‹ Lettres historiques et édifiantesChapitre 5 sur 30 · PRÉFACE. XXI · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XXI

3^ Lettres à M^ de Brinon. C'est un volume manuflerit qui a appartenu à M"*" d'Aumale^ et qui m'a été communi* que par M. de Monmerqué.

pour son salut, la même application à faire servir son crédit à mille bonnes œuvres et à croître en charité et en libéralité, à mesure ^u^elle oroissoit en faTCor et en élévation.

I On ne seroit pas surpris de trouver des sentiments de piété dans les lettres qu*elll a écrites, soit au temps que M°is de Montespan exerçoit sa patience , soit depuis la mort de Louis XIY que , retirée à Saint-Louis , elle ne vaquoit qu'à se sanctifier dans la retraite , mais ce qui doit être particulièrement loué et admiré, et ce qui sert d*une preuve sensible au caractère sous lequel je Tai dépeinte dans son histoire, c*est de la trouver toujours la même, et animée des mêmes sentiments dans les années Ici plus brillantes de sa vie, élevée au plus haut degré de faveur par la con» fiance entière du Roi, et flattée par les respects de tous les courtisans.

• L*obéissance a été regardée dans tous les siècles par les Saints Pères et par les maîtres de la vie spirituelle, non-seulement comme la règle la plus sûre, mais encore comme la marque la plus infaillible de la vraie piété. Ce caractère se trouve dans celle de H°>0 de Haintenon et se remarque dans toutes ses lettres, mais ce qui doit surprendre, c*est de trouver eette humble simpiicité assortie en elle avec le génie le plus élevé, le plus sublime, le plus délicat et le plus agréable, car tel était Tesprit de W^ de Maîntenon; avec un tel caractère on est ordinairement fort plein de soimême, fort prévenu pour ses propres pensées, et fort peu disposé à se soumettre avec simplicité à celles des autres.

I Ce qui rend cette humble docilité encore plus estimable en elle, c'est qu'elle était elle-même très-capable de donner d'excellents conseils dans Tordre de la piété, et qu'elle avoit sur les routes de la spiritualité les plus sublimes lumières. Cela paroit dans les lettres pour ainsi dire de direction qu'elle écrivoit aux religieuses et aux demoiselles de Saint-Louis, et dans les différents mémoires qu'elle dressoit pour conduire la maison entière dans le chemin de la vertu solide et de la perfection évangélique. Quand on lit ces instructions, on croit lire celles d'une mère de Chantai inspirant à ses élèves cette charité, cette humilité, cette simplicité de pratique selon l'esprit de l'Évangile dont son ordre a fait son principal caractère. Je ne doute pas que ceux qui liront ces lettres n'en portent le même jugement que j'en ai porté, qu'ils n'y recoonoisseut l'esprit de

XXIl LETTRES HISTORIQUES ET ÉDIFIANTES.

4^ Lettres et Avis, etc. ; Rectieil des réponses, etc. ; Lettres à une supérieure; Mémoires des Dames de Saint-Cyr; Mémoires de Longuet de Gergy, etc. J'ai déjà parlé de ces manuscrits dans la préface des Lettres sur Véducation,

Ëntin, je dois à Tobligeance de M. de Monmerqué un certain nombre de lettres autographes de M^^ d'Aumale aux Dames de Saint-Louis^ pendant les années 1708^ 1709 et suivantes. Je les ai mêlées aux lettres de M"'^ de Maintenon, parce qu'elles appartiennent réellement à la correspondance de cette dame avec Saint-Cyr^ la plupart ayant été écrites par son ordre ou sous sa dictée; elles renferment d'ailleurs^ sur les événements de la guerre^ sur la vie deMm<) de Maintenon et sur les personnes qui formaient son entourage, des détails intéressants.

Je publierai prochainement en deux volumes : Conseils aux demoiselles qui entrent dans le monde, suivis des Conversations et Proverbes composés par M"^ de Maintenou pour les demoiselles de Saint-Cyr. Ces volumes seront suivis des Mémoires sur M^ de Maintenon, renfermant les Souvenirs de jlfoM de Caylus, les Mémoires de M^ d'Aumale, les Mémoires des Dames de Saint-Louis. Enfin, je publierai la Correspond dance générale : c'est la partie la plus difficile, la plus longue

Dieu, et qu'ils ne coavieaaeat en les lisant que, malgré tout ce que la malignité des hommes a pu inventer contre W^ de Maintenon, elle a été an milieu de la cour un modèle admirable de vertus chrétiennes, et qu'elle a enseigné par son exemple à mépriser le monde et à s*en détacher au milieu de ce qu'il contient de plus éclatant et déplus séducteur.

« Au reste ce recueil, quelque immense qu'il paroisse, ne contient qu'une petite partie des lettres que U^^ de Maintenon a écrites, et de celles qu'elle a reçues. Combien qu'on n'a pu recouvrer? combien d'autres qu'elle a brûlées avant sa mortpvr modestie et par discrétion?*

PRÉFACE. XXIIl

de mon travail; j'espère néanmoins la mener à bonne fin, grâce aux documents que Tamitié de MM. de Monmerqué et Feuillet de Gonches a mis à ma disposition, grâce au précieux concours que veut bien me prêter M. le duc de Noailles.

Th. Lavallée.

VertailleSi le 5 féTrier 1856.

LETTRES

Premier jour de Tan 4 68 1 '.

Je VOUS donne le bonjour, madame*, à votre chère cousine et à toute notre maison, et je souhaite de tout mon cœur que nous fassions tout le bien qui

* Lettres à JT^ de Brinon, p. 252. -^ Avis aux religiêuseê de Saint-Louis, p. 15. (Voir pour ces manuscrits la préface.)

* A cette date, M'"^ de Maintenon avait quarante-cinq ans et venait d*étre nommée deuxième dame d'atour de la Dauphine par Louis XIV, qui avait créé cette place pour rattacher à la cour dans une position convenable et indépendante. Elle n'était plus chargée de TéducaUon des enfants naturels du Roi, mais elle exerçait depuis plusieurs années un ascendant de plus en plus marqué sur ce prince, qu^elle s^efforcait d'arracher à ses désordres, et qui ne pouvait déjà plus se passer des délices de sa conversation. « La faveur de M™^ de Maintenon, raconte M'"'' de Sévigné, augmente tous les jours... Sa Majesté va passer très-souvent deux heures de Taprès dinée dans la chambre de cette dernière, à causer avec une amitié et un air libre et naturel qui rend cette place la plus désirable du monde... On me mande qu'on n'aborde plus la dame sans crainte et sans respect, et que les ministres lui rendent la cour que les autres leur font. Enfin nul autre ami n'a tant de soin et d'attention que le roi en a pour elle, et ce que j'ai dit bien des fois, elle lui fait connoitre un pays tout nouveau, je veux dire le commerce de l'amitié et de la conversation sans chicane et sans contrainte; il en paroit charmé. » (Voir, pour toute cette partie de la vie de M"'^' de Maintenon, l'ouvrage de M. le duc de Noaiiies, 1. 1, ch. ix, et t. II, ch. i.)

' Les premières lettres qu'on va lire sont principalement rela^ ï. 4

nous sera possible; je ne puis que vous en donner les sujets, et c'est vous qui donnez votre vie pendant que la mienne est trop agréable et inutile. Ne nous rebutons point de nospetiteB sœurs; nous

ttveft à l'histoire de la fondation de la maison royale de Saint-Gyr. Elles sont adressées à M°>® de Brinon, religieuse ursuline qui, ayant été forcée d'abandonner son couvent, parce qu'il était ruiné, fit connaissance de M^^deMaintenon au château de Montchevreuil, et par son conseil établit (1680) près de Montmorency une petite maison d'éducation pour les filles. M"^® de Maintenon qui, dès cette époque, faisait de grandes charités, lui donna quelques enfants dont elle payait les pensions, puis elle lui loua une maison (1 682) à Rueil , non loin de Saint-Germain» où était alors la cour, et y installa une cinquantaine de pauvres filles de sa terre de Maintenon, auxquelles on apprenait à filer, à lire et le catéchisme. On les appelait les petites soeurs. On leur i^outa dix à douze demoiselles pauvres oo filles de nouveaux convertis, dont M^^* de Maintenon payait aussi les pensions» et auxquelles on donna une éducation un peu plus élevée. Vi^^ de Brinon était aidée d'une cousine, M"« de Saint- Pierre, de trois autres ursulines, et de quelques dames pauvres de ses amies qui avaient trouvé un asile dans cette maison. L'établissement ayant pris de l'importance, M^^^ de Maintenon obtint de Louis XIV qu'il fût transféré (février 1684 ) au château de Noisy , situé dans le parc de Versailles ; enfin , deux ans après, et à sa prière, ce prince bâtit pour cet établissement, qui était devenu de plus en plus cher à M"« de Maintenon, la maison de Saint-Cyr et en fil V Institut royal de Saint-Louis. (Voir les premières Lettres sur Véducation et VHistoire de la maison royale de Saint-Cyr, ch. ni.)

Ces lettres sont importantes, parce qu'elles témoignent le goût passionné de M"* de Maintenon pour l'éducation, et qu'elles se rapportent à une époque de sa vie sur laquelle nous voudrions avoir plus de détails, je veux dire aux années qui précèdent ou suivent immédiatement son mariage avec Louis XIV. Comme elle avait alors la plus grande confiance dans M"^^ de Brinon, on ne peut douter qu'elle n'ait mis cette dame dans la confidence de ce grand événement de sa vie, et on trouve en efifet dans les lettres qu'elle lui écrivit alors des allusions fort claires au mariage,

serions trop heureuses si elles nous croyoient, et elles seroient trop parfaites. Vous faites bien de faire faire leur linge chez nos pensionnaires, et pour elles il faut ne les laisser pas respirer sur le rouet ^ ces gens-la ne sont capables du bien que par habitude, qui ne se contracte qu'avec bien du temps. Je ne dis rien devant elles dont elles se puissent prévaloir, si ce n'est qu'elles aient leur soûl de pain, etj'en charge encore votre conscience^ du reste, punissez, ordonnez, vous êtes la maîtresse.

Les poires m'ont passé par les mains, et vos présents sont plus comptés que jamais, car je vais être mon maître d'hôtel*, le mien fait une dépense qui m'a excitée aune si grande colère, que je n'en ai pas dormi. Je ne veux pas thésauriser, mais je hais le désordre, et j'aime mieux nourrir M"* de Saint- Hubert* que de crever un laquais.

Vous n'aurez point le Saint-Sacrement, et c'est le Roi qui ne l'approuve point^. M. l'archevêque

l'expression de sa tendresse conjugale à l'époque de la grande maladie du roi, etc.

La Beaumelle a eu connaissance de ces lettres, ou du moins d'une copie très-fautive et très-obrégée ; il les a mutilées selon sa coutume , et les a arrangées de telie sorte que souvent de six lettres de vingt pages il en fait une seule de vingt lignes. La copie dont Je me suis servi principalement a été faite par les Dames de Saint-Louis, s'eât trouvée dans les papiers ayant appartenu à M*^ d'Aumale, et m*a été communiquée par M. de Monmerqué.

' Une de ses pensionnaires.

* M"« de Brinon, qui était fort entreprenante et aimait la représentation et l'éclat, avait ouvert une chapelle dans sa maison de Rueil, et voulait y faire dire la messe. Le roi et l'archevêque' de Paris s'y opposèrent j mais à force d'instances, elle finit par l'obtenir.

4 LETTRES HlSTOniQUES ET ÉDIFIANTES.

vouloit ôter vos croix et le chant de Toffice ; je n'ai pas voulu vous le dire , de peur de vous fâcher , mais je veux que vous sachiez que je fais ce que je puis.

Vos opéras^ seront toujours tournés en ridicule par les gens du monde, mais ils me divertissent^ et j*entre fort bien dans Futilité dont ils sont pour les petites filles. C'est le temps qui me manque ; je suis seule avec W^^ de Montchevreuil auprès de M""* la Dauphine^, et les jours sont si courts qu'effectivement je ne sais comment envoyer M"° de Mursay'; elle n'est pas capable de mes diligences, il lui faut une fille, et pour cela je m'en passe, et tout cela

1 M"' de Brinon avait la manie de faire des vers et des comédies sur des sujets religieux : nous n'avons pas la force de l'en blâmer, car ces opéras, dont W^ de Maintenon se moquait, sont l'origine éloignée ù*Esther et d*Athalie[\o\tV Histoire delà maison de Saint-Cyr, p. 72}.

* M"*^ de Montchevreuil était gouvernante des filles d'honneur de la Dauphine. C'était M'"^ de Maintenon qui lui avait fait donner cette place : « H lui convenoit, dit M"^* de Caylus, de produire à la cour une ancienne amie^ d'une réputation sans reproche, avec laquelle elle avoit vécu dans tous les temps, sûre et secrète jusqu'au mystère. »

* M"< de Mursay, fille du marquis de Villettc, et cousine de M*»* de Maintenon, qui l'avait enlevée à sa famille protestante, pour la faire élever dans la religion catholique. Ce fut M^^^ de Caylus. « W^^ de Maintenon, dit M"'' d'Aumale, s'occupa à élever M"' de Mursay comme sa fille, et il ne se passoit rien à la cour sur quoi elle ne lui fit faire des réflexions solides, quoique conformes à la portée de son âge ; sa journée étoit remplie d'exercices de piété, de lectures dont elle étoit obligée de lui rendre compte, des leçons de ses maîtres et d'amusements honnêtes et réglés. Elle lui faisoit écrire tous les jours à quelqu'un de ses parents, et lui corrigeoit ses lettres ; elle n'oublia rien pour lui donner bien de la religion et de la raison. »

pour revenir à la nuit : mandez-moi après tout cela, si vous la voulez, le jour des Rois.

M"® de Montchevreuil vient de me faire voir une lettre qui mande que sa fille la religieuse est à Fex* trémité des vapeurs qu'elle a; je lui offre Rueil, avec votre permission, pour que vous puissiez juger de son état.

Je sais les chagrins de M. Pellisson ', et nous en parlerons si je puis parvenir à vous voir.

La migraine m'a prise cette nuit et m'a empêchée de vous voir, dont j'ai très-grande envie. Il faut, s'il vous plaît, nous envoyer Fanchon avec ce qu'elle a de linge ^ le temps de l'obliger^ est venu; il faut, pour achever la charité, mettre ces enfants-la en état de se passer de nous; après cela, il faudra obliger Jacquette*, je vous prie dans cette vue-là de la presser sur l'écriture ; il me semble qu'elle doit communier à Pâques.

> li^ de BriDon, qui était une sorte de bel-esprit, était trèsliée avec la plupart des écrivains de la première époque du règne de lioois XIV, avec Pellisson, M"<^ de Scudéry, etc. lA^ de Maintenon connaissait aussi ces personnages, les ayant vus dans la société de Scarron. Pellisson avait d'ailleurs des rapports particuliers avec elle, étant chargé des secours ou pensions que le roi donnait aux nouveaux convertis. C'était lui qui lui envoyait des filles de genUlshommes protestants qu'elle faisait élever à Raeil.

* Lettres à M"^ de Brinon, p. 267.

' C'est-à-dire de la placer.

Je sais que M"* de Toligny est veuve ; vous devriez lui demander quelqu'une de ses filles, que nous mettrions à la place de Fanchon, et à qui vous donneriez une éducation qu'elle n'aura pas ailleurs ^ Vous savez que je compte d'en avoir toujours dix chez vous, et de remplir toujours celle que j'ôterai ; mais si vous faites ce que je vous propose, je vous prie que ce soit sur votre compte, sans que j'y sois nommée.

Le secours que M"® de Richelieu^ nous a donné est bien venu à propos ^ Dieu aura soin de nous ; il n'y a qu'à bien faire-, j'en ai plus envie que jamais. Voilà un beau temps pour filer. Je suis inconsolable de ne pouvoir aller voir nos petites scsurs ; il faudroit, à cette heure qu'il fait beau, faire ce dortoir sur cette autre étable dont vous m'aviez parlé, car je les trouve pressées la nuit, et j'aurois plus d'envie de les augmenter que de les diminuer ; il n'y a qu'à Rueil qu'elles puissent bien faire. On me demande des garçons pour notre manufacture^, et il

^ Une des flUes de cette dame fut, en effet^ élevée successivement à Rueil, à Noisy, à Saint-Gyr, et fit profession dans un couvent de Normandie.

' Dame d'tionneur de la Dauphine et amie de W^^ de Maintenon.

* M™« de Maintenon, dans son ardeur de bonnes œuvres, non contente de ses écoles de Rueil , avait établi à Maintenon une école de garçons et une manufacture de toiles et de linge damassé^ pour soulager les habitants de ses terres et donner un métier à leurs enfants. Cet établissement singulier était, à ce qu'il paraît, considérable ; car, dans une lettre à son frère, le comte d'Aubigné, elle dit : « J'y fais une manufacture qui me divertit fort, et outre quantité de Normands que j*y ai fait venir pour faire de la toile, il vient d'arriver ici vingt-cinq Flamands pour le linge ouvré comme celui deCourlray, dont nous avons débauché des ouvriers. »

n'est pas possible d'en avoir de Maintenon, nous sommes obligés d'en prendre aux environs, et il y en a bien cent qui demandent l'aumône dans la cour du château ^ . Cependant, il ne faut point nous rebuter: il faut sauver leurs corps et leurs âmes, malgré eux. Conservez-vous-y, je vous en conjure, et travaillons pour notre salut. Nos saintes^ continuent-elles à bien faire? Si cela est, faites-leur mes compliments. J'envoie une jupe à M"* de La Harteloire ' ^ je serai toujours ravie de lui faire plaisir, et je l'exhorte de tout mon cœur de nous aider à donner une éducation à nos petites filles qui leur est plus nécessaire que la vie. Adieu, madame, j'embrasse votre cousine et Armande^ pour lui faire ma cour.

(Lettre du 6 oetobre 1682). Nous avons peu de renseignements sur cette manufacture à laquelle le roi prenait part, pour laquelle M™ de Maintenon dépensa beaucoup d'argent, et qui tomba au bout de deux ou trois ans par la paresse de ceux qu'on voulait aider. C'était pour sa fabrique de Maintenon qu'elle faisait filer les petites soeurs de Rueii, et une lettre que nous retranchons parce qu'elle ne renferme d'ailleurs que des détails insignifiants, témoigne que sa propre chambre était remplie de paquets de lin filé qui attendaient le voiturier pour être transportés à Maintenon. H'"'' de Maintenon, qui a passé toute la fin de sa vie en œuvres charitables, n'avait pas sur le soulagement des pauvres les idées peu éclairées de son temps ; elle ne croyait pas à Teflicacité de raumône, et elle disait : « l\ Taut mieux assister les pauvres en les faisant travailler que de les assister pour rien. »

^ Du château de Saint-Germain, où était alors la oour.

' C'étaient les compagnes de M"*^ de Brinon ; elles étaient en effet très-pieuses, mais aussi fort incapables et fort sottes. Voir la Lettre suivante.

' Une parente de Scarron, très-pauvre, qu'elle avait recueillie à Rueil.

* Une nièce de M"><^ de Brinon, laquelle en avait quatre, qu'elle

S«int«Gennaiii, le 17 septembre 1682.

Je vous envoie M"' de Mursay, sans pouvoir vous écrire ni lui dire un mot; j'avois à la gronder d'une chose que j*ai sur le cœur contre elle ; la voici : elle a laissé passer la dernière fête de la Vierge sans penser à faire ses dévotions, parce que je ne faisois pas les miennes; j'ai remis à Chartres, où nous allons^, et elle n'avoit pas la même raison, outre qu'elle est en meilleur état que moi pour approcher des sacrements.

Je vous prie qu'elle lise ses livres espagnols, qu'elle joue de la guitare et du clavecin, et surtout que les petites filles ne gâtent pas ses instruments. Ne vous relâchez point, je vous prie, sur leur instruction et sur leur travail; les objets de nos peines sont bas, mais peut-être que Dieu y sera plus glorifié que dans des sujets plus éclatants.

M"* de Mursay viendra peut-être à Fontainebleau. Écrivez-moi souvent, vous n'avez qu'à envoyer vos lettres à M. Bontemps^ ou à M'"'' de Montchevreuil ; ils sont l'un et l'autre ici.

Je serois très-aise de plaire à M"® de Bonnevaut, car je l'estime, et je suis persuadée de son bon goût ;

parvint à marier on à placer, grâce à la faveur de W*^ de Maintenon. Celle-ci devint religieuse dans un couvent de Melun.

^ Lettres à M^ deBrinon, p. 262. — Avis aux Religieîtses de Saint-Louis, p. 20.

* La cour devait passer par Chartres pour aller à Ghambord.

* Valet de chambre du roi et son homme de confiance, n fut l'un des témoins de son mariage avec W^ de Maintepon.

assurez-la bien que la cour dc contente pas plus pleinement que la philosophie, et qu'un jour bien passé par rapport à Dieu est plus délicieux que ceux qui le paroissent tant ici à ceux qui le voient de loin.

Que n'aurois-je point à dire à M"* Savary * sur la galante et spirituelle lettre qu'elle m'a écrite? Je voudrois y répondre par mon esprit comme je fais l^ar mon cœur ^ mais, ma très-chère, je suis accablée de soins, de visites, et de préparatifs de voyage. Répondez donc de moi et pour moi, et croyez que je vous aime et que je vous estime comme vous le méritez.

A Fontainebleau, ce 19 octobre 1682.

Vous avez trop de bonté pour M**" de Mursay, et je serois très-fâchée qu'elle vous empêchât de faire ce que vous jugez nécessaire; elle sera toujours bien quand elle demeurera dans votre maison -, elle est bien malsaine, et je suis bien fâchée de tous les embarras qu'elle vous fait dans mes absences; mais Tamitié que vous avez pour moi me fait espérer que vous ne vous en lasserez point. Elle m'a conté toutes les peines que vous avez eues par la petite vérole de vos enfants.

* M"^ de Bonnevant et Savary étaient des amiea de W^ de Brinon, qui avaient cherché un asile dans la maison de RueU du consentement de M°^ de Maintenon.

' ÏMtres à M^' de Brinfin, p. 285.

Ne soyez point embarrassée de m'avoir demandé de Targent, mais songez que vous avez une grande communauté sur les bras, et toujours des visites qui vous mangent. Vous auriez eu plus de repos à n'avoir que mes filles, mais je n'ai pu en décider, ni me charger devant Dieu de vous empêcher d'étendre le talent que vous avez pour le gouvernement de la jeunesse'.

La pauvre M"^ Savary est bien à plaindre et trouvera peu de ressources dans les avis qu'on lui proposera; je ne puis vous dire si celui que vous m'envoyez est bon ou s'il ne l'est point-, mais comptez que sa grandeur nous met hors d'état de la servir.

Vos mères (les ursuHnes) sont les plus sottes créatures que j'aie jamais vues.

Il est vrai que la Reine me fit l'honneur de me donner son portrait le jour de Saint-François '^5 je ne mérite pas ce que vous me mandez là-dessus, et je ne crains point le dessein dont vous me parlez; je serai à la cour tant que Dieu le voudra.

1 M"*^ de Brinon prenait d'autres pensionnaires que des mains de M™® de Maintenon, mais cela dura peu de temps.

' Ce fut pendant le voyage de Chnmbord. Saint François était le patron de M""^ de Bflaintenon. « Le Hoi a voit alors pour son épouse des attentions , des égards , des manières tendres auxquelles elle n'étoit pas accoutumée, et qui la rendoient plus heureuse qu'elle n'avoit jamais été *, elle en fut touchée jusqu'aux larmes, et elle disoit avec une espèce de transport : Dieu a suscité M^^ de Maintenon pour me rendre le cœur du Roi. Elle lui en témoigna sa reconnoissance et marqua ouvertement à toute la cour Festime qu'elle faisoit d'elle. « [Mémoires manuscrits de Languet de Gergy et de M^^ d'Aumale.)

Lundi, 19 novembre i682.

Je vous avoue que j'ai beaucoup de peine à donner un rendez-vous à votre princesse ^ ; c'est pour n en point avoir que je vais à Rueil, et par-dessus cette raison, elle est si excessivement flatteuse et affectueuse, que ma froideur en est outrée ^ l'autre raison est que je ne suis pas maîtresse de moi d'un moment à Vautre, et que je trouverois ridicule de manquer à un rendez-vous que je lui aurois donné. Je crois aller demain vous voir, mais ce ne sera que pour un moment et par complaisance pour vous *, je retournerai samedi à Rueil où vous la ferez venir. Ménagez seulement cela de sorte que le respect qui lui est dû y soit gardé.

