content de te lire tout cela.

La santé de Maman n'est toujours pas très bonne ; elle a encore des faiblesses, des évanouissements subits et imprévus qui nous inquiètent, bien que les médecins nous assurent que cela est plus effrayant que dangereux. J'espère que la santé de Madame Constant et de la petite Marie- Antoinette est satisfaisante. Et toi ? Le professorat est bien fatigant, et je redoute le retour de cette longue maladie qui t'a si longtemps affaibli. Méfie-toi du froid, et n'abuse pas de ta voix et de tes poumons. Je voudrais être des auditeurs de tes conférences ; tu as très bien choisi tes sujets. Il faudra publier cela.

Adieu ; je suis effrayé de la fuite du temps, de la course vertigineuse de la vie, et des approches de

0) La Reine de Géorgie ; — La Meilleure part ; — Monfleur ; recueillis dans Théâtre et fragments.

la vieillesse. II n'est pas trop tôt d'y penser. Et puis, quoi ? Ne serons-nous pas bientôt interrompus par la guerre ? J'y songe souvent, avec des alternatives d'espoir et d'angoisse : que deviendrons-nous si les Allemands nous écrasent } Mais tout de même j'ai foi dans la France ; nous avons durement expié, pas assez saintement, hélas ! il n'est pas possible que Dieu veuille la mort d'une patrie qui Ta tant aimé et qui l'aime encore, plus qu'on ne croit. A toi, toujours et plus que jamais.

A JACQUES NANTEUIL

29 décembre 1912.

Cequevousditesdela/eurïe-/Rept/è//c?aeme

parait fort juste. L'intérêt de ce programme éclectique ne réside pas en efîet dans tel ou tel détail, mais dans l'assemblage de ces détails. Et surtout, c'est notre qualité de catholiques et de républicains démocrates qui retient l'atteulion et mérite de la retenir. Si la Jeune-République doit triompher un jour, voilà bien l'idée qui triomphera avec elle : le catholicisme n'est pas lié aux inerties ou aux agitations réactionnaires ; il est, pour les sociétés comme pour les individus, un ferment de vie, un germe de progrès. Cela est trop vrai pour ne pas apparaître clairement tôt ou tard ; mais si nous pouvons aider nos contemporains à voir clair, la tâche est assez belle. — A côté de cela, le reste est secondaire ; on peut en

effet formuler des critiques et des réserves, mais l'essentiel demeure. Et puis bien des choses seront redressées, corrigées, précisées ou rectifiées par l'expérience et la discussion.

Je suis rentré à Paris pour quelques mois, et regagnerai THay au printemps. Je vous envoie mes meilleurs vœux, mon cher ami, et je vous prie de croire à mes sentiments très cordialement et affectueusement dévoués.

A LÉONARD CONSTANT

6 janvier 1913.

Dis -moi que les inquiétudes momentanées

dont tu me parles sont tout à fait dissipées, et que la santé de Madame Constant est aussi bonne qu'elle peut rêlrc. A te voir t'enraciner, supporter les lourds devoirs familiaux, assumer la charge matérielle et morale de ces petites existences, je fais, avec mon égoïsme habituel, un retour sur moi, et m'effraie de ma liberté. Ceux qui se dérobent à la tâche commune n'en ont le droit que s'ils se donnent à leurs frères, au bien, à Dieu, avec une ardeur décuplée. Et Dieu sait, maintenant, comme cela est peu vrai pour moi, et quel inutile je suis ! Souvent j'en ressens un vrai désarroi mental, le besoin d'une règle supérieure à ma paresseuse et lâche fantaisie, à mon caprice toujours changeant. Mon goût va vers la liberté et mon âme rêve d'une chaîne. Enfin l'avenir en décidera.

Adieu. Ma prière et mes vœux s'étendent à tout ce qui t'entoure, à tous ceux qui s'éclairent à ta lumière et se réchauffent à ta flamme, et jusqu'à ces enfants de ta pensée que sont tes lycéens. Puissentils ouvrir largement leurs cœurs à ta parole, se laisser gagner par la contagion de ta foi. Adieu ; laisse-moi penser que souvent, le soir, nos prières se rejoignent. Ne regrettons pas trop le rendez -vous manqué de ce printemps. Le jour où nous nous reverrons viendra. L'essentiel est l'union des pensées, des volontés, l'identité des espoirs. Veillons sur ce trésor sans prix. A toi.

AU MEME

18 février 1913.

Mon cher Léonard, je t'envoie, en attendant mieux, ce petit mot pour te remercier de ta lettre, et te dire combien je suis touché que ton fils rebaptisé s'appelle Henry. Un peu de notre amitié restera dans ce nom, quand nous ne serons plus là pour en témoigner. Et notre amitié est née de l'amour commun de tant de belles choses ! Quand il aura l'âge d'homme, cet Henry, il ne verra rien comme nous ; c'est la loi, et nos rêves ne seront alors, je le crains, ni des réalités ni des rêves. On espérera autrement que nous n'avons espéré. Mais, malgré tout, il alimentera ses enthousiasmes à la même source

divine où nous avons bu tous les deux avec ivresse. Comme cela est beau, cette unité profonde audessous des vertigineux changements superficiels !... Ma réponse à Agathon est bien sèche, incomplète ; j'aurais voulu exprimer une appréhension. On parle trop de ces renaissances : si cela tourne à la mode, nous serons perdus, car les modes durent peu. Et justement j'aurais voulu montrer qu'une renaissance catholique intégrale offre des garanties de durée. Car notre religion a de telles exigences, nous impose de si précis devoirs quotidiens, qu'on ne peut s'y plier par snobisme. Quand elle prend les âmes, elle les prend tout à fait et pour longtemps. Tandis qu'il est si facile de crier « Vive l'armée ! » . Cela n engage à rien — à moins que cela n'engage à faire trois ans de service, ce qui sera évidemment très désagréable, mais nécessaire.

A JACQUES NANTEUIL

28 mai 1913.

Je voudrais avoir fait à l'armée autant de bien qu'elle m'en a fait. Cette vie des camps, comme vous dites, est tout à fait saine, si elle n'est pas très variée ni divertissante. Encore y peut-on faire plus d'une curieuse observation psychologique. J'ai passé dix-sept jours à Auvours, sous la tente, parmi des bois de pins, toute une nature non pas grandiose,

mais assez belle ^''. Et puis, c'est toujours beau, la nature en liberté, l'air, le soleil, le clair de lune, la pluie, le vent, n'importe quoi

Je pense tout à fait comme vous au sujet de la T>émocratie. Elle est en progrès. Les Ça et là sont une bonne rubrique, alerte, pas ennuyeuse ni inutile. Il y a beaucoup de bonnes choses dans le journal, encore que je n'y goûte pas particulièrement certaines polémiques. Le tout manque un peu de ton, d'entrain, de relief, et les informations restent médiocres. Avez-vous suivi le feuilleton de Guiard, Antone Ramon } Il m'a paru très remarquable par la finesse de la psychologie, et souvent très bien écrit, avec de l'originalité, de la saveur, de la verve, et aussi, souvent, de l'émotion. Peut-être aurait-on pu faire plus court. Mais l'ensemble de cet « essai sur la vie dans les collèges catholiques ^> est une des meilleures choses qu'ait publiées la Démocratie, Ce qui commence n'a pas l'air mal non plus, quoique un peu gauchement traduit.

