MO
élargir notre pensée d'alors sans lui ravir sa beauté. Adieu, Léonard, pardonne-moi de t*avoir, ainsi que je viens de le faire, convié à partager nos veillées et nos larmes ; te parler m*a été doux ; merci, puisque tu n'as pu m'inspirer un tel sentiment qu'à force d'élévation et d'affection généreuse. Donne-moi de tes nouvelles, claires et détaillées. Je t'embrasse avec la plus virile et profonde affection.
AU MEME
Dimanche 1" février 1914-
Mon cher Léonard, cette fois encore je ne t'écris qu'en courant, je ne réponds qu'un mot à tes lettres. Je ne te dirai jamais tout ce que je dois à ton amitié, en ces tristes jours, comme je l'ai sentie présente, comme elle m'a été secourable. Il me semble maintenant qu'un abîme me sépare de toutes choses et de tout le monde, et je n'ai besoin que de silence et de recueillement. Mais tu es l'un des rares, l'un des infiniment rares qui ne puissent troubler ce recueillement et que j'associe tout naturellement, par un penchant invincible de mon âme, aux plus intimes méditations. Ce que tu me dis, si injustement, de notre amitié, je le pense depuis longtemps, je l'ai toujours pensé. Je m'en sais très indigne, mais n'importe, elle me fait du bien, et je la garde avec un soin jaloux. Les amitiés de l'âme, il n'y a que celles-là qui vaillent : comme on les voit grandir
dans Tépreuve ! Une éblouissante lumière vient d'éclairer ma vie ; j*ai vu brusquement la figure et la place de tout ce qui la remplissait ou l'encombrait. Mille vaines préoccupations, les sots et vaniteux bavardages, les petites ambitions ridicules m'ont fait horreur ; au contraire, je serre sur mon cœur mes vrais trésors. Et toi, Léonard, je t'ai serré sur mon cœur très tendrement, et si tu m'étais cher jusqu'ici, tu m'es sacré maintenant, pour nos larmes, nos pensées et nos prières communes, bénies par ma pauvre maman.
Quand te verrai-je ? Par une pénible coïncidence, mon travail professionnel est très lourd en ce moment, sans compter deux cents lettres ou cartes qui attendent sur ma table que je leur réponde. Je ne puis manquer la réunion du 8... Ajoute à cela que je passe plusieurs fois par jour rue de Condé, dans cet appartement qui me semble avoir pris maintenant quelque chose du recueillement, de la solennité et de la douceur aussi d'une église.
Je croyais que tu prolongerais ton congé jusqu'en mars. Vraiment pourras-tu sans danger reprendre si tôt ta classe ? A y bien réfléchir, je crains de ne pouvoir te retrouver le I 5. Mais les Jours gras nous offrent des loisirs. Quels seront les tiens } Du samedi 21 au mercredi 25 ne nous laisserait-on pas l'un à l'autre } (Surtout, ne préviens personne. Passons ces brèves heures dans le repos, la paix de l'intimité). J'ai l'air de retarder ce voyage, mais tu sais que j'étais impatient de le faire dès le mois de
décembre, si tu avais pu me recevoir alors. Que l'absence est cruelle 1 Ceux qu'on aime en se dispersant vous déchirent : seul^ le grand départ est une anticipation douloureuse du rapprochement éternel, et Maman ne me quitte plus.
Je ne sais rien de la Nouvelle Journée^ absolument rien que par toi. 11 y a peu de temps, un hasard m'a fait relire, dans la Démocratie^ la lettre du Pape. J'y ai découverj; bien des choses que je me suis étonné de trouver si imprudentes, si puérilement simplistes et hardies, si fragiles, si dangereuses, superficielles et naïvement arrogantes : nos théories de jadis, nos abstractions, comme tu dis... Et la doctrine catholique, même exposée là, même gâtée par quelques réminiscences au moins verbales de Maurras et de Bourget, est si belle, si profonde, si intelligente, océan illimité, assez vaste pour toutes les voiles, assez riche en horizons pour tous les regards ! C'est vrai que nous avons cru à l'âge d'or pour demain... Si grand que soit Marc, c'était trop, et le poids du péché originel est trop lourd, même pour les meilleurs. Je veux dire que ses systèmes, son éloquence admirable, et les élans sublimes de son cœur ne suffisent pas à transformer les hommes qui ont méconnu Jésus- Christ, les sociétés qui l'ont crucifié. Mon cher Léonard, avons-nous pu croire vraiment à cette « société future >^ que nous avons tant de fois décrite ? C'était, si l'on veut, un mythe nécessaire à notre activité. J'aime mieux la réalité tout uniment et divinement chrétienne...
Ce qu'il faut, c'est travailler, produire, éclairer les autres en s'éclairant soi-même par la méditation féconde. Je rêve pour toi d'une vie très disciplinée, très concentrée, très bienfaisante, où ton apostolat auprès de tes élèves laisserait place à une autre action, plus durable, et plus lointaine. Nous en reparlerons à Pau. Pour moi, je ne sais pas bien ce que je rêve. De graves pensées m'ont sollicité, il y a déjà un mois, avec une insistance étrange. Je ne sais si elles peuvent s'accorder à la réalité nouvelle, aux exigences de ma nouvelle vie qu'une absence a bouleversée, et qui doit venir en aide à d'autres, au moins moralement. Je vois que je suis bien obscur. Mais il faut finir. Réponds-moi au sujet de la date du voyage. Je ne trouve pas de mots, je n'en cherche pas pour te dire que tu m'es cher et que je i embrasse.
A JEAN BOUEIL
11 février 1914.
J'ai été si harassé, ces jours-ci, de chagrin et de soucis, que je ne puis plus arriver à me rappeler si j'ai répondu à ta bonne lettre, qui m'a tant touché. Oui, je ressens bien tout ce que tu décris, toutes ces douleurs et toutes ces consolations. Le premier moment a été vraiment affreux ; après, j'ai trouvé dans la profondeur même de ma peine quelque chose de bienfaisant. C'est si nécessaire de se remettre en présence des vérités éternelles ! Je les
ai mieux aimées en priant auprès d'elle. Mais quel déchirement, et maintenant quel vide ! La vie a changé d*aspect ; tout est différent, tout est décoloré. Sans cesse ma pensée revient à cette chère présence qui veille toujours sur nous, mais dont nous ne jouirons plus ; à ces pauvres yeux dont le regard était si plein d*âme et de tendresse, que nous avons fermés. Jamais plus ! Jamais plus ! On se répète ces mots-là à tout instant. Jamais plus ! Comme la main de Dieu sait nous faire sentir sa puissance, et nous forcer à avouer notre misère !
Ce n'est pas un pareil deuil que tu déplores, mon cher Jean, quand tu conduis ta jeune sœur au cloître. Mais c'est encore une séparation, et je te plains de tout mon cœur.
Unissons nos prières ; je te remercie encore de toutes les paroles si bonnes que t'a inspirées ton amitié ; je remercie Madame Boueil de la marque de sympathie qu'elle nous a donnée. Crois bien, je te prie, à ma plus sincère affection, fortifiée de t'avoir senti si proche dans l'épreuve.
A JEAN DES COGNETS
Dimanche, Pau, 22 février 1914.
Je t'écris, comme on parle habituellement, pour ne rien dire — sinon que je serai de retour mardi, que j'ai fait un bon voyage (en dépit de très violentes crampes d'estomac qui m 'on fait bien souffrir hier et
ce matin paraissent un peu assoupies), que Léonard Constant va beaucoup mieux que je ne pensais, que Pau est un pays magnifique, apaisé, heureux, plein de douceur et d'agrément. Voilà toute ma petite
gazette
Je voudrais essayer de travailler un peu à mon retour, d'écrire enfin ce roman, de ne pas vivre inutile, bavard ou dispersé. Oh '• que j'aimerais une vie recueillie et point trop stérile ! Mais il faut la mériter.
A LEONARD CONSTANT
25 février 1914.
Mon cher Léonard, je ne veux pas tarder à te dire « merci ». Quelle bonne hospitalité j'ai reçue à Pau ! Je savais bien toute la profondeur de notre amitié, mais jamais jusqu'ici je n'en avais joui avec autant de douceur.
2 heures. — Je viens de recevoir ta lettre. Nous avons eu la même pensée, comme si nous pouvions prolonger encore, en nous écrivant, ces quelques jours de vie si parfaitement une. Je n'oublierai pas de longtemps, je n'oublierai jamais rien de ces heures si pleines, ni la première joie d'apercevoir, à travers la vitre de mon wagon, ta silhouette sur le quai de la gare, — et de me rendre compte qu'elle n'était pas celle d'un malade, pas même d'un convalescent, — ni la découverte de ta
maison, l'accueil si gracieusement simple de Madame Constant et les chères frimousses de tes enfants, tout de suite familiers avec cet « oncle » venu de plus loin que TAmiérique... Notre première promenade, le premier salut, du haut de la terrasse, aux montagnes couronnées de neige dont le merveilleux et noble panorama repose ta vue chaque matin, Tentrée de ton lycée, couvent laïque d'où tu empêches qu'on n'expulse l'âme chrétienne, cette intruse...