Je suis bien scandalisée de l'ignorance de nos filles, et assurément vos saintes sont bien inca-

* Lettres à M^ de Brinorit p. 272. — Lettres édijlantes, 1. 1, lettre â4. — Àvisaiix religieuses de Saint^Louis, p. 32.

' Bénédicte-Henriette, fiile 'd'Ëdoaard, comte palatin, épouse de Jean-Frédéric de Brunswicl&-Hanovre, duc de Kalemberg, l'un des fils de Georges, duc souverain de Brunswick. Cette princesse, après la mort de son mari^ qui s'était fait catholique, se retira en France ( 1 679} avec ses deux filles, et y vécut assez retirée^ mais protégée par Louis XIV, qui lui faisait une pension à la considération de sa Eœur,^marié6 au duc de Bourbon. Elle aimait fort M™® de Brinon, et par son entremise chercha à gagner la faveur de M"^ de Main tenon. Pour lui faire sa cour, elle demanda à mettre Tune de ses filles dans la maison de M">^ de Brinon, et n'é« prouva qu'un refus. Cette fille, qui ne put trouver une place au* près des petites sœurs de Rueil , fit une grande fortune : elle épousa l'empereur Joseph.

pables^ je crains que le travail du point * ne remporte sur tout autre exercice, ou, pour mieux dire, que leur peu d'esprit ne prévale sur vos talents; car si elles en avoient, tout se pourroit accommoder.

Je vous recommande toujours Lagrange, car je voudrois bien les voir toutes en état de gagner leur vie.

Le Roi donna hier une pension de deux mille livres à M"* de Scudéry ^ : vous y prenez trop d'in-

^ « Le point de Paris , dit W^ de Maintenon dans une autre lettre, est utile pour savoir faire des brides^ car d'ailleurs c'est l'ouvrage de tous qui le seroit le moins. •

* Madeleine de Scudéry, née en 1G07, morte en 1701, auteur à*Artamène, de Clélie, etc. C'était l'un des beaux esprits qui fréquentaient la maison de Scarron , et W°^ de Maintenon avait la plus grande estime pour cet écrivain si célèbre pendant sa vie, et depuis sa mort tant décrié et livré au ridicule. La Clélie, qui parut en 16&S, renferme un 1res -exact et très- beau portrait de W°^ Scarron, alors âgée de vingt-trois ans. M. Saint- Maro-Girardin, dans une de ses plus ingénieuses leçons, a parfaitement démontré que les romans de Vl}^ de Scudéry, si longtemps réputés comme des chefs-d'œuvre d'afféterie, de précieux et d'ennuyeux, sont des tableaux fidèles de la société française vers le miiieu du dix-septième siècle, de ses mœurs, de ses idées, de ses sentiments, de ses conversations, qui sont aussi distingués par le naturel du style que par la pureté de la morale, et qui n'ont qu'un tort : d'avoir un cadre , des noms, des costumes romains, grecs ou persans. Il y a donc lieu de s'étonner, non de la vogue extrême qu'ils eurent à leur apparition , mais de l'oubli profond où ils sont tombés. .

M"« de Scudéry a fait encore dix volume^ de Conversations sur divers sujets^ Conversations morales, etc., qui ont paru de 1680 à 1690. Us eurent un succès très-grand et très^mérité. Les deux volumes qui parurent en 1690 avaient été faits à la demande de M<^ de Maintenon, et destinés aux demoiselles de Saint- Cyr. Ce fut en effet l'une des lectures habituelles de ces demoiselle» jusqu'à l'époque où TéducAtion donnée à Saint^Gyr fut

À MADAME DE fiHlNON (t683). 13

térêt pour n'en être pas avertie des premières ^ je vous prie d'en faire mon compliment à ma sœur Lefèvre.

Février 1683.

Voilà le premier médecin de la Reine et le plus habile qui soit en France ^ qui marche pour Jacquette^ servez -vous de l'occasion, et prenez ses avis, qui, joints à votre bon sens, vous feront bien gouverner nos enfants. Je serois d'avis que vous meublassiez cette chambre que vous vous êtes réservée chez le jardinier : il y faudroit mettre des

réformée et rendue plus sév<>re. Alors M»»* de Maintenon substitua aux Conversations de M^>« de Scudéry d'autres Conversations qu'elle Ût elle-même, et qui sont trèS'Supérieures aux premières.

Ce fut à la demande de M^^^de Maintenon que Louis XIV donna une pension de deux mille livres à W^^ de Scudéry. Cette pension ne fat déclarée qu'au mois de mars suivant : « S. M,, dit le Mercure galant , a été fort applaudie d'avoir donné cette pension, tout le monde ayant une estime parUculière pour M^'" de Scudéry, qui nous a donné tant de beaux ouvrages. Un peu avant que la cour partit pour Compiègne, cette illustre fille en alla faire ses remerciments au Roy (n° de mars 1683, p. 27 ). » Le même numéro renferme sept sonnets à la louange de la moderne Sapho.

^ Avis aux Religieuses de Saint-Louis, p. 3?. — Lettres à M"^ deBrmon, p. 297.

* Fagon, qui devint, en 1693, premier médecin du roi. Il avait été médecin du duc du Maine, et s'était alors lié avecM™^ de Maintenon, à laquelle il témoigna toute sa vie un inaltérable attache* aenl (Voyez Saint-Simon, t. I, p. 157).

lits avec des pavillons pour les plus malades, et commencer par y envoyer Jacquette.

Vous avez raison de croire que nos anges se communiquent , car vous me répondîtes à ma dernière lettre une heure après que je Feus écrite. Je suis flattée autant que je le dois de penser comme vous, et je n'aimerois pas tant de vous voir agir par la déférence. Prenons courage ; élevons des enfants qui multiplieront après nous votre bonne éducation ' 5 il ne me reste à vous demander que de ne rien troubler quand j'arrive, et que je me range aux occupations des autres plutôt que de les leur faire quitter.

J'ai lu la moitié de ce que vous m'avez envoyé pour M"' de Mursay : cela est digne de vous et fort au-dessus d'elle-, je tiendrai la main pour qu'elle le lise souvent. Dieu veuille qu'elle profite de son bonheur I Yous Faurez trois semaines de suite -, j'espère quelque chose de ce temps-là.

Non-seulement j'approuve que mes pauvres assis^ tent au catéchisme, mais je voudrois de tout mon cœur arriver ces jours-là. Mes compliments, je vous prie, à M"' de Saint-Pierre -, l'économie qu'elle a établie sur mes petites filles m'en fera ajouter deux à Pâques, et ce seront les siennes, puisqu'elles subsisteront de l'épargne qu'elle fait sur les autres. Dressons Andrée*^ pour nous soulager là-dessus, afin que nous puissions faire des mer-*

i Cette pensée est celle qui a inspiré la fondation de Saint-

Cyr.

« La principale servante de la maison.

veilles de nos pensionnaires. M. Tabbé Gobelin ^ est ravi, édifié et engoué de notre communauté. J'ai bien envie de vous voir là-dessus. Adieu, ma trèschère ; je vous aime de tout mon cœur.

Avril 1683.

Si mon laquais m' obéit, il vous envoie d'étranges choses, mais tout est bon aux enfants, et je suis bien contente des distributions : je crains toujours l'économie de M"® de Saint-Pierre; plus je vis et plus je me confirme dans l'opinion de ne rien amasser.

Il est vrai que je fis mes Pâques jeudi, après une nuit pleine de trouble et beaucoup de larmes, mais je ne sais que trop qu'elles ne peuvent être précieuses ^.

* Directeur de M^^^ de Maintenon. — Voir V Histoire de lamai" son de Saint-Cyr et la Correspondance générale.

' Lettres à M^de Brinon, p. 277. — Avis aux religieuses de Saint'Louis , p . 2 5 .

* n est probable que ceci se rapporte à TafTectlon que M"*® de Maintenon avait pour Louis XIV et au trouble qu'elle apportait dans sa conscience. On ne trouve d'ailleurs, dans aucun de ses écrits , lettres , méditations , prières , même dans ceux où elle s'humilie le plus profondément , nulle trace de ces remords, de ces regrets, de ces retours amers sur le passé, dans lesquels se complaisent, par exemple, M"« deLaVallière etM"«de LongneTille; tous témoignent une conscience parfaitement libre, et qui, en revenant en arrière, ne trouve à se reprocher que des tiédeurs et des irrégularités : « Je ne me connois point de péchés, écrivait-elle à Tabbé Gobelin, en 1680 ; j'ai une morale et de

Tout ce que vous m'avez mandé de la misère de nos petites sœurs me fâche tout à fait contre Andrée } ces enfants-là sont trop souvent malades pour qu'il n'y ait pas un manque de choses nécessaires. J'espère en M"* de Saint-Pierre quand la petite-vérole lui permettra de les approcher. Je vous avoue que je me sens un grand attachement pour cette œuvre-là, et que si nous étions aidées, nous pourrions la multiplier. Il ne faut guère plus de peine pour trente que pour vingt, si on y mettait un bon ordre et que quelqu'un s'en occupât uniquement. Je vous conjure de penser à leurs lits et à de petits draps afin qu'elles soient propres et couchées séparément. Si Andrée n'entre dans mes vues avec piété, il est impossible qu'elle y fasse bien, car il n'est pas délicieux de passer sa vie à tuer des poux, à graisser de la gale, à faire laver des pieds, à marquer le fil de chacune, à distribuer le lin et à ne pas leur laisser perdre un moment. Il me semble que je ferois fort bien ce que je désire d'Andrée *. En voilà beaucoup sur ce chapitre, mais vous savez que c'est mon sensible.

Vous connoissez la lenteur naturelle de M"" de Montchevreuil , elle y joint une extase continuelle et peu de santé *, je crois que vous aurez bientôt sa fille.

bonnes inclinations qui font que je ne fais guère de mal, et j'ai un désir d'être estimée qui me met en garde contre toutes mes passions. »

* Elle le faisait en efTet, et les Dames de Saint-Cyr ont raconté les soins vulgaires qu'elle prenait des plus petites demoiselles.

Fontainebleau, 12 août 1683'.

Je n'ai guère vu une plus mauvaise bibliothèque que celle dont vous m'envoyez le mémoire, et dans quelque envie et besoin que je sois de me remplir de quelque chose de bon, je ne vous puis demander que :

Vlniroduclion à la vie dévoie;

Les AfédùcUions de sainte Thérèse sur le Paler;

Cinq tomes du Nouveau- Testament;

Les Psaumes de David.

De tout le reste je ne vois que les livres de M. de

* Lettres à M^ de Brinm, p. 308. — Lettres édifiantes, 1. 1» lettre 58. — Avis aitx religieuses de Saint-Louis, p. 27. — En marge de cette dernière copie on lit : « Cette lettre doit Justifier a conduite, même dès le commencement de sa faveur. »

* Lareine^Marie-Thérèse d'Autriche, mourutledOjuiilet 1683. Aussitôt après sa mort la cour alla à Fontainebleau, a Pendant ce voyage, la faveur de M™* de Maintenon devint encore plus grande, et le Roi ne pouvant se passer d'elle la fit loger dans Tappartement de la reine ; les conseils se tenoient dans sa chambre, et ie Roi y faisoit une grande partie de ses affaires, sur lesquelles il la GODsultoit souvent. Elle se fit un plan de vie très-chrétienne, se levoit matin pour prier Dieu, alloit à la messe de bonne heure, y faisoit souvent ses dévotions et revenoit s'habiller pour être prête quand le Roi venoit che2 elle ou pour d'autres occupations utiles à la gloire de Dieu ou au bien du prochain. Elle faisoit dans la journée quelques lectures spirituelles , et sur le soir elle prioit encore ou chez elle ou à l'église. C'est ainsi qu'elle tâchoit <le se tenir près de Dieu pour être plus en état de servir au salut <1q Roi^ car elle étoit persuadée que c'étoit pour cela que Dieu >voit conduit les choses au point où elles étoient. » (Mémoires ^M^d'Aumale.)

Condom ^ qui méritent d'être gardés. Je lis et lirai les livres que vous m'avez envoyés, et suis plus occupée que je ne l'ai jamais été de Venvie de faire mon salut. Je suis très-fâchée d'être éloignée de vous et de ne pouvoir vous soulager dans les embarras que vous avez : ils sont inévitables dans une aussi grande maison.

Je suis touchée de saint Candide ^. Je vous prie de 7ie vous point lasser de faire prier pour le Moi j il a plus besoin de grâces que jamais pour soutenir un état contraire à son inclination et à ses habitudes '.

La pauvre M"* de Brunswick * me fait une grande pitié, d'autant plus que je n'y vois point de remède 5 sa fille vous auroit occupée et embarrassée, je crois que vous avez très-bien fait de la refuser. Donnezvous tout à Dieu; votre maison est assez grande pour vous occuper et bien utilement.

Ne soyez point en peine de mon insomnie ; je reviens dans mon naturel et j'espère que je tirerai quelque fruit de ma douleur *.

^ Bossiiet, qui fut d'abord évêque de Condom en 1669, pois évéque de Meauxen 1681.

' C*étaient des reliques d*un saint martyr que le pape Innocent XII lui avait envoyées dès le 30 avril 1G80. Quand W^^ de Brinon eut obtenu qu'on dit la messe dans sa chapelle de Rueil, ces reliques y furent exposées publiquement.

'"* Le roi, touché des représentations de M"« de Maintenon, avait, depuis près de deux ans, rompu avec toutes ses maîtresses.

♦ Voir la note 2 de la p. 11.

" La douleur de la mort de la reine. Elle dit dans une lettre à son frère, du 24 août 1683 : « Vous avez raison de croire que je suis affligée de la mort de la reine ; personne n'en a plus de raisons, et je les sens toutes fort vivement ; la douleur du Roi est une terrible augmentation à la mienne, etc. » — « M^^^de Main-

Envoyez-moi des reliques de saint Candide en plusieurs petits paquets, car je serai bien aise d'en donner. Ne dites pas un mot de la permission qui nous est venue d'avoir le Saint-Sacrement. Prenez patience, Dieu tournera les choses pour le mieux. Vous ne m'avez pas dit un mot de mes petites sœurs.

A Fontamebleao, oe 18 août 1683.

La mort de la Reine m'attire tant de lettres et de visites que je n'ai pas le temps de respirer; je vous fais écrire présentement dans la violence d'une des plus grandes migraines que j'aie jamais eues.

Je suis ravie de la dévotion qu'on a à saint Candide et du plaisir que vous en avez.

J'ai vu le fragment que vous m'avez envoyé ; il n'y a sur cela qu'à prier Dieu, qui saura bien faire ce

tenon, dit M"^ d'Aumale, fut très- sensiblement affligée, et sa douleor parnt des plus vives. Nous lui avons entendu dire qu'elle avoit pleuré cette mort très - amèrement , parce qu'elle aimoit véritablement la reine. » — M™« de Caylus ajoute : « Pendant le voyage , je vis tant d'agitation dans l'esprit de M°'<^ de Maintenon, qne j'ai jugé depuis qu'elle étoit causée par une incertitude violente de son état, de ses pensées, de ses craintes, de Ks espérances ; en un mot son cœur n'étoit pas libre et son esprit fort agité. Pour cacher ces divers mouvements et pour justifier les larmes que son domestique et moi nous lui voyions répandre, elle se plaignoit de vapeurs, et elle alloit, disoit-elle, chercher à respirer dans la forêt avec la seule M"*^^ de Montchevreuil ; elle y alloit même quelquefois à des heures indues. Enfin les vapeurs se passèrent, le calme succéda à l'agitation, et ce fut à la fin du voyage. » W est probable que dès lors le mariage fut résolu, et il eat lieu en effet un an après, dans les derniers mois dé t^il * Lettres à M^ de Brinon, p. 311.

20 LETTRES HlSTORiaCJES ET ÉDIFiANTES.

qui sera le meilleur. Je serai toujours bien aise de savoir tout ce que vous entendrez dire sur cette matière-la'.

J ai de la peine à croire qu'on ait songé à aucune lésine sur la pompe funèbre de la Reine ; j*en ai toujours vu donner les ordres, conformes à ce que Ton fit pour la Reine-mère; mais il peut bien être qu'on aura voulu éviter les voleries qui s'y firent.

Je suis ravie que mes petites filles filent bien. Nous aurons toujours fait beaucoup quand elles seront instruites de leur religion et accoutumées a travailler depuis le matin jusqu'au soir.

Ne dites pas un mot de la permission que vous avez d'avoir le Saint-Sacrement; il faut remettre la conclusion de cette affaire à notre retour. M. l'abbé Gobelin est ici ; je lui donnerai plein pouvoir pour M"* de Saint-Pierre.

Quoique je ne vous écrive pas régulièrement, comptez que je suis toujours bien aise de recevoir de vos lettres.

A Fontainebleau, ce 22 août 1683.

Je ne manque pas de bonne volonté pour les

' Dès la mort de la Reine, et même avant cette mort, le bruit s'était répandu de projets de mariage entre Louis XIV et M"^^ de Maintenon (Voir les Souvenirs de M^ de Cayliis). 11 est probable que le fragment que lui avait envoyé M""*^ de Brinon parlait de ces projets.

' Avis aux religieuses de S^îU-Louis, p. 37.— Lettres à M^de Brinon, p. 316.

bonnes œuvres en général, et pour M"* de Ris en particulier ^ mais je suis sans commerce et passe fort bien trois mois sans voir les gens que Ton croit que je vois tous les jours ^ je ferai pourtant ce que je pourrai pour elle.

J'aurois voulu de tout mon cœur cacher le présent que j'ai reçu de Rome \ car je suis si glorifiée en ce monde de quelque bonne intention que je tiens de Dieu, que j'ai sujet de craindre d'être humiliée et confondue dans Fautre.

Il n'y a rien à répondre sur Tarticle de Louis et de Françoise : ce sont dés folies; Je voudrois seulement savoir pourquoi elle ne le voudroit pas, car je n'aurois jamais cru que V exclusion sur cette affaire fut venue par e/&^. Voyez M"' de Scudéry, et mandezmoi tout ce qui vous viendra de bon et de mauvais; voici une nouvelle scène qui réveille tout le monde ^.

' M"** de Mainlenon a reça de plusieurs papes des brefs, des reliques, des chapelets, etc.; j'ignore quel présent elle reçut de Rome à cette époque ; mais cette phrase témoigne que le chef de rÉgiise catholique prenait, comme la plupart des évéques de France, le plus vif intérêt à la mission que s'était donnée M"^ de Maintenons la conversion du roi.

^ Ceci est une allusioi) fort claire au projet de mariage. H faut croire que M"*^ de Brinon , qui' fut certainement dans la confl* dence de toute cette affaire, avait témoigné le doute , connals- Mnt le caractère de M'"^' de Maintenon, que celle-ci voulut oonsenlir à épouser Louis XIV. Malgré ce mot : Ce sont des folies, il est très-probable que le mariage était décidé, et que cette décision fut prise dans le voyage de Fontainebleau (Voir la note 5 de la page 18}.

^ M"* de Scudéry étant répandue dans les principales sociétés de Paris, M"'^' de Maintenon savait par son entremise ce que Ton disait d'elle. La nouvelle scène qui réveille tout le monde est raffection respectueuse que le roi lui témoignait publiquement.

J*attends la dépense des trois mois pour Tinsérer dans celui-ci. On ne peut avoir trop de soin, madame, que nos petites sœurs filent fin et le plus qu'elles peuvent, car rien n'est pareil à ce qui se fait à Maintenon : nos toiles, nos damassés et notre blanchissage réussissent à merveille '.

Je suis ravie des miracles de saint Candide : vous savez ce que je sentis pour lui. Je donnerai de ses reliques à Nanon et à la marquise^. Adieu, madame ; mes compliments à M"*' de Bonnevaut et à M^** de la Harteloire,

Lundi, 11 octobre 1683.

J'ai reçu vos lettres, et je meurs d'envie de vous voir, mais je ne puis vous dire quand ce sera^ je n'ai pas encore eu le temps de me reconnoître, et ce moment-ci est pris sur mon sommeil et sur ce qu'on n'est pas encore entré dans ma chambre. Je vous envoyai hier une petite fille de Fontainebleau 5 j'amenai encore une soeur de dix-huit ans, mais je la mets en métier, parce que cela lui sera meilleur, et que vous n'aimez pas les grandes filles.

Je reviens plus assottée que jamais de nos petites sœurs.

^ Il est assez curieux de voir M*"® de Maintenon , dans cette lettre , occupée à la fois de son mariage avec le roi et de sa manufacture de Maintenon.

* Nanon Balbien, sa femme de chambre, et qui avait toute sa confiance, et M™« de Montchevreuil.

5 lettres à M^de Brinon, p. 321.

Quand j'accompagne mes refus de raisons qui vous paroissent dures, c'est pour aller au-devant des choses qui nous peuvent altérer ^ si je vous ai* mois moins, je ne répondrois rien à ces article&-là, et c'est ce que je sais faire par beaucoup de pratique^ mais je voudrois vous guérir de l'envie de faire plaisir aux autres dans ce qui ne dépend pas de vous ' ; nous ne sommes obligées qu'à ce que nous pouvons ; mais après cela, dites et grondez-moi tant que vous voudrez, je ne me fâcherai pas et n'en désirerai pas avec moins d'empressement de vous embrasser.

i2«. — A MADAME DE BRINON.

2 décembre 1683.

Je ne me suis point pressée de répondre à vos dernières lettres, parce que vous étiez à Paris. Il ne faut rien faire et attendre tout en ce pays de l'occasion, sans qu'il paroisse qu'on songe à s'aider. Je ne vois jamais M. le contrôleur général, et je ne puis lui demander ce que vous me proposez.

M"® la Duchesse^ passa hier l'après-dîner dans ma chambre, et nous causâmes pour longtemps.

^ M°>« de htïnon abusait de Tamitié de M*"^ de Maintenon, et ne cessait de lai demander des faveurs pour ses parents et ses amis.

* Lettres àHP^de Brinon, p. 225. — Avi8 aux religieuses deSaiat-Louis^ p. 38.

' yi^^ la duchesse de Bourbon. C'était une princesse de la maison palatine, sœur de la duchesse de Hanovre, dont il a été question précédemment.

Il n'y a rien de bon que Noisy et une entière solitude qui nous rende à nos devoirs et nous mette dans rindépendancé'. Je suis si frileuse que je n^ose hasarder d'y aller, et je n'en sais pas de nouvelles.

M. de Montehevreuil ne se porte pas bien ; il arrive aujourd'hui à Paris.

M. rarehevéque parla hier au Roi de la religieuse ; nous aurons son obédience. Je vous conjure de ne parler qu'à moi de cet homme-là^y sans nulle exception.

Je meurs d'envie de vous voir : ne vous rebutez point de m'écrire.

i3=. — A MADAME DE BRINON.

Janirier 1684.

Tout ce que vous me proposez pour le déménagement* me parolt raisonnable, et je vais parler à M. Bontemps pour qu'il envoie les charrettes et les carrosses coucher à Rueil mercredi au soir.

Nous parlerons à loisir de votre princesse; sa fille est encore moins propre qu'elle à ce pays-ci.

Pour M"* de Bonnevaut, si je me conduisois par moi-même, je la désirerois avec nous sur ce que

^ On s'occupait de transférer rétablissement de Rueil à Noisy. Le roi avait promis de faire les fonds nécessaires pour y entretenir cent demoiselles.

* D'après une note da manuscrit : Avis aux r bigleuses de Saint* LouiSy ce mot, qui est souligné, se rapporte au roi.

^ Lettres à JH"** de Brinon, p. 336.

^ Le déiuénagcmcnt de Rueil à Noisy.

A MADAME DE BKrNOiN (l683). 25

j'en ai vu, et sur ce que vous m'en avez dit en mille occasions^ mais le goût de ceux à qui nous avons affaire * est fort différent du nôtre, et vous ne leur plairez jamais que renfermées uniquement avec Dieu et les enfants. On a une idée très-austère de la dévotion quand on ne la pratique pas; on ne comprend point qu'il faille respirer, et qu'après avoir passé tout le jour à faire la maîtresse d'école, on soit bien aise de trouver à parler à une personne raisonnable. Outre cela, il faut savoir l'histoire de M"® de Bonnevaut, pourquoi elle n'est pas avec son mari, quelles sont ses connoissances, et, en un mot, tant de choses à essuyer que, moitié dévotion et moitié dépit, on aime mieux renoncer à tout. Mais après cela, ne croyez pas lui dire adieu pour jamais ; il arrive bien des choses que nous ne pouvons prévoir, et nonseulement elles peuvent changer, mais il est presque assuré qu'elles changent. Nous montrerons Noisy à votre chère amie, et c'est votre tendresse qui vous fait regarder un château dans le parc de Versailles comme les déserts de la Thébaide. Venez gaiement, comptez que vous ne perdez rien *, ne vous confondez pas en regrets inutiles, et laissez-moi faire le reste. Faites-lui mille compliments et amitiés pour moi, et croyez que des gens plus éloignés se rencontrent; remettons-nous à Dieu de tout, il nous conduira bien....