Dans l'ensemble, ces feuilletons sont supérieurs à la moyenne des romans des quotidiens. En somme la Démocratie est un journal consciencieux, et qui vraiment donne, dans toute la presse quotidienne, une note originale, unique. Mais il ne la donne pas avec assez d'éclat, — et puis il a malheureusement commencé par déplaire à ses lecteurs, et il y a maintenant contre lui un préjugé bien difficile à

(1^ Voir l'utilisation de ces paysages dans les premières pages de Vie d'un heureux.

détruire. D'ailleurs son sort reste attaché au sort de la Ligue et par conséquent à ces élections de 1914, dont on ne sait pas encore à quel scrutin elles se feront ! C'est ce qui rend l'avenir inquiétant et, à parler franchement, en cas d'échec de Marc Sangnier au mois de mai 1914, il n'y a pas grand chose à espérer. Il est vrai que d'ici là peuvent surgir tant d'événements, extérieurs et intérieurs !

L'abbé Beaupin vient de m'écrire qu'il était surmené ; de là son silence. Pour ma part, je reste assez invalide, ma santé étant bientôt redevenue à Paris ce qu'elle était avant le camp d' Auvours, c'està-dire fort capricieuse et rebelle aux longs travaux. Je n'écris guère et même pas du tout en dehors de mon article hebdomadaire, non point faute d'envie ni de bonnes intentions, mais faute de vigueur. Il n'en faut pourtant pas beaucoup pour tenir une plume ; mais la migraine est une chose bien désagréable.

Avez-vous lu le livre de notre ami, et je puis dire particulièrement, de mon ami Jean des Cognets sur la vie intérieure de Lamartine ? Il a été accueilli très favorablement par la critique, la plus importante critique, et il le mérite, car c'est un ouvrage très remarquable non seulement par la documentation inédite, mais par la forme, par la finesse de la psychologie, et une composition qui est, à mon sens, une merveille d'art aisé et invisible. Si vous en avez le loisir, je me permets de vous en conseiller la lecture ; vous ne le regretterez pas.

A LÉONARD CONSTANT

3 juin 1913.

Tu as bien fait de m*envoyer cette coupure. Un bon sujet d'article est toujours précieux, et je suis souvent à court, parce que je n'ose pas trop palabrer sur la politique. Mais j'ai lu avec beaucoup de plaisir l'article de Jacques sur la loi de trois ans, et j'aimerais que la Ligue et le journal prissent une attitude plus nette. A la suite de V. et des congressistes de Berne, nous nous acheminons vers cette solution : l'Alsace- Lorraine définitivement allemande, avec le régime de la Bavière ou du Wurtemberg. Je crois qu'Hervé lui-même demande l'indépendance. Enfin laissons cela. Je vois que nous pensons tout à fait de même...

Je n'attends pas sans anxiété les élections de 1914, qui décideront, au moins pour un assez long temps, de l'activité de Marc. Battu, il se dit tout à fait décidé à renoncer absolument à la vie publique. Ni écrire, ni parler. Le « silence >\ Mais hélas ! sans « l'attente » qui donnait tant de prix aux longues semaines de Versailles ou de Polytechnique. Et j'espère malgré tout que cette loterie ne lui sera pas cette fois encore défavorable, et que le suffrage universel, ces électeurs de Sceaux dont quelques-uns sont si répugnants, ne condamneront pas à se taire cette voix que nous avons tant aimée. Te souviens-tu de quelqu'un qui paraissait l'aimer aussi ? Ce misérable petit X., dont la sentimentalité mièvre et

maladive cachait une si vilaine et vaniteuse cuistrerie ? Il a fait paraître dans le Mercure et il vient de publier je ne sais où un roman qui est plus ou moins autobiographique, et où il raconte, le plus ironiquement et perfidement qu'il peut, son entrée au Sillon, et l'histoire de son amitié avec Marc. Je ne puis résister au plaisir de t'envoyer le compte-rendu du Temps. Je suis content d'apprendre qu'ayant essayé de faire une mauvaise action, il n'a réussi à faire qu'un mauvais livre.

Je sais que des Cognets, questionné par un ami de X. « Avez-vous reçu, etc., » a répondu : « Non, et il est inutile qu'il me l'envoie, car je ne pourrais accepter ni son livre, ni son hommage ».

As-tu écrit ces temps-ci au Père Laber-

thonnière } Je n'ai pu me tenir de courir chez lui, le soir de la condamnation des j^nnales de philosophie chrétienne. Je l'ai trouvé tel que tu l'as toujours vu, vaillant, prêt et habitué à souffrir, pénétré de l'utilité de cette souffrance, et incroyablement résolu ; et surtout merveilleusement « spirituel ». On l'est si peu, même quand on se croit catholique, et quand on pense vivre de préoccupations presque toutes religieuses. Je comprends que les tenants de la « domination charnelle » ne l'aiment pas ; quant au blâme de Rome, il le supportera avec ce mélange de discipline et de fermeté que tu lui connais et que j'admire d'autant plus qu'il serait au-dessus de mon courage. Se taire, oui. Mais continuer à lutter, à s'efforcer, dans celte

atmosphère hostile... Et pourtant, il a raison, et sa ténacité est plus grande qu un orgueilleux dépit.

Adieu, écris-moi. Je ne te parle pas de ce que je fafe, parce que je ne fais rien, que vivre, et gagner ma vie, et payer chaque jeudi à la Démocratie, en bien mauvaise monnaie, les arrérages d'une dette d'honneur.

A JACQUES NANTEUIL

19 juin 1913.

Mon cher ami, ne croyez pas que je connaisse M. Augustin Thierry, je n'ai pas cet honneur, et je ne sais pourquoi il m'a dédié son livre ; probablement parce que c'est à moi que la maison Pion envoie d'ordinaire ce qu'elle édite. D'ailleurs je n'aurais certainement pas fait d'article sur ces « mystifications ». J'ai bien assez de mal déjà à m 'acquitter de ma tache hebdomadaire ! Mais j'ai pensé que cela vous intéresserait. Vous avez donc toute liberté de dire tout ce que vous voudrez et même de ne rien dire du tout.

J'ai regretté les éloges que je faisais, dans ma dernière lettre, des premières livraisons du roman d'Elisabeth Brov^ning. J'en suis bien revenu ! Cela me paraît illisible, odieusement emphatique, et aussi ennuyeu.x qu'obscur. Moi aussi j'attends avec impatience le roman de Sailhan. J'ignore la cause de son retard.

Hélas, oui, la chronique parlementaire est bien

terne ; il ne semble pourtant pas que cela soit une besogne bien difficile à faire. Je vous avoue à ma honte que, quand un événement quelconque m'intéresse, politique, littéraire, sportif... j'achète le Matin. Mais le mieux est certainement de ne rien acheter du tout. Quelle belle chose que le silence, et la sérénité due à l'ignorance des agitations ambiantes ! Ce Paris bruyant et bavard finit par être odieux. Je ne compte pas le quitter cependant, cet été, retenu ici par diverses occupations. Ne parlons pas de ma santé ; cela vaut mieux ; elle n'est ni assez bonne ni assez mauvaise pour cela. Mais je ne fais rien de bon.

Je vous souhaite d'heureuses vacances. Je ne connais personne qui aille à Royan. Aimez bien la mer, elle vous fera tant de bien ! Elle vous dira tant de belles choses, vous chantera tant de chants enivrants, toujours si merveilleusement belle, qu'elle soit calme ou furieuse ! Je voulais être marin, mes yeux m'en ont empêché, et maintenant je ne sais encore si e dois le regretter. Mais à quoi bon parler de moi ?

Ne vous lassez pas d'écrire dans la Démocratie ; c'est une œuvre utile et tout à fait bonne. Et croyez bien, je vous prie, à toute mon affectueuse sympathie.

A SA MÈRE

12 juillet 1913.