Et puis, comment pourrais-je énumérer toutes ces impressions vives qui allaient d'elles-mêmes s'emmagasiner dans ma mémoire et dans mon cœur ? 11 ne me semble pas que nous ayons vécu une minute indifférente, et je m'en voudrais beaucoup si ma sauvagerie défiante avait réussi à écarter a priori de notre intimité tes amis, particulièrement cet original et si attachant Damelincourt, dont j'ai aimé avec toi, comme toi, l'art sincère, courageux, plein d'âme, et la physionomie étrange, toute étincelante de foi et d'enthousiasme, et ce que je devine de sa vie si différente des existences ordinaires, agitées et vaines. Je suis content aussi d'avoir revu notre bon V., je comprendrai mieux tout ce que tu me diras des angoissants problèmes que posent ses ambitions politiques. Je ne parle pas de Jacques !... Je lui suis infiniment reconnaissant de ce qu'il a été pour toi depuis deux ans, et aussi des nouvelles qu'il m'a envoyées pendant ta maladie, et j'ai été très heureux de le voir dans son milieu qui lui est bien plus salutaire que Paris.
Ce Paris ! Je t*en ai dit beaucoup de mal. Je ne lui pardonne pas d*être une immense conspration contre la vie intérieure. Il attire, il séduit, il occupe, il gaspille, il appauvrit. 11 donne l'illusion de Tactivité, comme la fièvre donne l'illusion de la vigueur. II use sans profit. Il est intelligent et bavard, sans profondeur. Il prend les âmes et donne peu en échange. Il est mépuisable en mauvais conseils, avare d'inspirations hautes. Les théâtres y tiennent plus de place que les églises, et les journaux que la pensée. Il a la générosité des paroles, même des gestes. Mais paroles envolées, gestes sans lendemains, trompeuse monnaie qui ne secourt point la misère des cœurs.
Méfie-toi de cette chimère, dont les yeux ensorceleurs hantent souvent ceux qui l'ont connue et quittée. Ne te laisse pas aller à l'aimer. Préfère ton gave et tes montagnes, tes petites rues et tes platanes, le vent qui souffle tour à tour d'Espagne ou de France, et change, oe ses grands coups d'ailes, la figure de l'horizon ; préfère la Vierge de Lourdes, souriante au-dessus du brasier des cierges ; ton vieux lycée, dont les murs épais abritent de si nobles causeries sur le devoir, la responsabilité, et tout ce qui fait la noblesse de nos âmes ; tes amis, plus fidèles peut-être que ceux d'ici... ah ! moi excepté, mon cher Léonard, tu le sais ! Et je veux que tu me places, sur l'échelle de ceux qui t'aiment, au premier échelon, au plus haut, meilleure part qui ne me sera point ôtée... Mais moi, je ne suis plus de
Paris ; j'ai dit adieu dans mon cœur à la vaste ville, à « ses palais et ses marbres » dont parlait somptueusement le père Hugo, et tout mon effort quotidien tend à créer quelque oasis spirituelle où je me réfugie, loin des mirages et des tourbillons de sable de ce désert desséché...
Je t'écris au galop et au hasard, et j'imagine que mes idées doivent se suivre sans s'enchaîner, à l'aventure, au gré de fugitives associations de mots ou d'images... N'importe, je le sais bien tout de même, ce que je veux te dire, ultima verba, postscriptum de ma visite :
Il ne faut pas, si tu restes à Pau, que tu y demeures en découragé, ni en résigné, comme incapable d'aller ailleurs. Il faut — et j'ai quelque mérite à le dire, moi qui me prive de te voir !... mais je t'ai vu trop malheureux ici — il faut que tu •vives là-bas orgueilleusement, avec la conscience de ta tâche, la plus haute de toutes, éveilleur d'âmes ! Il faut que tu profites des circonstances heureuses qui t'entourent pour donner ta mesure, toute ta mesure, et ta voix, Léonard, doit porter plus loin que la cave étroite, où tu enseignes l'art de penser et de croire à d'heureux enfants que j'envie ! Suis-je un peu intéressé quand je t'exhorte à ne pas te confiner dans la philosophie pure ? Oui, je le suis, car je n'y comprendrais goutte ! Mais il y en a beaucoup d'autres comme moi, et tu as reçu en partage le don de la clarté... Tu rends aimables et proches les pensées les plus abstraites : il te
faut être philosophe à la manière de ceux d'autrefois, avant que les bienfaits et les méfaits de la spécialisation eussent ravagé même les cerveaux.
Aussi, comme j'apprends avec joie que tu commences, que tu prends ta plume, et qu'avant de l'avoir prise, tu suis du regard, dans ta classe d'aujourd'hui, le livre de demain ! Je suis bien content. Protège-toi des fâcheux, garde-toi de toi-même. Je te confie à Madame Constant dont l'affection lucide, la tendresse si parfaitement intelligente t'aideront à rester dans la bonne voie, le bon chemin, celui où l'on va droit devant soi, en montant. Je te demande de lui faire lire cette lettre, ou plutôt de la lui lire car ce grimoire serait indéchiffrable à tout autre qu'à toi. Et je lui demande d'être sévère à l'égard de son charmant et paresseux disciple. Qu'il ne fasse pas l'école buissonnière •
Voilà... Et c'est mercredi, il est trois heures, je n'ai pas commencé mon article ; à peine sais-je ce que je vais raconter aux fidèles de la Démocratie ! Cependant, i! faut bien que je t'envoie ma gazette et que tu saches :
Que, pendant que nous devisions, des Cognets avait une fille, une Hélène, fort bien portante, ravie de vivre, pauvre petite ignorante !...
Que mon veston ne m'était point nécessaire, mais sera le bienvenu ; je m'excuse de te donner Tennui de me l'expédier, temps précieux ravi à ton livre ou à ton repos ;
Que, moi aussi, pris d'un beau zèle, j'ai
commencé. J*ai écrit les quatre premières pages de mon livre !... ^'^
Que Marc est fort content d'une visite faite tout à l'heure à L., le fidèle ami de Déroulède, conseiller municipal, ancien président du Conseil général et sûrement député demain du IV^ arrondissement. Ce L., qui vient de s'inscrire à F Alliance démocratique (Tu quoque /... Ne le dis pas à Viguerie...) ce L. a reçu Marc avec la plus chaude cordialité, lui a dit, sur le ton de la franchise, son désir de voir bientôt au Parlement un si grand orateur et un si ferme républicain, « désir partagé, a-t-il continué, par M. B. et nos amis, qui dernièrement me parlaient de vous ». Ce n'est rien encore ! L. va présider, à Issy, un banquet et une réunion pour Marc, le 9 mars. Et il se fait fort, ayant barre, dit-îl, sur le louche et cauteleux M. de mettre cet israëlite hors d'état de nuire au second tour...
Que veux-t-on de plus ? Marc fait quatre réunions par semaine, et N., inquiet de ses destinées dans la circonscription qu'il veut ravir à O., raconte partout qu'il se traîne (lui N.) aux pieds des plébiscitaires de Vanves, afin qu'ils votent pour Marc « mon camarade de lutte depuis quinze ans!... » (J'arrange, je mets un peu d^ couleur, mais c'est à peu près ça).
Enfin, c'est un désarmement des haines à rendre Hervé jaloux. Marc ne regrette que le
( 1 ) Le roman "Vie d'un Heureux.
pessimisme, ou Tabsence de ses propres amis, membra disjecta Sillonis. Raconte tout cela à Jacques, et que celui-ci ne soit pas trop pessimiste ! Et cette fois, c'est fini, je te dis adieu, je me sauve ; mon article sera ignoblement bâclé car j'ai un rendez-vous à cinq heures. Je te redis en bloc toute mon affection profonde, reconnaissante, antique et toute neuve ; j'embrasse tes enfants et je te prie d'offrir à Madame Constant mon souvenir le plus respectueux, ma vive gratitude. Je suis à toi du meilleur de moi-même.
AU MEME
26 février 1914.
C'est encore moi ! Je vois aujourd'hui que VEcho de Paris annonce une 4^ liste de souscription. Sans doute, après celle-là, il y en aura une 5^. Je t'envoie donc mes cent sous pour que tu les fasses parvenir avec ton envoi, et aussi, je pense, celui de Jacques, et de Viguerie et de Damelincourt... Enfin ^^ Técole de Pau "> fera sa petite manifestation, et tu sais que je suis palois comme Maurras est romain.
L'abbé Beaupin me demande de collaborer, à 4 francs la page, à une nouvelle revue, la Suisse latine, fondée par ses amis de là-bas. Je ne le puis guère et cependant j'essaierai. Cela t'intéresserait-il aussi } Aimerais-tu à y rédiger une chro-
nique suivie (les livres, le mouvement des idées, n'importe quoi ?) Je pourrais le lui proposer. Ça fait toujours plaisir de ne pas écrire tout à fait pour rien. D'autre part cette collaboration n*entravera-t-elle pas tes projets, nos projets ? Enfin, vois.
J'en suis à la page 1 I (onze) de mon bouquin. Et toi ?
A JACQUES NANTEUIL
10 mars 1914.
Vous voyez que cette fois je ne veux pas vous faire attendre trop longtemps ma réponse ! C'est que j'ai de bonnes nouvelles à vous donner de Léonard Constant. Je suis allé à Pau (trois jours) et je l'ai trouvé en bien meilleur état que je ne m'y attendais, ayant repris ses classes, engraissé, de bonne mine, et plein d'un entrain et d'un charmant enjouement qui ne l'ont jamais quitté. Nous nous sommes promenés ensemble ; il y a là-bas toute une petite colonie d'ex-sillonnistes qui vivent fort heureux, loin des agitations parisiennes.
