‹ Lettres historiques et édifiantesChapitre 20 sur 30 · DE SAINT-LOUIS · texte numérisé non relu

DE SAINT-LOUIS

lonqu'ellcfl étoient sur le point de fnre les vœu solennels.

Décembre 1693.

Nos mères (les religieuses de Ghaillot) veulent que je vous parle, mes très-chères filles, sur plusieurs choses, et je le vais faire tout simplement. Je crois qu'il n'y a plus rien à vous recommander sur ce qui regarde votre vocation ^ je suis persuadée que vous y avez fait de sérieuses réflexions, que vous connoissez encore mieux que moi les engagements de votre maison : ils sont grands, mais je suis persuadée qu'avec la grâce de Dieu vous en remplirez les devoirs; vous avez même surpassé mes espérances dans la manière dont vous avez fait toutes choses pendant votre noviciat. Nos mères sont parfaitement contentes de votre conduite ; je crois que jusqu'à présent vous avpz agi de bonne foi et que vous ne vous démentirez pas dans la suite; cependant, je vous exhorte, et je ne puis trop le faire, d'examiner encore plus attentivement que jamais chacune en votre particulier si vous êtes bien résolues et bien disposées a embrasser toutes les peines, tous les assujettissements et toute la perfection de votre Institut,

* letlres édifiantes, t. IV, I. 3* ^Recueil des réponses, y. 68.

330 iPTTfiEl» IflSTORiQUES ET ÉDIFIÂMES.

et i vous bien garder de passer outre si vous ne sentez pas une volonté détermii^ée à vous donner à Dieu i^ns réserve, et selon Tesprit de vos constitutions. Cest tout ce que je vous demande que cette bonne volonté; je la préfère à tout l'esprit imaginable, persuadée qu une personne de bonne volonté sera plus en état de rendre service à la maison avec une santé et un esprit médiocres, qu'une autre qui serait remplie de talents à qui cette bonne volonté manqueroit. On a examiné et proposé à M. Joly**, votre supérieur, toutes les objections que vous avez faites ; nous ne cherchons tous qu'à vous soulager et a vous contenter; c'est à quoi on travaille, et vous devez être bien persuadées que si on vous laisse des choses désagréables, c'est qu'on ne pourra faire au* trement; car Dieu sait si nous voulons vous contraindre. On vous donnera donc tout ce qu'on pourra vous donner des choses que vous avez demandées; vous aurez plus de temps les fèt^ et les dimanches, mais je vous conjure que ce ne soit point un prétexte de vous relâcher. Je n'ai jamais été trop d'avis qu'on donnât beaucoup de temps à la liberté des filles ; rien n'est si bon que de les occuper^ et pour quelqu'une qui fera bon usage de ces temps libres, il y en aura plusieurs qui en abuseront. Vous devez considérer que vous n'êtes point ici pour vous; tout ^'y fait par rapport aux demoiselles, et toutes vos dévotions et vos prières particulières doivent céder à cela. Je crois qu'une personne qui voudroit tou-

1 Supérieur des prêtres de Saint-Lazare qui était en même temps supérieur spirituel de la maison de Saiut*Louls.

INSTRUCTION AUX HEUGIEUSES DE SÀlNT-tOUlS (1693). 33}

jours êtTQ ainsi occupé^ de son salut et de m sanctification particulière , sans regarder en même temp^ que $on devoir le plus essentiel est le salut et la sanctification des demoiselles ') qu'une personne, dis-je, qui ^eroit dans ces sentiments ne seroit pas propre à être religieuse dans la maison de Saint- Louis. A regard des confesseurs, mon gentiment est que vous Qe sauriez mieux faircs que de persévérer à vous accommoder de messieurs de Saint -Lazare. Rien ne seroit si dangereux pour vous que la diversité des confesseurs et des directeurs ^ il faut mettre votre perfection sur ce point à n'en avoir point d'autres et tenir votre conscience si pure et si tranquille que vous n'ayez que faire de tant de directeurs. Cependant, s'il arrivoit des cas extraordinaires où l'on voulût consulter d'autres personnes, l'évêque aura toujours le pouvoir de le permettre, et l'on pourra s'adresser à la supérieure qui y pourvoira avec charité.

Je n'ai qu'à remercier Dieu de l'éloignement que vous avez pour les parloirs, et à vous exhorter à continuer toujours ce dégoût du monde ; car je vois avec grand plaisir qu'il y a peu de monastères qui raient autant que vous; ne perdez jamais cet esprit, mes chères filles, je vous en conjure ; inspirez-le à vos novices et tâchez qu'il se transrpette des unes aux autres à tout jamais dans votre maison, Je vous recommande encore l'union entre vous, la paix et la régularité -, vous ne pouvez trop vous affermir dans ces principales vertus, afin de les perpétuer ici, et que nuls événements ne puissent jamais les

détruire dans votre maison, qui en ce cas toucheroit à sa ruine.

Pour toutes les autres vertus essentielles de la vie religieuse, comme Thumilité, Tabnégation, la mort à soi-même, la mortification des sens, TobéissaDce aveugle, la pratique exacte de la pauvreté, le détachement de toutes choses, etc., nos mères vous en parlent si bien tous les jours et vous en donnent de si grands exemples que je n'ai qu'à vous exhorter d'en profiter de plus en plus, car, grâce à Dieu, je remarque avec une consolation inexplicable que le plus grand nombre d'entre vous y font de grands progrès.

NoQvellenient élue supérieure de la maîtoii de Saint-Louis'.

Ce i 2 janvier 1694.

