AU NOVICIAT
A Fontainebleau, ce 29 lepleaibK 1694.
Je vous accorde autant qu*îl m*est possible ce que vous me demandez , mes très-chères filles , et je n'oublierai rien pour garder' votre maîtresse' le plus que je pourrai; l'envie que vous en avez me fait un grand plaisir, et j'en tire de très-bonnes conséquences pour vous. Je comprends parfaitement vos raisons, vous les touchez toutes fort bien , et je crois comme vous que le séjour de ma sœur Marie- Constancp sera utile à tout. Reposez-vous sur la parole que je vous donne d'y travailler de mon mieux, et ne pensez qu'à bien profiter de ses instructions et de son exemple. Je vous verrai , s'il plait à Dieu, à mon retour; il sait si vous m'êtes chères, et la consolation que j'aurai si je vois faire profes-
* Lettres édifiantes, t. IV, 1. 1 1 1 .
> Nous avons déjà dit que la 3ceur Marie- Copstance resta à Saint-Cyr pour gouverner le noviciat pendant six ans.
A MADAME DE RADOUAY (i%W). 459
sion à des enfants que nous avons élevées^ les deux qui nous sont venues plus avancées ont leur mérite pour moi, et il n'y a rien que je fasse pour vous voir toutes bien engagées dans notre Institut ^ aimez-le bien, il le mérite, et demandez à Dieu qu'il me fosse la grâce de n'y rien gâter.
272«. —A MADAME DE RADOUAY.
15 octobre 1696.
Profitez, je vous en conjure, pour vous et pour les autres, de l'expérience que vous venez de faire SUT le quinquina ^y rien n'est plus déraisonnable que vos préventions, notre siècle en a sur tout-, il n'y a plus personne qui ne veuille être médecin -, il n'y en a guère moins qui se mêlent de diriger ^ on décide sur tout^ les femmes se mêlent déjuger des livres , des sermons , des gouvernements , de l'état spirituel et corporel ^ la modestie n'est plus en usagej , on ne sait plus répondre : Je ne sais pas, ou ce n'esjt pas à moi à juger ; on ne demeure court sur aucune matière, on met à la place du savoir et de l'esprit une présomption insupportable , car jamais on ne fut plus ignorant. N'ayez, ni ne laissez chez vous ce caractère -, dites tout simplement que vous ne fiavez pas. Laissez^vous conduire aux directeurs, aux
^ Lettres édifiantes, t. VI, 1. 55. — Lettres jneuses, p. 1651 .
* Le quinquina, qui est originaire du Pérou, fut introduit en France par les Jésuites en 1650, mais il ne devint en grand usage qu'à dater de 1680, Louis XIV ayant alors acheté à un Angliiis le secret d'une préparation particulière.
médecins, aux supérieurs, aux magistrats, au Roi ; inspirez cette modestie à vos filles , pour qui cette lettre est plus nécessaire que pour vous.
le suis ravie que les rouges aient envie de me plaire : quel plaisir si, à la première visite que je leur rendrai, vous me disiez qu'elles sont toutes très-bonnes! elles parviendront àcebonheur si elles le demandent à Dieu, et qu'elles le servent de tout leur cœur.
Octobre 1696.
Je ne pense pas, ma chère fille, qu'il soit à propos que vous ne fassiez pas ce que le médecin a ordonné, car ce seroit vouloir être plus habile que lui -, mais je crois qu'il ne faudroit pas le consulter si souvent et qu'il y a mille petits maux qui n'en auroient pas besoin. Ma nièce, enfant, et moi, vieille, fournissons des exemples du peu de cas que les bons médecins font des remèdes'. Vous ne doutez point de l'intérêt que M. Fagon prend à notre santé -,
* Avis aux religieuses de Saint-Jjmis, p. 606.
' « C'ëtoit une apothicairesse qui demandoit si on ne ponvoit pas supprimer quelquefois quelques ordonnances du médecin. » (Note du manuscrit).
s M*°® de Maintenon, et l'on pourrait ajouter la plupart des femmes de cette époque, était fort dure pour elle-même, quoique maladive : ainsi à Tàge de soixante-dii-huit ans, elle écriyait à une Dame qui demandait : a Est-il nécessaire de bassiner les lits des convalescentes qui couchent à Tinûrmerie? — Je n'ai jamais fait bassiner mon lit ; il y a là une grande mollesse ; vos infirmiôres sont trop bonnes. »
cependant il ne nous conseille que la patience. J'ai des maux de cœur qui me réveillent souvent la nuit; j'ai préparé une légère purgation: il n'a pas voulu y consentir. M"" d'Aubigné a été malade: il ne lui a rien ordonné. Comptez donc que vos enfants ne doivent voir le médecin que lorsqu'ils ont la fièvre; les autres incommodités passent avec le temps , ou en retranchant quelques repas à celles qui mangent beaucoup et menant à la promenade celles qui ont des vapeurs , en faisant reposer les actives et travailler les lentes, en inspirant la patience à toutes, évitant ce qu'on croit qui leur fait mal, et donnant de petits remèdes que vous saurez bien placer. Quant au choix des drogues , vous savez que je suis toujours pour les meilleures ; je crois , qu'elles font beaucoup plus d'effet; je voudrois qu'elles fussent bonnes et m'en servir rarement. Vous ferez là-dessus comme sur tout le reste , et quand vous serez plus formées , plus expérimentées et plus vertueuses, vous prendrez moins de remèdes. Adieu , jusqu'à samedi, s'il plaît à celui de qui nous dépendons et duquel nous devons être ravies de dépendre '.
^ Le manuscrit, Avis aux religieuses de Saint-Louis ^ comprend un grand nombre de lettres sur Tintirmerie^ et qui sont remplies ou de conseils d^hygiëne ou de préceptes de médecine. M"**' de Maintenon y témoigne une sollicitude très-tendre pour la santé des demoiselles et des Dames. Ces lettres sont toutes remarquables par le bon sens suprême qui les a dictées, mais elles ne présentent qu'un faible intérêt. On y voit que M°>« de Maintenon avait souvent conversé avec Fagon^ mais surtout qu'elle avait appris par expérience à soigner les enfants.
21 octobre 16ft6.
Je vous prie , ma chère fille , de donner à M. le curé de Saint-Cyr cinq cents livres que vous mettrez sur le mémoire de ce que vous avez avancé pour moi. Je parlerai à M. de Chamillard sur vos fermiers. Dieu veuille conserver à Saint-Cyr Tesprit d'équité et de désintéressement qui y est présente- . ment et qu*aucun prétexte de nécessité ne vous fasse jamais changer, car la loi ne dit pas qu'on fera justice quand on le pourra sans s'incommoder, mais qu'on la fera toujours en tout et partout. Vous avez très-bien fait d'établir l'ouvrage dans les récréations (des Dames de Saint-Louis)^ il ne faut plus y manquer depuis la Toussaint jusqu'à Pâques, ou, sans le régler, faire toujours travailler quand on ne peut sortir.
