‹ Lettres historiques et édifiantesChapitre 26 sur 30 · S30<. *A MADEMOISELLE DE GLAPION · texte numérisé non relu

S30<. *A MADEMOISELLE DE GLAPION

iroTici.

(Avis dbDoës dans un entretien particulier.)

15 octobre 1694.

Je vous ai parlé si souvent, ma chère fille, qUe vous ne pouvez ignorer ce que je pense sur vous, et

* Lettres édifiantes, t. IV, p. 1 4$.

> Marie-Madeleine de Glapion des Routi», née en 1674, morte en 1729. Ce fut elle qui joua Mardochée dans Ësther et dont Rat^ine disait : * J'ai trouvé un Mardoctiée dont la voix va droit au coeur. » Elle fit profession )e 23 novembre 1695 et fut élue trois fois supérieure. C'était une de ces créatures angéitques qui sem* blent douées de tous les dons du ciel. Elle était grande et bien faite, fort blanche et un peu pâle, les yeux bleus pleins de feu et d'esprit, le visage long, le nez bien fait, de belles dents, les lèvres un peu minces. Toute sa personne était douce, tendre et souriante ; tout en elle respirait la grâce et la bonté. Elle avait une grande instruction, lisait les Pères et les poètes, savait la musique, et W^^ de Maintenon lui ayant fait apprendre la pharmacie, la botanique et un peu de chirurgie, elle devint rinûrmière modèle de Saint-Cyr, le médecin ordinaire de la maison, et nous verrons les plus touchantes preuves de son zèle, de sa tendresse et de sa charité. A^vec. cela, elle avait de nobles manières, un langage plein de ebarmes^ qu'epibelUsgait la voix la plus harmonieuse et un

ce que je vous ai toujours reproché, qui est la grande tendresse de votre cœur qui veut aimer et être aimé réciproquement : c*est une inclination bien douce mais bien dangereuse, surtout dans la maison de Saint-Louis, si elle n'est toute pour Dieu. Vous êtes portée à aimer ; mais ce penchant ne vous a été donné encore une fois que pour le tourner tout entier du côté de Tamour de Dieu, et non pas de celui des créatures ^ il ne se faut attacher qu'à lui, ma chère enfant, et non pas à moi ni à aucun autre \ rien ne

sourire toujours caressant, « un style si spirituel, si poli et d'une singularité si naturelle, que les personnes du goût le plus délicat prenotent plaisir à toutes ses lettres. • À tous ces agréments il faut ajouter, suivant M™^ de Maintenon, à qui nous empruntons les principaux traits de ce tableau, t une candeur et une simplicité d'enfant , un naturel tendre, facile et complaisant, enûn le don de plaire et de se faire aimer. »

M>°« de Maintenon avait distingué toute enfant W^^ de Glapion (voir les Lettres sur V éducation^ p. 49), et elle en avait fait son élève chérie ; elle en fit plus tard sa confidente la plus intime, elle Taima réellement comme si elle eût été sa fille et s*estima heureuse de mourir dans ses bras. M"^ de Glapion ayant témoigné ( 1690], dès qu'elle, fut sortie deTenfance, le désir et la volonté de demeurer comme religieuse dans la maison de Saint-Louis, auprès de celle qu'elle aimait, qu'elle révérait comme une mère et comme une sainte, W^^ de Maintenon tourna toutes ses vues à ia fortifier dans cette vocation : elle comptait donner à son cher Saint-Cyr une institutrice aussi distinguée par son esprit que par sa vertu, et en même temps retirer du monde une personne qui, avec sa beauté « et toutes ses manières propres à se faire aimer, » était en danger de s*y perdre. (Voir les Lettres sur VéducatioUf p. 68). « Plus je vois ma sœur de Glapion, écrivait-elle quand cette demoiselle fut au noviciat, plus je trouve que c'est un trésor ; ne le louez pas trop de peur de le perdre , mais on ne peut prendre trop de soin de le conserver. »

Mais W^^ de Glapion ne s'était pas rendu un compte parfait de sa vocation ; elle n'avait pas cette piété ardente, sévère, pleine

A MADEMOISELLE DE fiLAPION (1694). 381

seroit si dangereux dans une religieuse de Saint- Louis, et surtout en vous, Dieu vous ayant donné des manières toutes propres à vous faire aimer, que de porter ce penchant et cette inclination dans les classes , les enfants n'étant déjà que trop sujets à s'attacher , et quelquefois jusqu'à la passion. Ne faites donc jamais rien, ma chère fille, je vous en conjure, pour vous faire aimer-, mais tenez-vous à regard dé celles que vous aimez naturellement plus que les autres dans une grande réserve. J'espère

d'abnégation et de renoncement gu'exige la vie da cloître; elle avait ff un désir insatiable d'il voir et de trouver de Tesprit; » « elle ne rapportoit pas uniquement à Dien tont ce que Dieu lui avoit donné d*aimable, de tendre, de généreux ; » elle était agitée non de regrets du monde , mais de doutes sur son état, d'Inquié* ludes sur son salut, de tristesses, de mélancolie, de langueurs qu'aggravaient encore une santé très- délicate et des souffrances presque continuelles. « Elle avaloit à longs traits, dit M^^ de Maintenon, les objets mélancoliques et ressembloit à uneàmedu purgatoire. » La tendresse de son coeur lui faisait prendre part avec passion aux chagrins des autres comme aux siens propres, et nous verrons que dans les malheurs qui frappèrent la France et la famille royale, elle eut une affliction si désespérée que M^ de Maintenon elle-même dut lui donner des consolations. Elle chercha des attachements dans ses maîtresses ou ses sœurs, des distractions dans les entretiens et les plaisirs de Fesprit, des ressources dans le travail des mains, la lecture et la musique ; mais elle ne parvint que dans Tâge mûr à cette piété solide, à cette sérénité de pensées et de sentiments, à cet anéantissement de son cœur et de son esprit qu'exigeait sa profession. Nous verrons dans les lettres admirables que W^ de Maintenon lui écrivit, avec quelle constance, quel zèle, quelle tendresse et queUe sévérité elle travailla à cette transformation, et comme elle parvint à faire de cette femme pleine de charmes et que le monde aurait adorée, une parfaite religieuse, d'une piété angëlique, d'une dignité iocomparable, considérée de tout ce que la France avait de plus grand, et qui, sans rien perdre de ses aimables qualités^ gouverna

38a LETTRES mSTORIQUES ET tolFlAMTES.

que si vous pouvez une fois gagner sur vous de devenir ferme, courageuse, et de vous roidir contre votre naturel tendre et complaisant, en le tournant tout entier vers Dieu, j'espère, dis-je, ma chère fiUç, qu'il se servira de vous pour le glorifier beaucoup dans cette maison.

Je vous recommande encore d'être inviolablement attachée à T obéissance. Mon Dieu! ma chère fille, que cette vertu est nécessaire dans cette com* munauté, je dis même pour les meilleures choses

SaiDt-Cyr de telle sorte qu'elle put eu être regardée comme la seconde fondatrice.

A la première lecture des lettres que M™^ de Maintenon écriyH à M"® de Glapion , lettres où la gravité des instructions est à peine tempérée par la beauté du langage, on ne peut s'empêcher d*étre ému d'une profonde compassion pour la paufre religieuse en qui Ton condamne, Ton étoulfe, pour ainsi dire, tous les sentiments humains, et Ton est disposé à accuser M°^^ de Maintenon d'un excès de sèle, de sécheresse et même de cruauté; mais il ne faut pas oublier qu'à cette époque il n'y avait pas d'autre vie pour les filles de pauvre noblesse que la vie Tcligieuse ; M'^^ de Maintenon parvenait à marier quelques-unes de ses demoiselles de Saint-Cyr ; mais les occasions étaient rares, et ce qui lui man* quait, disait-elle, c'étaient des gendres. Il n'est donc pas certain qu'elle eût pu faire pour M^^^ de Glapion autre chose que ce qu'elle fit. D'ailleurs on ne saurait douter qu'«n l'excitant à embrasser la douce et honorable existence des Dames de Saint-Louis, elle n'ait fait ce qu'elle aurait voulu qu'on fit pour elle-même, quand elle se trouva aussi jeune, belle, pleine de séducUons» orpheline, pauvre, abandonnée ; qu'elle ne fut réellement heureuse « de lui voir prendre un parti qui assuroit le salut de son âme et le bonheur de sa vie ; » enfin, qu'elle n'ait voulu arracher sa chère Glapion, t la seule de ses affections qui ne l'eût pas déçue^» disait-elle, à des dangers qu'elle avait surmontés par la force de son caractère, maisa(uxquelscelle<-ci, avec sa tendresse naturelle et « son désir d'aimer et d'être aimée, » aurait c-ouru risque de succomber.

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qu*il ne faut faire qu'avec dépendance *) caf vous le savez, et je le vois avec joie, on a dans notre maison un grand attrait à la vie intérieure , au re*caeillement, à Forâison , à la lecture des bons li^ vre^, tout cela est excellent, et je n'ai garde de le blâmer^ ^ Dieu sait que je suis la première perisuadée que cette œuvre-ci ne se soutiendra jamais sans Tes^ prit intérieur, et comme TEsprit de votre Institut le dit si bien : « Si Tesprit d'orâison et de recueillement manque, toute là régularité extérieure ne servira de rien. » Ainsi vous voyez bien que mon in-^ tentioû n'est pas de vous détourner de ces choses ; au contraire, je vous y exhorte (de tout mon cœur; mais ce que je voudrois, c'est qu'on ne s'y attachât point, et que si l'obéissance nous appelle ailleurs, nous soyons prêtes à nous en passer sans nous troubler, sans croire que notre perfection dépende si fort de cela que nous croyions tout perdu pour avoir manqué par obéissance à faire notre oraison, notre lecture, à aller à une conférence ; car enfin voilà à quoi il faut s'attendre quand on veut s'engager ici. Vous le voyez tous les jours : nos maîtresses de classes sont quelquefois obligées de manquer à leur oraison par des accidents imprévus *, combien d^ bonnes conférences auxquelles elles n'ont aucune part ! l'essentiel est de faire la volonté de Dieu qui nous est prescrite par l'obéissance, et je ne me lasserai jamais de le répéter. Ce n'est pas que je voulusse qu'on perdît son oraison par sa fauté et de son propre choix, car si on le pouvoit, il ne la faudroit jamais perdre, puisque c'est un exercice que nous

devons beaucoup aimer, et surtout ici où Ton a tant de besoin d'aller pendant ces heureux moments se faire un fond soUde de recueillement, afin de porter ensuite cet esprit dans toutes ses occupations. 0 ma chère fille! aimez la pratique de la présence de Dieu , c'est un remède à bien des maux et qui vous est nécessaire à toutes 4 mais ne croyez pas que ce soit une présence de Dieu sensible et goûtée qu*on ne peut garder qu'ayant les deux genoux en terre *, il y a une autre présence de Dieu à laquelle il faut qu uneDamede Saint-Louis s'accoutume, qui est de travailler pour Dieu, et de se dissiper pour Dieu. si l'on ose parler ainsi, au moins en apparence , mais t&chant de Mre sentir à son cœur au plus fort de son travail que c'est pour Dieu qu'il le fait ; car ne doutez pas que tout ce que vous faites par l'obéissance ne lui soit plus agréable que les choses les plus excellentes que vous ferez par votre choix. Il faut que je vous dise à ce sujet une chose qui vous édifiera beaucoup : M. le duc de BeauvilUers ^ , dont vous pouvez connottre la piété ( car elle est connue de tout le monde, et il passe môme pour un homme fort intérieur), n'a pas lu les livres de M. de Cambrai, depuis que M. l'archevêque ^ les lui a défendus^ sur quoi il me dit, il y a quelque temps : u Que cette défense lui suffîsoit pour l'empêcher de les revoir jamais, quelque excellents qu'ils lui parussent, et qu'il croyoit cette obéissance si agréable à Dieu, que s'il lui dé-

< Gouverneur du duc de Bourgogne et chef du congeil de8 Hnances. C'éUit l'ami le plus dévoué de Fénelon. * L'archevêque de Paria, M. do Harlay.

A MAûEMOfôËLLË 0Ë ËotlJU (1694)^ 385

fendoit de faire l'oraison, de dire toute sa vie son chapelet en la place, il le feroit sans hésiter. » Que dites-vous de cette obéissance? peut-on rien voir de plus beau dans uti homme du monde que cette sou^ mission de volonté et de jugement? Voilà comme je voudrois que vous fussiez toutes. Prenez donc, ma chère ^lle, cet esprit d'obéissance -, au nom de Dieu, ne vous en éloignez jamais. J'espère que si vous êtes fidèle à Dieu, vous serez une excellente reUgieuse de Saint-Louis.

231*. — A MADEMOISELLE DE BOUJU,

irOYICE.

16 octobre 1694.

Vous îavez raison de croire que je ne suis pas changée pour vous, et que je conserve toujours l'amitié que j'avais à la classe jaune ^ vous la méritez mieux que dans ce temps-là vous ne faisiez, et présentement vous répondez à nos espérances.

Continuez, ma chère fille, à vous former pour la gloire de Dieu et pour le bien de cet Institut quç vous ne pouvez trop aimer: vos défauts sont la grande activité d'imagination qu'il faut mortifier : le silence fera tout cela j je dis le silence extérieur et le silence intérieur, et si Ton ose dire une manière de silence dans vos lettres. Ne multipliez point vos paroles -, ne dites et n'écrivez que le nécessaire ^ supprimez bien des pensées qui sont bonnes, et ne

' Lellrcs édlfiantei, t. IV, 1 . 1 25. — Leitrt$ pieuses, p. 1 903. I. 33

I dites pas tout ce que vous pouvez dire. Je vous ai

déjà parlé, ce me semble, isur ce défaut-là ; il est plus grand que vous ne pouvez penser, et il augmen* tera tous les jours, si de bonne heure vous ne mortifiez cette facilité de parler et d'écrire. Si j'ai le temps, je ferai votre lettre comme elle auroit dû être; il faut être simple, il n'est point de l'humilité et de la mortification religieuse, de vouloir écrire finement, spirituellement, éloquemment, et quand vous ferez des instructions, il faudra bien supprimer

des choses qui seront On me fait cesser, je ne

sais si je pourrai achever ma lettre.

Quand je vous parle du silence intérieur, c'est qu'il faut rétenir vos pensées comme vos paroles, en les tournant doucement à Dieu, et en lui demandant la simplicité et la paix. Vous mourez d'envie d'avancer, et votre chère maîtresse vous dira mieux que moi qu'on n'avance point dans le trouble, ni dans une activité qui épuise et qui lasse, au lieu que la paix porte à Dieu, pour peu qu'on soit disposé à s'occuper de lui. Adieu, ma chère enfant.

232^. — A MADAME DE RADOUAY.

Fontainebleau, octobre 1894.

Je prie Dieu de vous conserver les premières dispositions qu'il vous donne, et que vous passiez de la

> Lettres pieuses, p. I6i36.

A MAbAHE DE RADOUAY (1694). 387

préparation de cœur à toutes les pratiques de vertu convenables à votre état.

Faites mille amitif s pour moi à nos chères sœurs ; j'espère les voir le 30 de ce mois, et ce terme me parolt encore bien long. Je voudrois, de ma chère communauté, quelque chose assez difficile à accorder, qu'elle souffrit sans peine d'être séparée de moi, et qu'elle me revit avec joie. M. Tévèque de Char*très a fait une grande perte par la mort de M. Tabbé de Vayer. Je vous prie de dire à notre mère qu'il vous demande un service comme à toutes les communautés de son diocèse -, je crois qu'elle ne voudra pas lui refuser ^ je la prie de m'avertir du jour par avance, afin que je joigne mes prières aux vôtres.

