FONTAINES
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Mai 1694.
H"^ de Maintenon lui dit : « Je crains, ma chère fille, que votre innocence et votre simplicité ne soient cause que vous regardiez comme des désordres des fautes très-légères -, que vous ne vous préveniez trop aisément. L'on disoit autrefois que je ne revenois jamais des premières impressions que j'avois prises : je ne sais sur quoi ce sentiment étoit fondé, car je ne sache'personne qui revienne plus aisément et plus entièrement dès que l'on est véritablement changé. Nos princes ne reviennent pas volontiers quand une fois on leur a donné une idée désavantageuse de quelqu'un; il est presque impossible de l'effacer-, ce qui fait dire communément à la cour : que celui qui
^ Lettru édifiantes, t. IV, p. 125.
parle le premier gagne sa cause. Cela vient de ce fond de sincérité et de bonne foi qui leur est naturel; comme ils se sentent incapables de tromper, ils ne peuvent croire que l'on puisse parler faux, et par cette crédulité, ils sont exposés à prendre de mauvaises impressions contre des personnes innocentes qui ont des ennemis qui leur rendent de mauvais offices. Je me trouve tous les jours dans la nécessité de persuader au Roi que certaines gens qui ont dit du mal de quelques particuliers n'en doivent pas toujours être crus, parce qu'ils peuvent être prévenus ou mal informés, et peut-être même mal intentionnés; il me répond avec simplicité : a Mais il m'a dit que cela étoit ainsi I » et ne peut comprendre qu'on ne croie pas tout le monde sur sa parole. Cette crédulité, quoiqu'elle vienne d*une bonne cause, est cependant un défaut bien opposé au gouvernement, où l'on fera souvent de fausses démarches, si Ton croit tout ce que l'on entend dire sans connoître par soi-même la vérité. J'ai connu une supérieure de communauté qui croyoit tout le mal qu'on lui rapportoit de ses filles ou des personnes qui avoient quelque rapport à sa maison; elle se hâtoit d'y apporter tout le remède, et il arrivoit souvent qu'après cela elle découvroit qu'elle avoit été très-mal instruite, et étoit contrainte de rétracter ses ordres. La charité d'une personne qui commande doit être différente de celle qui n'est point chargée d'autrui: une supérieure doit commencer par douter si ce qu'on lui rapporte est véritable , s'en informer par d'autres voies, examiner la chose de près, la faire
examiner par d'autres, s'il se peut, et former ensuite son jugement \ car il lui est permis de soupçonner, et même de Juger et de condamner, pourvu que ce soit après une mûre délibération, car sans cela on courroit ripque de faire souvent une grosse affaire d'une bagatelle, ïl y a quelquefois , ajouta-t-elle , bien moins d'inconvénient à différer trop longtemps de faire usage des avis que l'on reçoit, qu'il n'y en auroit à montrer trop tôt qu'on les a reçus ; il est môme souvent de la sagesse de tolérer un mal, dans la crainte de donner occasion à un plus grand, si l'on se pressoit trop d'y remédier. Ne vous ai-]e pas dit que votre évoque, tout zélé qu'il est, souffre jusqu'à certains désordres dans son diocèse, pour éviter un grand scandale ? II attend patiemment et prudemment le moment favorable de faire rentrer ces malheureux en enx-mêmes par une sincère conversion.))
A Versailles, ce 9 juin 1694.
En arrivant de M^rly j'ai trouvé une lettre de M. de Chartres, qui me mande que je sqis toujours profondément gravée dans votre ccpur. On m'adonne, un moment après, un paquet de vous, mais je n'y ai rien trouvé pour moi, que des remerciements de M"« la duchesse de Brunswick^ je ne les mérite point pour avoir rendu témoignage à la vérité 5 je
* Lettres édijUantes, t. IV, 1. 4p. — Lettres agréables , p. 994. — Lettres à M"^ de Brinon, p. 469.