Je ne sais rien de René Duverne, ni de Y Escalier d'or. Pour celui-ci, je ne le prends jamais et n'ai donc pas à m'en plaindre. Mais je puis vous renseigner sur nos affaires électorales. Mazamet est une lueur qui a brillé dans la nuit, puis s'est éteinte. On y avait songé pour Marc. C'est abandonné. Reste Sceaux, ou plutôt Vanves, car c'est décidément dans ce canton que Marc se présente. Non,
hélas ! la division n est pas bonne. Dans le canton entier, le succès était à peu près certain ; dans le canton de Vanves seul, c'est plus difficile. Néanmoins la situation est aussi bonne qu'elle peut l'être. La Démocratie exagère sans doute un peu sa confiance dans la victoire finale, mais les réunions sont vraiment excellentes, et les premières mdications toutes favorables. La répartition des candidats est très avantageuse aussi. C'est à peu près la division Jarrousse-Carmignac qui recommence, avec Mayer- Jarrousse et Pic-Carmignac. Nectoux ne paraît pas avoir gagné de terrain, au contraire. Nous rencontrons beaucoup plus de sympathies qu'il y a cinq ans, dans le public et même chez les gens arrivés^ tels que L. qui fut hier très cordial. Marc a vu aujourd'hui B. qui lui a dit : « Vous pouvez compter absolument sur moi >\ et au besom agira entre les deux tours. Tout cela est bon. Et pourtant, les aléas de la bataille... Nous jouons gros jeu, — et presque notre dernière carte. En tous cas, la campagne est menée (depuis déjà deux mois), avec une ardeur, une méthode, une précision parfaites. C'est un modèle de campagne. Si cela ne suffit pas, je ne sais ce qu'on peut faire. Espérons !
15 mar$.
Mon cher Léonard, veux- tu me faire envoyer trois exemplaires de ton article sur Damelincourl.
Il est tout à fait bien, vraiment magistral. Tu ferais un très grand critique. Mais tu ferais tout ce que tu voudrais. Seulement il faut vouloir.
Renouf m'inquiète en me disant que tu es encore forcé de te coucher après ta classe. Donnemoi des nouvelles précises et sincères. Travailles-tu ? Viguerie est-il candidat ? Et P. B. ne se présente- t-il pas au Sénat ? Quand viendra Jacques ? Et Damelincourt ? Et toi ? Ecris-moi un mot. Tu es intimidé par mes 1 6 ou 18 pages de l'autre semaine, tu te crois forcé de m'en envoyer autant et tu recules devant l'énormité de la tâche... N'est-ce pas que c'est cela ? Envoie-moi donc 20 lignes, mais bientôt.
J'en suis à la page 70 de mon roman (Soixantedix) ! Et de grandes pages serrées ! Il y en aura 300 comme cela ou 350. Tu vois que je tiens mes résolutions. J'espère avoir fini au mois de juin ou de juillet et passer en octobre.
Rouché, faisant son déménagement du Théâtre des Arts à l'Opéra, a retrouvé mon manuscrit intact et me le fait retourner. Je crois qu'il lui a même, dans sa délicatesse, épargné le contact de son regard. Je t'envoie cette prose qu'il faudrait d'ailleurs retoucher (mettre Madame toutes les fois qu'il y a Majesté, sauf quand c'est la nourrice qui parle, et puis Tilitza au lieu de Silistria, trop connu). Mais je n'ai pas le temps de faire ces raccommodages. Tant pis. Je te l'envoie tel quel. Encore une promesse que je tiens !... Adieu, je vais au banquet de Malakofî. Marc se démène comme un diable.
T*ai-]e dit qu'il a vu B. lequel fut tendre et lui dit : « Vous pouvez compter absolument sur moi ? » Ah ! s'il pouvait compter seulement sur les électeurs !
AU MEME
15 mars 1914.
Mon cher Léonard, je trouve ici en rentrant de Malakofî ta longue lettre. Et je te reprochais ce matin de ne pas m'écrire ! Je suis cruellement puni de mon mjustice, puisque j'apprends que tu es souffrant et dois te coucher encore. Cela me peme véritablement. N'en suis- je pas un peu responsable, et ne t'ai-je pas trop fatigué } Rassure-moi dès que tu pourras le faire sans trahir la vérité. Que je voudrais te voir rétabli tout à fait ! C'est le premier vœu de mon amitié, il passe avant les ambitions que je forme pour toi. Avant tout, il ne faut pas t'user et t'énerver ; tu es mieux que jamais en possession de ton talent, l'article sur Damelincourt est là pour en témoigner... Mais d'abord soyons sages et guéris-toi.
Le livre de la vie est le livre suprême.
Les autres sont peu de chose à côté de celui-là. Refais-toi donc une vie tout à fait libérée des entraves de la maladie.
Quels idiots que ces marchands de tableaux ! On voudrait être milliardaire pour aller les secouer utilement. Mais tu verras que Damelincourt percera.
y y compte tout à fait. Il faudrait seulement qu'il ne méprise pas trop ses admirables montagnes. Il a plusieurs maîtrises, elles voisinent sans se nuire.
Ce que tu me dis de M. Dupuy m'intéresse beaucoup. Son avant-dernier livre sur de Vigny semblait marquer une volonté bien ferme de garder ce héros à 1 athéisme et de rejeter comme négligeable sa fin extrêmement chrétienne. Je vais lire cette conférence sur Fontanes. Oui, qu'on se convertisse, il n'y a guère que cela d'intéressant. Je suis écœuré de voir Calmette vider les boîtes à ordures de Caillaux. Ils sont tous ignobles... Jaurès étend sur tout cela sa magnifique éloquence, comme du soleil sur un fumier.
Retraite, pensée, vie intérieure, communion avec nos morts, présence invisible et sûre des âmes tant aimées ici-bas, et puis abandon à la miséricordieuse Providence... quel beau programme est celui des chrétiens ! Essayons !... Mais il est si difficile de ne pas se laisser distraire par le « surcroît »...
Mes plus respectueux souvenirs et hommages à Madame Constant et mes baisers à tes enfants. Je suis bien content de pouvoir maintenant me représenter de souvenir votre intérieur familial. Puisse-t-il ne jamais connaître les tristesses qui assombrissent le nôtre ! Il y a bientôt deux mois, et je ne puis m'accoutumer à voir sa chambre vide, son fauteuil sans elle au coin du feu. Son doux regard, son sourire, quelle lumière éteinte !... Adieu, je suis à toi de tout mon cœur.
AU MÊME
Paris, 18 avril 1914.
Je suis bien honteux de ne t'avoii* pas répondu plus tôt. Ta dernière lettre, reçue tout à l'heure, ravive mes remords, en éveillant en moi mille pensées. Tu as pieusement employé ta semaine de Pâques, et l'humilité, qui te fait douter de toi, sert mieux qu'aucune parole l'œuvre de scJut entreprise auprès, de ce pauvre docteur M., que sa douleur même écarte des seules consolations. Pourquoi t'affliger, douter ? Je suis plein de confiance, au contraire. Vois-tu, la route par oii Dieu chemine dans les âmes est bien mystérieuse, comme un sentier dans une forêt. On ne voit pas toujours où elle va. Elle tourne et retourne, et semble s'attarder. Elle mène pourtant vers cet horizon qu'on n'aperçoit pas.
Je crois de tout mon cœur que cet ami sincère et douloureux ne repoussera pas l'invitation divine. Je ne t'ai pas entendu lui parler, mais à travers ta lettre, je reconstitue votre conversation et je sais, d'une manière certaine, que tu lui auras dit ce qu'il fallait. Tu auras déposé dans son esprit les germes qui s'y développeront un jour ou l'autre. Il retrouvera dans sa mémoire tes preuves, là, toutes prêtes, le jour où il sera mûr pour les comprendre. Il les a enregistrées peut-être passivement, sans adhésion profonde de l'esprit, sans élan du cœur, parce que l'heure n'était pas venue pour lui de tomber dans
] les bras grands ouverts de son Dieu. Mais elles ne! sont pas abolies. Elles restent à sa portée, comme] un livre. Elles lui donneront, quand il le faudra,' toutes les certitudes qu'exige sa raison. \
Crois -tu qu'à présent ce soit surtout sa raison' qui l'arrête ? Ou bien plutôt son cœur n'esî-il pasi blessé, et en quelque sorte refermé, par l'apparente. et monstrueuse injustice de son malheur ? Songei que ce malheureux homme est bouleversé par l'in-! compréhensible catastrophe, et sans doute, cela lui' semble affreux de commencer justement à croire en* ce Dieu qui ne lui apparaît tout d'abord, s'il existe,; que comme un bourreau. Même s'il se croit arrêtéi par des difficultés intellectuelles, le défaut desj raisons de croire, il est peut-être surtout retenu pari l'horreur de baiser cette main qui a tué celle qu'il; aimait. Aussi je pense que, plus encore que de| raisons, il a besoin de sympathie, de douceur, et que; tu lui auras fait un bien infini par le témoignage d'une charité profonde et vraie. 11 aura senti en toi! ce qu'il n'a pas dû trouver en beaucoup d'autres, en; personne peut-être, car on se détourne du malheur,; comme d'un mal contagieux. Ne sois pas impatient ;\ c'est immense qu'il ait souhaité de te revoir, sachant d'avance de quelles réalités surnaturelles tu voudrais! lui parler. Si tu peux rester en contact avec lui,| même sans que' votre entretien en revienne directe-j ment aux mêmes préoccupations religieuses, tu lui] feras sûrement du bien. S'il te voyait vivre, si tu luii inspirais peu à peu et comme sans le chercher la'
tentation de se plonger, lui aussi, dans cette eau vive du christianisme, dans cette piscine probatique d'où Ton sort guéri.
