‹ Lettres historiques et édifiantesChapitre 19 sur 30 · A MONSIEUR L'ÉVÊQUE DE CHARTRES · texte numérisé non relu

A MONSIEUR L'ÉVÊQUE DE CHARTRES

Le 7 mai 1693.

Puisqu'on est déterminé à faire un ordre singulier de Saint-Cyr, je voudrois bien que vous fissiez un

* Lettres édifiantes, t. ni, 1. 166. — Avis aux religieuses de Saint'Lùuis,

■ Elle lui envoie le projet d'un petit traité qu*elle désiroit qu'il fit sur l'esprit de l'Institut des religieuses de Saint-Louis, et qu'il fit en effet, conjointement avec M. de Fénelon. Le plan de M'"^ de Maint^on fut exactement suivi. Elle y lit aussi de nombreuses

petit ouvrage qui seroit intitulé : Y Esprit de rinsiitut des filles de Saint- Louis.

Que vous élevassiez le bonheur d'être appelées à instruire et à. élever tant de demoiselles qui passeront par cette maison ; que vous traitassiez succinctement combien Véducalion doit être étendue, par les différents états où elles seront appelées, mais combien cette éducation doit être renfermée dans rinstitut et les pratiques de la religion ; que vous parlassiez sur la perfection des vœux-, que vous fissiez comprendre, aux Dames, le bonheur d'être dans une communauté où elles n'ont rien apporté, où tout est égal et avec quelle union elles doivent vivre n'ayant aucune des occasions qui désunissent quelquefois les autres •, qu'en leur inspirant une grande estime pour tous les autres ordres religieux, vous leur fassiez sentir tout l'avantage du leur qui les sépare et les rend tout à fait indépendantes des intérêts du monde, ne pouvant ni lui donner, ni recevoir de lui ; quelle reconnaissance cet état indépendant leur doit donner pour Dieu et pour leur fondateur-, mais en même temps combien elles doivent éviter la hauteur que cette indépendance inspire. Qu'elles doivent, au contraire, regarder avec humilité que c'est leur pauvreté et la charité du Roi qui les a rassemblées-, qu'elles doivent aimer cet état humiliant et le considérer souvent comme un préservatif contre la grandeur de leur Institut ; Tap-

corrections et additions, de teUe sorte que ce livre doit être tec-nrdé comme son ouvrage. Il fut imprimé en 1699 à l'imprimerie royale. (Voir 1rs Lettres sur Véducation, p. I2.'l).

A L ÉYÉQUfi DE CHARTRES (l693) 289

plication qu elles doivent avoir pour épargner afin d'aider aux demoiselles; qu'elles doivent entrer dans les sentiments des bons pères et des bonnes mères qui s'épargnent tout pour établir leurs enfants.

A l'égard de la chasteté , combien elle doit être pure dans une maison qui sera toujours remplie de jeunesse et d'un sexe qui doit se tenir caché; combien , par la situation de leur maison , elles seront exposées si elles ne s'enferment plus qu'aucunes religieuses ; combien, au dedans, leur séparation doit être grande entre les Dames et les demoiselles-, combien les punitions sévères pour les moindres fautes qui ont rapport à cette vertu ; dans quel éloignement il faut être pour les hommes quelque proches qu'ils soient; dans quel respect pour les ministres de Jésus-Clmst.

Le mérite de l'obéissance dans toutes les communautés, et combien il faut la pousser loin dans la leur, par le danger du désordre, si jamais les Dames montraient aux demoiselles quelques exemples de désobéissance-, qu'il faut être exacte à l'obéissance jusqu'au scrupule, que ce n'est pas là qu'il faut appliquer cette liberté de l'esprit de Dieu, et combien il est aisé de l'avoir avec Texactitude, etc.

Combien, pour la pratique de leurs vœux, la clôture doit être sévère -, que plus les Dames en charges pour le gouvernement seront obligées d'avoir des commerces au dehors , plus les autres doivent se renfermer au dedans.

Qu'elles doivent aspirer à répandre partout l'odeur d'une vraie piété ayant à se soutenir par elles-

rnèmeS) ne pouvant tirer de secours d'aucune autre maison ; combien elles ont besoin d'être inté- Heures pour s'acquitter de leurs devoirs, et d'avoir un extérieur édifiant, étant toujours observées par une troupe de jeunesse aisée à scandaliser, etc.

Avec quelle fidélité elles sont obligées de suivre les intentions de leur fondateur en ne se départant jamais, sous quelque prétexte que ce soit, du soin des pauvres demoiselles, en ne recevant jamais de bienfaits, en ne prenant point de pension quelque bien qu'on leur ofTrlt, n'étant chargées que de celui pour lequel la fondation est faite, et ne pouvant espérer de récompense pour les bonnes œuvres que Dieu ne leur demande pas. Qu'elles ne parent leur église que pour la décence et la propreté; qu'elles ne se donnent point de commodités particulières, et que tous leurs soins et leurs épargnes soient uniquement pour les demoiselles \ qu'elles conservent Féloignement qu'elles ont pour les parloirs.

Qu'elles ne se laissent introduire nulles nouveautés dans leurs habits, nulles diversités dans la direction: avec quelle fermeté les anciennes doivent faire subsister cet esprit de l'Institut; combien elles doivent l'aimer et l'estimer, et inspirer ces sentiments aux jeunes. Il faut bien marquer cet endroit qui leur défend de donner et de recevoir ni pour elles ni pour les demoiselles, et les exhorter à l'observer exactement sans se servir des exemples de dispense qu'on pourroit avoir donnés dans les premiers temps; que bien loin de prier leur évèque d'accorder des entrées chez elles, elles doivent lui demander in-

A HÂDÂME 0£ RAOOUAY (1693)« S91

stamment de n'en accorder que le moins qu'il lui sera possible ^ quelle conduite elles doivent garder, si des princes et princesses, se servant du droit qu'ils ODt dans les fondations royales, entroient chez elles» qu'il n'y ait que les supérieurs qui leur parlent, et que les autres s'éloignent le plus qu'elles pourront.

181<. — A MADAME DE RADOUAY.

A Harly, 7 mal 1693.

Je ne vous vois pas assez souvent pour vous dire les fautes que vous faites sur la simplicité^ mais je crois que vous devez vous appliquer à un silence intérieur, c'est-à-dire à ne pas donner une grande liberté à vos pensées, à éviter les réflexions, les jugements, les raisonnements, je dis au dedans de vous, et à marcher tout uniment par l'observance des règles au jour la journée, sans plan, sans projet, et vous laissant conduire. Soyez simple aussi dans vos paroles , évitez ce qui s'appelle tour d'esprit et sens caché, disant oui ou non, sans exagération, sans affirmation et sans désir de persuader qu'autant qu'il plaira à Dieu. Le grand silence que l'on vous impose vous aidera à devenir simple -, la conversation aiguise l'esprit et fait de grands maux. Ne retournez point sur ce que les autres font, ni sur ce que vous faites vous-même : par exemple, vous m'écrivez sans avant-propos et sans fin, cela est

1 Lettres pieuses, p. 1601. — Lettres édifiantes, t. \[\, 1. 165.

très-bien *, vous voulez que je remarque celte simplicitéy et cela n*est plus simple *, il faut être sans toutes ces réflexions qui viennent de rameur-propre ; parler peu, parler brièvement, écrire de même, et tout comme il vient dans Vesprit, sans dessein de bien écrire. Il y a des personnes à qui les fautes, en pareilles occasions, seroient bien meilleures que la perfection. Vous voulez être parfaite, ma chère fille, vous le serez si vous ne le voulez que pour Dieu \ étudiez votre Institut, et demandez sans cesse à Notre-Seigneur que le désintéressement, la droiture et Findépendance qu'on vous marque, ne vous portent jamais à la fierté ^ plus notre Institut est grand, plus nous nous devons appliquer à être simples , humbles, pauvres , mortifiées , silencieuses : l'orgueil corromproit tout. Vous ferez bien de vous adresser à notre mère pour la communion et pour toutes les autres choses.

Compiègne, le 21 mai i693^

J'ai passé une partie du jour de la fête dans les Carmélites dont je suis très-édifiée : elles sont pau-

' Lettres édifiantes, t. m, 1. 169.