J'ai lu avec attention tout ce que vous avez bien voulu me confier •, votre évéque ne peut pas dire que vous l'ayez trompé, et vous n'avez pas assurément adouci vos défauts. Dieu soit loué de tout ce qu'il a

' Lettres édifiantes, t. IV, l. 3. — * Lettres aux supérieures, * Les Damés ayant achevé leur nouveau noviciat, furent admises à faire les vœux solennels, six le il décembre 1693, sept le 1^ Janvier 1694, deux le 3 mars, etc. Le 6 janvier eurent lieu des élections nouvelles dans lesquelles M"*^ de Fontaines fut nommée supérieure; W^^ du Pérou, assistante; M'"<' du Tourp, maitresse générale; M*"*^ de Veilban, dépositaire, etc. La maison reprit alors sa marche régulière. Il ne resta à Saint-Cyr des religieuses do la Visitation que la mère Marie-Con&tance qui tint iç npviciat pendant encore siît annçcs.

fait en vous, et qu'il veuille sans discontinuation avancer votre perfection, pour vous et pour la com^ munauté qu'il vous a confiée ! Soyez persuadée que votre principale obligation est de l'édifier et de la conduire 5 que votre pratique de mortification, de renoncement à vous-même et à votre propre volonté se doit appliquer particulièrement au gouvernement de vos filles ^^u'il faut que vous les connoissiez, que vous leur ouvriez le cœur, que vous les consoliez, que vous les animiez, que vous les instruisiez, que vous les divertissiez, que vous les préveniez, et qu enfin ce soit là votre continuelle application. Vous ne devez guère faire ce qu'une autre pourra faire, afin de vous garder pour ce qui ne peut être fait que par vous ; apprenez à vous faire soulager : il vous en restera toujours plus qu'à toute autre 5 je crains votre activité, votre courage, votre dureté pour vous-même, ou pour mieux dire, je crains que ces qualités ne vous fassent entrer dans des détails qui usent votre santé, et prennent tout votre temps -, gardez-en même pour vous reposer, pour lire tout ce qu'il faut que vous possédiez, pour le donner à vos sœurs. Ne vous pressez pas trop de connoître le temporel, allez peu à peu; le plus pressé est de former les Dames, de les tenir dans la régularité où elles sont, et de vous faire aimer d'elles, sans qu'il vous en coûte le moindre relâchement des règles. Si je vous dis des choses utiles, je vous conjure d'en profiter, et, si elles sont inutiles, jetez ma lettre au feu.

334 LETTi^BS HISIOHIQUES ET ÉDIFIANTES.

(Avis pour la sapérienre).

Janvier 1694.

Ayez Dieu présent dant tout ce que vous faîtes, soit que vous caressiez, ou que vous punissiez, soit que vous refusiez ou que vous accordiez. Ne désirez pas trop d'être aimée et ne craignez pas trop de déplaire. Ne mettez pa3 toute la charité dans la condescendance et croyez qu'il y en a une plus parfaite dans la fermeté, quand elle va au plus grand bien.

Ne vous relâchez jamais sur la régularité de votre maison, mais soyez occupée du bonheur de celles qui composent votre communauté. Donnez-leur les relâchements que vous croyez nécessaires -, divertissezles innocemment, et ne recevez point parmi vous de ces esprits dédaigneux des amusements des autres. Ne faites jamais de réprimandes dans les heures de récréation, à moins que la faute ne soit considérable ou qu'elle eût scandalisé, mais avertissez en particulier de ce qu'on aura fait de inal, Non-seulement il faut réprimer les fautes qui se font dan$ les récréations contre la charité, contre la modestie, etc., mais il faut reprendre aussi tout ce qui est contraire à la profession religieuse, comme les ris immodérés, les postures lâches et me§séantes, les façons de parler grossières, les familiarités et les emportements. La modestie chrétienne doit retrancher ce que je viens de dire, puisque le seul usage du monde a bien ce pouvoir sur ceux qui savent vivre. Il ne faut pas con-

> Lettres aux supérieures.

fondre la liberté avec le libertinage, ni avec la grossièreté, ni appeler gêne et contrainte ce qui nous met dans l'état de modération où nous devons être : il faut toujours être maître de soi dans la joie comme dans les autres passions. La politesse n'est pas nécessaire pour faire de bonnes religieuses, mais vous devez l'inspirer aux demoiselles dont vous êtes chargées, qui auront peut-être à vivre dans le monde.

Soyez inexorable sur ce qui peut troubler l'ordre ; assujettissèz-y vous-tnême, car vôtre troupeau est si grand et si vif que si quelqu'un se détourne, tout les autres suivront. Pour cela, il faut exiger une obéissance exacte, soumise et Sans raisonnement. Il faut que, quand vous avez donné un ordre, il soit exécuté dans le temps , dans le lieu , par les personnes que tous avez prescrites, et que vous puissiez compter que ce que vous avez ordonné est fait; s'il y à quelque inconvénient, ôll peut ensuite et en particulier vous le représenter, mais il faut commencer par obéir.

Ne poussez pas trop loin votre régularité pour assister à tout ce qui se passe au chœur, et quittêz-le sans scrupule quand vous croyez le devoir faire. Il sera quelquefois plus utile d'aller voir ce qui se passe dans la maison, qu'il fie le seroit d'assister à vêpres.

N'avilissez point la place de supérieure pour vous humilier, car vous averl'autorité pour vous en servir; n'élevez pas trop aussi la place de supérieure, de peur de mettre dans votre maison des airs de grandeur et d'abbaye que votre fondateur n'a pas voulu, et qui conviennent si peu à la profession religieuse.

Marly, féTrier 1694.

Je vous prie de penser encore à ce que nous dîmes hier sur MM<*» de la Mairie et du Gourtuis ', et d'en conférer avec notre mère déposée (la mère Priolo). J'avoue que j'ai de la peine à voir sortir des filles à qui on trouve une bonne vocation, une vraie piété et une grande douceur dans Thumeur -, ces caractères sont bien commodes dans une maison. Ma sœur de *** fait bien partout où on la met-, elle a fait aux classes tout ce que Ton a voulu. Voyez ces deux filles, je vous prie, et plusieurs fois avant que M. de Chartres arrive; que ma sœur Fassistante les regarde avec attention; que notre mère leur parle-, informez-vous de Thumeur; si elles n'ont point de travers, je pencherois fort en leur faveur. Adieu, ma chère mère et ma chère fille. Je crois que vous aurez encore Veillaine, Jaucourt et Vandam'j voilà bien de l'esprit ; cependant il ne faut pas que tout soit la tète dans un corps, il faut des pieds et des bras. Pensez à cette affaire devant Dieu, vous n'avez rien de plus important. N'envoyez point à Marly sans nécessité-, il ne faut point de façons entre nous, si j'étois malade vous le sauriez bien vite -, il faut épargner la peine et le temps de nos gens.

' Ces deux demoiselles ne restèrent pas k Saint-Gyr. La première devint prieure de Bisy et M°>« de Maintenon lui écriritde nombreuses lettres, (Voiries Lettres sur rédwatUm, p. 297).