Chère petite Maman, je ne vous ai pas encore beaucoup écrit depuis votre départ, mais j'ai eu par

René et par Papa, heureusement, beaucoup de détails sur votre santé, et sur votre installation dans cet imposant manoir de nos ancêtres. Car il convient certainement de baptiser « château de famille » ce donjon ruiné et ces nobles tours. Nous en produirons quelques photographies qui feront le meilleur effet sur notre entourage. Ce qui est plus sérieux et qui me fait beaucoup de plaisir, c'est d'apprendre que vous allez tout à fait bien et que cet air pur et vif de Sainte-Suzanne vous est bienfaisant. Ma joie serait complète si je savais Madeleine guérie. Voilà bien des semaines qu'elle a ce fil à la patte ; on ne peut donc pas le casser ? Maintenant, la jambe est-elle un accessoire très utile ? Ce besoin de déambuler perpétuellement, qui caractérise les Parisiens, est en somme très factice, et ma sœur ne perdra aucun de ses charmes pour rester nonchalamment et languissamment allongée dans un fauteuil. Enfin je suis bien sûr qu'elle prend son mal en patience avec son ordinaire et extraordinaire vertu. Elle m'a écrit une carte postale à laquelle je n'ai pas répondu, pas plus d'ailleurs qu'à une carte de René ; ils doivent me considérer comme le mufle à l'état pur, et ils ont probablement raison. Pourtant j'ai éprouvé une vive satisfaction à apprendre les prouesses de René sur ma petite machine. Sa première performance est tout à fait remarquable ; j'avais envie de lui envoyer mon portrait enrichi de diamants avec ma signature autographe, comme le fait l'empereur de Russie quand il veut témoigner sa reconnaissance ou son

admiration à quelque noble personnage. Malheureusement je n*ai sous la main ni portrait, ni brillants ; je me borne donc à la signature autographe, que je me permets de vous prier de vouloir bien lui remettre de ma part.

Vous seriez bien gentille de me donner quelques détails sur la venue de Pierre, et les divers trains qu'il a dû prendre pour arriver jusqu'à vous. Je crains d'ailleurs que ce soit bien difficile pour moi d'aller le chercher à Angers avec un side-car. Enfin, nous verrons. Jusqu'à nouvel ordre, je compte aller vous voir le samedi 26 ; j'arriverais pour dîner, je passerais le dimanche avec vous, et je repartirais le lundi. C'est malheureusement tout ce que je puis faire cet été .Je ne puis m'absenter trop longuement de Paris à cause du Petit Echo, où je prépare un concours ébouriffant, à cause aussi de la santé chancelante de ce pauvre M. T. qui ne se remet que lentement, bien lentement et reste à la merci de la moindre rechute.

Comme vous habitez un endroit absolument inculte et désert, voulez- vous dire à René que le Grand Prix automobile vient d'être encore gagné par Peugeot, battant les marques étrangères (Sunbeam, Itala, Excelsior, etc.) Le premier est toujours Boillot. C'est le cas de répéter le vers bien connu de Louis XIV :

Boillot ne cesse de vaincre ou je cesse d'écrire.

Au fait, pourquoi écrivait-il ? — N'importe ! Et Papa ? Eh bien, il ne va pas mal. Naturel-

lement, 11 souffre un peu de ses douleurs quand le temps redevient humide. Nous allons ensemble après-demam à Viroflay. Cette échéance du souvenir et de l'affection avunculaire me contraint à hâter l'article que je méditais sir le duc d'Enghien. Je vais le faire demain ; il paraîtra dans le journal du I 4, et j'apporterai à mon oncle des fleurs enveloppées dans mon compte-rendu. Quelle idée charmante !

M. Poincaré vient d'inaugurer notre boulevard au milieu d'un escadron de gardes républicains et d'un grand enthousiasme. Les journaux du soir disent qu'il y avait un grand concours de population, mais je ne sais pas par qui il a été gagné. Le président a poussé la délicatesse jusqu'à inaugurer lui-même chacun des vingt-sept édicule? qui ont été placés sur le trottoir dans un but d'hygiène en même temps que de décoration. Cette ingénieuse pensée a produit le meilleur effet.

Avez-vous vu que la Chambre a repoussé l'exemption d'un an pour les jeunes gens des familles nombreuses. Pauvre Jacques ! Toutes les guignes, celui-là ! Je vais !e voir mardi et vous dirai ses impressions sur la loi de trois ans.

Adieu, chère petite maman ; pourquoi ai-je allongé ma lettre par toutes ces stupidités parfaitement dépourvues d'intérêt quand j'avais mille meilleures choses à vous dire, dont la première et la dernière, et aussi toutes celles du milieu, sont que je vous aime tendrement, et que je vous embrasse de tout mon cœur, en vous priant de répandre autour de

VOUS sur mes frères et mes sœurg innombrables, et aussi sur la « petite grenouille », Taffection dont mon cœur est plein et dont le vôtre déborde } Encore un million de baisers et puis quelque chose de tout à fait particulier pour Madeleine et pour René, en remercîment de leur longue lettre.

A SON PERE

31 juillet 1913.

J'arrive bien en retard pour vous souhaiter votre fête, mais les instants que j'ai passés à Sainte- Suzanne ont été si brefs et si remplis que j*ai tout juste trouvé le temps de mettre ma signature sur la carte postale que nous vous avons envoyée. Nous étions alors assis dans une délicieuse cour gazonnée que ferme d'un côté le château et de l'autre le donjon. Vous ne pouvez vous imaginer quelle paix règne dans cette demeure, éloignée du bavardage des hommes et du fracas ennuyeux de leur activité, et toujours caressée par un air frais et vif, léger à respirer, agréable comme une eau limpide. Le ciel était un peu voilé d'une brume transparente, le vent faisait frissonner les arbres et le lierre qui enguirlande les ruines, et le soleil dorait doucement les weilles pierres, ou faisait briller les nickels de ma motocyclette, amusant anachronisme parmi ces choses du passé. Oui, vous aimerez cette campagne là mieux qu'une autre, je crois, et il me semble que jamais encore nous n'avons émigré, l'été, dans des

lieux aussi sympathiques. On n'en finirait pas d'énuraérer les curiosités de ces remparts croulants, et de ce château un peu abandonné, qui laisse voir ingénument, jusqu'au toit, une merveilleuse charpente voûtée, semblable à l'ossature d'une ancienne galère. Les murs sont si épais que les architectes modernes y feraient tenir tout Tin appartement ; les escaliers ont de la majesté, et les cheminées de la noblesse. Le charmant perron est un peu mesquin, mais les hautes fenêtres donnent une belle allure à cette façade harmonieuse. Enfin, ce château est à dégoûter de toutes les bâtisses parisiennes et de toutes les villas du XX^ siècle. Et puis il est situé d'une manière incomparable, sur cette colline presque abrupte qui domine trente lieues d'un beau pays, vallonné, boisé, trop coupé peut-être de haies et d'arbres fruitiers alignés. René m'assure que ce morcellement est bien français et j'avoue que notre individualisme a de plus heureux aspects. N'importe ! Nous avons roulé à travers ces champs et ces bois, escaladé ces collines et dégringolé ces pentes, de toute la vitesse des 4 chevaux de ma motocyclette. On a dû vous raconter tout cela, et aussi les mésaventures de mon retour avec Jeanne, et la ridicule panne qui nous a fait perdre une journée. Vous, cher papa, vous ne redoutez pas ces accidents, et je me réjouis d'apprendre que votre moteur humain, un peu fatigué par des excès de travail, reprend sa force et sa souplesse. Puissent vos promenades sous les sapins de Préchacq vous faire

perdre un peu le goût des paperasses municipales, des chiffres et des rapports, et vous inspirer celui de vivre doucement, et de flâner par intervalles... De qui le tenons-nous donc, René et moi, ce goût pervers des longues paresses, de cette incapacité à travailler à quoi que ce soit avec une méthodique persévérance ?