' Le 18 mai, M"^® de Maintenon était partie de Versailles avec le Roi qui allait prendre le commandement d'ane de ses deax armées de Flandre. La plupart des princesses, ou, comme l'on disait, les dames raccompagnaient. « W^^ de Maintenon, dit Dangeau, étoit seule dans une calèche du Roi. » On s'arrêta à Compiègne, les 20 et 21 mai, à cause de la Fête-Dieu.

vres et ravies de l'être-, leur maison est petite, comme leur jardin, sans qu'elles désirent de Taccroître ^ elles ne demandent qu'une subsistance trèsfrugale , et trouvent que les dots qu'on vient de régler sont magnifiques , quoique la plupart des autres couvents s'en plaignent; ces bonnes filles n'ont qu'une petite chambre pour chapelle, et une pareille pour leur chœur-, tout y respire la propreté et la pauvreté, et je vous assure que je n'ai rien vu qui inspire tant la piété. J'ai bien pensé à vous à qui je rapporte presque tout ce que je vois, et à vous conjurer d'aimer la pauvreté; vous l'avez vouée, il faut la pratiquer en tout. Dieu a permis que le Roi le plus magnifique qui ait jamais été vous bâtît une maison très-simple, et qui n'a de beauté que par la grandeur qui lui étoit nécessaire pour contenir un aussi grand nombre de personnes; ne souffrez jamais, je vous en conjure, qu'on y mette aucun ornement sous quelque prétexte que ce soit -, que votre sacristie soit propre, mais sans richesses, et quand vous aurez à faire des ornements, qu'ils soient simples ; ce n'est point par la magnificence que Dieu est honoré, mais par la piété solide qui sera, comme je l'espère, dans votre communauté. MM. de Saint-Lazare font le service avec une gravité et une majesté très-propre à exciter la ferveur; vos cérémonies sont belles ; tenez-vous-en là , et ne souffrez jamais que, par un zèle très-faux, on veuille orner votre chapelle et vos autels; pour cela on demande, et on reçoit de toutes mains ; cela vous est défendu, et Dieu a permis qu'on ait pris des pré-

cautions qui vous marquent sa volonté. Soyez pauvres en tout, mes chères filles, vivez frugalement, donnez-en l'exemple aux demoiselles que vous élevez*, épargnez pour elles, et soit que vos biens diminuent ou qu'ils augmentent, vivez toujours comme des filles qui ont fait vœu de pauvreté, et qui veulent se réduire au nécessaire afin d'étendre plus loin leurs charités. Édifiez, je vous en conjure, par votre simplicité en tout; tâchez de souffrir quelque chose pour la pauvreté, tantôt par la nourriture, tantôt par vos habillements, par la privation de quelques commodités, ou pour vous ou dans vos charges -, et profitez de l'excellente instruction que vous avez sur cette matière dans un sermon de M. l'abbé de Fénelon. J'avoue que j'ai une grande envie que vous ayez une solide piété, et que vous ne la fassiez pas consister dans la multitude de prières au chœur, mais dans une prière continuelle par la présence de Dieu dans toutes vos actions.

Je voudrois qu'on travaillât beaucoup chez vous, ce sera une austérité utile, une épargne et une régularité ; je trouve que le travail des mains est une sorte de pénitence, qu'il porte à l'abaissement et par conséquent à l'humilité; que c'est une facilité au recueillement, supposé qu'on le fasse en silence, selon vos règles; il n'y a rien dans le travail qui excite l'esprit, qui flatte Tamour-propre, surtout dans un travail simple, bas et commun, comme sera le vôtre; car je crois que vous ne ferez jamais rien de précieux et d'inutile, et que vous vous bornerez à tout ce qui est nécessaire pour votre maison. Je

compte qu'à l'avenir les demoiselles auront appris dans les premières classes tout ce qu'elles doivent savoir, et qu'ainsi vous pourrez dans les dernières, les rendre laborieuses ^ ce ne sera pas un médiocre avantage pour le reste de leur vie- Ces bonnes filles, dont je suis si charmée, font tout ce dont elles ont besoin^ elles filent pour la toile et pour les habits; elles font leur pain, leur jardin, etc., et n'ont presque nulle entrée d'ouvriers-, je ne dis pas ceci pour vous, dont l'Institut est différent et vous nécessite à vous occuper des demoiselles ] mais il est certain que si vous travaillez avec elles, vous épargnerez beaucoup d'argent et beaucoup d'inconvénients. Notre-Seigneur a travaillé longtemps dans une boutique, la sainte Vierge travailloit sans cesse, saint Paul travailloit de ses mains*, que peuvent répondre à de tels exemples ceux qui dédaignent tout autre travail que celui de l'esprit, qui est souvent aussi dangereux que celui-ci est innocent ? Je prie Dieu de vous mettre au cœur ce qui est le plus conforme à la volonté, à la gloire et a la bonne odeur de votre maison.

183*. — A LA MÈRE MARIECONSTANCE,

XAITKESSS DK8 NOVICES.

Au Qaesnoy, 28 mai 1693.

J'ai reçu , il y a quelques jours , une lettre de notre mère Priolo, mais je n'y répondrai point, de

* Lettres édifiantes, t. \\l, 1. 168. — Avis aux religieuses de Saint-Louis,^» i\^.

peur que la politesse que je vous reproche quelquefois ne vous obligeât à m'écrire encore-, je ne veux que la soulager, et je prie Dieu que le succès de son travail diminue un peu ses peines-, la moitié du temps est passé, j^espère que nos chères filles emploieront si bien ce qui en reste, que joignant ce que vous leur apprenez tous les jours à ce que Dieu a mis dans leurs cœurs pour lui, Saint-Cyr sera tel que je le désire, et une maison de bonne odeur dans rÉgÛse. Pour nous autres misérables vagabonds, nous avons fait un voyage assez pénible par le mauvais temps, les chemins encore plus vilains et les logements assez incommodes-, plusieurs équipages sont demeurés, plusieurs dames ont couché sur des chaises n'ayant pas leurs lits, et je n'ai pas essuyé une seule de ces incommodités, parce que l'affection de mes gens va au devant de tout ^ j'ai seulement été fort lasse les soirs, et je me suis aperçue que je me donnois encore une nouvelle fatigue en travaillant trop en carrosse ; mais il faut bien achever cet ornement inventorié que j'ai commencé pour votre église. Enfin nous sommes arrivés ici, qui est le lieu où nous devons nous séparer du Roi , et qui , par cette raison, a serré le cœur de tout le monde -, vous jugez bien quelle part j'ai à la douleur publique ^

' On arriva au Quesnoy le 25 mai. Le Roi y tomba malade et y resta jusqu'au 2 juin. Nous verrons plus loin qu'il y fut résolu un grand changement dans le plan de campagne. Le 2 juin le Roi alla joindre l'armée du maréchal de Boufflers près de Mens. Les dames restèrent au Quesnoy jusqu'au 4 juin et de là allèrent à Maubeuge, puis à Namur. Le Uoi ne resta que six jours à Tar-

A MADAME DE VANCY (l693). 297

II devoit nous quitter le 29 de ce mois, mais le mauvais temps qui a rendu les chemins impraticables pour tout ce qu'il faut voiturer à la suite d'une armée, le fait remettre au 2 ou 3 juin -, voici, grâce à Dieu, le quatrième jour qu'il ne pleut pas-, le soleil ne parolt pourtant pas, et on est toujours dans la crainte. Le Roi s'occupe ici comme ailleurs, et finit tous les soirs la journée par le salut ^ Dieu est partout et honoré partout : c'est une grande consolation. Sa Majesté est un peu enrhumée, j'espère que cela ne sera rien. Je vous assure, ma chère mère, qu'il a été aussi content de sa visite de Saint- Cyr que vous l'avez été * -, il trouve notre mère telle qu'elle est, et que nos Dames ont leurs manches trop basses, c'est-à-dire qu'on ne voit pas assez de toile blanche -, cela est vrai, ce me semble, et leurs bras n'en seroient pas moins cachés. Adieu , ma chère sœur, je vous embrasse de tout mon cœur -, je suis souvent à Saint-Gyr, et je m'unis à ce qui se fait à toutes les heures \ je regrette fort celle du dîner au réfectoire, et celle de la récréation ; ma santé est très-bonne.

i84«.— A MADAME DE VANCY.

A Namar, ce 9 juin 1693.

Je vous ai déjà dit bien des fois que vous ne de-

méc , et pour les raisons qui sont expliquées dans la note 1 de la p. 314 ; il la qaitta le 9 juin pour retourner à Versailles.

^ Le Roi était allé faire ses adieux aux Dames de Saint-Louis le dimanche 17 mal.