Samedi matin.

Je fus interrompue hier au soir par bonheur pour

* Le Roi.

VOUS, car je vous aurois peut-ôtre importunée par mes moralités.

Je suis ravie de vous sentir rapprochée de moi, et j'en aurai beaucoup plus de regret de quitter Versailles pour aller à Gompiègne. Cependant vous en profiterez, et vous passerez tout ce temps-là à mettre la maison et la communauté en bon ordre. Il n'y faut rien oublier, car nous serons épiées par des gens bien et mal intentionnés.

Je voudrois qu'à mon retour nos petites sœurs fussent toutes habillées de même ; si le ménage nous empêche la dépense qu'il y auroit à donner tant d'habits neufs, on pourroit seulement leur trouver une coiffure pareille, des mouchoirs de même façon, des tabliers noirs ou verts, et, le dessous étant gris, cela suffiroit pour leur donner un air d'uniformité qui sied fort bien aux communautés. Je trouve les tabliers noirs bien lugubres ^ donnons-leur de serge bleue ou verte, le bleu seroit à l'intention du Roi, le vert est ma couleur et bon pour la vue, décidez.

Adieu, ma très-chère, j'ai une grande envie de vous embrasser, et j'espère que nous allons faire du bien ensemble.

Vendredi, septembre 1694.

Je n'ai eu de fièvre que par mes douleurs*, ainsi j'espère, avec la grâce de Dieu qu'elle n'aura nulle

* Avis aux religieuses de Saint-Louis, p. 43. — Lettres à M^ deBrinon, p. 346,

suite; il est vrai que je n'aurai de repos que lorsque Noisy sera dans Tordre de la plus parfaite communauté : cela est encore loin -, mais j'esi-ère que nous y viendrons , pourvu que vous et moi nous ne nous rebutions pas.

On est à l'appartement du Roi 5 tout le monde s'y divertit, et je suis enfermée pour vous écrire.

Réduisez vos filles tout doucement à une chemise et à un bonnet blanc pour tout linge ; les cornettes à dentelle coûtent à blanchir et toutes les choses superflues sont à charge.

N'oublions rien pour que notre maison soit le modèle des autres, non pour nous attirer des louanges, mais pour donner envie de les multiplier. Comptez que votre maison est réglée comme si elle était établie depuis un an, et qu'il n'y a pas de jour que je n'en voie le progrès. Je suis bien fâchée de n'y pouvoir demeurer assez tard pour être au catéchisme.

Mars 1685^

Vous ne devez jamais voi:s fâcher de mes refus, car j'irai toujours au-devant de tout ce que je croirai qui pourra vous faire plaisir. Je vous ai toujours aimée, mais ma tendresse augmente comme votre

* Lettres à M^ de BrinoUy p. 351.

* U y avait à peine six mois que rétablissement de Noisy existait, lorsque Louis XIV l'ayant visité, fut pressé par M«»« de Maintenon de faire quelque chose de durable en faveur des ûlles de la pauvre noblesse ; il céda à ses instances, et décida la fondation de VInstitut de Saint-Lpuis, qui dut être établi à Saint-Cyr.

vertu, et je crois, par ce sentiment-là, ne pouvoir douter que ce ne soit Dieu qui nous unisse. J'ai fort envie de le servir, et vous y pouvez contribuer, pourvu que vous me disiez mes défauts et que vous ne me louiez plus.

Je compte que nous ferons d'abord douze professes, et qu'ensuite vous les distribuerez à toutes les charges, et qu'elles auront des suppléantes que nous prendrons dans nos dévotes ou dans les grandes demoiselles, car il faut que Saint-Cyr soit d'abord gouverné par des filles assurées et affectionnées dans la maison.

Voici les charges: une sous-prieure ^ une maîtresse des novices ^ une dépositaire ; une dépensière ] une tourière *, une sacristine ; une apothicairesse *, une lingère ; une garde-meubles \ une à la grande classe, une à la deuxième, une à la troisième. Il faudroit en même temps faire dix converses pour les demoiselles, et en mettre une à la cuisine, deux à la lessive, trois à la boulangerie, quatre à l'infirme-

rie'•

Après cela, on auroit partout en chef des filles affectionnées à la maison que l'on feroit aider par des sœurs converses à F épreuve ] mais mettez-vous bien dans l'esprit qu'il faut que tout ce qui sera à Saint-Cyr soit gouverné par des filles assurées à la maison, car atutrement tout seroit ruiné avant d'être achevé d'établir.

Dimanche f à midi. — Bonjour, ma très-chère-, je

> Voir pour toutes ces charges et les institutions de la maison de Saint-LouiS; Thistoire de cette maison, ch. viu.

croyois aujourd'hui envoyer quérir la cAanotnesse % mais le messager ne viendra que samedi. J'espère vous voir avant ce temps-là, s'il plait à Dieu ^ priez-le hien pour moi : vous êtes trop heureuse de le servir depuis le matin jusqu'au soir.

Ce mercredi, 27 février 1686.

Je ne sais plus où j'en suis, ma très-chère ; on dit toujours que le mal du Roi va bien, et cependant on nous fait craindre encore un coup de ciseau '5 je le reçois toutes les fois que j'y pense, et ces messieurs ont la bonté de nous y préparer depuis sa* inedi, et de dire que ce ne sera que dans quatre

1 M*"^ de la Maisonfort. — Voir pla8 loin une notice sur ceUe dame.

* Lettres à M^ de Brinon, p. 361 .

' Le 5 février 1686, les médecins du roi s'aperçurent que ce prince, qui souffrait de vives douleurs depuis plusieurs jours, avait, comme dit Dangeau, « une tumeur à la cuisse. » On essaya vainement de la résoudre par divers remèdes ; à la fin Félix de Tassy» son chirurgien, l'ouvrit avec un ciseau (23 février), et il constata que le roi était atteint d*une horrible maladie ûstulaire. Il confia immédiatement au malade la nature de son infirmité, et lui proposa d'employer pour le guérir Topératlon par incision, que la chirurgie n*osait pas alors pratiquer, et qu'on appelait avec terreur la grande opération. Mais le roi, sollicité par tous les empiriques, voulut essayer des autres remèdes, et nous allons voir que ce ne fut que le 1 8 novembre qu'il se décida à sabir la grande opération. M"*^ de Maintenon suivit toutes les pbases de cette maladie avec la plus douloureuse anxiété, et elle fut présente à toutes les opérations que subit le royal malade. — Voir sur ce sujet le Récit de la grande opération faite au roi lottif XIV» par M. Leroi, conservateur de la Bibliothèque de

Versailles.

OU cinq jours. Je ne serai point en repos qu'il ne soit hors de leurs mains.

J'ai un rhume qui m'ôte la voix ; mais je ne m'en embarrasserois guère si l'esprit était tranquille.

Radouay est mieux*, et non pas sans retour; il faut qu'elle fasse -gras. Mandez-moi si quelqu'un mange de la viande chez vous, afin que je vous envoie du gibier.

Le Roi est très-occupé de Saint-Cyr; il en a corrigé le chœur et plusieurs autres endroits. Nos filles y seront disposées sur quatre bancs, comme àNoisy^^ ainsi il faudra encore changer les couleurs. Il entretint hier le contrôleur général ' sur la fondation, et tout se résoudra bientôt. Les médecins sortent de ma chambre, et m'assurent que ce matin le mal du Roi va à souhait.

On m'apporte en ce moment un paquet de vous; j'y répondrai au retour de la messe.

Au retour de la messe, — Le pauvre curé vient de mourir : je le crois en paradis. J'ai bien delà joie de ce que vous mandez de M"® de Saint-Étienne * ; je souhaite de tout mon cœur que ce soit un bon sujet.

Rien n'ouvre tant l'esprit que la dissertation des mots ; c'est un des moyens qui m'a le mieux réussi pour M. du Maine.

^ Élève de Nolsy, qu) devint Dame de Saint -Louis.

* Voir le plan et la description de la maison de Saint-Cyr, dans l'histoire de cette maison.

s M. le PelleUer.

> Demoiselle qui fut employée aux classes de Saint-Cyr , et cpmmQ secrétaire de M""® de Maintenon. Elle mourut jeune à S'aint-Cyr.

ilK — A MADAME DE BRINON.

ATril 1686.

Quoique je sois dans mon litavec une assez violente migraine, je veux, ma très-chère, vous remercier de la lettre que vous m'écrivîtes hier au soir-, elle me donne toute la consolation que je suis capable de recevoir. Le Roi sort tous les jours ; il ne sent aucun mal, mais ces messieurs répondent si peu de sa parfaite guérison, que j'entrevois un voyage à Baréges^ 5 jugez de quelle tristesse cela est : faites prier incessamment.

M. Fagon sort de ma chambre. Ils ont trouvé le Roi parfaitement bien. Dieu voudra peut-être tourner les choses comme nous les souhaitons : sa volonté soit faite.

i88. — A MADAME DE BRINON.

Mai 1686.

Vous n'aurez pas vos constitutions ^ pour aujourd'hui; M. Racine et M. Despréaux les lisent, les

* Lettres à M^ de Brinon, p. 3Î4.

* De tous les moyens proposés pour guérir le roi, le plus vanté fat l'emploi des eaux de Baréges; mais avant que le malade fit le ^oy&S^, on y envoya quatre personnes affligées du même mai et qu'on soumit à raction des eaux sous toutes les formes. Ce trai* tement n'ayant produit aucun résultat, le roi, qui, le 21 mal, avait annoncé son départ, changea d'avis, et contremanda son voyage. D'ailleurs son mal s'adoucit pendant quelques mois.

' Lettres à M^ de Brinon, p. 376.

^ Les constitutions de la maison de SAint*Louis furent rédi-

admirent et corrigent des défauts de langage et d*orthograpbe que ces messieurs', ou leur copiste, ont fort augmentés.

Vous recevez mes avis comme un ange; Dieu veuille que je vous les donne aussi purement. Conservez-vous*, rien n'est plus important pour nous. J'irai vous voir pour divertir vos vapeurs. Prenez courage-, voici un temps de grand travail pour nous. Je crois que vous savez que le Roi donne l'abbaye de Saint-Denis aux Dames de Saint-Louis pour partie de leur fondation^. Adieu, il est onze heures, et j'écris depuis sept heures et demie.

Samedi à deux heures (21 juillet 1686. )

Saint-Cyr ne peut être i>rêt que dans huit joursprenez vos mesures là-dessus sans le dire, car je dis pour presser que nous irons jeudi sans faute.

Je compte donc que nous commencerons lundi 30 juillet, s'il plait à Dieu, notre déménagement; que les rouges et les vertes marcheront ce jour-là, les jaunes et les bleues le mardi, l'infirmerie et les postulantes le mercredi, vous et le reste de la com-

gées par W^ de Brinon de concert avec W^^ de Maintenon, soumises à l'évéque de Chartres et au père de La Chaise , revues par le roi, enfin examinées pour le style par Racine et Despréaux.

' L*évéque de Chartres et le père de La Chaise.

' C'est-à-dire les revenus de fabbé de Saint-Denis, dont le titre fut supprimé. Le dernier abbé était le fameux cardinal de Retz. L'abbaye continua de subsister et de Jouir de ses revenue.

• Lettres à M^ de Brinon, p. 379.

munauté le jeudi, et tout le reste des meubles le vendredi et le samedi, que nous emploierons à tout arranger, pour préparer la bénédiction de Féglise pour le dimanche '. Voyez si ce projet est bon et m'en mandez votre avis.

Je vous prie de donner vingt pistoles à la chanoi-^ nesse pour le passé, et vingt à Gagny ^ : il est raisonnable de faire plaisir à des personnes qui font aussi bien que celles-là, et je ne veux pas être moins généreuse que vous et vos Dames.

Samedi à il heures (août UiSe.)

J'ai ordonné à Manseau * de dire à M"* de Thumery ^ de tenir la tribune bien propre et ouverte, afin que si les princesses y vont, elles soient tentées d'y entrer. Vous ne le porterez pas loin, car Mademoi^ selle^ va à vêpres, et sera, je crois, suivie de M"*® de Montespan. Je prends part à la peine qu'elles vous donneront^ je voudrois y aller, mais il vaut mieux

' Tout cela fut exécuté. Voir V Histoire de la maison de Saint- Cyr, ch. m.

* C'étaient des demoiselles qui étaient principalement chargées de l'Instruction à Noisy. La deuxième ne resta pas à Saint-Cyr, mais la première y joua un grand rôle.

» Lettres à M"^ de Brinon, p. 381.

^ Intendant de M">^ de Maintenon.

* Dame de Saint-Louis, chargée de la sacristie et de l'église.

* }g}^ de Montpensier, fille de Gaston, duc d'Orléans, née en 1627, morte en 1 693. M. Gbéruel va publier les curieux Mémoires qu'elle a écrits, et son édition sera la première conforme au manuscrit original.

prier Dieu ici que d'aller causer à Saint- Cyr avec elles et les trotter partout. 11 est cruel d'être chassée d'un lieu où Ton a tant de raisons d'aller. Avertissez nos Dames sur leurs cellules-, Mademoiselle ira partout. Ne dites-vous pas vêpres à trois heures les fêtes et les dimanches? si cela n'est pas, je vous prie de les établir à cette heure-là.

Le Roi a eu hier un violent accès : on craint la fièvre quarte 5 c'est demain vers le soir que nous en serons éclaircis.

L'ordre que vous avez mis dans les livres me fait un grand plaisir 5 je souhaite de tout mon cœur qu'il s'établisse partout : il est absolument nécessaire pour le bien spirituel et temporel de la maison. Adieu. J'ai bien du chagrin de ne pouvoir vous aller voir.

Septembro 1686.

Javois réglé pour le travail de la classe bleue : qu'il y en auroit huit qui iroient à matines le soir et aux petites heures du matin 5 qu'il y en auroit huit autres qui iroient par semaine aider à lever et à coucher les petites-, qu'il y en auroit huit qui iroient tous les samedis à la lingerie aider à plier le linge ^ qu'il y en auroit six qui iroient tous les samedis au garde-meubles aider à M"*® deRocquemont ^ Outre cela, il y en a tous les jours qui lavent au réfectoire

» Lettres à M^ de BrinoUt p. 387.

* L'une des douze premières Daines de Saint-Louis ; elle n'avait que dix-neuf ans.

et aident à balayer, et plusieurs qui sont suppléantes dons les charges.

D me semble que voilà assez d'ouvrage pour de jeunes demoiselles, et qu'on ne doit pas leur en demander davantage ^ Les novices doivent aider à Fouvrage le samedi. Les postulantes doivent aider aux sacristines à frotter le chœur, et c'est d'elles qu'il faut tirer le plus d'ouvrage, pour éprouver tant leur vigueur que leur bonne volonté. Je vous envoie des récompenses pour celles qui firent bien hier, et plusieurs autres choses pour en faire des prix selon que vous le jugerez à propos. Je vous porterai aussi tantôt un prix pour vous qui ne vous déplaira pas-, je ne me porte pourtant pas trop bien, mais si le Roi sort, je ne résisterai pas à l'envie de vous voir. La première chose que M"® d'Aubigné^ a dit, c'est d'envoyer des compliments à M^^ de Brinon ^ cela n'estil pas joli ?

â2«. — A MADAME DE BRINON.

Ce que je vis hier au noviciat m'oblige à vous donner quelques avis, sur lesquels je vous prie de faire vos réflexions.

1 Voir V Histoire de la maison de Saint-Cyr, cb. vut, pour remploi du temps des demoiselles et les travaux dont elles étaient chargées»

* Fille du comte d'AubIgné, frère unique de M"» de Maintenon. Elle était née en 1684, et M>"e de Maintenon venait de la prendre auprès d'elle pour relever ( Voir lei Lettres siir V éducation, p. 'Î2et 114.)

» lettres édifiantes, 1. 1, U 87,

Opposez-vous en public et en particulier à cette quantité de questions que font vos filles, et n'en souffrez jamais que celles qui vont à s'instruire des choses nécessaires-, il est aisé de connoltre si c'est ce qu'elles cherchent ou si elles veulent s'amuser ou se divertir, ce qui ne doit pas être sur ces matières qui doivent être traitées sérieusement. Qu'elles ne s'accoutument point à parler de Dieu qu'avec un extrême respect ; je sais la liberté qu'il donne à ceux dont le cœur est véritablement à lui , mais je sais aussi que ces libertés sont dangereuses entre les jeunes personnes, et que les unes en abusent et les autres s'en scandalisent.

Il y a encore un autre inconvénient dans les questions curieuses, extraordinaires et inutiles, c'est que leurs visions se communiquent.

Inspirez-leur une piété simple, droite, sans raffinement, qui consiste en Téloignement du péché, à marcher dans la présence de Dieu et à se laisser conduire avec docilité ; s il plaît à Dieu de les appeler à une haute perfection et à des voies extraordinaires, il faut que ce soit un secret entre elles et leur confesseur.

Mais pour vous, je crois que vous ne devez entrer que dans réloignement du péché ^ c'est une dévotion effective et non suspecte que la pratique de la présence de Dieu 5 elle est, ce me semble, trèssolide, pourvu qu'elles s'y exercent doucement et tranquillement, sans s'inquiéter ni se troubler quand elles la perdent-, la docilité à se laisser conduire les mettra en paix et en sûreté^ l'éloignement

dtt péché est la vraie preuve de Famour de Dieu et une preuve plus convaincante que tous les désirs et les sensibilités que vous leur verrez quelquefois ; la présence de Dieu est cette vie intérieure absolument nécessaire à des religieuses; la docilité à se laisser conduire, à souffrir même de leur confesseur, à n^en guère changer et à demeurer en paix par Tobéissance, vous marquera la sincérité de leur ocBur, la droiture de leur esprit et Tégalité de leur humeur, qui sont trois qualités essentielles pour faire de bonnes religieuses.

On ne peut trop les rendre simples, soit que nous les gardions, soit qu'elles aillent dans d'autres maisons; il faut les désabuser de l'esprit : il faudra qu'elles le sacrifient et l'abaissent, à quoi bon l'élever et l'orner?

^ Mercredi, 29 noTembre tftStf. '

Ne soyez point en peine de moi, je vous en prie; je n'ai que les petits maux que vous me connoissez, mais quand on est sur le théâtre tout est su et exagéré. M"^ de Guise^ vient de m'annoncer qu''elle va cet après-dtner à Saint-Cyr-, il n'y a pas de remède, mais j'ai grand regret au temps qu'elle vous fera perdre.

* lettres à Bt^ de Bfinon,^. 391.

* ËlisabeUi d^Orléans , flUe de Gaston d^Orléans ( frère de l^Mdi XIU}, née en 1646, mariée en 1671 à lonis de Lorraine, due de Guise, morte en 1696. — Saint-Cyr était à la mode, et tons les princes et princesses venaient successivement le visiter.

Je eompte que nous ferons demain nos trois postulantes novices, et que nous finirons par les professes; comme c'est ce qu'il y a de plus important, il faut finir par là et leur donner plus de temps pour y penser.

J'espère arriver demain à Saint-Gyr sur les huit heures et demie , monter à votre chambre, entretenir un moment chaque Dame *, et puis nous irons où vous l'ordonnerez pour la réception. Je ne dînerai point à Saint-Gyr ; il faut que je revienne ici. On panse le Roi présentement ^ Je ne fermerai pas ma lettre que je n'en aie reçu des nouvelles. M. le Prince va fort mal^ ; M. le Duc partit hier au soir pour lui amener un confesseur.

Le Roi a beaucoup souffert et souffre encore ; on dit que sa plaie va bien; continuez vos prières pour lui,

^ Après neuf mois de soufi^ancesi le roi s'était résolu à subir la grande opération le 18 novembre. Sa décision fut tenue secrète^ et ropératl«n n'eut pour témoins que W^ deMaintenon, J^ouvois, le père de La Gbaise, les médecins et chirurgiens du roi. Félix s'était exercé pendant plusieurs mois dans les hôpitaux sur toutes les personnes atteintes de cette maladie, et avait inventé un instrument qui est encore usité. L'opération, qui est justement célèbre dans les annales de la chirurgie, supportée par le malade avec le calme le plus parfait, réussit à merveille. Le roi, dès le jour même, tint son conseil, reçut les ministres étrangers, et voulut même qu'il y eût appartement ; mais il resta malade Jusqu'à la fin de décembre. — Voir le curieux Mémoire de M. Lerol» déjà cité.

* C'est le grand Condé, qui ne releva pas de cette maladie, et mourut, à Fontainebleau, le U décembre 1686. Il était né en

mu

A MADAME DE KtlNON (leSê). 80

24'. — 4 MADAME DE BHINON.

4 déeeudire 1«8«,

Le mal du Roi ne finit point -, ceux qui le traitent me font mourir de chagrin : ils le trouvent un jour à souhait, et le lendemain tout le contraire. M. Fagon a eu une conversation avec moi ce matin, qui m'a serré le cœur pour tout le jour. Un moment «çrès , il me vint assurer que la plaie va à merveille; ce soir ce sera autre chose. Je n'ai pas mis ma confiance en eux, mais je ne suis pas maîtresse de la sensibilité de mon cœur. Il ne faut rien dire de tout ceci. Continuez à prier et à faire prier pour lui*

Bonjour, ma très-chère ; je passe une triste semaine sainte^, et j'en suis bien aise; mais j'avoue que je vou4rpis bien reprendre de la joie avec Dieu et vous.

Mercredi, li décembre 1686.

Le Roi a souffert aujourd'hui sept heures durant comme s'il avait été sur la roue, et je crains l)ieii que ses douleurs ne recommencent demain. Ainsi je vous conjure de remettre à huitaine ce que vous deviez faire demain. Le mal du Roi est, à ce qu'on dit, en bon état ; M. le Prince lui a écrit une lettre

* Lettres à M^ de Brirnn, p. 396.

* La première semaine de VAvent.

* Lettres à M"^ de Brinon, p. 394.

en tnourant qui vous feroit bien pleurer ^ Voici un temps bien triste -, mon cœur est déchiré. Adieu, Je ne puis vous en dire davantage.

Décembre 1686.

M. ... se plaint que sa fille a oublié tout ce qu'elle savoit, après lui avoir fait des dépenses excessives pour Tentretenir à Noisy, et tout cela d'un ton un peu insolent. Je voulus entrer en raison avec lui, et savoir s'il vouloit mettre sa fille chez une lingëre ou une coiffeuse; il me dit qu'il vouloit qu'on lui donnât de l'argent, et qu'elle apprendroit tout cda chez lui. On lui en donneroit, qu'il le dépenseroit ici, et sa fille n'en profiteroit pas. Entrez dans cela par charité, et voyez ce qu'ils veulent faire d'elle, et si on pourroit aider à la fille d'une manière qui pût lui être utile.

Vous aurez le premier jour de l'an quelque chose pour les petites et pour tout ce qui passe par vos mains.

Adieu, ma très-chère. On trouve la plaie du Roi à souhait ce matin, mais c'est en Dieu qu'il faut

^ On lit dans Dangeau : * Le Roi a beaucoup souffert aii^oord*hui et nous dit que ce qui a encore augmenté son mal a été la nouvelle qu'il a apprise de la mort de M. le Prince, et le regrette fort vivement. M. le Prince en mourant lui a écrit une lettre, la plus touchante qu'on puisse lire... On ne sauroit assez louer tout ce qu'a dit et fait M. le Prince jusqu'au dernier moment ; et sa mort est, s'il se peut, plus belle que sa vie. » ( T. 1, p, 427 .)

» Mires àM'^deBritm, p. 397,

A MABAME DE BBIKON (1696). 4i

mettre notre confiance, car les hommes ne savent ni ce qu'ils disent ni ce qu'ils font.

Déeembro l6d6.

Le mal du Roi va de mieux en mieux, et c^est ce qui me donne la force de vous écrire et de vous remercier de toutes les marques d'amitié que vous m'avez données dans cette occasion , qui a été une des plus sensibles que je puisse avoir. Dieu soit loué ! il faut bien le remercier.

Nanon * vous a parlé sur la nouvelle sœur Barré', et' vous parlera demain sur le réfectoire : je ne savois si je pourrois vous écrire, et cela est d'une trop longue discussion. Je ne vous conseille pas de régler des aumônes que nous n'ayons réglé tous nos comptes; mais je vous conseille encore moins de faire des aumônes à votre grille, cela vous attirera beaucoup de gueux, de tromperies et de pertes de temps. Je lis le cérémonial, mais je ne l'ai pas encore achevé. Je suis toute fâchée de l'état de l'eau à Saint-Cyr, et je parle et envoie tout le monde pour voir comment nous y apporterons le remède. Bonsoir, ma chère*, vous pouvez présentement me faire les questions que vous voudrez, car j'espère pouvoir y répondre.

