‹ Lettres historiques et édifiantesChapitre 9 sur 30 · A UNE DEMOISELLE ÉLEVÉE A 8A1NT-CYR · texte numérisé non relu

A UNE DEMOISELLE ÉLEVÉE A 8A1NT-CYR

qui alloit étr« religieuiM dau^ une autrt iiiaiiiou.

13 juin 1691.

Vous me demandez, ma chère fille, de vous donner des avis pour votre conduite 5 vous n'en avez pas besoin, et je ne suis pas capable d'en donner : vous sortez d'iine maison dans laquelle pn vous a instruite de tous les devoirs du christianisme, et vous aile;;: dans une autre où vous verrez piati<|uer tout cp (]ue vous avez appris. J'ainne pourtant mieux vous dire quelque chose d'inutile que de vous refuser. Je yous exhorte donc, ma chère enfant, à croître tous

les jours dans la piété solide, droite et simple que vous avez embrassée ; il me semble que la piété solide consiste à ne compter que Dieu, et à comiiter tout le reste pour rien, à ne vouloir que sa sainte volonté, à le voir en tout, à mettre en lui toute sa confiance, à ne s'appuyer sur aucun homme, quel que saint qu'il soit, à les regarder comme des instruments dont il se sert comme il lui plaît, et qui ne peuvent rien par eux-mêmes*, à ne s'attacher jamais à eux, et à être bien persuadée que Dieu nous donnera toujours ce qui nous sera nécessaire. Je crois que la droiture de la piété est de s'attacher à son devoir^ et de regarder comme des tentations tout ce qui nous en éloigneroit, sous quelques apparences spécieuses d'une plus grande perfection : la perfection que Dieu demande de nous est de demeurer dans l'état où il nous met, de nous y sanctifier sans inquiétude et sans trop d'empressement. Tout est réglé pour une religieuse, et tout consiste pour elledansraccomplissementdesesvœux.Yous n'aurez qu'à suivre ce que vous verrez : allez avec simplicité; ne désirez rien d'extraordinaire-, ouvrez votre cœur à votre supérieure 5 tâchez d'en faire votre directeur. Accommodez-vous des confesseurs ordinaires, et si quelqu'un vous faisoit de la peine, dites-le avec confiance à celle qui vous conduit, et demeurez en paix : soit qu'on vous donne du secours ou qu'on vous le refuse, rien ne vous manquera. Ne passez pas un jour, je vous en conjure, sans prier pour le Roi -, vous y êtes obligée comme sa sujette et par obligation particulière : il vous a

procuré une bonne éducation; il vous met dans une dés plus saintes maisons de son royaume. Priez pour Saint-Gyr, vous en connoissez les besoins *, ne cessez pas de demander à Dieu de bénir cette œuvre pour sa gloire. Priez pour moi, demandez mon salut et les grâces qui me sont nécessaires pour m'acquitter des choses dont il parolt que Dieu m'a chargée. Conduisez-vous de manière à faire désirer les demoiselles de Saint-Gyr; jevoudrois bien en mettre quelqu'une avec vous aux mêmes conditions qu'on les prend dans les autres maisons. Mandezmoi de vos nouvelles autant qu'on voudra vous le permettre ; je prends un intérêt tout particulier pour vous, et je serai ravie de savoir comment vous vous trouverez et comment on se trouvera de vous; mandez-moi simplement ce qui vous regarde, sans façon et cérémonie avec moi : je n'en veux point, et vous savez que je vous aime comme mes enfants. ' P. S. — Priez Dieu pour vos compagnes. Qu'il plaise à Dieu de les bénir partout où elles vont, et qu'elles puissent édifier partout oii la divine Providence les conduit.

Juio 1691.

Voici encore un écrit''*, ma très-chère, que je vous prie de lire et relire avec attention , et , pour

' Lettre» édifiantes, t. HI, 1. 49. — Lettres pieuses, p. 1415. • Voir récrit qui suit celte lettre.

IttI LETTRES HISTORIQUES BT ÉDIFIANTES.

cela , de le garder autant que vous voudrez. Je suis ravie de voir que vous n'avez pas de loisir; c'est ee que je vous ai toujours souhaité, et c'est une marque de votre bonne foi dans votre charge ^ M"** de Loubert me dit hier que la vôtre étoit la plus pénible; faites -vous soulager par les mat* tresses, et piur les plus grandes de la classe, afin de les former davantage ; du reste, mettez-vous-y bien de tout votre cœur. Oh ! qu'il vous est bon d'entrer dans tous ces petits détails, qui sont plus grands quand on les conduit par Tordre et pour l'amour de Dieu que le gouvernement d'un royaume ! Soyez bien gaie à la récréation : vous ne sauriez croire combien on est édifié de votre changement ; commencez des jeux avec vos jeunes demoiselles, par complaisance : Dieu vous y fera trouver du plaisir *, votre cœur deviendra innocent comme celui d'un enfant*, n'appréhendez pas cet état, puisque notre Seigneur nous le marque pour entrer dans son royaume. Je le remercie souvent de ce qu'il fait en vous; il achève ce qu'il a commencé, et je ne doute plus que je ne vois cet ouvrage bien avancé. Ne vous gênez point, madame, je vous en conjure 5 demandez de la consolation dès que vous en avez besoin ; mettez par là votre âme en paix et en liberté, afip que vous puissiez dire avec David ces paroles que vous savez qui m'ont touchée en pareille occasion iSeigTieur^ j'ai couru dan9 Içk voie de vos commandements quand vous av^ dilaté mon coaur. Dieu permet que vous l'ayei

* Elle était à la classe rouge. #

A MADAME DE MeilPOAT O^'l). 167

serré par des ^rupuleé peur que voud ayez beseih dé éecours et d'bùihiliatiotiîs eh le demAndànt pour des choses Ijui n'en paroissëht pa^ Valoir là peiné : c^est à ce qui voua parottra petit que votre perfection est attachée^ et ce sera par les petits moyens que vous arriverez à votre grande fin. Je ne puis vous exprimer la joie que j'ai de vôtre état et la te&dressé de mdn cœur pour vous.

