MAITRI-.SSE DIS NOVICES
Jeudi 1690.
J'ai parié à M"® de B..,., madame, et j'ai trouvé en elle tout ce qu'on m'en avoit dit, abstraite, enfoncée en elle-même, ravaudeuse, attendrie sur son état, raisonneuse, inquiète, et en un mot dans un très-mauvais état. Je crois que vous la devez tirer de son intérieur présentement ^ il me paroît qu'elle est en mauvaise compagnie : occupez-la, répandez-la dans des services grossiers ^ cette fille se perd par son esprit-, elle en a trop bonne opinion. Je crois qu'il faudroit la traiter quelque temps comme si elle n'en avoit point, en la mettant à des emplois extérieurs et à des pratiques de piété courtes et simples, et cela sans la gronder ni aussi la caresser, mais seulement la conduisant par l'obéissance. Je
Fleurus, gagnée le 1«' juillet; celle de Staifarde fut livrée le 18 août.
* Tous les grands événements du règne de Louis XIY, batailles, victoires, traités de paix, etc. , étaient célébrés à Saint- Gyr soit par des prières, soit par des actions de grâces, les Dames et leurs élèves étant instruites par M°>« de Maintenon de tout ce qui se passait d'important ; nous en verrons de nombreux exemples.
* Avis aux religietises de Saint-Louis , p. 143.
> Voir sur cette dame, qui fut élue sept fois supérieure, et qui a écrit les Mémoires sur la maison de Saint^Louis, les Lettres sur Véducation, p. 31.
A MADAHE DB MONTALEMBGKT (1690). 119
VOUS soumets ces avis, qui peuvent très-bien n'être pas à propos.
Août 1690.
On ne peut jamais chez vous séparer les constitutions des religieuses du soin qu'il faut prendre des demoiselles : il vous est dit partout que l'établissement est fait pour elles, et qu'on ne vous y a ajoutées que par la nécessité de leur assurer des mères et des maîtresses. Je serai très-aise, ma chère fille, de recevoir des nouvelles du noviciat, et que chacune dise son mot; mais je voudrois que cela se fît fidèlement sans qu'on s'aidât les unes aux autres. Vous me ferez plaisir de m'écrire, et je ne me presserai jamais de vous répondre 5 je vois bien que votre extrême discrétion demande cette assurance. Vos prières m'ont obtenu de la santé, mais je ne sens pas si sensiblement la sainteté. Au reste, je commence à trembler pour ma prophétie : le prince d'Orange se porte à merveille ^. Demandons à Dieu de bons sujets.
DAMS DK SAIHT'^I.OUIS^
27 septembre 1690.
Si j'avois cru pouvoir vous être utile, j'aurois
* lettres édifiantes, t. U, 1. 104.
' On avait fait courir le bruit de sa mort.
» Lettres édifiantes^ t. H, l. 83. — Lettres pieuses, p. 1808.
^ Anne de Montalembert, dix-huitième dame de Saint-Louis,
tout quitté pour vous entretenir, car j'ai pour vous une double considération, parce que vous êtes et parce que vous m'êtes 5 mais puisque Dieu en â ordonné autrement, trouvez bon, ma chère fille, que je vous dise à peu près ce que je pense sur votre état. Si vous aviez la docilité que je vous ai toujours désirée, vous n'en jugeriez pas vous-même, et vous demeureriez en paix sur la décision de votre directeur * ; combien d'âmes de ma connoissance voudroient lui parler une fois l'année ! et vous, à qui Dieu donne un pareil secours, vous le rendez inutile, et conservez votre propre jugement quand un tel serviteur de Dieu vous a parlé. J'ai toujours
fit profession des vœux solennels le 1«' janvier 1694. Elle était parente de M>"*^de Maintenon, la môre de cette dame (Jeanne de Gardillac) étant ûlle de Pierre de GardiUac et de Louise de Montalembert. C'était un esprit difficile, visant à une perfection idéale, « cherchant des voies extraordinaires », et qui rendit peu de services à Saint-Gyr ; aussi ûnit-elle par le quitter pour aller dans un couvent et sous une règle plus austère, aux Capucines de Paris. U^^ de Maintenon lui a écrit un très-grand nombre de lettres, mais je n'en ai inséré que trois ou quatre, parce qu'elles sont uniquement relatives à l'état de la conscience de cette religieuse : elles prouvent seulement la patience extrême de M<"' de Maintenon et la fécondité de son esprit sur d€s matières si fastidieuses.
On trouve dans les Lettres agréables cette anecdote sur M'"^^ de Montalembert : « Ma sœur de Montalembert avoit coutume de recevoir toutes les lettres de Madame avec un très- grand respect ; elle ne les ouvroit que devant le Saint-Sacrement après avoir invoqué le Saint-Esprit, pour obtenir la grâce d'en profiter. Madame, qui avoit Tesprit infiniment agréable, lui envoya un jour un gros paquet, où il n'y avoit que ces mots :
(( Je souhaite que votre rhume passe ; ma santé est bonne, t
« Elle fit toutes les cérémonies ordinaires, et s'en réjouit après avec nos sœurs. » {Lettres agréables,^. 1216.)
1 C'était l'abbé de Brisacier.
craint pour vous, parce que je vous ai toujours trouvée pleine de vos opinions, cherchant des voies extraordinaires, croyant que tout ce qui étoit bon pour les autres ne F étoit pas pour vous*, en un mot, jugeant vous-même de ce que Dieu vous demandoit, ne trouvant personne qui vous entendît , parce que vouloir ce que vous voulez, c'est vous entendre : la tristesse, le trouble, l'incertitude, le décourage* ment, sont les punitions de vos fautes. Revenez, ma chère fille, à une soumission d'enfant, et marchez mieux que jamais pour arriver où vous voulez aller, et où vous n'irez point par vous-même. Soyez humble, ne croyez point devoir faire autrement que vos sœurs 5 soyez réguUère, obéissez sans raisonner*, réjouissez-vous sans scrupule et sans vouloir être austère, quand votre règle vous dit d'être gaie et de vous relâcher pour mieux faire ensuite , et vous aurez la paix et la santé.
UaHy, 30 septembre- 1690.
Vous pourriez répondre pour moi, madame, en toute occasion, aussi juste que vous avez répondu à Gisors, sur M"^ de Boussens , car il me semble que vous me connoissez parfaitement. Je vous suppUe d'achever cette bonne œuvre et de demander à M "*'' de Montchevreuir( abbesse de Variville) que si l'aînée lui fait de la peine je l'ôterai, mais pour la mettre
* Lettres édifiantes , t. UI, 1. $9.
ttï LETTRES niSTOmiUBS ET ÉDIFIANTES.
dans une autre maison ; elle peut compter que tant que je vivrai elle n*ira pas avec sa mère : vous savez, madame, les bonnes raisons que j'en ai.