Le Roi est mieux de sa goutte. J'ai une grande douleur de tête, qui est un rhumatisme *, si je suis mieux aujourd'hui que demain, j'irai à Melun, et j'y mènerai M» de Brion, pour chanter nos cantiques^, à notre sœur de Monfort -, elle est charmée de nos constitutions et de l'Esprit de notre Institut. Dites, s'il vous plait, à ma sœur de Yeilhan, que je sol*licite les lettres patentes pour les armoiries de votre maison. M. Chamillard me les promet dans peu de temps. Adieu *, ma mauvaise tête ne me permet pas de vous en dire davantage.

^ (c Les cantiques de M. Racine sur la charité, etc. »

A Fontainebleau, ce 23 octobre 1694.

11 me semble, mes très-chères filles, qu'il y a trois écueils qui perdent la plus grande partie des communautésy l'amour du monde, l'intérêt et l'indépendance; et que ces trois écueils sont précisément opposés aux trois vœux de la religion *, c'est ce qui m'oblige à vous dire quelque chose sur un sujet si important.

Je ne crois pas qu'il y ait présentement dans l'Église aucunes religieuses qui soient plus séparées du monde que vous; vos parloirs sont déserts, l'herbe croît dans votre cour ; vos prières, vos cérémonies, vos chants sont simplement pour ce qui est renfermé dans votre maison; vous ne voulez

^ Lettres édifiantes, t. IV, 1. 49.

> Cette lettre était célèbre dans la maison de Saint-Loois sous le titre : les Trois écueils. On en reconunandait continaellement la lecture aux Dames comme t étant admirablement belle. » — L'évéque de Chai très l'envoya aux Dames de Saint-Louis, avec une lettre de lui qui commence ainsi : « M'"® de Maintenon m*ayaat envoyé , mes chères filles , l'écrit que Je joins à celui-ci , et m'ayant rendu le maître de le supprimer ou de vous le donner après sa mort^ si je lui survivoist ou d'en disposer autrement si Je le jugeois à propos, j'ai cru ne devoir pas différer de voas le mettre entre les mains, sachant combien vous êtes touchées de tout ce qui vient de sa part. Vous avez raison de la regarder non-seulement comme votre charitable amie et bienfaitrice, mais comme celle qu'il a plu à Dieu de choisir pour instituer votre communauté, et pour vous en faire goûter l'esprit et les obligations. Je bénis Dieu du zèle infatigable qu'il lui donne pour vous toutes, et vous et moi nous ne saurions trop le remercier des lumières et des grâces qu'il lui a communiquées pour la perfection et raffermissement de votre maison. »

, AUX RELIGIEUSES DE SAINT-LOLIS (l694)» 389

attirer personne de dehors, et je prie Dieu que vous souteniez à tout jamais ce que vous avez commencé. Mais n'en soyez pas moins vigilantes pour vous préserver des pièges que le monde vous présentera -, il me semble que vous avez évité le plus grand danger et que vous serez aisément solitaires à l'avenir, puisque vous avez bien su l'être dans un temps où votre établissement avoit la grâce de la nouveauté, et qu'on croyoit jplaire au Roi et aux personnes en faveur quand ons'empressoitpour vous voir et pour vousservir. Cependant, il pourra arriver que vous serez plus cherchées et moins respectées, et que des personnes de considération voudront entrer chez vous; c'est donc uniquement par votre piété que vous vous conserverez, mes chères filles; soyez fidèles à votre Institut; fuyez le monde et n'espérez jamais de le voir innocemment ; ma jalousie pour vous va plus loin que ma vie : vous savez avec quel soin je vous gardois, ou plutôt avec quel soin je vous aidois dans l'envie que vous aviez de vous garder ; je prie notre Seigneur de vous garder lui-même et de ne pas permettre que vous vous relâchiez jamais sur les entrées chez vous, sur les parloirs, et même sur les plus saintes communications : elles doivent être rares, et si vous y mettez votre plaisir, vous n en trouverez plus au dedans de votre maison ; le dégoût vous prendra, et vous deviendrez bientôt de mauvaises religieuses. Je prie Dieu encore une fois de détour^ ner le monde de chez vous ; opposez-vous avec respect et humilité aux entrées des grands; représentez-leur le danger où votre communauté se trou-

veroit. Vous serez par les places des demoiselles nécessairement en commerce avec le confesseur du Roi ' \ vous aurez toujours un évèque, un supérieur, un conseiller d'Etat : voilà les protections que la Providence vous a données, n'en cherchez point d'autres^ servez-vous de celle&4à pour demeurer inconnues ; que ce soit votre premier intérêt et le seul but de tous vos ménagements. Vous avez de bonnes raisons pour vous défendre : ce grand nombre de jeunesse renfermée chez vous et si facile à gâter , les continuelles occupations dont vous êtes chargées, votre incapacité pour le monde que, grâce à Dieu, vous ne connoissez point, vos affaires, vos exercices de piété, etc. ^ mais enfin, si on vous fait violence, ce qui, j'espère, n'arrivera pas, souffrez cette croix avec humilité et sans découragement; n'y exposez pas vos jeunes religieuses, resserrez-les, cachez-les le plus qu'il vous sera possible y que celles qui ne pourroien t. éviter de paroître ne parlent que de Dieu -, qu'elles ne fassent point de questions sur le monde \ mes chères filles, ne désirez pas de lui plaire, édifiez, ennuyez, laissez tomber la conversation, ne craignez point de paroître stupides, et ne cessez de demander à Dieu de vous rendre votre solitude : elle sera la gardienne de votre chasteté. Mais défiez-vous de l'intérêt, c'est lui qui ouvre la

* « C'étoit alors le révérend père de La Chaise qui présentoit au Roi la liste poar les places de Saint-Cyr, mais le révérend père Letelller, qui lui succéda, s*en démit, et le Boi donna cette commission au conseiller d'État, qui lui et ses successeurs nomment pour diriger les affaires temporelles de la maison de Saint-Louis. » (Note du manuscrit.)

porte des plus saints monastères et qui rend souvent le vœu de pauvreté imaginaire ^ on veut des amis, on veut de la protection, on veut des présents de toute espèce -, les communautés irrégulières laissent recevoir par des particulières, les régulières reçoivent pour le général de la maison; mais presque toutes veulent recevoir \ 6 que je demande instamment à Dieu que mes filles connoissent les pbligations de leurs vœux et la perXection de leur Institut! Quelles bénédictions peuvent-çUes espérer si elles sont infidèles ? Ce n'est pas assez de se préserver de l'intérêt grossier, il faut résister aux prétextes spécieux. Que no fera-t-on point pour vous détourner de l'intention de vos fondateurs ? pour étendre, dirat-on, vos bonnes çeuyres ? Les uns vous représenteront qu'il vaudroit mieux avoir un plus grand nombre de demoiselles, et qu'elles ne fussent pas si bien traitées ; les autres vous conseilleront d'en prendre un plus petit nombre, et de les pourvoir quand elles sortiront de chez vous ; les autres vous diront que ce que l'on dépense pour les preuves de noblesse suffiroit pour en nourrir une de plus ^ les autres, qu'il importe peu qu'elles soient nobles, puisque les âmes sont égales devant Dieu ; les autres vous diront que vous fassiez une grande communauté de religieuses -, les autres, que vous preniez beaucoup de conversas pour en être mieux servies ; je ne finirois pas sur tout ce qu'on vous dira, et je ne puis même le prévoir. Vous pensez peut-être qu'étant liées par votre fondation, il ne vous est pas libre de tomber dans les inconvénients que je vous marque ; mais je crains tout, parce

qu'on ne voit presque plus une maison qui soit fidèle à rintention du fondateur; on trouve des raisons pour tout ce qu'on veut-, il faut pourtant rendre compte de cette conduite, et surtout de ce vœu de pauvreté si peu gardé-, préservez-vous sans blâmer les autres: elles ont des besoins que vous n'avez pas, elles trouvent cet esprit tout établi, elles n'en connoissentpas un meilleur ; elles cachent soigneusement leur mal, et c'est ce qui le rend sans remède ; elles craignent d'être éclairées par leurs supérieurs, elles sont indépendantes, et c'est le troisième écueil qui détruit l'obéissance.

Dieu a soumis nôtre sexe au moment qu'il l'a créé : la faiblesse de notre esprit et de notre corps a besoin d'être conduite, soutenue et protégée-, notre ignorance nous rend incapables de décision, et nous ne pouvons, dans Tordre de Dieu, gouverner que dépendamment des hommes-, et cependant les hommes sont moins opposés à l'obéissance que les femmes, et entre les personnes de notre sexe les religieuses sont quelquefois les plus indépendantes. Dieu leur a donné des supérieurs comme à tous les fidèles, elles en augmentent le nombre parles vœux qu'elles font -, et, dès qu'ils sont faits , elles ne songent plus souvent qu'à se soustraire à l'obéissance; il n'arrive que trop qu'un supérieur qui veut s'acquitter de son devoir en visitant un couvent le révolte tout entier; les libertines lui manquent de respect visiblement, et la visite devient le sujet de la raillerie et des conversations; les plus sages gardent un respect apparent, mais elles lui cachent tout ce

qu'eUes peuvent lui cacher ^ ce n'est pas agir selon la foi : les ministres de Jésus-Christ ne sont-ils pas établis par lui-même? N'est-ce pas à eux qu'il a promis sa protection jusqu'à la fin des siècles ? Ne gouvernent-ils pas son Église ? N'est-ce pas à eux à nous conduire, à nous redresser, à nous exhorter, à nous exciter, à nous distribuer la nourriture spirituelle ? Ne sont-ils pas chargés de nous aider à faire le bien auquel nous sommes obligées ? à soutenir l'intention des fondateurs et la régularité des maisons religieuses ? Cependant on ne peut souffrir cette dépendance. Qu'on s'entête d'un directeur, on voudroitle consulter sur tout ; qu'on estime un évêque, on voudroit le rendre maître; mais c'est par rapport à sa personne, et non dans cet esprit de foi qui doit être le fondement de notre conduite, et le seul sur lequel Dieu répandra ses bénédictions. Voyez-le lui-même dans vos supérieurs, mes chères filles ; demandez-lui en de bons ; obéissez aux mauvais dans tout ce qui n'est pas péché : vous n'en trouverez point qui le soient assez pour vouloir le mal pour le mal ; il n'y en aura point qui se fasse un plaisir d'attaquer vos règles, de changer vos constitutions, de vous faire sortir de l'esprit de votre Institut, et de' renverser votre fondation. Recevez-les donc comme envoyés de Dieu -, rendez-leur compte de tout-, montrez-leur toutes les intentions de ceux qui vous ont établies, afin qu'ils vous aident à les soutenir et à vous redresser si vous vous en étiez écartées. Que le respect que vous leur rendez soit du fond du cœur : traitez toujours avec eux simplement et sérieusement ; bien

394 LETTRES HISTORIQUES ET ÉmFIANTES.

loin d'être honteuses d'obéir, faites-vous enun bonneur^ puisque Dieu, à qui vous Vavez promis, vous en fera un mérite, et vous en a donné l'exemple en se faisant obéissant jusqu'à la mort de la croix.

( Aa-dessoas de cette lettre, il y i cette apostille : ]

« La piété de M"»« de Maintenon Ta portée à nous communiquer cet écrit, mes très-chères filles ; il est digne de son xèle pour votre avancement et très-propre à vous remplir de l'esprit de vos Tœux.

A Gbartret, ce 26 octobre 1694.

a Paul, évéque de Chartres, »

ASCIlIfni 9AVB DS ffAUTT-LOUlt'.

Ge 3 novembre 1694.

Je vous assure que si j'étois maîtresse de mon temps vous en auriez quelque partie, étant très-persuadée du plaisir que je vous ferois et de l'amitié que vous avez pour moi. Je ne perds pourtant point l'espérance de vous aller voir à la première occasion que je pourrai trouver. On vous aime, et on ne vous oublie point à Saint-Cyr : vous connoissez combien on est occupé au dedans, mais vous ne sauriez com- . prendre combien on y est enfermé -, j'en suis surprise moi-môme, car nos filles ignorent tout, et ne songent qu'à se sanctifier. Continuez à les aimer et à prier pour elles -, j'espère que nous nous rejoindrons

* Lettres édifiantes, t. IV, 1. 61. — Lettres pieuses, V- 1521. ' Elle était retirée dans un couvent de Saint-Germain.

A MADAME DE BËRVAL (1694). 395

toutes au ciel où vous serez bien récompensée de vos souffrances. Je lie suis pas surprise de la bonté de la reine d'Angleterre^ 5 elle est plus grande devant Dieu qu'elle ne le sera jamais devant les hommes, quoi qu'il puisse lui arriver. Adieu, ma chère fille -, ne vous lassez point de prier pour le Roi \ je n'ose me nommer après luiy mais je veux pourtant avoir part à vos prières 5 mille compliments à votre supérieure.

Décembre 1694.

Vous savez que je suis tombée d'accord que vous écriviez les réponses que je vous fais sur les questions que vous me faites', afin que je les fasse revoir et corriger, et que je ne laisse rien qui ne soit bon et approuvé^ il faudroit, autant qu'on peut, né faire de difficultés que sur ce qui en vaut la peine*, ou sur des choses qu'effectivement on n'entend pas tout à fait clairement.

* Femme de Jacques H , qui habitait le château de Saint- Gennain.

* Lettres édifiantes, t. IV, 1. 53. — Lettres pieuses, y, 1666. — Mémoires de Saint-Cyr, ch.xui.

* Ces réponses furent en elfet recueillies par M°'*'deBerval, et nous en ayons deux copies ayant pour titre : Hecueil des réponses que M^^de Maintenon, notre institutrice, a eu la bonté de nous faire en diverses occasions, — Voir la préface des Lettres sur Véducatwn, p. 12.

* a C'étoit dans le temps que l'on faisoit des essais , règle«^ mentB, usages, etc., et M™*^de Maintenon donnoit à chacune la liberté de faire ses observations et représentations » ( Note des Lettres pieuses).

Il n'y a rien de trop dans votre lettre 5 il les faut finir tout simplement, quand on n'a rien à dire de nécessaire^ je croirois cette manière bonne pour tout le monde; mais elle est absolument nécessaire a des religieuses qui ne doivent plus vouloir avoir de Tesprit ni dire des choses avec un tour fin -, ce sont là les mortifications que je voudrois parmi vous, en même temps que je m'oppose à celles qui ne vont qu'à tourmenter le corps ; le renoncement à l'esprit, au plaisir de l'esprit, à l'estime de l'esprit, au commerce de l'esprit seroit une très-excellente pratique, et une partie de cette mort qui doit suivre le sacrifice dont les religieuses se flattent. Oh! que je désire passionnément, ma très-chère fille, que Ton ne veuille plus avoir d'esprit en particulier chez vous, mais qu'il règne un bon esprit dans votre communauté, car lorsque vous m'entendez attaquer quelques couvents et que vous voyez que je voudrois tout faire pour que vous ne vous corrompiez jamais, c'est de cet esprit ridicule que je veux parler et non des défauts des particulières. Les meilleures maisons sont composées d'un nombre de filles vertueuses et qui travaillent à se perfectionner 5 ce que je blâme dans celles qui ne le sont pas et ce que je crains pour vous, c'est cet esprit d'intérêt qui les rend esclaves de la faveur, du crédit, des richesses et de tout ce qui peut leur être bon ; c'est ce goût et cette estime du monde qui leur fait estimer heureux ceux qui y vivent dans les plaisirs et dans l'éclat ; c'est cette opposition à toutes les régularités que, de tempsjen temps, on voudroit renouveler chez elles -, c'est cet esprit

d'indépendance qui leur donne un éloignement entier pour leurs supérieurs ] enfin, c'est que dans leur conduite on ne voit point qu'elles jugent comme Notre-Seigneur, et qu'au contraire, elle est opposée à rÉvangile dont elles ont pourtant voué la perfection. Je prie Dieu que vous vous conserviez dans la droiture où vous êtes, que vous n'estimiez que la vertu, et que votre sacrifice soit réel pour l'entier éloignement du monde, que vous haïssiez ses maximes, que vous méprisiez ses plaisirs, et qu'en tout votre religion vous guide.. • On ne me laisse pas la liberté d'achever.

