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FRAGMENTS DE LETTRES A MADAME DE

LA MAISONFORT «

Février et mars 1602.

( Nous •lions, eomnM préeédf mment, iosértr le réeit de l'abM PUtipeeax et le lettre qae La Beaomelle a oomposée avec ce récit.)

RÉCIT DE l'abbé PHÉLtPEAUX.

« Gomme M""* de Maintenon regardoit la Maisonfort comme une pierre fondamentale de Saint-Gyr^ qui devoit un jour soutenir ce grand bâtiment par sa régularité et par ses exemples, elle travailloit sans relâche à la perfectionner et à corriger ses défauts avec une tendresse et une sagesse qu'on ne peut assez louer : tantAt elle la reprenoit de ce qu'elle étoit trop vive^ tantôt de ce qu'elle parloit trop. La Maisonfort^ pleine des maximes de Tabbé de Fénelon, ne pouvoit se contenir^ ni déguiser ses sentiments; elle dit un jour publiquement qu'il ne falloit se gêner en rien^ qu'il falloit s'oublier et ne jamais faire de retour sur soi-même. Ces discours jetèrent le trouble dans l'esprit de plusieurs filles, et M"^* de Maintenon, en étant avertie, lui écrivit la lettre suivante, le 6 février 169â :

<( Vous savez mieux que moi, madame, que chaque chose a son temps. Un peu d'expérience dans ces matières me révoltoit contre M. l'abbé de Fénelon quand il ne vouloit pas que ses écrits fussent monstres ^ cependant il avoit raison. Tout le monde n'a pas l'esprit droit ni solide. On prêche la liberté des enfants de Dieu à des personnes qui ne sont pas encore ses enfants, et qui se servent de cette liberté pour ne s'assujettir à rien. Il faut commencer par s'assujettir, etc. »

« L'abbé de Fénelon pressa vivement, pendant les mois

^ Relation du quiétisme, p. 50 et saiv. — Voir les notes de la p. 136etsuiy.

A lUDAME DE LA MAISONFORT (l§9a). 105

de janvier et de féinrier de la même année^ la Maisonfort de se consacrer à Dieu dans la maison de Saint-Gyr et d'embrasser avec soumission la vocation qu'on lui avoit marquée : a Voyez, lui dit-il dans une lettre du 28 janvier^ si TOUS voulez vous délier de Dieu et lui marquer des bornes : il n'en veut point souffrir avec les âmes qu'il a prévenues de certaines grâces; c'est en se livrant à son esprit que vous trouverez la paix et la liberté. )>

a La Maisonfort souhaita que l'abbé de Fénelon fit la cérémonie de sa profession. M. de Chartres y consentit... Elle fit en effet profession entre ses mains le 1<" mars 1692... Quelques jours après^ on avertit M""* de Maintenon qu'elle tenoit des discours extraordinaires , et que ses singularités scandalisoient plusieurs ililes. M*»» de Maintenons toujours pleine de tendlresse pour elle, n'oublia rien pour la corriger; elle lui écrivit le 31 mars de la même année :

a Ou je me trompe fort, ou vous prenez la piété d'une manière trop spéculative. Vous faites tout consister en mouvements, en dispositions d'abandon, de mort, de renoncement, etc. Mais quel est le renoncement de celle qui veut avoir le corps à son aise et l'esprit en liberté ? »

( Vdiei imÎBtffliaiit la lettre que La BeanmeUe a peur aioii dire inventée

avec ce récit) :

« Vous êtes destinée, ma chère fille , à être une pierre fondamentale de Saint-Cyr. Vous devez soutenir un jour ce grand bâtiment par votre régularité et par vos exemples. Mais ne soyez pas si vive; parlez moins, et surtout ne vous emportez pas. Vous dites qu'il ne faut se gêner en rien, qu'il faut s'oublier et n'avoir jamais de retour sur soimême. Ces discours jettent le trouble dans l'esprit de plusieurs de nos dames. Vous savez mieux que moi que chaque chose a son temps. Mon peu d'expérience en ces matières me révoltoit contre M. l'abbé de Fénelon^ quand il ne vou-

loît pas que ses écrits fussent montrés; cependant il avoit raison. Tout le monde n'a pas Tesprit droit et solide. On prêche la liberté des enfants de Dieu à des personnes qui ne sont pas encore ses enfants, et qui se servent de cette liberté pour ne s'assujettir à rien. Il faut commencer par s'assujettir. Embrassez donc avec soumission Dieu qui vous appelle. Voyez si vous voulez vous défier de lui? Lui marquerez-vous des bornes? Il n'en veut point souffrir avec les âmes qu'il a prévenues de certaines gtâces. C'est en se livrant à son esprit que vous trouverez la paix et la liberté. Ou je me trompe fort, ou vous prenez la piété d'une manière trop spéculative; vous faites tout consister en mouvements subits, en abandons, en renoncements ; mais quel est le renoncement de celle qui veut avoir l'esprit en liberté et le corps à son aise?» (T. Il, p. 198 del'édit. de 1756),

MAITBX8SB DBS 1T0VICK8.

28 février 1692.

Je ne sais, madame, si on me rend auprès de vous tous les bons offices que je mérite, mais il n'y a rien que je ne fasse pour inspirer à tout le monde de vous renvoyer le plus qu'il sera possible les novices et les postulantes. Je suis contente de leur contenance^ ne vous relâchez point là-dessus. Voilà M"* de la Maisonfort sortie du noviciat, vous n'avez plus de novices que vous ne gardiez quatre ans après leur profession-, regardez-les donc comme des personnes que vous devez former pour votre maison ou pour d'autres -, adquittez-en votre conscience -, priez beaucoup, pour elles, prenez conseil pour les conduire,

1 Lettres édifiantes, t. III, 1. lOO.

A BIADAME DE BEBVÂL (1693). 197

n'oubliez rien pour qu'elles estiment votre institut, et faites-leur voir en vous une Dame de Saint-Lojuis qui les persuade qu'on peut être à Dieu, et demeurer chez vous*, votre exemple sera plus fort que vos paroles. Ne leur laissez rien voir d'imparfait, soyez mesurée dans ce que vous leur direz, et n'allez jamais plus loin que vous ne l'aurez résolu. Que vos instructions soient courtes. Accoutumez-les au silence : je suis persuadée que, hors les temps de la récréation, elles ne devroient jamais parler sans nécessité. Humiliez-les beaucoup. Songez à vous, et allez quelquefois vous relâchQ;r ] demandez tout simplement le secours et le repos dont vous avez besoin. Tenez vos filles dans l'incertitude sur l'ordre qu'elles choisiront ^ et examinez bien celles que vous croyez qui nous seront propres. Pontbriant ne s'en ira-t-elle pas à Pâques? concertezrvous avec son confesseur et avec M. Tiberge. Que pensez-vous de Radouay ^ ? Adieu, travaillez sans cesse et toujours en paix.

Ce 1«^ mars 1692.

Je ne puis vous passer la raillerie que je vous ai

< « Toutes les demoiselles qui vouloient être religieuses pour quelque ordre que ce fût, entroient alors au noviciat pour s'y former à la Yie religieuse ; mais cela ne dura pas longtemps, parce que celles qui vouloient être Carmélites, Bénédictines, etc., entraînoient à leur choix celles qui avoient envie de demeurer dans la maison. » (Note des Lettres édifiantes),

' Nièce de la Dame de Saint-Louis qui portait le même nom.

' Lettriis édifiantes, t. IV^ 1. 89. — Lettres pieuses , p. 1671.