Prévenez-moi bien vite de votre retour, que j'aille vous embrasser et admirer votre bonne mine, votre teint reposé, la vivacité de votre allure, et vos yeux toujours si jeunes ! Nous ferons ensemble quelques parties fines et vous me raconterez des histoires. Celle des trois petits canards m*a fait regretter de n'être plus petit. Nous remarquions, René et moi, que ce conte était, comme le château, du dix-septième siècle, pour la pureté de la langue, la simplicité aisée et la grâce noble de la forme. « Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse... » Vous vous souvenez de ce commencement de Télémaque, et aussi des charmants contes écrits pour le duc de Bourgogne. Ce jeune prince eût aimé l'histoire de vos petits canards, et Fénelon les eût considérés d'un œil paternel.

Adieu, cher petit Papa, bonne fête encore ; portez -vous bien, ne vous fatiguez pas. Comme ce serait plus agréable pour vous, et pour nous ! que vous laissiez courir votre plume sur le papier, et s'amuser aux dépens des petits canards ou des gros financiers du temps jadis, au lieu d'annoter des budgets

A LÉONARD CONSTANT

3 août 1913.

Je suis bien désagréable, de te répondre si tard, à toi qui as pensé, parmi tes bachots et les mille travaux supplémentaires d'une fin d'année, à me souhaiter ma fête. Tu sais que toute lettre de toi m'est précieuse, et toute marque d'amitié. Lorsqu'on quitte un pays et qu'on s'attarde à regarder les lieux qu'on a aimés, les détails du paysage s'estompent l'un après l'autre, et bientôt on ne voit plus que quelques sommets, le clocher de l'église, une colline, quelques grands arbres. Ainsi notre amitié demeure et surgit du passé. Que je te sais de gré d'y rester fidèle !

Jacques vient de me parler de tout le bien que tu fais à tes élèves, et me dit, ce que ta modestie me cachait, le très grand succès de ta classe cette année. Vois-tu, les chemms qu'on n'a pas choisis nous mènent souvent mieux au but que nos voies de prédilection. Peut-être avions-nous tort de te détourner de l'enseignement et de te retenir, loin des jeunes intelligences qui t'attendaient, dans les énervantes agitations du Sillon. 11 me semble que tu dois trouver dans ton travail quotidien la douceur et la sécurité d'une tâche certainement bonne, utile, humblement acceptée et glorieusement faite. Je me souviens que lorsque j'étais tout jeune, j'éprouvais beaucoup d'éloignement pour la carrière de professeur, parce qu'il faut quitter ses élèves au

moment même où Ton commence à s intéresser à eux. Maintenant j'incline à penser que c'est là précisément le plus beau de ton effort : il est évidemment désintéressé. On n'y gagne rien d'humain à mériter des sympathies dont on ne jouira pas. On n'y thésaurise pas. Ce rocher de Sisyphe retombe chaque année au bas de la montagne. Enfin on ne travaille pas du tout pour soi. Presque toujours, dans les autres carrières, en servant une cause, on se sert soi-même ; on amasse les succès, on entasse les amitiés, on grossit d'heure en heure la troupe de ses partisans. Mais les tiens se dispersent au fur et à mesure que tu conquiers leurs âmes, et, après avoir ensemencé ton champ, tu t'en vas : tu n'en verras pas les épis. C'est très beau. De plus en plus, je comprends avec quelle passion obstmée l'Eglise s'attache aux choses de l'enseignement : tout vrai professeur est un prêtre. « Ite et docete. » Que je me réjouis de voir l'évidente bénédiction de Dieu sur ton sacerdoce !...

Ne prends pas trop au sérieux ce que Jacques t'a dit de X. J'ai renouvelé cette année mon adhésion à la Ligue, tu vois donc que je n'ai rien à dire. De fait je reste attaché aux idées essentielles de la Société Gratry, à celle-ci surtout que la justice doit régir aussi les rapports entre nations. Dans la pratique, je crois que X. se trompe tout à fait, qu'il est aveuglé par son idée fixe. Le mal vient peut-être de ce que le pacifisme n'est pas une doctrine. C'est un peu étroit de travailler contre la guerre, comme

ce serait étroit de travailler contre les procès ou les travaux forcés. Qu'on supprime l'injustice et les criminels, plutôt. Mais ils finissent par prendre l'effet pour la cause, et se figurent que la Société sera plus chrétienne quand l'universelle et grandissante couardise aura encloué les canons. C'est bien naïf. En fait, en toute question, qu'il s'agisse de l'Alsace- Lorraine ou du Congo, X. court à la paix comme au bien absolu, sans voir que, pendant bien longtemps et peut-être toujours, la paix sera la résignation des bons à l'injustice. Voilà ce que je lui reproche, et aussi un manque de tact vraiment miraculeux et une non moins miraculeuse aptitude à se tromper lui-même. Ainsi il était revenu d'Alsace triomphant, et criant sur les toits que l'Alsace ne voulait pas redevenir française, et Marc, témoin peu suspect, me dit que nulle part là-bas on n'a pris X. au sérieux, et qu'il n'a rien compris à rien. Enfin, c'est un bien brave homme qui serait dangereux s'il n'était assez impuissant ; je déplore que son étroitesse d'esprit l'ait conduit à une vue si bornée des choses et à une propagande si déplorable.

11 ne veut pas voir que le danger, aujourd'hui, n'est pas dans les instincts guerriers de nos concitoyens, mais dans leur avachissement, leur amour du bien-être qui se traduit par la peur des enfants et qui se traduirait tout aussi bien par la peur des coups. Quand il aura détruit ce reste de fierté qui maintient l'âme française, dans quel ruisseau se vautrera-t-elle ?... Il nous reprochera d'avoir avec

nous le goût du sang, des rapines. Voyons, est-ce sérieux ? Les pires nationalistes d'aujourd'hui rêvent-ils de pillages et de têtes coupées ? Mais je sais très bien que l'ouvrier éduqué par la C. G. T. rêve de la plus ignoble jouissance et que toute sa politique intérieure est de se remplir le ventre, et extérieure, de ne pas l'exposer aux balles... D'ailleurs ce côté psychologique de la question échappe totalement à X.

A JACQUES NANTEUIL

30 août 1913.

Oh ! je ne veux pas regarder la date de votre lettre, pour ne pas mesurer mon retard et ma faute ! Ils sont très grands tous deux ; ne précisons pas, et pardonnez-moi. Vous savez, nos défauts sont des rochers de Sisyphe que nous roulons en vain au haut de la montagne : ils retombent toujours ! Le mien, l'un des miens innombrables, est l'inexactitude maladive, et une prodigieuse irrégularité dans la correspondance. Je partage ce défaut-là, vous le savez, avec Léonard Constant... Mais, nous avons beau le partager, comme dit Hugo :

Chacun en a sa part et tous l'ont tout entier.

Je me console en apprenant que vous-même, tout sérieux que vous êtes, vous laissez mettre vos projets en /déroute par les circonstances, et que

VOUS songez à de quotidiennes chroniques que vous n'écrivez pas. Ou plutôt cela ne me console pas, puisque je suis par là privé de vous lire chaque matin. Je recueille du moins avec joie les trop rares miettes de ce festin manqué. Vos articles sont toujours alertes de forme, et, pour le fond, très substantiels. J*y apprends infiniment de choses. Du fond des Deux-Sèvres, vous êtes beaucoup plus- Parisien que moi, qui me promène toujours en rêvassant, le nez en Tair, comme l'astrologue, et finirai par tomber dans un puits, comme lui, mais, hélas ! sans avoir vu les étoiles...