Quant aux maximes de ma sœur Marie *Con^ stance , je les croirai bonnes quand je verrai nos . filles se bien porter; mais tant que je verrai les meilleures santés succomber dans leurs exercices du noviciat, je croirai qu'on les fatigue trop ou de corps ou d'esprit, ou de tous les deux. Dites-le-lui de ma part.
Vous avez très-bien répondu à ma sœur de Saint- Pars. Je n'écris plus parce que j'ai beaucoup écrit, je n'écris plus parce que j'ai peu de santé, je n'écris plus parce que j'ai encore moins de loisir, je n'écris
* Lettres utiles^ p. 1170*
plus parce que je regarde le désir des écritures, à Saint-Cyr, comme un grand amusement \
Foptainebleau, 25 octobre 1696^.
Quoique je sois bien persuadée que nous pouvons plus que nous ne pensons, quand nous le voulons bien , je n'aurois pas cru qu'on pût apprendre à écrire en quinze jours, car Tencre bourbeuse de ma sœur Louise n'empêche pas que je démêle la beauté de votre caractère. Comme il faut profiter de tout, et que vous êtes dans la pratique des humiliations, je voudrois bien que vous fissiez voir aux demoiselles comme vous écriviez et comme vous écrivez présentement. Je suis bien contente de ce que vous me répondez de la cuisine -, quand ma sœur de Veilhan devroit s'en scandaliser, je trouve que c'est un endroit fort important.
Il est vrai que j'écris beaucoup à ce voyage et que je ne travaille guère*, je suis aussi beaucoup dans le monde par l'obligation où je me trouve de voir presque tous les jours la reine d'Angleterre, qui est malade depuis huit jours-, Dieu l'éprouve par les
^ Les Dames de Saint-Louis, ainsi qu*on a pu le voir, abusarent quelquefois de la facilité que M"*^ de Maintenon leur avait donnée de lui écrire et de la consulter sur les moindres sujets.
* lettres édifiantes ti,l\ f\. liS.^- Lettres utiles f]^, 1105.
' La cour était allée h Fontainebleau, où Ton devait recevoir la jeune princesse de Savoie qui arrivait en France, pour > être élevée et épouser le duc de Bourgogne.
petites choses comme par les grandes, et n'a pas voulu qu'elle jouit du plaisir d'être ici -, notre Roi se surpasse en politesse, et va deux fois par jour chez elle. On nous mande que la princesse de Savoie ', quoique laide, ne déplaît pas; voici le compliment qu'elle a fait à la duchesse du Lude ^, sa dame d*bonneur : « Je voudrois, lui dit-elle, que vous eussiez été dans un petit coin quand maman m'a parlé de vous, pour entendre tout le bien qu'elle m'en a dit. » Le compliment est assez enfantin pour une personne qui occupe présentement tout le royaume. Ne prétendez point me donner du silence et de la discrétion d'une novice, car je prétends être exceptée de ces règles-là, et que vous ne changerez pas de conduite avec moi. Au reste, j'ai appris qu il y avoit lin Berval' chez le comte de Toulouse, qui est favori de mon duc du Maine \ j'ai demandé à le voir.
Fontainebleau, octobre 1696.
Ne faudroit-il pas séparer ma sœur de Montaigle de la Maisonfort, en faisant souvent suppléer cette
^ Marie-Adélaïde de Savoie, née le 6 décembre 1685, mariée au duc de Bourgogne le 7 décembre 1697.
' Marguerite-Louise de Béthune , mariée en premières noces au comte de Guiche, en deuxièmes noces au duc du Lude, grand maître de l'artillerie. On peut lire dans Saint-Simon, t. II, p. 188. le portrait qu'il trace de cette dame, et les contes absurdes qu'il fait sur sa nomination au poste de dame d'bonneur.
> C'était un frère de M"« de Berval.
^ Avis aux religieuses de Saint^Louis^ p. 294.
A MADAME DE FONTAINES (1696). 46d
dernière à la classe jawn^, à l'infirmerie ou ailleurs? Je crains beaucoup les discours de cette fille.
Je suis bien aise que vous ayez tourné mon logement d'une manière utile; j'aime que tout serve. Le Roi a toujours la goutte. J'allai hier à Melun : on y chanta les cantiques de Racine -, la communauté fut touchée jusqu'aux larmes. On y est ravi de vos constitutions et de l'Esprit deTïnstitut. Adieu, mes chères filles, Dieu vous appelle à un grand ouvrage : vous le connoissez, vous l'aimez, vous en connoissez les obligations, vous les remplissez, vous édifiez toute la France. Conservez-vous, avancez tous les jours, soutenues par l'humilité et la confiance en Notre-Seigneur, qui ne vous manquera pas si vous lui êtes fidèles.
Fontainebleau, 2 novembre 1696.
Ce que vous me mandez de nos filles me rendroit tout mon courage quand je l'aurois perdu-, mais, grâce à Dieu, je suis fort loin d'être rebutée, et je prétends vous aimer, vous servir et vous répondre tant que je vivrai.
La princesse de Savoie ne seraiciquele 4 ou le 8 ^. Le Roi a un peu la goutte, et j'ai souvent la migraine.
La paix d'Italie est faite ^, priez pour la paix géné-
^ Avis aux religieuses de Saint- Louis, p. 294.
* Elle arriva le 4 à Montargis, et le Roi alla Ty recevoir; clic était le lendemain à Fontainebleau.
* La paix avec le duc de Savoie avait été signée le 20 août ; la paix générale ne fut signée que Tannée suivante à Ryswick.
raie. Tontce que vous voulez faire pour ma sœur du Tourp est plein de raison, de bonté, de charité ^ j'y consens de bon cœur. Il est à propos de faire réjouir nos enfants, et je ne suis point assez mal pour re^ mettre la récréation de nos sœurs ' ^ il pourra voup en coûter une seconde quand je dînerai avec vous. Je viens de recevoir une lettre de ma sœur de la Maisonfort, qui commence par me dire qu'elle me rendra le livre de M*"' Guyon dès que je serai à Saint- Cyr \ je n*ai pas lu le reste, car c'est un volume. N'oubliez rien pour la consoler \ voilà vos véritables affaires, ma chère fille, et les plus désagréables dç votre état.
Fontainebleau, 7 noyembre 1696.
Il est vrai que je me suis très-bien portée ce voyage-ci 5 mais, sans exagération, j'aimerois mieux languir à Saint-Cyr. ..
Ce 8 novembre.
Cest grand dommage qu'on m*ait interrompue, car je commençois avec un style fort tendre 5 il faut en prendre un bien sérieux pour répondre à votre lettre, ma chère fille, et vous exhorter à la patience avec vos enfants : la vertu et l'expérience l'augmenteront tous les jours. Renoncez aussi à la douceur
^ C'est-à-dire une petite fête pour célébrer la paix avec le doc de Savoie. Nous verrons plus loin celle qui fut faite pour la paix de Ryswiclc.