198 LETTIU» UIBIMIQISSS KT ftOiriAHTeS.

TU faire aujourd'hui, sur ce que M. N a envoyé

un discours qu'il a fait à une sœur conrerse quand elle fit sa profession. Vous vous moquez de votre prochain, vous vous moquez d'un prêtre, et d'un prêtre du nombre de ceux qui vous sont donnés pour pères spirituels ', et vous faites cette raillerie si naïvement, que ce n'est pas la première avec la per* sonne à qui vous l'adressez, et cette seule occasion me fait voir tant de fautes que j'ai cru devoir vous en écrire, quoiqu'il soit peut-être trop tard. Au nom de Dieu, songez quelle est la profession que vous avez embrassée, et ne croyez point qu'on puisse souffrir des manières qui seroient blâmées parmi les personnes du monde qui auroient de la piété. La plupart des Dames de Saint-Louis l'ont été si brus-quement et avec si peu d'épreuves , qu'il n'est pas étonnant qu'elles n'aient pas l'extérieur aussi religieux qu'il seroit à désirer. Mais vous n'avez point la même excuse : vous avez été novice longtemps sous une sainte fille, et si nos dernières professes prennent ces manières-là dès qu'elles sont sorties du noviciat, je ne sais pas comment notre communauté se rectifiera. Vous avez de l'esprit et de l'intelligence, du courage et de la santé, et une joie que j'aime trèsfort quand elle se répand à la récréation *, tout cela est admirable pour faire Une ejccellente religieuse, si vous aviez une vraie pitié, et tout cela n'est rien si vous n'êtes Dame de Saint-I^uis que pour vivre doucement dans une maison commode, et dans laquelle vous voulez prendre le plus de liberté qu'il

^ Voir la note 2 de la page 182.

VOUS sera possible. Faites vos réflexions là-dessus, je vous eu conjure, et faites-les devant Dieu ; je le prie de vous mettre au cœur tout ce qu'il faut faire pour remplir les obligations des vœux que vous ave? bits en toute liberté ; on ne se moque point de lui, vous n'êtes point un enfant, vous avez bien su ce que vous faisiez, et vous n'aurez nulle excuse. Je pourrois vous dire encore bien des choses que j'ai remarquées, mais il ne faut pas vous accabler, ce n'est point mon intention ; je vous reprends assurément sans colère, et dans ce moment il n'y a rien que je ne voulusse faire pour vous. Je souhaite votre sainteté, et qu'en attendant qu'il plaise a Dieu de rétablir en vous, que votre extérieur soit tel qu'il faut pour édifier la maison ; que vous fassiez votre charge avec cette bonne foi que je vous demande, que vous donniez votre temps à la communauté, que vous aimiez à être devant vos supérieurs, que vos liaisons soient avec les plus régulières, que vous évitiez les autres, que vous parliez peu hors les récréations, que votre joie soit innocente, et que jamais Dieu ni le prochain n'en soient offensés. Prenez tous mes avis d'aussi bon cœur que je vous les donne, et si je vous fais de la peine, pardonnez-le-moi, en considérant le personnage que je fais chez vous, et que Dieu m'en a chargée.

Ce î mars 1692.

Je remercie Dieu, madame, des progrès que vous ^ Lettres édifiantes, t. Ul. — Lettres pieuses, p. 1623.

200 LBTTBES HISTOftlfflBS ET ÉDinAlfTES.

faites tous les jours ; votre expérience vous fera goûter le plaîâr qu'il y a de lui sacrifier sa propre volonté; vous ferez la seconde chose comme vous avez fait la première , et vous ne réserverez rien. On ne remporte point de victoire sur soi sans en sentir bientôt la récompense , et vous verrez que la sûreté , la paix et la joie sont les fruits de l'obéis* sance. Je ne suis plus en peine de vous ; vous êtes de bonne volonté , vous êtes entièrement déterminée à servir Dieu toute votre vie , vous êtes d'un caractère vif, ardent, extrême et courageux. Quand ces naturels-là sont abandonnés à leur humeur et à leur tempérament, ils font mille fautes ; mais, quand ils sont rectifiés et redressés par la grâce , ils font les grands saints et les excellents sujets. Marchez, madame, vous êtes dans le chemin, et vous avez un guide qui ne vous égarera pas ; vous vous sauverez, et, s'il platt à Dieu, vous en sauverez bien d'autres : c'est votre vocation \ elle ne se renferme pas en vous seule, votre exemple fera de grands biens. Je vois votre état avec une grande joie, et je vous conjure de ne me pas oublier dans vos prières. Ce n'est pas être encore assez simple que de réfléchir sur votre simplicité : tout cela viendra; il est même très-bon que vous sachiez vivre, pour l'apprendre aux demoiselles ; mais, de vous à moi, il ne faut pas de compliments.

Mars 4692.

Je Youdrois que vous fussiez assez simple pour ne point faire de retour sur votre simplicité ; mais il ne faut pas tant demander, j'espère que tout viendra peu à peu. Vous me faites plaisir de me dire qu'on a été content de ce que j'ai dit 5 il y avoit longtemps que j'avois envie de vous parler à toutes ; madame la supérieure (M°® de Loubert) m'en a empêchée en ne le jugeant pas nécessaire. Vous m'obligerez de m'avertir quand quelque chose fait de la peine -, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour la finir. Je ne veux point vous gouverner avec autorité, mais avec raison et amitié. Il faut que nous nous sanctifiions ensemble, et nous n'en viendrions pas à bout si je dominois avec empire et si vous murmuriez avec un esprit de révolte. Tout ira bien quand nous serons toutes dans l'ordre où Dieu nous a mises. Mais après avoir admiré votre simplicité, qui n'est pourtant que d'avoir approuvé ce que j'ai fait de bien , je voudrois que vous en eussiez assez pour me dire ce que j'ai de mal qui peut blesser le général et les particulières de la maison -, je vous rendrois sur cela toute la raison et l'éclaircissement possible, ou je m'en corrigerois si en effet c'étoit une faute ; alors je vous croirai véritablement simple, et je vous en aimerai davantage. Je vois avec peine celle dont vous me paroissez accablée •, j'es-

* Lettres é(Ufiantes,U ni. — Lettres pieuses, p. 1430.

Sn LETTBIS H18T01UQUBS BT ÉDVUNTES.

père que Dieu ne vous en donnera pas davantage que vous n'en pouvez porter, pourvu que vous soyez aussi fidèle que lui. Je crains pour vous la tristesse et que vous ne cherchiez pas les soulagements qui vous sont nécessaires^ vous avez une sévérité qui tient du désespoir, vous prenez trop sur vous, vous ne voulez point avoir besoin des autres, vous voudriez pouvoir vous passer de tout et vous rendre ermite au milieu de trois cents personnes. Les relâchements irréguliers vous donnent des scrupules, les innocents ne vous plaisent point ; vous les trouvez misérables, vous goûtez peu de choses, vous êtes sujette aux répugnances^ je lis dans vos yeux ce que je vous dis et bien des chosea 'que je ne vous dis pas encore. Vos inclinations sont peu conformes à votre état ; mais tous ces défauts sont des sujets de grand mérite, parce que vous pouvez vous faire beaucoup de violence. Il y a dans X Imitation « que celui dont les passions sont plus fortes avance plus en se faisant violence que celui qui a naturellement des passions plus modérées, » Prenez courage, ma chère fille, mais un courage doux et paisible, qui aime ce qu'il doit aimer, qui mette votre cœur dans la situation oi!i Dieu le demande , qui regarde son prochain avec estime , qui entre en commerce avec lui pour se délasser innocemment, qui fasse violence à certaines répugnances. Vous me faites toujours de la peine aux récréations : vous n'y avez jamais de liberté ni d'ouverture 5 vous vous éloignez, vous n'entrez point en conversation , vous y êtes comme une personne du

A Ukùktn SE SAINT-Ainnif (1693). 903

monde qui dédaigne cette simplicité de couvent qui £Bdt rire à Fheure ordonnée; le Ubertinage^ ne peut 80u£frir une telle docilité , mais je puis vous répon^ dre, moi qui connois l'un et l'autre , qu'ils n'ont point, dans les plus grands plaisirs où ils s'abandon** nent, la joie, la paix et la douceur d'une bonne religieuse qui rit d'un rien. En voilà trop, ma trèschère, mais je ne puis en finir avec vous.