Pour l'instant, mon puits est une pension de famille des environs de Paris où je soigne ma grandissante fatigue et mon incompréhensible lassitude. C'est un pesant boulet qu'une mauvaise santé. En quelque lieu qu'on le traîne, il faut toujours le traîner. Vous devinez que je ne fais rien de remarquable. Quelques vieux projets, quelques fictions qui me plaisent hantent parfois ma pensée ; je les laisse à l'état de rêve. — J'y suis forcé... et c'est plus sûr : ils ne me décevront pas.

Notre bonne vieille Démocratie — c'est vrai qu'elle a l'air vieille, et elle vient d'avoir trois ans — n'est pas toute dépourvue d'intérêt. Vous aviez bien deviné que ce feuilleton ironique et agréable était de Louis Sailhan, notre ami et trop rare collaborateur. Ce poète délicat est un garçon d'excellente santé, et de belle humeur, et doué du plus sonore accent méridional. Je l'ai vu quelquefois, et c'est un

plaisir de lentendre conter et rire, avec sa verve ensoleillée. Je ne suis pas surpris qu'il se soit diverti aux dépens des politiques de Tresfous, un peu à la manière de ce Coriolis, que vous avez très bien fait de louer.

Ne parlons pas trop des polémiques Lecigne et autres. Je ne les aime guère. Mais quand j étais un journaliste en activité de service, je m'y livrais comme un autre. Dans le feu de l'action, il est difficile de ne pas s'y laisser prendre. L'exemple des tristes platitudes que l'esprit de polémique a inspirées au père Hugo devrait bien nous calmer. Au moins il semait quelques chefs-d'œuvre dans ses vastes champs d'injures. Et nous...

A SA SŒUR MADELEINE

9 septembre 1913.

Ma chère Madeleine, ta charmante et affectueuse lettre m'a apporté du plaisir et de la peine étroitement mêlés : plaisir de ton affection si délicatement tendre, peine des inquiétudes dont je suis la cause pour toi, pour maman. Tu me vois à travers un prisme bienveillant et bienfaisant qui me transforme tellement que je ne me reconnais plus du tout en ce que tu crois être mon image. Je n'ai ni tant de poésie, ni tant de tristesse, ni tant de vertu. Je ne suis qu'un pauvre garçon semblable à beaucoup d'autres^ qui s'est enivré de quelques illusions ma-

gnifiques, qui les a perdues, qui en a souffert, et qui . ne regrette rien. C'est un beau passé tout de même, un riche trésor de souvenirs, où plonger ses rêveries comme Tavare plonge ses doigts dans son or. Maintenant, j'ai acquis beaucoup de philosophie, et beaucoup plus de sérénité que tu ne penses, vraiment beaucoup de sérénité, qui ne me vient point du tout, hélas ! de ma perfection chrétienne, mais d'une certaine science de la vie, trop péniblement apprise pour n'être pas sûrement retenue. Ma vie a pris, même matériellement, une solide assiette. Le gain du pain quotidien est un assez bon balancier pour régler le rythme de l'existence ; il l'empêche de s'emballer, il l'empêche aussi de se ralentir outre mesure. Si tu veux faire la part des rêves ambitieux, je puis rêver que j'écrirai, un jour ou l'autre, quelques bouquins qui ne seront pas complètement inutiles. Pour le moment, j'achève de préparer le concours du Petit Echo ; mon travail m'intéresse assez, et m'absorbe pas mal. Je me soigne avec prédilection, tu le vois, puisque je me suis installé à Sceaux, ce qui me fait grand bien. Je commençais à être, en effet, un peu fatigué, et j'ai voulu ne pas le devenir davantage, et même retrouver toute ma vigueur. Il n'y a là rien qui doive t'alarmer. Ce n'est pas la faute d'Albert s'il ne m'a pas inspiré l'autre jour l'envie de faire des cabrioles et de danser le tango avec la femme de ménage, mais il n'y a pas là de symptôme précurseur de la fièvre typhoïde ou de la paralysie générale. Ma

santé, comme la tienne, n'est pas mauvaise, mais moyenne, médiocre, un peu délicate. 11 faut la surveiller, je la surveille ; que veux-tu de plus > Ma vie est un peu particulière, un peu en marge de la famille ; mais, regarde, si j'étais au Canada comme René, ou simplement marié et en province comme Marguerite, on me verrait beaucoup moins. Ne t'effraie pas, ne t'inquiète pas, ne t'attriste pas à mon sujet, ma bonne petite Madeleine. C'est toi que je devrais quereller ; et crois-tu que je sois satisfait de ce ton désabusé de ta lettre et de cette résignation mélancolique ? Allons, sans nous hausser jusqu'au ton claironnant et exubérant de nos trois jeunes frères, et sans nous passionner pour les gardenparties et les modes nouvelles, réconfortons- nous un peu mutuellement et faisons bonne figure aux jours qui viennent, et dont la couleur n'est pas toujours si noire. Nous recauserons de tout cela et de bien d'autres choses dans quelques jours, puisque, si vous voulez bien de moi, j'arriverai à Sainte- Suzanne samedi, ou plutôt à Evron, vers 4 h. 1/2 je crois, par le train qui part des Invalides à 11 h. 33. Des Cognets, la perle des amis, m'a procuré un permis et je voyagerai donc en première, fort à l'aise. Je ne resterai guère, il est vrai, car il faut que je surveille mon concours qui sera alors en pleine activité. Ne crois pas que je travaille trop. Je fais peu de chose, mais c'est beaucoup d'être là, et c'est même un repos pour l'esprit que de sentir les choses à portée de sa main.

A samedi donc ; je ne te demande pas des nouvelles des uns et des autres, parce que je vais aller en prendre moi-même. Soigne-toi, continue à prier pour moi ; ça, c'est toujours bon à prendre, et j'en ai grand besoin. Mais je ne veux pas que tu t'attristes, et sur ce, si tu me promets d'être bien raisonnable et plus gaie, je t'embrasse comme je t'aime, très tendrement.

A SON PÈRE

Je serais honteux de vous laisser quitter Vienne sans vous avoir remercié de la carte postale que vous m'avez envoyée de Zurich et sans vous avoir embrassé bien fort par dessus les frontières de deux ou trois pays. Je pense que vous allez nous rapporter beaucoup de souvenirs artistiques ou pittoresques, et aussi beaucoup de renseignements sur cette question autrichienne que tout le monde déclare très grave et à laquelle personne ne comprend rien. Il ne faut pas manquer cette occasion d'interviewer ce vieux Franz- Joseph et de lui demander si vraiment il croit que sa mort aura l'importance que les diplomates lui attribuent.

Je serai demain soir à Sainte-Suzanne, où je ne ferai que passer, étant rappelé ici par mon Petit Echo. Le lancement d'un concours et d'une campagne de propagande est presque aussi absorbant

que peut Têtre pour vous le lancement d'un emprunt. Seulement, les emprunts que nous faisons à la bourse de notre public, nous ne les remboursons jamais. C'est leur supériorité sur les vôtres.

Soit dit en passant, vos obligations montent toujours et c'est bien ennuyeux. Nous venons d'en acheter sept à des taux déplorablement élevés.