^ Lettres àM***deBfinonfp.Z9S.

' Voir la note 2 de la p. 22, et les Lettres sur l'éducation, p. 7 3.

' M^^ de Maintenon avait appelé à Saint-Cyr, pour aider aux Dames qui étaient jeunes et mal instruites, des filles de Tlnstruction chrétienne. Institut fondé par le père Barré.

Je viens de relire la lettre de M"* de Loubert*; je la remercie des choses obligeantes qui y sont; mais il n'y a point d'affaire où il faille une réponse.

Ce 25 décembre 1686.

Le Roi a été à une partie de matines cette nuit ; il a entendu trois messes \ il a été à la grand'messe aujourd'hui , après laquelle il est venu voir Madame ' , où il a été une grosse heure. Il a été chez M"® la Dauphine, il est venu au sermon; il a assisté à vêpres tout du long, en musique ; tout cela vous marque qu'il est guéri. On ne met quasi plus rien sur la plaie, elle est guérie. Tout le monde est ravi de joie de le voir sortir.

Le Père Bourdaloue a fait le plus beau sermon qu'on puisse jamais entendre ; il en fait toujours de très-beaux, mais il me semble que celui d'aujourd'hui surpasse de beaucoup les autres. Il s'estadressé au Roi, sur la fin, et lui a parlé sur sa santé : en vérité, il a bien touché du monde, à ce qu'il m'a paru ; mais l'on voyoit son cœur parler plutôt que sa voix. Vous saurez bien ce que je veux vous dire. Je suis toute à vous de tout mon cœur. Madame se porte

1 L'une des premières Daines de Si^nt-Louis, et qui fut supérieure après M">« de Brinon. Voir page 61. > Utires à M^ de Brinm, p. 401.

* Madame, duchesse d'Orléans, connue sous le nom de la Pala-- Une, mère du régent.

bies^ la joie est peinte sur son visage de la guérison da Roi; je crois que vous n'en doutez pas '•

26 déoembre U86.

n faudroit prier M. le nonce de venir dire la messe i Saint-Cyr, la veille du jour de l'an, car je m'imagine qu'il y aura une grand' messe le premier jour de l'an, et il ne faut rien qui retarde notre dîner, ayant une grande affaire pour notre loterie'.

Je veux que M"® d'Aubîgné s'accoutume à vous, bon gré, mal gré -, il ne faudra pas la forcer quand elle aura un peu de raison.

Je suis tout à fait de votre avis pour ne rien dire sur les grand' messes du lendemain des fêtes. Je n'ai pu voir Nivers*5 c'est en général que je lui vou-

' La phrase légèrement maliciease de U^^de Maintenon semble confirmer ce que dU M*"^ de Sévigné a de la violente inclination de Madame pour le frère aîné de son époux. » (Lettre du 7 Juillet 1680.) Cette raillerie est (f ailleurs la seule qu'on trouve dans les lettres de M"*^ de Maintenon contre la princesse Palatine, et elle fait un singulier contraste avec le monceau d'In* vectives, d'infamies et d'ordures que cette princesse a entassé dans sa correspondance contre M™^ de Maintenon, et dont celleci était parfaitement informée, ce qui ne Tempécha pas de rendre àMadame les plus grands services ( V(^ les lettr0$4^ la ptij^€e$$e Palatine, traduites et publiées par M. G. Brunet [édition Charpentier] ; voir aussi Saint-Simon, t. VII , p. 137 de l'édition de 1842.)

* Lettres à itf*»* de Brinon, p. 402.

* Une loterie d'étrennes pour les demoiselles de Saint-Cyr.

* Organiste de la maison de Saint-Louis.

44 LETTIiES HISTORIQUES ET EDIFIANTES.

lois dire qu'il y a trop de chants, trop de cérémonies, trop de processions, et en un mot qu'il ne songe point au peu de voix qu'il y a parmi les Dames, et à la nécessité où elles sont de parler aux demoiselles depuis le matin jusqu'au soir.

Réjouissez-vous bien, je vous prie, et remerciez bien Dieu de la bonne santé du Roi.

Le Père de La Chaise m'a dit devant le Roi que vous lui aviez écrit, et lui a parlé des deux affaires que vous lui recommandez.

M°*^ de Buterv * m'écrit bien dévotement sur la première communion des jaunes ; M"'*' de Fontaines^ me demande, de votre part, si on habillera de blanc les communiantes. J'avois bien songé à faire faire quelque habillement pour ces jours-là; je l'ai oublié par la raison qui m'a fait tout oublier depuis quelque temps; mais je ne puis me résoudre à voir mettre des chemises à ces grandes filles. Je crois qu a . l'avenir il ne seroit pas mal de donner aux communiantes de grands manteaux et des voiles tout blancs; nous consulterons ensemble -, ce sera pouf Pâques.

Je vais consulter Manseau pour prendre nos me* sures sur le régal des rois; je suis un peu occupée du divertissement; je m'attends que celui des fêtes sera d'apprendre les comédies. Adieu, ma très-chère; priez bien Dieu pour moi, je vous en conjure.

' Dame de Saint-Louis.

^ Dame de Saint-Louis.

aoi. — A MADAME DE BRINON.

Ce lundi matin. — 1687.

Pendant que vous étiez tranquillement enfermée dans votre chambre, je courois toute la maison avec la nombreuse noce de M. de Saint-Hermine ^ que je crois pourtant qui n'ira pas plus loin , et M. d'Âuxerre qui me ravit bien vite par Tadmiration de notre chère communauté; mais ce fut bien autre chose quand il entendit les jaunes qui véritablement furent dignes d'admiration : Marsilly ^ commença Tépltre, Glapion ^ prit où elle Tavoit laissée, et Bouju ^ la conclut et dit l'Évangile d'un bout à l'autre : il sembloit qu'elles s'étoient concertées^; elles ne dirent pas un mot les unes des autres, et j'en demeurai moi-même aussi extasiée que Tétoient nos étrangers.

Je parlai le soir au Roi des contrats qu'il signera toutes les fois qu'il vous plaira ^. Je suis un peu jalouse de la facilité qu'il a pour tout ce que vous

* Avis aux religieuses de Saint-Louis, p. 64. — Lettres à M^de Brinan, p. 423.

* Cousin de M''^ de Malntenon , et qui venait de marier u fille au comte de Maiily.

* Élève de Saint-Gyr, depuis marquise de Vitlette, et en deuxième noces lady BolingbrolLe.

^ Élève de Saint-Gyr, depuis Dame de Saint- Louis.

* Élève de Saint-Gyr, depuis Dame de Saint-Louis.

' « Ces demoiselles avaient r(»idu presque à la lettre Texplication qu'on leur avoit faite le matin du saint Évangile » (Note des Avis aux religieuses de Saint-Louis).

^ Les contrats des demoiselles de Saint-Cyr qui venaient à se marier.

46 LETTRES HISTORIES ET ftDIFUNTES.

désirez ^ car je vous assure que cela n'est pas ainsi pour moi ^.

Le chapitre des quiétistes fut traité, et il me semble que je me servis bien de la parabole de l'ivraie. J*espère que ce malheur-là n'ira pas loin. M"" Guyon', à ce qu'il prétend, a couru les champs, a passé les monts pour suivre son confesseur qui est Savoyard, et elle distribuait ses livres où Ton prétend qu'il y a des erreurs. Sa fille est daps le cout vent de Sainte-Marie de la rue Saint-Jacques. . Je m'en vais consulter M. Fagon, et j'ajouterai à ma lettre ce qu'il m'aura dit pour vous défaire de Thumeur panc7*éaiique dont vous vous plaignez : il ne faudra pas oublier ce mot *. M. Fagon va vous faire préparer une poudre pour émousser Vhumeur acide qui vous tourmente, et voyez par là que j'ai connu le mal et le remède-, ainsi je vous prie de m'estimer, car je suis fort sensible au mérite médicinal.

1 Louis XIV goûtait Tesprit de W*^ de Brinon» et, pendant sa maladie, il Tavait fait venir plusieurs fois dans son cabinet, pour corriger les constituUons de Saint-Cyr.

' C'est une petite raillerie où Ton sent la fenuae 9âre d'eUeœéme^ de sa position et de son pouvoir. Louis XIV ne donna qu'une faible part à M*"® de Maintenon.dans les afiàires de TÉtat; mais dans tout le reste, il était continuellement pour elle de la plus respectueuse déférenee (Voir V Histoire d^ M*^ de Mainte* non, par M. le duc de Noailles).

^ Le quiétisme et M^^^Guyon, qui en fut le principal apôtre, commençaient à faire du bruit, mais ce ne fut que six ans après qu'on en parla à Saint-Cyr ( Voir Tbistoire de cette maison , ch. x).

^ C'est une raillerie à Tadresse de U^*^ de Brinon, qui aimait ces grands mots.

Atril 168 T.

On a retranché le chant des ténèbres pour accourcir le séjour que les demoiselles font au chœur et pour ôter la peine que l'on a à apprendre à chanter et le temps qu'on y perd. Les musiciens de Monseigneur ôteroient bien de la peine aux Dames, mais ils ne soulageroient point les demoiselles qui, certainement, madame, sont trop à l'église pour des enfants. Cependant je consens volontiers à leur donner cette contrainte pour cette fois ici, en vous priant de trouver bon que l'on mette sur le livre les choses comme on les a réglées, et (jue ce que l'on fait làdessus de plus est par complaisance pour vous et sans conséquence pour l'avenir. Je consens à la cinquième procession aux mômes conditions ^ mais, ma très-chère , songez , je vous en conjure , qu'il ny a pas un cloître ici, et que trois cents filles autour de l'avant-chœur ne font qu'une confusion, que les demoiselles sont tuées de porter des châsses sur leurs épaules, et qu'en vérité ce n'est que par ces considérations-là que l'on a retranché quelque chose, car grâce à Dieu, je n'ai nulle aversion pour tout ce qui se fait à l'église, et je suis aussi charmée que vous de voir nos demoiselles en œuvre.

D est vrai que conmie Ton me parle très-libre-

* lettres à M^ de Brinon, p. 406, — Avi$ aux religieuses de Saint' louis f p. 58.

ment, je sais que ces jours-là sont appréhendés ici par la peine et par les gronderies que cela attire et aux enfants et aux maîtresses.

Vous ne pouvez croire , ma très-chère , avec combien de peine je m'oppose à vos volontés et le besoin que j'ai de rappeler à tous moments le soin dont Dieu et le Roi m'ont chargée pour cette maison. Vous ne sauriez douter que je n'aimasse mieux ennuyer ou geler les rouges et les vertes que de vous fâcher ; mais il faut en tout nous oublier et mettre ceci sur le pied qu'il doit demeurer. Je n'aurois point gâté notre chant à la messe du matin en retranchant deux classes; mais il faut songer au bien public , et qu'il n'y a point de maison où les enfants soient tant à T église qu'ils sont ici.

Je suis en peine de votre santé et par amitié et par intérêt. Plus je vois les choses de près et plus je vois combien vous êtes nécessaire et combien vous avez encore à travailler pour former ces Dames. J'ai grande envie d'entendre le catéchisme pour voir le progrès qu'elles y ont fait. Je suis aussi contente de la classe rouge que des autres, j'y aurai de l'application. Conservez-vous pour les Dames -, délassez-vous à ce qui peut vous divertir*,, établissez l'ordre et la régularité, et ne vous contraignez point, je vous en conjure.

Vous pouvez voir par la manière dont je vous parle que je suis bien persuadée que vous vous tournerez à souhait pour moi, et la vertu que vous avez montrée sur ce qui s'est passé depuis deux mois m'a

convaincue que nous allons gouverner avec une parfaite intelligence ' .

A Marly, oe 12 Mptembre 1687.

J'ai fort peu de loisir ici et les grands ne me quittent guère ; votre lettre m*a fait grand plaisir ^ le style en étoit fort gai, et je suis ravie quand vous vous divertissez un peu. Mandez-moi de vos nouvelles, et si M. Gobelin est à Saiut-€yr, car si cela est, vous verrez demain trois dames à ses pieds.

Cest assez que M'* de Radouay puisse avoir la clef des grosses provisions et qu'elle les donne par mois aux dépensières : il faut tourner les choses de façon qu'elles touchent peu d^argent; c'est à quoi je travaillerai bientôt, s'il plait à Dieu \ laissez-nous faire là-dessus, nous essayerons et nous vous dirons de bonne foi en quoi nous aurons bien ou mal fait.

Je crois que M. de Louvois ^ ira demain à Saint- Cyr; montrez-lui toutes vos incommodités, car il ne demande qu'a y trouver des remèdes.

Je montrerai au Roi tout ce que vous me mandez pour lui : il est bien chrétien et bien grand!

* LlnteUigence ne se rétablit pas entre M"» de Malntenon et M*< de Brinon ; ceUensi comblée d'impradentes faveurs» adulée par lOQt le monde, se crut un personnage et prit des airs de princesse, ^ babitndes de grande dame qui dégénérèrent en folies, et deviient aboutir à une disgrâce.

' UHrti à M^ de Brinon, p. 419.

' Il afait la surintendance des bâtiments.

Je iroudrois bien que Tan mit M"'' du Rirau^ loin des autres et que Ton ne fit pas autre chose jusqu'à ce que je lui aie parlé. M™ de ••, a là-dessus une sorte de dévotion qui m'est suspecte, et j'avoue que nous devons avoir une grande patience avec ces jeunes personnes qui n'ont eu nulle éducation, et qu'avant de nous en défaire, nous ne devons rien oublier pour les mener à Dieu,

Souvenez-Tousbien que vous m'avez donné votre parole que l'on ne feroit plus pour un sol de dépense extraordinaire. Je ne sais encore quand je vous verrai ; j'en ai une grande impatience.

33*. — A Madame de blosset»,

DAKI DB SAIRT-LOUIS^*

Ce 13 octobre 1687.

Hé ! pourquoi, ma chère fille, n'auriez-vous pas de réponse de moi comme les autres ? et m'avez-

* Élève de Salnt-Cyr.

* Lettres édifiantes, 1. 1, K 94. — Lettres pieuses, p. 1689.

* Anne de BlosseTlUe de Blosset, née en 1657, merte en 1742. Elle fut la treizième Dame de Saint-Louis, et ût profession des Y€BUx simples lé l*"^ janvier 1687, ayant alors trente ans. Elle avait été à I^otey, où, eomme Ton voit, MF^ de Maintenon recevait des filles même âgées; mais comme elle avait peu d'instruction et de capacité, M^* de Maintenon ne Tadmit c|a'aTee peitàe parmi les Dames de Saint-Louis.

^ La maison de Saint-Louis était établie depuis (juinse mois, mais M"*^ de Maintenon n'était qu'au commencement de son œuvre. Il lui fallait former des institutrices, et ce fut l'objet^des nombreuses lettres et instractions qu'elle écrivit sur l'édacation, et dont nous avons publié la plus grande partie; il lui fallait

A MADAME DE 6L0SSET (1687). Si

?ous trouvée moins disposée à vous donner des marques de mon amitié et de l'intérêt que je prends ivous? Je suis comme une vraie mère pour la corn* munauté; j'aime tous mes enfants également, soit que je les caresse ou que je les gronde, et si quelque chose y met de la différence, c'est la sagesse de leur conduite -, vous voyez bien par là que vous ne devez pas être de celles qui sont le plus mal avec moi, puisque assurément vous êtes une des plus attachées à la perfection de votre état -, elle doit être grande et surtout dans l'obligation où vous êtes d'attirer les autres. Demandez donc à Dieu un bon esprit, droit, simple, qui cherche le bien sans inquiétude, qui soit facile à édifier et éloigné de se scandaliser, qui ne se fâche jamais, qui juge favorablement du dessein de ceux avec qui il faut vivre, qui oublie le monde

aassi former des religieuses saintement et uniquement déTOuées à cette mission difficile, et sa tâche fut de ce côté très-longue et très-embarrassante. Dans son ardeur un peu impatiente, elle avait fait Dames de Saint-Louis des jeunes filles de dix-huit à vingt ans, ignorantes , et n'ayant qu'une piété mal éclairée , qui , d'après l'exemple que leur donnaient la plupart des couvents, ne comprenaient pas la vie religieuse sans austérités, sans mortifications, ttDs oraisons perpétuelles, sans contemplations et sans extases. U vie simple et douce qu'on leur traçait, les occupations séculières qu'on leur imposait, les sciences mondaines qu'on exigeait d'elles, tout cela troublait leur esprit et leur conscience. M»« de Xaintenon eut donc beaucoup de peine à leur faire comprendre leurs obligations particulières, les devoirs de leur état, et qu'on voulait qu'elles fussent des saintes pour qu'elles pussent remplir les desseins de leur institution. Nous allons voir quels scrupules, quels doutes, quels troubles elle eut à combattre ou à apaiser, et avec quelle angélique patience elle se fit la directrice de chacune de ces religieuses, qui toutes venaient lui ouvrir leur coBur et là consulter.

puisqu'il y a renoncé, qui soit persuadé que toutes ses obligations sont renfermées dans la maison de Sainl-Louis, qui remercie Dieu du goût qu'il lui a donné pour sa vocation, qui la fasse aimer par son exemple qui y est mille fois plus propre que les paroles. Vous voyez , madame , que je vous donne abondamment les avis que vous me demandez -, il y en a assez pour vous rendre parfaite, et c'est ainsi que nous sommes capables souvent de dire bien aux autres, tandis que nous ne faisons rien pour nous. Priez bien Dieu que je profite à l'avenir des lumières qu'il me donne, et que nous puissions vivre ensemble de façon que nous nous retrouvions dans un lieu où nous ne nous séparerons plus.

OAHR Dl SAIRT-LOUIS^

Ce 13 notembre 1687.

En quelque temps que je reçoive les marques de votre souvenir et de votre amitié, elles me sont tou-

^ Lettres édifiantes, t. I, l. 96. — Lettres pieuses, p. 1451.

* Charlotte de Giltier de Saint-Pars, née en 1653, morte en 1716. Ce fut la cinquième Dame de Saint-Louis; elle fit profession des vœux simples le 6 juillet 1686, et des vœux solennels le 1 1 décembre 1693. Elle fut Tannée suivante nommée sous-prieure ou assistante, et en même temps maîtresse des converses. « Elle étoit bien plus âgée que les autres, avoit été membre de la communauté du père Barré, et maltresse aux classes de Noisy ; sa maturité et sa piété firent juger à M*»' de Maintenon qu*elle seroit plus propre k l'emploi de mtdtresse des converses qu*aucune de nous. » ( Mé-moires des Dames de Saint-Cyr, ch. vu.) — Voir les Lettres sur Véducatim, 1^. 199.

A MADAHË DE 8AINT-PARS (1687). bS

jours très-agréables, et vous ne pouvez me bire un plus grand plaisir qu'en agissant librement avec moi, sans y mêler ni art ni cérémonie*, il me semble qu'il faut laisser ces manières-là aux gens du monde, et que celui qui nous lie est trop solide pour ne vous pas inspirer la solidité et la simplicité. Je ne doute pas que les filles que vous conduisez ne vous fassent rentrer en vousHnême et ne vous excitent à la perfection -, vous devez y tendre d'autant plus, que votre exemple sera plus fort pour elles que tous vos soins et vos discours, qu'il ne faut pourtant pas négliger. N'en demeurez pas pour vous à la spéculation, et, quoique vous deviez être humble, n'en voyez pas moins les grâces que Dieu vous fait ^ je le prie de tout mon cœur de les augmenter encore, afin qu'en opérant votre salut, vous puissiez contribuer à celui de tant de personnes qui sont sous vos yeux. ;Soyez en garde contre la bonté et l'amitié que vous avez pour ces filles-là, et que votre charité soit pour votre maison préférablement à l'intérêt particulier. Adieu, madame ^ j'espère que j'aurai bientôt la joie de vous embrasser, et que nous travaillerons plus que jamais à perfectionner l'œuvre dont la Providence nous a chargées; nous aurons de grands secours^, et il

^ a En la personne de MM. Des Marets, de Brisacier, Ttberge, et antres yertoeux ecclésiastiques qu'elle attira à Saint-Cyr » (Note ànlettres édifiantes), — « M. TabbéDesMarets était homme de condition et de distinction , très-savant , très-pieux et très-zéié ; il demeuroit au séminaire de Saint-Sulpiee , et s'occupolt du matin au soir à toutes les fonctions ecclésiastiques; il préchoit, oonfesaoit, catéehisolt, dirigeoit, alloit visiter les malades et les prisonniers, donnoit tous ses biens aux pauvres pendant qu'il sers-

&4 tETTRBS HMTOBIQDBS ET ÉDIFIANTES.

&ui prendre de bonnes mesures pour en bien profiter. Croyez, madame, que l'on ne peut vous estimer ni vous aimer plus véritablement que je le &is.

le ne vous ai point assez marqué la joie que je sens de vous voir toutes occupées de IMeu et du plaisir que vous m'avez fait de me recevoir dans

fusoU. tout à lohméme; ce qui est si vrai, qae M. Nanseau (intendant de U^^ de Maintenon), étant allé un jour chez lui de la part de U^ de Maintenon , fut fort étonné de ne voir dans sa chambre pour tous meubles qn*uii mécbant lit, une chaise de paille, un pupitre sur lequel il y avoit la saii^te Bible, et pne carte de Jérusalem attachée à la muraille ; )e plus bel ornement de cette chambre étoit un clavecin dont il jouoit quelquefois pour se délasser Tesprit » {Mémoireê des Dames de Saint-Cyr, di. xiv). 11. Oes Marets ne consentit qu'avec peine à venir à SaiatHCyr ; il fut nommé en 1090 évéque de Chartres, et devint le supérieur spirituel delà maison de Saint-Louis et le directeur de M"'* de Maintenon. (Voir le portrait qu*en a tracé Saint-Simon, t. H, p. IS6. ] rr-UU» dei^risafiier et Tiberge étaient Tun siipérteur, l'autre direeliBur des missions étrangères : c'étaient deux prêtres justement renommés pour leur savoir et leurs vertus ; ils eurent une trèsgrande part à rétablissement de la maison de Saint-Lonis.

* Lettres édijlan$es, 1. 1, p. 446 . — Lettres pkusês, p. 1 574.

9 Ijouise de Saint-Aubin de Lépine, née en 1669, morte ea I7M. Elle Ait Tona des quatre premières Dames de Saint-Looia, Ht profession des toux simples le 2 juillet 1686, des tcuix ao» lennelf le 11 décembre i69<, et fut presque toqtoom employée aoi classes. C'était ane femme très-distinguée par son esprit, son iBstmetlon et sortoiit par son talent oratoire : les autres Dames foufaienl toojoitfs qu'elle prit la parole en public , et ailes en

votre société ' ; il n'y a point d'union pareille à celle doDt Dieu est le lien, et j'espère que celle-ci ne se rompra jamais. Cachons-la soigneusement, afin de ne pas affliger celles qui n'en seroient pas *, nous en recevrons peut-être encore , votre exemple en attirera et mettra, s'il plaît i notre Seigneur, toute la maison sur un même pied. Commençons par nous, et marchons devuit IMeu avec tant de douceur, de modestie, d'humilité et de joie que toutes aient envie de prendre le même chemin -, il est aisé à celles que la grâce entraîne d'avancer dans la voie du salut, quoique si celles qui prennent sur elles et qui marchent dans les épines, font des pas de géants, nous nous trouverons toutes arrivées dans le même temps. 0 mon Dieu ! que vous êtes heureuses d'être occupées de lui! que nepouvez-vousvoirde plus près les peines qu'on prend ici^ pour avoir de la joie et du plaisir sans pouvoir y parvenir ? on est livré à toutes ses

av^ent fait aiort une sorte de prédicateur. M°^^ de Maintenon s'y opposa, voulant que toutes les Dames apprissent à parler aux demoiselles, et craignant de donner de l'orgueil et du ridicule à cette jeune religieuse, qui d'ailleurs , à cause de ses aimal^lea qualités , était chérie de toutes ses sœurs. Nous verrons quelle affliction sa mort prématurée causa dans la maison de Saint-Louis. (Vtrir les Lettres sur rédueatUm, p. 144 ).

^ «r Elle parie id'un nombre de personnes de la coqamuBaatié qQi s'étoient unies ensemble dans le temps des vœux simples pour s'exciter à une plus grande perfection et avoient prié Madame d'être de leur société, ce qu'elle accepta d'abord de bon cœur ; mais quoiqu'un lui ayant fait faire réflexion que cela pouvoit causer qael^ies partialités, et contrister celles qui ne seroient pas de cette société, elle le Ht cesser pour s'unir à toutes en général, » (Noie des Lettre^ jffieuses.)

