‹ Lettres historiques et édifiantesChapitre 13 sur 30 · A UNE NOVICE · texte numérisé non relu

A UNE NOVICE

Janvier 1602.

Tant que vous ne vous écouterez point vous-même, et que vous ne suivrez que Tobéissance sans raisonner, la paix de Dieu sera avec vous. Pour être dans cette bienheureuse paix que le monde ne peut donner ni ôter, il n'y a qu'à ne regarder point derrière soi, et s'étendre toujours vers les choses qui sont devant nous, dit saint Paul. Se taire, obéir, souffrir, ne faire point souffrir les autres, aimer Dieu d'un cœur plein et tout ce qu'il veut que nous aimions, supporter l'imperfection en autrui et point en soi, ne se flatter ni ne se décourager, ne compter que sur la croix, et ne laisser jamais respirer l'amourpropre sous aucun prétexte de consolation innocente, voilà le royaume de Dieu qui commence icibas; vous n'aurez de bonheur qu'en vous livrant à Dieu sans réserve, et en portant le joug de la religion avec un courage simple qui vous le rendra doux et léger.

* Lettres édifiâmes, t. H, 1. 86. .

A MADAME DE RADOUAY (1692). 189

ii5«. — A MADAME DE RADOUAY,

Ce lundi, 7 janvier 1692. ■

Je loue Dieu de tout mon cœur des dispositions dont vous voulez bien me rendre compte , et je le prie qu elles soient effectives. Notre esprit nous trompe souvent -, il nous fait voir ce que nous devrions penser, et nous prenons quelquefois nos pensées pour de fortes résolutions, mais nous en devons juger par les effets. On m'a écrit une fois que j'a- Yois une sensibilité qui avoit besoin d'un rude mors; je crois qu'on peut vous appliquer ce discours, et que vous aurez beaucoup à travailler pour éteindre ce qu'il y a de trop dans votre vivacité. Tout viendra si vous le demandez à Dieu et si vous travaillez fidèlement. Je suis fort aise de ce que vous trouvez ce qu'il vous faut dans F un de ces messieurs de Saint -Lazare*, vous Taurez à point nommé, et il pourra vous connoître parfaitement en vous confessant toujours. Mais M. Tiberge vous sera utile et nécessaire pour les avis généraux et pour le détail de vos charges, qu'il entend mieux que personne. Vous seriez bien injuste si vous n'aviez pour lui toute votre vie une grande reconnoissance *, il aime SaintOyr autant que moi, et il se tue pour nous servir *, il est trop bon et simple pour vous autres , et on a été blessé contre lui par des endroits qui dévoient obliger. Dieu veuille réformer tout ce qu'il y a en vous de défectueux et vous donner l'humilité, la simplicité , et cette bonne foi dont j'importune tout

^ Lettres pieuses, p. 1612. — lettres édifiantes, t, HIJ. 86.

190 LETTM» HISTORIQUES ET ÉDIFUNTES.

le monde -, Dieu veuille vous faire partager vos journées entre les soins de votre classe et les observances du chœur *, Dieu veuille que vous ne preniez de relâchement que dans les récréations, ou dans l'obéissance à vos supérieurs quand ils veulent vous en procurer; Dieu veuille vous donner une piété solide, qui vous fasse comprendre qu'elle consiste à la fidélité à ses vœux et à sa règle ; qu'un sentiment d'humilité est plus agréable à Dieu que de porter la haire; qu'un retranchement de réponses sèches^ hautaines , fières et rudes vaut mieux que tous les jeûnes et n'altérera point votre santé ; ÊKeu veuille vous bénir et employer pour sa gloire les talents qu'il vous a donnés, qui ne serviront qu'autant que vous ne les compterez pas et que vous soumettrez vos lumières à celles des autres.

16 jftntior 1692*

Le Roi reçoit toujours avec plaisir ce que je lui dis de votre part, et m'ordonne de vous en remercier. Je ne manquerai pas de donner votre lettre à M"® de Blois'; elle a la rougeole et la fièvre continue. Dieu fera ce qui lui plaira; nous sommes bien entre ses mains : heureux sont ceux qui s'y

> Letires édifiantes, t. H, 1. 88. *- Lettres agréables, p. 980.

' FlUe du roi et de M"^* de MoDlespan, née en 1677, et qui allait épouser le due de Chartres^ neveu de Louis XIV. Le mariage fut réglé le 9 janvier et se fit le 18 février. Voir les curieux détails donnée par Saint-Simon, 1. 1, cb. ui.

A M ABAMC DE BRINON {1 693). 191

abandorment. Si M""® la duchesse de Chartres alloit uo jour à Maubuisson de son chef, ce seroit une occasion naturelle et bien commode de vous aller embrasser et de voir votre sainte abbesse * : j'aime fort les saints, comme vous savez.