' Elle était maîtresse des rouges.
du succès, et meltez-vôus bien dans l'esprit que ma sœutp de Lagny * recueillera ce que vous aurez semé avec tant de peines. Adieu, ma chère fille, je ne suis pas en humeur de prêcher ^ je ne pense qu'au plaisir de vous voir mardi, s'il plaît à Dieu.
Ifotembre 1696.
Non, ma chère gœur, vous ne serez pas traitée comme la Cananéenne, puisque vous méritez tout ce qu'il y a de meilleur pour les enfants; non-seulement vous devez être nourrie comme eux, mais Dieu vous a chargée de distribuer la nourriture aux au-* très. Recommencez donc, au sortir de cette retraite qui vous aura renouvelée, à nous former de vraies religieuses, d'une piété droite, d'un cœur fervent et d'un esprit ferme pour toutes les règles; elles ont raison de croire que tous les termes les plus tendres de votre saint fondateur ne sont pas au-dessus de ce que je sens pour elles; tout m'est étranger à proportion de Saint-Cyr, et mes plus proches me sont moins chers que la dernière des bonnes filles de notre communauté. J'ai une grande joie de vous en voir si contente, car je compte, ma chère sœur, sur votre sincérité, et je serois bien attrapée si je découvrois que le commerce avec les gens vous eût gâtée et rendue flatteuse. Il est vrai que plus je vois le monde et
1 Elle était maîtresse des vertes.
* Lettres édifiantes, t. IV^ 1. i23.
plus je le hais, et qu'il n'y a rien que je ne donn|isse pour qu'il fût bien connu de toutes les religieuses et surtout des nôtres. Continuez à prier pour moi : il me semble que mes besoins augmentent tous les jours. Saint-Cyr m'est, je vous l'avoue, d'une grande consolation, et je n'aurois jamais cru vivre assez pour le voir au point où il est*, mais comme plus on reçoit de grâces, plus on en veut recevoir, j'espère que je verrai encore toutes les particulières devenir des saintes ; il n'en faut pas moins pour soutenir l'œuvre que Dieu leur confie. Ne vous lassez pas d'y travailler, ma chère soeur *, votre joie sera grande d'avoir contribué au bien qu'il y a lieu d'espérer de cet établissement. J'ai reçu une lettre de notre chère mère de Cbaillot, qui me parott plus libre qu'elle n'étoit, quoiqu'elle me mande qu'elle n'est pas tout à fait bien.
Le Roi a toujours la goutte, et craignoit hier au soir de ne pouvoir partir. Je suis enrhumée , mais je partirois dé bon cœur pour me rendre à Saint- Cyr-, j'espère que ce sera pour samedi que j'irai dîner dans ce réfectoire , préférable au banquet roval.
10 novembre 1696.
Il n'y a point d'affaires qui puissent m'empêcher de lire vos grandes lettres avec plaisir •, vous pensez juste sur la princesse de Savoie; il ne faut rien
* Lettres édifiantes, t . 1 V, l . 1 2 7 . — Lettres agréables, p. 1 1 1 9. — Lettres à M^de Brinon, p. 488.
oublier pour l'élever chrétiennement ; il parott qu'on Ta fait jusqu'à cette heure -, priez pour elle. Savez- Yous que ce Roi que vous aime? tant commença par la mener à la chapelle et l'offrir à Dieu ? Cette action ne vous déplaira pas.
Si vous connoissiez le curé de Saint-Cyr (M. Courbon) , vous seriez bien plus aise de savoir vos neveux entre ses mains ^ ^ c'est un saint très- digne de l'épiscopat : il est rempli de piété^ d'esprit et de simplicité ; les petits d' Aulnay lui seront bien recommandés. Nous nous portons tous bien ici ; j'ai trouvé SaintrCyr tout sanctifié ^ deux de nos anciennes professes ont voulu rentrer au noviciat ; enfin , ma très-^ chère ^ il parolt que Dieu veut établir cette maison. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Du 30 novembre 1696.
Les afiaires de M. de Cambray m'affligent toujours , mais elles ne m'inquiètent plus , et j'attends dans une grande paix la décision du Saint-Siège^. M. révêque de Meaux a montré par ^Relation du quiéiisme la liaison qui est entre M. de Cambray et M™* Guyon , et que cette liaison est fondée sur la
1 Le curé de Saint-Gyr était directeur du petit séminaire établi dans le village» auquel H*°« de Maintenon faisait du bien.
* Lettres édifiantes , t. IV, 1. 128. — Lettres agréables, p. 1 1 18. — Lettres à M^ de Brinon, p, 493.
' Sur Touvrage de Fénelon ; Explication des Maximes des Saints.
470 LETT1IK9 RISTOftIQUBS ET ÉDtFlAUTES.
conformité de la dôctrifie. On peut m voir le danger étant soutenue par un homme d'une telle yertu, d'un tel esprit , et dans un tel poste ] nous Tavons caché tant que nous avons espéré â*y apporter du remède ^ nous Tavons découvert quand nous avons cru le devoir à l'Église ; voilà ce qui dépendoii de nous ; c'est à Dieu à faire le restée
Gett6 affaire, ma très-chère, ne me fcât point oublier la misère dont le peuple est menacé , et j^lât à Dieu de pouvoir le soulager autant que J'en suis occupée. On prétend qu'on pensa tout gâter en 0^ par Tordre qu'on voulut mettre au blé , çt qu'il ne faut jamais s'en mélef • On se plaint que des usuriers en amassent, mais ce sont des avis généraux, et par là inutiles. Si on savoit : un tel a un grenier rempli , on iroit bien vite , et cet exemple feroit du bien à tout le monde *, le malheur est que les pays étrangers sont aussi mal que nous , et qu'ainsi on ne peut en espérer de secours. Dieu est en colère ; il faudroit l'apaiser, et nous ne faisons que l'offenser.
Je suis trés-édifiée de la conduite deM"** de Caylus * , et si elle persévère , Je ne doute pas qu^elle ne soît plus agréable à Dieu que d'autres âmes plus innocentes et moins ferventes. Adieu , madame ; il y a longtemps que je désirois ce moment pour vous assurer que je ne change pas pour vous et que je vous estimerai et aimerai jusqu'à la mort. Tout va bien ici , et nos pauvres fiUes croissent tous les jours en piété et en capacité.
• W^ de Mnrsay, marrée au comte de Caylus. (Voir page 4J.
▲ UAUW D^ FONTAINES {ifiO^}. 471
péceml>re i69lS.
On 3e plaint, pa chère fille, de ce que voub ne donnez pas assez de soulagement dans les charge^ ; vous voulez que je vous parle librement j je m'en vais le £^re« Je crois en effet que vous étos U'Op sé-^ vère sur la dépense et sur toute sorte d'exactituda, Considérez , je yom pm , que le plus pressé chez vous n'est pas d'épargner mille Iranes de plus ou de moins (et les condescendances qua je vqus demande n'iront pas plus loin) ; ce qui presse e^i d'éUd^lir et de &ire aimer lautorité de la supérieure, et vous ne le ferez jamais mieux qu'en entrant, non-seulement dans les justes besoins de vos filles , mais un peu même dans ce qui n'est pas tout à fait nécessaire.