M. de ne vous consoleroit-il point par queU

ques visites ou par quelques lettres ? Dites librement ce que vous voudrez ^ Dieu peut vouloir vous éprouver par les peines intérieures, mais il veut fort bien que vous cherchiez quelques adoucissements et que vous soyez gaie dans de certains temps. Vos craintes et vos scrupules ne se calment^ils pas un peu par l'obéissance ? Je prie Dieu de tout mon cœur de vous soutenir, de ne pas permettre que vous fassiez un pas en arrière, et de vous sanctifier, quoi qu'il puisse vous en coûter. Soyez fidèle à faire de votre mieux à votre classe jusqu'au dernier jour que vous y serez.

À Compiègue, ce 5 man 1693.

n me semble que je n'ai témoigné de mécontentement que sur les classes, et que j'aurois tort de

' Voir la note 3 de la page 187.

* Lettres édifiantes y i. 1U,1. 102. — Lettres pieuses, p. 1637.

' Elle était alors dépoaiUire.

parler sur les autres charges dont j'ai moins de connoissance et dont les conséquences sont aussi bien moins considérables. J'espère que tout ira bien et que mes impatiences ne vous rebuteront pas; c'est ce que j'ai à désirer et à demander à Dieu. Mes défauts devroient m'inspirer une grande patience pour les vôtres ; mais vous savez qu'il arrive souvent que par la passion qu'on a pour ses enfants on leur souhaite plus de bien et d'avantage que l'on n'en veut pour soi-même : je crois que c'est la disposition où je suis pour les Dames de Saint-Louis. Cependant ce ne sera pas mes désirs qui vous per^ fectionneront, et encore moins mes impatiences : ce sera l'ouvrage de Dieu, et il le fera quand il lui plaira. Il m'est tombé depuis peu entre les mains une lettre de M. Tabbé de Fénelon, qui finit ainsi : « Aimez Dieu , et vous serez humble ; aimez Dieu, et vous ne vous aimerez plus vous-même; aimez Dieu, et vous aimerez tout ce qu'il veut que vous aimiez pour l'amour de lui. » Méditez ces trois vérités, notre très-chère dépositaire, et vous trouverez en effet que voilà le chemin le plus court et le plus sûr pour attaquer notre orgueil, notre amour-propre et le mépris que nous avons pour les autres. Adieu, ma très -chère; vous ne me comptez que trop : j'aurois tort de m'en plaindre ; vous flattez trop ce moi dont il faut se défaire, et qui , en vérité , vous aime un peu trop.

A MADAME DE RADOUAY (1693). S05

i25<.-.A MADAME DE RADOUAY.

A Compiègne» ce 9 man 169S.

Ne songez plus au passé, ma chère fille, mais n'oubliez rien pour régler Tavenir. Prenez devant Keu une forte résolution de vivre en religieuse; ({ue ce soit la résolution de Pâques : renouvelezvous tout entière *, entrez tout de bon dans la pratique de vos vœux *, songez à ce que Dieu a fait pour vous et à ce quMl vous demande. Vous avez des talents, faite&-les profiter-, prenez-en tout ce qui est convenable à votre vocation. Demandez à Dieu de régler l'intérieur; réglez votre extérieur, cela dépend de vous ; parlez modestement : ne parlez que de ce qui est nécessaire : édifiez vos demoiselles : ne vous familiarisez jamais avec elles ; liez de tout votre cœur à la récréation, en conservant pourtant la retenue d'une religieuse ; baissez les manières du monde, bien loin de vouloir les conserver. N'avezvous jamais vu de moines se donner les airs du monde ? ils font mal au cœur. Le seul bon sens est choqué de ce qui est hors de sa place. Comptez qu'une religieuse qui n'a rien de religieux est choquante : plus votre habit est séculier, plus vous devez rendre vos manières modestes et graves. On se pique chez vous d'être naturelles, et c'est une louange selon le monde, parce que la dissimulation et Tair affecté sont un désagrément, mais tous ces discours-là ne sont point de votre état ; il faut que la

^ Lettrée édifiantes, U UI, 1. 103« -^ Lettres pieusei, p. 1603.

f06 LETTRES HfSnmiOOtS IT tDIPIANTES.

grâce détruise la nature, et que tout soit conduit par elle : vous serez simples alors, et non point naturelles. 11 faut se défaire de tous ces termes, et se jeter dans Textrémité de celle que nous avons prise jusqu'à cette heure, afin de nous trouver dans le milieu. Approchez-vous des plus sages*, il n'y a point de précaution qu'il ne faille prendre contre notre foiblesse. Je suis ravie de la manière dont vous avez reçu ma lettre : Dieu veuille que la piété y ait autant de part que Fesprit. Vous en avez, mais il ne vous est donné que pour mieux servir celui de qui vous le tenez. Il faut pratiquer tout ce que vous savez : vous feriez des livres sur la dévotion, et vous n'en ignorez aucune délicatesse-, on en sait trop, on en parle trop; Dieu veuille la mettre dans le cœur, afin que vous fassiez beaucoup. Demandez la môme chose pour moi, je vous en conjure, et croyez que je vous aiderai du meilleur de mon cœur en tout ce qui me sera possible. J'ai eu de grandes espérances de vous, ne les trompez pas.

iâ6n.-A MADAME DE JASS

DAm DK SAIITT-LOiriS.

Ce 30 mars 1692.

Dieu vous comble de grâces et vous presse, ma chère fille; c'est à vous à y répondre et â mettre la

* Lettres édifiantes, t. UI,1. \QS.— Lettres pieuses, p. 1526-

* Gabrielle de Jas de Saint-Bonnet, née en 1669, morte en 1712. Ce fut la dix-septième Dame de Saint-Louis; elle fit profesBion des vodax solennels le V^ ianvier 1694. « G'étoit, di-

main i l'œuvre. A quoi tient-il que vous ne commenciez tout de bon? J'ai devant les yeux une lettre de vous, datée du 5 de ce mois ^ par laquelle vous m'offrez d'aller trouver votre supérieure pour la prier de se servir de vous pour tout ce qu'elle voudroit établir daas la maison : Favez-vous fait ? Défiez*-vou8 de tous les projets , si vous ne passez à la pratique. Dévouez-vous à vos supérieurs [pour votre perfection particulière et pour ce cher institut-, laissez-vous conduire, n'ayez point de volonté, soyez prête à vous montrer et à vous cacher; ne méditez rien que d'obéir aveuglément : nos arrangements les plus innocents deviennent des entêtements et des soutiens pour notre amour-propre. Ma chère fille, vous pourriez faire de grands biens; Dieu vous a donné de grands avantages : vous êtes aimée et estimée ; il faut mettre tous ces talents à profit ; on vous en demandera compte. Vous savez parfaitement ce que vos supérieurs désirent de vous et pour votre maison. Vous possédez les règles, il faut les pratiquer, il faut être l'exemple de l'obéissance, de l'humilité, de l'exactitude à ce qui est écrit, de la régularité, et de tout ce qui peut contribuer i la sainteté de votre établissemet. Il faut vous servir des confidences qu'on vous fait pour inspirer la soumission à vos supérieurs , l'estime de

tttt l60 Mémoireê de StUnt-Cyr, une fille trèsHMge» très-aintble, d'une boineur ehtrmante et d'une ffrende prudence. Sa Tic fut traversée par beaucoup de maladies, qu'elle supporta avec oie vertu d'ange» et qui la mirent ao tombeau «prêt plusieurs années de souffrances. »

VOS confesseurs, la fidélité aux règlements; enfin, ma chère fille, vous pourriez mériter à chaque moment. Je vous tiendrai la parole que je vous ai donnée en vous avertissant de tout ce que je verrai ou qui me reviendra de vous jusqu'à ce que vous ne vouliez plus que je le fasse. La correction ne vous manquera pas quand Dieu vous la fera aimer ; mais, encore une fois, comptez peu les mouvements de ferveur si vous ne les mettez en œuvre. Souvenez-vous de l'état où vous étiez il y a quelque temps , parce que votre directeur vous avoit humiliée. Ne vous y trompez pas, vous êtes une des plus délicates, parce que vous avez été gâtée par un encens très-dangereux. J'espère tout de la grâce du jubilé, de la mort et de la résurrection de notre Seigneur Jésus^hrist. Devenons de nouvelles créatures en lui. Bonsoir, ma chère fille *, que je vous aime marchant dans l'obscurité, sans autres lumières que celles de M. Tiberge : celles-là ne vous tromperont pas.