* A la cour.

passions, rien ne retient, et Ton ne peut se divertir ; il n*y a que celles qui pensent comme vous qui ont le cœur en paix. Conservons-la bien cette paix, que Dieu donne, et avec laquelle il est toujours *, ne la perdons jamais, travaillons sans inquiétude, non pas même pour notre perfection. Soyons humbles et dociles, n'attendons rien de nous, ne nous décourageons jamais ; prions-le les unes pour les autres, et toutes ensemble pour notre chère maison. Soyons discrètes, n'entreprenons pas trop, ne nous essoufflons pas par vouloir aller trop vite : il faudroit s'arrêter pour prendre haleine, et il vaut mieux aller doucement et aller toujours. Adieu, mes très-chères sœurs, voici assurément un des plus agréables moments de ma journée.

Décembre 1687.

J'ai eu tant d'affaires ces jours-ci, que je n'ai pu vous faire la réponse que je vous avois promise, mais je n'ai pas oublié de quoi il s'agissoit. Vous ne pouvez, madame, trop consulter pour la conduite des filles dont vous êtes chargée : il y a bien des communautés moins nombreuses que celle que vous gouvernez, et vous avez un grand intérêt à établir une solide piété et un bon esprit dans vos converses ; elles peuvent ou vous rendre de bons et

« Lettres édifiantes, t. 1,1. 98. — Lettres pietwe«,p. 1441.

A MADAME DE BBINON (l6$8). 57

essentiels services, ou vous faire bien de la peine ; l'esprit que vous leur inspirerez dans ces commen* céments demeurera dans votre maison-, formez-vous pour mieux les former, et n'épargnez rien là-dessus. Vous savez avec quelle joie je vous offre du secours, et que Dieu, qui bénit Saint-Cyr, nous a donné des gens de bien et d'une grande c-apacité ' : voyez-les donc quand l'occasion s'en présentera, et écrivezleur toutes les fois que vous en aurez besoin; leurs lettres vous seront des décisions qui vous serviront plus d'une fois. Vous êtes sage, pieuse et attachée à la règle ; c'est être une digne sous-prieure qui doit veiller incessamment à l'établissement de la régularité ; concertez bien toute votre conduite avec M"' la supérieure, et aidez-lui à tenir tout dans Tordre et à observer vos jeunes Dames ^. 11 faut user de tout pour les mener au bien : votre exemple est un des meilleurs moyens, et aussi un peu d'adresse, car il ne faut pas toujours employer l'autorité. Adieu, madame*, j'espère beaucoup de votre vertu, et il faut que vous la rendiez utile à nos desseins.

d7>. — Â MADAME DE BRINON.

JaoTier 1688.

Si nous ne songeons à les instruire, on les

^ « MM. les abbés Des Marets, Tiberge, de Brisaeier et de Fénelon. » (Note desLeUres édijianles,)

* « La plupart n'avoient encore que seize, dix-sept et dix-huit ans. » (Note des Z^^^res édifiantes.)

* Mémoires de Langueî de Gergy, U \, p. 390. ^MémoiTes

58 LETTRES HISItmiftUES ET ÉDIFIANTES.

mettra en tutelle le lendemain de notre mort, et on leur donnera un économe dans le dehors qui les troublera et les ruinera. Je sais qu'il faut de la patience avec ces Dames, et qu'elles ne peuvent être de longtemps bien habiles ; c'est pour cela que je voudrois y travailler au plus tôt. Pour moi , je m'offre , avec tous mes gens , pour les servir avec cette conduite, et je n'aurai nulle peine à être leur intendante, leur femitie d'affaires, et de tout mon cœur leur servante, pourvu que mes soins leur soient utiles pour les mettre en état de s'en passer. Voilà où je tends, voilà le fond de mon cœur, voilà ce qui fait ma vivacité et mon impatience, et voilà ce que je soumets à vos avis.

38<. — A MADAME DE RADOUAY,

OAKI DK SAIVT-LOVIS'.

Mai 1688.

Savez-vous, notre chère dépositaire*, que je n'o-

des Dames de Saint'Cyr, ch. xiu. -^ Avis aux religietises de Saint' Louis, p. 59. — Cette lettre n'a pas de commencement.

^ Lettres édifiantes, 1. 1, 1. 105, p. 472. — Lettres pieuses, p. 1483.

* Nicole Suzanne de Raymond de Radouay, née en 1668, amlB m 1736. fie fut la douzième Dame de Saint-Louis ; elle fit profession des vœux simplet le i juillet 16S6, et des vœai solennels le 13 mars 1694.

8 Sur la charge et les fonctioBS de la dépositaire , voir VaistBiredekimassmdeSaint'<!ffr,^. 136.

A MADAME BE BADOilAY (16§8)« 50

sois me flatter d'une lettre de vous, et que je craignois que vous ne gardassiez en absence la même gravité et le même silence que vous avez pour moi en pnéseitce, et qui ne vient peut-être que de ce que vous êtes rentrée en vous-même avec une meilleare eompagnie'que moi? Quoi qu'il en soit, je suis fort aise et U'ès-honorée de votre souvenir, car je ne suis pas assez déraisonnable pour vous avoir aimée quand vous l'étiez un peu, et pour ne vous plus aimer quand vous devenez l'exemple de la maison par votre piété^ régularité, modestie, douceur, et par ce àlence que je veux croire qui n'est pas seulement pour moi« Voilà, madame, l'idée que j'ai de votts *, jugez , après cela , si je crois que mes avis vous sont nécessaires. Je vous demanderois les vôtres, si je ne m*étois aperçue, en plus d'une oecasion, que vous seriez un sévère directeur, et que vous voudriez que la dévotion soit accompagnée de tout ce qui peut la rendre pénible; ma foiblesse est encore trop grande pour aller jus^ qoe-là; je itt'en tiens à M°** de Montfort , qui a des maximes plus douces \ Adieu, ma très-chère; vous voyez que de loin et de près j'aiitie à railler avec Vous.

* C'est une raillerie. Vofr, page 73, une note sur cette Dame.

l»AK> DB SAIHT-LOUIS^

Jûllet i$M.

Nous avons pensé faire une grande perte', ma très-chère, et j'ai bien fait mon possible pour me résigner à la volonté de Dieu dans cette triste occasion * *, mais je me flattois toujours dans le fond du

* Avis aux religieuses de Saint-LmUs, p. 206.

* Anne-François® Gautier de Fontaines, née en 1658, morte en 1743. Ce fut la septième Dame de Saint-Louis. Elle fit profession des vœux simples le 6 juillet 1686, et des vœux solennels le 11 décembre 1693. Elle fut élue supérieure le 7 janvier 1694 et le 12 août 1703. Elle était maîtresse générale des classes à l*époque de la réforme de Saint-Gyr, et y prit une grande part (Voir les lettres sur V éducation, p. 76, 81, 123, 317, etc.) Cette religieuse avait toute la confiance de M"*^ de Maintenon à cause de la droiture et de Télévation de son esprit , de la simplicité de sa piétjé, de la grâce de ses manières, de son humeur douce et accommodante unie à une grande fermeté. Elje était d'ailleurs d'une telle beauté, que les personnes qui la voyaient pour la première fois ne pouvaient retenir leur admiration. Les Dames de Saint-Gyr racontent à oe sujet que Bf"* de Maintenon lui ayant mis un jour, par forme de jeu, une coiffure do cour : « Je la trouvai si belle, dit-elle, qu'à peine eus-je le temps de la voir ; je lui ôtai bien vite cette coiffure de peur qu'elle ne se vit. »

s « M"^ de Brinon fut dans ce temps-là mialade à rextrémité : les médecins du Roi et les meilleurs remèdes ne lui manquèrent pas ; elle reçut les sacrements, et M. Tabbé Gobelin ne l'abandonna pas jusqu'à ce qu'elle fût hors de danger. Le Roi vint ici lorsqu'elle seportoit un peu mieux, et lui fit l'honneur de la venir voir dans son lit ; ce fut pour faire plaisir à M™« de Maintenon, qui avoit été fort affligée pendant que dura le danger. » {Mé' fnoires des Dames de Saint-Cyr, ch. xvi.)

^ « Cela servit à faire connoître à M*"* de Maintenon que cette Dame n'étoit pas si absolument nécessaire qu'elle le croyolt : tout s'étoit très-bien soutenu pendant sa maladie et pendant le voyage qu'elle fit ensuite aux eaux de Bourbon, d'où elle revint avec des

cœur que Dieu, qui bénit en tout noire maison, ne vouloît pas nous ô ter ce qui lui est le plus nécessaire; nous ne pouvons trop Ten remercier ; mais comme c'est un malheur inévitable et que vous éprouverez quelque jour, vous ne pouvez trop vous appliquer à devenir assez capables pour n'avoir pas besoin du secours humain. Cette petite épreuve ici ne vous sera pas inutile, et je suis ravie de tout ce qui me revient de la régularité de toute la communauté. Vous pouvez beaucoup y contribuer ^ vous êtes ai* mée et estimée de tout le monde ; votre extérieur et toutes vos manières plaisent -, Dieu ne vous a pas donné ces talents pour vous seule dans un lieu où tant de bien doit être communicatif. Travaillez sur ce pied-là, je vous en conjure au nom de Dieu ; faites-vous aimer des moins parfaites pour les attirer à votre exemple, faites-leur aimer leur vocation par la joie qu'elles vous verront; soyez plus soumise que la dernière des postulantes ; n'obéissez point à M'^'^deLoubert ' pour le goût que vous avez pour elle ;

vues moins propres que jamais au dessein qu*ayoit M°*< de Maintenon de faire de véritables religieuses, ce qui fit déterminer sa sortie de cette maison. » (Note des Avis aux religieuaes de Saint- Louis.)

' M"*^ de Lonbert gouvernait la maison de Saint-Louis comme SQpérieure pendant la maladie de M"'^ de Brinon. Cette jeune rellgieuse, qui était oée en 1665, avait été élevée à Ruell et à Noisy, et fat pendant quelque temps le secrétaire de M^"* de Maintenon; elle fut la première Dame de Saint-Louis, et fit profession des T(BQx simples le 2 juillet 1686. Elle devint, après la disgrâce de 11°^ de Brinon, la supérieure de la maison de Saint^Louis ; mais à l'époque de la réforme de cette maison, elle refusa de faire les vceai solennels, et se retira quelque temps après aux Ursulines de Poissy , où elle mourut en 17 08* C'était une femme d'une grande

Si LETTRES HISTORIQUES ET ÉDIFIANTES.

que Totre obéissance soit plus parfaite et qu'elle ne s'attache point à la personne , mais à la sapéricHrité.

Je suis bien aise que yoos lisiez mes écrits, quelque misérables qu'ils soient; je crois que Dieu y donnera sa bénédiction ) car ils sont faits avec une bonne intention pour la maison. Je recevrai arec }oié tout ce qni me viendra de vous, et je donnerai le petit secours dont je suis capable.

Il ne tiendra qu'aux bleues de se bien raccommoder^ avec moi ; je ne leur demande que beaucoup d'attention à s'instruire de leur religion , uû grand respect pour les Dames et un peu plus d'assiduité & l'otlvrage. Ne me faites point d'excuse de la longueur de vod lettres -, jiB ne puis en général entendre trop parler de Saint-Gyr, et je ne puis en particulier entendre trop parler de vous, car je vous estime et je vous aime bien plus que je ne vous le dis et que vous ne pouvez le croire.

40». — A MADAME DE SAINf-AtTBÎfr.

Comme je ne trouve presque plus de temps pOiif vous entretenir, il faut que je vous écrive pour vous faire savoir ëombieh je suis contente de vous; je remercie Dieu, ma chère fille, de ce qu'il fait en

doneeiir^ d'une plus grande mode&tié, aimée de test Mnt^vri et dent la piété étidt si solide^ ri éelaiirée, que ses iiièitf s se laisfOS^ni diriger par eUe atant môme que W^ de Maintenon ne Teâl Ittgée digne du gouvernement de ta maison. 1 lettres édifiantes ^t 1^1. 9J.

A MADAMB DB BUTBRY (166S). 6S

vcms, VOUS avancez, vous ôtes rentrée en vous-oième, vcms paroissez tout occupée de votre sanctification et du bien de la maison, vous ferez de grands biens. •. — le fus hier interrompue, et je reprends on moment pour vous conjurer, ma chère fille, de continuer votre saint et généreux dessein -, prèchei par votre exemple, il sera plus fort que tous vos dis* cours ; dites dans les occasions tout ce que Ueu vous inspirera, rien n'est si persuasif que de faire soi* méîne ce qu'on enseigne aux autres. J'ai beau pré* cher chez vous la dépendance des supérieurs, on m'y croit intéressée, et qu'enfin je n'en connois pas le poids; mais pour vous qui obéirez en prêchant l'obéissance, vous aurez plus de force que moi ; soyez donc la plus soumise à votre supérieure, quelle qu'elle soit, vous me donnerez une grande consolation, et vous ferez, si vous voulez, plus de bien que vous ne le pouvez comprendre.

4i •. — A MADAME DE BUTERY».

Je ne veux point vous parler de peur que cela soit remarqué, et je veux vous avertir de tout ce que je vois et de tout ce qui me revient dans l'espérance que votre vertu vous le fera bien recevoir, et que vous y apporterez les remèdes que Dieu demande de vous.

' Uttreê et avii, p. 4)3. (Voir pour oe manuserft la préface.)

' Marie-IsabeUe deButery, Dame de Saint-Louis, était chargée

4e l'infinaerie (Voir les tsHrw tur VééiuatUm), p. to et 104 ).

Vous savez combien j'approuve que l'on soit occupée et affectionnée à sa charge ^ mais il est vrai que vous Fêtes un peu trop, et que vous n*ètes pas aussi assidue aux observances que vous le pourriez^ je sais que vous ne devez pas quitter quand vous avez des malades à l'extrémité, cependant vous paroissez ne pas faire de règles assez exactes là*dessus.

Soyez en garde contre la dissipation de l'action, et puisque vous êtes nécessitée à agir, prenez de la force avec Dieu pour satisfaire à toutes vos obligations.

Vous paroissez ne compter que votre charge sans aucun égard pour le bien général de la maison ^ vous voulez choisir vos converses, vous ne songez qu'à tirer tout à vous sans penser au reste, et vous vous donnez beaucoup de peine là-dessus, que M"*® de Brinon ignore, et que les autres n'osent vous dire.

Vous avez des talents, vous avez de la vertu, ajoutez-y d'être régulière 5 songez à vous et à l'exemple que vous devez aux autres ; vous savez l'amitié que j'ai pour vous, et que je ne suis prévenue qu'Ai votre faveur ; mais je connois trop le bien que vous êtes capable de faire pour ne pas vous le représenter avec la liberté que me donnent mon âge, mon expérience, le zèle que j'ai pour Saint-Cyr et l'amitié que je crois que vous avez pour moi.

Si les Dames de Saint-Louis veulent suivre les

< Avis auz religieuses de Saini'laws, p. 60. Le titre porte ;

intentions de leur fondateur, il faut qu'elles se regardent comme chargées uniquement du soin des jeunes demoiselles qui font partie de la communauté, qui chantent l'office avec elles, qui n'ont rien de particulier et qui en tout doivent être traitées comme les enfants de la maison : même instruction, mêmes règles, même nourriture, mêmes maximes, même esprit, sans nulle différence que celle qu'il y a entre des personnes toutes formées et celles qu'elles doivent former, et entre des personnes qui doivent donner l'exemple et les autres en profiter. Je sais que les Dames ont fait des vœux, et que par là elles sont obligées à une plus grande perfection que les demoiselles; mais c'est aussi le seul point qui les distingue et le seul moyen qu'il y avoit pour les at« tacher à l'éducation des demoiselles.

C'est leur unique affaire qui s'étend bien loin si elles en connoissent toutes les obligations. Ce n'est pas assez d'un ordre extérieur et de l'accomplissement de la règle de la journée*, il faut attaquer les mauvaises inclinations et les vices s'il y en a, en faire de solides chrétiennes, leur donner des principes sur tout, afin qu'elles puissent y revenir quand elles seront assez malheureuses pour s'en écarter pendant quelque temps de leur vie.

Il faut donner à toutes même instruction sur la religion et sur les mœurs ; il faut un soin égal de

« Extrait de quelques autres avis donnés dans le temps de M«*de Brinon, dont on n'a retranché que les articles que M*°<^ de Maintenon a changés elle-même, et Toriginal est dans la cassette de I9 si^érieare en entier, »

M LETTHEfi NlfiTOftiaUl» ET êmFUNTBS.

de leur santé ^ mais je crois qu'il ne seroit pas mal à propes d^avoir une rttention partieuUère i au^rir et à fermer Tesprii de celles dont la qualité est plup illustre, quoique leur misère les réduise à Saiat^r ^ leur aaissaoce les rend capables de marii^es, A'A^ bayes ou autres places considérables auprès des grands, et, dans l'incertitude des desseins de Dieu sur elle«, il e|ît bon de les préparer au bien qu'eUes peuvent faire par leur exemple et par leur instmor tion ' ^ mais il faut que ces distinctions se bsaeat d'une manière imperceptible pour i#s autres.

A l'égard des affaires temporelles, les Dames doîr vent evoir une grande application pour qu'il n'y ml point de désordre dans leurs dépenses, et considérer que le mérite de leurs épargnes est bien différent de celui des autres maisons qui ont besoin de méaar ger pour se soutenir, qui veulent quelquefois s'agrandir, et que pour les Dames de Saint'Lduis elles n'ont rien A craindre ni à désirer ; le Roi, par sa magnifircenee, leur a donné de grapds biens, et pa« sa sage prévoyance, les a garanties de tout préteiite d'ava*rice, puisqu'elles ne peuvent ni bâtir ni acquérir ^ ainsi toute leur épargne les ipettra en état de faire plus d'aumtoes, et c'est U le motif qu'elles doiv^t avoir dans le gouvernement du temporel.

L'institution de Saint-Louis est une manière de collège : il faut que tout ait rapport i l'instruction et à l'éducation, et que la maison se conforme à ce

> M"M de VaintenoR a fait cette apostiHe de sa main : « Après avoir ftdt f éfleilea sur cet arUele, Je crois qu'il y auroit pins d'iaconvénient qae d'utilité à le pratiquer. » (Kote éa naàaMlC.)

qui est le plus utile à ravancement des demoiselles. Il a été nécessaire d'assujettir la commuiiauté à une r^e et à un olBce, puisque la clôture étant établie, les filles ne pourroient aller chercher dans les églises cette consolation et cette nourriture pour leur piété ; mais il lie faut pas qu'elles augmentent là-dessus ce qui est établi, et qu'il y ait jamais plus de temps au chœur ni plus de chant, se tenant toujours au principe que tout é(Àt être par rapport aux demoiselles qui ne peuvent être plus longtemps à Téglise, et qui doivent partager leur journée entre la prière, Tinstruction, le travail et le relâchement qui leur est nécessaire.

n faut se garder du prétexte spécieux de vouloir plus de perfection, plus d'oraison et plus de dévotion, puisque la leur consiste en V^ccomplissement de leurs vœux et à suivre l'intention et les conditions de leur fondation.

U y a des maisons destinées à la contemplation, au chant des louanges de Dieu, a l'adoration perpétuelle du Saint-Sacrement, et à plusieurs autres manières de servir Dieu qui sont excellentes*, mais Saint-Louis est fait uniquement pour former les jeunes demoiselles et celles qui sont nécessaires pour les instruire. Il faut bien comprendre cette obligation avant de s'y engager^ mais quand on a fait les vœux, il faut être bien convaincue que tout ce qui détourne de celui d'employer toute sa vie à instruire, enseigner et élever les demoiselles ne sertit que tentation. U faut donc que les Dames se rendent parfaites po«r p^ectionner les autres, et

qu*eUes y travaillent autant par leur exemple que par leurs paroles.

Le commerce des présents étant interdit aux Dames de Saint-Cyr, puisqu'elles n'en peuvent recevoir , il faut que leurs ouvrages soient utiles à la maison en général ou en particulier : le nombre des enfants qui y sont, la lingerie et la sacristie fourniront assez d'occupation.

Surtout, mes chères enfants, évitez la trop grande liberté , ne courez point par la maison, n'allez qu'où vous avez affaire, ne faites jamais de visites qu'avec permission , et prenez les relâchements dont vous avez besoin dans la communauté, et toutes ensemble. Vous êtes perdues si le dégoût de la communauté vous prend et s'il vous faut des commerces particuliers les unes avec les autres.

J'ai oublié de dire sur les ouvrages particuliers que les Dames de Saint-Gyr n'en sauroient faire particulièrement, puisqu'elles n'ont point de quoi acheter ce qu'il faut pour travailler^ néanmoins les maitresses des classes pourroient apprendre à broder, car on pourra dans la suite vouloir faire des ornements; enfin, tout doit être en communauté, et tout travail doit être utile à la maison.

Les supérieures ne pourroient s'opposer trop fort au commerce des Dames avec les demoiselles ; elles ont en santé leurs maîtresses et dans leurs maladies les infirmières...

J'ai passé trop légèrement la nécessité de séparer les Dames d'avec les demoiselles; il faut être implacable là-dessus, et cela se pratique dans tous les

lieux où il y a beaucoup d'enfants. Les écoliers ne connoissent que leurs maîtres^ les pensionnaires des Ursulines n'ont aucun commerce qu'avec celles qui sont chargées des classes -, on ne sauroit trop renfermer les demoiselles dans la leur ^ et si on veut en être craintes, respectées et estimées comme il faatFètre pour leur inspirer le bien, il faut rarement se montrer à elles.

On ne peut assez louer Dieu de Féloignement que l'on a dans votre communauté pour les parloirs ; c'est la sûreté de votre vocation, c'est l'intention des fondateurs, c'est votre bonheur pour le temps présent et pour l'avenir, et les anciennes ne peuvent trop soutenir cette sainte pratique.

On a une conduitesurles ecclésiastiques, qui est encore une grandebénédiction. Je prie Dieu de tout mou cœur qu'elle ne change jamais-, que , sous quelque prétexte que ce soit, on ne les voie point qu'à l'autel et au confessionnal; que l'on n'en parle point -, qu'il ne soit question ni des confessions, ni des confesseurs^ que l'on n'ait point de préférence pour les uns ni pour les autres, et que l'on aille simplement a celui que l'on veut, sans dire les raisons de son choix. Il faut que les sacristines soient exactes à ne parler aux prêtres que pour les choses nécessaires, et que ce soit avec une modestie qui les édifie.

Je vous conjure, mes chères filles, de garder une grande simplicité dans le choix de vos livres, de prendre ceux que votre supérieure vous donnera, sans vous mettre en peine de qui ils sont. Attachezvous aux choses que vous y trouverez, et point aux

70 LCTTBBft HI6TMIQUR6 ET ÉMFIANTS».

ternies \ lisez pour profiter : n'oyez point d^autras ¥aea s, elles sont toutes vaines et dangereuses, et nous sommes trop heureuses d'ètra obligées, par notre se%e et par notre ignorance, à être simples et soumises, puisque c'est la voie la plus facile et la plus sûre.

Ne soyez point curieuses de savoir ce qui n'est point utile à votre salut et à Téducation des demain selles : ce sont les deux seules choses dont vous êtes chargées. Partagez votre vie entre les prières, Vifi'' strucUon de vos filles, Fexercice de vos çhargen, et le divertissement honnête et réglé qui vous est né^ cessaire ^ attaehez«<vous i une exacte obéissance en** vers vos supérieurs, et en cela ne croyez rien de petit ^ c*est ce qui soutiendra votre maison.

Rien n'est si dangereux dans les communautés que ces esprits qui en méprisent les règles, les cou-^ tûmes et les maximes, qui y trouvent de la petitesse et qui prétendent que Dieu ne peut compter ce qui n'est pas grand $ c'est le discours de Timpie, et vous ne pouvez trop tôt vous défaire de c^ sortes de caractères d'esprit. Mous n'avons rien de grand à donner à Dieu *, tout est également petit devant lui \ il n'y a que notre amour et la pureté d'inteurtion qui y donnant le prijip, et l'assujettissement i votre règle lui plaira, oomme si vous souffriez le martyre.

Concevez bien vos obligations devant IHeu, et pe croyez pas en être quittes pour être de médiocres re^ Itgieuses. Il vous faut un zèle ardent à suivre les mlentions de votr# fpoditeur, et que vous ¥0us

AV» Am ^AllËft Dft 0Afirf-LO»» (f6M). 71

n^dîeî eoiâtfie plos êhargi^ quer lui d^ kl Suite dti gnitid établisseûiefit qo'il a voulu Mfé et des grftndâ biens qu'il voas a dontiés^ Les vues ehré* tiennes et désintéressées qu'il û Touki tous inspirer, et si j'ose parler de moi , tous mes soins et toute mon apjdieâtion , tout cela , dis-je, sera inutile, si TOUS ne travaillez sans relâche à établir une vertu solide dans votre maison.

n n'y a point de communauté qui Ait tfiist de sur* veillants que la vôtre-, vous devez l'exemple à deux cent cinquante demoiselles qui ont toujours les yeux sur vous, et dont la plus jeune se mêle de jttger de tout ce que vous faites.