' Ces trois demoiselles entrèrent au noviciat^ la dernière seule devint Dame de Saint-Louis.

â06«. — A MADAME DE FONTAINES.

Féyner 1694.

Depuis quelque temps, ma chère mère, je n'ai guère de pensée plus relevée que votre cuisine-, je suis abîmée dans vos marmites, et plus je raisonne sur Tordre et l'arrangement de votre nourriture, plus je suis persuadée qu'il faut dans ce commencement ici soulager les sœurs. Il est impossible que sœur Louise puisse faire la charge de dépensière et montrer à toutes les autres ce qu'elles ne savent pas encore, tant qu'elle aura à servir l'extraordinaire du dehors, vos domestiques, les miens et ma personne. Je voudrois vous proposer, pour le reste de cette année, de me charger de tout ce détail pour deux mille francs que vous me donnerez, s'il vous plaît, car je veux bien que ma sœur de Veilhan sache qu'elle est obligée de me nourrir avec tout mon train'. Manseau lui fera voir, en détail, que je ne m'enrichirai point dans ce marché; aussi ne sera-ce que pour un temps pendant lequel nous nous étabUrons dans nos marmites et dans le rôtissoir ; après cela nous verrons si nous remettrons l'extraordinaire et le dehors avec les convalescentes, car jusqu'ici je ne trouve point de bonnes manières de les

* Cette lettre est extraite des papiers inédits de M^^ d'Aumale. —Voir sur ces papiers et cette demoiselle les lettres de Tannée 1708 et suiv. dans le t. 2.

* Loais XIV, après avoir fondé Tlnstitat de Saint-Louis, avait donné à M'"^' de Maintênon un brevet qui lui assurait les honneurs et les prérogatives de fondatrice, et obligeait la maison à l'entretenir, elle et sa suite, toutes les fois qu'elle y voudrait loger.

338 LETTRES HtSTOmOUÊS ET ÉDIFIANTES.

laisser clans le dehors. Si vous acceptez ma proposition , donnez-moi mille francs pour la demi-année, et je vous en rendrai compte fidèlement. Comme c'est une affaire de conséquence , assemblez , §'il vous plaît, la communauté pour avoir son consentement.

207«. — A MADAME DE VEILHAN.

Ce 29 féTriêr 1694.

Je vous envoie une lettre de M. Bernard ' qui vous rend compte de Tétat de vos affaires, qui vous fait espérer de Targent^ Je presserai M. Chamillard ' de recevoir le dernier compte de M. Delpech*, afin que M. Bernard soit chargé du tout. Ne répondez jamais, ni dans vos lettres, ni dans vos conversations, aux railleries qu'il veut mêler dans les affaires, et recevei-leS si modestement et si froidement, qu'il voie bien qu'il vous faut un style plus sérieux. Gardez, toute votre joie pour nos récréations, et ne portez au parloir qiie de la douceur et de la gravité: vos gens se familiariseroient bientôt avec vous. Regardez comme un malheur pour des filles et pour des religieuses d'avoir à traiter avec des hommes; ne mêlez rien pour égayer vos conversations 5 ne perdez pas un moment, revenez à l'affaire dès qu'ils voudront s'écarter pour dire des choses inutiles; dites, si cela arrivoit souvent, que vous n'avez pas

* Lettres pieuses, p. 1663.

* Intendant de la maison de Saint-LoUis.

* Directeur temporel de la maison de Salnt-Loais.

* Intendant des Liens do Tabbaye de Saint^Denit, lesquels aval ^nt été donnés à la maison de Saiut-Louis.

A MADAME pE FONTAINES (l694), 339

de temps à perdre, et que vous n'êtes au parloir que pour VQUS instruire 5 en un mot, ma chère fille, évitez les dangers qui se trouvent en tout, et que votre conduite marque que vous ne parle? aux hommes que par nécessité, que vous êtes toujours dans la présence de Dieu, et que vous ne vous relâchez pas au parloir, oh vous n iriez jamais si vous pouvie? vous en empêcher, I^a petite raillerie qui finit la lettre de M* Bernard m'a donné lieu de vous écrire celle-ci d'aussi bon çœuf que je souhaite que vous la receviez.

Mars 1694«

Je suis bien contente, ma chère mère, du compte que vous me rendez de notre maison ; il faut que nos chères enfants ne se lassent jamais d'être averties, reprises et excitées ^ ce sont les seuls moyens de soutenir la régularité. Quelque parfaites qu'elles puissent devenir, il y aura toujours de petites fautes, et si on les laisse passer, on tombera dans les grandes aussi imperceptiblement qu'il leur est marqué dans V Esprit de TImiitui. Qu'elles ne regardent donc pas les répréhensions comme des marques du peu de satisfaction qu*on a d'elles, ou comme les voulant pousser trop loin , ce qui les pourroit attrister et décourager : on ne leur veut rien imposer de nouveau, mais elles veulent , autant que nous , établir

^ lieUr*i* édifianltSj t. iV, l. 10.

la régularité, qui est l'observance des règles, et pour cela il ne faut négliger aucun relâchement, quelque petit qu'il puisse être.

M. le curé de Versailles me dit , en partant pour Forges, qu'il ne seroit pas revenu pour votre sermon de saint Candide. Je voudrois bien, sous le bon plaisir de M. l'évoque de Chartres, que vous ne vous £ssiez point de règles ni d'habitudes d*avoir nécessairement des sermons en de certains jours; vous tomberiez par là dans l'inconvénient de la plupart des couvents qui en ont souvent qu'il seroit meilleur de ne pas avoir. Vous expérimentez déjà l'embarras là-dessus ; ce sera bien pis quand vous serez abandonnées de tout ce qui vous environne présentement. Je voudrois donc en avoir quand on le pourroit, et que ce seroit de gens sûrs et approuvés de votre évêque : je prendrois le temps de ceux-là, et les entendrois un jour ouvrier s'ils ne pouvoient venir pour la fête, prenant le plus que vous pourrez les jours qui la précèdent, afin d'être instruites et préparées pour la mieux passer ] mais, encore une fois, j'aimerois mieux que mes chères filles n'entendissent pas de sermons un jour de Pâques que d'être réduites à tous les jeunes cordeliers qui viendront s'essayer chez vous. Joignez à la peine de les convier celle de les envoyer chercher, de les renvoyer, de les remercier, et, beaucoup plus encore, le hasard de leur doctrine dans un temps, et un temps qui durera autant que le monde, où l'on marche au milieu des précipices. Encore une fois, ma chère fille, ne conviez que ceux dont vous serez assurée

A MADAME DE VEILHAN (1694). 341

par VOS supérieurs. Je crois que M. Tévéque de Chartres ne désapprouvera point ce que je pense, et si cela était autrement, vous savez si je suis soumise et si je désire que vous le soyez. Adieu, en voilà trop pour un jour.