* Lettres pieuses,^, i soi.

viez point vous contraindre sur ce qui me regarde, et que votre conscience sera bien pure quand elle n'aura plus rien à se reprocher qu'un peu de goût pour moi et pour mon commerce : je ne vous connois point de directeur qui ne vous donne volontiers l'absolution de ce péché-là. Je ne doute point du fruit de votre retraite ^ tout le bien que je vois à Saint-Cyr s'est établi par ce moyen, et les sujets étant mieux disposés que jamais , il y a lieu d'espérer que les effets seront soUdes. Je vous l'ai dit bien souvent, on est instruit chez vous au delà du nécessaire, on y rafflne sur la piété , et je ne crois pas que par le discours on puisse aller plus loin *, nous ferions tous des livres sur le renoncement le plus délicat, sur la conformité à la volonté de Dieu, sur l'amour désintéressé, sur la liberté des enfants, etc. ^ si avec cela nous pratiquons, nous pouvons espérer d'aller loin, et sans cela, toutes nos lumières nous condamneront. Par exemple, êtes-vous désabusée de votre esprit? ne vous souciez-vous plus de le montrer ? vous fixez-vous à un emploi qu'on vous donne? ètes-vous convaincue que vous n'aurez jamais grâce pour les choses où vous vous ingérerez par vous-même? aimez-vous les maux dont Dieu vous accable et toutes leurs circonstances ? êtes-vous résignée à tous les contre- temps qui vous arriveront? êtes-vous persuadée qu'un bouillon qui vous est donné mal à propos est un effet de la Providence comme tout le reste? êtes-vous l'exemple de l'infirmerie par votre patience^ par la facilité que vous apportez au service qu'il faut vous rendre ? faites-vous par vous-

A MADEMOISELLE D*AUfiIGNÊ (1693). 299

même ce que vous pouvez faire? êtes-vous réservée dans vos discours? êtes-vous résolue de mettre dea œuvres effectives à la place des paroles? Si tout cela est en vous, les conférences ont produit ce qu'on devoit en attendre.

Voilà, ma chère fille, ce que le personnage que Dieu me fait faire à Saint-Cyr m'oblige de vous dire. Vous avez beaucoup reçu , et jusqu'à cette heure les fruits n'en sont pas assez solides, mais ils le seront à l'avenir, je l'espère-, demandez-le pour moi, et je le demanderai pour vous.

A Namur, iO juin 1603.

Vous m^av^z fait un grand plaisir de m'écrire, ma chère nièce, et j'en aurois encore un plus grand si vous vous portiez bien, mais il faut vouloir tout ce que Dieu veut. Ne songez qu'à le contenter, et avec cela je vous promets que la mignonne^ et moi serons toujours satisfaites de vous. Je suis ravie de vous voir prendre les intérêts de Saint-Cyr et désirer que j'en sois contente, mais il ne faut pas désirer que ce soit pour mon plaisir : il faut une fin plus sainte, et je suis assurée que vous la devinerez bien. Rendez* vous utile à la maison, et pour me soulager et pour avoir part au bien qui s'y fait 5 mandez-moi les Dames qui font le mieux leur devoir et qui sont les

^ Lettres édifiantes, t. UI, 1. 175.

' W^^ Balbien, gouvernante de M^i*^ d*Aubigné.

plus humbles ; je sais que vous êtes sévère dans vos jugements; avancez-vous dans cette vertu dont il me semble que vous avez entrepris la pratique. Adieu, ma chère nièce. Je vous souhaite autant de santé que j'en ai présentement.

i86«. — A LA MÈRE MARIE^CONSTANCE.

Dinant, i2 juin ltf93.

Nous avons eu autant de peine à nous éloigner de Namur que nous en avions eu à nous en approcher. Nous fûmes hier onze heures et demie en carrosse tout de suite ^, et comme nous n'avions pas compté là-dessus, nous n'avions point mangé ni porté de quoi manger ] c'était jour maigre ; j'arrivai accablée de migraine, de rhumatismes, de lassitude et d'épuisement, et je trouvai un potage à l'huile pour tout régal. Un autre mal qu'on nomme moins hardiment s'est joint aux autres, et il n'y a qu'une lettre aussi vive et aussi réjouissante que la vôtre, datée du 9 de ce mois, qui peut me donner la force d'écrire ; je m'en vais donc vous répondre.

Vous n'aurez, ma chère sœur, que la moitié de ce que vous me demandez : j'écrirai à ma sœur Marie- Constance, à elle-même, pour elle-même, et je n'écrirai point pour Saint-Cyr -, je n'en ai pas le loisir

* Lettres édifiantes , t. IV, 1. 172. — Lettres agréables , p. 1018.

* Le Roi retournait à Versailles. Il séjourna les 10 et U juin à Namur, et les 12 et 13 juin à Dînant.

A LA MÉRB MARIE-OONSTANGE (l698). 80l

ni la force. Le témoignage que vous me rendez de ce qui s'y passe m'en donnerait le courage. Dieu veuille que ce que vous semez fructifie au centuple. Cest trop de dire que nos Dames vous donnent de hons exemples ; je serois bien contente si elles suivoient les vôtres et si vous gardiez avec moi la même liberté qu'elles en me donnant vos commissions. M. Duchesne^ recevra votre lettre que j'aurois voulu voir pour savoir l'état de la santé de notre chère mère ^ ^ mais je vous avoue que je désirerois fort qu'elle prit confiance en M. Fagon, qui est le premier médecin que nous ayons ^. Duchesne a suivi Monseigneur en Allemagne^ il ne reviendra de longtemps^ je voudrois que pendant son absence vous vissiez M. Fagon, qui pourroit à l'avenir donner ses conseils par lettres. Je suis ravie que notre mère soit mieux : elle ne manquera plus d'eau de Sainte-Reine ni de tout ce qui sera en mon pouvoir.

M"' de Radouay m'écrit que M"' du Pérou fait des merveilles à la dépense pour réparer les désastres qu'elle y avoit faits. Dites-lui, je vous en conjure, que je souhaite de tout mon cœur qu'elle le croie ainsi \ ce seroit une excellente disposition pour elle. Je ne lui réponds point, je ne le puis, et je l'entretiendrai bientôt.

Je serois encore plus fâchée que notre mère si vous finissiez une lettre sans me parler d'elle ; je

* Médecin dn Dauphin.

* La mère Priolo.

3 n fut nommé, cette année même, le l^^* novembre, premier médecin du Roi, à la place de Daquin.

ne puis vous exprimer restime et Tamitié que j'ai pour elle •, elle me sera toujours chère.

J'espère faire d'aujourd'hui en quinze jours la récréation à vos côtés et entourée de mes chères filles. Je ne sais pourquoi je les désire si parfaites, car si je les aime avec tant de tendresse, malgré leurs défauts, que seroit-ce si elles étoient comme je les désire? Elles m'attachent trop au monde, ou, pour mieux dire, à la douceur de vivre avec des anges.

Le Roi est en parfaite santé, et n'a pas pris peu sur lui en sacrifiant les desseins qu'il avait eus au bien de ses affaires*, qui s'est trouvé à envoyer en

^ La fin de cette lettre est d'une assez grande importance ^ et peut servir à éclairer un point de la vie de Louis XIY, que ses ennemis ont indignement calomnié ou travesti, La plupart des historiens ont en efîet raconté que, dans la campagne de 1693, Louis XIV tenait entre ses mains Guillaume d*0range et pouvait sûrement anéantir son armée, quand toup à coup, par le conseil de lA^^ de Maintenon, et malgré les supplications dç ses généraux, il prit la résolution de retourner à Versailles. Saint-Simon (Additions au Journal de Dangeau , 13 août 1715) ne craint pas de prononcer les mots de flétrissure et d'acte hontetisi pour qualifier la retraite du Roi , et il rappelle qu'il tint la même cop« duite et par des motifs aussi étranges en 1676 et en 1691. Voici maintenant ce qu'il dit dans ses Mémoires, qu'il a faits après ses Additions et ayant sous les yeux le journal de Dangeau :

« Le Roi partit le 18 mal avec les dames, fit avec elles huit jours de séjour au Quesnoy (voir la note de la page 296} , les envoya ensuite à Mamur et s'alla mettre à la tête de Tarmée de M. de Boufilers, le 2 juin, aveo laquelle il prit le 7 du même mois le camp de Gemblout ; en sorte qu'il n'y avoit pas demilieue de la gauche à la droite de M. de Luxembourg et qu'on alloit et venoit en sûreté de Tune k l'autre. Le prince d'Orange étoit campé à l'abbaye de Park (pi^s de Louvain], de manière qu'il n'y pouvoit recevoir de subsistances et qu'il n'en pouvoit sortir sans avoir les deux armées du Roi sur les bras. Il s'y re-

A LA MÈRB MARIE-CONSTANCE (l'603}. 303

Allemagne pour profiter de Theureux succès de la prise de Heidelberg, Pour moi, je suis ravie que

trancha à la hâte et se repentit bien de s'y être laissé arracher si promptement. Son armée étoit inférieure à la moindre des deui du Roi, qui Tune et Tautre étoient abondamment pourvues d'équipages^ de vivres et d'artillerie, et qui, comme on peut le croire, étoient maitresees de la campagne.