Je croîs qu'il n'y aura plus rien en Allemagne, et que Monseigneur ' viendra trouver le Roi à Fontai^ nebleau; ils se sont écrit des lettres toute cette campagne qui vous auroient fait pleurer de tendresse sur l'un et sur l'autre; Monseigneur mandoit encore dans sa dernière au Roi : Quand il ny aura plus rien à faire ici^ je serai ravi de t>ous aller embrasser les genoux^ et de vous assurer que vous n*avez point de sujet si soumis que moi \ N'estMl pas vrai, madame, que les gens de bien doivent regarder cette union avec un grand plaisir ? Dieu veuille nous bénir tous et nous donner la paix : c'est assurément une des choses que je désire avec le plus d'ardeur. Les bruits de la mort du prince d'Orange recommencent -, si cela étoit, la paix deviendroit plus facile. Adieu, madame 5 M. de Chartres m'a pressée bien sérieusement de vous aller voir 5 je n'en désespère pas quelque jour, à la suite de la reine d'Angleterre ^. Je vous assure que je vous embrasserai de bon cœur.
1 Le Dauphin avait commandé l'armée d'Allemagne dans les campagnes de 1688, 89 el90.
• Le Dauphin, pendant celte campagne, écrivit aussi à M"® de Maintenon plusieurs lettres qui marquent le respect et Taffectlon que ce prince avait pour elle ; nous les donnerons dans la Correspondance générale.
* Le roi et la reine d* Angleterre allaient souvent faire visite à l'abbesse de Maubuisson , laquelle était Ûlle de Frédéric V, rélecteur palatin et d'une ûlle de Jacques 1er.
A MADAME DE RADOUAY (1690). 133
tl octobre 1690.
Il est très-mal à une infirmière d'être malade ^, et vous avez très-bien fait de vous tirer d'affaire promptement. Je ne doute point que vous fassiez un bon usagç de votre santé, et j'espère, madame, que vous serez trop fidèle à Dieu pour qu'il permette jamais que vous perdiez le goût que vous avez pour votre profession^ vous l'estimeriez encore davantage si vous connoissiez le monde; jouissez, madame, avec une paix et une grande reconnoissance de votre bonheur-, vous le devez uniquement à Dieu 5 il n'y a que lui qui puisse faire un tel présent, et je ne puis que lui demander pour vous le don de la persévérance.
80*. —A MADAME DE RADOUAY.
Ce 5 novembre 1690.
n ne faut pas désirer que vous sortiez de Tinfirinerie puisque Dieu vous y veut, et j'ai besoin de cette réflexion pour me consoler de ce que vous y êtes si long temps. Vous ne perdez point celui que
* Lettres édifiantes, t. \\,-- Lettres pieuses , p. 1658.
* LoQise-Catherine SaiUy de Berval, née en 1670, morte en 1738. Ce fut la vingtième Dame de Saint-Louis. EUe fit profession des vœux simples en 1689, et des vœux solennels en 1694. C'était une des Dames les plus respectables par son esprit et sa piété. Elle recueillit un grand nombre d'écrits de W^^ de Maintenon. (Voir à ce sujet la préface des Lettres sur VéducatUm,)
* M"« de Berval était infirmière et relevait de maladie.
* Utir es édifiantes, t. Il, 1. 117. —Lettres pieuses, p. 1586.
VOUS y passez, et je ne puis douler par les dispositions que je vous connois que vous ne les mettiez à profit^ c'est un grand exercice de patience et de conformité à la volonté de Dieu, qui sont deux points bien essentiels. Si le relâchement est à craindre dans le lieu où vous êtes, combien aussi pouvez-vous y faire du bien par votre exemple , par votre régularité à suivre tous les règlements qu'on a jugé à propos d'y établir ! Je voudrois que vous entrassiez toutes dans une considération de votre état présent : il me parolt que vous pouvez avoir le mérite des fondatrices, chacune en votre particulier, en établissant ce qu'on veut qui y soit observé dans la suite. Animez-vous donc pour les grands biens ou les grands maux que vous pouvez faire, car il est certain que la coutume peut plus dans une maison que toutes les constitutions et les règlements ; si vous y établissez l'ordre, la ferveur et la régularité, cet esprit y subsistera*, si le relâchement, la tiédeur, le désordre s'y met, il y demeurera. 11 ne faut point dire : Ce n'est point moi qui suis chargée du bien général de la maison et des règles \ le bien général est composé du bien particulier, et chaque particulière est chargée de tout le bien qu'elle peut faire. Vous êtes chargée présentement d'édifier, par votre patience dans les maux, par votre soumission aux remèdes, par votre courage en ne vous laissant pas abattre, par votre ferveur eh faisant voir que la maladie, quand elle est médiocre, n'empêche point la prière, le silence, la lecture et les exercices de piété; vous pouvez donner l'exemple d'une convalescence sans lâcheté,
A MADAME DE RADOUAY (1690). 125
qui s'occupe toujours de quelque chose de bon, et qui en se ménageant de bonne foi, ne se livre pourtant pas à Voisiveté, à la liberté de parler de tout, à des postures lâches et à des manières où il ne parolt plus de caractère de piété. Voyez, madame, si vous établissez tout ce que je viens de dire autant qu'il est en vous, si votre séjour à l'infirmerie est utile au bien de la communauté et à votre sanctification. Le zèle que j'ai pour l'une et pour l'autre m'a emportée plus loin que je n'aurois eu dessein d'aller, et quand je croirois, comme vous me mandez, que M. Tiberge m'a chargée de vous, je ne pourrois pas mieux faire. Dieu vous garde, madame , d'une telle chute ^ demeurez sous une si sainte conduite, il ne sera pas toujours occupé des règlements * -, mais je suis assurée que ses occupations présentes ne l'empêcheront pas de vous donner tous les secours nécessaires , et que je puis pour vous bien peu de chose 5 mais, tel qu'il est, vous en pouvez disposer en toute liberté. Vous avez raison de ne point chercher la nouveauté : ce qui est bon est toujours bon, et puisque vous ne voulez qu'être aidée et fortifiée, les instructions que vous avez vous seront toujours bonnes. Adieu, ma très-chère. Je vous écris, quoique je compte aller demain à Saint-Cyr ; mais vous savez le peu de temps que j'ai pour tout ce que j'aurois à faire. Je voudroisbien que vous eussiez vu la mort de M. de Seignelay^ d'aussi près que moi;
' H 8*était chargé de rédiger les règlements intérieurs de la maison de Saint-Louis.