Examinez bien la vocation des demoiselles que vous voudrec recevoir Dames de SAint^-Louis : il leur faut àe la sunté, de l'esprit et quelques talents, s'il est possible-, mais la vertu et, la véritable vocation sont préférables à tout, car avec une Vertu solide et droite tout se rectifie.

Soyez de tnéme pour vas sœurs converses, et vm» verref qu'une fille pieuse et d'une piété droite vous rendra plus de services îiVec une force mé^ diocre, qu'une fille forte ne vous en rendra si elle n'a pas la vue de Dieu, et la raison en est, que celle qui sert Dieu en vous servant fait tout (^ qui lui est possible, et l'autre le moins qu'elle peut.

Souvénez-'VOus de ce que je vous ai dit mille fùh sur les retèchements dont vous avez besoin *, ne tes prenez jamais devant vos demoiselles, à moins qu'ils ne soient très^modérés, et qu'elles vous voient tou* jours en état d'attirer leur estime et leur respect.

Ne VOUS séparez jamais, quoi qu'il pût vous arriver dans la suite, et s'il y en a de plus sages les unes que les autres, qu'elles ne s'éloignent point de leurs sœurs, qu'elles les attirent a la vertu par leur dou* ceur et par leur amitié.

Gardez un milieu entre l'indifférence de votre cBarge ou le trop d'attachement*, il faut la bien faire et s'y affectionner, mais tâcher de donner toujours quelques heures à la communauté et à l'union générale.

Quand vous entrerez dans vos affaires temporelles, il faut vous faire donner un état de vos revenus, les prendre toujours au-dessous de ce qu'on vous dira, les non-valeurs, les réparations, les aumônes dans vos terres, les gages de vos gens d'affaires, et ensuite faire votre projet de dépense par ayance, car autrement vous vous trouveriez toujours en arrière.

Votre ménage doit être un grand ordre, une application à ne rien laisser perdre et à conserver ce que l'on a, le retranchement de toutes sortes de délicatesses, et une vue d'épargner pour faire plus d'aumônes, c'est-à-dire pour établir plus de filles, soit en les mariant, soit en les mettant dans des couvents, car ce sont là les aumônes dont votre fondateur vous charge. Il faut préférablement aux aumônes donner aux demoiselles tout ce qui leur est véritablement nécessaire, c'est-à-dire un grand soin d'elles dans leurs maladies, et qu'elles soient bien nourries et bien vêtues dans leur santé. Souffrez que je vous dise encore que l'assiduité à

A MADAME DE MONFORT (l639). 73

la communauté est ce qui vous sera le plus utile : quand de bonne foi vous partagerez votre journée entre les observances, les fonctions de votre charge et quelques heures à la communauté, vous n'en aurez guère de reste.

Ce 1" janvier 1639.

Je'vous trouvai hier bien triste, ma chère fille, et je n'osai vous parler de peur qu'il n'y eût trop d'affectation^ je vous écris parce que je sais que vous pourrez recevoir mes lettres et y répondre sans qu'on les voie. Consolez-vous avec Dieu, ma chère enfant; il n'est pas si loin que vous le croyez -, vivez

* Lettres édifiantes, 1. 1, 1. 120. — Lettres pieiaes, p. 1367.

* Geneviève de Monfort. Cette jeune religieuse était une noaveiie convertie que M. Pellisson avait donnée toute jeune à M"^ de Maintenon ; elle avait été à Rueil et à Noisy ; elle fut la douzième Dame de Saint-Louis, et fit profession des vœux simples, le 11 janvier i687. Mais les premières professions avaient ^lé faites un peu légèrement, et rien ne le prouva mieux que la conduite de W^ de Monfort qui avait conservé beaucoup de préventions de sa première croyance et répugnait aux pratiques les plus ordinaires du catholicisme, surtout à la confession. Elle était d^ailleurs pleine d'agrément et d'esprit, mais hautaine, railleuse, triste et chagrine. M'»« de Maintenon entreprit de la ramener à nnefoi plus ardente, à une vie plus religieuse, et elle lui écrivit à ce sujet un très-grand nombre de lettres, d'instructions, d'ex* bortationSy avec une patience, une persévérance, une charité extrêmes; tout cela n'eut point de succès. A l'époque des vœux, solennels , M™® de Monfort demanda à quitter la maison. Elle 8e retira aux Fiiles-de-Sainte-Marie de Melun, où la maison de Salnt-Ixïiiis lui paya une dot, et y lit profession.

74 LETTRES HISTOftIQUES ET ÉDIFIANTES.

sans penser qu'au jour où vous êtes; ne vous faites point de peine du long ennui que vous avez à souffrir : il ne durera pas; priez un moment le matin pour demander à Dieu qu'il ne vous abandonne pas ; excitez-vous doucement à des actes de foi, et, du reste, réjouissez-vous avec vos sœurs, occupez-vous le plus que vous pourrez, ne faites point tant de réflexions sur vous-même , regardez-vous comme un malade qui attend sa guérison sans se tourmenter, et qui prend les remèdes qu'on lui ordonne. Voyez pourtant à quel prêtre vous voulez parler et vous confier, car je ne suis pas capable toute seule de vous traiter *, je ne vous en parlerai pas moins pour cela; mais j'aurois besoin moi-même de conseils pour vos communions. Ne soupçonnez point les confesseurs : à qui parleroient*ils s'ils étoient sans conscience? et que craignez-vouâ , puisque vous avez bien voulu m'ouvrir votre cœur ? Pourquoi Voulez-vous douter de votre foi ? eh ! si vous n'en aviez point, seriez-vous affligée comme vous l'êtes ? Espérez, ma chère fille, tout ir«i bien, et ce qui est passé renouvellera votre amour pour Dieu ; quand vous considérerez sa patience, vous éprouverez que

Il s'apaise, il pardonne ; Du cœur ingrat qui l'abandonne U attend le retour < ;

VOUS reviendrez à lui et à la joie d^une bonnes conscience, qui est la seule qu'on puisse goûter sur la terre. Croyez-moi, ma chère fille, Je suis une des

> Esther, àcUlU, dcèneix.

plus heureuses personnes du monde , et je vous proteste que je n'ai de bonheur que dans Fespérance de jouir de Dieu. Profitez de mon expérience, et ne songez qu'a être une bonne religieuse \ ne Vous découragez point, et surtout ne communiques point vos ennuis. En attendant que Dieu vous con* sole lui-môme, consolez-vous avec moi. Bonjour^ écrivez-moi si vous en avez envie, et ne m'écrivez point par civilité, car ce n'est pas ce que je veux de vous, mais seulement votre amitié et une con-r fiance dont vous puissiez profiter.

Mars 1C89.

Je ne vous verrai pas aujourd'hui, ma très-chère, et je crains bien même de ne pouvoir aller demain à Saint-Cyr, quelque envie que j'en eusse ^ mais quoique dans une condition fort heureuse, je ne fais pas toujours ma volonté , et il n'importe pourvu que l'on fasse toujours celle de Dieu. 11 veut donc vous ôter la consolation que vous trouvez en moi et à moi le plaisir que je prends à vous consoler-, il faut vouloir tout ce qu'il veut, et que vous demeuriez ces deux jours abandonnée à vous-même -, mais ne perdez pas le fruit de cette peine en souffrant sans rapport à lui, et comme il est assez bon pour nous récompenser de nos peines involontaires, soyez assez habile pour les mettre à profit en lui ofi*rant votre

^ Lettres pieuses tV* iZl\.

tristesse en satisfaction de vos péchés, et en voulant vous conformer à sa sainte volonté -, tout cela se peut facilement par de petits retours vers lui. Occupezvous de votre charge * , quoiqu'elle ne soit pas divertissante -, elle ne vous laissera pas de vous détourner de cette tristesse qui vous tourmente-, demandez à aller au jardin prendre un peu Tair, si cela peut vous divertir-, traitez-vous comme vous traiteriez une autre; tout cela est bon, si vous le faites avec une véritable envie de sortir de l'état où vous êtes pour mieux servir Dieu quand il vous aura rendu la santé. N'avez -vous nulle confiance en M™* de Loubert ^? Vous ne sauriez croire combien . elle a d'esprit et de vertu -, elle a conduit des gens qui s'en sont bien trouvés ; vous l'auriez quand je ne puis aller à Saint-Cyr. Ne vous en contraignez pourtant point : c'est une simple proposition que je vous fais pour chercher tout ce qui peut vous soulager et vous mener à Dieu. Ecrivez-moi tant et si peu que vous voudrez, et croyez que vous serez un jour ma plus chère fille.

Avril 1689.

Je vous assure, madame, que vous ne m'impor-

* Elle élait à l'apoUiicairerie.

* Cette jeune religieuse était, depuis le mois de décembre 1 G88, supérieure de la maison de Saint-Louis (Voir dans VHistoirede la maison de Saint-Cyr, ch. vi, les causes de la disgrâce de M"»" de Brinon qui se retira à Tabbaye de Maubuisson).

' Lettres pieuses y "p, 1387,

A MADAMK DE MONFOm* (l689). T7

tunez point, et que je suis ravie de contribuer à votre soulagement-, ne vous contraignez donc jamais là-dessus ; mais voyez combien on seroit heureux si on mettoit son plaisir et sa confiance en Dieu : on n'éprouveroit point cet abandon de tout secours dont vous vous plaignez présentement. C'est une réflexion que je fais toutes les fois que je change de lieu ; on laisse toujours quelque chose ou quelqu'un à quoi on a regret, mais on trouve Dieu également partout. Nous avons tous besoin d'être aidés, car outre que nous sommes faibles. Dieu agrée et bénit la soumission qu'il y a de se laisser conduire. Parlez a M. de Fénelon. Je mande à madame la supérieure de le faire venir si vous le lui demandez ; vous aurez plus de loisir de l'entretenir que lorsqu'il sera à Saint-Cyr pour tout le monde \ Mais, ma très-chère, ne prenez pas ce secours avec dégoût, avec dédain, avec hauteur, avec orgueil, car avec une telle disposition tout vous deviendra inutile. Cherchez Dieu et ce qui peut vous mener à lui; n'ayez point d'autres vues; respectez le caractère des ministres de Jésus-Christ -, n'ayez point d'attention à la personne : elle ne doit point être comptée ni en bien ni en mal. Ne croyez pas que je vous abandonne quand vous aurez pris un directeur, j'aurai toujours les mêmes soins de vous, et encore plus, car je serai plus hardie, pouvant dans les occasions

* Fénelon était Tun des confesseurs extraordinaires de la maison de Saint-Louis. U venait en outre y préeher souvent. Nous avons dit ailieurs que M™<> de Maintenon hésita à le prendre pour directeur, et pour quelles raisons elle choisit Tabbé Godet des Marets.

de conséquence demander son avis. Vous avez fort bien fait de pleurer devant Dieu, et de lui conter vos peines, mais la même foi qui vous fait adresser à lui doit vous soumettre à sa volonté, car notre religion seroit bien douce et bien aisée à professer s'il n'y avoit qu'à vouloir ce que Dieu veut quand il ne veut que ce que nous voulons. Jugez de mon amitié par la liberté que je prends de vous prêcher, car je reconnois bien véritablement que ce n'est pas à moi à faire ce personnage-là ^ mais il est vrai qu'il n'y en a point dont je fusse capable pour vous soulager et pour vous aider dans le dessein que vous avez de vous convertir véritablement. Adieu, ma chère enfant.

DAMB DE SAINT*L0U1S\

Ce mercradi au soir, 1689.

Je vois avec beaucoup de peine celle que vous avez et je voudrois bien que votre santé fût assez bonne pour vous donner une charge qui vous occu-

1 Lettres édifiantes, t. I, 1. 102.

* Louise-Gabrielle Duché de Vancy. C'était la sœur du poète Duché qui fit Jonatkas, et plusieurs autres tragédies pour la maison de Saint-Cyr. Elle fut ia seizième Dame de Saint-Louis, et fit profession des vœux simples, le 11 mars 1689 : « C'étoit, disent les Dames de Sainl-Cyr, une fille qui avoit de Tesprit et de la piété, mais qui devint si infirme qu'elle ne put presque faire autre chose que de nous édifier, par la patience dont elle supporta ses maux. » Elle quitta la maison de Saint-Louis en 1693, et se retira d'abord aux Ursulines de Saint-Germain, ensuite au souvent de Notre-Dame-de-Bon-Secours de ia rue de Charonne, où elle mourut«

pat et qui vous tireroit d'avec vous-même qui est une epmpagnie dangereuse pour vous. Dieu confond notre esprit et vous fait voir ce que nous sommes quand nous croyons être quelque chose. Qui auroit cru que vous auriez été inutile à notre maison? Je ne vous le dis pas pour vous insulter, vous le croyez bien ^ mais pour vous conjurer de renoncer à ce malheureux esprit, de le réduire à la simplicité, de le soumettre à Tobéissance, de ne vous en plus parer et de devenir petit^ sans affectation. Pourquoi ètes-vous étonnée du changement qui arrive en vous ? ne sommes-nous pas Tinconstaupe même ? et n'est-il pas de la conduite de Dieu de nous abaisser ainsi afin que nous ne tombions pas dans le découragement? Ne faites point tous ces retours sur vou9r même, allez simplement à Dieu ^ n*ayez point de conversation de suite ; ne songez point à instruire ; évitez les disputes et les discussions ; oubliez votre esprit, Dieu ne le bénira qi^e quand il sera employé par soa ordre, et sa volonté est que vous en fassiez peu d'usage présentement. Je le prie de tout ^lon eœur de vous anéantir à vos propres yeux afin que yous deveniez propre à son service.

Avril 1689.

Je vous vis hier sortir du chœur avec un visage si chagrin et si abattu que je vous aurois été chercher

* Lettres édifiantes, t. II, 1, 3. — lettres pieuses ^^. 1374.

80 LETTKES HISTOHIQLES ET ÉUII-IAXTES.

si je n'avois destiné ma journée dès le malin toute à ma retraite. Vous êtes troublée, mon cher enfant ; vous voulez vous donner à Dieu, vous n'en avez pas le courage, et il vous fait la grâce de ne pouvoir de* meurer tranquille dans cet état \ ravissez donc le ciel par un peu de violence-, ne demeurez pas, tandis que ceux qui ont moins reçu que vous se convertissent entièrement; choisissez un guide, et marchez avec lui; vous broncherez, mais vous ne tomberez pas tout à fait ; vous l'aurez d'un côté et moi de l'autre, car je ne prétends pas vous abandonner jamais, je prendrai toujours un vif intérêt à vous. Qu'est-ce qui vous retient? vos péchés? et pourquoi est-ce que Jésus-Christ est venu? Vous êtes honteuse de dire toujours les mêmes choses ? et c'est cette honte-là qui fera une partie de votre pénitence. Je suis plus en peine de votre gloire que de vos péchés-, c'est ce qui nous éloigne le plus de Dieu et c'est contre ce mal-là que vous avez besoin de remèdes. Je suis dans le même état, mais je meurs d'envie de guérir -, il faut y travailler ensemble, ma très-chère. Écrivez-moi si cela vous est de quelque consolation-, il me semble que ce que je connois de vos peines ne devroit point vous mettre dans l'état où je vous vois. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Je ne suis pas plus convaincue de l'insufiisance et

» Lettres édifiantes , 1. 1, K 1 1 4» — l^etlxes pieuses y p, 1 ^86.

de rinutilité de la raison que je le suis de la nécessité de l'humilité. Mais en vérité, madame, ce n'est pas à moi à en faire des leçons, et j'en recevrois de vous plus volontiers. Ce ne sont pas les lumières qui vous manquent, vous en avez sur tout^ mais votre esprit fait trop de chemin, et je crois qu'il faudrait y renoncer et vous tenir en paix dans l'état où il plaît à Dieu de vous mettre; il n'y en a pas de plus propre à vous sanctifier. Vous avez des talents, il les rend inutiles, et vous met dans un lit pour pra^ tiquer la patience, l'humilité, la douceur, et non pas pour instruire et pour servir la communauté, comme il paroissoit que vous auriez pu faire'; c'est ainsi qu'il confond nos projets et que nous ne serons jamais en sûreté que par cet abandon à sa volonté. Mais aussi, ma chère fille, combien lui seriez-vous agréable, si vous étiez en paix dans ce lit, toute résignée à ce qu'il lui plaira faire de vous, soumise aux remèdes sans y mettre votre confiance, indifférente à la nourriture, bien persuadée qu'il y mettra sa bénédiction, docile pour ce qu'on exige de vous, facile à servir, comptant que vous ne méritez pas de l'être, et par là dans un continuel exercice des vertus les plus solides, parce qu'elles sont moins éclatantes! Dieu veuille vous inspirer ces pratiques et vous consoler quand vous y aurez manqué. La maladie atfoiblit l'esprit, et il ne faut pas vous affliger de vos fautes. M. l'abbé de Fénelon vous disoit l'autre jour : « qu'il ne faut pas s'arrêter à ses chutes, mais nous relever et reprendre notre course. » Cette figure nous fait comprendre bien nettement le temps qu'on perd à

considérer sa chute et qu'il vaut mieux avancer. Je vous verrai le plus tôt que je pourrai et je ni' estimerai trop heureuse de vous être utile.

Heroredi au soir, 1680.

Je garderai vos questions pour les faire à M. de Fénelon dès que je saurai qu'il aura le loisir de vous répondre 5 il écrit présentement quelque chose pour moi, et par conséquent pour vous^ \ mais en attendant je ne puis m'empêcher de vous dire qu'il y a bien des choses dans la lettre que j'ai donnée à M"* la chanoinesse qui répondra à ce que vous me demandez. Cet abandon à la volonté de Dieu, cette parfaite indifférence à toutes sortes d^ emplois, pourvu qu'ils soient dans son ordre et dans notre état , cette sûreté qu'en quittant pour lui ce qui paroît le plus nous approcher de lui, il sort avec nous et nous accompagne dans toutes nos actions-, il me semble, dis-je, que cette confiance doit mettre en grand repos les personnes qui vivent dans une grande communauté et qui veulent remplir leur devoir sans se distinguer des autres.

Elles les rempliront bien parfaitement, si, après avoir offert le matin, toute la journée, et se remet-

t Lettres édifiantes, t. I, 1. 128.

' Fénelon a beaucoup écrit pour Sainl-Cyr, mais presque toutes ses lettres et instructions ont été perdues ; à l'époque dû quiétisme, révéque de Chartres les fit entièrement proscrire de la maUoD (Voir VButoin de la maison de Saint-Cyr, ch. x).

tant de temps en temps dans la présence de Dieu, elles portent partout cette paix et cette indifférence.

Elles iront avec le même goût visiter les bleues ou conduire un ouvrier-, il leur sera égal d^entrelenir le médecin ou de composer une médecine ; et cette indifférence d'un emploi à un autre ne les empêchera point de faire de leur mieux ce qu'elles fe^ ront, remettant toujours le succès entre les mains de Dieu.

Quant aux pensées, il me semble qu'il y a une règle assurée pour connoître si elles viennent de Dieu, et c'est de voir si elles nous conduisent à nos devoirs, car si elles nous en dégoûtent, si elles nous persuadent que les autres choses sont meilleures, il est sûr que ces pensées ne viennent pas de Dieu.

La bonne foi, la sincère résolution d'être à Dieu nous aideront souvent à décider dans de pareilles occasions. Lisez les lettres de M. de Fénelon, Je vous prie', elles sont d'une? pratique continuelle, on les retrouve mille fois le jour. M™* la chanoinesse * les a toutes -, il faut qu'elle vous montre à les écrire par articles^ elles en seront plus intelligibles et plus utiles, et je n'ai rien trouvé de plus solide : elles inspirent une dévotion libre, douce, paisible, droite, et il est impossible que ce ne soit la véritable. Je bénis Dieu de l'uniformité des sentiments qui se trouvent dans tous les gens que vous estimez et que vous consultei:-, j'en espère un grand fruit pour votre maison*

^ Elle était en correspondance ordinaire avec Fénelon (voir ÏBUtoIre de la maimm royale de Samt^Cfr, cb. x)«

84 LETTRES HISTORIQUES ET ÉmPIANTES.

Ce li mai ieS9.

Demandez le Saint-Esprit avec tous ses dons, et surtout demandez la paix et la douceur' 5 concevez bien que votre sanctification est ce qu'il y a de plus pressé. Vous devez former les sœurs converses à l'épargne et au service, mais il ne faut pas qu'il vous en coule d'être rude 5 allez avec douceur, vous n'en irez pas plus lentement, et Dieu bénira vos desseins. Il faut que vous pratiquiez la pauvreté dans votre charge, mais sans que votre paix en soit troublée, car vous ne ferez jamais bien si vous vous livrez au trouble et au désir impatient de vouloir tout établir en peu de temps. Il faut, dans le chemin de la perfection, aller doucement et patienter sur nos fautes 5 à plus forte raison sur l'arrangement du temporel. Il faut tendre aussi à la perfection, mais patienter sur mille inconvénients qui se rçctident peu à peu et bien plus sûrement quand vous n'irez pas si Vite. Surtout aimez la dépendance, renoncez à votre propre volonté-, défiez-vous d'elle dans ce qui vous paroît le meilleur, et croyez que tout ce que vous ferez par obéissance sera plus avantageux pour vous et même pour la maison que ce que vous ferez par vous-même. Proposez pourtant ce que vous croyez bon, et tenez-vous en paix, quoi qu'on fasse. Ré-

* Ultres édifiantes, t. I, l. m .-^ Uttres pieuses , p. 145.

' CeUe religieuse , qui se tourmentait beaucoup pour les dépenses et le service temporel de la maison , avait des manières brusques et vulgaires qiii contrastaient avec l'exquise politesse que M""^^ de Maintcnon avait mise dans la maison de Saint-Louis.

jouissez-vous, ne vous laissez point surmonter aux affaires-, n'agissez pas en savante, mais en bonne religieuse. Bonsoir, ma chère fille.

ol ». — A MADAME DE MONFORT.

Juin 1689.

Souvenez-vous de saint François de Sales, quand il dit que les tentations ne sont pas à craindre, tant qu'elles nous déplaisent-, vous voyez que les vôtres sont de ce nombre. Prenez courage, ma chère fille, Dieu vous punit et vous éprouve; mais il ne veut point vous perdre, et vous le voyez visiblement par la conduite qu'il tient sur vous. Pourquoi vous abandonnez-vous à la crainte, et quels péchés Dieu n'a-t-il pas pardonnes ? Il n'a excepté que le désespoir ; n'allez donc point jusque-là et ne vous laissez point accabler par la tristesse. Vous trouvez trop d'affaires quand vous voulez travailler à votre salut : nous sommes tous de même 5 mais vous ne vous en rebuterez jamais si vous voulez être bien persuadée que vous n'aurez jamais fait assez et que jusqu'à la mort il faut travailler. Je vous l'ai dit plusieurs fois, et l'expérience me l'a appris-, vous trouverez le repos qucind vous ne le chercherez plus : il est comme le sommeil qui s'éloigne de nous, à proportion que nous le cherchons et • nous inquiétons pour le trouver.

* Ltttr es édifiantes, i, 1,1. 135. — Lettres pieuses ^p, ïasC.

^e ijaillet 1689.

Je n'ai point voulu vous prévenir, madame, sur le mariage de M"* de Chanteloup ^, croyant bien que vous la trouveriez heureuse d'épouser un gentilhomme qui a du bien, (ils d'un homme aimé et estinié de tous ceux qui le connoissent, et Tun et l'autre faisant par leur mérite une très^bonne figure, et cela au milieu de tous ses parents et dans le pays de M"^ de Chanteloup. Si elle avoit usé dix ans de sa vie à mon service, je ne pourrois rien faire de plus avantageux pour elle; instruisez-la bien pour se rendre heureuse par son humeur, car, du reste, elle est sage, modeste, pieuse et très-bonne fille; si elle, pouvoit gagner sur elle un peu plus de douceur et moins de pente à la dépense, elle se feroit beaucoup aimer dans sa famille. Je suis très-persuadée de l'amitié qu'elle a pour moi, et qu'elle y sacrifieroit de bon cœur, si je le voulois souffrir, rétablisse-

* Lettrée à M^ de Èrmon, ^. 459. — lettres utûti tt agréa" ble$f p. 965 (Voir peur ce manueerit la préface).