« Dans une position si parfaitement à souhait pour exécuter de grandes choses et pour avoir quatre grands mois à en pleinement profiter^ le Roi déclara le 8 Juin à M. de Luxembourg qu'il s'en retournait à Versailles, qu'il envoyait Monseigneur en Allemagne avec un gros détachement et le maréchal de BouHlers. La surprise du maréchal de Luxembourg fut sans pareille. Il représenta au Roi la facilité de forcer les retranchements du prince d'Orange et de le battre entièrement avec une de ses deux armées et de poursuivre la victoire avec l'autre... mais la résolution étoit prise. Luxembourg, au désespoir de se voir échapper une si glorieuse et si facile campagne, se mit à deux genoux devant le Roi et ne put rien obtenir. Jf«»« de Maintenon avoit inutilement tâché d'empêcher le voyage du Roi : elle en craignait les absences. Une si heureuse ouverture de campagne y aurait retenu le Roi longtemps pour en cueillir par lui-même les lauriers; ses larmes à leur séparation^ ses lettres après le départ furent plus puissantes et remportèrent sur les plus pressantes raisons d'État^ de guerre et de gloire, »

Remarquons d'abord avec quel art perfide toute cette dernière phrase est rédigée. Le lecteur qui n'est point prévenu doit certainement croire en lisant ces mots : Elle avoit essayé d'empêcher le voyage du Roi; elle en craignoit les absences; ses larmes à leur séparation , ses lettres après le départ , que M"« de Maintenon est restée à Versailles, que c'est de là qu'elle le rappelle, et que le Roi ne quitta subitement son armée que pour reyenir plus tôt auprès de celle que Saint-Simon appelle la vieille sultane. C'est en effet ce que cet écrivain veut faire croire ; mais noua savons qu'il n'en est rien, que M^^^ de Maintenon avait suivi le Roi, qu'elle était avec les dames à Namur , qu'elle devait rester dans le voisinage de l'armée pendant toute la campagne; elle ne pouvait donc pas craindre les absences du Roi; il ne pouvait donc pas y avoir eu ni larmes à la séparation, ni lettres

Tintérét de TÉtat le force à retourner à Versailles ; il se porte très-bien et se moque de ce que nous ap-

aprèt le départ. Or, Saint-Simon, en écrivant cela^ n'a pas pu foire une errear, car il était lui-même à l'armée.

Quant au fait même de la retraite du Roi, on a vu quelle explication simple en donne M"^ de Maintenon : s Le Roi n'a pas peu pris sur lui en sacrifiant les desseins qu'il avait eus au bien de ses affaires, qui s^est trouvé à envoyer en Allemagne pour profiter de rheureux succès de la prise de Heidelberg. Pour moi, je suis ravie que Tintérét de TÉtat le force à retourner à Versailles. »

Cette explication est la vérité toute nue. Le Roi fut ébloui de la prise de Heidelberg (la nouvelle lui en arriva le 28 mai), des succès qui pouvaient la suivre, de Tespoir de conquérir Ja paix en Allemagne ; et pendant son séjour au Quesnoy, dès le 30 mai, il prit la résolution de changer son plan de campagne, de partager son armée et d'euvoyer de gros renforts au maréchal de Lorges avec le Dauphin. C'est ce qui résulte des lettres écrites par le Roi à ce maréchal, le i^^, 3 et 7 juin, où Ton lit : « Mon cousin, ji{ vous ai mandé par ma lettre du l ®>^ de ce mois les raisons qui me faisoient désirer que vous prissiez Hailbron et que vous essayiez de battre le prince de Bade, et même je vous excitois à le faire le plus promptement possible par des raisons que je ne pouvois alors vous expliquer. Présentement que Je me suis déterminé, je vous dépêche ce courrier pour vous donner avis de la résolution que j'ai prise d'envoyer mon fils le Dauphin en Allemagne, avec une armée considérable, pour, avec celle qui esta vos ordres, faire un si puissant effort que les princes de l'empire et l'empereur même soient contraints de faire la paix. » (Lettres mlitairet de Louis XIV, t. Vlll, p. 224).

Écoutons encore sur ce sujet Dangeau, le témoin oculaire et journalier des faits et gestes de Louis XIV :

« Lundi 8 juin, au camp de Gembloux. — Le Roi a tenu conseil avec Monseigneur, M. le Prince, MM. les maréchaux de Luxembourg, de Villeroy et de Bouffiers et leur a déclaré la résolution qu'il avoit prise d'envoyer Monseigneur en Allemagne avec un gros détachement de ces armées-ci. Cette résolution fut prise ati Quesnoy après la nouvelle qu'on eut de la prise de Heidelberg et de l'épouvante où l'on étoit en Allemagne. Le Roi préfère les con-

pelons fatigue. Adieu, ma chère mère 5 je pourrois bien ne vous plus écrire et songer à me ménager

qaétes en ce pays-là à celles qu'il auroit pu faire ici, et S. M. s'en retournera au premier jour à Versailles. »

« Mardi 9 juin, au camp de Gembloux. — Le Roi a déclaré à Tordre qu'il s'en retpurnoit à Versailles et qu'il envoyoit Monseigneur en Allemagne, où il croit qu'il est de la dernière conséquence d'avoir une gfosse armée. » [Journal de Dangeau, publié par MM. Soulié, Dussieux, etc., t. IV, p. 304).

Ainsi donc, la résolution du Roi était prise dès le séjour au Quesnoy, c'est-à-dire avant que le prince d'Orange ne fût retranché dans son camp de Paris, avant qu'on ne connût la force do ce camp, avant même que le Roi ne se fût mis à la tète de ses troupes. Louis croyait à tort ou à raison qu'il était de la demièi'e conséquence d'avoir une grosse armée en Allemagne^ de proflter de la prise d'Heidelberg et de l'épouvante qu'elle avait produite, etc. D'après cette opinion, qu'on peut blâmer au point de vne militaire, mais dont la sincérité ne saurait être mise en doute, il sacrifia ses desseins au bien de ses affaires, en envoyant 67 escadrons et 27 bataillons de son armée avec le Dauphin pour grossir l'armée d'Allemagne. Cela étant fait, el le reste ne pouvant être employé qu'à renforcer la deuxième armée de Flandre, celle que conmiandait depuis quatre ans le maréchal de Luxembourg, Louis XIV n'avait plus qu'à s'en retourner à Versailles, car il ne pouvait prendre le commandement de cette deuxième armée dont Luxembourg avait toujours eu le commandement séparé, même quand le Roi faisait campagne ; c'eût été faire une sorte d'alTront à ce général illustré récemment par les batailles de Fleurns et de Steinkerke, et qui avait toute sa confiance et celle du soldat. D'ailleurs, avant son départ, il combina avec lui le plan de la campagne et lui donna les ordres les plus précis pour prendre Huy, faire sortir le prince d'Orange de son camp et lui livrer bataille. C'est ce qui résulte de la lettre même écrite par Luxembourg au Roi, après la bataille de Nerwinde.

Quant à la combinaison qui lit envoyer le Dauphin en Allemagne, elle était mauvaise, fut généralement blâmée et n'eut aocun résultat heureux ; mais, comme on vient de le voir, elle fut loin d'être produite par les motifs honteux que donne Saint-Simon.

Maintenant est-il vrai que le camp du prince d'Orange fût si

306 LETTRES HISTORIQUES ET ÉDlFIiUfTES.

pour arriver ea meilleure santé que je ne suis pré* sentement.

facile à forcer par Fane même des deux armées, comme dit Saint- Simon, et Louis XtV manqua-t-il réellement la plus belle occasion d'écraser son ennemi pour ne pas risquer sa gloire aux hasards d*une bataille? Les faits Tont parler. Le Roi étant parti, Luxem* bourg a dans sa main 80 à 90,000 hommes, c'est-à-dire des forces plus que doubles de celles de son adversaire; il n'est plus gêné par la présence de Louis XIV; ce n'est pas l'audace quimanqae à cet élève du grand Gondé; enftn il sait que le prince d'Orange s'est affaibli lui-même de 30 escadrons qu'il vient aussi d'envoyer en Allemagne sur la nouvelle des renforts amenés par le Dauphin. On doit penser qu'il va immédiatement réparer la faute du Roi, forcer le camp de Park et battre le prince d'Orange. Écoutons encore Dangeau :

ff Jeudi 18 juin. — M. de Luxembourg, qui est campé à une llieue des ennemis, a été reconnoître leur camp ; il s'est approché d'assez près pour distinguer les rues de Tinfanterie et de la cavalerie ; ils sont couverts d'un ruisseau difficile à passer, et on ne peut pas les attaquer dans ce camp-là, »

Le camp de Park était en effet formidable ; il avait été fortifié de longue main, et le prince d'Orange s'en était déjà servi avec succès dans la campagne précédente. Luxembourg resta ainsi devant ce camp jusqu'au 12 juillet sans oser faire une seule attaque; à la fin il se décida à décamper lui-même, s'estima heureux de n'être point attaqué dans sa retraite et manœuvra alors uniquement pour faire sortir son adversaire de sa position; il y parvint après 17 jours d'efforts, il l'attira entre les deuxGètes, et le voyant sur le point de regagner son camp de Park, il le força à combattre. C'est alors, le 29 juillet, que s'engagea la glorieuse bataille de Nerv^inde.