209*. —A MADAME DE VEILHAN.

A Compiègne, ce 24 mars 1694.

Je dois croire que M. l'évéque de Chartres a eu des raisons pour faire ce qu*il a fait, quoiqu'il ne me les ait pas dites ^, et peut-être a-t-il voulu aller audevant des peines qu'on auroit pu se faire de s'ouvrir à une séculière. Quant à moi, je sens mon zèle redoubler par l'envie que j'ai d'obéir à l'évéque de Saint-Cyr, et il n'y a rien que je ne voulusse faire pour vous aider en général et en particulier. Vous ne pouvez m'importuner, mais je vous conseille de vous adresser le plus que vous pourrez à votre supérieure : Dieu bénira cette conduite ; vous avez un

* Lettres pieuses,!^, 1557.

* Il avait institué M<"® de Maintenon , par commission , supérieure spirituelle de la maison de Saint-Louis. Il écrivait à ce sujet à W^^ de Bouju : « M'"^' de Maintenon est votre première supérieure ; elle a mission pour vous conduire toutes et Dieu l'a choisie pour vous former et établir votre Institut en la manière qu'elle l'a fait ; l'Église Ta approuvée et lui a donné autorité pour vous conduire. Nous nous en sommes assez expliqués pour que vous n'en doutiez pas, et vous savez toutes que je Tai fait par des motifs de religion et non par une complaisance humaine; j'ai eu égard en cela aux avantages spirituels de votre maison et à l'ordre de la Providence. » — Lettres pieuses^ p. 3065, et Avis aux rell' gieuses de Sainl-Louis, p. CO.

excellent confesseur, et tous ces secours que Dieu vous a donnés ne retrancheront rien de mes soins pour vous. Etudiez sans cesse V Esprit de votre Institut, et n'étudiez plus autre chose. Renoncez i Tesprit', c'est votre grande tentation : qu'en voulez-* vous faire ? Vous avez voué un silence éternel et une entière séparation des créatures au dehors et au dedans. Il faut une éducation trè^-sipiple auxdemoi' selles : abjurez donc ce goût de l'esprit, cette curiosité, ces raffinements, et mettez à leur place l'humilité, la douceur, Testime duprochain, la simplicité, la déférence aux sentiments des autres, la condescendance pour leurs faiblesses, et soyez bien persuadée que la plus grande de toutes est de vouloir attirer l'attention. M. l'abbé de Fénelon dit que nous aimons mieux nous tourmenter que nous oublier. Adieu, ma chère fille ^ vous voyez comme j'entre en matière avec vous-, je n'eus jamais tant de courtige, parce je n'eus jamais tant d'espérance de la perfection de notre chère maison.

240». — A MADAME DE RADOUAY.

▲ Coœpiègne, le 26 mars 1694^

Vous avez assez montré votre Joie *, ma chère

* Lettres pieuses, p. 1633. — Lettres édifiantes, t. IV, 1. 13.

* Ce jour-là , Louis XIV passa à Compiègne une grande revue de cavalerie. « M>«e de Mainlcnou y étoit, dit Dangeau, et le ftoi lui en fit les honneurs. »

» De ce qu'elle venait de faire ses yœux solennels, qu'elle prononça le 13 mars J694.

A MADAME OE RADOUAY (t694). 343

fille 5 tournez toute votre recqnnoissance vers Dieu, et dpnnez-lqi les marques (ju'il vous Qn depaiide en servant sa maison de tout voire pouvoir. Mettez à profit tout ce que vous avez reçu, et que cette fermeté dai)s vos sentiments soit pour soutenir les règles que vous avez embrassées, Entrez dans Yç^ prit de votre Institut et dans tqutes les intentions de vos supérieurs, et soyez des plus zélées pour en pratiquer les maximes. Il n'est plus question d'e^^amen ni de difficultés, tout est conclu et arrêté j aimez-en tout^ et gardez-vous d'y désirer le moindre changement. Je vous avoue que je suis charmée quand je vois les filles de la Visitation se tenir à un chant désagréable à tout le monde et à elles-mêmes, sans autre raison que celle qui leur a été marquée ; voilà comnie je voujf désire. Méditez donc incessam*ment l'Esprit des filles de Saint-Louis : soyez la plus pauvre, la plus désintéressée, la plus portée à l'épargne, à la frugalité, au travail, à la mortification, selon votre état-, épargnez tout, pour tout donner. Soyez la plus chaste, la plus modeste, la plus simple, la plus détachée de tout plaisir, la plus humble, la moins curieuse, ne voulant savoir que le catéchisme, renonçant au désir de savoir, silencieuse, gaie avec innocence. Soyez la plus obéissante, la plus souple dans les mains des supérieurs, prenant leurs impressions, regardant dans leur personne l'autorité de Dieu, ne raisonnant jamais sur leur conduite, jugeant bien de leurs intentions, persuadée qu'ils ont grâce dans l'état où Dieu les a mis. Soyez la plus instruite des devoirs de l'éducation 4es demoiselles , la plus

séparée d'elles quand vous n'en êtes pas chargée, la plus dépendante quand vous serez subalterne dans les classes , agissant toujours de concert, et toutes dans le même esprit. Soyez Texemple de la régularité pour les observances, pour le silence-, voilà, ma chère fille, les pratiques que je vous donnerois si j'étois votre directeur. Je ne refuse point votre confiance; je vous entretiendrai tous les mois avec plaisir, mais allez à votre supérieure, et en tout prenez le plus que vous pourrez le chemin le plus simple, le plus droit, et celui qui vous est marqué par vos constitutions. Je ëuis bien contente de vos dispositions, et je les suivrai avec soin. Adieu, ma chère fille, mettez la main à l'œuvre ; vous ne pouvez témoigner trop de reconnoissance à notre chère mère Priolo ; je la vois partir avec bien de la peine, mais j'espère que vous soutiendrez le bien que Dieu a mis en vous par elle.

