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PRÉFACE. VII

nouveler d&DS tout le royaume la perfection du christianisme ^ ; » enfin elle voulait, pour parler le langage de notre époque, arrêter la corruption de son tertips en rPgprféranl la société par les femmes et le foyer domestique.

Pour atteindre ce but si élevé, il fallait <i'abord former leé institutrices : « Je demande à Dieu tous les jours, disait-elle aux Dames de Saint Louis, je demande que Saint-Cyr soit dé^ truit, si vous n'êtes des saintes, puisqu'il est comme impos^ sible que vous remplissiez les desseins de votre institution si vous n'êtes pas parfaites*, » — « Sanctifiez votre maison, leur disait-^lle encore, et par votre maison tout le royaume. Je donnerois de mon sang pour communiquer l'éducation de Saint-Cyr à toutes les maisons religieuses qui élèvent des filles'.» C'était donc à rendre aainiei et parfaites les Dames de Saint-Louis que tendait M^^ de Maintenon; ce fut le travail qui l'occupa toute sa vie, sa misdion, car, disait-elle, « la Providence m'avoit donné des grâces spéciales pour cet * institut ^; )> sa passion, car, disait-elle encore , « tout m'est étranger à proportion de Saint-Cyr, et mes plus proches parents me sont moins chers que la dernière des bonnes filles de la communauté*. » Ce fut enfin l'objet principal des

' De Veiprit de l'IntlUut des filles de Saint-Louis. — Racine a eiprimé la pensée de H°)e de Maintenon dans ces beaux vers du prologue A'Bslher:

lei, loin du tumoltey anx devoirs les plas saints, Tout un peuple naissant est formé par mes mains ; Je nourris dans son cœur la semence féconde Des vertus dont il doii sanctifier le mondo.

^ Enlreliens sur l'éducalion des filles, " Lellres sur l'édttcalion, p. ïl 3.

* Lettres et Àvit, p. 773.

^ Lettres édi fiantes, \. ilct

vin LETTRES HISTORlQUES^ ET ÉDIFUNTES.

lettres nombreuses qu'elle écrivit aux Dames de Saint-Louis.

(( Outre ses instructions générales^ dit Languet de Gergy, elle ne cessa d'en donner de particulières à celles des religieuses qui s'adressoient à elle pour lui ouvrir leur cœur et la consulter. On a ainsi une multitude dé lettres que les Dames de Saint-Louis avoient gardées soigneusement pour leur édiûcation et qui sont dignes d'être lues et admirées. Il semble que ce soit M."^ de Chantai parlant aux filles de Saint-François de Sales. Elle entroit dans le détail des défauts^ des vices, des imperfections de ses filles ; elle les encourageoit, elle les reprenoit/les consoloit selon leurs besoins, leurs dispositions; son ton étoit assaisonné de cette douceur modeste, de cette franchise et de ces grâces qui ne la quittoient jamais ^ »

Chaque religieuse, chaque novice, chaque demoiselle même, usant et quelquefois abusant de la permission que M^»® de Maintenon lui en avait donnée, au moindre scrupule, au moindre embarras, au moindre picotement de sa conscience, lui écrivait, la consultait, et, au milieu de tous ses embarras et des fatigues de la cour, de sa vie si agitée, et dont elle nous a tracé elle-même le vivant tableau'; au milieu de ses voyages continuels à Versailles, à Marly, à Fontainebleau, elle répondait à toutes, soit par un avis en quelques lignes, soit par de longues instructions, tantôt familières, tantôt solennelles, avec une abondance de cœur et une fécondité d'esprit qui semblent inépuisables, avec une fermeté de pensées, une profondeur et une délicatesse

' Mémoires historiques, pour servir à l'histoire de la maison de Saint-Louis, etc., t. I, p. 345.

* Voirp. 153, t. II.

PRÉFACE. l\

d'idées^ un langage si net^ si vrai^ si pénétrant^ qu'elle s'y révèle comme le plus grand écrivain de la fin du siècle de Louis XIV. On comprendra quel zèle, quelle persévérance , quelles ressources infinies elle déploya, dans cette tâche qui nous semble si fastidieuse et qui pourtant ne la lassa jamais, si Ton songe que les 600 lettres que nous publions forment à peine la moitié de celles que les Dames de Saint-Louis avaient conservées, et que ces Dames n'avaient pas conservé la moitié de celles qu'elle leur a écrites.