le rends avec plaisir sur son mérite, je le connois, et je le soutiendrai en tous lieux. Il est vrai que je ne vois plus le monde qu'à Marly 5 je donne à Saint-Cyr le reste du temps-, cette maison est d'un si grand soin, qu'en y donnant ce que je puis, je n'y fais pas la moitié de ce qu'il faudroit^je ne laissejpas d'avoir d'autres affaires. Le Roi me prend beaucoup de temps ; ma mauvaise santé me rend souvent incapable d'agir; il faut quelquefois s'occuper de soi et de son salut ] tout cela fait passer les mois comme des moments, et vous devez en être persuadée, puisque je n'en trouve pas un pour vous écrire, étant pour vous comme j'ai toujours été, et aimant à vous faire plaisir. J'ai pourtant sujet de me plaindre de vous Yoir douter de mes sentiments, d^ que vous n'en avez pas de marques : ne savez-vous pas que je ne suis pas légère, et que vous m'avez trouvée la même après de longs intervalles? mais, encore une fois, je n'ai pas un moment, et c'est un miracle que ma lettre n'ait pas encore été interrompue. H. Fagon crie miséricorde contre moi sur ce que j'écris trop. J'â été dans des épuisements que je croyois aller mourir ; tout le monde disoit que l'on me tuoit par ne pas me laisser en repos, et chacun vouloit être excepté. En voilà assez sur ce chapitre -, je durerai tant qu'il plaira à Dieu, mais croyez que je serai toute ma vie pour vous comme vous le voulez. Je suis trèsaise d'avoir de vos nouvelles ; je fais tous vos compliments au Roi ; je considère tout ce que vous aimez ; je désire la paix ardemment-, n'est-ce pas là tout ce qu'il faut pour vous plaire?
mK^k MADAME DE FONTAINES.
A TrUuion, 5 joUlet 1694.
Je crois que vous avez bien fait de ne pas transporter la petite de Merle dans Textrémité où elle est ^ \ mais n'hésitez pas à faire emporter les autres et que Ton prenne garde seulement à ne s'y pas méprendre. M. Fagon veut qu'on leur donne d'abord de l'émétique, et il faut conunencer pai* les ôter de l'infirmerie. Il faut mettre nos Dames et nos novices à l'infirmerie des sœurs en haut, et je crois que tout le reste de la maison doit aller à Saint-Roch^ : demoiselles, postulantes, sœurs servantes, sœurs grises. Soyez aisée à trouver pour donner vos ordres -, donnez-les par écrit autant que vous pourrez, quand ils sont de conséquence , afin qu'il n'y ait point de malentendu. J'ai consulté M. Fagon pour ma sœur de Bouju \ nous lui enverrons des eaux propres pour son mal. Du reste, comptez que je voudrois être avec vous, et que tant que je disposerai de moi. je ne vous abandonnerai pas.
On a reçu ce matin une bonne nouvelle : les ennemis nous avoient pris une grand nombre de vaisseaux chargés de blé. Barte^^ qui est un armateur
' Lettres utiles, p. 1152.
< n y avait alors une de ces épidémies de petite vérole si fréquentes à Saint-Cyr.
• Infirmerie qui était réservée pour les épidémies. Voir le plan de la midson royale de Saint-Cyr dans Thistoirc de cette maison, chapitre iv.
^ C^est Jean Bart dont le nom se trouve ainsi écrit. Le combat dont il s'agit fut livré le 29 juin 1 694, à la hauteur du Texel.
renommé, croyant que notre flotte revenoit, alla audevant avec la sienne -,.11 la trouva avec les ennemis 5 il les attaqua, reprit nos vaisseaux et trois des leurs, battit tous les autres, tua beaucoup de gens, en perdit peu, et a tout ramené en France. Ne ce^ez de faire remercier Dieu et de lui demander de nou*velles grâces.
Adieu, ma très^çhère \ je ne vous verrai pas encore demain.
A Trianon, ce 7 juUlel 1694.