127^. — A MADAME DE BRÏNON.

Ce 22 mars 1692.

Enfin, madame, me voilà parvenue à vous écrire ^ il y a longtemps que j'en ai envie sans en trouver le loisir. Je voudrois en avoir assez pour vous conter tout ce qui s'est passé dans l'afiaire de M*"" d'Hanovre^. Je vous connois assez pour répondre que vous

^ Lettres é(UJiantes^Ull\, 1. 106. — Lettres agréables,^. 1014. * Voir la note 2 de la page 191.

conviendrez que le Roi n'a pas tort ; on a gâté cette affaire dès le commencement, et on ne pouvoit après cda prendre un meilleur parti que de la sacrifier au Roi 'j il auroit dit des choses qui auroient été plus honorables à votre chère princesse que la punition de messieurs de Bouillon. Je voulus la voir, me souvenant de ses anciennes bontés pour moi ; mais je ne trouvai plus cette princesse douce et bonne que je connoissois : elle étoit changée de visage et d'hu* meur, toute livrée à son ressentiment et aux me« naces, et en un mot très-éloignée d'écouter et de suivre mes conseils. Je ne crus pas devoir la faire voir au Roi, dans un état si contraire à l'opinion de la douceur qu'il admiroit dans une lettre qu'elle m'avoit fait l'honneur de m'écrire. Mais, madame, pour quitter un discours si désagréable, passons à celui de M"'"' la duchesse du Maine ^ dont le Roi est très-content aussi bien que M. son mari; voilà ce mariage que vous trouviez si raisonnable à faire : j'étois fort de cet avis -, Dieu veuille qu'ils en soient tous aussi satisfaits que je le suis jusqu'à cette heure. On m'a dit qu'elle iroit passer la semaine sainte à Maubuisson*, reposez-la bien, on la tue ici parles contraintes et les fatigues de la cour ; elle succombe sous l'or et les pierreries, et sa coiffure pèse plus que toute sa personne. On l'empêchera de croître et d'avoir de la santé *, elle est plus jolie sans bonnet qu'avec toutes leurs parures*, elle ne mange guère,

^ Le duc da Maine venait d*épouser, le 19 mars 1692, la deuxième fille du prince de Condé ; elle était fort peUCe et trèsspirituelle.

die ne dort peut-être pas assez, et je meurs de peur qu'on ne Fait trop tôt mariée. Je voudrois la tenir à SainIrCyr vêtue comme l'une des vertei et courant d'aussi bon cœur dans les jardins; il n'y a point d'austérités pareilles à celles du monde. Bonsoir-, si j'entamois la morale, vous seriez à plaindre. Le Roi m'ordonna de remercier M"** de Maubuisson aussitôt que je lui eus fait ses compliments ; mais je n^ai pas le temps de faire ce que je dois. M. le duc du Maine est un guerrier trës^étourdi, irrégulier et distrait) k cela près, il a quelque mérite. Adieu, madame.

1S8S*^A MADAME DE RADOUAY*.

A Versailles, ce Î9 mars 1602.

Je ne crois pas qu'on vous laisse vingt ans à la dépense ; mais, si j'en suis crue, vous y serez ju^ qu'à ce que vous y soyez assez habile pour en avoir dressé une autre \ la bonne foi dont vous avez agi à la classe jusqu'au dernier jour me fait espérer que vous userez de même où vous êtes, et que l'application que vous y donnerez vous y fera raffiner tous les jours pour le bien temporel et pour la régularité. M*"' de Saint'Pars a une grande confiance en vous pour les converses dont le soin lui est dévolu ; elles n'ont pas vécu jusqu'ici dans la pai}^ et dans la mo-

i lettres pieusês^ p. 1605.

* M"^ de Rftdouay veiuiit d'être nommëe dépensière» «prés avoir été longtemps première maîtresse des blews.

À UkUKUE DE RAOmJAT (1699). 311

destie requises à des religieuses; on prétend même qu'il y en a qui ne sont pas fidèles sur la distribution de ce qu'on leur met entre les mains, et qu'elles ne se font pas de scrupule de prendre, pourvu que ce ne soit pas pour elles. Vous leur donnerez de meilleures maximes. Soyez bonne ménagère, mais prenez garde que les demoiselles soient bien nourries, surtout les grandes *, tâtez à leur potage et à tout ce qu'on leur donne, pour obliger les soBurs à faire de leur mieux. Souvenez-vous qu'il faut joindre la charité et la pauvreté ; il n'est pas besoin pour vous d'une plus grande explication. Je vous demande ^core une grande fidélité pour donner à la communauté les temps que vous avez de reste. Donnez l'exemple de n'avoir nul commerce avec les demoi* selles; venant de les quitter après les avoir gouvernées si intimement et vous en être fait aimer autant que vous l'avez fait, rien ne sera si édifiant et si instructif pour les autres que de vous voir vivre comme si vous ne les connoissiez pas, et qu'on ne s'aperçoive jamais dans votre charge ique vous en préfériez aucune. Adieu, ma chère fille ; pardonnez , à mon zèle pour le bien de votre maison tout ce que je fais et tout ce que je dis qui pourroit vous déplaire; Dieu sait mes intentions, et que je vous aime chacune en particulier comme si vous étiez mes propres filles; vous le verrez un jour, mais je voudrois que vous n'en doutassiez jamais.

129». — A MADAME DU TOURP,

DAm DB fAIMT-LOUIs'.

19 avril 1692.

L'attachement pour le saint sacrifice de la messe, le goût de FÉcriture sainte, la confiance dans les prières et dans les indulgences, la dévotion à saint Joseph, la fidélité au silence, le zèle pour la propa* gation de la foi, tout cela, ma chère fille, n'a de réalité qu'autant que nous nous en servons pour demander à Dieu la force de vaincre nos passions, de surmonter nos répugnances, d'humilier notre esprit, de mourir à notre propre volonté pour vivre de celle de Jésus-Christ, qui nous est marquée par les devoirs de notre état Si nous sommes ressuscites, on le verra par ces pratiques solides ^.

130*. — A MADAME DE RADOUAY.

Mai 1692.

Votre peine m'en donne moins que je n'en aurois pour une autre a qui Dieu auroit donné moins de

1 Lettres édifiantes, t. III. — Lettres pietises,^, 1566.

* Marie- Marthe du Tourp de la Cour fit profession des Tœox solennels le 11 décembre 1693. Ce fut une des Dames renvoyées par ordre de Louis XIV à cause du quiétisme, en 1697 (voir les Lettres sur VéducatUm, p. 120, et V Histoire de la maison de Saint-Cyr, ch. x).

* Cette lettre brève et sévère a pour objet de réprouver les rêveries de quiétisme et de perfection imaginaire dont étaient engouées M>»« du Tourp et quelques autres Dames.

* Lettres édifiantes, t. UI. — Lettres pieuses, p^ 1607.