M"<* de Maintenon apparaît dans ces lettres, où elle se peint elle-même au naturel, et qui certes n'ont pas été écrites en vue de la postérité, comme un personnage trèsdifférent de celui que l'imagination et la haine de ses ennemis ont inventé. On l'y trouve tout occupée de Dieu et de . son œuvre de Saint-Cyr, ne prenant part aux affaires de l'État que pour gémir sur les malheurs de la guerre, montrant même dans ses entretiens avec les Dames de Saint- Louis, ses faiblesses, ses infirmités, ses défauts. C'est une femme d'un esprit supérieur, mais essentiellement droit, et qui pousse le bon sens, pour ainsi dire, jusqu'au sublime; elle a une piété profonde, mais en même temps simple, douce, solide, et dirigée de telle sorte a qu'elle nous attache aux devoirs de notre état*;» elle est ordinairement grave et sérieuse, mais elle est aussi aimable, enjouée, indulgente : «La grâce, disait-elle, n'est pas incompatible avec ladévotion dans les personnes de notre sexe*. » Enfin qu'elle écrive, soit à des princes, à des évêques, soit à- des enfants, ou

' LeUres iur l'éducationt p. 270.

' lettres kistoriques et èdifianle$, 1. 1, p. 199.

aux plus humbles des sœurs converses * , elle a toujours, et à un degré éminent^ ces qualités communes à la société de cette époque et qui ont fait sa grandeur : la tenue^ la mesure, la distinction, la dignité. «Prenez tous mes ayis d'aussi bon cœur que je tous les donne, écrit-elle à une Dame de Saint-Louis, et si je vous fais de la peine, par* donnez-le-moi, en considérant le personnage que je faia chez vous et que Dieu m'en a chargée*. »

M"** de Maintenon apparaît encore dans ces lettres aveê un entourage plein d'innocence et d'agréments qui change sa physionomie et répand sur sa personne un charme profond. Les Dames de SaintrLouis formaient, en effet, une réunion de femmes aussi remarquables par leur vertu que par leur esprit; d'une candeur ravissante, d'une piété angelique, qui, tout en s'efforçant d'atteindre à la perfection monastique, n'avaient rien perdu des manières^ distinguées» du langage poli qu'elles devaient à leur éducation et à leur naissance. Outre les Dames de Saint-Louis, il y avait encore autour de M"*'' de Maintenon des demoiselles qu'elle avait distinguées au milieu des autres et dont quelques-unes lui tenaient compagnie, comme la spirituelle M^^' d'Aumale, dont nous donnerons quelques lettres autographes, ou bien des enfants qu'elle élevait elle-même dans son appartement, comme la charmante Jeannette de Pincré dont nous verrons l'histoire'. Je ne crois pas me tromper en disant que tous ces visages si purs, si gracieux, si naïfs, que toute cette vertu, tout cet enjouement, toute

* Lelireê Mitoriguef et édi/iantest 1. 121.

2 T. II, p. 266. *

' Voir la lettre 235 du tome I.

PREFACE. Xt

cette fraîcheur se reflètent sar le visage de M'"« de Maintenon, lui ôteot l'aspect chagrin et sévère que lui donnent la plupart des portraits que nous avons d'elle, et en font ce qu'elle était réellement à Saint- Cyr, une houne et noble femme , pleine de raison et de grâce, une institutrice parfaite, une vraie mère de famille adorée de ses enfants.

Les Lettres édifiantes ne sont pas seulement des instructions de piété et des conseils de direction aux Dames de Siint-Cyr, ce ^ont auss des documents historiques, et qui ont une grande valeur. M™« de Maintenon avait l'habitude de donner aux Dames de. Saint-Louis, et même à leurs élèves, des nouvelles de la, santé du roi, des opérations de la guerre, des affaires de la. famille royale, des plaisirs de la cour. Ces lettres contiennent donc des détails très-précieux sur les événements et les personnages de Tépoque, etdans certaines parties elles réfutent ou complètent les récits de Saint* Simon > . On verra de quels sentiments M"^® de Maintenon était animée aux grandes époques du siège de Mons, ou du traité de Ryswick. Les billets qu'elle envoya aux Dames à l'époque du siège de Lille, de la bataille de Malplaquet, de la bataille de Denain, sont écrits avec un serrement de cœur et un tremblement de main que Ton devine, et, par leur laconisme même, ils font une impression profonde. Enfin, ces lettres sont complétées par les Entretiens d'une confiance intime qu'elle eut avec M""** de Glapion, et où elle entre dans les détails les plus curieux sur sa propre histoire, les événements de sa jeunesse, les causes de son élévation, sur sa vie à la cour, les habitudes du roi, celles des princes de la famille royale, etc.

* Voir principalemeDi la noie de la page 302, 1. 1.

De toutes les personnes à qui ces lettres sont adressées^ il en est une qui se distingue des autres par uu charme tout particulier^ c'est la Dame de Saint-Louis que je viens de nom* mer. J'ai donné toutes les lettres que M"« de Maintenon écrivit à M"''' de Glapion^ créature angélique que malheureusement nous ne connaissons que par ces lettres^ et dont les aimables qualités^ les vertus, les longues mélancolies inspirent la plus vive sympathie*. Je me félicite d'avoir tiré des ténèbres de l'oubli la figure de cette sainte religieuse , et le peu que nous savons de sa vie simple et unie : cette ligure est l'une des plus touchantes de ce temps où les femmes étaient si distinguées; cette vie est une étude morale pleine d'intérêt et de tristesse, mais qui ne sera appréciée que de ceux qui comprennent la grandeur de l'oBuvre de Saint-Cyr.