Adieu, mon cher Papa. Il me tarde de vous revoir et d'être assuré que votre cure de Préchacq vous a refait une santé qui ne craint pas les longs voyages et les vastes congrès. Ne mangez pas trop de bonnes choses, et ne flirtez pas trop avec ceé Viennoises qu'on dit charmantes, — jolies comme des Anglaises et légères comme des Parisiennes. Méfiez-vous en, car vous leur plairez certainement. Votre portrait que j'ai là sur ma table me le dit... Et, en ce temps-là, vous n'aviez que le ruban !

A ETIENNE ISABELLE

15 octobre 1913.

Mon cher Etienne, Marc m'avait signalé avanthier, non sans étonnement, l'article de la Revue Hebdomadaire, et devant un tel parti-pris de bienveillance, un compte-rendu si affectueusement et délicatement élogieux, j'avoue que tout de suite j'avais pensé à toi. Je sais bien que ce petit roman, écrit à la fois si vite et si péniblement, ne mérite pas du tout qu'on en parle ainsi. Pourtant ces lignes me

sont précieuses, et je les garde comme un témoignage de ton amitié. Tu as voulu faire plaisir à ton jeune et vieil ami, et tu y as bien réussi. Et même si tu n'avais pas mis dans ton article un si doux encens pour ma vanité d'auteur, je serais encore très heureux et reconnaissant que tu aies eu cette pensée de me faire plaisir.

Je ne sais pas t'en remercier comme je voudrais, mais toi tu sauras deviner ce que j'aimerais à te dire. Ce n'est pas la première fois que j'éprouve tout ce qu'il y a de secourable dans ton affection ; je souhaiterais de pouvoir te montrer quelque jour ce qu'il y a de profond et de confiant dans la mienne.

A LEONARD CONSTANT

19 novembre 1913.

J'apprends par Jacques que tu es souffrant, et voilà aggravé mon remords d'avoir tardé à^répondre à ta bonne lettre. Je l'ai lue et relue, et me promettais de venir causer avec toi dès que j'aurais un peu de loisir et de liberté d'esprit. Car je ne fais rien et je suis toujours occupé ! Et te voilà malade maintenant, au début d'une année qui s'annonçait si brillante et si bienfaisante ! Tu© devines avec quelle impatience j'attends les nouvelles que Jacques voudra bien m'envoyer ; et ma pensée s'installe à ton chevet. Sans doute tu seras bientôt débarrassé de cet abcès, et j'ai vu de trop près, par deux fois,

les chirurgiens opérer Tune de mes sœurs, puis mon frère Pierre, dans des cas autrement sérieux, pour ne pas avoir pleinement confiance dans leur habileté. Mais ce que je crains, c'est que tu ne recommences trop tôt à te fatiguer, et je voudrais aller là-bas te prêcher la sagesse... Au fait, pourquoi n'irais-je pas ? Non pas tout de suite, car on ne nous permettrait guère de nous voir, mais dans quelques semaines... Voilà bien longtemps que tu m'induis en tentation, et c'est vrai que je ne m'arrache pas volontiers à Paris. Mais puisque tu n'y viens plus, il faut bien que ce soit moi qui fasse le voyage, et que je profite pour cela, par exemple, des vacances du jour de l'An, si ce moment te convient. Il me semble que là-bas nous causerons mieux que nous n'avons jamais fait, et avec quelle joie je ferai la découverte du milieu où tu vis, du lycée où tu fais une si bonne et féconde besogne !... J'ai traversé Pau deux ou trois fois, jadis, au temps de la gr^inde activité sillonniste ; j'ai même dû y faire je ne sais où un de ces petits « laïus » dont nous étions si prodigues. Je me souviens vaguement de cercles d'études hostiles qui s'excommuniaient mutuellement, des brevets d'orthodoxie délivrés par ma jeune infaillibilité, et de querelles ecclésiastiques. Je me souviens plus précisément de très bons amis, comme les abbés Lasplaces, qui n'ont pas varié, je crois... Une fois, j'ai accompagné Marc au mariage de Viguerie...

Comme tout cela est loin ! Comme il s'est

déchiré, ce voile d'illusion qui nous recouvrait Tavenir ! Aujourd'hui « l'apostolat », le « salut de la France » ne nous apparaissent plus sous le même aspect simpliste et vraiment trop encourageant. 11 nous faudrait beaucoup de confiance pour escompter encore les conquêtes rapides, éblouissantes et définitives de la politique, après quelques années « d'action profonde »... Mais l'essentiel demeure et je ne vois rien qui soit plus digne de nos plus beaux rêves que ta classe de philosophie... Quelle tâche est supérieure à la tienne ?

Notre Marc est d'ailleurs en assez bonne santé, et pas trop dépourvu d'espérance. La renaissance de la R. P. lui rend quelque optimisme ; tu comprends que je m'abstiens de prophétiser ; l'expérience m'a cruellement enseigné que je n'avais pas la mens Jivinior. Et puis la conquête d'un siège à la Chambre ne m'apparaît plus nécessairement comme le commencement de toutes les apothéoses. Si je souhaite très ardemment le succès de Marc, c'est surtout parce qu'il est résolu, s'il est battu, à se retirer de la lutte, qui sait pour combien de temps ? Et comment pourrions-nous nous y résigner, nous qui avons connu les heures passionnées d'autrefois, et la prodigieuse puissance de cette parole qui labourait le champ des âmes ? Elle n'a rien perdu, au contraire, de sa force, ni de son charme, ni de cette séduction si prenante... Elle conserve sa fraîcheur et son éclat même parmi les sécheresses de la politique... N'est-ce pas cependant une faute.

notre faute aujourd'hui sans remède, de nous être si tôt et si résolument engagés dans la voie de ce qu'on appelle les « réalisations » ? Et le premier Sillon ne maniait-il pas des réalités autrement solides, autrement tangibles, que notre Jeune- République ?

Je me le demande souvent ; je n'en sais rien. Comment refaire notre passé, s'il était à refaire ? N'importe, il n'a pas été inutile, il n'est pas mort tout entier.

A PAUL GEMAHLING

24 novembre 191 3.

Je te remercie de ta bonne lettre. J'ai bien deviné que tu avais quitté Paris hâtivement, et je t'assure que si j'ai été peiné en apprenant que tu nous quittais pour ces Arabes, je n'ai pas songé un instant à te reprocher de n'avoir pas eu le temps de me revoir. De là-bas ne nous oublie pas trop et, tout en colonisant l'Afrique, pense un peu à tes vieux amis de France. Marc prétend que tu es plus loin que jamais de mon juvénile patriotisme (c'est tout ce qu'il me reste de jeune, hélas !) Peut-être. Enfin, nous nous accordions très bien, jadis, pour flétrir Nectoux et le drapeau rouge,»sur les murs étonnés de Sceaux. Je crois que nous continuons à aimer les mêmes choses essentielles, et nous-mêmes, mutuellement. Pardonne- moi d'avoir, comme disait Coppée, un bonnet à poil hérissé dans le cœur

A LÉONARD CONSTANT

18 décembre 1913.

Je lis avec une réelle admiration le drame de

ton jeune ami. Quelle belle chose que d*étre jeune de cette manière là ! — Que de foi, que d'enthousiasme, dans cette abondance verbale souvent éfoquente ! Sais-tu qu'il y a là-dedans de très beaux vers ? Et puis il ose s'attaquer aux grands sujets, il vit sur les hauteurs, sans y perdre le souffle. Cette œuvre naïve est plus riche que ne serait un petit acte adroit et fait à souhait pour le Théâtre français.