236*. — AUX RELIGIEUSES CONVERSES De la maison àe Saint-Loais^

Le petit nombre de sœurs qu'il y a eu jusqu'à cette heure m'a empêchée de vous donner mes avis, mais puisque votre communauté croit tous les jours, et est déjà aussi considérable, il faut bien, mes chères sœurs, que vous aimant autant que j'aime les Dames et les demoiselles, je prenne pour vous les mêmes

1 Lettres et Avis^ p. 496.

^ n y avait dans la maison de Saint^LouU vingt sœurs converses, professes ou novices. M°^® de Maintenon disait aux Dames de Saint-Louis : « Les sœurs converses sont religieuses ; regardez-les et traitez-les comme vos soçurs. N'ayez pas envers elles^uue conduite de maîtresses à l'égard de domestiques : la religion égale tout. Il n'y a de différence que dans l'exercice des emplois ; elles doivent faire la lessive et les autres gros ouvrages, comme vous faites le catéchisme aux demoiselles. »

398 LETTRE» HISTORtOVES ET ÉDIFIANTES.

soins que j'ai pris pour elles, et je m'assure que vous recevrez de même mes conseils.

Cette communauté est composée de trois communautés qui doivent toutes avoir la même fin, mais qui doivent servir Dieu par des moyens différents. Les Dames sont établies pour instruire et élever les demoiselles, les demoiselles doivent profiter de la bonne éducation qu'on leur donne, les sœurs sont pour servir les Dames et les demoiselles. Connoissez donc, mes chères soeurs, l'état auquel Dieu vous appelle et les obligations 4e votre état.

Il est certain que votre âme est aussi précieuse devant Dieu que celle des Dames , et que votre piété peut vous mettre au-dessus d'elles *, mais il est vrai aussi que Dieu a fait les différents états, et qu'il veut être servi en toutes conditions.

Il a laissé des instructions pour tous, et veut qu'on rende à César ce qui appartient à César ; il veut qu'on honore le Roi, il veut qu'on respecte les magistrats, il veut que les maîtres traitent humainement leurs domestiques-, il veut que les domestiques servent leurs maîtres, non-seulement ceux qui sont bons, mais aussi ceux qui sont rudes et fâcheux.

Voilà donc les différents états approuvés dans rÉvangile. Il ne faut point dire : nous sommes tous égaux -, il est vrai que nos récompenses seront à proportion de nos œuvres, mais les moyens de nous sanctifier sont différents ; soyez donc humbles, mes chères filles 5 et s'il faut que toute grandeur s'abaisse devant Dieu, souffrira-t41 que ceux qui sont abaissés s'élèvent? Voilà votre première obligation, et si vous

ADX RELIGIEUSES CONVERSAS (1694). 390

la remplissez, tout le reste vous sera facile^ si vous êtes humbles, Fobéissance ne vous coûtera rien -, si vous êtes humbles, la pauvreté vous plaira ; si vous êtes humbles, vous serez chastes en tout, modestes, retenues, mortifiées, et ne vous permettant aucune liberté contraire à la vie religieuse que vous avez embrassée. Vous avez fait vœu de pauvreté, et il faut Taccomplir ^ cependant il y en a beaucoup d'entre vous qui êtes plus riches que vous n'étiez dans le monde : comment donc exercere^vous votre vœu ? Ce sera en vous détachant des biens, des commodités, des aises de la vie, en épargnant tout ce que vous pourrez en esprit de pauvreté, en vous passant de tout, en recevant sans choix et sans murmure ce qu'on voudra vous donner, en vous humiliant profondément devant Dieu, vous voyant mieux nourries, mieux vêtues, mieux logées que vous ne Tauriez été, enfin en vous mettant dans la disposition de souffrir toute la pauvreté qu'il lui plaira de vous envoyer.

Je ne vous marque point de règles pour votre journée, car elle doit entièrement dépendre de celle qui vous conduit, et des emplois qu'elle vous donne; obéissez en tout, soit dans les peines de vos charges, soit dans le repos qu'on juge à propos de vous donner.

Ne vous mêlez jamais de juger de la conduite qu'on tient sur vous : ce n'est pas être soumise que de l'être seulement quand on vous a persuadée que ce qu'on vous ordonne est raisonnable; soyez obéissante en tout temps et en tous heux, à l'infirmerie et en santé, offrant votre vie en sacrifice , sans vouç

inquiéter ni juger des remèdes qu'on vous fait ou qu'on TOUS refuse, laissant à Dieu de les bénir autant qu'il lui plaira, et sanctifiant tout par l'obéissance.

N'allez jamais à Tinfirmerie que par ordre de votre maltresse ; dites-lui simplement votre état, sans augmenter ni diminuer votre mal *, obéissez ensuite à ce qu'elle vous ordonnera sans chagrin et sans murmure.

Ne sortez de Finfirmerie que par ordre de l'infirmière, ne vous plaignez jamais des traitements que vous y recevrez, ne les comparez point à ceux qu'on fait aux autres ; jugez bien de l'intention de ceux qui vous gouvernent, ne représentez vos besoins et vos raisons que s'il y a quelque chose de particulier en vous, et demeurez après cela en paix et soumises à l'ordre de Dieu.

Quand vous êtes en santé, servez de bon cœur, de bonne foi et comme les servantes de Jésus-Christ, qui vous voit quand vos supérieurs ne vous voient pas, et à qui vous rendrez compte de l'emploi de votre temps. Si vous êtes bien convaincues que c'est Notre-Seigneur que vous servez , avec quel zèle et quelle ferveur n'agirez-vous pas !

Si vous êtes seules à un office , bénissez Dieu de vous faciliter par ce moyen le recueillement et la paix 5 si vous êtes plusieurs à une charge, songez que vous devez l'édification les unes aux autres.

Ne vous parlez jamais qu'avec douceur et honnêteté^ vivez toutes dans une grande intelligence comme des sœurs et comme des filles qui se donnent à Dieu 5 aimez-vous en lui et pour lui , aimez-vous

également, évitez les liaisons particulières, dangereuses partout , mais mortelles dans les communautés. Si vous aimez votre prochain par l'esprit de la charité, vous jouirez de la paix que Notre-Seigneur donna à ses apôtres, qui vivoient dans une parfaite union -, si vous vous aimez par inclination, vous serez toujours dans le trouble et dans l'agitation.

Que les plus fortes supportent les faibles, et les corrigent par leurs exemples j ne mesurez point le plus ou le moins de votre ouvrage ; faites le mieux et le plus qu'il vous sera possible sans attendre ni regarder ce que les autres font quand vous n'en êtes pas chargées.

Ne vous plaignez jamais de vos sœurs, ne leur faites point de peine, ne leur faites point de reproches, ne vous louez point par comparaison avec elles; et si vous leur voyez faire des fautes considérables , avertissez-en celle qui les conduit sans vous mettre en peine de l'usage qu'elle aura fait de votre avis.

Marchez avec modestie et comme des filles qui doivent édifier -, soyez libres et gaies dans vos récréations, mais toujours modestes et religieuses, sans faire des ris immodérés, sans se toucher ni jouer à des jeux de main 5 que tout respire en vous l'honnêteté et la sainteté. Ne parlez jamais du monde, mes chères filles, vous ne pouvez trop l'oubUer, puisque vous y avez renoncé -, entretenez-vous de bonnes choses, ou du moins d'innocentes ; ne parlez de vos supérieurs qu'avec respect , ne vous donnez pas la liberté de juger de leur conduite ; soyez-leur soumises, priez pour eux : leur charge est plus pé-

nible que la vôtre. Ne parlez point des Dames, ne les comparez point les unes avec les autres -, estimez-les toutes, aimez-les également et par Tunion de la charité, qui ne permet point de préférence fondée sur nos inclinations.

Ne parlez jamais aux demoiselles; ne recevez d'elles aucun présent, quelque petit qu'il soit, vous savez que cela vous est défendu -, n*ayez aucun commerce avec elles; ne leur donnez jamais de lettres, et ne faites jamais rien devant elles qui puisse les scandaliser. Vous savez ce que Notre-Seigneur dit sur le scandale donné aux plus petits*

Quand vous êtes sorties d'une charge , ne parlez point de ce que vous y faisiez ; ne vous donnez jamais pour exemple; croyez que les autres y sont mieux que vous; ne vous donnez point la liberté de trouver à redire à la conduite des autres ; pensez à vous. N'allez voir vos sœurs à Tinfirmerie qu'avec permission, et ne leur parlez que de ce qui peut les consoler et les édifier ; quand vous aurez des peines, de quelque côté qu'elles vous viennent, n'en parlez point à vos sœurs, vous communiqueriez votre raal sans le guérir; mais que toute votre confiance soit dans vos supérieurs, dans la Dame qui vous conduit et dans vos confesseurs. Je dis dans M"**' la supérieure, car vous pouvez vous y adresser si vous en avez besoin; elle est votre supérieure comme des Dames, et vous trouverez en elle la charité, la patience et l'affection d'une mère. Choisissez un confesseur.

Soyez dociles pour tous les changements de char-

ges, n'en craignez jamais ni n'en désirez aucune, et n'en parlez jamais. Voilà bien des avis, mes chères sœurs, que je vais finir, en vous donnant le moyen le plus court et le plus facile pour en profiter : c'est le recueillement et le silence. Vous trouverez Dieu dans le recueillement 5 vous conserverez sa présence, et parla, tout vous sera facile -, le silence vous retranchera la plus grande partie de vos péchés et de vos fautes. C'est par la parole qu'on se loue, qu'on blâme les autres, qu'on blesse la charité, qu'on exprime la colère, qu'on murmure, qu'on se scandalise et qu'on fait mille maux-, et vous en couperez la racine d'un seul coup, si vous vivez dans cette pratique. Soyez mortifiées dans une vie commune; n'aspirez point aux pratiques extraordinaires; ne dites point de longues prières ; sanctifiez-vous dans votre état; vous pouvez prier Dieu depuis le matin jusqu'au soir, en faisant tout pour Dieu et avec Dieu. Ne vous regardez pas toutes ensemble comme un corps séparé des autres ; ne vous croyez point chargées d'en soutenir les intérêts; laissez-vous conduire par vos supérieurs, avec docilité et confiance, et, sous prétexte d'être unies, ne soyez pas révoltées et séditieuses. L'esprit de Dieu ne produit jamais rien de mauvais, et quand il vous animera, on ne verra en vous que douceur, charité, obéissance et soumission.

Je prie Dieu, mes chères sœurs, que vous receviez ces conseils d'aussi bon cœur que je vous les donne : je les soumets à vos supérieurs.

(De la fidélité qn'oo doit ivuir tui intentions des fondttion).

Parlant à Madame de Tinstruction qu'elle nous a écrite sur le gouvernement de la maison, nous lui témoignâmes Tenvie que nous avions d'y être fidèles, et combien nous étions charmées de la droiture de tout ce qu'elle nous demandoit. a II seroit à souhaiter, reprit-elle, que vous en fussiez bien persuadées ', mais il né faut pas s'attendre de trouver toute une communauté capable d'entrer dans ces sentiments : il y en aura peut-être plusieurs qui ne goûteront pas tout à fait ce que je marque dans cet écrit et qui voudroient autre chose qui leur paroîtroit meilleur. On est ordinairement porté à s'écarter des devoirs de son état pour embrasser un bien étranger \ on se lasse de faire toujours la même chose, et il faut avouer que cet assujettissement aux mêmes exercices est proprement l'austérité de la vie religieuse. Cest en quoi consiste la grandeur du sacrifice que vous faites à Dieu dans votre profession, et d'où vient son excellence au-dessus de l'état séculier. Le vôtre, à le bien prendre, est sans comparaison plus doux \ mais votre mérite, et ce qui coûte le plus à la nature, c'est la nécessité que vous vous imposez de suivre une règle durant vingt, trente, et soixante ans, que vous aurez peut-être à vivre. Nous n'avons point cette contrainte dans le monde, elle

^ Recueil des Réponses, p. 148.

est nécessaire dans la religion; sans cela il n'y auroit aucun ordre ni stabilité; l'esprit humain a besoin qu'on le fixe, car lorsqu'il est laissé à lui-même, il change continuellement. Toutes choses ont leur pour et contre vies raisons qui ont déterminé à les régler d'une manière ne frappent pas toujours également-, il vient d'autres vues qui paroissent meilleures et qui peuvent l'être en effet ; mais rien n'est si bon que de fixer l'inconstance naturelle. Vous l'avez expérimenté dans cette maison : combien a-t-on changé de règlements auxquels il a fallu revenir? et votre Institut n'a commencé à prendre quelque forme que depuis que tout est arrêté. Vous devez cependant vous attendre que vous serez souvent tentées de vous éloigner de l'esprit de votre Institut sous des prétextes spécieux, qui sembleront très-excellents et par des personnes fort vertueuses. Ne l'avons-nous pas déjà éprouvé? M. N., qui doit bien savoir vos obligations, puisqu'il a eu une si grande part à faire vos règles, ne tenoit-il pas ici M"® de Ludres, à qui le Roi payoitune pension, et qui par conséquent n'étoit plu^dans le cas des pauvres demoiselles pour qui la maison est faite, et cela par charité, pour lui procurer une bonne éducation, donnant la pension à de pauvres filles? Je ne l'ai pu convaincre que cela fût contre la fondation, et il m'a fallu user d'autorité pour faire sortir cette demoiselle. M"*' la maréchale de Noailles ne nous a-t-^lle pas sollicitées de prendre ses filles pour qu'elles profitassent de l'éducation de Saint- Cyr, en me disant qu'elle feroit élever dans des couvents plusieurs demoiselles des

406 LETTRES HISTORIQOBS ET ÉDIFIATTTBS.

pensions qu*eUe auroit données pour les siennes? Tous les joura vous serez attaquées par de semblables propositions. Des personnes très-pieuses vous diront qu'on pourroit faire de grandes charités de ce que vous donnez à votre généalogiste, que c'est une préférence humaine de ne vouloir que des filles nobles, que Dieu n'a acception de personne. Cela est vrai en soi, mais, pour vous autres, vous êtes indispensablement obligées de remplir l'intention de votre fondateur : il a eu dessein que les grands biens qu'il vous a donnés fussent employés pour les pauvres demoiselles de son royaume. Le Roi pourroit dire : « Je sais bien que l'âme d'une personne de basse condition est aussi chère à Dieu que celle d'une demoiselle ; mais il m'a mis au cœur de secourir la noblesse, c'est à cette bonne œuvre que j'ai destiné les deux cent mille livres de rentes de la fondation de la maison de Saint-Louis ; nous avons fait plusieurs autres établissements, mais enfin celui-^d est uniquement pour elles. » Laissant à part, continua Madame, les motifs excellents qui ont porté le Roi à fonder cette maison, quand ce ne ser^t que la destination qu'il a faite de ce bien, vous ne pouvez la changer sans faire une grande injustice, et Ton cesse d'avoir droit sur le bien d'une fondation dès qu'on manque d'en exécuter les conditions. Si un homme avoit donné de l'argent pour fonder des messes, seroit-il permis à ceux qu'il en auroit chargés d'en faire bâtir un hôpital, sous prétexte qu'il y auroit plus d'utilité pour le prochain? Non, sans doute \ ils seroient obligés, en conscience, de suivre

la volonté du donateur 5 mais rien n'est si rare que cette fidélité. Je suis persuadée que c'est une des raisons pourquoi nou* voyons tant de monastères ruinés : Dieu ne peut pas bénir une conduite si injuste, et je crois qu'il en demandera un compte trèsrigoureux. Cependant cette injustice se trouve presque universellement dans tous ceux qui se chargent des fondations : les maisons les plus régulières s'éloignent en quelques choses des intentions de ceux qui les ont instituées-, c'est ce qui me fait craindre pour vous autres ; ce sera un miracle si vous demeurez fidèles à ce qui vous est prescrit ; vous serez en cela bien singulières, d Nous dîmes â Madame que nous espérions ce miracle du soin qu'elle avoit pris de nous instruire et de nous précautionner*. « Pour moi, reprit*^lle, je ne puis faire autre chose pour décharger ma conscience que de vous répéter incessaoïment vos obligations ^ je le ferai jusqu'au dernier soupir, en abandonnant le succès à' Dieu : il ne nous rendra point responsables de l'avenir, quand nous n'aurons rien n^ligé pendant notre vie pour prévenir le mal et pour l'empêcher. Vous en serez de même quittes devant lui si, jusqu'à la mort, vous vous montrez inébranlables dans vos devoirs. Après cela , si Dieu dans ses décrets éternels a prévu que la maison de Saint -Louis doive être détruite dans c^t ans^, nous devons adorer ses jugements

* Ce miracle a en lieu : la maison de Saint-Louis, au moment où elle a été détruite, avait gardé tonte la pureté et la perfection de ses commencements.