Mars 1694.

Les témoignages que vous rendez à la communauté me donnent une grande joie. Soyez ravie d'être estimée, aimée, respectée pour l'amour de Dieu, et renoncez à Tamour-propre qui voudroit s'attirer ces sentiments pour lui-même. Quand je vois mes chères filles agir en vérité et esprit de foi, j'ai une grande espérance qu'elles s'établissent sur des fondements

* Lellres uliles,.y. U52. — Lettres édifiantes, t. IV, I. 14.

' solides; leur inclination naturelle ne seroit pas si assurée ni pour vous ni pour celles qui viendront après vous. Dieu veuille les bénir de plus en plus, et qu'elles puissent, par leurs exemples, par leurs ' soins et par leurs veilles, accroître la vertu dans ce royaume !

11 n'y a plus que dix lieues d'ici à vous, je m'en rapproche avec plaisir, quoique je craigne la misère, que je crois trouver, car on nous mande que le blé enchérit tous les jours. Bonsoir, j'ai la migraine: j'en suis bien aise pour ne l'avoir pas à Saint-Cyr.

ATril 1694.

M"' de Maintenon dit aux religieuses de Saint- Louis, à l'heure de la récréation, qu'elle avoit passé la matinée à lire le traité de l'Esprit de leur Institut aux novices, qu'elles lui en avoient paru charmées et avoient toutes résolu de l'apprendre par cœur pour y avoir sans cesse recours, disent-elles, dans leurs doutes et leurs tentations. La communauté, qui avoit déjà reçu ce petit traité avec beaucoup de joie et d'empressement , marqua à M"® de Maintenon l'envie qu'elles avoient de l'avoir chacune en particulier. A quoi elle leur dit qu'on ne jugeoit pas encore à propos de le faire imprimer , parce que leur maison étoit alors si à la mode que chacun le voudroit lire pour faire sa cour, et non-seulement le lire, mais en juger-, « et je ne veux, ajouta-t-elle agréa-

blement, ni qu'on le loue ni qu'on le vitupère. » Elle , permit seulement qu'on Teùt en manuscrit^ elle m copia plusieurs elle-même et en fit copier par quel- ^ ques personnes de confiance, et les distribua à mesure qu'ils furent écrits. Les religieuses de Saint* Louis, témoignant une grande admiration et un grand plaisir de ce que le Roi, leur fondateur, avoit bien voulu mettre une approbation de sa main sur le livre qu'on en conserve au dépôt comme un double témoignage de sa piété et de sa volonté à leur égard, M"''' de Maintenop leur dit : a Cet écrit étant long, je lui ai proposé de le parcourir seulement, mais il l'a voulu lire tout entier : il l'a trouvé parfaitement conforme à ses intentions, et il désire que vous y soyez à jamais fidèles. » Elles supplièrent M""** de Maintenon avec instance de mettre aussi . quelque chose de $a main à la fin de ce livre qui pût marquer la part qu'elle y avoit*, et faire copnoitre dans la suite combien elle prétendoit qu'elles y demeurassent in violableipent attachées j elle lei^r répondit avec bien de la modestie : a Vous moquez-vous de moi de vouloir que je mette mon nom auprès de celui du Roi ? et ne voye?-vous pas qu'il convient beaucoup mieux qu'il paroisse à celles qui vous suivront que ce livre vous a été donné par votre saint et premier évèque, qui, ayant fait vos règles, a encore voulu vous marquer plus en particulier dans ce petit traité l'esprit de votre maison ? L'amitié que vous avez pour moi vous attache à tout ce qui vous en

• Voir la note!? de la page 287.

ENTRETIEN AVEC LES flAMES DE SAINT-LOUIS (1694). 347

Vient et vous fait juger que les autres seront comme TOUS, tnais Tautorité du pasteur doit faire edcore une plus forte impression. »

Quelques joUrs après, M""* de Maintenôn et toute la communauté attendoient midi avec impatience pour oser tfavaillëf; ô'étôit à qui comhlenceroit la première 5 M*°* dé Radouay pour s'avancer, enfilant son aiguille tivatit qiié l'Angélus fût sonné, M""** de Mainténon llii dit : ci Vt)Us avez f aisoiî, je vas vous imiter^ ma soie est si longtemps à enfiler que cela m'avancera beaucoup. » Cétoit ull ornement d' église auquel elle travaillôit. Alors, quel(Jués-unes lui dirent que ce seroit leur donner un mauvais exemple que d'anticiper ainsi l'heure du travail. << Je ne m'en fais point du tout de scrupule, répondit^ elle 5 puîs-je faire mieux que de vous imiter vous autres qui êtes des religieuses ? n*en savez-vous pas plus tjue moi ? » Dès que midi fut Soniié, elle ne perdit pas un moment, et dit : « J'ai si peu de temps à travailler que j'aimerois bieii que nous puissions le faire tout un jour toutes ensemble, que ce travail fût mêlé de silence, de lecture, de conversation, cela ne seroit-il pas bien ? — Fort bien, madame, lui répondit-on, et l'on appelleroit cela, ajouta-t-elle, ma récréation. — Vous venez de faire, lui dit M"* de Radouay, comme saint François de Sales, quand il donna les premières règles à ses filles ; il leur disoit : Nous nous lèverons à une telle heure, ensuite nous ferons telle chose -, et il ajoutoit : Cela ne sera-t-il pas bien ? Oui, monseigneur, répondoient les filles, et puis la règle étoit établie. — Ce n'en sera pas une, dit M"* de Main-

tenon , nous le ferons seulement quelquefois pour que j'aie le plaisir de travailler avec vous. — Il seroit fort agréable que nos récréations se passassent toujours de cette manière, dit M"* de Buteri.— Non, reprit M*"* de Maintenon, les autres sont aussi trèsbonnes ; on est quelquefois fort aise de se promener, de ranger ses petites affaires, d'agir plus librement dans sa charge ^ il en faut de toutes les façons. » Elles la prièrent d'exécuter bientôt son projet et de les en avertir quelques jours auparavant, afin qu'elles prissent si bien leurs mesures qu'elles pussent toutes avoir le plaisir de travailler avec elle, a II me faut prendre quand on peut, leur dit M'"'' de Maintenon ; je ne suis point maîtresse de mon temps et je ne sais jamais qu'à dix heures du soir ce que je dois faire le lendemain ; c'est en ce moment-là que je reçois tous les jours mon obéissance quand le Roi sort de chez moi ; car ne pensez pas qu'il n'y ait que vous qui ayez une obéissance -, mais la première fois que vous me verrez à la messe de huit heures^ nous ferons notre récréation. »