A MADAME DE RADOUAY (1692). 213

courage qu'à vous ; il faut remployer dans ce temps de tristesse, et marcher malgré les embarras que voQS trouvez dans le chemin ; il ne sera pas toujours raboteux. Notre vie se passe dans les inégalités. Nous ne pourrions pas résister au trouble s'il duroit toujours, et nous nous endormirions dans une paix toujours égale. Dieu s'éloigne pour nous éprouver ou pour nous punir de quelque infidélité ou de quelque attachement. Vous devez veiller sur la grande vivacité de votre naturel*, vous vous livrez tout entière à votre emploi; Dieu en est jaloux, et il veut toujours tenir la première place. Vous me direz que vous n'agissez que pour lui, mais ce n'est pas encore assez *, il veut des temps qui soient employés uniquement avec lui ; il veut que dans le reste on ne donne rien à son humeur, il veut que celle qui est vive se modère, et que celle qui est portée à la contemplation se violente pour devenir active si son état le demande; ainsi nous aurons toujours i travailler; mais ce qui doit vous consoler, c'est que vous êtes d'un caractère à bien faire et pour Dieu et pour la maison. Épurez de jour en jour vos intentions; ne faites rien pour être aimée, et agissez par des vues plus élevées et plus sûres. Faites-vous soulager par M^'^deSailly ^; aimez la communauté autant que vous le pourrez sans que votre charge en souffre ; vous êtes toute propre à y attirer les autres. Les grandes distractions dont vous vous plaignez peuvent venir de votre emploi, qui est très-dissipant, et comme vous

^ Demoiselle de Saint-Gyr, qui devint Dame de Saint-Louis, le 9 décembre 1694.

en êtes occupée de très-bonne foi , il est difiBcile qu'il ne vous revienne à Tesprit; mais qu'importe d'être distraite par une chose ou par Fautre, il faut combattre et les rejeter. Cette oraison n'est pas agréable pour nous, elle l'est à Dieu, et nous ne devons pas vouloir autre chose ; nous voûtons le ter^ vir à notre mode^ dit saint François de Sales, et il veut être servi i la sienne ; nous aimons i prier avec ferveur, et il permet que ce soit avec froideur, et tout est bon pourvu que nous soyons fidèles. Ne soyez point fâchée de mon voyage S puisque Dieu le veut. Réjouissez-vous en lui \ que je sache de vos nouvelles quelquefois , et assurez notre très^hère communauté que je penserai souvent à elle et en gros et en détail.

▲ Mous, ce 22 mai 1692.

Il me revient des choses admirables qu'on a dites dans la retraite \ Dieu veuille donner l'accroissement i ce que plantent ces messieurs^ Je le demande inces^ si^nment à Dieu, car l'étabUssement de son œuvre dépend de la bénédiction qu'il y donnera* Vous aUess avoir une compagne*, partagez vos heures avec elle, afin que vous puissiez aller à la communauté entre» tenir vos filles autant qu'il en est besoin, et prendre

* M*^^ de Maintenon partait pour les Pays-Bas , et accompagnait le roi dans sa campagne de 169^»

' Avis aux religieuses de Saint-Louis, p. 14i.

A MADISIIOlSfiLLE DE BOUID (1692). 215

qudque repos *, elle ne se mêlera que de présider aux eiercices quand vous n'y serez pas, et du reste n'en-tarera pas dans la confiance des novices. Adieu ^ ma très-chère*, mes compliments, je vous prie, à notre chère communauté. Qu'on ne se lasse point de prier pour le Roi -, il part demain pour aller commencer quelque chose', et nous partons aussi pour nous approcher du lieu où il sera. Dites à M'"* de Fontaines qu'elle fasse prier ses innocentes.

132». — A MADEMOISELLE DE BOUJU,

ffOTIGl.

A XoBf, ee 22 mai tttOI.

Je ne doute pas de la bonne foi de votre sacrifice, Dieu veuille que vous ne vous relâchiez pas ! J'ai écritquelque chose sur la perfection d'une Dame de Saint-Louis ; demandez-le à M'"" du Pérou ; vous avez d'ailleurs de tous côtés des instructions fort au-dessus de celles que je puis vous donner. Soyez humble, simple et docile ; souvenez-vous de ce que je prêche dans la maison : l'éloignement du péché, la présence de Dieu , la docilité à se laisser conduire; vous trouverez tout par ce chemin ; l'éloignemesA du péché vous purifiera, vous mettra en état

^ Le Roi, après avoir séjourné au camp de Givry, près de Mens, do 17 mai an 22 mai, marcha sur Namur et Tinvestit le 25 mai. Les dames se difigèrent jde Mons sur Maulieage, où elles passèrent les fêtes de la Pentecôte ; et de là sur Dinant, où elles séjournèrent pendant le siège de Namur.

* Lettres édifiantes, t. UI, I. n S. — Lettres pieuses^ p. 1899.

d'approcher des sacrements où vous trouverez la force ] la présence de Dieu vous unira à lui, et vous détachera insensiblement de tout^ Fobéissance vous mettra en paix. Ne cherchez nulle distinction, évitez toute singularité , soyez silencieuse , entrez dans cette pratique de ne parler que pour les choses nécessaires, si ce n'est à la récréation, où il faut vous réjouir de tout votre cœur, rentrant pourtant quelquefois dans vous-même.

Maubeuge, 25 mai 1692.

Je voudrois de tout mon cœur que les remèdes que je vous propose eussent la vertu de vous guérir^ mais la patience que Dieu vous donne est encore meilleure que la santé. Conservez-vous avec toute la simplicité qu'il vous demande : vous ne laisserez pas d'être encore bonne suppléante aux bleues et peut-être quelque chose de plus quand vous y serez un peu accoutumée. Je suis bien aise que vous ayez pris votre rang pour m'écrire.

Le Roi, après avoir été purgé six jours de suite, a été attaqué de la goutte, qui jusqu!ici n'est pas violente. Le temps est ici effroyable *, les brouillards y sont à ne voir goutte tous les matins. Si on vouloit bien ne se pas piquer de soutenir ce qu'on a commencé, nous n'aurions qu'à nous en retourner; je n'en serois pas fâchée. Adieu, mes chères filles.

* Lettres agréables , p. iOiG, "-^ Lettres édifiantes, t. III,

A Maobeoge, S 5 m«i 1691.

Je suis ravie, madame, de tout ce que vous me mandez de la retraite, et j'en espère beaucoup de fruit.

n y a vingt-quatre heures que je n'ai parlé ; cet état seroit trop doux, mais aussi il est troublé par un peu d'inquiétude. Le Roi nous a ordonné de séjourner aujourd'hui et demain ici, afin de donner à tout le monde le temps de faire ses dévotions à la fête de la Pentecôte ^ il songe à tout comme vous voyez, car c'est de l'armée qu'il nous a envoyé cet ordre.

Dites, s'il vous plaît, à W^ de Veilhan » que le siège de Namur est plus considérable que celui de Mons^ que le Roi l'attaque avec quarante ou cinquante mille hommes ; que M. de Luxembourg en a quatre-vingt-dix mille pour opposer à M. le prince d'Orange s'il vouloit traverser le dessein du Roi •, que j'ai vu de mes yeux tous ces hommes-là, et qu'elle n'a pas l'âme plus guerrière qu'eux. Nous partirons pour Philippeville ^, qui ne sera qu'à six ou sept lieues du Roi^ il est, grâce à Dieu, en parfaite santé, et toute l'armée est charmée de sa douceur, de son affabilité, de la facilité qu'il y a de lui

* Lettres édifiantes, t. HI, 1. 1 19. — Lettres agréables, p. 987.

s M'"^ de Maintenon raillait souvent W°^ de Veilhan sur son âme gaerrière. — ^Voir la note 2 de la p. 98 et les lettres qui vont suivre.