* M"* de Malntenon prononçait ces paroles en 1694 : en 1793 rinst'tut de Saint-Louis était détruit ! M. le duc de Noailles, dans

et ne rien vouloir trop fortement. Mais tant que nous vivrons, nous devons tenir ferme aux conditions de la fondation dont il nous a chargées. » Nous priâmes Madame de nous dire les moyens qui pourroient nous soutenir dans la régularité, ce Cest, répondit-elle, de ne pas faire mystère de vos obligations, de vouloir bien que tout ce qui vous convienne les sache. L'on est plus exact à son devoir quand on ne peut s'en écarter sans s'attirer le blâme et les reproches des personnes qui sont témoins de notre conduite, et c'est un secours dont notre faiblesse a quelquefois besoin. J'aurois envie, dit-elle agréablement, de faire écrire vos lettres patentes sur toutes^ vos murailles, afin que si vous étiez tentées quelque jour d'y contrevenir, vous fussiez retenues par la crainte d'être regardées comme irrégulières par autant de surveillants que vous en avez ici : vos demoiselles s'apercevroient bientôt des fautes que vous feriez et s'en scandaliseroient. Comptez que le relâchement ne s'est introduit dans certaines mai* sons religieuses que par ce soin qu'ont eu les filles de tenir secrètes les intentions de leurs fondateurs; c'est là ce que l'on appelle le secret de la communauté qui demeure entre les anciennes et que l'on

un opuscule publié en 1843 , Histoire de la fnaison royale de Saint- Louis établie à Saint-Cyr, raconte à ce sujet que, en 1793, et au moment où TlnsUtut était à Tagonie, les Dames écoutaient la lecture, dans la salle de communauté, de cette instruction de M™« de Maintenon ; à ce passage, « le liTie échappa des mains de M™* de la Tremblaye, qui faisait la lecture ; U y avait juste cent ans que les premières Dames avaient prononcé leurs vœux : elies restèrent tontes frappées de ce prophétique avertissement. »

cache soigneusement aux jeunes, de manière qu'on vient insensiblement à les ignorer tout à fait. Les filles qu'on reçoit ne comptent que sur ce qu'elles voient, elles ne songent qu'à ce qu'elles trouvent établi et lorsqu'on veut mettre la réforme dans le monastère, qu'on leur fait voir combien elles sont éloignées de l'observance de leurs règles, elles sont surprises et se plaignent de ce qu'on leur demande des choses qu'elles n'ont point sues et auxquelles elles n'ont jamais prétendu s'engager. Il faut avouer qu'en cela ces filles sont excusables, mais malheur à celles par qui ce mystère d'iniquité a commencé et qui ont laissé abolir des choses si sagement établies! je connois un monastère où les religieuses en sont venues jusqu'à perdre leurs constitutions. Quand j'en*ténds dire que dans les couvents réguliers il y a certaines choses qu'on ne montre qu'après qu'elles sont professes, cela me paroit une trahison. Quoi ! laisser engager une fille dans un état en lui cachant une partie des engagements qu'elle contracte ! Pour moi, je voudrois faire voir non-seulement à nos jeunes professes et à nos novices ce qu'il y a de plus particulier dans mes écrits, et dans tout ce qui renferme vos obligations v mais je voudrois que celles qu'oa veut mettre au noviciat en fussent parfaitement instruites. A quoi bon tous ces mystères? celui qui fait bien se montre sans peine à la lumière -, Ton ne cache si soigneusement les intentions des fondateurs que dans la crainte que de jeunes filles qu'on reçoit ne s'aperçoivent qu'on ne les remplit pas, et c'est justement le moyen de rendre le mal incurable

4tO LBTTIIRS HISTORIQCEg ET ÉDIFIANTES.

que ce soin de le cacher. Croyez-vous que j'eusse beaucoup avancé dans le dessein d'établir la régularité dans cette maison, si je m'étois contentée de prendre la supérieure, les conseillères et quelquesunes des principales, que je les eusse instruites en particulier de toutes les conditions de votre établissement, les laissant ignorer au reste de la communauté ? Ces filles ne mourront-elles pas ? ne peuventelles pas même se relâcher, s'affaiblir et tenir secrètes des choses qu^elles n*auroient pas dessein d'accomplir? composent -elles seule la communauté, et sufiSroit-il qu'elles fussent régulières, si les autres ne l'étoient pas? Je m'opposerai toujours à cet esprit de cachotterie^ je voudrois toujours qu on prêchât, comme dit Notre-JSeigneur, sur les toits ce que j'ai dit à Voreille, afin que personne ne Tignoràt. Je ne voudrois pas qu'une supérieure eût d'autres secrets pour la communauté que ceux que la communauté exige ; je suppose, par exemple, qu'elle sait qu'il s'est commis un crime dans ia maison *, bion loin de le divulguer, je voudrois qu'elle le cachât soigneusement à tous ceux qui ne peuvent y apporter de remède*, j'en dis de même des confidences que les filles lui font en particulier sur leurs dispositions intérieures; hors de là, point de mystère, mais une conduite ouverte, franche, droite et simple. »

Madame parla un jour au noviciat sur ce même sujet, et, exhortant les filles à bien étudier les constitutions et les règlements, elle leur dit qu'on trouve dans ce livre un précis de la morale chrétienne. Une d'elles dit qu'elle croyoit qu'il y auroit grande presse

à l'acheter, si on donnoit aux libraires la liberté de les vendre, a II n'y a rien que de bon pour tout le monde, reprit Madame, et ce ne sera jamais mon sentiment qu'on en fasse mystère. » — a Quoi ! dit une autre, est^e que ce livre sera donné au public ?» — « Quel inconvénient y trouvez-vous? reprit Madame, il ne peut faire que du bien; il y a surtout dans vos règlements généraux une morale excellente; apprenez, ajouta-t-elle en riant, apprenez de votre vieille mère à n'être point mystérieuses. Je consentirois volontiers qu'on rendit môme vos usages publics, quoiqu'ils soient bien plus détaillés, et je suis persuadée que les esprits raisonnables s'en édifieroient, parce qu'on sait bien qu'il faut que tout soit réglé dans une maison religieuse pour y garder l'ordre et l'uniformité. N'avons-nous pas vu de plus grands détails dans les papiers que M. l'abbé de la Trappe a fait imprimer ? Il n'y a que des esprits peu solides qui puissent tourner les choses en mal ; encore que peuvent-ils faire? tout au plus que d'en plaisanter , et ne le font-ils pas, quelque soin que Ton prenne de leur cacher? ils savent assez les pratiques religieuses pour les pouvoir tourner en ridicule s'ils en ont envie. »

â38^— A UNE DAME DE SAINT-LOUIS.

14 janvier 169ii.

Je vous écrirai quelque chose sur ce que vous me ^ lettres édifiantes, t. IV, l. 60.

demandez touchant les amitiés particulières ; mais en attendant je vous dis qu'il n'en faut pas du tout, en quelque degré que ce soit ; la charité égale tout ; tant que vous vivrez avec vos sœurs, il faut les aimer également ; vous n'y mettez de la différence que par une inclination naturelle que vous sentez ou que vous croyez que Ton a pour vous \ tout cela n'est-il pas vicieux, plein d'amour-propre et de recherche de soi-même ? est-ce être unie à Dieu ? rien ne lui est si opposé que ces attachements. Voulez-vous les venir chercher dans la retraite, ayant dû renoncer aux plus innocents que vous aviez dans le monde? Notre-Seigneur dit que pour le suivre, il faut quitter père, mère, femme, etc. Vous êtes jeune, innocente, vous voulez-vous donner à Dieu, et que lui donnezvous, si c'est le reste de quelque créature ? Au nom de Dieu, ma chère enfant, soyez religieuse puisque vous avez voulu l'être 5 observez ce que vous avez promis, et vous n'aurez ni l'envie, ni le temps de vous occuper des créatures que par la douceur d'une société toute sainte, toute douce et toute gaie , et avec une égalité telle qu'on doit, quand c'est la charité qui nous anime. Ne regardez point ceci comme une perfection chimérique ; nous devons être ainsi pour notre prochain. J'ai envoyé votre lettre à M. de Brizacier : vous pouvez me les adresser toutes, et je ne serai jamais importunée de ce qui pourra vous être utile à votre salut; je ne me rebuterai point de vous parler et de vous écrire, et je m'estimerois heureuse de pouvoir me servir du pouvoir que Dieu me donne sur votre esprit pour vous renvoyer toute à

lui, et il est impossible qu'il vous manque si vous ne lui manquez pasJ

15 janvier 169S.

L'expérience que j'ai du gouvernement de votre maison m'a fait penser plusieurs fois à vous écrire quelque chose sur un endroit que j'ai souvent traité avec vous, et qui m'a toujours paru d'une grande conséquence. Vos constitutions, vos règlements et vos nsages \ous marquent partout la séparation dans laquelle vous devez vivre par rapport aux demoiselles, et ceux qui vous l'ont tant recommandé ont reconnu les inconvénients d'une conduite contraire.

Vous ne pouvez pousser trop loin lès précautions sur cet article, et vous devez avoir un rçcours continuel vers Dieu , comme ceux qui marchent sur le bord d'un affreux précipice. Vous avez à vous garder de vous-même, de vos sœurs et des demoiselles -, tout observe votre conduite et est disposé à la juger : une petite préférence , quelques louanges données vivement, une peine de les voir souffrir, tout cela est regardé comme Teffet d'une inclination particulière. Je n'ai vu personne chez vous à qui on n'ait reproché de ces sortes de distinctions, qu'il est pourtant difficile de refuser à celles qui font bien, et que celles qui sont mal contentes attribuent à une préférence

* Lettres aux supérieures, — Avis aux religieuses de Sair^t- LotUSf p. 354.

414 LETTRBS HISTORIQUES BT ÉDIFIANTES.

de goût. Cest là un des grands écueils de votre maison ; mais j'espère que Dieu vous en délivrera comme de tous les autres. Ce que je veux traiter avec vous aujourd'hui est la conduite que vous devez tenir dans une matière si délicate.

Ne croyez pas pouvoir vous accuser les unes les autres d'aimer particulièrement une fille , comme vous vous accuseriez d'être prompte^ inégale, triste ou de toute autre imperfection : ce soupçon offense vivement, soit qu'il y ait quelque fondement , soit qu'il n'y en ait point. S'il est fondé, vous blessez le cœur de cette personne à ne pouvoir en revenir ^ s'il ne l'est pas^ elle n'en sent guère moins cette attaque a son honneur, qui est l'endroit où nous mourons le dernier^ ce sont des plaies si difficiles a guérir^ que vous en seriez aussi effrayée que moi si vous en aviez la môme connoissance. N'observez donc point vos sœurs sur cet article, ne les jugez point , ne les ao* cusez point, et que leur repos et leur honneur ne dépendent point du travers d'un esprit ombrageux, d'une jalousie d'humeur, d'un zèle indiscret et d'une disposition à prendre facilement le scandale.

J'ai toujours compris cet endroit comme la source la plus dangereuse de la division entre les inférieures et de l'éloignement pour les supérieurs, s'ils croient légèrement à de tels rapports. Cependant, comme il est difficile de les éviter entièrement, j'exhorte les supérieures à être là-dessus d'un secret impénétrable, non-seulement en ne disant jamais ceux qui les auraient averties, mais en ne marquant rien par leur conduite qui puisse faire soupçonner qu'elles ont été

averties. Il vaut mieux ne pas remédier à Tinconvénient, qu|md même il y en auroit, et c'est en cette occasion qu'on peut dire que le remède seroit pire que le mal. J'excepte de cette règle un attachement prouvé par des rendez-vous ou par des lettres, ce que je prie Dieu de ne permettre jamais, et qui ne pourroit être trop puni. Pour toutes les autres marques, il faut les juger charitablement et craindre l'exagération si établie chez vous, et qu'il faut détruire le plus que vous pourrez par des manières de parler simples et modérées.

Une fille croit voir ce qui n'est pas, une autre dans une classe est bien aise de se défaire de celle qui ne lui plaît pas ^ enfin mille imperfeclions inévitables dans le grand nombre peuvent nous faire agir; mais cet endroit est si délicat, sî important et si difficile à effacer que je ne puis trop vous conjurer d'y être attentive, si vous voulez conserver la charité, la paix et Tunion qui, grâce à Dieu, a été jusqu'ici entre vous. Que la supérieure sur ces avis suspende son jugement-, qu'elle voie si le même lui viendra de plusieurs endroits ; qu'elle observe la disposition des personnes qui avertissent à l'égard de celles qu* elles accusent-, qu'elle fasse réflexion sur le caractère d'esprit des unes et des autres, et si toutes ces précautions la confirment dans ses soupçons, qu'elle attende encore pour y remédier que la Providence lui en fournisse quelque occasion naturelle.

Ce 25 janvier 1695. *

Mon style sec et succinct s'accommoderoit assez bien que vous mandassiez au père de La Chaise que vous avez tant de places vacantes, sans dire comment elles vaquent; mais M. Tiberge d*un côté et le Roi de Fautre sont d'avis que vous marquiez pourquoi elles sont sorties. Il n'y aura donc qu'à mettre : c( Nous avons une place vacante par la sortie d une telle, qui a été renvoyée par des incommodités considérables ou dangereuses, ou par la conduite d'une telle qui nous a obligées de la renvoyer à ses parents.» C'est l'avis du Roi, que je viens de consulter.

Dites à ma sœur de Berval que je me conserve à Saint-Cyr pour travailler pour Saint-Cyr, mais que, lorsque je suis à Versailles, c'est chercher mon plaisir que de copier pour Saint-Cyr. Vous ne pouvez vous dispenser de remercier le père de La Chaise de l'attention qu'il vous promet d'avoir pour M. votre frère.

Je suis bien aise que vous ayez vos sœurs à la récréation , mais il faudra s'endurcir là-dessus à l'avenir, et n'abandonner jamais les demoiselles ; il faudra aussi voir ce qu'il y aura à faire sur les récréations extraordinaires qu'on leur donne de temps en temps. J'ai corrigé les fautes de votre lettre, vous verrez qu'il y en a peu. Je voulois aller dîner à Saint- Cyr, mais plusieurs affaires m'arrêtent. J'ai grand besoin d'une soumission continuelle à la volonté de

1 Lellrcs édifiantes, t. IV, 1. 59.

A MADAME DE FONTAINES (l695). 4t7

Dieu, la mienne est souvent contrariée. Bonsoir, ma chère fille.

Atril 1695.

Je ne puis, ma chère fille, car j'aime mieux ce nom que celui de ma chère mère, je ne puis vous aller voir demain, du moins comme nous l'avions projeté; le Roi me retient, parce qu'il n'a pas d'affaires^ j'irai peut-être à Saint-Cyr sur les deux heures, mais cela est incertain et ne peut être si bon que ce que nous voulions faire. Il faut louer Dieu des petites contradictions comme des grandes^ l'un est plus aisé que l'autre ^ je vous assure pourtant que ce qui m'éloigne de vous ne m'est pas aisé à souffrir; je vous ai souvent dit que je vous aimois toutes, malgré vos défauts *, que puis-je donc sentir présentement pour des filles qui ajoutent l'estime à l'inclination et à la tendresse? C'en est assez, il ne faut pas les gâter; j'ai bien disputé leur autorité aujourd'hui contre M. Ghamillard qui s'est laissé persuader par M. Nouet *• Bonsoir, ma très-révérende mère.