Quand on me demande du ruban pour la représentation des tragédies , et que je le doum 9 croyez-^ vous que je fisse mieux de me tenir sèchement à dire que mon argent seroit inieux employé en aumônes et que je ne fasse pas un plus grand bien par cette complaisance pour les maîtresses des classes ? On les satisfait, et il est juste de le faire pour adoucir leur travail -, on les fait aimer de leurs demoiselles , et par là on les dispose à mieux recevoir leurs instructions y on ouvre leur cœur à elles-mêmes par ces condescendances. Cependant, vous leur refusez vingt paires de gants ou vous exigez qu'ils soient rabattus sur la première distribution ^ vous voyez , ma chère fillQ, que pour épargner dix francs vous fâchez seize
de VOS filles. Cet exemple suffira pour toutes les charges. Saint François de Sales mande à M*"® de Chantai sur un procès qu'elle avoit gagné et qu'il auroit voulu qu'elle n'eût pas disputé : « En cette occasion, dit-il, vous avez été plus juste que bonne, et je vous voudrois plus bonne que juste. » Appliquez-vous donc ces paroles, et soyez plus bonne que pauvre, qu'exacte, que ménagère *, faites-vous aimer, et par là vous ferez les biens solides de votre maison. Gardez les négatives pour tout ce qui est contre la régularité ; il ne faut pas se relâcher là-dessus , et vous pourrez faire sur cela des réponses qui ne seront point sèches en disant : la constitution défend cette chose*, le règlement marque telle autre ^ et ainsi du reste-, mais pour les détails du dedans, entrez , je vous conjure, dans ce qu'on désire , et penchez plutôt à la complaisance qu'à la sévérité. Je prie Dieu de vous donner le courage dont vous avez besoin pour remplir tous vos devoirs et une étendue de charité et de lumières qui vous fasse préférer les grands biens aux petits.
Décembre 1696.
Suivez Vaifaire dont je vous parfois^ hier au soir
' Lettres édifiantes, t. IV, 1. 98. — Languet, 1. 11, p. 562.
» Elle était maitresse des novices, et fut nommée sapérieare le 18 Janvier 1697.
s M'"^ de Maintenon craignait que le quiétisme, dont quelques Dames étaient convaincues, ne fit des progrès dans le noviciat.
sur ma sœur de la Maisonfort ^ et, soit que vous deveniez supérieure ou non, soyez toujours vigilante pour détruire chez vous ce que TÉglise a condamné, et pour n'admettre personne qui ait du goût pour les nouveautés. Allez au devant du danger qu'il y auroit si vos jeunes professes se joignoient à trois ou quatre de la communauté et mettoient par là une division entre vous, qui seroit d'autant plus dangereuse qu'elle se ionderoit sur des matières spirituelles dont on revient moins que de toute autre chose. Rien n'est plus propre à séduire de jeunes filles que de leur proposer une piété qui, d'un côté, retranche toute contrainte et tout assujettissement, et, d'un autre côté, nourrit l'amour-propre, en les assurant qu'elles sont des âmes du premier ordre, et fort au-dessus de ces pauvres misérables auxquels les vertus d'une piété commune sont nécessaires. Veillez, ma chère fille , en quelque plac^ que vous soyez, et priez souvent notre Seigneur de détourner de chez vous un si grand malheur ^ Saint-Cyr deviendroit dans ce cas Técol^ du démon ; tous vos soins iroient à détruire la véritable piété et à mettre en sa place l'erreur et le libertinage.
Décembre 1696.
Jeprends des eaux de Sainte-Reine, et, quoiqu'elles
> Lettres édifiantes, t. IV. 1. lU.— Lettres utiles, i^. 1121.
474 LETTREI^ UISTORIOUES ET EDIFIANTES.
soient trës-foibles , je le suis encore davantage , et n'osQ m*appUquer de peur qu elles me montent à la tète, qui est à présent en assez mauvais état.
ie suis ravie de tout ce que vous me mandez de la retraite des demoiselles ; on ne peut trop leur prêcher qu*il ne faut pas aller dans les déserts, mais servir Dieu dans son état par la prière et par la pratique des vertus. Je serois très-aise de trouver nos dm% der^ nières postulantes ' sous la patte de ma sœur Marie-* Constance, que j'embrasse , et vous aussi, ma chère lillt), avec toutes celles que Dieu vous a données. J ai cliargé M'^"* de Normanville^ de vous dépeindre la aapatte ', que j'ai donnée à la princesse pour le jour de sa naissance (qui étoit le 6 décembre). Si j'avois une bonne chambre chez vous ^, je tacberois d'y aller aujourd'hui; mais je crois que je ferai mieux de demeurer pour achever de me guérir. J'ai dormi huit heures de suite avec un peu d'aide. Bonjour, mes chers enfants, et plus chers que jamais; faites savoir de mes nouvelles à M. Savoye.
^ C'étaient des Dames de Saint-Louis qui avaient demandé à refaire leur noviciat.
* C'était une demoiselle de Saint-Gyr qui lui servait de secrétaire et de dame de compagnie. Elle épousa le président Brunet de Chailly.
' La sapatte, ou plus exactement le sapaté, était nn usage venu d'Espagne, qui consistait à faire à des amis» soit le jour de sa naissance, soit à la fête de saint Michel, des présents qu'ils trouvaient tout à coup dans leur chambre ou leur maison, sans quMIs sussent d*où ils étaient venus.
^ Voir, dans VHistoire de la maison royale de Saini-Cyr, la description de l'appartement d€ M'"^ de Maintenon.
A MA9AME pu PÉROU (1697)* 475
SCPÉSIBURB.
De Saiut^Cyr, 1«» janvier 4 6§T.
M"* l'abbesse de Fontevrault* doit venir dimanche ici ; elle y entendra la messe de dix heures dans la tribune du roi où il faut mettre des carreaux-, elle y dinera à mon parloir ] oii nous servira du dehors et la maison n'en aura nul embarras. Je demande deux noires qui, avec les demoiselles que j'aurai , suffiront pour nous servir. Je vous prie de charger M"®' Gautier et du Tourp d'entretenir les religieuses de sa suite, et de les mener par la maison , si elles y veulent aller. Que les classes soient en bon ordre-, que les plus belles voix chantent les psaumes à vêpres -, qu'on chante à l'élévation ce bel 0 salutaris en partie au milieu du chœur -, que mon appartement soit propre et paré ; enfin , ma chère fille, n'oubliez rien pour que toute la maison de Saint-Louis soit dans son lustre; M"* de Fontevrault ne l'a jamais vue. Donnez-nous pour noires Normanville et Jaucourt.