' Jean-Baptiste GoUrart, marquis de Seigaelay« fils du grand
▼ous béniriez Dieu de vous avoir tirée du inonde et de vous mettre dans un état qui pût vous faire espérer une mort aussi tranquille que celle-^i a été agitée. Priez Dieu pour moi, qui ne saurois en être bien éloignée ^ Bonsoir, madame*
81«. — A MADAME DE VEILHAN.
Novembre 1690.
Ce n'est pas moi, madame, qui veux que l'on se fasse tout à tous ^ vous savez qui c'est qui nous donne cette leçon et s'il est possible de s'inscrire contre elle 5 il faut donc s'y soumettre, et dire des bagatelles d'aussi bon cœur que des choses solides, quand on les dit par l'ordre de Dieu, et qu'il en est la fin. Rien ne nous doit être insupportable que le péché ; il faut s'accommoder de tout le reste* Vous devez passer l'heure de la récréation comme les autres, rire, jouer et badiner avec elles, et rendre votre vertu aimable par sa complaisance 5 je ne vous demande point de vous abîmer dans des bagatelles,
Colbert, et qui fut après lui secrétaire d'État au département de la marine et des fortifications. Il était né en 1651, et mourut le 3 novembre 1690. « Il avuit, dit Saint-Simon, toutes les parUes d'un grand ministre d'État. Le travail joint à la débauche le tuèrent à la fleur de son âge et de sa fortune. »
< W^ de Maintenon n'avait alors que cinquante-cinq ans, mais comme elle était toujours malade^ elle ne croyait pas atteindre une grande vieillesse.
• Lettres édifiantes, t. II, l. 84. — Lettres plemes, p. 1646. — Extrait des écrits, p. 394.
A MADAME DE VEILHAN (1690). 127
il ne faut s*abiiner qu'en Dieu ; mais je vous dis qu'il faut les écouter et y répondre avec beaucoup de douceur. Si vous aimez Dieu, il faut le faire aimer, et aller à cette fin-là par toutes sortes de moyens qui y sont propres ; vous ne le ferez pas aimer si votre piété est rude, sauvage et austère^ rendez-la douce et attirante*, demeurez sévère pour vous, mais soyez tendre pour les autres.
Quant aux distinctions entre les demoiselles, rien n'est plus dangereux, sous quelque prétexte que ce puisse être. Ne cherchez point ce qui plaît à l'esprit, ce n'est que vanité -, cherchez Dieu, c'est à vous à en faire des leçons aux demoiselles, et vous ne devez pas les attendre d'elles-, traitez -les également, et ne vous rebutez pas des plus imparfaites. Dieu vous a donné de l'esprit et quelque chose de meilleur qui est une grande piété, Tamour de votre vocation, de la régularité, du courage, mais vous êtes singulière, et c'est un très-grand défaut pour une communauté. Vous n'avez besoin que d'un bon conseil, qui, connoissant vos inclinations, vous aide , avec l'ordre de Keu, aies surmonter-, c'est ce qui me feroit désirer que vous écrivissiez àM. Tiberge, dont vous recevrez de grands secours si vous êtes docile, comme je l'espère du sincère désir que vous avez de vous perfectionner-, pour moi, je suis toujours à votre service, mais je me reconnois très-indigne de vous donner des avis.
Novembre 1690.
Le temps que vous avez pris pour demander conseil ne sera pas perdu \ la préparation de votre cœur qui embrasse les mortifications, la soumission qui empêche de les faire sans consulter, tout cela, ma chère fille, sera compté et vaut mieux que les austérités même. Dieu nous garde de mépriser ce que rÉglise approuve et ce que les saints ont pratiqué-, mais vous en faites trop de cas et ne vous tenez pas assez aux mortifications de votre état. G)nservez votre santé en ne l'altérant que pour votre institut, et prodiguez-la pour les choses qui sont de vos obligations. Demandez quelquefois à coucher dans les dortoirs des demoiselles , à la place de quelques maîtresses qui auroient besoin de reposa vous veillerez, votre veille sera utile, vous soulagerez vos sœurs, et cela vaut mieux que de travailler pour vous seule en veillant dans votre cellule. Il est vrai, ma chère, que j'aime mieux la mortification de l'esprit que celle du corps, mais je les approuve toutes. Je trouve très -bon qu'à l'approche d'une grande fête, vous fassiez quelques austérités passagères et que vous fassiez toute Tannée celles que Dieu a marquées aux Dames de Saint-Louis.
Je suis bien aise de voir que vous ne vous croyez plus un rien, mais trois personnes-, je pense cependant qu'il n*y en a que deux chez vous, car vousmême et l'infirmité c'est la même chose. Supportez
1 Lettres édifiantes, t. U,\, 87. '^Lettres piettses^ p. 1461.
A MADAME DE BUTHERY (1690). 129
celte infirmité et Thumiliation qui vous en revient avec joie et patience ; cela vous est meilleur que bien des jeûnes. Priez pour moi, je vous en conjure, et faites quelques prières extraordinaires pour le Roi.
83'. — A MADAME DE BUTHERY,
Novembre 1690.
Votre lettre est une confession et je suis en toute façon un indigne directeur; mais puisque vous voulez absolument mes avis, il faut que je vous écrive à peu près ce que je vous ai déjà dit. Ne soyez point étonnée ni découragée de vos défauts, remerciez Dieu de vous les faire connoître, et répondez à sa bonté par votre fidélité à vous corriger -, comptez que vous ne vous corrigerez pas sans le secours de Keu, et que vous ne l'obtiendrez pas sans le demander, et qu'ainsi il faut, avant toutes choses, le prier ; c'est dans la prière que vous trouverez la force qui vous est nécessaire. Ne pensez à vous faire violence que pour un jour seulement; prenez pour pratique de ne vous point presser, de vous posséder, de ne pas dire une parole de plus que vous l'aurez résolu, de régler vos pas, votre extérieur, et d'agir en tout avec la paix d'une vraie religieuse. Marchez dans la présence de Dieu, appelez-le souvent à votre aide, comme si vous étiez prête à périr-, si dans le commencement, une journée est longue pour vous faire cet effort, prenez seulement une matinée ou une
^ Lettres édifiantes, t. II, 1. 1 1 4 — Lettres pieusest p. 1 474.
aprèsHltnée, et après cela relâchez-vous un peu, comme vous laisseriez relâcher les autres que vous conduiriez ; il faut ainsi aller peu à peu en supportant sa foiblesse, mais ne s'y abandonnant jamais. Essayez de cette pratique, je vous en conjure, ma chère fille, et n'en espérez rien que par la force de Dieu, vous verrez bientôt quelque changement en vous. Soyez gaie à la récréation et silencieuse dans le reste de la journée ^ c'est encore un moyen qui vous fera éviter bien des fautes.