^Lettres édifiantes, t. IV, 1. 70.

' C'était un avocat au parlement de Paris qui faisait partie du conseil du dehors. Noue avonâ dit ailleurs ce qu'était ce conseil que présidait alors Ghamillard^ directeur temporel de la mai^on de Saint-Louis.

418 LETTBBS HlST0RiaCB8 ET ÉDIFUNTBS.

Î4t<. — A MADAME DE FONTAINES.

Mai 1695.

Je vous conjure, ma chère mère, de lire pour vous et pour les autres Tépître vingt-deux de saint François de Sales à une supérieure de la Visitation : « que rérection des maisons religieuses ne se fait pas par la prudence humaine. »

Notre mariage est fait^, et j'espère que Dieu le bénira. Rien n'est pareil à tout le bien qu'on a dit de notre mariée, ni à la sagesse qu'elle a montrée dans cette occasion.

M. révèque deMeaux doit aller demain au matin, je crois, voir ma sœur de la Maisûnfort ; prenez des mesures pour qu'il ne l'attende pas, et qu'il la voie en particulier *.

J'ai oublié de vous dire que, si vous ne vous y opposez point, l'archevêque de Cambray sera sacré chez vous *.

Votre maison est faite pour le soulagement de la pauvre noblesse; entrez bien jlans cette intention^ laissez les autres bonnes œuvres aux autres, et donnez aux pauvres de vos terres et à vos pauvres en-

' Avis aux religieuses de Saint-Louis.

' Le mariage de M^^ de Gastéja, depuis M'"^ de Lalande et sousgouvernante des enfants de France. C'était une élève de Saint^^yTi et qui avait servi pendant quelque temps de secrétaire à M'^' de Maintenon. Celle-ci lui écrivit quelques lettres que nous donnerons dans les Conseils aux demoiselles qui entrent dans le monde.

' U 8*agit des conférences que Bossuet eut avec oette religieuse sur le quiétisme ( Voir Vjaistoire de la mOUon de SaHU- Cyr, ch. x).

* Fénelon fut en effet sacré à Saint-Gyr« le 10 juin 1695.

K MADitHR DE SAINT-AUBIN (1695). 419

fanls. Portez des pièces à vos habits et donnez en même temps*, soyez aussi ingénieuses à épargner que Ton sait l'être par intérêt-, que votre seul intérêt soit celui des pauvres ^ vous serez par là pauvres et libérales en même temps, mais libérales sans hau«teur, sans grandeur et par la seule charité. Il ne seroit pas mal, ce me semble, que les demoiselles sussent que, dans le même temps qtie vous les reprenez de faire an trop grand feu, de brûler trop de chandelles, de ne pas conserver assez leurs habits, vous faites des présients à leurs parents.

ASSISTAHTB.

A¥ar(y, c#4juiU«tl69$.

Dieu ne vous a pas donné tous les talents que vous tenez de sa bonté pour que vous demeuriez inutile, et vous n'êtes pas d'un âge ni d'un caractère à dés* espérer de votre changement. Il est certain, maclière fille, que vous avez les défauts dont vous vous accusez, mais c'est déjà beaucoup que de les connoitre. Pourquoi ne soulagez-vous pas votre mère, et pourquoi n'établissez-vous pas le règlement de Yasns-^ tante j et que vous passez tout vohre temps à écrire vos ti^o^^s/ J'espère qu'ils finiront bientôt, et que vous allez toutes vous appliquer à votre devoir^ c'est en pratiquant que vous vous formerez : votre esprit s'ouvrira et votre expérience vous instruira. Vous

* Lettres pieuses f^. 1579.

ferez des fautes, et vous voulez bien être reprise; vous savez fort bien qu'on ne pense qu'au bien de votre maison sans acception de personne; on ne vous auroit pas mise où vous êtes, si on avoit quelque chose de meilleur. Si Dieu me donne quelque lumière pour votre établissement, qui est-<^ qui en profitera mieux que vous? Votre esprit est droit, vous êtes ravie qu'on vous montre la vérité , vous avez de la confiance en moi, vous êtes persuadée de mes bonnes intentions; le temps fera le reste, pourvu que vous agissiez et que vous tâchiez d'acquérir plus de fermeté. Gomment pourriez-vous être utile au noviciat sans cette qualité? prenez donc le règlement de l'assistante, apprenez-le, possédez-le, praliquezle, et vous verrez que vous deviendrez habile nonseulement pour cette charge, mais pour les autres. Nous allons toutes travailler mieux que jamais, et nous nous avertirons de toutes nos fautes. Nous devrions notre mère (M"® de Fontaines), vous et moi, nous partager pour observer tout ce qui va se faire : je prends pour moi la cuisine, les classes et riniirmerie des Dames ; nous verrons ce que vous prendrez toutes deux. Ayez bon courage, ma chère fille, je n'en eus jamais tant. La visite ^ va finir toutes les agitations, et nous allons mettre la main à Fœuvre; il me semble que le chaos se débrouille, et que nous allons voir plus, clair que jamais. Je vous embrasse de tout mon cœur.

1 La visite de Tëvéque de Chartres.

17 juillet 1695.

J'aime mieux aller demain à Saint-Cyr que d'y aller aujourd'hui, parce que je crois que nous aurons plus de temps pour travailler. Veuillez vous bien vous préparer, et ma sœur Marie-Constance aussi, à nous donner depuis dix heures jusqu'à onze. Disposez tout pour cela, afin que nous ne soyons pas une heure à nous assembler.

Nous reçûmes hier une bonne nouvelle de Catalogne : M. de Vendôme, qui y commande Tarmée, y a chassé les ennemis d'un lieu qu'ils avaient pris ^. Nous n'eûmes rien de Flandre '. La flotte ennemie est devant Saint-Malo * ; on dit qu'ils veulent le bombarder : comme on l'a toujours appréhendé, on a pris toutes les précautions pour s'en garantir^ et comme elles ne sont pas sûres, on a ôté de la ville tout ce qu'on a voulu sauver 5 ainsi ils ne détruiront que de mauvaises maisons. Bonjour, ma chère fille -, je suis bien fâchée de ne pas faire ma récréation avec nos chères filles.

^ Lettres utiles, ip, 1166.

* De CastelfoUit. Vendôme avait succédé dans le commandement de l'armée de Catalogne au maréchal de Noailles, qu'une maladie grave empêchait de servir. La relation de cette affaire se trouve à la suite du Journal de Dangeau, t. V. p. 333.

' La cour était alors dans la plus vive anxiété de ce qui se passait en Flandre, une lettre particulière ayant annoncé qu'une bataille avait eu lieu. « Le Boi, dit Dangeau (T. V, p. 240)^ passa toute la journée dans l'attente d'un grand événement. » Il n'y eut qu'un engagement d'arrière-garde.

^ Les ennemis apparurent en effet devant Saint-Malo, le 14

42f LETTRBS HISTORIOUES ET ÉDIFIANTES.

245 «.-.FRAGMENT ffUm LETTRE A MADAME DE

LA MAISONFORT»

lUrly, le a tout 1695.

• . .Quant aux écrits de M. Tarchevêque de Cambraii pourquoi faut-il que vous les gardiez ? Et croyez-

joill«t, et y Jetèrant dix-sept eenU bombes. « U y eat, dit Dangeau, sis à sept maisons brûlées, et deui ceots qui ont été epdomma'' gées. »

* Mémoires de Languet de Gergy, t. II, p. 693. — Relation du quiétisme, par Tabbé Phélipeaux, p. f9&. — La Beaumelie donne ce fragment ( T. II , p. 103), en le fttisàbt précéder de dix lignes de sa façon.

* M'"' de la Maisonfort était devenue l'apôtre du quiétisme à Salni-Cyr, et elle y répandait à profusion les écrits et les doctrines de M'^'Gnyon et de Kénelon. M*' de Maiotenon, avertie de ses erreurs, interdit à M*"* Guyon tout commerce arec Saint-Oyr, laissa l'évéque de Chartres visiter la maison et y proscrire tous les écrits suspects, enfin s'efforça par tous les moyens de ramener à la souraisaioD celles des Dames de Saint-Louis qui étaient égarées. La Maisonfort seule résista. E)nûn les doctrines du quiétiune ayant été condamnées dans les conférences d^lssy par les évéques de Meau!i( Bossuet], de Châlons ( Noailles), ainsi que par Fénelon, « au mois d'août de Tannée i 69i, dit Languet de Gergy , M. Tévéqoa de Chartres jugea à propos de faire une seconde visite régulière danf) la maison de Sainl-Louis, et il y trouva ce qu'il craiguoit, savoir que les écrits de M°>*Guyon y ayant été répandus, ses opinions n'y avoient fait que trop ide progrès. Il commença par retirer tous les écrits de cette femme qui avoient échappé k sa première visite, et surtout tes manuscrits. H voulut aussi qu'on lui remit ce que l'abbé de Fénelon avoit écrit pour l'instruction de celles des religieuses qu'il dirigeoit. M^^^ de la Maisonfort seule eut peine à se rendre : elle demanda qu'au moins on lui laissât les écrits de l'arehevéque de Cambray, et elle espéra qu'elle obtiendroit quelque grâce sur cet article à i*ause de l'estime que W^ de Maintenon faisoit de ce prélat. La Maisonfort lui écrivit donc pour réclamer sa protection. Mais elle lui écrivit de Marly une longue lettre pour lui exposer le mérite et la nécessité de l'obéissance, qui flnissoit ainsi : (lettre 346). »

A MADAME DE VEILHAN (1606). 423

VOUS soutenir cette singularité ? Vous savez que nous les avons montrés malgré lui, et ce que votre imprudence et la mienne ont fait là-dessus. Il nous a dit et écrit plusieurs fois que ces écrits n'étoient point propres a toutes sortes de personnes, et qu'ils pouvoientmème être dangereux^ qu'il les avoit faits pour chaque particulier à qui il répondoit, et sans y apporter aucune précaution. Vous êtes convenue en plusieurs occasions qu'ils ont fait du mal^parce qu'on ne les entendoit pas, ou qu'on les prenoit par parties sans examiner le tout ensemble. Je suis assurée qu'il voudroit de tout son cœur qu'ils ne fussent pas chez nous.

346'.-^ A MADAME DE VEILHAN,

dApoiitaibb.

Aoiteie95.

J'approuve fort votre inventaire, ma chère sceur, et je ne mérite point d'être consultée là-dessus : mon talent est la morale, je m'entends mal aux papiers.

Que Voulez-vous que je vous dise sur la modestie ? elle vous est partout expliquée, et il me semble que nos demoiselles ne font pas mal Ui^essusi il faut qu'en tout vous soyez leur modèle; pratiquez ce que vous savez, et vous en saurez davantage. Je suis ravie de vous voir toutes si contentes de votre saint évêque 5 il l'est bien aussi de vous, et il me mande, ce me semble de bon cœur, que Dieu est bien servi

> UUreê édifiantesp t. lY, 1. 77. — Le$tru pé$iiiet, p. 1656.^

chez VOUS. La perfection de cette vîe est d'y tendre toujours et non pas de l'avoir-, c'est un ouvrage qui ne- doit finir qu'à la mort; ne nous rebutons pas, travaillons toujours; nous ne faisons que commencer, et nous n'avons pas peu tait : si nous avançons à proportion tous les ans, nous irons loin. Adieu, ma chère fille ; j'ai fait une grande faute en ne vous adressant pas les nouvelles de la guerre* : les Anglais sont devant Calais, ils le bombardent, et ils ne font pas grand mal jusqu'à cette heure ; ils n'en ont point fait du tout à Dunkerque^; ma sœur de la Maisonfort vous dira le reste. Mille compliments, je vous prie^ à ma sœur de Loubert.

27 août 1695.

Voulez-vous montrer cette lettre de Pontoise à ma sœur de Radouay, afin qu'elle voie la joie de sa sœur*? la mienne n'est pas médiocre à la profession de mes filles.

Si M. le maréchal de Villeroy ne séjourne pas, il arrivera demain en présence des ennemis ^ ; j'en suis

1 Nous avons déjà vn que H">' de Veilhan s'intéressait particulièrement à ces nouvelles.

* A Dunkerque ils ne purent incendier les forts de la Jetée et perdirent un vaisseau ; à Calais ils ne purent que brûler quelques maisons.

.> Lettres agréables, p. 1040.

* Voir la note de la page 280, où le mot nièce doit être remplacé par celui de sœur.

B Le prince d'Orange, le \^ Juillet, avait mis le siège devant Namur. Le maréchal de Boufflers se Jeta dans la place et s'y <lé-

transie. M. le duc du Maine est plus mal ce soir'. M. le maréchal de Boufflers fait des choses surprenantes; le feu qu'il fait sur la ville de Namur et le feu que la ville fait sur le château est si terrible que la terre en tremble à trois ou quatre lieues à la ronde. Notre mère ne priera- t-elle pas M. Savoye * de donner tous les jours la bénédiction du Saint-Sacrement jusqu'à jeudi ? il pourroit en écrire à M. l'évêque de Chartres '. Je voulois l'en prier tantôt en montant en carrosse, mais il n'y étoit pas. Bonsoir, mes chères filles •, ne vous affligez point, mais priez par les gémissements ineffables du Saint-Esprit.

Ce 28 août 1695.

Je vous assure, madame, que ce n'est pas par ou-

fendit jusqu'au 4 août; forcé de rendre la ville, il se retira dans le château et continua sa défense. Louis XIV donna ordre au maréchal de Villeroy, qui* avait une armée de cent mille hommes, de marcher au secours de Namur, même en livrant bataille. Villeroy obéit et se trouvait à Gembloux le 28 août : « On attend la nouvelle d'une action, dit Dangeau, avec l'impatience que mérite le plus grand événement du monde. » Mais le maréchal jugea la position de l'ennemi inattaquable : il se retira, et BouJïlers capitula le 2 septembre.

^ Il était dans l'armée du maréchal de Villeroy, et quoique malade, il ne laissa point d'être sans cesse à cheval.

* Supérieur des prêtres de Saint-Lazare.

' L'évêque de Chartres adressa aux Dames de Saint-Gyr, au sujet du siège de Namur, une lettre pastorale où il ordonnait des prières de quarante heures.

* Lettres édifiantes, t. IV, 1.64. — Lettres agréables^ p. 113. — Lettres à itf*"' de Drinon, p. 482.

bli, par dureté, par négligence, ni par aucun mau^ vais office que j'ai été si longtemps sans vous écrire ; mais le peu de temps que j'ai, et cela est au delà de tout ce que vous en avez su et de ce que je pourrois vous en dire : les Dames de Saintrliouis me donnent bien des affaires; le mauvais temps oblige le Roi à garder la chambre; il a eu la goutte; enfin, madame, je ne Tai pu ; il y a peu de jours que je n'en ai eu envie. Je ne puis jamais cesser de vous aimer et de vous estimer ; s'il me revenoit quelque chose de vous, ou je ne le croirois point, ou vous seriez la première, et, s il plait à Dieu, la seule à qui j'en ferois mes plaintes. Vous m'avez écrit plusieurs lettres où j'avois bien envie de vous répondre, mais surtout à celle qui traitoit du Roi; je lui montrai, et je vous assure, madame, qu'il la lut avec plaisir et beaucoup de reconnoissance du zèle dont elle étoit remplie pour lui. La mère Trioche sâit-ellé votre vivacité sur ce chapitre? je voudrois joindre un peu de jalousie a sa passion. A propos de bonne mère, est-ce vous qui achevez de tourner la tête à celle de Gisors? car le style est encore plus étonnant qu'il ne l'étoit; et la mère des anges ' me fait espérer des vers pour notre monarque^ c'est le plus simple des noms qu'elle lui donne; il se porte à merveille, notre monarque^ et son âme va mieux que jamais; avec cela tout est bon. Adieu, madame, ne me soupçonnez jamais de vous manquer; priez Dieu pour moi et pour Saint-

* Il 8*agit d'une religieuse de Gisors qui était depuis longtemps un sujet de raillerie entre M""^de Malntenon et M'^^de Brinoni à cause de Tenflure de son langage.