Quant i l'affaire de M"* de Brunswick •, je ne sais ce qu'elle étoit d'abord *, mais je sais qu'elle a été très-mal conduite , et que MM. de Bouillon ne sont pas nommés dans les informations que le Roi s'est fait lire ; il paroit que c'est un démêlé de valets ] je crois que tout cela n'aboutira pas à grand'chose.

M"** de Montchevreuil est convalescente *, j'ai dîné aujourd'hui au chevet de son lit. Il serbit i désirer qu'elle se conservât davantage et allât un peu moins à réglise ; elle va quitter M^^ de Blois.

M veut une dignité*, vous savez qu'en ce

pays*là elles vont avant la vertu. Le monde est bien méchant : Dieu veuille nous en détacher de plus en plus. Comptez , madame , que je reçois toutes vos lettres, que je les lis soigneusement, et que je vou* drois y pouvoir toujours répondre.

^ Nous avons déjà dit qu^elle était fille de l'électear palatin Frédéric V, qui fut élu roi de Bohême, au commencement de la guerre de trente ans. La nouvelle duchesse de Chartres allait devenir sa parente, Madame, duchesse d'Orléans, étant fille du fils aîné de Frédéric Y.

* Voir sur cette princesse la note 2 de la page 1 1 . Quant à son affaire, elle est racontée par Saint-Simon (t. I, p. 66), et consiste uniquement dans une insulte faite le 6 janvier parles gens de la maison de Bouillon aux gens de la duchesse de Hanovre. « L'exécution fitt complète, les gens de la dernière battus à outrance, les harnols de ses chevaux coupés, son carrosse fort maltraité. L'Allemande fit les hauts cris, se plaignit au roi, qpï ne voulut pas s'en mêler, etc.»

ii7«. — A MADAME LA PRÉSIDENTE DE NICOLAI.

A Versailles, ce 20 février 1692.

Trouvez bon , madame , que je vous présente par ce billet M"* de Fortin, puisque je ne sauroisle faire autrement , et que je vous rende mille grâces des bontés que vous avez pour elle •, vous ne pourriez, madame, les mieux placer. Cest la plus sage , la plus douce et la meilleure fille du monde, et j'espère que Dieu lui fera la grâce de demeurer dans la sainte maison où vous voulez lui faire Thonneur de la mener. Elle porte les cinq cents livres que vous avez eu la bonté de lui donner, afin de ne leur être pas à charge ^ et quoique sa place doive être gratis par le droit du Roi, je compte, madame, de donner mille livres pour elle le lendemain de sa profession. Je sais qu'on n'est pas riche à Yères, et l'amitié que nous avons pour M"^ de Fortin nous oblige à faire quelque chose d'extraordinaire pour elle-, c'est à vous, madame , qui en êtes la mère par votre charité, à prendre les précautions que vous Jugerez nécessaires pour que les cinq cents livres ne soient pas perdues si elle avoit le malheur de sortir. M"*® la duchesse d'Uzès et M°® de Barbesieux la recommanderont à madame Tabbesse, et tout cela, madame, joint à votre protection , la fera considérer. Je suis très-aisé de cette occasion pour vous assurer, madame, que je suis, avec beaucoup d'estime, votre, etc.

' Lettres édifiantes, t. UI, I. 191.

<t Au commencement de Tannée 16^^ on songea à déterminer la Maisonfort à faire ses yœux simples. On tint à Saint- Gyr une assemblée le 2 février^ et, malgré les répugnances qu'elle ne cessoit de marquer^ il fut résolu qu'elle les feroit incessamment. ^M*"' de Maintenon lui en témoigna sa joie par la lettre suivante * » :

Je ne puis vous dire^ madame, la joie que je sens de voir qu'on vous détermine à demeurer à Saint- Cyr^ je ne saurois attendre jusqu'à mardi à vous la témoigner. Soyez donc en paix. J'ai senti la peine que je vous ai vue depuis quelques jours. Donnezvous à Dieu et à nous de bonne grâce, et avec un grand courage, pour travailler ensemble à votre sanctification et à celle des autres. Que vous êtes heureuse de pouvoir vous offrir et vous donner effectivement dans ce temps de l'offrande que la sainte Vierge fait ! J'ai bien de la peine à ne pas vous envier de voler si haut, pendant que nous nous traînons au service de Dieu , et que nous croyons faire beaucoup quand nous ne tombons pas dans les précipices que nous voyons partout. Bonsoir, ma très-chère^ vous allez devenir ma fille *, car je deviens tous les jours de plus en plus votre mère.

^ Relation du quiétistney par l'abbé Phélipeaux, p. 50. —Voir les notes de la p. 136 et suiv.

104 LETTHES HIST0ATQ0E8 ET ÉmPIANTES.

Page 1