' Ce n'est pas à Philippevllle que les dames séjournèrent, mais à Dinant.

parler et du travail continuel auquel il est appliqué. Dites à madame la supérieure qu'au milieu de cette prodigieuse puissance, il met toute sa confiance en Dieu.

Dites à toute la communauté que j'aurois besoin de Y abandon de M™* de la Maisonfort * pour n'avoir pas quelque peine d'être si loin de mes obères enfants; leur mère ise porte à merveille.

13S«. — A MADAME DE VEILHAN.

Dinant, 88 mai 1692.

Imaginez-vous, madame, qu'hier après avoir marché six heures dans un assez beau chemin, nous vîmes un château bâti sur un roc qui nous parut inaccessible et si peu étendu, que nous ne comprenions pas que nous puissions y loger, quand même on nous y auroit guindés -, nous en approchâmes fort près sans y voir aucun chemin habité, et nous vîmes enfin, au pied de ce château, dans un abîme et comme on verroit à peu près dans un puits fort profond, les toits d'un certain nombre de petites maisons qui nous parurent pour des poupées, et environnées de tous côtés de rochers affreux par leur hauteur et par leur couleur : ils paroissent de fer et sont tout à fait escarpés; il faut descendre dans cette horrible habitation par un chemin plus rude que je ne puis dire ; tous les

1 « Cette Dame, qui commençoit à donner dans le quiéUsme, sans que M*^ de Maintenon s'en aperçût, ne parloit que de por amour^ d'abandon, etc. » (Note des Lettres agréables,)

' Lettres édifiantes, 1. 111, 1. 118. — Lettres agréables, p. 991 .

A MADAME DE VEILHAN (1692). 219

carrosses faisoient des sauts à rompre tous les ressorts, et les daines se tenoient à tout ce qu'elles pouvoient. Nous descendîmes après un quart d'heure de ce tourment, et nous nous trouvâmes dans une ville ^ composée d'une rue qui s'appelle la grande, et où deux carrosses ne peuvent passer de front \ il y en a de petites, où deux chaises à porteurs ne peuvent tenir ^ on n'y voit goutte, les maisons sont ef*froyables, et M"*® de Villeneuve ^ y auroit quelques vapeurs. L'eau y est mauvaise^ le vin rare, les boulangers ont ordre de ne cuire que pour l'armée, de sorte que les domestiques ne peuvent trouver du pain ; les poulets en plumes valent trente sous, la viande huit sous la livre et très-mauvaise ^ on porte tout au camp. Il y pleut à verse depuis que nous y sommes^ et on nous assure que si le chaud vient, il est insupportable par la réverbération des rochers. Je n'ai encore vu que deux églises : elles sont au premier étage, et on n'y sauroit entrer que, par civilité, on ne vous dise un salut avec une très-mauvaise musique, et un encens si parfumé, si abondant et si continuel, qu'on ne se voit plus par la fumée, et il y a peu de têtes qui y puissent résister. D'ailleurs la ville est crottée à ne pouvoir s'en tirer, le pavé pointu à piquer les pieds •, et les rues étroites où les carrosses ne sauroient passer tiennent, je crois, lieu de privés pour tout le monde ] Suson ^ as-

^ C'est Dinant.

* Bénigne Regard de Villeneuve, Dame de Saint- Loui^. Elle quitta la maison à l'époque des vœtit solennels.

* L'une de ses femmes de chambre.

sure que le Roi a grand tort de prendre de pareilles villes, et qu'il faudroit ne les pas plaindre aux ennemis.

Le siège de Namur va fort bien ; on avance, et jusqu^à cette heure on tue très-peu de monde; on espère que la ville sera prise vers le 4 ou le 5 de ce mois ; le château tiendra apparemment davantage. M. le prince d'Orange assure qu'il viendra secourir la place, mais il y a lieu de croire qu'il viendra trop tard. Le Roi a la goutte aux deux pieds, et je vous assure que je n'en suis pas fâchée ; un boulet rouge de l'ennemi est tombé dans des poudres au quartier de M. de Roufflers, et en a fait sauter sept milliers ; cette belle ville ici trembla du bruit qui se fit, car pour comble d'agrément, on entend le canon du siège. Après cette belle description, ne soyez pas en peine de moi : je me porte fort bien, je suis des mieux logées, très-bien servie, et voulant bien être où Dieu me met. Je vous embrasse, mes chères filles, toutes en général et en particulier.R y a d'ici quatre cent degrés pour monter au château dont je vous ai parlé.

DinftDt, 18 mai 1692.

Je suis très-aise que vous soyez polies et respectueuses, afin que vous l'appreniez à vos demoiselles qui seront assez malheureuses pour retourner dans le monde \ mais de vous à moi usez-en toujours, je

*■ Lettres agréables, p. 1006,

A MADAME DE VEILHAN (1692). 221

TOUS prie, avec une grande liberté et simplicité. Nous avons autant à travailler à Saint-Cyr pour devenir simples que les autres religieuses à se le rendre un peu moins, tant il est difficile de tenir le milieu, qui est pourtant où réside la perfection dans la plupart des choses.

Pour répondre donc tout simplement , je me porte parfaitement bien -, je m'ennuierois fort d'être ici s'il ne falloit aimer à être où Dieu nous met : je suis loin de Saint-Cyr et je ne vois point le Roi ; il est depuis le matin jusqu'au soir à la revue -, tout le monde y va aujourd'hui; j'espère que les sérieuses demeureront seules, et si cela est, nous ne serons pas les plus à plaindre.

Je suis bien fâchée du mal de dents de madame la supérieure ; il me semble que je m'en sauve par ne me point exposer au froid. N'a-t-elle jamais essayé de mettre du coton trempé dans de l'esprit de vin dans l'oreille du côté où elle a mal ?

Le Roi entre pour un moment et me fait finir plus tôt que je n'aurois voulu.

137*.- A MADAME DE VEILHAN.

Dinant, 29 mai 1602.

Si on pouvoit en conscience souhaiter une religieuse hors de son couvent, je voudrois vous voir pour quelque temps dans les places de guerre par

* Lettres édifiantes, 1. 111, p. 54 1 . — Lettres agréables, p. 000.

OÙ nous passons présentement ; et si on pouvoit se changer, je prendrois pour ce temps-là cette humeur martiale qui vous fait aimer la poudre et le canon. Vous seriez ravie, madame, de ne sentir que le tabac, de n'entendre que le tambour, de ne manger que du fromage, de ne voir que des bastions, demilunes, contrescarpes, et de ne toucher rien dont la grossièreté ne soit fort opposée à cette sensualité au-dessus de laquelle vous êtes élevée par votre courage et par vos inclinations. Pour moi, qui suis trèsfemmelette, je vous donnerois volontiers ma place pour travailler en tapisserie avec nos chères Dames-, j'espère que j'aurai cette joie bientôt, et que Namur aimera mieux se rendre que de se faire entièrement ruiner.

Vous ne pensez qu'à la guerre^ vous ne me dites pas un mot ni Je la retraite, ni de votre santé. Je suis trop bonne, après cela, de vous dire que le Roi est en parfaite santé, quoique avec un peu de goutte, et que de son lit où il est retenu depuis deux jours, il donne ses ordres pour le siège de Namur, pour que son autre armée * s'oppose au prince d'Orange, pour que le maréchal de Lorges entre en Allemagne^, que M. de Catinat repousse M. de Savoie^, que M. de Noailles empêche les Espagnols de rien faire*, que M. de Tourville batte la flotte des

^ L'armée commaDdée par le maréchal de Luxembourg.

^ Il commandait Tarmée du Khin, et prit quelques villes du PalailDât.

' Le duo de Savoie se préparait à passer les Alpes pour envahir la Provence.