Si ce que je vous écris n'est pas selon votre intention, renvoyez-le-moî corrigé et je le récrirai sans peine. Priez pour quelque chose qui se passe présentement * et recommandez-le aux prières de notre saint évêque et de nos Dames de Saint-Louis.
Je vous envoie dix-huit boites de dragées, sa-
* Lettres utUes, p. 1164.
> C'était une sœur de M"""^ de Moutespan. 3 Un projet de mariage pour sa nièce. H en sera quesUon plus loin.
voir : trois pour les bleues , trois pour les jaunes , trois pour les vertes , trois pour les rouges , deux pour le noviciat, quatre pour la communauté ^ les noires en ont eu. Faites sucer une amande aux plus espiègles : Radouay, Montalembert, Glapicm K
286». — A MADAME DE RADOUAY,
BCOITO«B.
10 mars 1697,
Si je croyois mes réflexions, je ne vous accorderois pas ce que vous me demandez, ma chère fille, de crainte que vous me disiez que je ne reviens point de mes premières préventions ; mais il faut que je vous donne l'exemple de la simplicité que je vous demande, et que je vous parle de vos défauts, puisque vous le voulez. Je prie Dieu de bénir ce que je vous en dirai pour récompenser votre humilité qui vous fait désirer que je vous en avertisse. Votre principal défaut, à mon avis^ est d'être trop attachée à votre propre jugement et de ne pas déférer à celui des autres -, vous ne revenez pas assez de vos pre* mières vues, comme de ne pas croire nécessaire d'avertir les supérieurs et d'avoir le cœur ouvert pour eux 5 je voudrois que votre conduite fût en tout réglée sur leur avis, vous éprouveriez bientôt la bénédiction que Dieu répandroit sur vous et sur tout
* C'étaient au contraire les plus sérieuses , même les plus . tristes.
« Uttresédffiantes,Uiy, h iZA.'^Lenrespieuses,^. iàSi^
A MADAME DE RADOUAY (1697). 477
ce que vous faites. Voilà ce que je crois à rectifier au fond de votre cœur. Je voudrois aussi que vous opinassiez dans le conseil avec moins de tour, moins d'esprit, plus de simplicité. Je vous demande encore de ne vouloir jamais avoir de l'esprit avec les gens du dehors, mais de dire seulement et sérieusement ce qui concerne l'affaire dont il s'agit. Ne cherchez point la cause des avis que je vous donne ; il n'importe que de leur bonté 5 examinez-les devant Dieu et demandez-lui pour moi qu'il se trouve quelqu'un qui me reprenne, car j'en ai plus de besoin que personne.
287». — A MADAME DE RADOUAY.
15 avril 1697.
Vous faites très-bien, ma chère fille, de conserver rhabitnde de m'écrire et de me rendre compte de votre état Plût à Dieu que le pouvoir que votre amitié me donne sur vous pût vous aider à aller à Dieu, je m'en servirois bien souvent-, ne dites point que vous êtes toujours la même et ne soyez point ingrate des grands changements que la grâce a faits en vous si vous ne tombez plus dans des péchés considérables ; il est vrai que votre bon cœur devroit en être assez reconnoissant pour ne plus tomber dans les petites fautes, au moins de votre consentement; ce bon cœur dont je vous parle ne vous a pas été
^ lettres éd^nies, t. IV, 1. 135. — Lettres piewes, p. 1615.
47 s LBTTBI8 HISTOftlOUBS BT toimMT^.
donaé pour aimer les créaUiras, et touta la délica* lawe que vouft avez pour elles ne vous ganctjifier^ pas.
Vous n'avez point de confiance en votre confes-* seur parce qu'il ne vous plaît point, et qu'en tout, vous agissez selon votre inclination. M» de Brizaciar est trop bon et trop doux, c'est ce qui vous gagne, car vous voulez surtout ^tre fUttée, aimée, considérée, ménagée, et en un mot que vobre amourr* propre soit bien nourri, afin qu'il eroisse et se fortifie de plus en plus* Ce n'est pas i vous à juger de vos dispositions et préparations pour la communion \ vous ne serez jamais en paix ni en sûreté qu'en vous laissant conduire. Prenez de même les livres qu'on voudra vous donner; continuez vos dévotions et votre reconnoissance pour la sainte Vierge, vous ne pouvez avoir de meilleure protectrice. Je crois, avec bien de la joie, à votre application pour la régularité. Vous ne pouvez pas tenir vos sœurs séculières comme des religieuses \ mais il faut éviter les entrées des hommes le plus qu'on peut, çt vous avez raison de dire que dans ces cas-là il vaut mieux prendre des femmes.
On veut trouver à redire à ma soçur de Fontaines^^ il me parolt qu'elle est plus réservée que jamais. Je ne m'étonne pas qu'elle ait plus parlé àMansard que notre mère*, étant plus intelligente qu'elle pour
* Les conver^s non religieuses qu'on appelait à Saint-Cyr simples sœurs.
* Elle sortait d'être supérieure, et était dépositaire.
s M'"'' du Pérou. Oq travaillait aux Jardina dd la maison
À HADAMe DU PÊHOf) (t697)< 479
le temporel^ ie plus, elle e^t dépontaîre^ et tm sortes d^afiTairest la regardent. 8i noti» avions la charité, tiousl ne seriotift pas si aisées à blesser et à trouver.qtte les autres fout itiala
28g». — A MABAMË DO PÈ^OV,
ÂHariy, ce il ayril 16^7.
Voyez les actes de la condamnation des quiétîstes *, vous y trouverez celle des livres de Mme Guyoji. Je vous prie, ma chère fille, de lire et relire la lettre de M. Tévèqué de Genève, elle est admirable. Dites à ma sœur de Berval que je la charge de lire toutes ces censures -, il y en a quatre, et toutes admirables -, elle verra par là les niaximes dont il faut se garder; donnez-lui une des ordonnances de M. de Chartréfs, elle est elôêllente et instructive.
Je vous supplie de dire à ma sœur Halié * que si elle veut continuer à exercer la mémoire de ses filles, je lui conseille de leur faire apprendre des choses de pratique qui leur demeureront toutes leur
de Saîût-Louis y qai jusqu'alors avaient été très- négligés; et c'était Mansard qui en avait donné le plan : « Il vint plusieurs fois à ce dessein ; la supérieure et les Dames du conseil raccompagnèrent dans le jardin » {Mémoires des Dames de SainUCyr). Ce fut alors que le roi donna lui-même des noms à toutes les allées des jardins.
* Lettres édifiantes, t. IX, 1. 136. — Languet, t. II, p. 528.
* Voir plus loin la lettre 291, où M<°<^ de Maintenon raconte cette condamnation.
' Maîtresse des bleues.