Dieu ne vous manquera pas, madame, quand vous aurez une vraie humilité ^ sans elle tous le!; talents seroient inutiles et souvent dangereux-, avec elle vous serez capable de toutes les charges de votre maison ^ plus vous vivrez et plus vous en serez persuadée. Demandez à Dieu une bonne volonté, mais apprenez à la connoître -, on dit : Je demande à Dieu une bonne volonté, je voudrois être parfaite. Hé! qui est-ce qui ne le voudroit pas ? La bonne volonté est de vouloir fortement et décisivement preiidre tous les moyens qui peuvent nous conduire à Dieu, quoi qu'il nous en coûte -, si vous avez celle-là, comme je l'espère, réjouissez-vous, et travaillez avec confiance.
Adieu, ma très-chère fille, ne soyez point discrète avec moi -, vous ne pouvez m'importuner, et quand vous le feriez, ce ne seroit pas grand dommage. Eloignez-vous le plus que vous pourrez des affaires du monde, elles ne sont propres qu'à vous troubler, et par rapport à Dieu et par rapport à votre repos.
l*' décembre ift90.
Vous ne serez plus embarrassée quand vous deviendrez simple et sincère -, il n'y a rien de si aisé que de dire ce que Ton pense, et rien n'est si difficile que de persuader qu'on est franche quand on ne Test pas ; vous le deviendrez quand il plaira à Dieu ; mais il faut le lui deniander comme une des dispositions les plus avantageuses à votre salut. Vous avez raison, madame, quand vous vous prenez à votre orgueil d'une partie de vos peines •, il est vrai que c'est lui qui s^oppose à votre avancement et à la paix que vous ne trouverez jamais avec vous-même. Comment est-il possible que les exemples ne fassent rien sur vous ? et attendrez-vous à vous corriger par votre propre expérience ? ce que j'ai éprouvé là-dessus et que je vous dis tous les jours avec la dernière simplicité ne vous fait-il nulle impression ? Mais ce que je vous ai fait voir de M°** de Longueville* (dont par parenthèse je voudrois bien avoir les écrits) ne vous louche-t-il point ? et n'ôtes-vous pas un peu honteuse de ne pouvoir vous soumettre, quand vous voyez une femme belle comme un ange, et la plus spiri-
^ letires pieuses ti^^ 1394.
' Anne-Geneviève de Bourbon -Condé, duchesse de Longuevtlie, sœur du grand Gondé, née en 1619, morte en 1679. Cette dame, après avoir été la principale héroïne de la Fronde, après avoir eu une Jeunesse pleine d'agitations et de désordres, se retira aux Carmélites^ et y vécut jusqu'à sa mort dans la pénitence ia ploB austère (Voir le beau livre de M. V. Cousin : la Jeuneue de M^ dé Longueville).
tuelle de son temps, devenir comme un enfant sous la conduite d'un homme* , et lire ses lettres à genoux? Et vous ne pouvez vous résoudre à montrer vos foiblesses, à demander du secours, et à devenir enfant pour entrer au royaume des cieux ! Lisez-vous toutes ces choses pour vous divertir, et croyez-vous que Dieu permette que vous receviez tous les jours tant d'instructions sans d'autres vues que de vous amuser et de contenter la curiosité de votre esprit? C'est là-dessus que vous devez faire vos réflexions : je sais qu'il faut que ce soit Dieu qui touche, mais vous l'êtes 5 vous dites que vous êtes résolue de faire votre salut-, prenez -en donc les moyens, et croyez que le plus sûr est celui de la dépendance, de l'obéissance. Je ne dis point pour qui vous devez l'avoir, vous êtes peut-être dégoûtée d'un tel, prenez-en un autre si vous le voulez ^5 mais
1 M. SiDgiin, qui était son confesseur.
' M'»^ de Monfort' témoignait une répugnance extrême à se confesser, et surtout à prepdre pour guide spirituel l*un des prêtres attachés à la maison de Sainl-Louis. Ces prêtres étaient des missionnaires de Saint-Lazare, pieux, simples, droits, très-attachés à leurs devoirs, et n'ayant aucune ambition mondaine, mais qui étant la plupart de naissance infime (barbes sales de fond de séminaire, dit Saint-Simon ), instruits uniquement des choses de TÉvangile, destinés principalement à prêcher les pauvres et les paysans, avaient des manières rustiques, un langage plébéien, une éloquence vulgaire, un esprit dénué de recherches et d'agréments : aux abstractions pieuses, aux questions mystiques/ aux scrupules raffinés de leurs pénitentes, ils répondaient tout simplement par le catéchisme et la règle de la maison ; car M.^^ de Monfort n'était pas seule à avoir ces répugnances» et comme nous aurons occasion de le voir, la plupart des nobles Dames de Saint- Louis, la plupart de leurs nobles élèves trouvaient la piété peu
croyez qu'il faut vous soumettre, vous en avez plus besoin qu'une autre. Je prie Dieu de tout mon cœur de toucher le vôtre, de vous dégoûter de votre esprit et de votre misérable raison, de vous humilier, de vous fortifier et de vous forcer à lui sacrifier votre propre volonté. Pour moi, ma chère fille, je suis toujours la même, et j'aurai tant de soin de vous que vous voudrez ^ mais que ce ne soit pas en moi que soit votre plus grande confiance sur la terre, car, comme je vous Tai déjà mandé, je n'ai ni grâce ni autorité pour cela.
Je ne sais quand nous irons à Fontainebleau, et il n'est pas même assuré que nous y allions ^ en quelque lieu que je sois, vous aurez de mes nouvelles souvent ; je ne suis pas insensible à l'amitié que vous rae témoignez dans cette occasion, et je la mérite un peu par celle que j'ai pour vous.
séduisante avec de tels interprètes. On sait qu'à cette époque, le bel esprit avait envahi les choses de religion , qu'on mettait du précieux et de l'abstrait jusque dans les croyances, enfin que Télégance semblait Taccompagnement obligé de tous les sentiments. ^^ de Maintenon avait donc été pressée de donner la direction spirituelle de Saint-Gyr aux pères de la compagnie de Jésus ; mais elle avait refusé ces guides si séduisants, si habiles, pour prendre les bons et humbles prêtres de Saint-Vincent de Paul, afin d'amortir dans les Dames de Saint-Louis et dans leurs élèves ce goût du bel esprit, de la dévotion gracieuse, des délicatesses de conscience et des abstractions spirituelles, qui était la passion de la société polie du dix-septième siècle, et qui avait failli, dès son origine, miner l'institution de Salnt-Cyr. C'était pour les consoler ae ces trop modestes directeurs qu'elle leur donnait de temps en temps des confesseurs extraordinaires, comme les abbés de Fénelon, deBrisacier, Tiberge, Godet des Marets, et des prédicateurs comme Bossuet, Bourdaloue, Massillon, etc.