Et puis tu comprends que j'ai un plaisir tout particulier à lire cette transcription poétique et dramatique de tes classes de philosophie. Les citations de Boutroux qui précèdent ces scènes romantiques forment avec elles un contraste curieux, et montrent bien qu'il y a quelque chose sous les mots éclatants.

Marc se multiplie et fait retentir de pauvres salles de café des éclats d'une éloquence qui remplirait Notre-Dame. Est-il possible que tout cela retombe dans le silence et la nuit ? Je ne veux pas le croire.

A JACQUES NANTEUIL

21 décembre 1913.

Si je voulais m'excuser comme il convient, vingt pages n*y suffiraient pas. J'implore votre pardon,

sans phrases ; je vous sais plein d'indulgence et d'amitié, et vous m'accueillerez malgré mes fautes, en correspondant prodigue, — non point prodigue de lettres, hélas !

Je plaisante et n'en ai point envie, car la santé d'un autre de nos correspondants... intermittents, qui est aussi l'un de mes amis les plus chers, Léonard Constant, me donne depuis un mois les plus cruelles préoccupations. Les médecins parlent d'une longue convalescence, de repos total. Je me propose d'aller à Pau dès que Léonard sera en état de m'y recevoir, — pas avant le I 5 janvier — et je l'exhorterai à se résigner aux exigences impérieuses de sa santé. En même temps que j'apprenais sa maladie, je recueillais les échos de son apostolat, car c'est bien ainsi qu'il faut appeler une classe de philosophie qui exerce sur les élèves une si profonde et chrétienne influence. L'un des philosophes de l'an dernier, qui achevé ses études à Paris, est venu me voir, et je ne puis vous dire avec quelle affection et quel enthousiasme il me parlait de ce maître et de cet ami. II m'assurait que ses sentiments étaient aussi ceux de beaucoup d'autres. Quelle belle tâche que celle d'éveilleur d'âmes, quand on en est digne ! Mais tâche épuisante aussi. Si vous lui écrivez, n'en attendez pas une réponse, car on lui défend d'écrire, et cette fois l'excuse n'est, hélas ! que trop valable. Permettez-moi d'espérer que vous voudrez bien vous associer aux prières que nous faisons tous pour le rétablissement d'une santé si précieuse et si chère.

Tout ce que vous me dites de la situation

politique et de l'excellente position théorique de la Ligue me paraît très vrai. Mais toute la question est de savoir si Marc Sangnier sera élu en I 9 1 4. Il y travaille de son mieux et la circonscription de Sceaux serait très bonne si elle ne devait pas être scindée et tripatouillée. Malheureusement, on n*est pas encore fixé à l'heure actuelle sur ces découpages, ce qui rend la propagande bien difficile et le succès très aléatoire. D'autres circonscriptions paraissent possibles. Tout cela reste mystérieux. Quelle misère de jouer quitte ou double à ce jeu de hasard. Enfin, espérons ! — Je vous remercie de ce que vous me dites des dialogues sur le vote des femmes '^\ J'ai tâché de n'être pas sectaire ; et de fait la question me semble obscure, bien que j'incline d'instinct du côté que vous savez.

A LEONARD CONSTANT

Noël 1913.

Voici donc, mon cher Léonard, qu'une fois encore Noël ramène vers toi ma pensée, qui, tu le sais, n'est jamais bien lointaine. Je devine que cette journée t'aura paru plus longue et plus triste que les autres, et que l'appel des cloches aura retenti

(1) Articles d'Henry du Roore, parus dans la Démocratie du 30 octobre, des 6 et 14 novembre 1913.

douloureusement dans ta chambre d'où tune sors pas. Tu n'avais pas besoin de ce repos, de cette méditation forcée qui seraient si nécessaires à d'autres ; tu n'avais pas attendu d'être malade pour dominer ta vie et méditer sur ce qui fait sa valeur...

28 T)écembre. — Je reprends, après un silence de trois jours, la conversation interrompue. On vient de me mettre une assez lourde besogne sur les bras, et comme je ne suis plus qu'une très mauvaise bête de somme, je ne suis ' guère bon, quand j'ai tiré mon fardeau, qu'à regagner ma litière. Je vois avec tristesse mon pauvre temps s'émietter. Encore une heure, et une autre, et une autre, que je ne reverrai plus ; et toute la provision n'est pas bien grande... Aussi vais- je arriver à Pau les mains vides, ou presque vides. N'attends rien de comparable aux trésors que te confiera Francis Jammes, non seulement, cela va sans dire, pour la qualité, mais même pour la quantité. Au reste, voici l'inventaire de ma copie ; il ne sera pas long :

Un acte, qui s'intitule la Meilleure part, et qui n'est pas fameux ;

Un autre acte, la Reine de Géorgie très patriotique, mais guère moins mauvais.

Un autre acte, le premier d'une comédie de mœurs parlementaires (en 3 actes) que je n'écrirai probablement jamais ^') ;

{]) Monfleur.

Le plan et 1 5 pages d'un roman que j'aimerais bien à écrire — à peu près la seule chose qui m'intéresserait vraiment ^^\

Je ne parle que pour mémoire d'un petit roman d'aventures, feuilletonnesque, que j'ai écrit il y a deux ans et demi, quand j'avais besoin d'argent, et que je n'ai d'ailleurs pu placer nulle part *^' ;

Et c'est tout, avec quelques bribes de tiroir. Tu vois que c'est peu de chose...

A bientôt, mon cher Léonard. Avec quelle tristesse je pense aux tristes journées, aux mauvaises nuits que tu passes, à cette convalescence douloureuse qui s'éternise !... Et pendant ce temps -là, ta classe est faite par un autre ; quelles précieuses occasions d'ouvrir des esprits, d'éveiller des âmes, qui sont perdues à jamais ! Mais ta maladie a sa place dans le plan divin, comme ton apostolat avait la sienne. Non, rien n'est perdu, rien n'est inutile ; tu es plus digne que moi de goûter cette seule et parfaite consolation chrétienne, la certitude que tout est bon, que tout est bien, si nous savons accepter, aimer ce tout, si amer qu'il puisse paraître. De ton lit, tu as mieux prié, à coup sûr, la nuit de Noël, que nous ne l'avons fait dans nos églises. Je crois voir tes prières et tes souffrances retomber comme une rosée sur les semences que tu as jetées à pleines mains ; qui sait quelles moissons germeront à ton

(1) X?»e d'un heureux.

(2) Le tecrel de l'or.

insu en des âmes que tu as approchées et que tu ne rencontreras plus ? Ce sont mes vœux, auxquels je ne puis m'empêcher de joindre des vœux ardents de santé, de force, de vie paisible et féconde, et mille vœux aussi pour tous ceux qui t entourent...

P'' janvier 1914.

Que cette année te soit légère, Léonard ! Après cette cruelle maladie, je crois que tu trouveras quelque douceur à la convalescence, ce printemps de la santé. Fais-moi signe quand tu voudras. Je suis impatient de te voir, mais je ne veux pas que tu te hâtes de te lever. J'attendrai aussi longtemps qu'il faudra

A JACQUES NANTEUIL

3 janvier 1914.

Je me hâte de vous répondre ce petit mot, de peur de ne pas vous répondre du tout, comme cela m' arrive quelquefois à ma grande honte ! — Ce qui vous fera plaisir, c'est que j'ai de Léonard Constant des nouvelles un peu meilleures. Les abcès s'en vont, la fièvre tombe ; cependant il est encore couché et pour quelque temps. Ceci retardera mon voyage, qui n'aura pas lieu, je pense,

avapt la fin du mois. Je ne manquerai pas de porter à notre ami les vœux dont vous me chargez et je sais qu'il y sera sensible.