480 LETTRES HISTORIQUES ET ÉDiriANTES.
vie comme des chapitres de Y Introduction^^ :^ le premier est très^bon ; il y en a un de la patience, et plusieurs autres propres à ces filles-là. Il faut que leur esprit et celui de leurs maltresses ôtent les mots en vieux langage et y en mettent d*autres en la place qui soient aussi forts.
Exhortez les maltresses des classes à instruire sur les obligations du mariage et sur la piété convenable aux gens du monde ; on ne parle jamais chez vous que de couvent , et Dieu n'y veut pas tout le monde.
Versailles, 7 mai 1697.
Je n'aurai point , madame , Ihonneur d'écrire à M"*"* Tabbesse de Maubuisson, de peur de Timportuner; je ne puis m'empècher de vous prier de la remercier très-humblement de la lettre dont elle a bien voulu m'honorer 5 elle est conçue en des termes qui feroient croire qu'elle a oublié son nom s il n'étoit au bas ; mais, madame, cette humiUté qui accompagne toutes ses autres vertus augmente le respect qu'on doit à sa naissance. Je ne crois pas que M'^ Fagon eût vécu si longtemps si elle eût été dans le monde -, il me semble qu'on y est accablé de chagrin pour soi et pour ses amis. Adieu, madame; le petit chevalier d*Aulnay est sage jusqu'à présent,
1 V Introduction à la vie dévote de saint François de Sales. * Lettres édifiantes, iA\, h ^ï,^ Lettres agréables, p. 1038.
A MADAME DE RADOUAT (1697). 481
je le recommande souvent aa gouverneur qui est un homme de bien.
296». — A MADAME DE RADOUAY.
A Uarly, ce 11 mai 1697.
Vous ne pleurerez jamais tant vos sœurs ^ que je les pleure depuis quatre ou cinq ans, et encore plus depuis deux ou trois mois que je croyois qu'il en faudroit venir à ce qui s'est fait ^ je les aimois par inclination et par estime les voyant très-vertueuses ', mais je dois préférer le bien de la inaison à toute autre considération, et j'espère de la bonté de Dieu pour Saint-Gyr, qu'Û vous donnera des supérieurs spirituels et temporels incapables de tolérer la moindre nouveauté sur la religion.
Je vous renvoie vos lettres de M. de Fénelon ^ : il ne m'y paroit rien que de bon, et quand j'en jugerois mal, rien n'est dangereux à une fille qui est
» Lettres édifiantes, t. IV, 1. iZI,'^ Lettres pieuses, p. 1652* — Longuet, t. II, p. 634.
* Le quiëtisme, quoique condamné, continuait à dominer à Saint-Gyr aTec M°^<^«de la Maisonfort, du Tourp et de Montaigle. Le roi en ayant été instruit par l^évéque de Chartres, envoya à Saint-Cyr trois lettres de cachet par lesquelles les trois Dames furent expulsées de la maison, et exilées dans d'autres couvents. Leur départ excita une grande consternation parmi les Dames et les demoiselles (Voir V Histoire de la maison de Saint-^yr, ch. X).
* M"® de Radouay avait envoyé ces lettres à M"« de Maintenon, pour qu'elle jugeât s'il n'y avait rien des doctrines condamnées.
492 LBrmSs HtsrmtAH^s et ÊDlriANtEs.
prête à tout quitter au premier mot dei^ supérieurs. Le silence intérieur ne m'épouvante point quand je vois qu'on y joint le désir et l'exercice de toutes les vertus \ soyez en paix, ma chère fille, priez pour nos chères sœurs , demandez la docihté et l'humilité pour elles, ce sont leurs vrais besoins -, observez Dieu dans la place où l'obéissance vous met sans en désirer d'autresj Adieu ^ priez pour moi plus que jatnaisi
ii9l<. ^ A MADAME DU PÉROU^
/oiA 1697.
Vous savez j ffla chère flUe', ce qui fl donné efitrée à M** GuyOfl cheîfi vous, et vous sâvèï àus»i la suite de son commerce -, j'igfiorois entier etiient le danger dôtit il étoit ; ou plutôt, j'ai été imprudente de laisser entrer ici une personne sans m'être bien informée de sa coiiduite. Dieu Ta pertiiis, pour vous en faire voir les conséquences, et pour vous rendre plus circonspectes que moi. Vous avez vu la peine que votre évéque a eue à détruire ses maximes et à supprimer ses livres et ses écrits-, il me parut qu'il sulSsoit pour vous qu'il les désapprouvât, et vous devez vous en tenir pour toujours à la déci-
1 Lettres édifiantes, t. IV, 1. 143* -^ Longuet, t. \\, p. 569.
* Celle lettre est une relation succincte des progrès et de la condamnation du quiétisme : elle fut adressée à M"^ du Pérou pour rinstroettoQ de la communauté. (Voir pour toute cette ki»* tolre A\x([}xié\XhmQV Histoirede Fénelon, parle cardinal de Beansdet).
. ^ IfADAME pu PÉROU (1697)^ 493
sioa de vos supérieur! \ je Q'^urois pas voulu faille d'autres^ consultations, s'il n'y avoit eu que Tintérèt de votre maison \ mais le bruit que cette affi^ire $ fait et dans Paris et à U eour^ me fit voir que le Roi en auroit connoissance , Qt ne munqueroit pa3 de m'en parler. C'est ce qui m'obligea à consulter pour être en état de répondre au Roi; je choisis pour ceiA Mt révèque de Meaux et Vévéque de Ghâlon, M. Joly, le Père RpurdAloue» M. Trpnson et nos chers amis M, Brizaçier et Mp Tiberge \ si j'avoig su quelque chose de meilleur je m'y serois adressée \ je leur écrivis, et les priai de mè mander leur avis sur les livres et les manuscrits qui contenoient cette illusion qu'on nomme quiétisme-, vous verre? leurs réponses^ 5 celle de M. réyêque de Meaux n'y est pas, parce que je lui fis ma consultation verb^t-^ lement, s étant trouvé à la cour en ce temps-là^ vous verrez par ce qu'il a écrit depuis quel e^t son sentiment. Le Roi me parla comme je l'avois prévu, et ceux qui l'avoient instruit des bruits du quié-r tisme voulurent en accuser les personnes de l^t cour qu'il considère le plus ^, et avec lesquelles j'ai le plus grand commerce-, ils connoi^isoient, en effet, Mme Q^yQJ^ ^ Qi Testimoient ; majs , dè§ qu'ils la virent soupçonnée d'une mauvaise doctrine , ils vou^ lurent consulter ses livres, et, sans m'en rien dire,
* Ces rçppnaçs étalent annexées à cette lettre : comme ce sont des dissertations théplogiqu^s sup le qulétisnoe, poqs n'avons p^s jug^ jk propos de les mettre ici.
* L§ duc 4e Çei^uvlUiers et le duc de Ç|ievrçu§§ * offlis 4e Fénelon.