Ce jour étant venu , la joie fut grande dans la communauté; mais le Roi lui ayant mandé à celte même heure une défaite des ennemis fort avantageuse, elle demeura toute la matinée dans son oratoire, où elle versa des larmes de joie et de reconnoissance envers Dieu ; car plus elle étoit sensible au mauvais état des affaires, plus elle étoit touchée des marques de protection que Dieu donnoit au Roi et à la France -, sur quoi une de ses femmes qui couchoit dans sa chambre dit : « ile suis ravie que Ma-

ENTRETIEN kVÈÙ LES DAHEà ËÉ âÀtN'T-LOtltS (l6d4). â49

dame ait de la joie aujourd'hui, elle a assez souvent du chagrin, elle passe la plupart des nuits à pleurer.» N'oubliant pas cependant le projet de la récréation, elle fit dire à M""" de laMaisonfort et à M°''' de Radouay de dresser un projet pour Taprës-dinée et promit de se soumettre à tout ce qu'elles auroient réglé 5 le voici :

« A une heure, on recevra l'obéissance, c'est-àdire les ordres de la supérieure.

tt A une heure et un quart, on reprendra l'ouvrage en écoutant la lecture de quelques endroits choisis des écrits de Madame, sur laquelle elle aura la bonté de parler, et l'on pourra se servir de la liberté qu'elle donne de lui faire des questions.

c( A deux heures et demie, un quart d'heure de silence, et aux trois quarts chacun fera sa lecture en particulier sans sortir de la salle de communauté.

« A trois heures, on s'entretiendra familièrement sur la manière d'exercer les charges; on évitera d'interrompre celle qui parle et de désapprouver ce qui se dira, et tout se terminera par la décision de Madame et de notre mère.

<( A quatre heures, un quart d'heure de silence.

c( Au quart, une lecture spirituelle marquée par Madame, et le reste à l'ordinaire. »

On s'assembla donc à l'heure marquée*, on commença par lire la lettre de M""'' de Main tenon à M°^ de Montalembert sur la perfection de l'état d'une reUgieusede Saint-Louis ', sur quoi elle dit,

* Voir les lettres sur Véducatiotty p. 64.

3ôO LBTtRES ttIBTORiQUES ET ÉDIFIANTES.

avec un air modeste et un peu embarrassé : u Vous ne me préparez pas là une petite mortification pour un jour destiné à la joie, de m*entendre toujours moi* même, m On ne laissa pourtant pas de continuer. Quand on en fut a Tendroit où elle parle de prière et oix elle se cite elle-même : « il est vrai, dit-^Ue, que j'ai eu autrefois beaucoup de peine à prier, nonseulement parce que je ne pouvois m' appliquer, mais aussi parce que j'avois dé la peine à comprendre qu'il ne fût pas meilleur de faire de bonnes œuvres, de consoler, par exemple, une personne affligée, d'en instruire une autre, de faire des aumônes que de s'en aller devant Dieu, la tête pleine d'affaires, de s'y bien ennuyer et d'y avoir quantité de distractions, pendant que j'aurois laissé dan^mon antichambre des gens à qui j'aurais pu être utile. Mais après une longue expérience, j'ai reconnu que tons la priëi*e les meilleures choses sont presque inutiles pour la gloire de Dieu et surtout pour son propre salut; on languit, on se lasse, on se recherche, on rapporte tout à soi^ le cœur se dessèche, on se trouve dans une effroyable dissipation et souvent on n'a rien fait pour Dieu; le goût, rhumeiir, le plaisir d'obliger ont souvent la plus grande part à nos bonnes œuvres; enfin je n'&d trouvé la paix que depuis que je me suis soumise à un directeur qui m'a réglé le temps que je dois employer à Toraison, et j'avoue que sur cela comme sUr tout le reste je ne comprends pas qu'on puisse trouver du repos que dans l'obéissance. Je ne sais, dès qu'on veut servir Dieu, comment on peut vouloir agir par soi-

A MADAHE DE FONTAINES (1604). 351

Oléine : j'ai toujours eu en moi ce fonds de docilité, mais comme il est assez f^dç de dire qu'il faut obéir et que j'aimois les conversations vives, je comb^tr tois la direction pour me divertir ; je disois : N'est-on pas dssez sage pour se conduire? Mais en moi-mêma je pensois : si jamais pourtant je songe plus sérieu-f sèment que je ne le fais à mon salut, je me laisserai conduire comme un enfant. Et en eQet je ne trouve de paix et de sûreté que dans la soumission \ si Toq me disoit de communier tous les jours, je le ferois sans raisonner, commcf aussi je demeurerois en repos si Ton vouloit que je le fisse rarement. Quand j'agissoiç par moi-même, j'étois toujours dans la craintQ ou de faire trop ou de n'en pas faire assez, et que Dieu ne demandât de moi un autre bien que celui que je faisois. Enfin rien n'est meilleur que de se laisser conduire : ceux qui sont fervents et que le zèle emporteroit trop loin sont retenus par l'obéissance dans les bornes d'une piété discrète, et ceux qui sont lâches et qui n'ont le courage de rien entreprendre ont besoin de quelqu'un pour être animés â la pratiqua de leurs devoirs. »

ti3^ — À MADAME DE FONTAINES.

Ayril 1694.