85*. — A MADEMOISELLE DE BOUJU,
troTici^
Ce iO décembre 1690.
Vous ne serez jamais en paix si vous vous mêlez de juger de vos dispositions 5 il faut les examiner modérément, en rendre compte tout simplement, et vous conduire ensuite comme on vous le prescrira -, c'est là le chemin que tout le monde doit prendre, je dis les personnes les plus avancées, les plus capables, les plus saintes et les plus éclairées, à plus forte raison un enfant comme vous êtes. Vous vous examinez trop -, il faut aller à Dieu plus librement, et vous occuper moins de vous-même. Vous êtes comme M. l'abbé de Fénelon dit qu'est Tamour-propre, qui aime mieux se tourmenter que s'oublier-, oubliezvous, priez tout simplement, observez votre règle , réjouissez-vous, et prenez pour pratique de renoncer doucementà vos pensées etde ne point parler de vous.
Vous voulez des marques, vous voulez des signes, des preuves, et enfin vous voudriez savoir à quoi vous en tenir et pouvoir être contente de vous; Dieu ne le veut pas ainsi, il faut le servir avec abandon et
* Lettres pieuses, p. 1896.
* Marie-Anne de Bouju de Montgras, née en t672, morte en nu. Elle fit profession le 9 dëcenière 1694. C'était une ÛUede grand esprit, d'une prodigieuse mémoire, de beaucoup de vertu, mais qui avait à un degré éminent le défaut qu'on reprochait aux Dames de Saint-Louis, que M"^*^ de Maintenon ne ce&sa de combattre, le^ désir d'une perfection idéale, une vivacité extraordinaire d'esprit, un tourment de faire pour Dieu beaucoup plus que la religion ne demandait. Nous verrons les lettres très-sages que M°^® de Maintenon écrivit à son sujet. — Voir aussi les Lettres sur V éducation, p. 229.
confiance*, mais ce ne sont pas les instructions qui vous manquent, vous n'en avez peut-être que trop ; vous avez voulu être savante, vous avez rempli votre mémoire et vidé votre cœur. Soyez humble , petite et simple, ne raisonnez plus, laissez-vous mener par les cordons çt vous serez en paix.
Si vous continuez dans vos réflexions et dans l'occupation où vous êtes de vous-même, vous perdrez votre vocation, vous perdrez l'esprit, vous ferez peur à toule la communauté, vous deviendrez abstraite, rêveuse, triste, incapable de tout, vous serez renvoyée et très-malheureuse; croyez-moi, prenez un guide et abandonnez-vous à une entière obéissance sans aucun raisonnement.
DAm 1>B SAIHT-'LOUlfl.
Mardi, 12 décembre 1690.
Je ne vous ai point marqué toute ma joie, mais
^ Relation de Vorigine, du progrès et de la condamnation du qviétisme, par Phélipeaux, p. 43.--* Mémoires de Languet de Gergy, 1. 1\.
* Marie-Françolse-Sylvine Lemaitre de la Maisonfort, née en 1660, était d'une ancienne famille du Berry, et fut dans son en<fanee noounée chanoinesse dans Tabbaye noble de Poussay/en Lorraine. Elle vint à Nôisy» puis à Saint-Cyr, comme maîtresse séculière des demoiselles, et gagna la faveur de M*"^ de Maintenon par son esprit, son instruction, ses agréments. Ce fut elle qui introduisit à Saint-Cyr M°>« Guyon, dont elle devint la plus ardente disciple. M"*> de Maintenon Payant décidée, ainsi que nous allons le voir, à embrasser la vie religieuse, elle ût les vœux simples le 1^'mars 1692, puis les vœux solennels le 20 avril 1604. Étant devenue Tapôtre du quiéiisme à Saint<-Gyr, elle fut renvoyée par
je suis assurée que vous n'en doutez pas Me remercie Dieu de tout mon cœur de ce qu'il fait pour vous et pour nous. Vous allez trouver la paix ^ vous voilà
lettre de cachet en mai 1697, s'en alla aux Ursulines deMeaux, puis aux Bernardines d'Argenteuil où elle mourut (Voyez sur cette Dame V Histoire de la maison royale de Saint-Cyr, eh. x).
M"*^ de Maintenon eut une longue correspondance avec M^® de la Maisonfort. Je n*en al trouvé que des fragments dans les Mémoires des Dames de Sainte Cyr, dans les Mémoires de Longuet de Gergy, et dans la Helation de l* origine ^ du progrès et de la condamnation du quiétisme, par Tabbé Phélipeaux ( 1 vol. in-12, Paris, 1732). Les Lettres éditantes, les Lettres pieuses, et les autres manuscrits des Dames renferment à peinequelques débris de ces lettres ; on en comprend facilement la raison : M"^^' de la Maisonfort ayant été renvoyée de Saint-Cyr comme entachée d'opinions hérétiques, tous les papiers qu'elle put y laisser furent proscrits ou détruits. On doit vivement le regretter, car la femme qui eut l'honneur de soutenir une controverse théologique avec Bossuet, qui fut l'amie constante de Fénelon jusqu'à sa mort, n'est pas un personnage insignifiant dans l'histoire intellectuelle du dix-septième siècle. Aussi La Beaumelle a-t-il recherché ces lettres avec grand soin ; mais comme il n'a eu entre les mains ni le manuscrit des Lettres pieuses, ni celui des Mémoires de Longuet de Gergy, il a été encore moins heureux que moi, et n'a pu trouver que les fragments publiés dans la Relation du quiétisme de l'abbé Phélipeaux. Il a en effet donné ces fragments ; mais, selon sa coutume, il a fait davantage : il a pris le récit de Phélipeaux avec des phrases de M°>^ de Maintenon et même des phrases de Fénelon, et de tout cela il a fabriqué des lettres de W^ de Maintenon à M""® de la Maisonfort, dont le fonds seul se trouve exact. Nous les donnerons plus loin. Enfin, et c'est ce que nous verrons aussi, il a supposé adressées à M™® de la Maisonfort des lettres qui furent écrites à une autre religieuse, W^^ de Glapion.