Comme on le voit, Louis XIV ne manqua pas une occasion unique d'écraser son rival en n'attaquant pas un camp que Luxembourg n'osa attaquer pendant près d'un mois et qu'en définitive il jugea inattaquable. Comme on le voit, sa retraite ne fut pas motivée par la peur que lui faisait son adversaire, puisque son plan de campagne était changé à l'avance. S'il quitta l'armée et laissa le commandement suprême à Luxembourg, ce fut par un sentiment de délicate confiance qui était dans ses habitudes ;

A MADEMOISELLE DE BOUJU (1693). 307

187^ — A MADEMOISELLE DE BOUJU,

KOTICt.

Mézières ',17 jnlii 1603.

Ne dites point, quand on ne vous fait point réponse, que c^est parce quon ne vous en a point jugée digne-, il ne faut jamais, ni en riajit ni autrement, prendre un ton de plaintes et de reproches ; vous devez croire quand on ne vous écrit pas, qu'on ne Ta pu faire , et que les raisons qui en empêchent sont bonnes, tl faut vous accoutumer à juger de votre prochain avec bonté et charité, ou, pour mieux

enfin s'il cessa de paraître à la tète de ses troupes, ce n*est pas, comme le dit Saint-Simon, parce quMl perdit sa réputation militaire dans cette campagne et qu'il se sentit honteui du rôle qu'il y avait joué « c'est parce qu'il n'était plus Jeune, et comme il le disait aox Dames de Saint-Cyr, parce qu'il croyait que ses gênéraux/aisoient mieux que lui. [Histoire de la maison royale de Saint-Cyr, p. 179).

Qoant à la conduite de M"^ de Maintenon dans cette co^jono* tore, on voit qu'elle est, comme de coutume^ toute passive. Elle ' aimerait mieux rester à Saint-Cyr avec ses filles ; mais le Roi vent qu^elle le suive : elle obéit ; il décide de quitter l'armée : elle est ravie que Vintérét de l'État le force à retourner à Versailles et se réjouit d'avance de revoir son cher Saint-Cyr auquel elle écrit tous les jours.

J'ai fait cette longue note parce que l'accusation de lâcheté portée par Saint-Simon contre le grand Roi , quelque indigne qu'elle soit, a été partout répétée et qu'elle est devenue de Tliistoire vulgaire (je prends moi-même ma bonne part de cette critique); il n'est donc pas indifférent qu'eUe se trouve réfutée par des faitç précis. Je l'ai faite aussi pour donner un exemple de la haine aveugle et de la mauvaise foi de Saint-Simon à l'égard de Lonis XIV et de M'"^' de Maintenon.

* Lettres édifiantes, 1. 111, 1. 176. — Lettres pieuses y p. 1900.

* Le Roi, à son retour, passa par Givet, Harienbourg, Rocroy, MézièreSi Rethel, etc.

dire, à ne le jamais juger, mais croire que ses intentions sont bonnes. Je ne vous ai point répondu, parce que je n'en ai eu ni la force ni le loisir ; je ne le ferois pas même encore, si vous ne me faisiez une consultation \ vous auriez pu la mieux adresser ; cependant, puisque vous le voulez, je vous dirai ce que je pense. Quand vous aurez perdu la présence de Dieu, il faut vous y remettre doucement et hum* blement sans vous inquiéter du passé : il ne se rappelle point, et quand vous en êtes fâchée, c*est par Famour-propre qui voudroit se rendre témoignage qu'on a toujours gardé cette présence de Dieu. Plus vous serez douce et humble, plus vous la garderez fidèlement; mais, encore une fois, ne revenez point sur le passé*, cette conduite, qui est conseillée à tout le monde, vous est particulièrement nécessaire. Vous avez une grande disposition à vous occuper de vousmême et à raisonner; il n'y aurait point de pratique qui vous fût plus utile que de vous oublier vousmême, vous occupant de Dieu et de ce que vous avez à faire ; quant aux inégalités dont vous vous plaignez, elles n'ont rien de particulier, tout le monde les éprouve : on passe de la ferveur à la tristesse et à la lâcheté, de la confiance au découragement, et ainsi du reste. Vous touchez le point essentiel, en m'apprenant que vous êtes toujours également éloignée du péché : avec cela tout est bon ; n'y pensez seulement pas, ne confrontez point les temps de sensibilité avec les autres-, allez toujours votre chemin, tantôt par des épines, tantôt par des montagnes, t<antôt par un sentier uni et doux, ravie d'avancer

A HÂDEHOISELLE DE BOUJU (1693). 309

toujours, et ne regardant que le terme où vous voulez arriver. Adieu, ma chère enfant.

188^ — A MADEMOISELLE DE BOUJU,

IfOTICB.

A Marly, ce 10 juillet 1693.

Ce n'est ni oubli, ni diminution de mon amitié qui fait que je ne parle point, c'est manque de temps, et c'est aussi pour vous savoir auprès d'une maîtresse bien plus capable que moi de vous donner des conseils. Vous connoissez votre mal, c'est beaucoup, mais ce n'est pas assez *, il faut travailler et de bonne foi calmer votre grande vivacité ^ la présence de Dieu est un grand moyen, conservez-la le plus que vous pourrez, et, quand vous parlez, ne dites que le nécessaire. Vous pensez trop , et vous voulez dire ce que vous pensez -, vous craignez même que le temps ne vous manque, et vous parlez trop vite pourpouvoir tout dire; le jugement fait choisir ce qui est le plus nécessaire 'à dire, et il faut se résoudre à supprimer le reste, quelque bon qu'il soit j il devient mauvais dès qu'il y en a trop -, tâchez de parler lentement et succinctement. Vous êtes encore assez jeune pour vous corriger, et assez pieuse pour vouloir y travailler-, ne vous découragez pas des difficultés que vous y trouverez, mais il faut surtout arrêter cette vivacité de discours, qui vient de la légèreté d'esprit.

A Lettres édifiantes, t. ni,L il S. '^ Lettres pieuses,^. 1902.

Les ouvrages qui vous sont défendus sont des agnus^ des colifichets et toutes autres choses qui, sous prétexte de piété, sont de vrais amusements d'enfants. Ils sont meilleur» que Toisiveté dans les maisons où il y a peu de choses à faire*, mais pour vous autres, vous ne manquerez pas de travail avec la famille dont Dieu vous a chargée : le linge , les habits, les coiffes, les meubles, les ornements, quand il en faudra, tout cela fournira de Touvrage abondamment, et il arrivera même qu'on ne pourra pas tout faire. Adieu, ma chère Jaune *, je vous aime toujours, et je vous parlerai le plus tôt que je le pourrai.

i89*. --A MADAME DE SAINT-AUBIN.

9 août 1693.

J'ai lu, selon votre intention, la lettre que vous écrivez à M. de Brizacier^ je ne suis point fâchée que vous craigniez la vanité, les vues humaines, rhypocrisie, et le reste-, pourvu que votre crainte soit modérée, vous en serez plus humble -, mais ne vous découragez pas et fortifiez-vous dans les bonnes habitudes. L'envie de contenter n'est point mauvaise -, n'épluchez point tant vos intentions : elles se purifieront tous les jours par la pratique du bien, et il est toujours bon d'éviter le péché par quelque

* « C'est qu'elle aToit beaucoup brillé à ceUe classe par l'esprit et qu'elle étoit entrée au noviciat sans passer par la classe bleue ni par le ruban noir. « (Note des Lettres pieuses).

« Lettres édifiantes, t. UI, 1. i^l.—^ Lettres pirnses, p. 1617.

A MADAME DE BBINON (1698). 3ll

raison que ce soit. Allez donc, ma chère fille, dans le chemin où vous êtes présentement, ne songez aa passé que pour exciter votre reconnoissance 5 vous ne voyez pas assez combien vous êtes changée : vous ne respirez que le bien, la droiture, l'obéissance pour laquelle je vous vois une estime toute particulière-, ce n'est pas là ce que vous pensiez autrefois, qu'on ne trouvoit en vous que travers, répugnances et insensibilité pour la raison *, on vous parloit des heures entières sans vous faire la moindre impression ; les mêmes personnes vous parlent et vous les écoutez avec joie et douceur-, c'est la grâce qui a tourné votre cœur au goût de la vérité 5 c'est par les sacrements dont vous sentez la force et le profit. Ne faites donc rien, ma chère fille, qui vous en éloigne^ soyez fidèle à fuir toutes les occasions. Je vous vis parler hier à une personne qu'il faut éviter * ; tournez vos scrupules de ce côté-là, et non pas sur les attaques de l'amour-propre. Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur, ravie du bon chemin où je vois votre âme et votre corps*, réjouissezvous aux récréations ^ la joie vous est nécessaire.

i90«.-- A MADAME DE BRINON.

28 août 1693.

Rien ne vous doit persuader que je n'ai pas un

^ Dame soupçonnée de quiëtisme.