Cyr, et croyez que personne au monde ne désire plus que moi que vous soyez heureuse dans le ciel et sur la terre.

2i9«. —A Madame du pékou.

Ce 6 septembre 1695.

M. le prince d'Orange a repris Namur ^. M. de Boufflers se porte bien. Il y avoit quinze mille hoaimes dans la garnison, il n'en reste que quatre en santé ^ il n'y eut jamais une place mieux attaquée et mieux défendue ^ Dieu n a pas permis qu'elle ait été secourue \ adorons sa volonté quoiqu'elle contrarie la nôtrci

Dites, je vous prie, à notre mère, que je la trouve bien intéressée de ne plus écrire dès qu'on ne peut lui répondre^ à ma sœur de Saint-Âubin qu'elle devroit me donner de ses nouvelles et de celles de ses filles; à ma sœur de Berval que si j'ai dit quelque chose qui mérite d'être écrit, qu'elle le fasse ellemême -, à ma sœur de Saint-Pars que je n'oublie pas sa lettre, quoique je n'aie pu y faire réponse ; à ma sœur de la Maisonfort à peu près la même chose y à ma sœur de Yeilhan que je n'ai rien à lui dire sur le mémoire qu'elle m*a envoyé, qu'elle sait bien que ce n'est pas mon fort que les affaires. Bonsoir, ma chère fille.

* Lettres édifiantes, t. IV, 1. 74. — Lettres agréables, p. 1047.

* U perdit vingt mille hommes devant cette place.

Ce mereredi. Il septembre I69!î.

On vous a apporté bien des pèches -, il faut consoler les enfants par du bonbon quand ils perdent leur mëre^. Je vous ai aussi envoyé quatre bouteilles de fleur d'oranger qui est un grand trésor que je ne voudrois pas qui fût perdu. Si M"* de Loubert n'en veut prendre que deux fois par jour, elle peut la prendre pure-, si elle vouloit boire plus souvent, il faudroit un tiers d'eau.

Dans ce moment, je reçois votre lettre. Le Roi est très-content de la visite ' qu'il vous fit hier -, il est un peu mal aujourd'hui del'effet de la médecine qu'ilprit avant-hier, mais j'espère qu'il ne s'en portera que mieux dans la suite. Je crois comme vous, ma chère mère, que c'est un prédicateur fort persuasif^ il vous donna de très-bonnes maximes : représenter son avis, et ensuite se soumettre y soutenir ce quia été réglé contre noire avis y quitter tout pour ne jamais quitter les demoiselles; voilà ce que j'en ai retenu, mais je compte que M'"'' de Bouju n'en aura pas perdu un mot. Je ne fus pas trop fâchée de ne pouvoir dire adieu à nos chères filles -, je ne le pouvois sans peine \ je prie Dieu de les bénir. Que chaque particulière s'avance dans la perfection que je sais qu'elles cherchent;

< Lettres édifiantes, t. IV , I. 109. — Lettres affréables, p. 1099.

* M*"® de Maintenon partait le lendemain pour Fontainebleau.

> Les Mémoires des Dames de Saint-Louis et ceux de Languet de Gergy ne renferment aucun détail sur cette visite du Roi.

que toutes ensemble forment une communauté qui vive comme des anges; qu'elles ne cherchent qu'à mourir à elles-mêmes ; qu'elles soient humbles, sisilencieuses, et zélées pour le bien spirituel de leur établissement ; qu'elles veuillent se mortifier, et que leur supérieure songe à les réjouir innocemment 5 qu'elles deviennent simples; que les récréations soient gaies et générales; qu'elles évitent les commerces particuliers, sources de toutes sortes de troubles ; qu'elles aiment leurs supérieures qui les aiment tendrement ; mais après leur avoir tant souhaité de biens, je les conjure de demander à Dieu pour moi ceux dont elles croient que j'ai le plus besoin, et dont elles jugent bien mieux que moi. Ce n'est pas assez de faire des exhortations à nos filles, il faut leur donner des exemples de perfection ; en voici un que j'ai trouvé dans un auteur qui ne leur est ni suspect ni désagréable.

FRAGMENT d'uNE LETTRE DE MONSEIGNEUR l'ARCUEYÉQUE

DE CAMRRAY ^

« Au reste, madame, vous prenez soin d'une grande communauté de filles, et vous avez intérêt d'avoir devant les yeux des modèles de perfection ; en voici un pour la discipline régulière que je vous propose : chaque religieuse des abbayes nobles de ce pays est fondée en coutume d'aller passer tous les ans un mois dans sa famille, et de visiter sa parenté; c'est une civilité réglée. Quand j'arrive dans un couvent, la supérieure vient au devant de moi pour me recevoir dans la rue, et on reçoit tous les étrangers dans des parloirs extérieurs sans grille ni clôture ; pour moi , en ar-

^ Fénelon faii^ait la visite de son diocèse et continuait à correspondre avec ^^^ de Maintenon.

rivant on me mène à Téglise^ au chœur^ au cloître, au dortoir, enfin au réfectoire avec toute ma compagnie. Alors la supérieure me présente un verre; nous buvons ensemble^ elle et moi, à la santé Tun de l'autre ; la communauté m'attaque aussi ; mon grand vicaire et mon clergé yieiment à mon secours; tout cela se fait avec une simplicité qui vous réjouiroit. Malgré cette liberté grossière, ces bonnes (illes vivent dans la plus aimable innocence; elles ne reçoivent presque jamais de visites que de leurs proches parents ; les parloirs sont déserts, le monde profondément ignoré, et il règne une rusticité fort édifiante. On ne raffine point ici en piété, non plus qu'en autre chose; la vertu est grossière conune l'extérieur^ mais le fond est assez bon. Dans la médiocrité flamande on est moins bon et moins mauvais qu'en France : le vice et la vertu ne vont pas si loin ; mais le commun des hommes, et en particulier des filles de communauté, est plus droit et plus innocent. »

Vous voyez bien, ma chère mère, que je me sens une grande émulation pour vous après cette lectare, et que ma joie seroit parfaite si je vous voyois boire avec M. l'évêque de Chartres, et ïnà sœur de Veîlban attaquer son grand-vicaire. Vous me trouverez bien du loisir de m'étre embarquée à copier une lettre et à en vous écrire une si longue^ mais vous savez qu'il est fête, et le Roi entretient M« le maréchal de Bouf^ flers, qui est inconsolable de lapertede Namuf'. Adieu, mes chères filles*

< 11 faut croire que cet eiltretieii se pafisâit â côté d'elle et pen* dant qu^elle écrivait, car on Ht dans le Journal de Dangéao, à la môme date : • M. le maréchal de BouiSers arriva Taprés^ée, pendant que le Roi étoit chez M^" de Maintenons Lé Roi Vy fit entrer, et il fut longtemps enfermé uveo lui. » (T. V, p. 381.)

A MADAME fiE VEILHAN (1695). 431

Î8i». — A MADAME DE VEILHAN.

Ce 15 septembre 1695.

J'ai tant de confiance que Dieu fera de vous un sujet propre pour Vœuvre que vous voulez entreprendre, que je ne puis vous négliger, et ne vous pas donner tous les avis qui pourront contribuer à tout ce que je souhaite, et à ce que j'espère pour vous. Je Hsois, il y a quelques jours, des lettres de saint Augustin , qui me firent bien penser à vous ; il répond à un de ses amis qui lui fait plusieurs questions curieuses, et lui mande à peu près ce que je vais vous dire : « Est-il possible, lui dit-il, que votre esprit s'occupe de* choses inutiles et vaines ? et comment osez-vous proposer à un évêque, dont tous les moments sont consacrés à Dieu, d'employer son temps à vous répondre? » Ensuite il lui parle de la sublimité de son esprit, dont, lui dit-il, je voudrois faire un sacrifice à Dieu. Appliquez-vous tout ce que je viens de vous dire, je vous en conjure, ma chère fille, et n'espérez aucun avancement dans la vertu si vous ne devenez humble, simple et petite. Vous êtes trop sensible à l'esprit, vous avez trop d'envie d'orner le vôtre ^ vous aimez la grandeur de la religion, mais vous n'en aimez point l'humilité; cependant on ne promet nulle récompense à l'esprit, aux grandes lumières, au goût délicat, etc.-, mais bien aux simples, aux petits et aux enfants. Je ne sais comment, aimant TÉcriture sainte comme vous faites, vous ne la prenez que par morceaux, sans entrer dans l'anéantissement dont elle nous doit remplir.

* Lettres édifiantes, t. IV, 1. 76. — Lettres pifvses, p. 1562.

Sacrifiez à Dieu votre esprit avec toute l'estime que vous en avez : un jour viendra que vous croirez ne lui avoir pas sacrifié grand*chose; car, en vérité, madame, ce que nous appelons esprit n'est que beaucoup d'orgueil, qui nous fait désirer de nous distinguer, de nous élever et de pouvoir regarder les autres au dessous de nous.

En attendant que Dieu fasse en nous ce que je lui demande, soyez sur vos gardes pour ne rien dire qui puisse communiquer votre mal. N'en parlez point, ou parlez-en droitement; c'est un des grands maux des communautés que de donner ses impressions aux autres ^ mais aussi on peut par la même raison faire beaucoup de bien en ne disant jamais rien de dangereux ni d'extraordinaire, et ne montrant que ce qui convient pour établir une piété droite et solide. Cachez soigneusement cette opposition que vous avez pour les ministres de Jésus- Christ, cette opinion que leur ministère est inutile, cette répugnance pour les respects qu'on leur rend, et pour l'affection qu'on leur porte ^ cette âpreté contre l'éclat qui est attaché à leur caractère'; et tout cela sous un prétexte de vertu mal entendue. Oh ! qu'une pauvre religieuse courant après la bénédiction des plus indignes prêtres, et prête à leur baiser les pieds, comme on le faisoit autrefois, que cette simple fille, dis-je, est agréable à Dieu ! Je suis ravie que vous me laissiez voir tout ce que je viens

' ff EUe paisoit tous ces mauvais sentiments dans les livres et les conversations avec les quIéUstes qui n'étoicnt pas encore bannies de la maison » (Note des Lettres pieuses).

de dire : votre franchise est une des causes de Tespérance où je suis de vous voir changer -, mais ce que je vous demande est de le cacher à vos sœurs qui s'en scandalisent, ou qui s'en persuadent. Adieu, il faut que je parte ; je vous entretenois avec plaisir. Vous êtes à Dieu , soyez -y droitement; soumettezvous à quelqu'un, laissez-vous conduire, ne lui cachez rien ^ s'il y avoit quelque chose de grand en nous, ce seroit la simplicité sans bornes pour montrer également ce que nous sentons de bon et de mauvais, et ensuite nous laisser mener à l'aveugle. Croyez une personne qui a là-dessus ses expériences, et qvii n'a nul intérêt dans ce qu'elle vous dit, que la gloire de Dieu, votre perfection et l'utilité d'une maison oii il se fera de grands biens, si on y étabUt Thumihté et l'obéissance.

A an prêtre qui devait prêcher à la profession d'une demoiselle.

Septembre 1695.

Si j'osoîs, je vous dîrois que nos demoiselles ne sont que trop portées à faire cas de leur naissance, et qu'elles auroient grand besoin d'humilité. J'ai vu souvent de la peine à M"' de Maintenon de ce que presque tous les prédicateurs de la chaire de vérité élèvent trop leur naissance, qui est en effet noble , mais accompagnée d'une si grande misère, que plusieurs d'entre elles ne trouveront pas dans le monde

^ Avis aux religieusei de Saint-Louia, p. 293.

une petite bourgeoise qui veuille leur céder. Je ne manquerai pas, monsieur, de vous avertir du jour de la profession.

2S3<. — A MADEMOISELLE DE GLÂPION*,

HOTICI.

20 septembre 1695.

Uorgueil est le plus grand péché de Thomme, et celui qui lui attire tous ses maux *, les femmes en sont encore plus susceptibles, parce qu'elles sont plus foibles; les jeunes personnes par cette raison sont la vanité même, et les demoiselles de Saint-Cyr, entre toutes les jeunes personnes, ont été distinguées sur toutes les autres. Vous avez réussi à tout ce qu'on a voulu ; vous avez été accoutumée aux acclamations, vous avez plu au monde, vous avez toujours aimé qu'il fût question de vous 5 voyez, ma chère fille, d'où vous avez à revenir, et le chemin qu'il faut faire. Cependant j'espère tout, puisque Dieu vous a donné une bonne volonté, et qu'il vous donnera de même toutes les grâces qui vous seront nécessaires pour un ouvrage qui ne finira qu'avec votre vie. Plus vous sentez de peines dans les humiliations, plus vous devez voir combien elles vous seront utOes; ne cessez donc point de vous humilier intérieurement et extérieurement. Votre découragement vient

* Lettres édifiantes, t. ÏV, 1. 81.

* Voir la note 2 de la page 379. M^^'de Glapion aHait procbainement. prononcer ses vœux. On va voir que si M^ de Maintenon désirait en faire une Dame de SaintrLouis, eUe ne lui caclia rien des devoirs et des obligations de son étaU

A NADEIIOISELLE DE GLAPION (1696). 435

d^orgueil; vous vous voyez défectueuse, les autres vous voient de même; il n'y a rien en cela qui sou* tienne Tamour-propre, et c'est ce qui nous abat. On ne fait point son salut sans se faire violence ; on ne devient point bonne religieuse sans un exercice continuel de mortification, de renonce* ment à soi-même et d'une obéissance sincère. Je cr^ns toujours que vous ne connoissiez point assez les obligations de la profession que vous voulez embrasser, et que vous, n espériez une vie trèsdouce après quelques années de contrainte au noviciat^ ce projet ne seroit ni pieux ni raisonnable. Si vous aspirez a la perfection et à un état parfait, il faut mourir à soi-même et à tout ce que vous avez aimé , il faut devenir une nouvelle créature et ne rien garder de tout ce que vous avez eu jusqu'à cette heure, et au dedans et au dehors. II faut perdre cette bonne opinion de vous-même mal fondée; il faut renoncer au plaisir d'aimer et d'être aimée ; il faut vouloir cacher tout ce que vous avez de talents, jusqu'à ce que Tobéissance vous oblige de vous en servir ; il faut vous taire, il faut estimer les autres, il en faut être occupée aux récréations -, il faut dire ce qui peut édifier vos sœurs, et ce qui peut les divertir innocemment^ il faut vous oublier, ne point parler de vous, ni par rapport à vous ^ il faut devenir simple, sans retour sur soi, sans questions, sans curio* site, sans raisonnements, sans éloquence; il faut éviter toutes les manières du monde, et le meilleur moyen est de parler peu et de renoncer sincèrement au désir qu'on vous trouve de l'esprit; enfin, il faut

436 LETTRES HISTORIQI

mener une vie cachée, hum retenant vos pensées, voi vaillant beaucoup, obéisse juger de ce qu'on vous coi que cette peinture d'une poussée trop loin; vous i mohidres conditions. Encc trompez pas ; voyez devant à changer de fond en comb frayez point de vos défauts, si vous le désirez sincëf'emc à prendre tous les moyens présenteront; mais venez f dessus de tout désir d^ètre ] sèment de s'instruire, de t devoirs; pratiquez ce que v< vous sera donnée pour tout < encore. C'est encore l'amoi si fort dans les sécheresses ; a et Dieu ne veut pas que vc avec courage tous vos exercii que vous les fassiez, pourvu sente à nulle distraction. N'c lation sensible, il vous en vi< Dieu. Ne comptez point d'av<

votre salut qu'à la mort, et - '^tcrez h'

impatiences de ne pas aller assez vit^ . . ^^ parlez peu, et priez beaucoup; faites-jl *T^^z; ma chère fille. P<>^rmoi,

A MADAME DE FONTAINES (l695). 437

FoDtaÎDebleau, 4 octobre 1695.

rivis hier une lettre à ma sœur de Bouju, espère qu'elle vous fera part, et vous la monsi vous le jugez utile aux maîtresses des classes Dames du conseil.

ecevez pas M"*' de Malezieux sans Favoir exaplusieurs fois vous-même et fait examiner par nés du conseil ^.

dez-moi comment vous vous trouvez et ré-

z-vpus. Faites venir quelquefois des demoi-

I vos récréations pour entendre quelque acte

intes tragédies , une autre fois des conpersa-

qui ne seroient pas inutiles pour donner des

^ 30ur parler aux demoiselles.