^ De ce que M™^ de la Maisonfort consentait à embrasser la vie religieuse. «cM'"^' de Maintenon, racontent les Mémoires de Saint-Cyr, en fit une fête particulière ce jour-là, et crut avoir fait la plus grande acquisition du monde. » Elle aimait beaucoup cette Dame : c'était sa confidente, sa favorite et, pour ainsi dire, sa fille, mais elle aimait encore plus l'œuvre de Saint-Cyr, et pour attacher à cette œuvre une femme dont elle s'exagérait les ta-
A MÂDAMB DE LA MAiSONFORT (1690). 137
dans ce fond de l'abîme où Ton commence à prendre pied. Vous savez de qui * je tiens cette phrase ; je le verrai demain ; je lui demanderai pour votre retraite tout ce que M. de Chartres vous a marqué. Aban* donnez-vous bien à Dieu, ma très-chère : laissez* vous conduire les yeux bandés. Que vous êtes heu-
lents, elle employa des moyens qui semblent très-répréhensiblesi si l'on en croit Tauteur de la Relation du quiéiisme; néanmoins il ne faut pas oublier que cet ouvrage est une sorte de pamphlet très-violent contre Fénelon et qui est loin d'être favorable à M"« de Blaintenon. Quoi qu'il en soit, voici le récit de l'abbé Phélipeaux :
t La Maisonfort avoit de terribles répugnances pour la religion (la vie religieuse) ; elle aimoit la liberté et ne pouvoit souffrir aacan assujettissement ; son inquiétude naturelle lui faisoit craindre les suites d'un engagement perpétuel dans un monastère; un établissement libre dans le monde lui paroissoit bien plus convenable, et elle se croyoit en état de l'espérer. Elle ne dissimuloit ses peines et répugnances ni à Vévéque de Chartres, ni à l'abbé de Fénelon en qui elle avoit toute confiance. Enfin pressée par M*"^ de Maintenon de se déclarer sur sa vocation, elle consentit à se soumettre à ce qui en seroit décidé par les directeurs de Saint-Gyr et par l'abbé de Fénelon, qu'elle chargea de bien expliquer ses dispositions intérieures , ne doutant pas que quand elles leroient connues, on ne lui parleroit plus d'aucun engagement.
«Le 11 décembre 1690,M'°<'de Maintenon assembla à Saint- Cyr M. de Chartres avec les abbés de Fénelon, Gobelin, Brisacier et Tiberge, qui, après avoir pesé et examiné, décidèrent que IMeu appeloit la Maisonfort à être Damé de Saint-Louis. Dans le temps de l'assemblée, la Maisonfort m'a raconté qu'elle se retira devant le saint-sacrement dans une étrange angoisse, et quand elle sut la décision de ces messieurs^ elle pensa mourir de douleur et versa dans sa chambre toute la nuit un torrent de larmes. H'^ de Maintenon fut transportée de joie, quand elle apprit que la décision étoit unanime et conforme à ses désirs. N'ayant pu la témoigner dans le moment à la Maisonfort, qui s'étoit retirée pour aller pleurer dans la chambre en secret, elle lui écrivit le lendemain mardi 12 décembre 1690 la lettre suivante. » (C'est la lettre que nous insérons).
^ De l'abbé de Fénelon.
138 LETTRES HISTORiftUES ET ÉDIFIANTES.
reuse de pouvoir lui faire un sacrifice de tout ce que vous êtes ! Si Ton osoit envier les grâces, j'auroîs de la peine à me contenir là-dessus. Je ne vous verrai que jeudi 5 j'espère prier Dieu pour vous ce jour-là. Ne m'oubliez jamais dans vos prières.
J'ai parlé de M. votre frère à M. de Chartres, et nous penserons à la sœur ^ . Abandonnez-vous toute à celui à qui vous vous donnez, il vous conduira bien. 11 fait bien toutes choses ^ que vous soyez bien préparée à le recevoir, et que je trouve que tout va bien ^.
87>. — A MADAME DE BUTHERY.
Ce 20 décembre 1600.
Si Dieu vous met hors d'état de vous aider, il ne
* La sœur de M"e de la Maisonfort était élève de Saint-Cyr : ce fut elle qui remplit le rôle d'Ëiise dans Esther (Voir VHis^ toire de la maison de Saint-Cyr, p. 82).
* M*"^ de la Maisonfort ne se rendit pas aux exhortations de cette lettre : « Ne pouvant comprendre, dit Tabbé Phélipeaux, sur quel fondement ces messieurs avoient appuyé leur décision, elle s'imagina que l'abbé de Fénelon n'avoit pas assez fait connoître ses répugnances pour l'état religieux ; elle lui manda en quelle angoisse et en quel trouble elle se trouvoit, et le soupçon qu'elle avoit qu'on eût plus déféré aux désirs de M*"*^ de Maintenon qu'à ses dispositions intérieures. » Fénelon lui écrivit le 1 7 décembre 1 690 la lettre suivante qui est certainement fort étrange :
<c Tout ce que j'ai à vous dire se réduit à un seul point qui est que vous devez demeurer en paix avec une pleine confiance, puisque vous avez sacrifié votre volonté à celle de Dieu et qu'on vous a déterminée. La vocation ne se décide pas moins par la décision d'autrui que par notre propre attrait. Quand Dieu ne donne rien au dedans pour attirer, il donne au dehors une autorité qui décide; de plus, il n'est pas vrai que vous n'ayez eu aucun attrait intérieur, car vous avei senti celui de consulter et de vous soumettre.... » etc. (Relation du Quiétisme, p. 44).
' Lettres édifiantes, t. W, 1. 69.
A MADAME DE BUTHBIÏT (1690). 139
VOUS abandonne pas, madame, et sera lui*mème votre soutien, votre occupation et votre ' consolation. Je vous ai envoyé une lettre de M. de Chartres, qui j'espère vous aura fait plaisir-, elle étoit bien courte à ce qu'il me parut; il me semble qu'il s'est chargé en quelque façon de monsieur votre frère; madame votre mère n'est point aussi sans secours. Demeurez en paix sur leur sujet; une religieuse ne se doit point croire chargée de faire la fortune de ses proches, ce ne seroit pas avoir quitté le monde ; priez Dieu pour eux comme pour vous. Je suis un peu persuadée que vos inquiétudes nuisent à votre santé, et elles nuiront à la paix de votre âme, si vous les poussez trop loin. Quelques courtes que soient nos lumières et nos spéculations, elles vont encore plus loin que notre pratique; nous disons des merveilles sur Vahandon à la volonté de Dieu, et sur les soins de sa providence ; mais notre religion n'est qu'en paroles si nous n'en sentons l'effet dans les occasions par une paix au fond du cœur qui vient de notre confiance.