Alors, quand il aura vraiment conçu ce désir, pourra-t-il se laisser arrêter longtemps par des objections purement intellectuelles ? Pourra-t-il encore regarder comme un scandale la mort de sa femme, quand il lèvera les yeux vers le Calvaire et vers un Dieu mort. Lui aussi, en donnant la vie ?
Voilà tout ce que je peux te dire, mon cher Léonard. 11 ne faut pas me demander davantage ; tu devrais connaître mon indigence mtellectuelle et philosophique. Elle est si grande qu'elle est presque coupable. Je ne me préoccupe pas assez de construire en moi l'édifice dogmatique qui abriterait .1 défendrait contre le vent de toutes les tentations les tendres certitudes de mon âme. Je serais bien empêché, s'il me fallait lutter, doclrinalement, avec un protestant ou un libre-penseur. Je sais, et je crois, qu'il y a des motifs évidents de crédibilité. Mais j'en ignore beaucoup et mon esprit est trop borné pour se laisser toucher par plusieurs que je connais cependant, comme la preuve de Saint-Anselme. Je sens en moi un besoin, une soif de quelque chose que je ne trouve pas ici-bas. Ma conscience réclame une justice, et la justice dérisoire des hommes ne fait qu'aviver son impatience ; mon cœur réclame un amour sans limites et l'objet d'une adoration qui ne soit pas idolâtre ; mon esprit dégoûté (trop, peut-être) des extravagances et de la
bouffissure ridicule d'une raison ambitieuse et imparfaite se tourne avec confiance vers l'immense lumière pressentie. Je vais ainsi vers Dieu ; et je reconnais ce Dieu dans notre Christ dont les paroles vivifient les âmes, comme ses gestes guérissent et ressuscitent les corps. Et notre Christ enfin, je le retrouve dans F Eglise, et je ne le retrouve tout entier qu'en elle, car la doctrine incohérente, la sécheresse et l'anarchie du protestantisme me semblent les signes certains de son erreur, qui conduit les plus « libéraux » aux dernières apostasies. Voilà toutes les démarches de mon esprit ; et comme des contreforts soutiennent une cathédrale, toute mon expérience humaine et religieuse vient appuyer ma foi : expérience, personnelle, hélas ! du péché ; expérience aussi de la Rédemption, renouvelée à chaque confession ; expérience de l'Eucharistie, de la prière ; expériences dans la joie et dans la douleur... Expériences de mes regards, de mes lectures, de mes amitiés, de mes enthousiasmes et de mes déceptions... Où n'est pas le christianisme, la mort règne. Où il est, la vie resplendit...
Tout cela est, non pas certes original, mais bien personnel, individuel, difficilement communicable, et, de fait, je n'ai jamais converti personne et je serais bien embarrassé en face de ton docteur. Je ne pourrais, près de lui, que prier pour lui, et attendre, avec une grande confiance dans la bonté de Dieu, qui n'aura pas voulu le faire souffrir en vain. C'est ce que je fais de loin, heureux de m'unir à toi, et
assuré que tu sauras, que tu as su déjà dire et faire tout ce qu'il fallait.
Il ne me reste qu'un instant pour te remercier de l'accueil que tu as réservé à ma Théine de Géorgie. Tu finiras par savoir par cœur ses discours !... J'ai été un peu retardé ces temps-ci par diverses choses, et je n'en suis qu'à la page I 1 7 du roman. Mais cela ne va pas trop mal.
Ne t' alarme pas, en ce qui concerne la campagne de Marc. La fâcheuse polémique des investitures a tourné court, et tout s'annonce aussi bien que possible. Il nous est revenu de trois côtés différents : 1° que le parti unifié considère, dans ses pointages, le siège de Nectoux comme perdu, — 2° que l'^ction française regarde Marc comme élu, — 3° que cette opinion est partagée par la préfecture. Ce sont de bons sons de cloche. Marc est merveilleux d'entrain, de courage, de bonne humeur, d'activité et d éloquence. Pas de certitude du succès, évidemment, mais beaucoup de chances, plus de chances que jamais. Je te donne 1 impression générale, la mienne ne compte pas ; je me suis tellement trompé aux Batignolles ! Ainsi attendons avec calme, sans nous énerver, comme le fait Marc lui-même. L'attente sera si courte, maintenant !
Tu ne me parles pas de ta santé ; elle m'inquiète toujours. Je me demande si tu n'aurais pas dû prendre un grand repos de plusieurs mois afin d'en finir tout à fait, au lieu de traîner cette demiconvalescence qui te fatigue et se prolonge à cause
des fatigues de la classe. — Je suis bien content de te savoir satisfait de celle-ci et bienfaisant à tes élèves^ d'habitude ou d'occasion, comme ton jeune anglais.
J'ai vu Damelincourt ici, et le reverrai dans huit jours. Nous irons au Salon ensemble. Toujours très sympathique et très attachant ; mais qu'il est dur de percer l'indifférence du public ! Je voudrais le voir connu, apprécié...
Je serai bien heureux d'apprendre que la naissance attendue est venue enrichir et égayer votre foyer, sans justifier aucune appréhension, et que tu es pleinement rassuré et heureux. Ma sœur Marguerite a eu, il y a quatre mois, son cinquième enfant : c'est te dire que je crois aux naissances faciles et heureuses de mes neveux ou nièces de parenté ou d'élection.^. Ecris-moi bien vite quand ce petit chrétien sera né, parmi les Alléluia du temps pascal.
AU MÊME
5 mai 1914.
Tu attends des nouvelles de la campagne de
Marc. Je puis t'en donner d'excellentes. Tu sais déjà que Pic s'est désisté en faveur de Nectoux, mais assez mollement, et que le désistement pur et simple de Mayer peut, grâce à l'excellente lettre d'Adolphe Carnot, être interprété en notre faveur. Ce que tu ne sais peut-être pas, c'est que toutes les municipalités marchent à fond pour Marc...
Ces divers revirements sont dûs d'abord à la belle campagne de Marc avant le premier tour et ensuite à son habileté et à son activité depuis le 26 avril. // fait des visites matin et soir. La manière dont il a posé la question, dès le lendemain du scrutin, par ses afSches et ses journaux (9.500 voix républicaines contre 6.400 collectivistes) a produit une forte impression. 11 leur dit à tous : « Je vais être élu. Voulez-vous que ma victoire soit votre victoire ou votre défaite ? »
L'ignoble attitude des socialistes dans les réunions a dégoûté un grand nombre de radicaux qui le disent très haut. Il y a maintenant un grand mouvement dans toute la circonscription : dans les cafés, on ne parle que de l'élection, on se bat devant les panneaux. Marc fait des réunions publiques en pleine rue, si bien que les agents viennent gentiment disperser la foule, après lui avoir serré la main et promis le succès. Enfin, après deux ou trois jours d'mdécision, les choses semblent tourner absolument en faveur de Marc.
Est-ce à dire que le succès est certain ? Logiquement, on le croirait ! Mais nous avons fait tant de raisonnements fallacieux ! Je garde le souvenir et l'instinctive terreur de deux défaites. Ce serait trop beau !... Néanmoins, je retrouve une grande confiance quand je me cramponne à ces affirmations ou négations :
Nectoux ne peut gagner plus de 800 à 1.000 voix.
Marc doit en gagner de 2.200 à 2.500. Donc...
Mais cette attente est bien énervante. Je suis trop vieux pour goûter l'attrait sportif d'une belle angoisse. Je désire mais j'aimerais mieux posséder. Ajoute à cela que depuis la semaine qui a précédé le premier tour, les réunions sont très dures (même celles qu'on dit privées, car tous les électeurs d'une commune y étant invités, les socialistes viennent y faire du chahut).
Nos services d'ordre, de commissaires et de volontaires étant complètement désorganisés depuis plusieurs années, il a fallu improviser. Finalement (le Nègre étant malade et n'étant venu, en tout, qu'à une seule réunion) c'est moi qui ai dû lancer des convocations et organiser des équipes. Cela ne va guère à ma santé ni à mon humeur ; je fais de mon mieux avec un immense désir que tout soit fini, Marc étant élu, bien entendu ! Notre meilleure réunion a été celle de. dimanche à Malakoff. Marc a pu faire tout son discours, et les bandes socialistes, furieuses, ont été réduites à l'impuissante. Nectoux avait la figure d'un vaincu. Ce soir, Vanves ; jeudi, Clamart ; samedi, Issy-les-Moulineaux. On se bat un peu, pas trop.
Donne-moi de tes nouvelles. Je suis heureux de ce que tu me dis de Paule et de sa maman. Embrasse de ma part les deux petits qui m'ont fait un si gentil accueil.