^ Il commandait dans la Catalogne.

ennemis^, s'il a le vent favorable; et, outre ces ordres-là, qu'il gouverne tout le dedans de son royaume. Je vous quitte après cette peinture, qui doit remplir votre idée.

SVPÉRIBDBK DE LA MAISON DB SAIRT-LOVIS.

Dinaut, le l«rjaiii {692.

Le Roi est plu? attaqué de la goutte qu'il ne Ta jamais été. Le siège va parfaitement bien ; on avance tous les jours, 6t on n'y perd personne de votre connoissance. M. le prince d'Orange n'a pas même encore marché, et n'est pas Jusqu'à cette heure assez fort pour secourir Namur; il y a lieu d'espérer que tout ira bien et que Dieu bénir*a les desseins du Roi* Nous sommes sans contredit dans le plus vilain lieu du monde *, mais nous y avons souvent des nouvelles, et c'est ce que nous y sommes venues chercher. Je me porte bien ^ je suis fâchée de vos peines, et je ne vous parle point de celles que j'ai : il faut que vous et moi fassions de notre côté le mieux que nous pourrons, et que nous en abandonnions le succès à Dieu. Il faut souffrir, nous ne sommes ici que pour cela ; mais il faut mettre ses souffrances à profit, en les acceptant en esprit de pénitence. Je passe ma vie à écrire, et je vous connoi^ trop pour me con-

^ TooTTlUe perdait ce joar-Ià même la bataille de Wight ou de la Bogue.

* Lettres édifiantes, U III, U 1 22.

traîndre avec vous en voulant faire ma lettre plus longue.

2 juin 1692.

Je ne pouvois recevoir une plus agréable nouvelle que celle que vous me mandez, et je me joins de tout mon cœur à vous pour en remercier Ûeu. C'est par une retraite qu'il a commencé à vous toucher, j'espère que celle-ci vous emportera tout à fait, et que je vous verrai toute à lui sans réserve. J'ai envie de garder votre lettre pour vous confondre si jamais vous retourniez en arrière; mais je ne veux pas l'envisager : vous n'hésitez plus, et vous ferez comme saint Augustin, qui alla toujours croissant dans Tamour de Dieu. Je vous retrouverai toute réformée et dans la pratique de tant de saintes résolutions -, je ne verrai plus d'orgueil, plus de mépris, plus de dédain, plus de hauteur, plus de tristesse, plus de dégoût, plus de désespoir, plus de répugnances, ni pour les choses, ni pour les personnes. Vous prendrez une guimpe ^, s'il le faut ; vous ferez l'office, vous entrerez dans les plus petites pratiques des plus simples religieuses •, vous serez sous-dépositaire avec joie, vous aimerez l'obéissance, vous baiserez les pieds de vos sœurs devant tout le monde;

* Lettres édifiantes^i» HI, 1. 1 14. — Lettres piettses, p. 1 434.

• « On commençoit à parler de nous faire faire les vœux solennels, et de nous donner T^jabit religieux. » ^Ncte 4q$ f^ettres pimses,)

ce sont là les fruits que nous verrons à mesure qu'on vous les demandera. Ne vais-je pas trop loin, ma chère enfant? n'en soyez pas effrayée ; il ne faut rien vous proposer, nous attendons tout de vous, et vous attendez tout de Dieu. Écrivez-moi encore, je vous prie, et jugez si je vais vous aimer, Tayant tant fait par le passé. Mandez-moi des nouvelles de M"* de Radouay, et me croyez toute à vous.

KOVICB^.

A Diuant, ce 6 juin 1692.

J'ai reçu avec plaisir la lettre que vous m'avez écrite, vous y traitez des affaires plus importantes que la prise de Namur *, grâce à Dieu, les vôtres vont aussi bien pour le ciel que celles du Roi sur la terre. Le chemin que vous prenez d'obéir simplement à votre confesseur, quoique vous vous sentiez portée à autre chose qu'à ce qu'il exige de vous, est le chemin de la paix, de l'humilité et de la sécurité. Quand il vous retarderoit, vous gagnerez le temps perdu bien vite -, je vous prie pourtant de me reparler làdessus quand vous me verrez. Allez à Dieu avec amour et persévérance 5 soyez fidèle à vos exercices, et, du reste, ayez patience et ne vous empressez pas trop. Ne prévoyez rien sur l'avenir, et remplissez le

* Lettres pieuses, ip. 1710.

* Marthe-Thérèse de Sailly, née en 1675> morte en 1730. Elle fit profession le 7 décembre 1694.

temps présent avec plus de perfection que vous pourrez; entrez dan» cette pratique du silence que vous savez que je désire tant; ne parlez pour vous que dans les récréations, et que tout le reste ne soit que par nécessité, sans scrupule, et avec cette liberté si douce à ceux qui sont trop à Dieu pour en abuser, car il ne faut pas la conseiller à tout le inonde K Je suis ravie de vous voir si édifiée de M"* de Radouay ; si nos anciennes Daines avoientfaitun noviciat comme vous, ce seroit des anges; mais j'espère que Dieu y suppléera. Demandez-lui, je vous prie, et le salut du Roi. Au reste, je suis ravie de voir les novices peindre si bien ; continuez, car cela vous est nécessaire pour les demoiselles.

Ui «. — A MADAME DE RADOUAY».

18 juin 1692.

Nonobstant ma tristesse et toutes mes langueurs, j'ai été ravie de votre lettre, madame, et du compte en détail que vous me rendez de votre charge. M"** de Montaigle et Manseau m'avoient déjà mandé Tordre et Téconomie de votre conduite, et que, dépensant moins que les autres, vous diversifiez la nourriture et contentez tout le monde. Dieu en soit loué-, continuez, afin de mettre les choses sur un

^ « Cela étoit à craindre dans ce temps-là, à cause du quiétlsme. » (ligote des Lettrés pieuèes),

* Lettres agréables ^i^. 912.

s Elle était alors dépositaire, et avait succédé à M°>® de Montaigle. Elle avait pour sous-dépositaire M*"® de Monfort, et pour aide M"« de Sailly.

bon pied, et allez ainsi par tous les endroits de la maison, vous acquittant partout de votre devoir, et vous y donnant de bonne foi.

Faites - nous une habile fille de M"* de Sailly. Adieu, ma fille, je suis encore plus sérieuse que vous. Mille amitiés à M*""" de Villeneuve ; je ne vous verrai de longtemps.

Je reçois dans ce moment des nouvelles qui m'apprennent qu'il peut y avoir une bataille à l'heure que je vous écris, et que le siège ira plus loin que la fin de ce mois. Priez pour nous : c'est tout ce que je puis vous dire.

Je viens de recevoir une lettre de M"* de Loubert et une de Nanon : je ne puis répondre à l'une ni à l'autre.

MAITKRSSB »BNBKALB I>B8 CLABBB8.

Dînant, 22 juin 1692. .

Vous ne pouvez trop prier, ma chère fille, pour la prise de Namur : c'est une entreprise très-glorieuse et très-périlleuse, et j'espère beaucoup dans vos prières et dans celles de nos enfants. Je suis en peine de la pauvre V. . . . , car mes ressentiments pour elle ne vont pas jusqu'à la haine. Si M"^ de Sauvai fait bien, il faut avoir pour elle la même charité que pour les autres*. Informez-vous autant que vous

^ LeUrei édiftante$, t. UI^ 1.151. — Lettres agréables, p. 986.

' « Lai aider à se faire reUgieuse; le roi n^avait pas encore gralifléles demoiselleB de Saint-Gyr des 3,000 livres que S. M. leur donne en sortant. • (Note des lettres agréables.)

pourrez de la famille des filles que vous voulez placer, et surtout de celles que vous regardez comme devant être Dames de Saint-Louis. Il y a des familles impies, corrompues, scandaleuses ; il y en a qui ont des maladies dangereuses ^ d'autres où il y a de la folie*, vous êtes prudente pour faire ces perquisitions, et pour taire ce que vous en saurez, excepté à nos messieurs, qu'il faut consulter. C'est par rapport à N.... que j'ai pensé à ceci; sa mère est en mauvaise réputation, mais peutrêtre est-ce injustement. Adieu, mes chères enfants, j'aurois grand besoin de me réjouir avec vous •, ce sera quand Dieu voudra.