Oh ! que notre foi est foible et disproportionnée des pratiques extérieures dans lesquelles nous vivons! On médite tous les jours, on garde la présence de Dieu, on communie trois fois la semaine, et avec cela on est plus inquiet de l'avenir que n'étoient les philosophes par la seule raison ; on seroit plus en paix sur la parole d'un honnête homme qu'on n'y est sur celle de Dieu, qui nous promet de nous donner toutes choses pourvu que nous cherchions son royaume et sa justice. Je ne crois point que vous
approchiez des sacrements sans piété, vous en approchez peut-être sans goût et sans plaisir^ vous savez mieux que moi que vous n'en êtes point plus désagréable à Dieu, et qu'il faut marcher par le chemin qui lui plaît. N'oubliez pas que M. Tabbé de Fénelon dit qu'un pas dans cet état est un pas de géant. Parlez tout simplement de votre état et demandez du secours quand vous en avez besoin^ il ne faut pas prendre trop sur vous et encore moins dans l'état de maladie où vous êtes^ ce seroit trop de tourmenter Tesprit, le corps étant accablé, fl vous restera toujours assez de choses à surmonter; les ministres de Jésus-Christ ne perdront pas leur temps en vous consolant, ils sont pour cela et le feront de bon cœur.
Je verrai M™® de Montalembert le plus tôt que je pourrai. Cependant, madame, faites de votre mieux pour être utile aux deux personnes que Dieu vous donne pour compagnes à votre office ; vous les édifierez par votre patience et par votre régularité 5 vous les instruirez dans l'occasion, et vous n'en manquerez pas -, elles en ont grand besoin Tune et l'autre. Je ne doute pas de votre joie sur M"® de la Maisonfort ; c'est un grand bien pour nous-, le noviciat ne peut être rempli de tels sujets * ; il faut au moins qu'elles soient innocentes, humbles et ferventes 5 si j'en suis crue , on les éprouvera longtemps. Adieu, ma trèschère, croyez qu'on ne peut vous aimer plus que je
^ L*entrée de M'"^ de Maisonfort au noviciat avait été une sorte d'événement à Saint-Cyr ( Voir VHistoire de la maison de Saint* Cyr, ch.x).
A MADAME D£ VANGY (1690). 141
le fais, et qu'il n'y a rien que je ne voulusse faire pour vous le témoigner.
Jour de Noël J090.
Si vous trouvez quelque consolation ou quelque soulagement à m'écrire, ne vous contraignez pas, car Dieu le veut ainsi, mais ne le faites jamais par croire que vous le devez, toute notre conduite doit être simple et selon les besoins que nous avons. Je crois que vous vous occupez trop de vos tentations, et que vous les craignez trop \ ne pensez plus au passé, puisque Dieu Fa oublié, et réjouissez-vous dans la confiance que vous êtes réconciliée avec lui. Quand vos anciennes tentations se feront sentir, retournez un moment à Dieu, et occupez-vous à quelque chose d'intérieur. Il y a quelques pratiques qui ne sont point bonnes présentement, ma chère fille, comme le jeûne, l'abstinence, la discipline, le silence et même les longues prières ; on vous le conseillera dans un autre temps, et il y a des personnes à qui on ne peut trop les conseiller; mais pour vous, il faut (pie vous mangiez, que vous dormiez, que vous parliez, que vous vous réjouissiez, que vous travailliez et que vous vous contentiez de faire tout cela pour Keu et par obéissance. Rien ne vous est plus mauvais que d'être rentrée en vous-même ; il n'y a pas pour vous, pour le moment, une plus mauvaise com-
' Lettru édifiantes, U II, \, 121.-- Lettres pieuses,]^, 1500.
pagnie ] quelque jour vous y rentrerez pour y trouver Dieu ; mais croyez mon conseil, ma chère fille, réjouissez-vous, méprisez la tentation, ne songez à la combattre que par le mépris, ne la comptant pour rien, et courant à quelque occupation de charité : votre charge vous en fournit assez-, courage, ma chère fille , soyez-en remplie. Dieu vous guérit par un miracle, et vous manquez de vous confier en lui ! Voulons-nous vous perdre et nous perdre avec vous en vous donnant de mauvais conseils? vous savez que les miens sont soumis à M. de Brisacier. Je ne suis point surprise de la charité qu'il a pour vous, il rétend bien plus loin ^ gardez les belles prières de Noël qu'il vous a envoyées, je les ai dans mes livres secrets. On dit toujours des messes pour vous-, M. l'évoque de Chartres m'a promis d'en faire dire à la chapelle basse de Chartres. Mettez toute votre confiance en Dieu, et prenez les moyens que vos supérieurs vous conseillent 5 obéissez, et tout ira bien; mais encore une fois sortez de vous-même présentement : je crois que je vous désirerois un peu évaporée.
89*. — A MADAME DE RADOUAY.
21 décembre 1690.
Je voulois vous voir hier en particulier et vous demander des nouvelles de votre santé. Vous avez encore mauvais visage ] je crains que vous ne soyez mquiète de la continuation de vos maux^ ce seroit
* Lettre édifiantes, i. IH, p. 83. — Lettres pieuses, p. 1598.
A MADAME DE RADOUAY (1690). 143
le moyen d'aflfoiblir le corps et l'âme en même temps. Ne voulez-vous pas tout sans réserve, et voulez-vous choisir les croix? Conservez-vous de bonne foi et aussi longtemps que vous en aurez besoin ^ prenez les sentiments des enfants pour leurs pères, et quittez ceux des valets pour leurs maîtres; ils les craignent par des vues basses *, ils n'osent montrer leurs maux de peur qu'on les leur reproche, de peur d'être à charge, de peur de n'être pas payés, s'ils ne gagnent leur salaire parle travail^ ils ont l'esprit aigri du malheur de leur conditiQn, et servent en esclaves accablés du joug qu'ils sont contraints de porter; les enfants sont malades^dans le sein de leurs pères et de leurs mères, ils Iç sont doucement, hardiment; ils ne craignent rien, ils se consolent avec eux, et voient augmenter leur tendresse par le mouvement de la compassion. Voilà, madame, deux états différents. Voyez si vous ne déplairiez pas à Dieu en le regaràmt comme ce maître tyrannique et dur, et si vous ne devez pas le regarder comme ce père qui vous aime et qui vous tient entre ses bras. Soyezy donc bien tranquille et toute prête à y être toute votre vie, s'il le vouloit ainsi. L'excellente préparation pour le recevoir à Noël, que celle de la souffrance et de la conformité à sa sainte volonté ! Bonjour, ma très-chère fille; je n'ai pu m'empêcher de vous écrire ce petit mot n'ayant pu vous parler hier, et prévoyant, par l'arrivée de M. de Chartres, que j'aurai bien des aflaires cette semaine. Mille amitiés à nos chères sœurs.
144 LETTRES UiSTORIQUES ET ÉDIFIANTES.
9p'. — REGLEMENT
FOUR LES DBIIOI8BLLB9 FOSTCLAIITBS, QUI SONT BNCOSB Di:(à LA CLASSE.