• Lettres édifiantes, t. HI, 1. 187. — Lettres agréables, p. 1027. — Lettres à M^ de Brinm, p. 457.

moment à moi que de voir que je suis plus de six mois sans vous écrire, car j'en ai toujours envie ; mais je vous mets à part comme Ton fait des personnes dont on se croit assuré et avec qui on n'a nulle mesure à garder, et ce temps ne se trouve point, parce que je n'en ai plus pour mon plaisir. II s'est passé bien des choses où j'aurois voulu répondre, surtout à l'égard de M"^*" la duchesse de Brunswick dont je sais que les intérêts vous touchent vivement et pour laquelle je n'ai pas changé de sentiments. On ne peut être plus touchée que je le fus de ce qui se passa dans ma chambre, où je ne lui avois proposé de venir que pour la mettre avec le Roi; depuis ce temps son affaire s'est jointe à celle de M"' d'Hanovre, et devenant affaire d'État, je n'ai plus eu le moyen de parler. Vous me connoissez et savez si j'aime à faire du mal^ je ne sais qu'aller droit et simplement. Peu de gens sont de même en ce pays-ci et sont capables de croire que je sois où je suis, sans y être parvenue par une profonde habileté*^ ceci soit dit entre nous, s'il vous plaît.

Je fais toujours vos compliments au Roi, et il les reçoit comme vous pouvez le désirer. Je suis accablée d'affaires pour Saint-Cyr j elles (les Dames) vont faire les vœux solennels, et vous croyez bien que dans tout cela je ne manque pas d'affaires; aussi m'y donné-je tout entière, et je ne suis plus à Versailles que pour les heures où le Roi est dans ma chambre. Je

1 C'était en effet Topinion de son temps; c'est encore Topinion vulgaire. J'espère que la publication des vraies lettres de M*"^ de Maintenon démontrera le contraire.

À MADAME DE ËRtNÔN (l69â). Sl3

languis de la continuation de la guerre, et je donnerois tout pour la paix. Le Roi la fera dès qu'il le pourra, et la veut aussi véritablement que nous ] mais il fera, en attendant, une grande guerre, et ses ennemis verront combien on les abuse, quand on leur dit que nous ne pourrons la soutenir longtemps j Dieu sera pour lui contre tous : il est pieux et les autres sacrifient la religion à leur passion. Nous n'avons qu'à prier et attendre ce qu'il plaira à Dieu de faire ^ il n'importe, sa volonté s'accomplira malgré les hommes.

J'ai un chapitre à traiter avec vous qui est celui de M"* la duchesse du Maine ". Vous m'avez trompée sur son sujet dans l'article principal qui est celui de la piété : elle n'a veine qui y tende, et veut faire en tout comme les autres. Je n'ose rien dire à une jeuûe princesse élevée par la vertu même-, je ne voudrois pas la faire dévote de profession; mais j'avoue que j'aurois bien voulu la voir régulière et prendre un train de vie qui seroit agréable à Dieu, au Roi et à M. le duc du Maine , qui a assez de bon sens pour vouloir sa femme plus sage que ses sœurs ^. Je lui avois donné une dame d'honneur qui est une sainte ^^ mais il me paroit qu'elle est peu autorisée et ne fait que la suivre -, elle est enfant et auroit plus besoin d'une gouvernante que d'une dame d'hon-

« Voir la lettre 149.

< La princesse de Conti et la duchesse de Bourbon. Voir, sur le caractère et la conduite de ces princesses, Saint-Simon, t. II, p. 16 €t saîY., et t. Xll, p. 22 et suiv.

' M™* de Saint-Valéry qui fut bientôt remplacée par U^^ de ManneTille, fille du marquis de Montchevreuil.

314 LETTRES HISTORfQUES ET ÉDIFIANTES.

neur ; da reste elle est telle que vous me Tarez dépeinte : jolie, aimable, gaie, spirituelle, et par-dessus tout elle aime fort son mari, qui de son côté Faime passionnément, et la gitera plutôt que de lui faire la moindre peine. Si celle-là m*échappe encore, me voilà en repos*, et persuadée qu'il n'est pas possible que le Roi en trouve une dans sa famille qui se tourne à bien. M"** la duchesse de Chartres est une paresseuse qui ne se sert pas de son esprit comme elle le pourroit '; mais sa conduite est assez bonne. Je veux, grâce à Dieu, le bien partout, et j'y contribuerai autant qu'il m'est possible. J'avoue que je voudrois aimer la duchesse du Maine par-dessus tout, étant ce qu'elle est à un homme qui est la tendresse de mon cœur ^. Je me laisse aller au plaisir de vous entretenir. Adieu, madame, priez pour moi; faites prier vos saintes, rendez-moi de bons offices auprès d'elles, afin qu'elles m'en rendent auprès de Dieu; et croyez que je conserve pour vous les sentiments que vous m'avez vus depuis une très-longue date.

KCONOMK.

Ce 6 septembre 1693.

Vous m'avez priée plusieurs fois , ma chère fille, de vous donner mes avis : je vais le faire avec une

* Voir Saint-Simon, t. XV, p. 107 et suiv. ^ On sait que W^ de Maintenon avait élevé le duc du Maine, et qu'elle avait pour lui des entrailles de mère.

» Lettres édifiantes, t. IV, 1. 4 1 . — Lettres pieuses, p. 1 454.

liberté qu'il me semble que, par la grâce de Dieu, vous pourrez porter. Ma sœur Marie-Constance et notre mère (Priolo) vous diront mieux que moi ce qui est de votre charge ; ainsi je n'entrerai point daus ce détail, mais je vous conjure de la faire avec charité pour ceux qui sont au-dessous de vous, et avec autant de régularité qu^il vous sera possible. Ne vous fiez point trop à la sincérité de vos intentions, et ne faites rien qui puisse porter conséquence pour celles qui viendront après vous. Établissez cette charge comme elle le doit être ] ménagez aussi les domestiques qui ont aflfaire à vous; ne poussez pas la défiance trop loin, et ne blessez pas la charité pour de petits intérêts; mettez«vous souvent à la place des autres, c'est ce qui vous sera le plus utile, et c'est la règle que nous devons suivre. Il est difficile d'être tout à fait régulière avec la charge que vous avez ; mais la nécessité qui nous oblige quelquefois à manquer aux observances, vous doit obliger à y être exacte quand vous le pourrez. Croyez, ma chère fille, que vous êtes appelée à être un des soutiens de l'établissement de Saint-Louis, et pour répondre aux desseins de Dieu, il faut être l'exemple de l'obéissance. Encore une fois, vous vous fiez trop à votre droite intention, et vous n'ayez pas assez de ménagements extérieurs -, ne vous abîmez point trop dans le tout de Dieu et dans le néant de Thomme; Dieu l'en a tiré pour le rendre capable de le connol^ tre, de l'aimer et de le servir; servez-le donc par la pratique de toutes les vertus, obéissant à tous vos supérieurs, renonçant à vos opinions pour suivre les

leurs, soumise aux prêtres par votre doctrine, humble quand on vous consulte , charitable pour les domestiques, condescendante pour la dépensière et ' concertant tout avec elle, non comme étant au-dessus mais comme étant sœurs. Voilà les pratiques de votre état et mille fois plus solides que les idées de piété les plus sublimes.

192*. — A;MADAME DE BUTERY.

Septembre 1693.

Je prends part à votre douleur ^, ma chère fille, comme j'en prendrai toujours à tout ce qui vous touchera. Voyez dans cette occasion la conduite de Dieu sur vous : il vous ôte votre plus innocent attachement à la veille de votre profession, afin que vous vous donniez tout entière à lui, et qu'il n'y ait plus rien au monde qui vous fasse tourner la tète de son côté. Les termes de mort et de sacrifice dont les religieuses se servent en toute occasion ne sont que des paroles si, en effet, elles ne sont mortes à tout ce qu'elles ont bien voulu quitter; «t si cette mort est nécessaire à toutes les religieuses, elle l'est encore plus pour celles de Saint-Gyr qui ont à établir un si grand ouvrage-, mais entre toutes les autres, ma chère sœur, vous devez couper tout net les commerces du monde 5 vous êtes vive et tendre, votre amitié est pour votre famille : on fait peu de scru-

* Lettres édifiantes, t. III. — Lettres pieuses, p. 1475.

* A cause de la mort de son père.

pules de sentiments si conformes à la raison et à la loi de Dieu. Cependant, si vous voulez être parfaite, vendez tout ce que vous avez et suivez Jésus-Christ ; donnez-vous tout entière, vous n'aurez jamais de repos que par cette voie -, votre amitié vous fera souffrir, si courageusement vous ne quittez tout; et votre conscience droite et délicate vous reprochera ce que vous ôtez à Saint-Cyr; ne vous effrayez point de ce qu'il faut faire, c'est votre naturel trop empressé qui vous en fait juger ainsi. Quand tout le inonde fera son devoir, les emplois seront plus faciles. Adieu, ma chère fille.