484 LETTRES HISTORIQUES ET â)inAOTES,
consultèrent M. Féyèque de Meaux, H. Tévèqae de Chftlons et M. Tronson ; ce ({ui me confirma encore dans Festime que j'avois pour eux ; M. Tabbé de Fénelon se joignit à ces messieurs, et tous ensemUe examinèrent, huit mois, les livres, les manuscrits, les maximes et la vie de M°^ Guyon. Ces assena blées ^ commençoient par la prière ,* on n'y portoit aucune passion, on travailloit ensemble, on travailloit séparément, et on cherchoit sans se presser à démêler l'exacte vérité , sans se prévenir. Pendant ce temps-là, M. Tarchevèque de Paris condamna les livres de M™ Guyon ^ nos examinateurs approuvèrent cette censure sans se hâter davantage de donner la leur ^ et enfin , après les huit mois accompUs , après beaucoup de prières et de sacrifices, ils signèrent tous quatre la condamnation des propositions que vous voyez '^^ ils firent ensuite les mêmes condamnations dans leurs diocèses , qui seront suivies de plusieurs autres. Que cette expérience vous mette sur vos gardes , ma chère fille , pour ne pas donner d'entrée chez vous aux profanes nouveautés : les livres, les confesseurs, les écrits donnés mystérieusement, sont les moyens dont le démon se sert pour troubler la paix de la conscience ; les filles en sont très-susceptibles ^ gardez les vôtres avec une vigilance qui aille jusqu'à la défiance; demeurez
^ Ces assemblées sont connues sous le nom de conférences dMssy (Voir VBistoire de Fénelon, 'i^ar le cardinal de Beausset. )
* Dans un formulaire de trente-quatre articles appelé Formu^ iaire ^Issy. Fénelon le signa « non par conviction, mais par déférence. »
simples dans votre piété , soyez soumises à vos supérieurs, ne soyez point curieuses-, nous sommes ignorantes, mais il n'importe, n'ayons qu'à nous laisser conduire.
A Triaflon, « juillet i697.
Vous avez bien fait de m'écrire , car j'ai présentement peu de temps à donner à Saint-Cyr. Ne confondez pas la simplicité avec l'indiscrétion ; la simplicité n'empêche pas la prudence : les vertus sont toujours d*accord^ la simplicité n'est pas de dire tout ce qui vient dans l'esprit, mais de regarder Dieu dans tout ce que l'on dit ^ la simplicité est de n'avoir qu'une seule intention, qui est de plaire à Dieu. Soit que vous parliez sérieusement, soit que vous vous réjouissiez a la récréation , Dieu doit être votre fin ; et cette fin bannira les disputes ; les emportements , les vanités , les finesses , les dissimulations , etc. Je vois en tout vos bonnes intentions et votre attention sur vous-même; cela est excellent; soyez-y pourtant modérée , et ne bandez pas Tare par trop de contention de peur qu'il ne vînt à rompre. Votre stupidité est très-bonne ; vous aurez toujours assez d'esprit quand vous serez toujoiu's prête à obéir, et à prendre celui de ceux qui vous conduisent. Prévoyez les occasions où vous pourriez offenser Dieu ,
^ Lettres édifiantes, t. IV, 1. 1 43. — Lettres pieuses, p. i ^24.
486 LBTTRBS UMTOmOUES BT ÉDIFIANTES.
aûo de les éviter \ prévoyez ce que you$ devez faire dans VUS charges; après cela, je consens que vous soye? incapable de ne nep prévoir, et que vous ne retourniez plus sur vous-même inutilçmept. Il n'est pas temps que vous disiez des choses utiles pour les autres \ Dieu vous le donnera quand vous en aurez besoin. Eloignez-vous du péché, humiliez-vous; pourquoi vous embarrasseriez-vous ? tout vous est marqué : il n y a qu'à suivre tous vos exercices, étudier vos constitutions , prendre Tesprit de votre maison , aimer la régularité jusqu'à la jalousie. Je consens à la stupidité qui détruit Fesprit du monde, mais noix pas une stupidité qui vous jetteroit dans Toisiveté ; méditez la loi de Dieu ; demandez-lui toutes les grâces qui vous sont nécessaires , cherchez , frappez, importunez, louez ^ remerciez , cela n'est point oisif. Je suis bien édifiée de votre extérieur, et je crois que Dieu est content de votre intérieur ; aimez-le bien , ma chère fille^ aimez bien sa maison, et soyez toujours prête à tout ce qu'on voudra de vous^ soutenez le&maxime§ de vos supérieurs, éclaircissezvous avec eux de ce que vous n'entendrez pas, et ne songez après cela qu'à vous y conformer, persuadée que cç qu'ils pensent est ce que Dieu veut. Je le prie de tout mon cœur de vous soutenir et de vous fortifier dans les bonnes dispositions qu'il vous donne ; je vous parlerai le plus tôt qu'il me sera possible.
A MADAME DU PÉBOU (1697). 487
Triaoon, juillet 1687.
J'espère vous voir demain tout le jour et trouver quelque messe après celle de huit heures , si je ne puis partir aussi matin qu'à Tordinaire.
Voilà des dévotions pour M"" de Saint-Pars, Il me semble qu'elle joint tout ce qu'il y a de plus sublime dans la piété avec les plus petites pratiques, pour ne pas dire quelque chose de plus.
Bonjour, ma chère mère ^ bonjour, mes chères filles. Tout Trianon ne me peut consoler de n'être pas à cette table , et toutes les fleurs que je vois ne me sont pas si agréables que les vieux jupons que ma sœur de Radouay raccommode.
Juillet 1697.
Je vous envoie une lettre pour M"* du Tourp ; c'est à vous à prendre vos mesures pour l'argent que vous lui donnerez et à prier pour elle.
Mandez-moi comment va la petite vérole. La duchesse de Bourgogne a grand' peur qu'elle lui ferme la porte de Saint-Cyr. Elle pleura hier tout Iç jour de n'y pas aller, et exigea de moi comme un enfant que je n'irois pas aujourd'hui et que je lui donnerois
* Lettres utiles f p. 116fi.
* Lettres utiles,]^* 1157.
à dîner; ainsi je vous dis adieu , ma chère fille et mes chers enfants.
On eut hier des nouvelles de Barcelone'. On espère la prendre , mais cette conquête ne me consolera pas de tous les braves gens qu'on y perd. On prétend que les ennemisy ont perdu plus de six mille hommes; il y en a bien autant de notre côté : priez pour ces pauvres gens i qui personne ne pense ^ !
Adieu , ma très-chère mère -, prenez courage-, des compliments à nos très-chères filles.
• CPBMItVRK.
Je vous envoie une lettre pour ma sœur du Tourp; il ne faut donner à toutes ces filles que leur pension ^ Je n'ai pu comprendre la raison de M. Tiberge de leur ôter leurs croix ; il est vrai , au moins , selon mon avis, qu'elles la devroient garder jusqu'au jour qu'elles prendront l'habit de professe dans une autre maison.