> M™' de Brinon » quoique disgraciée et retirée à l'abbaye de Maubuisson, ne cessa point d'être en correspondance avec M<°' de Maintenon.

* M"* de Chanteloup étaituneniècedeM'*"' de Bnûon i que M*"* ée Maintenon avait élevée et prise auprès d'elle comme secrétaire et demoiselle de compagnie. Toute la parenté de M<°® de Brinoa avait été imprudemment accablée oie faveurs par M"* de Mainte^ non ; M^^<^ de Chanteloup en avait pris un tel orgueil et de telles prétentions, que M"**" de Maintenon ne put la garder auprès d'elle ; «lie lui trouya un parti avantageux , mais qui ne plut pas à la demoiselle»

meot que je lui propose , et encore un plus avantageux. Je vous assure que je Tairoe fort aussi ; mais elle n'est ni d'âge ni d'humeur à faire auprès de moi le personnage dont j'aurois besoin, et qui scroit d'être plus occupée de mon service et de mes besoins que de sa fortune et des plaisirs \ outre cela, il faut vivre dans une maison avec des esprits bien différents et souvent mal faits. M^^'' de Ghanteloup est aimée des comtesses \ et nous la verrons de temps en temps avec plaisir quand elle sera M"^* de Gantiers. Adieu, madame, je ne sais point quand cela se fera^ il s efi est &Ué à Rouen se faire établir dans un nouvel emploi, qu'il ne veut point qui paraisse une condi* lion de son mariage^ j'y ai consenti, méfiant à sa parole. Adieu -, je ne passerai pas outre que MV** de Chai)teloup pe me dise un oui positif.

Ce tl juillet 1689.

Ne cessez pas vos charités sur M""" de Ghanteloup, OiadamOi et tâchez de la rendre un peu plus raisonnable^ ce n'est que par bonté pour elle que je vous en parle, mais si elle continue, elle se rendra la plus misérable créature du monde. M. de Gantiers l'épousera, il m'en a donné sa parole, et quoi qu'on puisse lui dire de Thumeur de cette fille, il n'osera me

1 Mmes leg comtesses de Caylus, de Mailly et de Mornay^ qui formaient la société ordinaire de M™<^ de Maintenon. ' Lettres utiles, p. 967 • — Lettres à 3i^ de Brinon, p. 43 1 .

88 LErriŒs histouiques et édifiantes.

manquer: après cela ce sera à elle à vivre avec eux et à en dépendre. Si elle leur montre Vopposition et le mépris qu'elle fait parottre ici en toute occasion, je doute qu'elle fasse un bon personnage-, elle étoit Tautre jour avec moi à Marly à la fenêtre de nja chambre d'où l'on voit ces beaux jardins; je lui dis : « Dans quelque temps une allée de Rosay vous touchera plus que tout ce que vous voyez. » Elle me répondit fort sèchement : « Je ne le crois pas. » Je passai sous silence , comme je fais tout ce que je lui vois faire-, mais elle en use comme si elle avoit vingt mille francs de rentes, et que Ton voulût lui faire épouser un misérable 5 et entre nous, il vaut mieux qu'elle, de quelque façon qu'on le regarde. En uti mot, je ne puis ni ne veux la garder-, si elle veut se retirer, à la bonne heure; mais je crois l'afifaire bonne pour elle, et ce n'est que par le désir de son bonheur que je voudrois. qu'elle s'y portât en honnête personne qui a de la raison -, si elle continue, je ne crois point que la douceur d'un mari puisse être à l'épreuve de ne lui pas donner un soufflet aux manières méprisantes qu'elle aura, si vous ne la changez. Elle a une grande amitié pour vous, ainsi il n'y a que vous qui puissiez quelque chose sur son esprit '.

^ M"<: de Chanteloup épousa en effet M. de Gantiers, et se rendit très-malheureuse par son orgueil. Il en sera question plus loin.

Juillet t689.

Ne pensez pas avoir reçu de l'esprit pour ne le pas employer pour Dieu et pour n'être pas obligée à supporter les faibles, au lieu de vous en moquer^; De croyez pas que la raillerie soit une marque d'esprit : le seul usage des honnêtes gens ^ les fait vivre plus honnêtement les uns avec les autres *, on passe la vie ensemble : il y en a de sots, de spirituels, de savants, d'ignorants; il y en a d'agréables, d'importuns et cela se passe sans se railler, sans se fâcher , et sans que ceux qui ont plus d'esprit que les autres lassent souffrir ceux qui en ont moins. Mais ce seroit un chemin bien plus court si vous pouviez prendre celui de la piété : on en apprend plus dans un mois sous celui qui nous l'inspire, que nous ne faisons toute notre vie dans la morale païenne. Bonsoir, ma chère fille.

Juillet 1689.

La lettre que je viens de recevoir de vous me fait craindre de vous en avoir écrit une bien rude \ c'est pourquoi je me bâte de vous dire que ce n'a pas été

* Lettres édifiantes, t. 1, 1. 136, p. 704. — Lettres pieuses^ p. 1381.

* M»« de Monfort avait fait des railleries de M"^« de Butery.

* Des gens bien élevés.

^ Lettres édifiantes, 1. 1, 1. 138. — Lettres pieuses, p. 1381

OO LETTBBS HISTMIOUES ET KMFUNTES.

mon intention, mais seulement de vous avertir que vous évitiez d'avoir des manières les unes avec les autres qui ne seroient pas même soutenables avec les konnétes gens du monde. Pourquoi, ma trèselièrs, èteihvous si vivement touchée de votre faute ? Si ce p'est que par rapport i Dieu, je Fen loue de tout mon ecBur ; mais si c'est pour pioi, j'en serois Uên fâchée : je ne pqis jamais l'être contre vous-, mais je le ^erai toujours pour vous quand vous ne répondrez pas aux gréées que Dieu vous a faites, et dont souvmt vous êtes convenue avec moi. En attenidant qu'il lui plaise vous toucher davantage, je vous conjure d'avoir une conduite sage et édifiante, et de ne pas vous servir, pour faire offenser Dieu, de l'esr prit qu'il vous a donné. Laissez passer ce qui vous choque sans faire semblant de vous en fipercevoir ; je vous le dis encore, le seul usage du monde ap«prend à en user aipsi. Qu'est-oe que des airs de fierté, ma chère enfant? Sont-ce là des manières religieuses ? Comment seriez-vous maîtresse de vos premiers mouvements dans une haine, puisque vous y succombe? pour UU^ éjpigr^rniQe qui e^t sans fondement? Accoutumez- vous de bonne heure à vous vaincre dans les occasions, ou vous deviendrez insupportable aux autres et à vous-même *, mais ne songez plus au passé *, il ne faut jamais s^en attrister, et vous êtes bien heureuse si vous êtes bien affligée de p^tte faute. Je veux biea que vous me confiiez vos peines, vos inclinations, vos aversion^ et vos foiblesses, pourvu que vous n'en communiquiez mn dans û maison ; garde:^ tout cela poMr

A NADANJS DE MONFORT (1689). 91

moi : j'ep ^mi r^vie, et je vQudrois de tout mon cceur être votre seule amie et contidei^te. Ecrivezmoi tant qu0 vpus voudrez, si cela vous est un pifdsir, ou up soul(|geinent, ou un amusement^ vpus pe pouvez jaqaais oie lasser* Pourquoi ne me ditesrvouS rien de votre »^nté? Pourquoi ne ditesrvous pas que vous vous êtes copfessée ? J'ep suis toujours en peine, et je n'irai point de repos que je ne vous voift apr procfier de pe sacrement avec respect. Adieu i iPA chère Ql]e \ vousr voyez que je vous p^rle oomine votre (lireoteiiri puisque vous le voulez.

Juillet 1689.

Il ne faut pas se faire trop de peine de ses fautes par rapport à Dieu, mais seulement songer à n'y plus retomber ^ jugez s'il est raisonnable d'être fâchée par rapport à moi de ce que vous avez fait qui, dans le fond, est plus important pour les conséquences qu'il n'est criminel par lui-même. Je vous crois en sûreté de conscience pour ce qui concerne M"* de Butery, si vous êtes résolue de combattre la répugnat|ce que vous avez pour elle, cojnipe vops me le mandez^ je ne vous conseille pas de vous contraindre à lui parler; il ne faut pas tout entreprendre à }a fois, Il faut se conduire de bonne foj -, et si la violence que vous vous ferez pour lui parler

* Lettres édifiantes, t. 1, 1. 139. --' lettre pie^sefi, p. tU^.

92 LEITRES HISTORIOt'ËS ET ÊDlKlAMtS.

augmente votre répugnance, comme cela arrive souvent, il vaut mieux que vous demeuriez en repos. Que vous agiriez sûrement si vous vous laissiez conduire, et que vous avanceriez en peu de temps ! C'est à Dieu de vous persuader , et , en attendant, croyez que vous ne pouvez jamais m'importuner, que j'écouterai tout ce que vous voudrez me dire, et que mon amitié ne se lassera jamais. La crainte que vous avez de scandaliser est admirable, et vous en serez récompensée : rien n'est plus sage qu'une pareille conduite dans une personne de votre âge. Prenez garde à vous entrecommuniquer vos inclinations et vos aversions : c'est marcher sur un précipice; mais si vous avez recours à Dieu, vous ne tomberez pas. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Ce 30 juillet 1689.

Le progrès que les Dames de Saint-Louis font tous les jours dans le reste me donne le courage de ne point laisser d'endroits dans la maison où je ne leur propose les avis dont je suis capable.

Le séjour de l'infirmerie m'a toujours paru trèsdangereux, non dans Tétat de maladie dont il me paroit que les Dames font un usage très-utile pour elles-mêmes et très-édifiant pour les autres , mais •

^ Lettres édifiantes, t. I, 1. 1 42. — Mémoires de Languel de Gergy, 1. 1^ p. 37.

Al.V DAMF^ DK SAINT-LOUIS MALADES (1689). 93

c'est de Tétat de convalescence dont je veux parler, lequel est propre à faire tomber dans de grands relâchements, sous prétexte de Famusement nécessaire pour se consoler et pour se remettre. .

La maladie ne vous dispense point des règles que l'on a faites pour le bien de votre maison -, vous n'êtes pas assujetties au choeur pendant votre séjour à rinfirmerie, mais vous êtes aussi obligées que les autres à éviter tout ce qui peut blesser ou mal édifier le prochain.

La liberté de parler de toutes choses, et particulièrement des confesseurs, la curiosité pour toutes les nouvelles du dehors et du dedans, les jugements sur le gouvernement de la maison, tout cela me paroit se détruire dans la communauté-, seroit-il raisonnable que Ton fût moins docile et moins régulière à l'infirmerie ?

Dieu sait si j'aimeàvous contraindre, ettoutce que je Youdrois faire pour votre soulagement dans des états si tristes et si languissants ; mais la perfection vous est aussi nécessaire dans ce temps-là que dans celui de la santé, et vous seriez bien à plaindre si, pour vous divertir, il vous falloit de ces sortes de conversations dont vous feriez scrupule si vous vous portiez bien.\

Doit-on être moins occupée de Dieu dans le temps où Ton reçoit de lui une visite particulière, et devons-nous moins songer à notre sanctification quand il nous éprouve pour nous sanctifier ?

Combien de discours innocents et édifiants, combien de lectures amusantes, pourvu qu elles soient

94 IPTABS Hl&TOfilQIJKS BT ÉDIFIANTES.

approuvées de votre supérieure, combien de jeux, et de petits ouvrages peuveqt vous divertir, sans vous abandonner à des entretiens dont vous pourriez vous repentir I

Vous n'êtes point asseï simples à représenter vos besoins \ vous voudriez qu'on les devinât, et vous êtes tristes quand il vous manque quelqu'un^ il est difficile dans de telles dispositions de s'empêcher de ipurmurer et de se plaindre, et vous éviteriez ces maux si vous disiez simplement ce que vous désirez^ vous prenez sur vous des peines que Dieu ne vous demande point et des rafimements de mortification qui ne sont point a leur place« La patience dans vos souflranoes, la simplicité à prendre les soulagements nécessaires, Védification pour tous ceux qui vous approchent, la fidélité pour c^ que vous con-» noissez être du bon ordre de la maison, voilà les véritables vertus que vous devez exercer à l'infirmerie. Quand vous ave:^ des besoins particuliers, adresse^^'Vous a la supérieure ou à 1 infirmière ^ pourriez^yous avoir plus de confiance dans une sœur converse que dans les personnes établies pour avoir soin de vous ? Suive? toujours l'ordre et l'ohéis^ ^nce \ c'est ce que Dieu bénira.

Quand vous sentez du dégoût pour les choses que Von vous donne ou pour les personnes qui vous gouvernent ou qui vous servent, ne le communiquez jamais aux autres, et allez simplement, et tout droit, à ceux qui peuvent y remédier.

Ne vous faites point presser pour prendre les commodités qu'on juge vous être nécessaires) acceptez-

A kADAMB i)B 1I0N1N)RT (16S9). 05

le$ ^ar obéiMince et avec humilité, ^and te dire : ce n'est pas ètf e simple que de faire remarquer à ehaque occasion qu'on agit simplement, c'est Seulement vouloir se faire louer de sa simpKcité.

Ayei de la considération, ou, pour mieux dire, de la charité les unes pour les autres, mais bannissez d'entre vous les compliments et toutes les manières du monde. Ne vous piquet point d'être polies : la politesse du monde n'est que vanité et dissimulatioti \ la vraie charité est la grande politesse.

Que celles qui sont à l'infirmerie depuis un temps considérable ne se croient pas privilégiées pour toutes les commodités et pour le service, et qu'elles cèdent à celles qui viennent nouvellement, en leur fai^nt pour ainsi dire les honneurs.

Vous m'avez fait un grand plaisir de m'ecrîre, et si j'étois moins occupée je vous aurois prévenue ; votre état m'afflige, non que je le croie mauvais, mais je le crois pénible et même d'une sorte de peine qui, n'étant point de l'ordre de Dieu, ne lui est pas agréable. Je ne vous soupçonne point de manquer de confiance pour moi, j'ai trop de preuves du contraire, mais je me vois inutile pour vous par l'impatience de mon humeur et par mon peu de capacité.

* Uttrei édifiantes, t. lî, 1. 4. — lettrée pieuses, p. Iâ9t.

96 LF.TTRF.S HISTORIQUES ET ÉDIFIANTES.

Je ne doute point que vous ne soyez à charge à vous-même , et jamais vous ne serez en paix que vous ne vous laissiez mener comme un enfant. Personne ne se suffit à soi-même, on est trop foible pour n'avoir pas besoin de secours, et entre toutes les autres vous en avez plus besoin que qui que ce soit que je connoisse. Je ne vous dis pas à qui vous devez vous confier, vous pouvez avoir du dégoût pour tout ce que vous connoissez \ mais je vois très-clairement que vous n'aurez de repos que par la voie que je vous propose depuis si longtemps et que vous suivrez quaqd il plaira à Dieu. Quel intérêt ai-je à vous prêcher là-dessus? que faites-vous qui puisse m'embarrasser? votre conduite n'est-elle pas réglée pour la maison ? qu'ai-je donc à désirer par rapport à moi et à l'intérêt que je prends à une communauté dont on me charge? Non, ma chère enfant, ce n'est que pour la paix de votre cœur et pour votre avancement que je souhaite que vous deveniez assez simple, assez humble, et assez respectueuse pour les ministres de Jlésus-Christ, pour leur découvrir toutes vos misères, toutes vos foiblesses, toutes vos tentations, toutes vos révoltes, et cela non par la vue de vous soulager en vous déchargeant d'un fardeau , mais dans l'esprit de vous conduire par leurs lumières, de sacrifier entièrement les vôtres, d'obéir en enfant. Vous seriez bientôt gaie, libre et remplie de ferveur. Demandez ce conducteur, si vous ne l'avez point ; confiez-vous-y, si vous l'avez trouvé; ne parlez que de votre conscience : je n'aime point qu'on traite d'autres matières avec ses confesseurs : les conversa-

A MOANR DR MONFORT (lGB9}. 97

lions que l'on a avec eux diminuent le respect et la crainte qu'il est bon d'avoir pour eux et surtout dans les personnes aisées à scandaliser sur les prêtres. Je m'en vais encore prier et faire prier pour vous. Si, de mon côté, je pouvois vous être bonne à quelque chose, parlez, écrivez, je me trouverai trop heureuse de vous consoler et de vous amuser un moment. Je vous ai me toujours, mon inclination m'y porte, votre confiance m'y oblige, votre état m'attendrit, mais, encore une fois, si vous voulez être soulagée, il faut ouvrir votre cœur tout à fait ; les confiances qui ne sont qu'à demi jettent dans de nouveaux embarras. Que les jeunes personnes sont malheureuses de ne point vouloir profiter de l'expérience des vieilles !

Septembre 1689.

Il est vrai, ma chère fille, que si vous croyez me devoir quelque chose, vous ne pouvez me marquer plus agréablement votre reconnoissance qu'en devenant une digne Dame de Saint-Louis -, c'est tout ce que je vous demande, et un peu de part de votre amitié, car j'en ai trop pour vous pour être indifférente si je voyois que vous n'en eussiez point pour nioi-, je compte aussi là-dessus, mais il faut que ce soit une amitié liée par la charité et qui nous porte

* Lettre* édifiantes, XA\,\,i 01, — Lettres pieuses^^. 1385. I. 9

M LGTTRfiS HlSTORtQOeS ET ÉDIFIANTES.

de plus «n plus à Dieu ; vous le trouterez toujours en ftdmnt votre devoir et en voud Altachunt de bonne foi à ce qu'on vous demande. Une médecine donnée dans Tobéissance selon votre charge, dans Vapothicairerie, vous sera plus utile et meilleure qu'une oraison hors d'heure, et c'est ce bon esprit-là que je voudrois établir dans la maison. Vous verrez quelque jour combien j'ai raison, mais il seroit à désirer que vous le vissiez dès cette heure. Adieu, madame ; mille amitiés i M"^ de Radouay , de ma part, et me croyez toute à vous% Je me porte bien, grâce à Dieu.

Septembre 1689.

J'ai bien envie de savoir de vos nouvelles et si vous continuez à vous accommoder de M. l'abbé

* Letttm édifiantes, t. II, 1. 3. — Lettres pieuses, p. iS43.

* Jaoquette de Veilhan, née en 1663, morte en 1735^ fut la ^uinsième Dame de Saint-Louis. fille fit profession des voeux simplet» le t% décembre 1688, et des vœux soîenneU le l^^^^ Jaa* vier 1694. Elle avait été élevée à Rueil et à Noisy, et elle remplissait les fonctions de portière dans cette dernière maison, quand !e Roi vint à Timproviste la visiter pour la première fais. Au bruit des gardes et des laquais frappant à la porte et criant : « Le Roi ! le Roi !» « elle qui n'a jamais eu, disent les Mémoires des Dames , que son devoir présent , répondit sans s'émouvoir qu^eile alloit avertir la supérieure. Et le Roi attendit» eontent de la régularité de la portière. » U^ de Veilbtn était u«t très-bonne religieuse» « qui nous a toujours été, disent les mêmes Mémoires^ un exemple de régularité, de zèle pour l'instruction des demoi<selles, de mortification et de mort à elle-même ; » mais c'était un esprit mal fait, ayant une dévotion bigarre et excessive» enfin

A MADAME DE VEILMAK (I6g9). 9B

Gobelin ] je crains ses maladies, ses absences et m peu son austérité. Vous n'y avez déjà que trop de pente, la charité doit aller devant. On peut v}vr0 austérement et déplaire à Dieu ^ on ne lui déplaît j«* mais quand on est charitable et humble. Gardez-vous d'une certaine amertume contre vous-même et contre le prochain qui est tout opposée à la paix et à la dou<ceur que nous devons avoir dans le cœur ; c'est un effel de votre zèle, mais d'un zèle qui n'est pas en* core bien réglé; il le sera s'il platt à Dieu, et bien^ tôt, si vous voulez croire quelqu'un. Il faut devenir simple et marcher dans la voie de la perfection, avec patience, sans empressement, sans inquiétude, aspi« rant toujours à ne point broncher et se consolant quand on a bronché \ douce avec les autres, n en jugeant point par rapport à vous, ne disant jamais de vérités dures, simple dans tous vos discours ; il vau-^ droit mieux parler de soi que d'être choquée si vivement quand les autres parlent d'eux. Les défauts qui nous humilient sont meilleurs qu'une perfection qui enorgueillit, ou plutôt la perfection est dans les dis« positions du cœur et non pas dans un projet de con<

visant à cette perfection imaginaire qui fut la folie de la plupart àH Dames de Saint^Louis. Nous verrons que M"^ de Mainténon et rëvéquo de Chartres eurent beaucoup de peine à la vemettrs dans la voie droite, et h lui faire prendre une piété raisonnable, Par une autre bizarrerie, cette religieuse, qui n'admettait ni repos, ni trêve dans les exercices de piété, et dont la passion ordinaire était de faire le catéchisme aux demoiselUs» se distinguait parmi toutes les Dames de Baint*Louis par sa curiosité à ap-* prendre des nouvelles politiques, et surtout des nouvelles de la guerre. M"^ de Haintenon lui en faisait sans cessa d'agréables railleries, et eUe lui a éerit à ce sujet des lettres charmantas.

100 LËTTBËS HISTORIQDKS ET ÉUIFIANTE!:S.

duite qu*on se fait de ne se rien pardonner, d'être éternellement sur ses gardes, avec âpreté et contention. Oh ! qu'il vaut bien mieux agir simplement et ne compter dans nos actions que le motif qui les fait faire ! Qu'il y a de personnes qui parlent d'ellesmêmes et même qui en disent du bien avec plus d'humilité que les autres qui savent s'en contraindre et qui en ont le cœur aigri contre tout le monde ! Saint Paul ne parle-t-il pas souvent de lui-même? Allons simplement, ne parlant point de nous, ou en parlant selon l'occasion que la charité nous présente. Soyons sociables, condescendantes, foibles avec les foibles, et toujours humbles et douces. Dieu vous a donné de la foi et du courage, une grande envie de vous sauver ; il ne vous manque plus qu'un guide qui vous réduise à l'obéissance, à la simplicité, à l'enfance chrétienne. Ces dispositions vous coûteront plus que des jeûnes et un continuel silence; et c'est par là qu'elles vous sont absolument nécessaires ; jusque-là votre piété sera incertaine et inquiète, pleine de votre propre volonté qui gâtera tout. Vous aspirez à la plus haute perfection, et elle consiste dans cette mort à soi-même qui est le sacrifice de votre volonté \ elle est très-vive en vous et vous n'en avez pas de scrupule parce qu'elle vous porte au bien 5 mais il faut que ce bien soit réglé par un autre que vous-, c'est le seul chemin de la paix et de la liberté qui vous manque et que je vous souhaite de tout mon cœur. J'espère en Dieu pour vous, et qu'il ne laissera pas égarer celle qui veut véritablement être à lui.

A MADAME DE VAXCT (1689). 101

6i^ — A MADAME DE VANCY.

Ce 8 octobre 1689.

Je vous exhorte encore, madame, à n être ni triste, ni inquiète, ce sera une pratique très-bonne pour votre corps et pour votre ârae^ il nest pas ordinaire que leurs intérêts soient pareils. Je suis ravie que vous m'assuriez que vous êtes en paix; aussi ajoutez-vous la bonne raison qui vous y met. Que Dieu est bon de ne pas vouloir que nous songions au passé et de l'oublier lui-même pour ne plus compter que sur le temps présent ! N'en perdons pas un moment pour Taimer de tout notre cœur ; c'est le seul moyen de lui plaire. Ne m'écrivez jamais sans me parler de votre santé 5 devenez simple en tout; laissez la politesse, les tours et les détours aux gens du monde, et dites-moi tout simplement ce que vous pensez. Pour vous en donner l'exemple, je vous dirai que je me porte très-bien et que je suis accablée ,par les visites -, c'est une manière de martyre un peu extraordinaire, mais je vous assure qu'il est assez douloureux.

16 octobre i6S9-

J'ai appris avec bien de la joie que vous vous portez mieux, et je comprends la peine que vous avez d'être seule et inutile dans l'état de convales-

* Lettres pieuses, p. 1490.

' lettres édifiantes, t. H. — Lettres pieuses, p. 140i .