On ne peut être plus contente que je le suis du bon sens de votre lettre, ni plus édifiée de vous voir remplie de l'Esprit de votre Jnstitijtj vous le citez

* Lettres édifiantes, t. IV, I, 16.

très à propos, et vous y entrez avec toute la solidité qu'on peut désirer. II ne faut pas que vous croyez, ma chère fille, que je change de sentiment quand je change de discours; il faut le faire selon les temps et selon les personnes. Je vois que vous penchez à une trop grande épargne *, je vous exhorte à ne la pas pousser si loin *, quand une autre penchera à la dépense, je lui prêcherai Tépargne; et c'est ainsi que les supérieurs doivent tenir la balance en mettant un contre-poids du côté qu'il est nécessaire. lit grande difficulté en tout est de prendre le milieu ^ Tobéissance est une règle et un grand repos pour les religieuses. Il est certain qu'il faut suivre l'esprit de votre Institut, qu'il faut vivre frugalement et pauvrement, et que le bien donné pour une bonne œuvre n'est pas donné pour être dépensé inutilement -, mais, encore une fois, il faut voir comment, et vous n'avez qu'à suivre ce que vos supérieurs vous marqueront. Je voudrois qu'il leur fût aussi aisé de prendre le juste milieu qu'il doit vous l'être de vous en tenir à leurs décisions 5 une grande partie du ménage et l'esprit de pauvreté est de ne rien perdre et de n'avoir pas trop ^ mais je ne compte point pour perdu ce que vous donnerez aux pauvres. Vous devez encore avoir soin des pauvres de votre village, le séminaire en fait une partie *, la bonne œuvre est utile pour l'Église, qui a besoin de bons prêtres; or, il est très -indifférent que vous fas-

> L'ëvéque de Chartres avait établi dans le village de Saint- Cyr un petit séminaire auquel W^ de Maintenon faisait du bien.

sîez votre aumône en restes inévitables dans votre maison, ou en argent. Les religieuses de la Trappe vivent pauvrement ; elles font de très-grandes au* mônes. Il est à craindre qu'un autre évèque ne continue pas cet établissement, que vous ne pouvez trop estimer; on admire tous ceux qui font vivre les pauvres : celui-ci fait vivre les âmes ; tout dépend des bons pasteurs; le nombre en est très -rare et ceux qui en font élever dès leur jeunesse font un bien au-dessus de tous ceux qu'on peut faire ici-bas.

Quant au détail de votre dépense, j'évite de m'en mêler, parce que je crains en moi l'habitude et la pente que j'ai à la dépense; mais quand je vois nôtre mère Priolo, qui est très-mortifiée, et ma sœur Marie- Constance trouver que les Dames sont très-mal nouries , je ne puis pas ne m'en pas alarmer; leur potage est très-mauvais, leur viande est dure à ne pas pouvoir manger, il ne leur reste donc rien pour leur nourriture; si cela n'arrivoit que rarement, je n'en parlerois pas ; dès que je^ veux entrer dans le détail, vous m'apportez des difficultés auxquelles je ne comprends rien ; vous dites que vous seriez bien fâchée de donner des choses malsaines : croyez-vous qu'une viande réchauffée trois ou quatre fois soit bonne ? Encore plus des œufs et des légumes, où il y a du beurre? Vous n'avez pas assez de soin des convalescentes; voyez la règle de saint Augustin làdessus.

J'espère qu'à cette heure que vous serez plus renfermée dans votre dépense, vous vous applique*

rez davantage à faire que leur pain et leur viande soient bons. Adieu, ma chère fille, je suis charmée de votre zèle \ Dieu veuille vous le conserver.

214'.— A MADAME DE TRUMERY»,

AlfCIBlVlVK DAMK DB • A I H T- LO U 18.

16 avrii 1694.

Je vous ai écrit et ma lettre a été perdue; vous savez le peu de loisir que j'ai, et toutes les affaires qu'il y a ici ; mon cher Saint-Cyr m'est plus cher que jamais; je ne puis plus douter que Dieu n'y veuille être honoré très-particulièrement; il y verse ses bénédictions avec abondance, et si elles avoient une plus digne institutrice, il ne leur manqueroit plus rien. Leurs intérêts ne me font point oublier les vôtres, ma chère fille ; je bénis Dieu de vous avoir mis au cœur de vous donner à lui et de vous avoir conduite dans une bonne maison; oui, je compte que vous y serez reçue, et que vous ferez tout ce qu'il faut pour parvenir à ce bonheur-^li. Donnez-vous sans réserve, donnez-vous sur le pied de souffrir, et tout vous sera doux ; renoncez aux plaisirs et vous en aurez d'innocents ; ce qui dépend de moi pour contribuer à votre établissement ne vous manquera pas, et je ne serai jamais indifférente pour vous.

* Lettres édifiantes , t. IV, 1. 17,

* Marie-Elisabetb de Thumery fut la onzième Dame de Saint- Louis et ût des vœux simples en 1686. A l'époque des vœux solennels, elle quitta la maison et 9e retira aux UrsuUnes çle Ma^ny*

^^^r^^Êtmmm

A MADAME DE YEILHAN (1694). 355

Pourquoi voulez-vous croire que je ne vous verrai point étant si près de moi ? Cela peut fort bien arriver : faites-en le sacriQce à Pieu j il en prendra ce qui lui plaira. Mandez- moi quelquefois de vos nouvelles, mais signez un nom que je connoisse, car si vous n'aviez daté de Magny, je n'aurois jamais deviné qui egt sœur Thérèse de Jésus. Mes compliments à votre supérieure-, je la conjure et toute la communauté d'avoir de la bonté pour vous.

215i.— ^A MADAME DE VEILHAN.

Ce 22 avril 1694.

Je ne puis vous exprimer ma joie, ma chère fille, sur la manière dont vous fîtes hier votre pénitence ] elle fait plus de bien à vous et aux autres que votre faute n'avoit fait de mal, car je répondrois bien que vous n'avez pas voulu désobéir, et que vous avez seulement négligé d'obéir; c'est cette obéissance prompte et sans réplique qu'il faut établir chez vous, et ce que vous fîtes hier en est un excellent moyen. Saint François de Sales dit : « Chères imperfec^ tions, qui nourrissez l'humilité ! » Et moi, sans comparaison, je dis : « Chères fautes, donnez lieu d'établir la régularité religieuse.» Vous le devez, mâchera fille, par votre état \ vous le devez comme surveillante, vous le devez comme conseillère, vous le devez comme une des premières officières , rien de tout