Elles coucheront autant qu'il se pourra dans le même dortoir, auprès de leurs maîtresses.
Elles se lèveront à six heures comme les autres, s'habilleront et feront la prière à l'ordinaire, quand celle qui les conduit ne leur aura rien marqué de particulier.
Elles seront habillées comme les autres demoiselles, mais encore plus modestement, et sans cheveux frisés^, leur faisant comprendre qu'on accorde cette grâce et distinction à leur piété.
Elles fréquenteront les sacrements à proportion qu'elles s'avanceront dans la piété, et leur maîtresse concertera cet endroit-là avec le confesseur et madame la supérieure.
On leur permettra, si elles le désirent, d'aller à matines et à l'oraison la veille et le jour de leurs communions.
Elles seront souvent envoyées chez les rouges pour les coiffer, peigner, etc., afin qu'on voie leur cgipacité et leurs répugnances. Elles iront aux conférences quand les novices postulantes y seront, et leur maîtresse aura soin de leur faire rendre compte de ce qui les aura touchées.
Il seroit bon qu'elles en écrivissent quelque chose, afin de le montrer à M. l'abbé des Marets ; mais il
* Lettres et i4ui«, p. 141.
* La frisure n'était pas encore interdite aux demoiselles.
faut que ce soit succinctement, sans songer à montrer leur mémoire, qui n'est pas extraordinaire aux jeunes gens, et quelles missent seulement ce qui leur auroit fait le plus d'impression.
n faut leur faire des récompenses des services qu'elles rendront à Fautel, soit en le parant, en faisant des bouquets, ou en travaillant pour la sacristie, et leur donner un grand respect pour tout ce qui a rapport au sacrifice.
Qu elles aient le moins de commerce qu'il se pourra avec les demoiselles, sans marquer pourtant rien de rude qui puisse être contraire à la charité et à l'honnêteté.
9i«. — A MADAME DE BRINON.
A Yenailles^ ee 18 jUTier 1691.
Ce n'est pas le Roi, madame, qui nomme au prieuré de Pontoise, et par conséquent ce ne sera pas lui qui y donnera une fille ^ ; outre cela , M"^ la comtesse de Marsan , cousine germaine de M*"^ de Saint-Nicolas, m'a priée de ne lui faire aucun embarras dans le dessein de remplir cette place par une demoiselle de Salntonge, fille d'un nouveau converti *, j'y ai donné les mains, ainsi il n'y a plus rien
^ Lettres édiJUintes, t. \\\, 1. 3. — Lettres aqréabUSy p. 978.
* M*^ de Brinon avait soUicité de VP^ de Maintenon une place de régale au prieuré de Pontoise, en faveur d*nne demoiselle de Saint'-Gyr, de la famille de Mornay, qu*elie appelle ici Placidie.
146 LETTllBS HISTORIQUES ET ÉDIFIANTES.
à faire pour la pauvre Plaeidie, ce dont je suis bieii fâchée, car son mérite augmente tous les jours. Toligny ' déclare aussi qu'elle veut être religieuse ; je voudrois bien les pouvoir placel*. Dieu bénit notre maison : la piété s établit dans toutes ces jeunet filles d'une manière admirable ; nos missionnaires y contribuent, nos confesseurs extraordinaires répandent partout leurs merveilleuses instructions^ et notre saint évêque y remplit toutes ses obligations d'une manière si édifiante que toute la maison a pour lui beaucoup d'estime et de respect; notre supérieur y continue ses conférences, et tout y respire Vàmour de Dieu. Remerciez-le, je vous supplié, d^ donner un tel accroissement à ce que vous avez planté.
J'ai lu votre lettre au Roi sur le père du Breuil ; il me dit que c'est un homme dangereux que les pères de l'Oratoire ont chassé, qu'ils ne reprendront pas; et que c'est sans prévention et sans aversion qu'il se croyoit obligé de le tenir enfermé \ voilà ce qui m'a été répondu fortement, et assurément on croit bien faire. Je fais toujours vos compliments au Roi sur tout ce qui lui arrive ; ils sont toujours bien reçus, vous pouvez compter là-dessus. Adieu, madame, ne nous lassons jamais de demander la paix : aucun succès ne nie réjouit que dans cette espérance! Ne m'oubliez pas aussi, vous connoissez mes besoins.
> C'était une demoiselle de Saint*Gyr. Voir p. 6.
A MADAME DE MONPORT (1691). l47
92>-— i^ MADAME DE MONFORT-
SO juLTÎer 1691.
Plus je fais réflexion à Tétat où vous avez été et à celui où vous êtes, plus j'espère que ce vous sera toute votre vie un motif de reconnoissance et d'amour pour celui qui a fait tant d'avances pour vous toucher. La cpnversation que nous avons eue aujourd'hui me fait grand plaisir -, je vous trouve bien avancée d'être dégoûtée de l'esprit , et vous devez voir bien clairement que ce n'est pas votre esprit qui vous donne de pareilles lumières -, Dieu vous en a donné, noais ce n'esit pas pour flatter la superbe et l'orgueil, c'est pour Taimer avec cette délicatesse que vous m'ave? montrée. N'est-il pas juste que ses dons lui retournent? que les paysans le servent avec leur grossièreté^ et que nous le servions avec plus de raffinement, pourvu que ce raffinement ne nous éloigne jamais de l'humilité, de la simplicité et de l'obéissance ? Vous deviendrez humble, puisque vous méprisez cet esprit qui faisoit une bonne partie de votre orgueil •, vous deviendrez simple en renonçant à ces duplicités qu'inspire l'esprit du monde 5 mais il faut obéir, c'isst à quoi il faut travailler présentement. Le peu de confiance et de soumission que vous ayez dans la confession est ce qui vous retient et vous trouble ; vops n'y êtes pas assez petite, vous y raisonnez trop, et c'est vous qui décidez^ vous ne pouvez comprendre que par expérience la bénédic-
* Uflres édifiaf^fd^, U ni, ). 1. — Lelfres pieuses, p, Hlî.
l48 LETTRES HISTORIQUES ET ÉDIFIANTES.
tion que Dieu donne à une conduite plus humble. Une communion faite par obéissance vous sera plus utile qu'une bien fervente que vous auriez faite par votre volonté, et vous serez récompensée par une paix délicieuse *, croyez-en vos amis qui ne veulent point vous tromper. Je vous envoie ce qui vous a plu, et j'y ajoute une prière dont j'ai grand besoin et qui me touche ^ Voilà un écrit du feu roi d'Angleterre^: c'est un auteur de bonne maison^ faites-en part à votre conununauté. Je ne vous verrai pas demain à mon grand regret, car je ne suis jamais plus à mon aise qu'avec vous.