Dînant, 3 juillet 1 692.

Vous avez raison, madame, de ne point vous inquiéter pour votre sœur; abandonnez-la à Dieu comme tout le reste, et priez-le de me faire la grâce de ne regarder que lui dans tout ce que je ferai pour elle, car je crains que vous n'y ayez trop de part.

Namur est pris ^ ; notre grand Roi se porte bien; il rend à Dieu toute la gloire de ce succès; nous le verrons dans deux jours. Je vous verrai bientôt^; voilà tout ce que j'ai à vous dire, et je m'assure que vous en serez contente.

^ Lettres édifiantes, t. III, 1. 1 13. — Lettres agréables, p.J 003 . ' Le château de Namur fut pris le 30 juin. ' Le roi et les dames partirent de Dinant le 5 juillet pour retourner à Versailles. On séjourna le 7 à Rocroy.

A MADAME DE BBRVAL (1693). 229

iUK —A MADAME DE BERVAL.

Rocroy, 7 juillet 1692.

Je ne sais pourquoi je ne vous ai point fait de réponse, ayant reçu plusieurs lettres de vous, car je vous assure que vous n'êtes point celle que j'aime le moins, et peut-être est-ce parce que vous êtes une de celles avec qui j'ai plus de liberté. Vous avez bon esprit et vous êtes très-bien instruite -, ainsi il me semble qu'il est assez inutile que je vous dise que vos distractions ne sont point désagréables à Dieu quand vous n'y consentez pas 5 que c'est un exercice très-méritoire de donner à l'oraison tout le temps présent, malgré ces distractions ; que cette fidélité vous attirera le don de l'oraison. Vous savez tout cela comme moi, et vous le devez croire sur l'expérience des gens de bien qui ont passé par là. Mais ce que je veux traiter avec vous est la joie que vous me donnez en me disant que, malgré votre répugnance à vous fixer à un sujet, vous le faites par obéissance pour votre confesseur. Je ne vois rien de si propre pour attirer la bénédiction de Dieu sur vous et toutes sortes de grâces. Le grand mal à présent de Saint-Cyr est la bonne opinion de soi et Tenvie de s'élever par l'esprit au-dessus de toute simplicité : ainsi je n'ai pu lire sans un grand plaisir l'assurance que vous me donnez d'obéir à votre confesseur. Continuez, ma chère fille : quand il se tromperoit, vous ne seriez pas trompée, et votre petitesse est plus agréable à Dieu que les orai-

> Lettres édifiantes, t. U, 1. 91. — Lettres pieuses, p. tebZ.

sons les plus sublimes faites par votre choix; il saura vous y mettre quand il lui plaira. Voici encore un autre inconvénient des lumières qu'on a répandues dans notre chère maison : on y feroit des livres sur le pur amour, sur la désappropriation, sur le renoncement à soi-même, sur la conformité à la volonté de Dieu, sur la liberté des enfants, et, en un mot, sur la plus haute perfection *, chacun croit être dans rétat qu'il imagine ; on veut s'y mettre par sa bonne volonté, sans penser que, pour monter à un plus haut étage, il faut des degrés, que la crainte est le commencement de la sagesse , que la tristesse opère le salut, et qu'enfin il faut se soumettre à la conduite de quelqu'un qui nous mène où nous voulons aller ; c'est le seul moyen de marcher en sûreté. Demeurez donc dans la contrainte des méthodes d'oraison tant que votre confesseur vous dira que la liberté que vous demandez là-dessus est un libertinage*, et priez seulement Dieu qu'il lui donne les lumières qui lui sont nécessaires pour vous guider. Puisque vous me demandez mes avis, souffirez que je vous en donne un en particulier, que j'ai donné plusieurs fois en général j c'est sur les railleries qui ont rapport à la piété. Je ne dis pas que vous railliez de la piété, mais je dis que vous parlez de la piété d'un ton railleur, et c'est ce que je voudrois qu'on ne fit jamais : c'est un inconvénient très-ordinaire aux religieuses ; elles ne pensent qu'à Dieu et à tous les moyens de le servir ^ elles ne lisent autre chose, et ainsi elles sont sujettes à mêler

^ Voir la note 3 de la page 187.

A MADAME Dg VANGY (1693). 231

ces mêmes matières dans leurs récréatioDs \ elles le font simplement, et je crois qu'elles ne font point de mal \ mais il n'en seroit pas de même de vous^ qui ne le feriez pas par simplicité, et qui avez un grand nombre de demoiselles à qui il faut inspirer de ne parler jamais de Choses qui ont rapport à Dieu qu^avecun extrême respect. Nous croirions manquer de respect si nous parlions du Roi trop librement* Accoutumez-vous donc à prendre d'autres sujets pour parler que de dire : « Oh ! pour moi, j'ai le don des larmes; pour moi, je suis dans l'abandon*, étiez-YOus dans l'extase? on m'a donné cela pour pénitence ; mon attrait est telle chose \ » et ainsi du reste. Je ne dis pas que tout cela ne se puisse dire, mais je dis qu'aussitôt qu'il se présente une occa* sion de le dire, qu'il faut que ce soit sincèrement. Je ne m'explique pas bien; je le ferai mieux quand je vous verrai. 11 faut encore éviter les citations pieuses sur les railleries, et tout ce qui est de l'Écriture sainte et sacrée , il faut s'en servir avec un profond respect; comment y revenir quand on s'est accoutumé à en faire le sujet de ses plaisanteries? Adieu, ma très-chère; je vous reverrai, s'il plaît à Dieu, bientôt.

145*. — A MADAME DE VANGY,

Samedi au soir, 169S.

Je ne manquerai pas à faire dire des messes pour

* UUru édifiantes, t. Ul, 1. 131 •^L€ttre9 pietMeSi p. 1 498.

VOUS, et on commencera dès demain. Pourquoi n'avez-vous pas dit votre état à M. Sole ? Qu'importe de vous attendrir sur vous-même et qu'on voie votre foiblesse ! ne veuillez être forte que pour ne pas pécher et pour ne pas tourner la tête en arrière ; du reste, il vous est bon d'être foible, parce que vous en serez plus humble. Nous n'avons rien d'estimable, voyon&-le sans peine, et montrons-le à ceux qui peuvent nous aider *, employons notre force à nous humilier, et en même temps soulagez bonnement et simplement votre foiblesse en la confiant à celui qui en connolt bien d'autres. Gardez-vous des beaux procédés et des raffinements : c'est l'écueil des personnes d'esprit; elles imaginent mille choses, et trouvent bien vite des raisons pour ce qu'elles ont imaginé. Soyez simple, en prenant conseil sur tout ce que vous voulez faire pour votre perfection . Je crains toujours que vous vous tourmentiez trop, et que votre esprit fasse trop de chemin. Vous avez raison de dire qu'il est difficile d'être indifférent sur la communion : la force et la consolation qu'on en retire est un grand motif d'attachement à un si grand bonheur. Cependant rien n'arrive sans la volonté de Dieu -, et puisqu'il vous a mis hors d'état de communier, il ne veut pas que vous communiiez. Faiteslui le sacrifice de lui-même à lui-même, et demeurez en paix sans songer que cette privation sera longue ; elle ne le sera peut-être point. Ne soyez pas si prévoyante, et souvenez-vous de ce que M, l'abbé de Fénelon dit sur le temps présent, et qu'il n'y a que le moment qui soit à nous ; employons-le bien , et

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