28 septembre i693.

Je n'aurois pu vous dire adieu sans une extrême peine, ma chère fille, mais j'irai le plus tôt que je pourrai vous voir, et vous donner tous les soulagements qui me seront possibles. J'ai vu avec douleur la lettre que vous avez écrite à notre mère; j'espère que Dieu la pardonnera à la foiblesse de votre esprit accablé par les maux du corps. Vous avez désiré Saint^^ermain -, vous ne trouverez pas ailleurs de meilleures filles, ni qui aient plus d'envie de vous bien traiter; ne vous effarouchez donc pas si vite ;

^ Lettres édifiantes, iAl\,\. 188.

' Elle ayait quitté le noviciat de Saint-Cyr à cause de sa mauvaise santé et s'était retirée aux Ursulines de Saint-Germain ; dès qu'elle y fut, elle se plaignit et demanda à aller dans un autre couvent.

VOUS seriez peut-être pire dans un autre lieu; essayons au moins à y faire un peu tout ce qui vous sera possible. Voilà des croix de providence ; voyez comment vous les souffrez , et jugez par là de vos désirs pour les plus hautes perfections et pour les austérités : mettez Thumilité à la place du courage qui vous manque, et croyez que je ferai mon possible pour vous consoler*

Sachez de la mère supérieure si elle me permettra d'entrer : j'ai un bref du pape qui me permet d'entrer dans tous les couvents de France^ ^ j'ai une permission de M. Tarehevêque de Paris pour tous ceux de son diocèse -, je ne voudrois pas me servir ni de l'un ni de l'autre, si elles ne le vouloient, et je sais que les Ursulines sont fort opposées aux entrées : assurez-les que si elles me refusent, je ne leur en saurai pas mauvais gré, surtout si vous êtes en état de venir au parloir.

Fontainebleau, 30 septembre 1693.

On m'annonce de tous côtés une lettre commune que je ne vois points ce seroit une grande joie pour moi si nous n'avions plus qu'à travailler à notre sanctification et pour rétablissement de notre chère maison, qui m'agite toujours entre Vespérance et la

* Les reines de France jouissaient seules de ce droit. « Lettres édifiantes, t. UI, î. 189. — Avis aux religieuses de Saint-Louis.

crainte. Je suis si convaincue (ju'elle ne peut être médiocre, comme je vous l'ai dit cent fois, que je TOUS avoue que sa destruction ne me feroit pas beaucoup de peine, parce qu'on n'est point obligé de faire un grand établissement^ mais que cet établissement se tournât mal, ce seroit un des lieux du monde où Dieu seroit le plus offensé. Voilà ce qui est bien propre à vous effrayer, ma chère sœur -, ce n'est pourtant pas mon dessein : je vous montre simplement ce que je pense. Vous avez raison de dire que uous ferons une grande perte le jour que notre mère Priolo s'en ira; cependant cette perte est inévitable, et c'est ce qui me fait trembler. Soyez plus courageuse que moi, et ne perdez pas un moment pour profiter de ce que vous voyez. Vous serez apparemment une des principales de la maison , et vous savez qu'il n'y a presque pas d'emplois où Ton ne commande : apprenez donc cette manière de commander avec douceur et fermeté, et à reprendre en peu de paroles sans hausser le ton et sans perdre l'air modeste et grave dont notre mère accompagne tout ce qu'elle fait et tout ce qu'elle dit. Écrivez ce qui vous paroîtra bon à écrire, et que vous craindriez d'oublier. Vous ne pouvez trop prier pour que Dieu nous éclaire tous, et vous ne pouvez trop ouvrir les yeux pour répondre à ce que nous pourrons vous demander. J'ai cru m'apercevoir de ces tristesses dont vous me parlez •, ayez bon courage : Dieu ne vous manquera pas quand vous vous donnerez tout entière à lui ; priez-le continuellement de bénir ce que nous voulons faire, ou de le renverser.

Adieu, ma chère fille-, je viens de recevoir la lettre des Dames.

A FontoÏDeblean, ce f octobre 1693.

11 n'y a que la paix générale qui puisse me donner une plus grande joie que celle que je sens de vous voir contentes de l'état que vous allez embrasser 5 Dieu sait si jamais j'ai voulu vous le rendre pénible, et si je ne serois pas prête tout à l'heure à changer vos institutions, vos règlements et votre maison contre mes vues propres, si ceux que nous consultons me le conseilloient ; mais enfin, il faut se fixer, et espérer que n'ayant cherché que la gloire de Dieu, il voudra bien répandre sa bénédiction sur nos travaux. Un auteur moderne, fort connu à Saint-Cyr (Fénelon), nous a dit souvent que les retours inquiets sur nous-mêmes retardent notre avancement dans la perfection, et qu'il faut marcher avec foi et confiance sans regarder derrière nous. Je vous exhorte à la même conduite, mes chères filles : ne pensons plus aux peines passées ; pardonnons-nous les uns aux autres celles que nous nous sommes données, et ne songeons qu'à entrer avec courage dans tout ce qui nous est confié. Vous voyez ce que Ton vous demande par vos constitutions, par vos règlements, et pour vos charges ^ c'est à nous à ne vous

* Lettres édifiantes, t. IIÏ, 1. 190.

plus rien imposer de nouveau,* et c'est à vous à ne plus vous plaindre d'un état que vous choisissez avec liberté. Nous avons cherché tout ce qui pouvoit vous soulager-, soulagez à votre tour les supérieurs par une obéissance entière, et, bien loin défaire des difficultés, faites votre possible pour leur aider à porter le fardeau de la supériorité qui certainement sera le plus pesant. Je vous conjure, et je demande à Dieu bien souvent de vous faire la grâce de le regarder dans la personne qui gouvernera votre maison ; vous avez obéi très-exactement depuis six mois à celle qu'on vous a donnée; sa vertu, son esprit, son expérience vous ont prévenues pour elle -, plusieurs d'entre vous disent qu'elles lui obéiroient avec joie toute leur vie. J'espère que votre obéissance ne sera pas réservée à une occasion impossible, et que vous obéirez de même à une de votre communauté-, elle ne sera pas si expérimentée que notre chère mère, et c'est pour cela que vous serez toutes appliquées à faire si bien votre devoir, que vous lui donnerez le temps d'apprendre le sien. Nous travaillerons ensemble, mes chères filles 5 j'y donnerai ma vie, et ce sera avec trop de plaisir si vous êtes remplies de courage, de zèle et de confiance en Dieu, voulant le faire servir par le petit peuple qu'il vous confie, et vous donnant tout entières à son œuvre. J'ai bien envie de me retrouver avec vous et de vous assurer que je vous aime bien tendrement sur la terre, en attendant que nous soyons toutes dans le ciel.

Vous êtes insatiable d'instructions, de lettres, de conférences, de manuscrits et de toutes sortes de secours spirituels, et de tout cela vous n'en profitez guère ; si vous les goûtiez autant que vous le témoignez, on verroit mettre en pratique tout ce qu'on vous a dit, et on n'auroit plus rien à vous dire. Vous voyez bien à mon style que ma lettre n'est que pour vous, car je ne voudrois pas faire une réponse brutale à mes chères filles assemblées ] mais il me semble que je suis en position de ne pas ménager les termes avec vous. Pour répondre simplement à l'avidité que vous avez pour mes écrits, je vous dirai, ma chère fille, que je voudrois bien avoir tout ce qui est de ma main à Saint-Cyr*, j'en ferois un bel ouvrage et verrois ce que j'ai dit pour ne pas le redire -, j'ôterois ce qui n'est plus de saison, je mettrois quelques raisons de mes changements, et je vous assure que je ferois un beau livre tout de mon écriture, car il me semble que c'est ce qu'on aime le mieux et c'est peut-être bien ce qui est le meilleur. Adieu-, tâchez de faire ce que je vous demande. Je vous dirai franchement que tous vos défauts ne m'empêchent pas de compter les jours que je ne vous vois pas et d'avoir une grande impatience d'être au 25 octobre.

A mon retour j'ai trouvé une bonne nouvelle,

* Avis aux religieuses de Saint-Louis, p. 2 1 8.

c^est qu'un capitaine de vaisseau, nommé Barte \ qui avait été chercher des blés et qu'on croyoît perdu, est enfin arrivé à Dunkerque -, on ne sait pas encore tout ce qu'il a apporté de blé, mais cela est toujours bon.

i97«. — A LA MÈRE MARIE-CONSTANCE.

On me mande que vous êtes quitte de la fièvre, ma chère sœur, dont j'ai bien de la joie.