103 LETTBES HISTORIQUES £T ÉDIFIANTES. .

cence, qui par lui-même est fort languissant-, cependant, vous savez bien mieux que moi qu'il faut vouloir et souffrir doucement toutes sortes d'états, qui peuvent tous avoir leur mérite et qu'ils ont tous leurs obligations. Vous avez souffert de grands maux avec beaucoup de patience -, souffrez l'ennui de même et combattez cette vivacité d'esprit et d'imagination qui vous fait trouver mille choses à faire quand on veut que vous ne fassiez rien. î^ous sommes tous s} défectueux, que tous ont à se contraindre : il faut que les paresseux se réveillent et s'animent ; il faut que les actifs se ralentissent et que tous se conforment à la volonté de Dieu et à celle de ceux ([ui nous conduisent. Ne prévoyez rien là-dessus-, on veut que vous ne fassiez rien aujourd'hui; que ne pouvez-vous pas pour le bien employer? la prière, un peu de lecture, beaucoup de douceur pour celles qui vous servent, un exemple de régularité pour les infirmes, un grand abandon pour la volonté de Dieu, pour les rechutes ou pour le rétablissement de votre santé; n'en voîlà-t-il pas assez pour un jour? Préparez de petits livres, demandez-en à Balbien. Je vous porte des écrits admirables et pour vous et pour les demoiselles. Je suis honteuse de vous donner des instructions, quand je pençe combien vous êtes plus capable que moi; mais vous le voulez, et je vous accorde tout simplehient ce que vous me demandez. Adieu, eroyez que je vous aime et estinie, et que je vous souhaite ardemment tout ce que je vois de meilleur, ou, pour mieux dire, ce. qui seul est bon.

A HkOhM W rONTAUfES (1689). 103

J'ai montré votre lettre à M. Fagon, qui ne croit pas que les oranges soient bonnes à M""* de Monfort, à cause de la poitrine -, vous pouvez en essayer, et commencer par lui en donner peu, on verra comment elle s'en trouvera. Il faut, madame, être discrète et circonspecte sur Tusage des choses qui peuvent mettre chez vous une trop grande délicatesse, et une trop grande dépense quand elles ne sont pas décisives pour rendre la santé ; il y a des r6inéde9 propres à de certaines maladies qu'il ne faudra ja-* mais refuser, quoi qu'ils pussent coûter, et dam ce$ occasions votre charité ne doit pas avoir de bornes; mais les oranges n'ont encore guéri d'aucun mat, et sont très-bonnes pour flatter le goût* Entrez, ma* dame, dans le bien général de la maison, et, pour agir plus sûrement, consultez toujours vos supé* rieurs : Dieu leur donne plus de lumières, parée qu ils en ont plus besoin, et sa bonté se communique ainsi à proportion de notre nécessité et de notre confiance* J'espère beaucoup pour vous par les bonnes intentions que je vous vois ; adressez*vous i lui, priez*le qu'il vous éclaire^ soyez docile aux conseils, allez simplement, ne vous inquiétez point, ne refusez pas trop, jugez bien des autres, dpnne;; bon exemple, faites votre règle fidèlement, et Dieu tm, le reste en vous« Je vous àwn^ mes avis, quoi^

* lettres édV^tmtes^ t H; l 28.

104 LETTKKS HISTOhlQL'tS ET ÉDIFIANTES.

que j'en sois peu capable, parce qu'il ma paru que vous le désiriez, et que je donnerois de mou sang pour ravancement spirituel des Dames de Saint- Louis, entre lesquelles je vous regarde avec beau* coup d'estime et d'amitié.

Je suis plus contente de votre lettre que je ne le puis dire, et votre manière de vous excuser est plus édifiante que si vous vous laissiez accuser sans répondre. Vous m'apprenez bien des choses dont je n'avois pas ouï parler; on ne m'a point dit que vous aimiez le parloir plus que les autres ; mais puisque vous me parlez avec tant de simplicité, souffrez, je vous conjure, que je vous prie de vous contraindre là-dessus le plus que vous pourrez, car rien n'est si bon, surtout dans une communauté, que cet esprit d'éloignement du monde; les commerces du dehors perdent tous les couvents. Convenez encore qu'il n'y a rien de plus juste et de plus utile et de si usité que cette pratique continuelle d'obéissance, qui ne laisse rien faire sans permission ; comment est-ce que de jeunes personnes vivroient sans cela ? et comment les jeunes ^e soumettroient-elles, si les plus anciennes ne leur montrent l'exemple? il n'y a point de communauté où cela ne soit ; il n'y a point de reli-

* Lettres édifiantes fi, n,l. \d.^ Lettres pieuses, i^. 1457,

A MADAME DE VEILHAX (1690). 105

gieuses qui vivent autrement-, voilà l'endroit dont j'avois cru m' apercevoir, et que je vous prie de regarder comme une tentation. Ainsi que vous le dites, il n'y a rien que de très-bon à tout ce que vous faites sur les converses. Quant à la résolution où vous êtes de dire votre sentiment, ajoutez-y une distinction très-nécessaire : il faut dire son sentiment sur tout ce qui se passe dans la maison aux personnes qui peuvent y remédier -, mais dire son sentiment à d'autres est plutôt un murmure qu'un avis 5 c'est assez en dire à une personne aussi bien intentionnée que vous Tètes. Adieu, ma chère madame. Plût à Dieu que j'eusse autant de lumières pour conduire Saint- Cyr que de bonnes intentions pour tout ce qui le regarde ! Je ne vous dis rien de vous à moi, vous croyant bien persuadée de mon amitié.

60'.— A MADAME DE VEILHAN.

Marly, janvier 1690.

Je trouvai hier au soir votre lettre en arrivant ici, et j'écrivis dans le moment à M"' la supérieure pour la prier d'envoyer chercher Carmeline ^. Je prie Dieu d'avoir vos souffrances agréables; pour cela, il faut les accompagner d'humilité et de simplicité. Je vous importune toutes en vous prêchant continuellement ces deux vertus, mais je ne m'en rebuterai point jusqu'à ce que je les aie obtenues de Dieu et pour

* Lettres édifiantes, t. II, I. 56. — lettres pieuseSti}, 1544t ' « C'était Tarracheur de dents. »

voua et pour moi ; tout ce que nous ferons saos elles sera mutile, et même tout ce que nous souffrirûos : nous voubns donner à Dieu ce qu'il ne nous demande point, et nous lui refusons. ce qu'il nous demande. Vous cachez un mal de dents qui vous 6te le som* meil, vous vous laissez pourrir les gencives*, croyes^ vous que vous n'eussiez pas mieux fait de dire sim* plement votre mal et de demander le secours que vous croyez nécessaire? La vertu auroit consisté a en soutfrir le refus avec patience, si Dieu eût permis qu'on vous l'eût fait. Croyez-vous satisfaire aux obligations de votre communauté en vous rendant mal^ saine par des jeûnes et des mortifications qui ne sont point de votre état? Un sentiment d'humilité qui vous feroit renoncer à votre sens pour croire celui des autres, qui vous feroit garder avec plaisir la place de subalterne, qui vous feroit obéissante à un confesseur et à vos supérieurs, vaudroit mieux que le martyre que vous souffrez. Dieu ne nous y appelle pas tous, et il nous appelle tous à l'humilité; il n'a pas dit à tous : Soyez martyrs, il a dit à tous : Soyez doux et humbles de cœur. Est^il possible que vous croyiez le sacrifice de votre corps plus digne de lui que le sacrifice de votre esprit? et que vous pensiez faire beaucoup en perdant votre santé et en conservant toutes vos préventions, sans croire qui que ce soit sur la terre que vous-même? Ce n'est pas avoir l'idée de la religion qui est esprit et vérité, qui consiste à se renoncer, à devenir petite, et à marcher dans l'état où Dieu nous a mis. Il sait si ce que je vous dis est pour vous insulter, et ce que je voudrois faire

A MADAME DE ftADOUAY (t690). 107

peur VOUS soulager ; mais je vous aime trop pour ne pas votis désirer une piété solide et simple qui ne s'appuie point sur eHe^nème, qui ne fait point de projets de constance, qui se plaint tout foiblement, qui souffre l'humiliation comme la douleur, qui l'accepte de tout son cœur, mais qui ne veut point Thonneur de la patience. Faites vos réflexions devant Dieu sur ce que je vous écris*, demandez-lui de vous éclairer, il le fera par ses ministres*, je le prie de tout mon cœur que ce soit le fruit de votre maladie, et que nous vous voyions relever avec autant de douceur et d'humilité que vous aveï de courage et de détachement de votre corps. Je ne vous fais point d'excuse d'une si longue lettre dans Télat où vous êtes, car il m'a paru que vous receviez toujours bien ce que j'écris pour Vous.

fir>». — A MADAME DE RADOUAY,

Mardi à midi, ce li janvier 1690.

Comme f espère vous voir demain, je ne vous écrirois pas aujourd'hui, si vous ne me marquiez précisément que vous le désirez* Je suis toujours honteuse de propositions pareilles à celles que vous me faites ) je me reconnois être indigne d'aider la con-r duite des autres^ mais si mon âge, ma tendresse pour vous, le désir que j'ai de votre perfection et le conseil de votre directeur vous donnent de la con-

• L€Ure9 êdifiardts, t, lî, î, 45i — lettres pieuses, p. 1588,

tiance pour moi, je répondrai avec le zèle et la sincérité qu'il plaît à Dieu de mettre dans mon cœur. Je le bénis des grâces qu'il vous fait : vous avez bien avancé depuis quelque temps, et vous avancerez encore si vous devenez docile 5 vous avez de bonnes intentions, et je crois même une volonté déterminée de servir Dieu^ avec cela que ne ferez-vous point, et aidée comme vous le serez par celui à qui Dieu vous confie? Oui , madame, je vous verrai tous les mois, et plus souvent si vous le voulez -, je vous dirai tout ce que je penserai jde vous, tout ce qui m'en reviendra par les autres, et tout ce que je croirai qui pourra vous être utile, et si vous en doutez,^ nous prendrons M. Tiberge pour juge, et je me soumettrai a ses avis aussi aveuglément que je souhaite que vous vous y soumettiez. Adieu, ma chère fille-, travaillons ensemble pour notre salut et pour le grand ouvrage où Dieu nous appelle chacun en notre manière.

FéTrier 1690«

11 me semble, ma chère inspectrice, qu'il y a bien longtemps que je n'ai reçu de vos lettres, mais cela ne vous défera pas des miennes. Prenez soin de M"' de ...., je vous en prie; ayez pour toutes les

' Lettres édifiantes, t. II, 1. IZ»-^ Lettres utiles et agréa» blés»

^ Elle était alors inspectrice ou maîtresse générale des clascei.

A MADAME DE BRINON (l690). 109

sentiments d'une mère, et songez moins au soulagement d'en être défaite qu'à l'envie qu'elles demeurent dans les maisons où on les mettra : la charité doit l'emporter sur ce sentiment naturel et dur. Parlez donc à cette fille, faites-lui entendre qu'elle ne sera point Dame de Saint-Louis, et l'intérêt qu elle a de se tourner à une autre maison -, parlez à son confesseur-, j'en écrirai de mon côté à M. de Brisacier.

Je me porte fort bien, et le Roi encore mieux. J'ai entendu parler de la mort d'une manière à faire haïr la vie. Ne tuez pas Manseau * ; il ne se porte pas très-bien, et vous savez qu'un grand auteur a dit que Saint-Cyr est propre à faire mourir ^ ^ il ne laisse pas d'être aimable , et tel qu'il est je serois bien aise de m'y retrouver-, assurez-en, s'il vous plaît, notre grave supérieure, et toutes ses filles tant saines que malades.

23 février 1690.

Je vous assure, madame, que je me sens une

^ ^intendant de M»<^ dé Maintenon aidait les premières ofneières dans le temporel de la maison.

* Cet auteur est Fénelon. M™® de Fontaines ayant cru quo c'était Racine, M"<> de Maintenon lui répondit à la fin d*une leUre qui ne renferme que des détails dénués d'intérêt : « Ce n'est point Racine qui dit que Salnt-Cyr est propre à faire mourir, c'est un auteur plus grave. Oui, madame, je le reverrai avec plaisir ce cher Saint-Cyr, malgré tousses défauts. ■

' Lettres à M"^ de Brinon, p. 438. — Lettres édifiantes, t. m. I. 97. — . Lettres agréables^ p. 968.

grande peine de Tétai où se trouve M*"* de Montbas', que je ne perdrai aucune occasion de presser le Roi, et que si elle vient, je ferai mon possible pour qu'elle soit contente de mot Je suis difficile à joindre, j'ai plus d'affaires que jamais : les voyages fréquents de Marly me mettent toujours en arrière, et j'en ai tant à Saint-Cyr, que cela seul m'occuperoit quand j'y donnerois tout mon temps. Nous mettons à Saint-Cyr les prêtres missionnaires^; nous avons un évoque et un saint évéque ^ ; nous avons à bâtir pour les missionnaires; nous avons le consentement de ftome^; vous voyez si tout cela peut m'occuper, sans compter les affaires du dedans.

J'ai donné vos lettres à distribuer à la chanoinesêe ; elle est plus dévote, plus abstraite, plus aimable et plus étourdie que jamais \ M"®d'Aubigné est trèsjolie ; elle a l'esprit fort avancé, bonne fille et toute instruite et remplie de religion. Voilà, madame, toutes les nouvelles de Saint-Cyr. Celles de Versailles sont bonnes, car le Roi se porte à merveille; sa santé et sa sainteté se fortifient tous les jours : la

^ C'était encore une nièce de W"^ de Brinon, élevée à Noisy, et que M">« de Maintenon avait mariée.

* Les prêtres de la mission ou de Saint-Lazare (Voir Vffistoire de la maison de Saint-Cyr, p. 103).

' L'abbé des Marets qui venait d'être nommé à Tévéché de Chartres. (Voir la note de la page 53).

^ Pour le transfert des biens de Tabbaye de Saint- Denis à la maison de Saint-Louis.

* M"» de Maintenon était à cette époque tout à fait séduite par les agréments de M"» de La Maisonfort, et cherchait à en faire une Dame de Saint-Louis (Voir, p. 1 35 et 1 36, les notes sur cette Dame).

 HADAMH DB ROGÛUBMONT (1690). 111

piété devient fort à la mode\ Dieu veuille la rendre sincère dans tous les cœurs qui la professent. Nous allons faire un voyage de dix-huit jours à Compiègne : je m'en passerois bien -, mais nous appre* Dons tous les jours d'un nombre de saints que nous voyons quelqoefds qu'il faut renoncer à sa volonté et faire de bon cœur celle de Dieu. M"^ de Marsilly* prétend que c'est présentement la mode de Saint- Cyr; vous savez qu'on pourroit trouver que cette mode-là est plus ancienne. Adieu, madame ; je suis ravie d'avoir trouvé le temps de vous entretenir un moment , car je ne changerai jamais les sentiments d'estime, d'amitié et d'inclination que j'ai pour vous. J'ai passé trop légèrement l'endroit de notre évèque, puisque vous le connoissez : le Roi n'avoit jamais vu son visage; il ne connoissoit personne ici, mais tous les honnêtes gens ont applaudi à ce choix; il en fut véritablement affligé, et son humilité en a redoublé.

DAMB DX SAIHT-LOUIS.

Mars 1690.

L'esprit des subalternes doit être le même que celui de celles qui sont les premières en charge, tout

* Ces mots sont soulignés dans le manuscrit des Lettres agréables, avec cette note : C'étoit son ouvrage.

' Voir la note 3 de la page 45.

' Lettres et Avis, t. Il, p. 391.

* Suzanne-Madeleine d'Antony de Rocquemont,* elle fit profession des vœux solennels en 1694, et mourut en i730, âgée de loixulte-trolfl ans.

roule en tout sur la bonne foi. On dit dans la maison ([ue je ne cesse de prêcher ; mais que pourrois-je prêcher de meilleur que cette bonne foi sans laquelle tout ce que nous faisons n'est que grimaces d Il faut donc, madame, faire dans votre place le bien que vous pourrez faire; il faut, quand il doit avoir quelque suite, le concerter avec ma sœur de ..., car, de préférence en tout, il faut vivre en paix, et il vaudroit mieux manquer un bien que de faire un mal. Elle me parott douce, et je crois qu'elle recevra bien ce que vous lui proposerez ; si elle ne le reçoit pas, et que ce soit peu de chose, vous demeurerez en paix ; si c'est quelque chose d'utile et de considérable, et qu'elle le refuse, vous m'en avertirez; vous êtes toutes si jeunes, qu il faut vous former toutes à la fois, et vous devez entrer dans cet esprit-là. Vous n'en serez pas quitte devant Dieu, pour dire : celle qui préside ne veut pas ce bien-là, donc je n'ai qu à me tenir en repos. Ce raisonnement sera bon dans vingt ans, qu'il y aura des filles expérimentées avec lesquelles les subalternes n'auront qu'à obéir; mais présentement que vous n'en savez guère plus les unes que les autres, vous devez, pour établir le bien , prendre tous les chemins qui vous sont ouverts, et vous adresser à ceux qui vous gouvernent. Vous savez combien je suis à votre service et avec quelle joie j'entrerai dans tout ce qui peut être bon à votre maison ; ne balancez donc plus entre la négligence et l'empressement ; regardez-vous comme étant aussi chargée du bien de votre établissement que l'est M"*® la supérieure, non pas pour vous en

A MADEMOISELLE o'HARBOUVILLE (1690). 113

mêler hautement, pour en dire votre avis, pour blâmer ce qui se fait, pour déplorer ce qui ne se fait pas, pour parler de tout*, mais pour proposer aux supérieures en qui vous avez confiance tout ce qui vous passe par l'esprit de bon pour le règlement de votre charge. Soyez subalterne par votre déférence

pour M"® de , par votre humilité, par Tamour de

la paix ; souffrez plutôt que de la troubler, mais soyez hardie avec ceux qui ont l'autorité et la volonté de profiter de ce que vous aurez pensé. Comment pouvezvous demeurer en repos 3ur ce qui iroitmal, parce que ce n'étoit pas à vous à en repondre? où seroit votre affection, votre zèle, et cette bonne foi qui fait qu'on s'intéresse au bien, sans rapport à soi-même ? Ayez un zèle sincère, un zèle bien réglé qui n'adresse jamais de plaintes et ses avis qu'à ceux qui peuvent y donner ordre; voilà, ma chère fille, les moyens de vous acquitter de vos obligations, qui sont grandes, d'être agréable à Dieu, utile à votre maison, et de me faire un grand plaisir.

, Le silence est une excellente pratique, ne craignez point l'enrouement, nous n'avons point vu de filles perdre la parole pour avoir été en silence.

70'. -A MADEMOISELLE D'HARBOUVILLE,

ÉLEVÉE A SAIST-CYK ET NOVICE A VAlllYILLB.

Je suis ravie de votre bonheur, ma chère fille;

^ Lettres édifiantes, t. H, I. 58.

j'accepte de tout mon cœur votre reconnoissance, quand elle vous porte à prier pour moi ; j'en ai plus besoin que personne, étant exposée à tant de pièges et si éloignée de la vie humiliée et cachée, qui pourroit nous mettre en quelque sûreté; vous ne pouvez trop remercier Dieu de vous y appeler. Oubliez mes louanges et souvenez-vous des instructions que vous avez reçues dans votre prise d'habit. Tous ces secours, ma chère fille, doivent être mis à probt, vous en rendrez compte, et j'espère que vous allez donner votre application à vous sanctifier en remplissant les devoirs de votre état. Je vous en demande des nouvelles de temps en temps, et de me croire toute à vous.

71 ». — A MADAME DE RADOUAY.

Ce dimanche au soir, 2 avril 1690.

Je ne puis m' empêcher de vous parler encore de la joie que vous m'avez donnée aujourd'hui, j'en remercie Dieu à tous moments; soyez en paix, ma très-chère, et ne vous défiez point d'une présence de Dieu qui vous rend humble, qui vous éloigne du péché et qui vous attache à vos devoirs. Ce n'est pas à moi à décider sur cette matière, et vous avez un bon conseil auquel je soumets ce que je pense-, mais je crois qu'il faut être en garde contre une piété qui nous enfle, qui nous laisse offenser Dieu et qui nous dégoûte de notre état pour aspirer à un plus parfait;

1 Lettres édifiantes, t.U,l. 69. — Le«rwpictt»e*,p,1607.

voilà ce qu'il faut prendre pour illusion. Mais, grâce à Dieu, TOUS êtes bien éloignée de ces sentiments^ remerciez-le donc incessamment, abandonnez-vous à cette reconnoissance vive qui produit Tamour dans votre cœur. M. Tabbé de Fénelon dit : « Lorsque rame est touchée du souvenir de tout ce que Dieu a fait pour elle, c'est une marque certaine qu'elle a besoin de ce souvenir. » Et il ajoute : <c Vivons donc de reconnoissance, tant que la reconnoissance ser-* vira à nourrir notre cœur. » Vivons-en donc, madame, en attendant que Dieu nous appelle à un autre état. Ne vous inquiétez point -, allez tout simplement dire que vous n'avez rien à dire ; vous verrez plus clair quand il plaira à notre Seigneur. Soyez en paix, en joie, et en liberté , régulière en votre règle, de bonne foi dans votre charge, recueillie au chœur, gaie à la récréation,. grave dans les lieux pubhcs, et religieuse partout \ Dieu vous bénira, et votre exem- * pie en attirera d'autres. Aimez votre maison, avertissez de ce que vous croirez qui seroit à réformer: éviter le mal est une partie de la justice-, faire le bien que l'on peut est aussi nécessaire. Adieu, ma chère fille; priez Dieu pour moi, je vous en prie.

Marly, 2S avril 1690.

11 est vrai, madame, que nous avons été très-tou- ' Lettres édifiantes^ t. U^ J, 65. — Lettres agréables ^

chées de la mort de M"* la Dauphine*, et qu'une pareille scène est bien propre à faire faire de sérieuses réflexions ; mais tout le monde ne voit pas si clair que vous, ni n'est pas si bien préparé à tout ce qui se présente. Pour moi, ma chère, je ne fais point le chemin que vous dites, et c'est ma faute tout entière ; Dieu fait tout pour m'attirer, et je suis convaincue qu'une autre seroit toute à lui-, je le suis fort aussi qu'il est le seul digne de remplir notre cœur 5 priez-le pour moi, je vous en supplie. Le Roi est en bonne santé-, je lui ai fait votre Compliment, qu'il a reçu, comme il a toujours fait de ce qui venoit de vous.

«AITRBSSB OKKÉmALB DBS CLASSES.

Ce*8amedi matiD, juillet 1690.

Je suis chez vous pour me confesser, et je ne vous verrai point. Je compte aller à Chaillot, et la reine d'Angleterre veut venir lundi chez vous. J'y arriverai un peu plus tard, parce qu'il faut s'habiller. Ordonnez que mon appartement soit propre et que Moreau^ demeure jusqu'à ce jour-là pour chanter

* La Dauphine moarut le 2 avril 1690, laissant trois fils, le duc de Bourgogne, le duc d'Anjou, le duc de Berry. « Après sa mort, raconte Dangeau, le Roi emmena Monseigneur chez lui, et lui dit : Vous voyez ce que deviennent les grandeurs de ce monde; nous viendrons comme cela vous et moi. » ( Journal de Dangeau, UlU, p. 101.)

» Lettres agréables,^. 970.

3 c Maître de musique, qui avoit fait celle à'Esther et dU/Aalie, et montroit à chanter à nos demoiselles. » (Note des Lettres agréables).

devant la Reine avec nos filles, c'est-à-dire pourtant au parloir, à moins qu'elle n'en ordonne autrement. J'ai ajouté votre peine à la mienne, ma chère fille, et mon cœur est tout triste ; il faut pourtant nous conformer à la volonté de Dieu. Le Roi me dit hier au soir qu'il faut que notre saint évêque ' nous gouverne : nous tournerons les choses le mieux que nous pourrons. J'espère que vous ne souffrirez pas de ce qu'il change de manières avec nous et qu'il en prenne de plus cérémonieuses. J'ai emporté votre cérémonial; je l'eus hier au soir; j'achèverai bientôt : je marque à la marge ce que je pense, ce qui est très-peu de chose ; c'est à vous à ne pas l'arrêter légèrement, car il faudra s'y tenir.

BDPBAIKUAB DB LA MAIBOIC DB SAINT-LOVIS.

12 aoât 1699.

M. l'évêque de Chartres m'a mandé de vous préparer aux prières de quarante heures, qui commenceront le jour de l'Assomption de la Sainte-Vierge, et qui continueront les jours suivants, avec exposition du Saint-Sacrement, pour demander à Dieu la continuation de ses miséricordes, en le remerciant de celles que nous avons reçues, et qu'il ne nous auroit pas faites si nous ne nous étions pas humiliés ^.

^ M. des Mai'ets.

' Lettres agréables, p. 987.

'La campagne de 1690 avait été marquée par la bataiUe de

C'est dans ces occasions, ma chère fille, qu'il faut aller exhorter les demoiselles pour qu'elles tâchent d'obtenir la paix ^ J'espère aller demain à Saint-€yr.

75*. —A MADA31E DU PÉROU»,

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