Je ne suis pas bien savant en matière de propriété littéraire, ni d'ailleurs en aucune matière, et ne puis vous donner de renseignements tout à fait sûrs. Cependant j'ai toujours entendu dire — et le bon sens paraît l'indiquer — que les lettres appartiennent à la fois à leur auteur et à leur destinataire. Cela a été jugé. Ainsi vous ne pourriez publier celle de Jammes sans son autorisation. N'est-ce pas équitable ?

Je crois décidément que Marc Sangnier se présentera à Sceaux. Il y a des chances. Mais on me dit que l'ignoble campagne de Y Univers essayant de nous faire passer pour francs-maçons nous fera du mal jusque-là. Que d'écœurantes choses en politique et en tout !

A LEONARD CONSTANT

22 janvier 1914, neuf heures.

Viens, mon cher Léonard, je t'appelle à mon aide en cette dernière veillée mortuaire après laquelle on nous arrachera tout ce qui nous reste de notre pauvre petite maman chérie. Mes frères sont auprès d'elle, et je ne dois les relever qu'à minuit, mais je n'ai pas le courage de dormir...

Nous avons reçu tout à l'heure ton télégramme.

quand nous étions tous ensemble ; il nous a tous touchés jusqu'au fond de Tâme. Papa, mes frères, Madeleine, tous les miens te connaissent et t'aiment. Elle t'aimait, elle aussi, elle savait notre amitié et lui souriait, et tu n'aurais pas été de trop en ces instants où pour la première fois j ai compris vraiment ce que c'était qu'une famille et que la nôtre. Charles, Jacques, Pierre, Madeleine, Jeanne, Marthe, tous, sauf René (Canada) et Marguerite qui vient d'avoir un bébé et qui nous avait envoyé son mari, nous ne nous sommes guère quittés depuis cet horrible mardi soir. On ne la savait pas malade le matin de ce jour-là. Elle n'avait plus eu depuis plus de trois mois de ces évanouissements qui nous ont tant inquiétés ; elle semblait plus reposée, plus heureuse, malgré ce fonds inépuisable de tristesse que la vie avait mise en elle. Elle s'apprêtait pour aller à l'enterrement du bébé d'une amie de Madeleine quand elle a brusquement perdu connaissance (mardi matin vers dix heures). A Papa et à Madeleine accourus peu après, revenue à elle, elle a dit, songeant toujours aux autres : « Ne vous inquiétez pas, ne vous inquiétez pas !» Ils commençaient à déjeuner tout auprès de la chambre où elle était couchée quand elle s'est évanouie encore. Depuis lors elle n'a plus retrouvé sa connaissance, échappant à un spasme nerveux pour tomber dans un autre. Le médecin affirmait qu'aucun danger immédiat n'était à craindre ; on croyait connaître ces crises déjà anciennes. Cependant celles-ci redoublaient

d'intensité ; on alla en vain chercher un premier spécialiste, puis un second qui promit de venir à sept heures et demie. Notre médecin quitta la maison vers cinq heures, défendant qu'on s'inquiétât. Une heure après, entre les bras de Papa et de Madeleine, elle succombait... arrêt du cœur, empoisonnement dû à l'urémie, on ne sait pas, on ne saura jamais. Pendant ce temps-là, je faisais des courses, puis j'allais au Petit Echo : un premier avis de Madeleine ne m'atteignit pas. Je fus auprès d'eux, sans imaginer encore presque rien de la vérité, quand déjà elle était remontée au ciel depuis une demi-heure. Dès le seuil, les cris des domestiques, et puis les affreux sanglots de ces pauvres petites, et la vue de ma Maman si tendrement aimée... Je les ai aidés dans les apprêts funèbres ; je la tenais, je sentais la dernière illusion de la vie s'en aller avec la chaleur de son corps. — J'ai bien tort de te raconter cela, je ne voulais pas t'infliger ce poids de ma peine, pardon !... J'ai tout de suite pensé à mon Léonard ; je t'ai écrit le soir même ou plutôt j'ai voulu te faire prévenir par Jacques, craignant pour toi la brutalité de cette nouvelle. Mais on a tardé à mettre la lettre à la poste et je ne sais encore si tu as été prévenu par Jacques ou par le journal.

La première douceur de cette première nuit passée tout entière auprès d'elle fut l'illumination de son angélique sourire, bon, apaisé, tendrement et tranquillement heureux, pauvre sourire trop rare lors de son péissage sur terre, éclair que la mélancolie

obscurcissait bien vite, et maintenant éternel sourire des élus. Je crois la voir arriver auprès de Jésus, les mains pleines, et n'ayant besoin d'autre témoignage que celui de son travail enfin achevé ; je crois l'entendre dire : « Seigneur, la journée que vous m aviez donnée est close ; Seigneur, vous êtes juste. Je suis lasse et je me suis lassée en travaillant pour vous. Seigneur, donnez -moi mon repos et mon salaire. » Et à la vue de ce salaire de paradis, son pauvre doux visage s'éclaire d'une divine joie. Peut-être aussi est-ce une petite part de cette joie, que la vue des siens enlacés auprès de son lit mortuaire, ne faisant qu'un, incroyablement unis, mêlés, fondus, surpris de sentir qu'ils s'aimaient tant, et qu'ils sont incomplets les uns sans les autres. A cause de cela, il y avait une joie profonde dans le déchirement de l'arrivée de Pierre, notre petit dragon (en garnison à Angers) accouru tout de suite depuis la chambrée ; et dans l'arrivée de Jacques, sergent à Saint- Mihiel ; et de Charles... Tout cela rouvrait nos plaies, mais ce n'était bientôt plus qu'une seule plaie sur un seul corps : la famille que Maman avait faite et qui a pris conscience d'elle-même... Sentiment plus intense encore, ardent, exaspéré au terrible moment de l'ensevelissement. Oh ! si tu avais vu sangloter Charles, si tu avais vu la douleur de Papa, le désespoir de notre petite Marthe, que tu as fait sauter sur tes genoux et qui a seize ans... Madeleine a déjà chargé sur ses épaules le fardeau qu'elle ne posera plus ; et c'est

Maman qui revit en elle, dans son courage, dans son abnégation inimaginable, dans sa volonté de servir, dans sa tendresse toute bienfaisante et jamais égoïste. Je voudrais l'aider un peu, la soulager un peu, mieux que je n'ai fait pour celle qu'elle représente aujourd'hui.

Et ce qui empêche notre douleur d'être un désespoir, c'est ce sentiment d'une tâche qui continue, d'une tradition d'amour et d'honneur à faire vivre ; le sentiment de nos devoirs d'ciînés envers ceux qui vont être hommes, Jacques, Pierre, envers Papa si douloureusement désemparé, si bon, si aimant, à qui nous devons tant et qui ne le sait pas ; envers elle surtout, à qui il faut être fidèles, et qui n'a vécu que pour que nous vivions ; à notre tour, il faut que nous vivions pour d autres, que nous leur transmettions ce calice amer et enivrant de la vie chrétienne.

Aide-nous, Léonard, par tes prières, par tes épreuves si bien acceptées qui te font riche en mérites. Prie pour que nous soyons bien une famille, le plus possible semblable à ce que Dieu veut, et non point une Ligue d'admiration et d'aide pratique mutuelle, pour que notre union soit fondée en Dieu.

Jeune sillonniste, je ne savais pas tout ce que je sais maintenant et surtout depuis trois jours, et je voyais volontiers dans les parents ceux qui paralysent l'élan des enfants ; je ne croyais qu'aux sentiments de choix, d'élection, à l'individualisme du cœur et de la vie chrétienne. Il me semble que je peux

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