^ Lettres pieuses,^, tb^O,

cela n'est fait par hasard, c'est Dieu qui Fa réglé, et ce sont autant de devoirs qu'il faut remplir. Vous vous informez si souvent et de si bon cœur de tout ce qui peut bien établir votre maison, et vousparoissez vivement touchée de ses intérêts : comptez que ce que vous fîtes hier est fort au-dessus de tous nos discours. Il est temps de pratiquer, nous sommes assez instruites ; l'obéissance est ce qu'il y a de plus nécessaire chez vous; l'égalité de votre âge, de vos talents, de votre ancienneté, met entre vous trop de liberté à répliquer et à faire sa volonté ; si cette liberté demeuroit au petit nombre des premières professes, ce seroit un inconvénient qui finiroit avec vous, mais il seroit à craindre que votre exemple n'entraînât vos jeunes sœurs , et que jamais on De vit chez vous la subordination, si vous ne l'établissez vous-même. Accoutumez-vous donc à respecter votre supérieure, l'assistante et les anciennes de chez vous ; accoutumez-vous à vous faire respecter par les jeuoes, car cela est nécessaire pour le bon ordre, et ce seroit une humilité mal entendue de vouloir que vos jeunes professes vécussent avec vous sans égards, sans déférence et sans respect. 11 ne faut pas vivre avec les cérémonies et la politesse du monde, mais il faut mettre à la place tous les ménagements de la charité, de la condescendance et de la complaisance qu'on doit au prochain. On ne peut trop se ménager les uns les autres, quand on veut vivre en paix et qu'on est ensemble pour toute sa vie. Je n'avois pas dessein de vous en tant dire, ma chère fille, mais je suis libre avec vous, parce que je sens que vous re-

Alix DAMES DE SAINT-LOL'IS (l694). 357

cevez bien ce qui vient de moi. Appliquez-vous donc à être la plus obéissante de la maison , c'est une pra« tique solide, et que Dieu bénira.

A Trianon, 30 aTiil 1694.

Puisque vous voulez et que Dieu veut que je vous exhorte, mes très-chères filles, malgré le besoin que j 'au rois que vous m'exhortassiez, il faut le faire simplement dans ce temps que vous allez donner à la retraite, au recueillement, à Fexamen, et au renouvellement de toutes vos bonnes résolutions. Je commencerai par les actions de grâces que nous devons à Dieu de tout ce qu'il a fait en vous qui me donne une ferme confiance qu'il veut achever l'œuvre de Saint-Cyr en sanctifiant celles qui doivent l'établir.

n me paroit que ce qui vous est présentem^t le plus nécessaire est de faire vos réflexions sur l'obéissance, et sur la piété de votre état. Je répondrois qu'il n'y en pas une dans votre communauté qui voulût désobéir et qui ne soit même dans la disposition de la plus parfaite obéissance*, mais l'habitude de faire sa volonté dans les choses qui paroissent assez indifférentes, et la liberté de dire son avis et de représenter ses raisons, sont, je crois, jusqu'ici les deux obstacles à l'établissement de l'exacte obéissance si nécessaire entre vous pour votre per-

^ Lettres édifiantes, U\\,\. 19.

fection particulière, et pour Tordre de la maison. Je prie Pieu de vous inspirer, dans cette retrfiite, la pratique d'une obéissance d'enfant qui ne raisonne point et qui fait à la lettre ce qu'on lui commande; d'une obéissance prompte qui ne remette point a un autre temps, et qui se presse au contraire de tâcher d'acquérir le mérite de cette vertu ; d'une obéissance humble qui soumette son jugement à celui de ceux que Dieu nous a donnés pour nous conduire 5 c'est le moyen le plus sûr pour la paix intérieure et extérieure. Qu'est-ce qui pourra vous troubler quand vous pourrez dire : J'ai fait ce qu'on m'a dit?

La seconde réflexion que je vous demande est sur la piété de votre état-, vous ne devez pas en vouloir eipbrasser d'autre par un zèle indiscret, ou pour contenter votre inclination particulière j vous êtes la plupart attachées à des prières qui ne sont point de vos règles 5 c'est pourtant par ces règles que Dieu vous a marqué les prières qu'il veut de vous -, c'est à celles-là qu'il faut être exactes autant qu'il est possible; le temps, le lieu, la posture, la durée, la moindre cérémonie, tout doit être observé. Pour le reste de la journée votre temps est destiné et vous devez l'employer selon cette destination; c'est à ce temps qu'il ifaut appliquer ces» paroles; Priez sans cesse 5 mais priez en marchant, en écrivant, en filaqt, en travaillant, et enfin priez sans cesse en faisant ce que vous faites par rapport à Dieu et en sa présence. Cependant vous croyez bien faire quand vous pouvez dérober un peu de ce temps

kUX t)AMES DE SAINT'-LOUIS (1694). 359

pour courir au chœur ou pour vous mettre dans un coin à faire des prières que vous feriez aussi bien en travaillant* Ceux qui otii fait vos règles Font bien entendu ainsi, qu'ils ont marqué que voUs travailleriez quand vous sériez retirées dans Vos cellules. Soyez fidèle à tout : aimez le travail -, il vous est en^ éôre plus nécessaire qu'à d'autres par la disposition que vous avez de vous élever au-dessus des chôseâ communes; aimez à consacrer tout votre temps à Tobéissance, aimez à travailler en esprit de pauvreté, aimez à travailler eîi esprit de régularité, car si vous faites beaucoup chez vous, les gens du dehors y entreront moins-, aimez la peine du travail : il y en a quand on travaille contre son inclination, et qu'on travaille plus que l'on en auroît envie, ou qu'on travaille assez pour se lasser; c'est une mortification, c'est une partie de cette vie laborieuse qui vous est si recommandée dans l'esprit de votre Institut; car c'est une occupation qui vous sanctifiera, qui détournera tant de pensées tristes , inutiles et quelquefois mauvaises. D y a quelque temps que je voyois vos demoiselles plier du linge avec une activité qui ne leur laissoit pas le loisir de penser, ni de s^ ennuyer; elles furent un temps en silence, et ensuite elles chantèrent des cantiques. J'admirois l'innocence de leur vie, et votre bonheur d'éviter tant de péchés en contenant ainsi ce grand nombre de jeunes personnes dans un âge si dangereux. Ces réflexions doivent vous consoler dans toutes vos peines. Oui, mes chères enfants, votre maison seroit un paradis si vous pouviez y mettre cette pratique

3G0 LETTRES HISTORIOUES Et ÉDIFIANTES.

d'un travail continuel en la présence de Dieu, et le diversifier par de petits relâchements, par des conversations innocentes, par le silence, les chants, les lectures , la prière. Mais vous ne donnerez pas ce que vous n'aurez pas ; aimez donc le travail et Tobéissance, et demandez pour moi, dans votre retraite, qu'en prêchant les autres, je ne me perde pas moi-même.

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