Je sais la disposition qu'on a de s'adresser à vous qui vient de votre grande douceur et de la grande attention que vous donnez, et de la facilité que vous avez d'entrer dans les peines que l'on vous confie^; ce sont des talents qui seront admirables quand ils seront réglés et employés par la mission de vos supérieures-, tâchez, en attendant, d'obtenir de Dieu que votre douceur ne dégénère pas en flatterie, que l'attention que vous donnez ne nourrisse pas trop l'amour-propre de ceux qui vous parlent, et que la facilité à partager les peines ne vous fasse jamais mollir et relâcher sur les règles et sur la solidité de la vertu. Vous avez parfaitement bien répondu à celle qui vouloit vous parler, en lui disant que vous
* Lettres édifiantes, t. IV, 1. 32. —Lettres piemes^ p. 1578;
* Les Mémoires des Dames de Saint-Louis, disent en' effet qae cette religieuse était tendrement aimée de ses compagnes à cause de ses qualités.
ne pourriez que prier pour elle, et lui conseiller de s'adresser à ses supérieures; vous avez, par cette réponse, fait votre devoir et donné un exemple de régularité. Il ne faut pas faire tout ce qui vous paroit un bien ; et quoiqu'il y ait de la charité à écouter et à tâcher de redresser une personne qui s'égare, la charité doit être réglée par l'obéissance. On ne veut pas présentement qu'on vous fasse ces confidences, n'en recevez point-, quand Dieu voudra autre chose, vos supérieures vous le déclareront, et il bénira alors ce que vous ferez -, sans cette mission , ces confidences ne^ seroient que perte de temps et attachement d'amour-propre. Mais, ma chère fille, que vous aurez besoin d'avoir un recours continuel à Dieu quand on voudra vous employer, pour qu'il vous donne la force de dire la vérité ! on ne peut l'accompagner de trop de douceur, pourvu qu'on n'en retranche rien -, vous ne serez jamais propre à gouverner si vous n'êtes ferme, et votre maison a tant de corps à conduire qu'elle a besoin de plusieurs personnes qui en soient capables. Étudiez sans cesse vos constitutions et règlements, vos lettres patentes, l'Esprit de votre Institut -, faites-vous expliquer ce que vous n'entendez pas, 'et relevez directement ou indirectement tout ce que vous verrez de contraire ; avertissez-moi de ce que vous croirez qui en vaudra la peine -, je n'ai jamais eu tant d'ardeur et de courage pour travailler avec vous.
368 LETTRES HISTORIOUES ET ÉDrPIANTES.
YenaiUes, 15 juillet 1694.
Je suis venue ici pour quelques visites ^^ et me trouvant un moment de repos, je le prends pour vous assurer, madame, que ce n'est pas par manque d'amitié quand je ne vous écris pas; je suis assurée que si vous voyez de près la vie que je fais, vous aimeriez mieux que je respirasse que de vous écrire. J'ai reçu les jolis carrés que vous m'avez envoyés : rien n'est si propre et si bien fait -, c'est grand dommage de les donner à une personne aussi peu curieuse que moi. Je ne crois rien de plus beau que le portrait que vous avez fait à M°' de Tirconel; je sais comme quoi vous savez montrer vos amis; mais, madame, que je suis loin de ce que vous en dites et de ce que vous en pensez ! j'avoue toutes les grâces, j'en suis comblée, et cependant je demeure à peu près telle que j'étois. Priez, et faites prier pour moi, je vous en conjure. Je ne doute pas qu'on n'ait prié à Sain t-Cyr pour M"*® de Montbas -, on y conserve pour vous un souvenir bien tendre ; rien n'est égal aux honnêtetés de M. de Blaire pour moi, et pour tout ce qui me touche-, je ne puis vous dire à quel point j'en suis contente. Le pauvre M. de Gantiers^ est à Paris pour une affaire que M. de Ponchartrain me refuse : on veut que je parle aux grands person-
* Lettres édifiantes, t. IV, I. 29. — Lettres agréables, p. 1 U 1 . — . Lettres à Mr^ de Brinon, p. 480.
* La cour était à Trianon.
» Voir pour ce nom et ceux qui précèdent , les notes des pages 86, 110, etc.
A MAUÀMË DE ROGQUEMONT (1694). 369
nages, et i)ous aurions mieux fait en parlant à ceux du dessous. J'attends incessamment M. et M*"* de Monchevreuil : il est mieux, et elle a pensé mourir à Bourbon. J'ai donné votre lettre à M. Fagon. Mes compliments, je vous prie, à son illustre tante. Je vous embrasse, ma très-chère.
223*. — A MADAME DE ROGQUEMONT,