> s je vois ma sœur de Glapion , plus je trouve que

n trésor \ ne le louez pas trop de peur de le

r ; mais vous ne pouvez prendre trop de soin

^ onserver. Adieu, ma chère mère, mille amitiés

chères filles \ je leur souhaite plus de courage

e passer de moi que je n'en ai pour me passer

255». — A MADAME DE RADOUAY.

Fontainebleau, le 5 octobre 1695.

Je n'ai cessé de louer Dieu, depuis que j'ai reçu

* Am» aux religieuses de Saint-'Louis, p. 448.

* Elle fut reçue au noYiciat, mais ne devint pas Dame de Saint- U)ui{i.

* Lettres pieuses y p. 1G43.

mener une vie cachée, humble, mortifiée, laborieuse, retenant vos pensées, vous occupant de Dieu, travaillant beaucoup, obéissant sans réplique et sans juger de ce qu'on vous commande. Ne croyez point que cette peinture d'une parfaite religieuse soit poussée trop loin; vous ne le serez jamais à de moindres conditions. Encore une fois, ne vous y trompez pas ; voyez devant Dieu si vous êtes résolue à changer de fond en comble. Du reste, ne vous effrayez point de vos défauts, ils tomberont peu à peu si vous le désirez sincèrement, et si vous êtes prête à prendre tous les moyens que vos supérieurs vous présenteront; mais venez à la pratique qui est audessus de tout désir d'être parfaite, de tout empressement de s'instruire, de toutes questions sur vos devoirs; pratiquez ce que vous savez, et la lumière vous sera donnée pour tout ce que vous ne savez pas encore. C'est encore l'amour-propre qui nous abat si fort dans les sécheresses; vous voulez des plaisirs, et Dieu ne veut pas que vous en ayez. Continuez avec courage tous vos exercices, de quelque manière que vous les fassiez, pourvu que la volonté ne consente à nulle distraction. N'espérez point de consolation sensible, il vous en viendra quand il plaira à Dieu. Ne comptez point d'avoir achevé l'ouvrage de votre salut qu'à la mort, et vous éviterez bien des impatiences de ne pas aller assez vite ; pratiquez ; parlez peu, et priez beaucoup; faites-le pour moi, ma chère fille.

A MADAME DE FONTAINES (l695). 437

Fontainebleau, 4 octobre 1695.

J'écrivis hier une lettre à ma sœur de Bouju, dont j'espère qu'elle vous fera part, et vous la montrerez si vous le jugez utile aux maîtresses des classes et aux Dames du conseil.

Ne recevez pas M"" de Malezieux sans l'avoir examinée plusieurs fois vous-même et fait examiner par les Dames du conseil ^.

Mandez-moi comment vous vous trouvez et réjouissez-vous. Faites venir quelquefois des demoiselles à vos récréations pour entendre quelque acte des saintes tragédies , une autre fois des conversations^ qui ne seroient pas inutiles pour donner des idées pour parler aux demoiselles.

Plus je vois ma sœur de Glapion, plus je trouve que c est un trésor \ ne le louez pas trop de peur de le perdre ; mais vous ne pouvez prendre trop de soin de le conserver. Adieu, ma chère mère, mille amitiés a mes chères filles ^ je leur souhaite plus de courage pour se passer de moi que je n'en ai pour me passer d'elles.

255». --A MADAME DE RADOUAY.

Fontainebleau, le 5 octobre 1695.

Je n'ai cessé de louer Dieu, depuis que j'ai reçu

* Avis aux religieuses de Saint^Louis, p. 448.

* Elle fut reçue au noviciat, mais ne devint pas Dame de Saint- Loui?.

' Lettres pieuses, p. 1G43.

mener une vie cachée, humble, mortifiée, laborieuse, retenant vos pensées, vous occupant de Dieu, travaillant beaucoup, obéissant sans réplique et sans juger de ce qu'on vous commande. Ne croyez point que cette peinture d'une parfaite religieuse soit poussée trop loin*, vous ne le serez jamais à de moindres conditions. Encore une fois, ne vous y trompez pas *, voyez devant Dieu si vous êtes résolue à changer de fond en comble. Du reste, ne vous effrayez point de vos défauts, ils tomberont peu à peu si vous le désirez sincèrement, et si vous êtes prête à prendre tous les moyens que vos supérieurs vous présenteront; mais venez à la pratique qui est audessus de tout désir d'être parfaite, de tout empressement de s'instruire, de toutes questions sur vos devoirs*, pratiquez ce que vous savez, et la lumière vous sera donnée pour tout ce que vous ne savez pas encore. C'est encore l'amour-propre qui nous abat si fort dans les sécheresses*, vous voulez des plaisirs, et Dieu ne veut pas que vous en ayez. Continuez avec courage tous vos exercices, de quelque manière que vous les fassiez, pourvu que la volonté ne consente à nulle distraction. N'espérez point de consolation sensible, il vous en viendra quand il plaira à Dieu. Ne comptez point d'avoir achevé l'ouvrage de votre salut qu'à la mort, et vous éviterez bien des impatiences de ne pas aller assez vite *, pratiquez ; parlez peu, et priez beaucoup*, faites-le pour moi, ma chère fille.

Fontainebleau, 4 octobre 1695.

J'écrivis hier une lettre à ma sœur de Bouju, dont j'espère qu'elle vous fera part, et vous la montrerez si vous le jugez utile aux maîtresses des classes et aux Dames du conseil.

Ne recevez pas M"* de Malezieux sans l'avoir examinée plusieurs fois vous-même et fait examiner par les Dames du conseil ^.

Mandez-moi comment vous vous trouvez et réjouissez-vous. Faites venir quelquefois des demoiselles à vos récréations pour entendre quelque acte des saintes tragédies , une autre fois des conversations^ qui ne seroient pas inutiles pour donner des idées pour parler aux demoiselles.

Plus je vois ma sœur de Glapion, plus je trouve que c est un trésor \ ne le louez pas trop de peur de le perdre ; mais vous ne pouvez prendre trop de soin de le conserver. Adieu, ma chère mère, mille amitiés à mes chères filles \ je leur souhaite plus de courage pour se passer de moi que je n'en ai pour me passer d'elles.

255». — A MADAME DE RADOUAY.

Fontainebleau, le 5 octobre 1695.

Je n'ai cessé de louer Dieu, depuis que j'ai reçu

* Avis aux religieuses de Saint'Louis, p. 448.

* Elle fut reçue au noviciat, mais ne devint pas Dame de Saint- Louifi.

' Lettres pieuses, p. 1G43.

mener une vie cachée, humble, mortifiée, laborieuse, retenant vos pensées, vous occupant de Dieu, travaillant beaucoup, obéissant sans réplique et sans juger de ce qu'on vous commande. Ne croyez point que cette peinture d'une parfaite religieuse soit poussée trop loin; vous ne le serez jamais à de moindres conditions. Encore une fois, ne vous y trompez pas ; voyez devant Dieu si vous êtes résolue à changer de fond en comble. Du reste, ne vous effrayez point de vos défauts, ils tomberont peu à peu si vous le désirez sincèrement, et si vous êtes prête à prendre tous les moyens que vos supérieurs vous présenteront; mais venez à la pratique qui est audessus de tout désir d'être parfaite, de tout empressement de s'instruire, de toutes questions sur vos devoirs; pratiquez ce que vous savez, et la lumière vous sera donnée pour tout ce que vous ne savez pas encore. C'est encore l'amour-propre qui nous abat si fort dans les sécheresses; vous voulez des plaisirs, et Dieu ne veut pas que vous en ayez. Continuez avec courage tous vos exercices, de quelque manière que vous les fassiez, pourvu que la volonté ne consente à nulle distraction. N'espérez point de consolation sensible, il vous en viendra quand il plaira à Dieu. Ne comptez point d'avoir achevé l'ouvrage de votre salut qu'à la mort, et vous éviterez bien des impatiences de ne pas aller assez vite ; pratiquez ; parlez peu, et priez beaucoup; faites-le pour moi, ma chère fille.

A MADAME DE FONTAINES (l695). 437

FoDtaiDebleau, 4 octobre 169o.

J'écrivis hier une lettre à ma sœur de Bouju, dont j'espère qu'elle vous fera part, et vous la montrerez si vous le jugez utile aux maîtresses des classes et aux Dames du conseil.

Ne recevez pas M"* de Malezieux sans l'avoir examinée plusieurs fois vous-même et fait examiner par les Dames du conseil ^.

Mandez-moi comment vous vous trouvez et réjouissez-vous. Faites venir quelquefois des demoiselles à vos récréations pour entendre quelque acte des saintes tragédies , une autre fois des conversations^ qui ne seroient pas inutiles pour donner des idées pour parler aux demoiselles.

Plus je vois ma sœur de Glapion, plus je trouve que c'est un trésor^ ne le louez pas trop de peur de le perdre; mais vous ne pouvez prendre trop de soin de le conserver. Adieu, ma chère mère, mille amitiés à mes chères filles ; je leur souhaite plus de courage pour se passer de moi que je n'en ai pour me passer d'elles.

255». — A MADAME DE RADOUAY.

Fontainebleau, le 5 octobre 1695.

Je n'ai cessé de louer Dieu, depuis que j'ai reçu

< Avis aux religieuses de Sainte-Louis, p. 448.

* Elle fut reçae au noviciat, mais ne devint pas Dame de Saint- Louis.

* Lettres pieuses y p. 1G43.

mener une vie cachée, humble, mortifiée, laborieuse, retenant vos pensées, vous occupant de Dieu, travaillant beaucoup, obéissant sans réplique et sans juger de ce qu'on vous commande. Ne croyez point que cette peinture d'une parfaite religieuse soit poussée trop loin; vous ne le serez jamais à de moindres conditions. Encore une fois, ne vous y trompez pas ; voyez devant Dieu si vous êtes résolue à changer de fond en comble. Du reste, ne vous effrayez point de vos défauts, ils tomberont peu à peu si vous le désirez sincèrement, et si vous étés prête à prendre tous les moyens que vos supérieurs vous présenteront; mais venez à la pratique qui est audessus de tout désir d'être parfaite, de tout empressement de s'instruire, de toutes questions sur vos devoirs; pratiquez ce que vous savez, et la lumière vous sera donnée pour tout ce que vous ne savez pas encore. C'est encore l'amour-propre qui nous abat si fort dans les sécheresses; vous voulez des plaisirs, et Dieu ne veut pas que vous en ayez. Continuez avec courage tous vos exercices, de quelque manière que vous les fassiez, pourvu que la volonté ne consente à nulle distraction. N'espérez point de consolation sensible, il vous en viendra quand il plaira à Dieu. Ne comptez point d'avoir achevé l'ouvrage de votre salut qu'à la mort, et vous éviterez bien des impatiences de ne pas aller assez vite ; pratiquez ; parlez peu, et priez beaucoup; faites-le pour moi, ma chère fille.

A MADAME DE FONTAINES (l695). 437

Fontainebleau, 4 octobre 169a.

J'écrivis hier une lettre à ma sœur de Bouju, dont j'espère qu'elle vous fera part, et vous la montrerez si vous le jugez utile aux maîtresses des classes et aux Dames du conseil.

Ne recevez pas M"* de Malezieux sans l'avoir examinée plusieurs fois vous-même et fait examiner par les Dames du conseil ^.

Mandez-moi comment vous vous trouvez et réjouissez-vous. Faites venir quelquefois des demoiselles à vos récréations pour entendre quelque acte des saintes tragédies , une autre fois des conversations^ qui ne seroient pas inutiles pour donner des idées pour parler aux demoiselles.

Plus je vois ma sœur de Glapion, plus je trouve que c'est un trésor ^ ne le louez pas trop de peur de le perdre; mais vous ne pouvez prendre trop de soin de le conserver. Adieu, ma chère mère, mille amitiés à mes chères filles ; je leur souhaite plus de courage pour se passer de moi que je n'en ai pour me passer d'elles.

255». — A MADAME DE RADOUAY.

Fontainebleau, le 5 octobre 1695.

Je n'ai cessé de louer Dieu, depuis que j'ai reçu

' Avis aux religieuses de Saint^Louis, p. 448.

* Elle fut reçae au noviciat, mais ne devint pas Dame de Saint- Louifi.

* Lettres pieuses y p. 1643.

votre lettre, des dispositions où il vous met^ elles sont à souhait pour lui, pour vous et pour nous; elles me donnent un grand courage de bien travailler pour notre chère maison. Je vous répondrai à mesure que j'en aurai le loisir, ma chère fille, et peut-être en plusieurs fois.

Ma chère fille, la mort d'une religieuse de Saint- Louis sera bienheureuse et précieuse devant Dieu, après qu'elle aura passé sa vie à travailler sans cesse pour lui donner des âmes. Vous avez raison de ne plus penser au repos, ce n'est pas le temps-, c'est cet amour du repos et cette crainte du travail qui m'a tant affligée dans nos Dames; ne veut-on pas lui donner tout? Et quand on a fait vœu d'obéissance, que nous importe de faire l'oraison au chœur, ou de la faire à la classe pendant qu'on y travaille en silence? J'ai appris par mon expérience qu'on ne trouve le repos que lorsqu'on ne le cherche plus, et qu'on se dévoue tout entière à son devoir : quand on aura agi tout le jour dans la présence de Diçu, on pourra dire le soir que son oraison n'aura pas défailli. Vous ne pouvez trop demander l'humilité, ni vous y exercer; toutes les vertus sans celle-là nous sont inutiles, et nous en avons plus besoin à Saint-Cyr qu'ailleurs, où plusieurs circonstances ont porté et porteront encore à l'élévation. Vous me faites grand plaisir de me rendre compte de vos mortifications : se relever quelquefois la nuit pour voir les demoiselles, veiller sans cesse pour l'innocence de leurs mœurs, se modérer dans les corrections qu'on leur fait ; se mortifier dans le goût jet

rinclination qu'on aurait pour de certaines, et dans la répugnance naturelle pour d'autres*, vivre en intelligence avec ses sœurs, et dans la dépendance avec celles qui sont au-dessus ^ obéir aveuglément a ses supérieurs, soumettre son jugement comme ses actions, se compter pour rien, travailler sans cesse, sacrifier sa santé, se réduire à la plus grande simplicité, renoncer à T esprit, ne juger que par rapport à ce qui est le plus, agréable à Dieu; voilà, ma chère fiUe, les mortifications des religieuses de Saint-Louis<

256n— A MADAME DE JAS,

mVIRHlÎEB,

Fontainebleau, 13 octobre 1695.