La pauvre Chanlon me fait grand' pitié. J'ai répondu à M. Tiberge qu'on lui donnera une place si sa santé se rétablit -, elle m'écrit une lettre de quatre pages. J'en reçus, il y a quelques jours, une encore plus longue de ma sœur de Bâillon et on vient de m'en donner une de ma sœur de. . . de même taille. Je voudrois bien, ma chère sœur, que, sans leur dire que je m'en plains, car il ne faut pas que leur cœur se resserre pour moi, vous les défassiez de cette prolixité dans leurs discours et dans leurs lettres. Quand on se renferme à ce qui est nécessaire, les lettres ne sont point si longues, ni les audiences aussi, à moins qu'il n'y eut bien des sortes d'affaires à traiter, car il faut qu'elles comprennent qu'il faut se mortifier là-dessus, comme sur tout le reste, en ne disant pas tout ce qui contente.

Je demandois hier au courrier de Pignerol si nos

* C'est le fameux Jean Bart.

* Avis aux religieuses de Saint-Louis, p. 169.

sœurs avoient souffert des bombes * : deux religieuses de Sainte-Claire en ont été tuées. Ma sœur de Veilhan Youdroit bien pouvoir espérer une pareille mort-, mais il y a lieu de croire que Saint-Cyr ne deviendra pas sitôt une place frontière. Adieu, ma chère sœur.

Ce 14 octobre 1693.

Tout ce qui me revient, et le témoignage que vous me rendez de la satisfaction des Dames sur les soulagements qu'on leur a accordés, me fait un sensible plaisir*, il n'y en a point que je ne voulusse leur faire, dès qu'ils ne nuiront point à l'ordre de la maison ^ J'ai toujours compris qu'il étoit fort fâcheux de coucher dans les dortoirs des demoiselles, et je regarde cette obligation comme une si grande austérité, que je voudrois qu'il ne s'en pratiquât guère d'autre chez vous. Je suis ravie de la résolution où vous êtes de ne point consentir jamais qu'on détruise les pratiques que nos mères établissent ; il vous est permis jusqu'à la profession de représenter ce que vous auriez envie de changer ; mais, après cela, il faut de-

^ Pignerol fut bombardé par le duc de Savoie du 25 septembre au 3 octobre. « Ils ont bien jeté, dit Dangeau, quatre mUle bombes dans Pignerol ; mais il n*y a eu que dix ou douze maisons brûlées, et fort peu d'abattues. » Le duc de Savoie se retira devant Catinat, qui le battit le lendemain, 4 octobre, à la Marsallle.

* Lettres édifiantes, 1. 111,1. 193. -^Lettres pieuses, i^. 1631.

3 On faisait alors les nouvelles constitutions de la maison changée en monastère, et les Dames étaient consultées à ce sujet.

A MADAME DE SAINT- PARS (i693). 325

meurer fermes et ne rien innover quand même il serait meilleur. Ne tremblez point sur ce que vous avez à faire; je ne vous ai jamais demandé qu'une bonne volonté*, si elle est droite et sans réserve pour Dieu, il saura bien vous former, vous instruire et vous rendre propre à ses desseins. Vous savez que je ne crains en vous qu'un peu trop d'attachement à votre sens, et de leloignement pour le conseil; je n'ai encore rien vu là-dessus qui m'ait fait croire que vous soyez changée^ je le souhaiterois de tout mon cœur. Pourquoi me faites-vous des excuses de me parler naturellement? c'est ce que j'ai toujours désiré de toutes, et de vous plus particulièrement; vous le faites sur l'habit séculier, et je vous sais bon ^é de vouloir montrer cette faiblesse, puisque Dieu vous la laisse encore. Il n'y a rien de déterminé làdessus ^ *, si notre chère Monfort étoit de votre conseil, elle décideroit bien vite sur l'habit reUgieux : elle dit qu'on en est humiliée, et qu'elle n'ose plus lever la tète.

i99«. — A MADAME DE SAINT-PARS.

14 octobre 1693.

Les vertus prendront racine en vous si vous les exercez fidèlement en chaque occasion, sans vous rebuter quand vous y aurez manqué : les projets de

* « Le Roi ne consentit à nous laisser prendre Thabit religieux que plusieurs années après les vœux solennels, en 1707. » ' Lettres édifiantes, t. UI, 1. 19^. — Lettres pkuses, p. 14 50.

perfection ne sont pas la perfection; nous nous amusons trop à faire des arrangements dans nos idées : tantôt nous faisons de grandes résolutions sur rhumilité, tantôt sur Tobéissance, et nous sommes si pleins de nos idées et si attentifs à ce modèle de vertu qui èât dans notre imagination, que nous oublions que c'est nous qui devons pratiquer ces vertus. Je lie trotive rien de si solide, de si droit et si facile, que le Conseil de saint François de ^les, qui ne Veut de prévisions et de projets que pour le jour présent. Je voudrois que vous essayassiez de cette pratique : je serai aujourd'hui des premières au chœur ; je ferai ma ôharge avec régularité ; je m'en vais au parloir : je n'y dirai rien que d'utile -, j'écouterai avec patience toutes les demandés qu'on me fera-, si notre mère m'ordonne quelque chose, je ne répliquerai pas un mot, et je sacriflefai toutes nies vues à Tobéissance -, le silence sonne, je le garderai, et tiravaillerai avec le recueillement que ce temps me donne ; la récréation vient t je trie relâcherai simplement, et je contribuerai à la joie innocente de mes sœurs, me tournant à la conversation qu'elles entament, sans m'attacher à mon goût particulier. Voilà, ma chère fille, une bonne journée; et quand demain s'appellera aujourd'hui, je recomcerai. Je croîs cette conduite au-dessus de tous projets et de tous examens^ de ces sentiments, de ces attraits, qui sont souvent trompeurs. Je loue Dieu des sentiments qu'il vous donne sur la vie commune; vous en serez plus parfaite et plus humble. Vos supérieurs auroient grand tort de ne pas vouloir se

A MADEMOISELLE DE BOUJU (1693), 327

charger de vous : votre docilité mérite une particu^ lière attention, et, daas le peu que je puis vous offrir, vous me trouverez toute prête.

CqiftGKI SB I,A BQBSftlK.

Ce 21 octobre 1693.

n seroit bien étrange , ma chère fille, que vous qui êtes une de celles qui m'avez toujours le plus marqué d'amitié , vous eussiez été la seule qui ne m'auroit pas écrit \ vous me faites plaisir de me dire de vos nouvelles, U n'y a point de service que je ne voulusse rendre à vous et à vo^ proches \ il faut espérer qu'une longue paix rétablira ce qu'une longue guerre a gâté. Quant à la pauvreté , je vous en parle si souvent que je ne pourrois que répéter toujours les mêmes choses; je crois qu'en général, toutes les officières étant religieuses , elles doivent pratiquer la pauvreté tant dans leurs personnes qpe dans leurs emploist La manière de la pratiquer dans 3a personne est de se passer de plusieurs commodités qui sont de dépense , se contentant du nécessaire bien loin de vouloir des accommodements. Pour votre charge , c'est de faire servir tout ce qui peut servir ; j'approuve les pièces aux jupons de dessous , et les épargnes que vous faites sont très à propos. L'obéissance doit encore marcher avant la pauvreté , et je vous loue de la disposition où vous êtes d'être prête

* lettres édifiantes, t. ni, 1, 195.

à tout épargner ou à tout jeter si on vous Tordonne ^ vous serez en paix et en sûreté par ce chemin-là.

201». — A MADEMOISELLE DE BOUJU,

NOTICB.

À SainV-Cyr, nOTembre 1693.

Quand je vous ai dit de prier M. Tabbé de Brizacier d'examiner votre vocation, je n'aipasprétendu que nous prendrions une résolution en deux jours, mais bien qu'on eût de tout côté attention à vous, pour voir si Ton vous veut ou non, avant que votre noviciat soit achevé. Laissez-nous faire là-dessus, et demeurez en paix avec Dieu, en vous abandonnant à sa sainte providence. Je ne sais ce que les Dames pensent de vous, mais voici ce que je crains : une grande présomption, un désir d'exceller en tout, une conscience inquiète et pleine de retours, de tours et détours sur soi ; en un mot , le contraire de la simplicité, qui va à ne s'occuper que de Dieu et de son devoir, à se laisser conduire et juger par les autres, à s'abandonner sans vouloir voir où l'on en est et sans attendre jamais rien de soi-même, à mépriser de bonne foi les talents naturels, à s'en servir sans attachement et sans confiance, à ne plus vouloir avoir d'esprit, à écrire simplement, à parler de même, à se posséder en paix, à ne pas vouloir être admirée, etc. On vous a dit ce matin des choses admirables là-dessus 5 encore une fois, laissez-vous conduire, répondez simplement à ce que l'on voudra

* Lettres édifiantes, 1. 111, 1. 1 97 . — Lettres pietises, p. 1625.

savoir de vous, ne demandez seulement pas ce qu'on veut faire de vous, soyez gaie, soyez naturelle. Priez Dieu pour moi *, je lui demande de tout mon cœur de vous laisser ici, si c'est pour sa gloire.

Page 1