Le siècle de Louis XIV est devenu, tiint il semble déjà loin de nous, comme une seconde antiquité : on l'étudié, on le commente, on l'explique, on l'aime comme on faisait à l'époque de la Renaissance pour l'antiquité grecque et latine. C'est la source où tout ce qui a conservé le goût de l'esprit, des sentiments délicats, du beau langage va se rafraîchir, se délecter, se consoler. Saint-Cyr doit être regardé comme un coin de cette antiquité, coin jusqu'ici mal exploré, mal connu, et pourtant qui n'est pas sans intérêt, pour l'histoire du grand siècle, de la société polie et de notre littérature. Là, plus qu'en aucun lieu peut-être, on trouvait l'amour de la perfection, le culte de la vertu et du devoir, le goût du bon et du beau , un mélange d'habitudes élégantes et de pratiques de piété, la grâce unie à l'austérité. Pendunt que la cour était pleine de corruption et de vices^

' Veir lauote de la page 379, t. l.

PRÉFACE. Xill

il y avait là, tout près d'elle, un asHe de pureté, de paix et d'innocence de qui Ton pouvait dire : « C'est vous qui réparez continuellement les désordres du monde, et c'est en votre faveur que Dieu suspend sa justice ^ » Aussi les Lettres de 3t^ de MeOntenan doivent être regardées comme le contre -poison moral et historique des Mémoires de Saint- ^mon et surtout des Lettres de la princesse Palatine : elles rafraîchissent l'âme des scandales, des infamies, des calomnies dans lesquels l'un et l'autre se complaisent, et réduisent leurs récits et leurs accusations à leur juste valeur.

Je viens dedirequeSaint-Gyrétait un coin important et mal connu de l'histoire de notre littérature. On y parlait en effet une langue que M°>* de Maintenon y avait apportée, qu'elle tenait des hôtels de Richelieu et d'Albret, de la société de H"«« de Goulanges, de Sévigné, de La Fayette, langue qu'avait rendue plus grave et plus chrétienne la lecture ou la fréquentation de saint François de Sales, de Bourdaloue, et même de « MM. de Port-Royal. » La langue de Saint-Cyr est en effet une nuance très-délicate et pourtant très-nettement marquée de la langue du grand siècle : elle n'a ni la majesté éclatante de Bossuet, ni l'abondance élégante de Fénelon, ni l'entrain si séduisant de M"** de Sévigné; mais, par sa clarté, sa fermeté, sa simplicité, elle marque le pas* sage entre la langue forte, nerveuse, naïve, incorrecte du dix-septième siècle, et la langue tantôt yive et railleuse, tantôt emphatique et sentimentale du dix-huitième; enfin, M»« de Maintenon fait, avec Massillon (plus élégant et moins naturel), la transition entre la partie du dix-

• ' Leltret kUloriquei et édifianteitt. Il, p. 145.

XIV LETTRES HlSTORfai^BS ET EDIFIANTES.

septième siècle > qu)e prolongent M<"« de Séyigné et Bossuet^ et la partie du dix -huitième siècle que commencent Fontenelle et Voltaire. Son style est naturel, posé, serein, uni; la pensée s'y moule dans le mot avec une facilité et une netteté extrêmes; il est, comkne la personne même de M"'* de Maintenon, sérieux et agréable, et gardé de la noblesse jusque dans le trait et la raillerie. La qualité qui y domine, c'est le Sentiment et le goût du bon et du vrai, c'est la solidité : j'appuie sur ce mot, familier à M""' de Maintenon, que Louis XIV appliquait très-justement à cette dame, qu'on employait journellement à Saint-Cyr, et qu'on retrouvera jusque dans le babil d'un enfant *. Ce beau langage, ce beau style s'étaient communiqués tout naturellement aux Dames de Saint-Louis ainsi qu'à leurs élèves : M""® de Maintenon trouvait elle-même qu'on écrivait très-bien à Saint-Cyr, et elle s'en plaignait souvent comme d'une recherche contraire à la simpHcité de l'éducation qu'on doit donner aux femmes. En effet, le peu qui est resté des écrits des Dames de Saint- Louis, leurs Mémoires, les Entretiens de M*""^ de Glapion reflètent les pensées, les expressions, les tours de phrase de M"** de Maintenon, et nous en verrons encore d'autres exemples dans les lettres de M"« d'Aumale. Ajoutons que l'esprit de M"^ de Maintenon continua d'animer Saint-Cyr si pleinement et en toutes choses, qu'on retrouve son style dans la correspondance des dernières Dames de Saint-Louis en 1793, et c'est ce que démontrent les fragments que j'en ai donnés dans YHiêioin de la maison royale de SaiM^- Cyr. Quelques personnes m'ont même affirmé qu'on le lë-

' Voir p. 267, t. II.

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