Damelincourt m'a emmené au Salon, et avec notre conversation et son tableau, j'ai fait un article
qui lui a fait plaisir, je crois. Malheureusement je suis un âne bâté en fait de peinture et je ne connais personne.
Mes pauvres fictions sont bien bousculées par la réalité. Hélas ! le roman n'avance guère. Oh ! que je souhaite le retour à la sérénité ! Mais plus encore je souhaite le succès de Marc. 11 est en ce moment tel qu'aux meilleurs jours du Sillon y débordant de confiance, d'activité, d'éloquence, de santé et de belle humeur. C'est bien ainsi que les Français ont dû prendre Malakoff, la première fois...
L! Action Française et le douteux Rocafort dans V Univers combattent la candidature de Marc, ce qui stimule vivement le zèle de nos partisans radicaux.
Tu vois que je suis un nid de bonnes nouvelles. Mais méfie-toi de mon optimisme, sous lequel s'émeut et frissonne une incompréhensible frayeur de l'échec.
A JACQUES NANTEUIL
8 mai 1914.
Vous ne vous étonnerez pas trop et vous ne m'en voudrez pas, je l'espère, d'avoir encore tardé à vous répondre. Ces dernières semâmes ont été fort remplies, fort agitées et le sont encore. Il y a des réunions presque tous les soirs, et les socialistes s'y montrent généralement insupportables. Ce sont les ennemis nés de toute pensée et de toute discussion
libre. La lâcheté de leur chef encourageant ou tolérant leur obstruction stupide, on frémit en pensant à ce que serait la domination sur la France de ce parti de braillards sectaires et de fanatiques obtus. Leur seule idée claire, c'est que, quand on a pour soi la force du nombre ou des poings, tout est permis ; et que d'ailleurs il n'est pas permis d'être plus fort qu'eux. Ils n'ont aucune maîtrise d'euxmêmes, aucun respect et souvent aucune compréhension des idées. Et ils restent englués dans la boue saumâtre et nauséabonde de leur anticléricalisme. Le fameux : « La calotte, hou ! hou » reste leur suprême argument et leur chant préféré. Cela dispense d'avoir raison, cela dispense de tout. Ce sont de pauvres gens, qu'on a bien lâchement excités et trompés, et qu'il est difficile, — mais non pas impossible — de ramener à des idées plus saines et à des mœurs plus civilisées. En attendant, ils compliquent beaucoup notre tâche, quoique à vrai dire leur attitude dégoûte les gens paisibles, et détourne d'eux bien des radicaux.
Nous avons toujours bon espoir et sommes très satisfaits des résultats du premier tour. Vous avez vu que les deux radicaux ont été écrasés. Reste le socialiste. Mais, il y a quatre ans, il n'a gagné que 400 voix entre les deux tours, en dépit d'un désistement pur et simple du radical Saint- Martin qui avait 3 ou 4.000 voix. Cette année, nous admettons qu'il puisse en gagner de 600 à 1 .000, mais Marc Sangnier doit en gagner de 2.000 à
2.500. Voilà les raisons de notre confiance. Je n'y insiste pas. A quarante-huit heures du scrutin, tous les pronostics paraissent tellement vains. — J'ai reçu le premier numéro de la Nouvelle Journée qui m'a paru intéressant. Ils maintiennent un certain nombre d'idées et de points de vue essentiels, et qui nous sont chers, et dont les ^< nouvelles générations » font trop bon marché. L'article programme d'Archambault est très net en ce sens. Il y a un, et peut-être deux articles de Maurice Brillant qui sont des chefs-d'œuvre de rosserie ; c'est l'écueil des revues de jeunes : la médisance. Je doute que leur revue prenne une grande extension, mais au moins elle occupe une place, et interrompt une prescription.
A LEONARD CONSTANT
Dimanche 17 mai 1914.
Tu t'es peut-être étonné de mon silence depuis huit jours. Je ne voulais pas t écrire sous le coup d'impressions trop vives ; j'attendais aussi de pouvoir te donner, au lieu de commentaires et de récriminations sur la défaite, quelques indications sur Tavenir. Je me hâte de te dire que Marc, grandement aidé et stimulé par sa mère, a pris son échec avec une parfaite bonne grâce, une courageuse et joyeuse résignation, presque indifférente, où tu penses bien que le christianisme a sa part. Il nous a tous édifiés. Ce n'est vraiment pas
du tout un ambitieux, il est passionnément attaché à certaines idées et plus encore à une certaine conception de la vie. Ceci restant sauf, le reste lui est assez indifférent. Il a même tout de suite écarté son premier projet de « retour à la vie privée », comme peu chrétien d'abord, et aussi comme très mal adapté à son caractère.
Il lui faut agir, se donner et se répandre. Comment le fera-t-il ? Tu en sais, à cet égard, par la Démocratie à peu près aussi long que moi. Il ne veut pas se désintéresser de cette circonscription, et y prolongera son action ; ensuite le journal, réduit à un très petit format, et rédigé presque uniquement par lui et par Georges Hoog, lui fournira une suffisante besogne.
Rien de plus précis pour le moment, et aucun projet grandiose. On verra, d'ici à quelques mois, comment se dessinent les événements, si la R. P. revient sur l'eau, etc., etc., et on agira en conséquence. L'important est que Marc est très vaillant, pas découragé, décidé à travailler toujours et quand même.
Du côté de la circonscription, ma désillusion
est complète. J'ai des excuses à te faire pour ma lettre optimiste. Les tout derniers jours m'avaient semblé moins encourageants. M. M. que Marc croyait avoir conquis, faisait campagne publiquement pour Nectoux, on sentait un flottement parmi les radicaux d^Issy. La grande presse politique radicale (même la T^etite République, journal de Briand)
conspuait Carnot pour l'appui accordé à Marc. Enfin l'exaspération anticléricale devenait de la rage. Les dernières réunions (celle d'Issy, surtout, la veille du scrutin) offraient un spectacle hideux et quasi-démoniaque...
Le fait inquiétant, imprévu, un peu décourageant pour l'avenir, c est que, en face d'un candidat aussi catholique et aussi marquant que le nôtre, les électeurs radicaux n'ont pas fait la concentration anticollectiviste qu'ils avaient faite sur Valette, qu'ils auraient peut-être faite hier sur un « républicain modéré "> quelconque. Ils ont eu peur de « la calotte >^ et aussi ils ont eu peur de cet orateur. Plusieurs l'ont dit : ^^ Ah ! Valette... ce n'était qu'une voix de plus, tandis que Marc Sangnier...»
Voilà pourquoi je ne garde plus grand espoir au point de vue politique. Car si les circonscriptions dites ^-^ républicaines >^ ne nous accueillent pas, les modérés ou réactionnaires nous repoussent a priori. Nous sommes écrasés. Reste la part de Fimprévu, de la chance — ou de la Providence.
Reste surtout le merveilleux talent de Marc, les ressources extraordinaires de son tempérament, sa foi, son ardente générosité chrétienne, son don de séduction, son prestige. Rien de tout cela n'est à la merci des braillards de Vanves ou d'Issy.
Notre premier rêve de conquête de la
France, même réduit aux plus humbles proportions, ne doit plus être accepté que dans un sens symbolique. J'ai retrouvé seulement dans ces dernières
luttes un je ne sais quoi de dangereux et d'héroïque dont je me suis jadis enivré, et qui me grise encore par instants. De vieux rêves battaient des ailes dans mon cœur, comme des oiseaux blessés. N'importe ! je restais attaché à des souhaits et des résolutions nouvelles, que tu connais, et qui dès le lendemain m'ont tenu compagnie. Je reprends ma tâche patiente et humble de scribe obscur, et je l'aime. De la campagne, il me reste des souvenirs assez beaux à côté d'une déception ; — j'ai été quelques jours assez fatigué, presque souffrant ; ces meetings étaient épuisants pour ma chétive santé ; fatigue physique et tension nerveuse. Souvent ils auraient pu plus mal finir. Je m'en tire avec un coup de poing dans la figure, peu de chose. D'autres ont été plus éprouvés...
AU MÊME
Jeudi, 4 juin 1914.
Mon cher Léonard, je veux t'écrire chaque jour, et sans y renoncer je t envoie cette carte pour te dire que j'ai bien reçu l'admirable portrait de Damelincourt par lui-même, dont je suis encore plus content qu'à Pau, sans doute parce que je le vois mieux que sur le mur où il était si haut perché. Il y a là une extraordinaire maîtrise, une volonté et un orgueil magnifiques. C'est tout un programme de vie. Reçu hier une fort belle eau-forte dont je vais le remercier. — Comment vas-tu ? Dis-le moi. Je
suis sûr que tu te fatigues, et c'est très mai ! — Dans quelques jours je m'installerai à Sceaux. Je travaille de mon mieux ; il y a des heures pénibles de doute et d'impuissance. Hélas ! l'idéal, en .prenant corps, se diminue et s'abaisse, et chaque jour creuse les fossés entre ma vision première et ma médiocre réalisation. Cela me paraît souvent d'une pauvreté misérable, accablante ; la pensée qui devait éclairer tout l'ouvrage n'est plus qu'un lumignon fumeux. Le vêtement verbal est d'une indigence étriquée et tout cela se passe en dehors du monde sensible, que je ne sais ni peindre, ni voir. Pas une forme, pas une couleur. Enfin, je serais déçu si j'avais eu l'orgueil stupide de m 'attendre à autre chose qu'à une déception. J'espère tout de même qu'il restera quelque chose dans le creuset, quelques grains d'or dans leur gangue vile. En tout cas, comme Henri Martin le disait à Damelincourt, il faut vouloir. J'irai jusqu'au bout, je tâcherai de donner mon humble mesure. Je compte avoir fini dans quatre ou cinq semaines, mais il faudra tout reprendre, corriger et recopier.