Ma sœur de Berval m'écrit de votre part sur les petites pièces qu'on donne dans les classes pour di-
^ Barcelone se rendit le 10 août 1697, et la prise de cette place décida la signature de la paix de Ry&wick.
' Cette phrase de commisération , si simple et si touchante , est, je crois, la seule de ce genre qu'on trouve 4ans les écrits du temps sur les victimes de la guerre.
^ Avis aux religieuses de Saint-Louis, p. 415.
* La maison de Saint-Louis payait des pensions aux trois Dames renvoyées.
vertir les demoiselles ; je lui ai déjà répondu qu'une par an dans chaque classe suffiroit ^ il est certain qu'elles doivent communiquer le dessein à la mattresse générale qui doit consulter la supérieure pour voir si leur choix et leur plan est bon. Il faut le mon^ trer encore quand Touvrage est fait, afin qu'on juge s'il n'y a rie^ de messéant pour la religion et pour les mœurs.
Ne laissez rien composer aux filles ; elles n*en sont pas capables, et vous retomberiez aux étranges pièces de M"" de Brinon ^ Tout ce qu'on peut faire est de prendre l'iiistoire et le discours de ceux qui Vont écrit. Il faudroit faire travailler les demoiselles à ces choixlà aux récréations seulement ; elles en seroient occupées, on verroit leur goût, leur esprit , leur douceur, leur patience -, mais tout cela loin à loin, car on abuse de tout en se jetant dans les extrémités.
Athalie et Esiher seront toujours ce qu'il y a de plus beau et de meilleur à apprendre par cœur.
n est de la prudence et de la charité d'une supérieure de ne pas exciter par ces sortes de choses un naturel aussi vif que celui de ma sœur de Bouju. On vouloit autrefois ériger ma sœur de Saint-Aubin en prédicateur, et qu'il n'y eût qu'elle qui parlât en public ; je m'y opposai et m'opposerai tout de même à voir ma sœur de Bouju s'ériger en auteur. Songez à la sanctification de vos filles en particulier et au bon ordre général ^ sans que l'amour du plaisir ni les facilités pour ce que l'on veut , ni les prétextes
< Voir la lettre l,p. 4.
490 LETTRES HISTÛRIQIIE8 ET ËDirtA^TES.
dont oa se servira , puissent jamais vous eu détourner.
S96I. — A MADAME DU PfiRÛU,
▲oAt 1607.
Je vous envoie, ma chère mère, les consultations que j'ai faites à M, Févêque de Chartres et ses réponses j gardez -les pour vous en servir dans l'occasion ^ n'en perdez aucune de conduire vos filles par la simplicité et la droiture, et assurez-les, pour les engager dans ce chemin , qu'il est plus singulier que les autres. Rien n'est si rare, surtout à notre sexe, que cette droiture et solidité-, on se détourne à droite ou à gauche; on se jette dans les extrémités ou on tombe dans le relâchement ; on fait vœu d'obéir à un confesseur par entêtement , et on n'obéit pas aux confesseurs en esprit de foi. Saint -Cyr sera aussi singulier qu'on y désire de l'être s'il demeure dans le respect et la dépendance où il est pour les supérieurs 5 mais il y faut ajouter , ma chère fille , l'obéissance pour les confesseurs, la candeur dans ses confessions, l'envie d'être bien connue pour être bien conduite, le principe solide que c'est par le sacrement que nous sommes remis dans la grâce et dans la voie du salut, et non pas par les qualités personnelles du confesseur ou par le goClt que nous avons pour lui. Faites que ces maximes soient prêchées dans
* Lettres aux supérieures.
A MÂtIÂME DtJ PÊftOt} (1697). 491
lés dàssés et né nôtiâ doniiez point de fllîés au noviciat qui fassent uti àttiusèment de la éotiféssion, qui cherchent de^ confesseurs nouveaux, qui veulent mettre les leufsi selon leiirs inclinations, qui soient Scrupuleuses, difflcultueui^es, et encore liioiiris des ôôiisciéhces larges, hafdiê^, qui passent par-dessus tout et qui se décident ëlles-tnémes ; je veux biéiï qu'ôîl soit craintive, pourvu qU'ôii soit
docile. Adieu , ma ehèl'e allé , je vous laisse tuoti cœur. Il me semble que je ri^ai jamais eu tant d'ardeur pour le bien particulier et général de notre maison*, assemblez les maîtresses des classes devant les Dames du conseil ^ exhortez - les à soutenir ce que j'ai dit sur la confession ^ exhortez-les à en instruire leurs filles soUdement, à leur dire les choses comme elles sont. Je crains qu'on ne donne à vos Demoiselles des pratiques reUgieuses qui ne sont nullement de leur état, qu'on ne leur parle de perfection, avant qu'elles soient chrétiennes, qu'on les rende discoureuses sans pratiques \ il leur faut inspirer la crainte de Dieu, l'horreur du péché, la docilité * leur dire peu à la fois, et leur dire et faire redire de cent façons pour qu'elles le comprennent. Adieu , ma chère fille, je ne puis finir sur cet article.
Questions que Madame a faites à M révêque de Chartres et ses réponses * .
Vous me chargez de Saint-Cyr, monsieur, et vous
^ Nous avons vu combien les Dames de Saint-Cyr étaient por-
492 LBTTRBS HISTORIOtBS ET ÉDIFIANTES.
ne m'instruisez pas assez pour le bien gouverner. Je m'en vais vous faire quelques consultations de la part de notre mère; vos réponses serviront à Tune et à l'autre. Je crois que parlant à notre évèque, il faut dire tout ouvertement, car il est bon que vous connoissiez les esprits d'une maison que nous espérons que vous gouvernerez longtemps.
Ma sœur de Yeilhan aspire avec une grande inquiétude à la plus haute perfection '^ elle trouve que personne ne l'entend; elle essaye de tout, et en est présentement à M. l'abbé N...
RÉPONSE
Il y a, madame, certaines maladies qui ne se guérissent jamais ; je crois que celle de ma sœur de Yeilhan sera longue. C'est un esprit de travers qui ne pense jamais comme les autres ] elle est pleine d'imperfections dans sa bizarrerie ; elle a fait des fautes considérables-, c'est une malade qu'il faut contredire et humilier. Sa perfection consiste à suivre sa règle, et, au surplus, dans les doutes, après avoir prié, consulter humblement dans une grande simplicité ses supérieurs avec une confiance entière dans leur sagesse, recevant leurs avis comme s'ils sortoient de la bouche de Dieu même. Elle n'est pas du nombre de celles à qui il faille librement accorder des consultations au dehors ; elle en abusera
tées à des pratiques de piété imaginaire, et combien M™^ de Maintenon eut de peine à les ramener à une dévotion raisonnable et bornée aux devoirs de leur état. On Va voir comment elle fut aidée dans cette entreprise par le sage évoque de Chartres. < Voir la note 2 de la page 98.
A MADAMB DU PÉROU (1697). 493
et, faute de la connoitre, on la confirmera dan» son entêtement.