Le parti de faire plutôt que de dire est très-bon, ma chère fille, et vous serez plus coupable qu'une autre quand vous ne contenterez pas vos supérieures. Dieu vous ayant donné tout ce qu'il faut pour cela, et les ayant disposées à vous aimer. J'espère que la visite de M. Tiberge vous fera du bien ; vous ne résistez pas à celui qu'on vous propose, car vous êtes à Dieu; mais vous retombez toujours dans cette inclination mystérieuse qui vous porte à vous renfermer en vous-même et à vous éloigner des autres-, vous prenez souvent pour recueillement ce qui n'est que le plaisir de vous suffire sans avoir besoin des autres. Les vertus ne se contrarient point: le recueillement n'est point incompatible avec la simplicité, la cor-

' Lettres édifiantes, t. Il, 1. 94. — Lettres pieuses g p. 1628.

dialité et Touverlure de cœur pour ceux à qui nous le devons. Vous avez raison de demander à Dieu de bons sujets, et de dire que les petits esprits se donnent bien de la peine et en font aux autres; cependant, il sera difficile que vous ayez toujours quarante-cinq filles d*un esprit parfaitement bien fait; les plus ricbes communautés en ce genre-là sont celles qui en ont quelques-unes qui les gouvernent. Il faut donc soutenir et supporter les faibles; il faut qu'une infirmière et conseillère console son aide et lui prêche la soumission à ses supérieures, et le renoncement à sa propre volonté, qu'elle la porte à leur parler avec confiance, et à n'avoir rien de caché pour eux; jusque-là, il y aura toujours du mystère, des finesses ; on pourra être surprise ; on se démontera quand on le sera, et on ne goûtera point la paix qui se trouve à être dans son devoir sans pouvoir jamais être découvert, parce qu'on n'a rien de caché. Adieu, ma chère fille, vous savez mieux que moi ce que vous devez faire ; mais vous n'êtes pas si touchée du bien général de votre maison.

257». — A MADAME DE VEILHAN.

Fontainebleau, 16 octobre 1605.

Ce seroit une chose bien honorable pour moi si j'avoîs fait sentir quelque émotion à votre cœur, et si vous aviez quelque envie de mon retour : je vous soupçonne de toute l'indifférence des philosophes et

4 Lettres édifiantes, t. IV, 1. SO.^ Lettres pieuses, p. 1664.

des saints joints ensemble ^ jugez après cela de Tidée que je me fais de votre tendresse. Cependant, je suis très-contente de vous, madame, et je me souviens avec plaisir de notre dernière conversation •, je vous trouvai pleine de droiture et de confiance. J'espère beaucoup des commencements qui sont en vous; soyez humble et soumise à celui qui vous parle delà part de Dieu, et je vous réponds qu'avec cela tout ira bien ; évitez l'excès, même dans le bien \ il ne faut pa$ être trop sage. Adieu, ma très-chère fille.

258*.— A MADAME DE GLAPÏON,

DAKB DK SAIKT-LOUIS.

Décembre 1695.

Je sais fort bien où vous êtes, et je vous en crois fort contente et ces petites âmes aussi ^. Gouvernez le plus gaiement que vous pourrez et ne doutez pas un moment du secours de Dieu dans la mission oii il vous envoie. M"' de Bouju est admirable de me demander une conversation^ quand je n'ai pas le loisir de faire une lettre -, que celle-ci soit pour elle comme pour vous, je vous en conjure, et qu'elle ne doute jamais de l'estime que j'ai pour elle -, pour vous, qui êtes mon enfant gâté, je vous défie de la tendresse que j'ai pour vous.

' Lettres et Avis, p. 309.

s M"® de Glapion avait fait profession le 23 novembre i 695, et on l'avait placée à la classe rouge.

44t LBTTRBS BISTOIUQUES ET ÊOIFIAHTES.

Il déeenbre 1695.

Cesl avec plaisir, madame, que je vous assure de la joie que j*ai eue quand j*ai su que vous étiez hors de danger. Tout Saint-Cyr a fait son devoir en cette occasion, soit pour demander votre vie, soit pour remercier Dieu quand on Ta crue en sûreté. Le Roi se porte très-bien et je ne me porte pas trop mal. Notre prince de Dombes' vient bien, et madame sa mère s'est tirée avec vigueur de cette grande affaire. Il est vrai que je n'aurois pas cru que cette grande princesse d'Hanovre fit tant de bruit ', mais j'ai été fort aise de son établissement, conservant beaucoup de zèle et de respçct pour madame sa mère. J'espère beaucoup sur le mariage de mademoiselle de Chàteaubriant * ] elle a inspiré une grande passion à un homme que j'ai vu naître et qui n'en est pas plus plus jeune pour cela^, car je suis bien vieille^ mais grâce àDieu, j'en suis très-contente. Adieu , madame ; réjouissez-vous, ne vous laissez pas gagner par les vapeurs , et croyez-moi à vous pour toujours. Mes

* Lettres à M^ de BHnon, p. 479.

* FiUduducdu Maine, né le 27 novembre 1695» mort en

* Voir la note 2 de la page n .

* C'est M°>e de Guédani (Voir la note 1 de la page 272), qui ayant été reconnue par M. le prince de Condé, prit le nom de M"« de Ch&teaubriant. Elle était née en 1668» et avait eu pour mère Françoise de Hontalais, veuve du comte de Marans.

* Le marquis de Lassay, qui était né en 4653, et avait été d^à marié deux fois (Voir Saint-Simon, t. II, p. 131 ].

ENTRETIEN AVEC LES DAMES DE SAINT-LOUfS (1695). 443

compliments, je vous prie, à M"' Fagon. Je remercierai de votre part monsieur son neveu.

M™ de Maintenon ayant eu la bonté de faire venir à son parloir un bon paysan, nommé Jean Content, qui faisoit profession d'une piété particulière, et d'y mener tcAite la communauté, elle lui fit plusieurs questions pour lui donner occasion de parler de Meu, et le sonda sur le quiétisme qui étoit fort en vogue dans ce temps-là. Au sortir du parloir, une religieuse de Saint-Louis s'approcha de M""* de Maintenon, et lui dit qu'elle lui avoit fait grand plaisir de le sonder sur le quiétisme, parce qu'il avoit dit d'abord quelques paroles d'abandon qui auroient pu donner sujet de l'en soupçonner, s'il ne s'étoit point expliqué. Elle lui dit : « J'ai été bien contente de ses réponses; il paroît avoir une piété droite, fondée sur l'attachement à la doctrine de l'Église et aux devoirs de son état. Il aime le travail*, il a commencé par nous dire que lorsque Adam eut péché, Dieu ne lui ordonna pas de passer sa vie dans le désert, mais de gagner son pain à la sueur de son visage. Je ne lui ai rien vu avancer qui ne m'ait semblé fort droit-, on voit même qu'il est savant, qu'il possède l'Écriture, les Pères et les conciles, et qu'il s'en sert fort à propos; et quoiqu'il porte l'abandon et l'indifférence aussi loin qu'elle peut aller, on sent bien cependant qu'il est fort éloigné du quiétisme. J'ai goûté sa piété, ajouta-t-elle, en ce qu'il me paroît

opposé aux raffinements dans la dévotion, jusqu'à appeler ma sœur du Tourp ' raisonneuse, parce qu'eUe a supposé un état où on se trouve sans foi, sans espérance et sans charité. A quoi bon ces propositions chimériques? pourquoi supposer un état où Von est destitué de ces vertus? J'ai été ravie qu'une personne, qu'elle ne peut soupçonner d'être prévenue contre elle, et qui ne la connolt même pas, l'ait traitée de raisonneuse ; c'est un caractère* que vous ne pouvez pas trop déraciner ici. Rien n'est plus mauvais que ces esprits pointilleux qui s'enfoncent dans leurs raisonnements, appuyés sur des suppositions de choses qui n'arriveront peut-être jamais, qui subtilisent à l'infini, et s'entortillent dans mille raffinements*, rien n'est meilleur qu'un esprit simple et droit qui se sert de ses lumières pour trouver des facilités à tout, et jamais pour former des difficultés. Je le disois ce matin à votre mère et à ma sœur la maîtresse du noviciat, qui kne consultoient sut quelques novices, à qui on remarque cet esprit difficultueux et embarrassé, et je leur disois : Voyez ce que c'est que d'avoir affaire à de tels sujets ; ne sentecE-vous pas une extrême différence dans la conduite de ces caractères difficultueux d'avec celle des esprits simples et aisés ? Comptez que dix de ces derniers donnent moins de peine qu'un seul des premiers ; rien ne les contente, ils sont difficiles en tout^ il leur faut des égards, des ménagements ; ils ne s'accommodent ni des emplois où on les met, ni des

> Voir plus loin la leUre364.

personnes avec qui ils sont^ on ne sait comment les assortir; ils trouvent des obstacles à lout-, il faut sans cesse écouter leurs représentations etdi£ScuUés mal fondées; au lieu qu'un esprit simple et aisé est prêt à tout : on en peut disposer comme Ton veut, et rien n'est plus doux que d'avoir à gouverner ces bons esprits. Je n'hésiterois pas à renvoyer une fille pour le seul défaut de caractère difficultueux, quelques bonnes qualités qu'elle eût d'ailleurs. Prenez-y garde, cela est important pour la paix et l'pnion de votre maison ; si vous m'en croyez, vous n'admettrez point parmi vous de ces esprits qui ne se rendent point à la raison, et qui ont une difficulté à opposer à tout ce qu'on leur demande; au lieu que le propre d'un bon esprit est de trouver des facilités à tout. Si vous lui dites : Il faut finir cet ouvrage dans un tel temps, au lieu de répondre : Oii prendrai-je ce temps? elle pense, ou répond : j'en viendrai à bout ; je me lèverai plus matin, je ne dînerai plutôt pas ; ne vous inquiétez pas, je trouverai bien le moyen de faire ce que vous soubaitez de moi. Voilà ce que j'appelle un esprit accommodant, et dont je désirerois que votre maison fût remplie, parce que ce bon caractère s'étend à tout, et à ce qui regarde les devoirs de la piété et de la religion, aussi bien qu'à ceux de la société...»

i«rjanVier 1696.

Le Roi vous remercie de vos compliments ; il vous

* Lettres édifiantes, t. IV. — Lettres utiles, p. 1128. I. 38

verra dès qu*il le pourra ; quant à moi, je vous assure au commencement de cette année que je vous aime de tout mon cœur, que je vous souhaite mille bénédictions, que je meurs d'envie de travailler a\^ec vous pour établir de plus en plus le bien qui est déjà chez vous, que je suis persuadée que le meilleur moyen est notre sanctification particulière, que je vous conjure de la demander souvent pour moi, et que, toute indigne que je suis, je demanderai la même chose pour vous jusqu'à mon dernier soupir; qu'il me semble que je ne désire ardemment que la sainteté du Roi et celle de votre communauté, et que je vous conjure de penser à quelle vertu vous êtes appelées, vous qui devez l'inspirer à toutes les personnes qui vivront avec vous ou qui passeront chez vous. Adieu, mes chères filles; adieu, ma chère mère.

Nous avons ici un malade dont la vie est utile à l'État : c'est M. de Luxembourg '. Priez pour lui, je vous prie.

3 janvier 1696.

Je me porte assez bien ; il faut que mes chères filles s'accoutument à me voir changée, abattue et vieillie sans m'en croire plus malade.

Faites le régal de mardi ^, et tous ceux que vous

^ Luxembourg mourut le 5 janvier 1696.

^ Lettres agréables ^ p. 1042.

' Le régal du Jour de» Rois.

fierez à Tavenir, selon votre goût ; je ne m'entends guère à ces sortes de choses-là.

Si quelque médecin va à Saint-Oyr, il faudra lui faire voir M"® de Béthune, car c'est une cruauté delà laisser où elle est,- si, comme on le dit, elle n a pas la petite vérole.

Je viens d'entendre un excellent sermon de M. le curé sur les contradictions que nous faisons à Jésus- Christ, par nos résistances à ses grâces. Il me semble qu'on veut le recevoir chez vous et l'y faire régner souverainement.

J'ai oublié de vous dire que la princesse d'Orange est morte de la petite vérole * -, si pareille chose étoit arrivée à M. son mari , je ne crois pas que j'eusse oublié de vous en donner part.

(Récrtetion poor le fi janTier'.)

On s assemblera à neuf heures, dans la communauté.

On se chauffera et on prendra sa place autour de la table avec son ouvrage.

1 Elle mourut le 38 décembre 1695. La pbrase peu charitable de M°^ de Maintenon témoigne la haine qu'inspirait Guillaume d'Orange. On sait que, »ur le bruit de sa mort , pendant cette guerre, on fit des feux de joie à Paris.

' Lettres agréables et utiles, p. 1 199.

^ Voir sur ces récréations la p. 347.

On lira un moment au choix de notre mère, ensuite on causera selon ce qui viendra à Tesprit.

A dix heures, on ira à la messe, qu'on offrira pour demander la paix.

On reviendra à la communauté pour s'y chauffer ou pour jouer au volant.

Après dîner, on reviendra à la communauté pour se chauffer.

On tournera la conversation sur llnstitut, et on dira ce qu*on y trouve de meilleur ; d'autres diront ce qui leur paroit le plus difficile à soutenir, le tout en travaillant.

A une heure, on écoutera six proverbes et six conversations dits par les bleues et les jaunes.

Ensuite, M""^ de Champigny, de la Haye et de Beaulieu ' chanteront tous les cantiques de Racine.

Ensuite, on se réjouira en toute liberté jusqu'à trois heures et demie, où l'économe fera apporter de l'hypocras et de quoi le boire.

On finira par une conversation qui durera jusqu'à quatre heures et demie, et dans laquelle on se guindera aussi haut que ma sœur de Veilhan le voudra ^.

L'oraison et le reste à l'ordinaire.

> Dames de Saint-Louis. C'étaient les plus belles voix qox s'étaient fait entendre dans Esther.

' ce Raillerie sur ce que cette personne méprisoit extrêmement toutes les clioses extérieures, toute récréation, tout amusement, et se plaisoit uniquement à parler de choses saintes ou spirituelles. » ( Note des Lettres utiles et agréables,)

A MADAME DU TOURP (1696). 449

264». — A MADAME DU TOURP*.

Ce 4 mars 1696.

M. Tiberge nous a fait savoir qu'il ne peut venir de quelques jours-, il ne sait de quoi il s'agit^ ne vous rebutez pas, ma chère fille, et préparez*vous de plus en plus à une véritable réconciliation avec Dieu -, jetons tout le passé dans les bras de sa mbéricorde, et datons de ce carème-ci le temps de notre entier retour à lui ; mais que ce soit un retour comme celui de saint Augustin, qui se rend témoignage à lui-même qu'il a resté fidèle à la grâce. Commençons donc une nouvelle vie, mais que les moyens soient tout simples et humbles -, ne raisonnez plus, abandonnez-vous, pratiquez toutes les vertus selon les occasions. Hélas! ma chère fille, que les besoins de votre maison sont grands, et que je suis fâchée de n'avoir personne qui veuille m'aider à rectifier ce que je vois de mauvais ! Je croyois que dès que vous n*auriez plus de maximes différentes des nôtres, vous me seriez d'un grand secours et d'une grande consolation^ mais Dieu en dispose autrement-, je veux toujours vous élever et il veut vous abaisser, vous humilier, et, au lieu que je voudrois vous proposer pour modèle, il permet que vous paroissiez éloignée de toute pratique de piété ] humiliez-vous donc bien de vous voir si peu avancée et si peu capable de conduire les autres, puisque vous ne savez pas même

^ Lettres édifiantes, i, IV, l. 88. — Lettres pieuses, p. 1538. * M"^*' da Tourp était opiniâtrement attachée au quiétisme qui, à cette époque, causait de graves troubles à Saint-Cyr.

4Ô0 LETTRES HISTORiaUES ET ÉDIFIANTES.

VOUS laisser conduire : obéissez bien dans le temps présent, et cherchez toutes les occasions de demander des permissions, de renoncer à votre jugement, décéder dans toutes les disputes et de déférer aux avis des autres *, ces exercices vous seront trèsutiles et le seront aux autres. Adieu, je ne puis finir avec VOUS', je m'en vais passer chez M. Tiberge; voyez la peine que vous souffrez d'avoir besoin de secours éloignés.

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