AU MÊME
21 jum 19M.
T*ai-je dit que j'étais depuis quelques jours installé à Sceaux ? Voici ma nouvelle adresse : 2, rue des Coudraies, Sceaux (Seine). A roccasion,
tu serais bien aimable de la donner à Jacques. Je j resterai ici quelques mois, toujours assez fatigué à i cette époque de Tannée ^
Tu m'as envoyé deux parfaites copies de la Reine de Géorgie. Je suis honteux de penser que j ce manuscrit a donné tant de mal à ton aimable et 1 experte cousine. Veux- tu lui en exprimer toute ma | reconnaissance respectueuse ? Hélas ! Lavedan ; abordé par Renaudin à la sortie de F Institut s est ; dérobé : « Je ne suis pas un cabinet de lecture ». ] Hervieu me répondeait sans doute la même chose, ! m'écrit Renaudin, découragé, et il ajoute : « Y j a-t-il donc un syndicat de défense contre les jeunes ? » ■
(Ce serait très légitime, en somme...) [
A JEAN DES COGNETS
Sceaux, 23 juin 1914,
Je ne cours pas les routes à midi, mais seulement le soir vers six heures. Alors la chaleur est tombée, et Tangelus sonne le glas quotidien du soleil. Des odeurs d'herbe et de feuillage flottent sur les chemins où je me laisse glisser. Ce n'est pas bien fatigant, et puis, que veux-tu } mon pauvre Jean, je suis navré de te donner du souci ; il ne faut pas me gronder, mais si vraiment ma santé te préoccupe, cest pour moi la pire gronderie. Cependant, je ne suis pas déraisonnable, je t'assure, ni désireux de détruire le peu de force que j'ai et dont je sais trop bien
Tutilité quoi que je puisse entreprendre, même un roman. Mais pourquoi ne me reposerais- je pas ici, tout tranquillement dans mon petit logis ? Ma première carte rapide t*en donnait une idée fâcheuse, mais fausse. C'est que j'étais dans les ennuis de l'installation, et mon caractère distrait, paresseux, indécis a décuplé les difficultés d'un déménagement minuscule. Mais j'ai accroché à mes fenêtres, avec des épingles de nourrice, des rideaux à quinze sous le mètre, et tout a changé ! Mon parquet, reluit et mes casseroles brillent. Le restaurant du coin me monte chaque soir une excellente soupe et beaucoup de bonnes choses, pas chères, mais saines, abondantes et substantielles. Le matin, je me fais cuire un bouillon, je grignotte des biscottes, du pain, du chocolat, que sais-je ? Je dors la fenêtre ouverte, baigné d'air frais et pur. Je regarde, en t'écrivant, frissonner des feuillages, tout près de moi. Quand je m'accoude à ma fenêtre, je vois fuir à droite et à gauche des coteaux charmants où voltigent des fumées bleues. La gare est à trois cents pas de ma porte ; les trains s'offrent à moi toutes les demi-heures. A Paris, je n'ai qu'à traverser ce délicieux parc Montsouris pour retrouver mon fidèle petit Balasy qui fait sagement ma besogne. Encore une fois je t'assure que je serai très bien ici. Ma santé, en somme, n'est pas mauvaise ; elle devient même meilleure. Je suis sûr que ce séjour lui sera profitable. Il ne faut pas en demander davantage. On ne vit pas seulement de pain, ni même de grand air alpestre
ou marin. Je te jure que je ne cherche pas à me' démolir. Il ne faut pas t'inquiéter de moi. Je suis de ; ces gens dont on dit sans cesse qu'ils n'ont que lei souffle et qui vivent cent ans* Je suis bien content toutefois d'apprendre que tu m'enterreras, car tuj vivras cent ans aussi, tout juste, et tu as quelques ; semaines de moins que moi. \
Et puis, qu'elle est triste, cette pauvre vie, où j nos bonheurs eux-mêmes sont si menacés qu'ils | deviennent des souffrances ! Et les déceptions, ^ l'immense dégoût de soi-même, de l'ignoble mo/, , sordide compagnon avec qui il faut vivre, et qu'on a tôt fait de mépriser, mais de qui l'on ne peut ; toutefois se déprendre... Les deuils succèdent aux ; deuils, et l'oubli, qui prétend consoler les douleurs, j les aggrave en les déshonorant. Il sèche les larmes, ^ il n'en guérit pas la brûlure. Et toutes les peines] qui tombent en nous comme une pluie dans une ; vasque, et s'évaporent les unes après les autres, ■ laissent au fond de notre âme un sel amer qui la ronge. ■
A SA SŒUR MADELEINE
Sceaux, 15 juillet 1914.
Ma chère petite Madeleine, je te remercie de ta pensée, de tes bonnes et tendres prières. Que nos anniversaires nous resserrent encore, et soient tous l'anniversaire de notre Maman bien-aimée. Son image, dans ma chambre à coucher, veille sur ma
nuit et mon réveil, me sourit de son sourire si bon et si triste. Elle se serait fait une fête de venir ici, pauvre Maman ; surtout je me serais fait une fête de l'y recevoir... Comme c'est dur qu'elle soit partie ; il me semble que nous allions seulement commencer à jouir d'elle, et elle à jouir de nous...
Oui, venez ici... vendredi par exemple ? Vous avez un train au Luxembourg à 2 heures et demie (peut-être 2 h. 29). Je vous attendrai à la gare de Sceaux (pas Sceaux- Robinson). Apportez du fil et des aiguilles si vous voulez ; mais apportez-vous surtout vous-mêmes. Je vous donnerai du tilleul et des petits gâteaux.
A vendredi, n'est-ce pas ? Je t'embrasse bien tendrement.
Je n'ose vous inviter à déjeuner à cause de la pénurie de mes couverts et de ma cuisine, et surtout pour ne pas priver Papa de vous. Mais René ne viendra-t-il pas me dire bonjour ? Parle-lui en. Tu me diras vendredi ce qu'il aura décidé. 11 n'a qu'à venir déjeuner un de ces jours.
A LÉONARD CONSTANT
17 juillet 1914.
Il est midi ; j'achève ce travail du matin auquel je m'astreins depuis que je suis en vacances ; mais cette fois j'ai posé ma plume avec une joie singulière, car je viens d'écrire le mot fin au bas de la 325®
page de mon roman. Et tout de suite je reprends! cette plume pour te dire cette nouvelle qui te fera ^ plaisir, je le crois. 11 n'y a pas tout à fait cinq moisj que je te disais, dans une promenade aux environs j de Pau, ma résolution et mes espoirs ; tu m'encoura- \ geais avec ta confiance et ton optimisme fraternels... ! Et maintenant voici qu'après bien des jours de | travail assez rude, de défaillance aussi et de décou- ; ragement, je suis tout de même parvenu au bout de j ma tâche, manquée peut-être, mais au moins maté- \ riellement achevée, et qui ne sera pas tout à faitj vaine, puisqu'elle m'aura appris à vouloir avec, persévérance. — Sauf pendant quelques mauvaises périodes (surtout la période électorale, qui futj très pénible), j'ai vécu en compagnie de moni rêve, dans l'amitié et l'intimité des idées. Si cetteœuvre sans doute fragile et médiocre ne fait de| bien à personne, elle m'en aura fait à moi-même. Je ■■ crois aussi que tu la liras avec un peu d'intérêt, toi 1 dont la charité aiguisée et si intelligente sait décou- \ vrir miraculeusement les intentions sous le fatras; obscur ou prétentieux des mots, et qui cherche i infatigablement, surtout s'il s'agit d'un ami, « l'âme: de vérité » qui se cache dans les choses mauvaises, j à plus forte raison dans les choses qui sont seule- ; ment, je l'espère, maladroites. Aussi je ne résiste i pas à une tentation qui n'est pas bien raisonnable : celle i de t'envoyer dès maintenant mon brouillon, sansj attendre la longue révision et l'ennuyeux recopiage, i Il me tarde de savoir ton jugement, d'être éclairé j
par tes conseils et tes critiques, pendant que l'argile est encore fraîche et que je puis modeler ma statue. Il faut seulement que tu me dises si tu restes à Saint- Léonard et si cette simple adresse est suffisante. Songe que je n*ai absolument que ce seul texte et vraiment ce me serait une vraie peine, qu'il fut égaré. Quelle lourde besogne à recommencer ! Je crois que je n'en aurais pas le courage. Ecris-moi donc cela. D'ailleurs, ce retard de quelques jours serait de toute façon obligatoire ; des Cognets part la semaine prochaine pour la Bretagne, et je vais lui donner ce brouillon bien vite pour qu'il le lise avant son départ, qu'il n'ait pas à l'emporter là-bas. Je pense pouvoir te faire mon envoi jeudi ou vendredi prochain, peut-être un peu avant. Je te demanderai seulement de ne pas le garder trop longtemps parce que je voudrais être édité cet hiver, et il me reste un très long travail de correction qui
m'occupera cet été
Je trouve très justes tes réflexions sur les T)eux Républiques ; je pense même glaner derrière toi quelques épis. La Démocratie a publié une protestation vraiment idiote d'un inconnu ; cela ne mérite pas attention. Je m'eilraie seulement de ta hardiesse. Sais-tu que tu es professeur de l'Université ? Et tu annonces qu'il faut « révolutionner » le régime ? Ton préfet ou ton proviseur ne diront-ils rien } Dès lors qu'on révolutionne, cju'on renverse du pied leur marmite, peu leur importe qu'on soit républicain ou royaliste. On sort du ^^ loyalisme »
constitutionnel, on est un traître... Sois prudent» je t'en prie. Ce serait si navrant d'être entravé dans ta belle et religieuse tâche par les persécutions officielles !...
AU MÊME
23 juillet 1914.
Je t'envoie aujourd'hui ce roman, et je te demande de me dire ce que tu en penses, mais avec une sincérité entière. Ne me ménage pas les critiques et indique-moi nettement les corrections que tu jugeras utile. Tu sais qu'on est toujours déçu quand quand on a terminé un ouvrage, et en général quand on a réalisé une pensée à laquelle on tenait un peu. Maintenant ces 300 pages me paraissent bien faibles, incohérentes, et surtout impuissantes à mettre en valeur l'idée qu'elles devaient servir. Je vois des défauts énormes, des lacunes et de la médiocrité. Je vois aussi quelques corrections que je ferai en recopiant. Mais le livre est fait et ne changera plus guère...
Je t'avais dit que je le ferais éditer tout de suite sans le présenter aux revues. Tout le monde m'en blâme, et m'assure que c'est aller à un échec complet. Je me résigne donc, et vais commencer l'insupportable corvée en allant d'abord à la Revue Hebdomadaire où j'ai une entrée. Elle refusera, et de refus en refus je perdrai deux ou trois ans. Mais il paraît que c'est indispensable. Je tâcherai d'oublier
ce premier bouquin et cette énervante attente en faisant autre chose. Mais quoi ? Je ne sais pas encore.
Je t'envoie une lettre d'Archambault. Je lui avais écrit pour protester contre l'article d'Ernst, auquel j*ai fait d'ailleurs allusion dans la Démocratie d'aujourd'hui. En définitive je lui laisse mon nom et lui enverrai un article. Mais j'espère qu'ils mettront une sourdine au radicalisme de Ernst.
Je ne trouve pas de titre qui me satisfasse. Peut-être XJie d'un Heureux ? Qu'en dis-tu ? Voudrais- tu m'indiquer plusieurs titres possibles.
A JEAN DES COGNETS
Sceaux, mardi 28 juillet 1914-
Mon cher Jean, je me hâte de répondre à ta lettre parce que si le Dieu des armées, comme tu dis, hâte tant soit peu les événements, nous n'aurons plus guère le temps de nous écrire. Ici 1 alerte a été vive samedi et dimanche malin. Puis des dépêches rassurantes avaient ramené l'optimisme. Mais ce matin mardi, tout semblait presque perdu ; je suis allé aux nouvelles à Paris ; vu mon père, très pessimiste ; je suis parti à 4 heures, alors que la T^atrie annonçait que l'Allemagne, sous la pression de 1 Italie, acceptait la proposition Edward Grey. Donc, lueur d'espoir. J en suis là. Je pense que nous serons fixés bientôt.
Si la guerre est déclarée, je rejoins le 169^, le
deuxième jour de la mobilisation à Montargis et je te dis au revoir dès maintenant, parce que la poste ne fonctionnera plus sans doute, pendant quelques jours au moins.
Mais toi
D'ailleurs je crois encore qu'ils reculeront devant l'immensité du désastre. Tant qu'on ne se sera pas battu à la frontière de l'Est, il y a de l'espoir, beaucoup d'espoir. Mais à quoi bon risquer des pronostics ? Quand tu recevras ma lettre, les événements auront marché, et tu en sauras bien plus long que je n'en sais maintenant
Sur ce, je vais me coucher et je te dis bonsoir. Demain matin, en allant mettre ma lettre à la poste, j'achèterai les journaux, et qui sait ce que j'y lirai ? Mais, après tout, i! y a une Providence qui veille sur les empires et sur les âmes ; comme il est bon de s en remettre à elle, de s'endormir dans ses bras ! Demandons-lui de ne pas abandonner cette France ingrate qui a tant reçu d'elle et qui la méconnaît. Demandons-lui aussi de veiller sur chacun de nous. Je lui recommande de tout mon cœur toi et tous les tiens et tout ce que tu aimes ; et je te redis ma profonde affection.
A JACQUES NANTEUIL
29 juillet 1914.
Mon cher ami, je vous remercie de votre lettre. Pourquoi vous qualifiez-vous de « militant de la
onzième heure ? ». Vous êtes au contraire de la toute première, et bien peu, je vous assure, s'attachent à la Démocratie avec autant de fidélité que vous le faites vous-même. Il me semble que vous analysez à merveille ce qu'elle est encore. Oui elle est encore utile et bienfaisante ; elle ne fait pas tout le bien que nous avions rêvé, mais elle existe, unique dans son genre, et ne ferait-elle qu'exister, c'est énorme encore.
3 J Juillet. Je reprends ma lettre interrompue, et de quoi vous parler sinon de la guerre ? Elle obsède tout le monde. A Pans, les nouvelles se succèdent, d'heure en heure phis alarmantes. Mon frère, dragon à Angers, a été rappelé par télégramme ; un autre de mes frères, sergent à St-Mihiel, nous écrit qu'ils sont prêts à partir sur l'heure, et attendent à chaque instant le signal de la grande mêlée. On annonçait aujourd'hui la ijiobilisation de quatre classes ; — démentie ce soir, mais ce sera vrai demain.
Si je ne regarde que la France, je serais tenté de dire : « Tant mieux ! » car jamais occasion plus propice ne nous aura été offerte. Ce n'est pas la guerre qu'avait préparée l'Allemagne ; elle sera prise dans l'étau...
Mais à quoi bon risqua des pronostics ? J'en sens la vanité et je me tais. Laisons parler Dieu... Spiritus flat... Quel vent de tempête !...
Pardonnez-moi de ne pas vous répondre plus longuement. Je suis assez occupé de quelques précautions à prendre et de quelques achats
personnels pour lesquels il est prudent de ne pas attendre le dernier moment. Et puis, devant Timmensité du péril, des espérances et des angoisses, j'éprouve je ne sais quel besoin de silence, de muette prière.
Si la guerre éclate, je ne vous écrirai plus avant longtemps ; je vais à Montargis, et de là où ? Je ne sais, et n'importe, pourvu que ce soit quelque part où Ton se batte.
Je vous envoie mon fidèle et affectueux souvenir.
A LEONARD CONSTANT
30 juillet 1914.
Mon cher Léonard, les nouvelles deviennent si alarmantes que la mobilisation apparaît de plus en plus comme possible, presque probable, peut-être imminente. Veux -tu jusqu'à l'apaisement du conflit garder mon manuscrit ? J'ai peur qu'il ne s'égare ; la poste et les chemins de fer risquent de fonctionner peu régulièrement.
Serait-ce donc la grande échéance } Dieu le sait. Je ne veux rien prévoir ni souhaiter, je me confie à lui. Il me semble pourtant que jamais la situation n'aurait été plus favorable pour nous, l'Allemagne occupée à l'Est, la Russie commençant avec plusieurs jours d'avance sa longue mobilisation, la Serbie retenant l'Autriche, et l'Italie plus indépendante que jamais du sort de ses alliés.
Mais quelle hécatombe ! Nous serons cinq à partir, six avec mon beau-frère, dont deux dans l'active. Toi, pas d'imprudence. Tu es malade, très affaibli, tu n'as qu'à ne pas bouger. Pense à tes gosses ! Adieu, je t'embrasse.
CARNET DE ROUTE
2 août 1914.
...Mon Dieu, je baise votre main divine, même quand elle s'appesantit sur vos enfants. Soyez béni, Vous qui avez souffert pour leur apprendre à souffrir. Soyez béni. Vous qui avez entremêlé nos peines de joies si douces et si profondes, qu'il nous semble, en les ressentant, connaître quelque chose de votre Paradis.
Mon Dieu, je vous aime, mais c'est qu'on m'a appris à vous aimer...
O mon Dieu, soyez béni pour le présent, pour le passé et pour l'avenir ; soyez béni pour les bonheurs et pour les peines. Je ne sais vers quel destin je vais, mais si je le veux, je vais toujours vers Vous. Vous êtes au bout de tous les chemins, et ceux qui Vous ont aimé sont assurés de se retrouver en Vous.
Sur la route, je revois en passant les affiches de la mobilisation. Comme nous vivons vite depuis quelques jours ! Elles me paraissent déjà anciennes, très anciennes ; elles sont du temps d'avant la gierre. Une autre ère s'est ouverte.
Même au moment du sacrifice, je ne puis pas en vouloir à la France. Je suis fier d'être son fils. J'ai entendu quelques commentaires décourageants de cette grande et juste guerre... Mais j'ai vu aussi que mes sentiments étaient partagés, et par d'autres qui souffrent comme moi, pourtant. Et cela m'a été bon...
Je suis d'ailleurs persuadé, absolument persuadé que je ne courrai aucun risque. Cela m'humilie un peu. Il eût été équitable qu'un patriote à qui on a souvent reproché son patriotisme exalté, s'exposât plus qu'un autre. Et ce sera le contraire ! Mais j'accepterai cette humiliation, je prendrai le devoir tel qu'il s'offrira — probablement monotone, sans danger comme sans gloire.
Ayons confiance. Je crois que tout ira bien ; il faut que tout aille bien partout.
Adieu, le temps « d'avant la guerre ».
Au revoir, ma petite chambre de Sceaux ; je t'ai aimée, ma pauvre cellule...
Au revoir, au revoir, au revoir...
3 août
A tout hasard, je note ici que je m'en vais l'âme navrée, mais j'espère jusqu'au bout courageuse^ enfermant au plus profond de mon cœur les grands sentiments qui me soutiennent et me font vivre, et qui me sont ici-bas plus précieux que tout.
J'emporte ma petite Imitation et mon Evangile^ et je pense aux Béatitudes :
« Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, car le royaume des cieux est à eux. »
Et je crois, de toute mon âme, que notre France et nous, nous souffrons persécution pour la justice.
Et :
« Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. »
A SA SŒUR MADELEINE
Monfargis. mardi 3 août 1914.
En hâte :
Fait bon voyage, un peu fatigant ; provisoirement cantonné à Montargis. Retrouvé beaucoup de camarades. En général, bonne impression, voudrais bien savoir quelque chose des autres. Se bat-on 7 Où 7 Avec succès ? Nous ne savons rien.
Je vous embrasse bien tendrement, mes courageuses petites sœurs, et papa et Max.
CARNET DE ROUTE
4 août
Impression émouvante ; quelque chose de grandiose, d'héroïque et de navrant. Dès qu*on se tait, on est accablé de tristesse.
5 août
Il me semble être plongé dans les ténèbres, hors de la civilisation. Je ne sais rien de mes inquiétudes les plus chères.
7 août
Je n'essaie pas de percer le mystère de Tave-
nir, ayant expérimenté que, dans la vie militaire, les prédictions sont vaines. Impossible de prévoir ; il faut se résigner à vivre au jour le jour. Peut-être est-ce ainsi d'ailleurs qu'il faut vivre toujours.
Par moments, cependant, la fatigue est telle
que toute l'énergie doit être tendue vers la résistance, et alors la pensée s'engourdit, s'annihile, jamais jusqu'à l'oubli ; et se souvenir, c'est souffrir, mais d'une souffrance préférable à toute autre joie.
8 août
[Eglise de Gemonville] Silence, solitude,
recueillement, union des âmes plus sensible là que nulle part ailleurs, puissance souveraine des pensées spirituelles qui ne chassent pas la peine, mais qui la transfigurent. Douceur amère de s'attacher à la Croix immuable qui voit passer nos joies et nos chagrins et donne un sens à tout.
10 août
A tout prix et malgré tous, se maintenir dans cette atmosphère spirituelle, s'isoler comme dans une église, prier, pleurer intérieurement, pendant
qu'au dehors se succèdent les rafales ou le morne ennui de la vie quotidienne.
Oh ! du silence ! du silence ! c'est tout ce qui convient à ceux qui souffrent. •
A SON PERE
Toul. lundi 10 août 1914.
Mon cher papa, je n'ai encore rien reçu de la rue de Condé et je crains que vous ne soyez aussi sans nouvelles de moi. Mon régiment est le 369^ d'Infanterie, et je suis sergent à la 21^ compagnie.
Nous avons quitté Montargis pour venir de ce côté-ci, d'abord en chemin de fer (27 heures de trajet), puis en 3 étapes à Toul, où nous sommes arrivés hier dimanche et où nous allons sans doute passer quelques jours. Nous sommes d'ailleurs assez loin de l'ennemi, puisque les nôtres ont franchi la frontière. J ai appris ici beaucoup de bonnes nouvelles de la guerre, mais je voudrais bien savoir quelque chose de Jacques, Pierre, René, Charles, Albert. Ne vous inquiétez pas de moi, je vais bien, quoique assez fatigué au début, mais je m'y fais. Et puis, ici nous nous reposons. Je suis content de ma compagnie. Mon capitaine est très intelligent, très énergique et déjà très aimé. Ce matin est arrivé un petit sous-lieutenant sortant de Saint-Cyr(ilaencore sa tunique de Saint-Cyrien) et assez gentil. L'esprit
général est excellent, beaucoup de confiance, de bonne volonté, et même de discipline. Je crois que ce régiment de pure réserve (à part quelques officiers et sous- officiers), fera une bonne troupe ; mais nous battrons-nous ? Je le souhaite, mais je n'en sais rien ; et à Paris, tout est-il bien calme ? Et vous, cher petit papa, ne travaillez-vous pas trop ? — Je vous embrasse de tout mon cœur, et les petites et Max.
A SA SŒUR MADELEINE
Toul, mardi il août 1914.
Ma chère petite Madeleine, figure- toi que ta lettre si affectueuse et si triste de mardi dernier, m'a été apportée par Belin, sergent dans une compagnie voisine de la mienne. 11 s'est trouvé là par hasard au moment où on désespérait de trouver son destinataire, car tu avais oublié d'indiquer le n° de la compagnie, ce qui est essentiel : 2 1 *" C'^, je suis pourtant sûr de l'avoir donné. De plus le n° de mon régiment n'est plus 169, mais 369. D'ailleurs, voici l'adresse correcte :
Sergent du Roure (pas Desroys)
369* d'Infanterie, 2P Compagnie, 3^ Section
Faire suivre Dépôt de Montargis
Comme je l'ai écrit à papa, je suis à Toul, mais, attaché à la défense de cette place, et il est de plus en plus probable que mon régiment n'aura pas à combattre. C'est presque ici la vie du temps de
paix ; seulement nous entendons, de très loin, tonner les forts de la frontière. Je retrouve chaque jour des figures de connaissance.
Je vais bien, très bien même, après les fatigues assez dures du début. Cette vie est rude, mais saine. Il ne faut donc pas s'inquiéter de moi ; je ne suis pas intéressant, et ne le serai pas jusqu à la fin de la campagne (ni peut-être après). Mais je m inquiète des autres, de qui je ne sais absolument rien. Où sont Pierre et Jacques ? 11 y a pénurie de nouvelles officielles. Aucune indication sur les n''' des corps d'armée et régiments, etc., ce qui fait que je suis à leur égard dans la nuit absolue.
Donnez-moi des nouvelles de chacun en détail, et aussi de Paris. Est-ce bien calme ? Max et Marthe sont-ils aux Andelys }
Je suis content d'avoir fait la connaissance de Belin qui m est très sympathique ; il m'a paru triste, renfermé, mais très vaillant et désireux de marcher.
Au revoir, ma petite Madeleine ; je sais comme tu es malheureuse ces temps-ci, toi qui ressens si vivement toutes choses et j'ai peur que ta santé ne soit atteinte. Ne te fatigue pas trop. Tu es bien faible pour soigner»les malades dans les ambulances.
Je ne vous dis rien de nos premiers succès en Alsace ; tu devines ce que j'en pense. Enfin, est-ce la Revanche ? Mais c'est à peine commencé.
Je vous embrasse tous, et chacun, et toi et papa tout particulièrement et tendrement.
Nous avons cantonné trois fois dans des
fermes, mais depuis dimanche nous habitons une caserne, nous avons presque des lits. Nous mangeons bien.
CARNET DE ROUTE
1 1 août
Je ne suis pas en tout ceci un personnage intéressant. Je ne cours aucun risque, ni de blessure, ni de maladie...
14 août
Ma pensée se tend vers là-bas, où sont ceux ] que j'aime et qui souffrent. Et je ne puis rien pour ; eux que les aimer et prier. Et peut-être souffrir un ï
peu pour qu'ils souffrent moins. •
1 7 août '
J'avais trop présumé de mes forces au début de 1 cette guerre, et la dureté de l'épreuve me trouve faible et lâche. En l'absence de tout risque, je sens mieux le fardeau écrasant.
Lu quelques chapitres de Y Imitation, médité cet enseignement de sagesse et de paix, si attirant et si difficile à suivre. Mon Dieu, aidez-moi... Mon âme veut tout ce que vous voulez. Fiat ! Mais ma pauvre nature est bien misérable et se plaint.
18 août
Je prie Dieu qu'il fasse pour d'autres du repos avec ma fatigue et du sommeil avec mon insomnie, 'car ma section est de garde dans une grande ferme et ne pourra guère dormir cette nuit.
19 août
Dans la vie en campagne, les préoccupations physiques, manger, dormir, marcher, tiennent une place écœurante. La vie ici devient plus dure, mais plus intéressante parce que la frontière est plus proche.
20 août
Il faut partir et cette fois aller franchement de Favant. Sortons-nous donc de la mission prudhommesque de la défense d'une place non attaquée qui nous était assignée jusqu'ici ?... L approche (encore bien incertaine et bien lointaine) du danger est un bienfaisant contrepoids aux angoisses de mon cœur. Je ne puis m'empécher de l'accueillir avec joie.