MÉMOIRE ' DE MADAME LÀ DUCnsSBE D'YORK «,

ou l'on toit les motifs dé sa cohyersîon.

€k)mme j'ai été élevée dans l'Ëglise anglicane et instruite dàûB sa doctrine autant que mon esprit et la ëcience des plus habile^ théologiens me l'ont pu faciliter^ je m'attends tut répi'tmandes de plusieurs personnes de ce que j'ai quitté cette Église pour m'attaeher à l'Église romaine, que je Ile regairdois auparavant qu'avec aversion ; de sorte qu'il est |rtuB avaûUigeux de contenter publiquement mes amis par cet écrit et rendre raison de mon action à tous en générai que de répondre aux demandes importunes de tous les particuliers. Premièrement, j'atteste devant Dieu qu'aucun homme depuis que je suis retournée en Angleterre ne m'a dit aucune parole directement ou indirectement sur ce sttjet, et que personne ne m'a excitée à changer de religion : c'est une grftce dont je suis redevable à Dieu seul, qui, comme je crois, a bien voulu exaucer les prières que je n'ai jamais cessé de lui offrir tous les jours depuis le temps que j'ai été en France et eh Flandre ; car, comme f apereevois dans ces pays combien étoit religieuse la piété des catholiques 9 j'ai demandé à Dieu avec empressement

^ Cet écrit a la môme origine que les deux lettres de Charles 11, insérées plus haut.

* Ce fut la première épouse de Jacques II, roi d'Angleterre. Elle était fille de milord Hyde, grand chancelier d'Angleterre; elle mourut en 1677.

que, si je n'étois pas dans la Téritable religion, il me le fit connoitre avant la mort. Je croyois avant le mois de novembre dernier que j'étais dans la véritable religion, et je n'en avois même aucun doute, lorsque je me mis à lire un livre intitulé l'Histoire de la Réforme, écrite par le docteur Héglin, dont j'avois entendu parler avec tant d'éloges, qu'on m'avoit assuré que, si j'avois douté de ma religion, ce livre devoit me rassurer très-certainement ; cependant j'ai trouvé dans ce livre tout le contraire : je n'y ai aperçu qu'une continuelle description d'abominables sacrilèges, et je n'ai trouvé aucune raison pour laquelle nous nous sommes séparés de l'Église romaine, excepté trois causes, qui sont si abominables, qu'il est surprenant qu'elles aient pu avoir entrée dans l'esprit de chrétiens : premièrement, Henri YllI a rejeté l'autorité du pape, parce qu'il n'a pas voulu lui accorder la liberté de répudier sa femme et d'en épouser une autre durant sa vie; secondement, Edouard VI étoit encore un enfant, et il étoit gouverné par son oncle, qui s'enrichissoit des biens de l'Église; troisièmement, Elisabeth, n'étant pas héritière légitime de la couronne, n'a pu s'assurer cette couronne par d'autres moyens qu'en rejetant cette Église, qui n'auroit jamais permis impunément une chose si ii^uste. Je ne puis me persuader, je l'avoue, que le Saint-Esprit ait présidé à ces conseils, et certes il est surprenant que si les évêques n'avoient eu d'autres vues que de nous rappeler à la pure doctrine de la primitive Église, ils n'y eussent pas songé plus tôt, et qu'ils eussent attendu que Henri VIU se fut séparé du saint-siége pour un sujet si infâme. Ayant l'esprit agité par ces scrupules, je commençai à considérer en moi-même ce qu'il y avoit de différence entre nous et les catholiques; alors j'ai examiné autant que j'ai pu , selon la règle de la sainte Écriture, les articles controversés, et quoique je ne me flatte pas de concevoir parfaitement la sainte Écriture, cependant je l'ai trouvée si facile et si claire en quelques endroits, que je ne puis m'empêcher d'admirer comment je n'ai pas aperçu avant ce temps, dans mes lectures fré^

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quentes, ce que je remarquois alors^ savoir : la présence réeUe de Jésus-Christ dans le sacrement de Teucharistie y rinfaillibilité de l'Église, la confession des péchés et la prière pour les morts. Ensuite je me suis entretenue avec les deux principaux évêques de l'Église anglicane : ils m'ont dit tous deux qu'il y avoit plusieurs choses dans l'Église romaine qu'il seroit à souhaiter qu'on eût conser* vées dans l'Église anglicane, savoir : la confession des péchés que Dieu a ordonnée à tous les hommes, et la prière pour les morts qui est fort ancienne parmi les chrétiens; et qu'ils pratiquoient eux-mêmes tous les jours ces choses; mais que cependant ils ne les vouloient pas reconnoître ouvertement; et comme je pressois un de ces deux prétendus évêques de l'Église anglicane plus fortement touchant les autres articles, il m'a avoué sincèrement que, s*il avoit été élevé dans l'Église catholique, il ne voudroit pas changer de religion ; mais comme il se trouvoit dans une autre Eglise, où il savoit y trouver tout ce qui est nécessaire au salut, il croyoit que ce seroit d'un mauvais exemple de donner aux autres occasion de scandale en abandonnant l'Église dans laquelle il avoit été baptisé.

Toutes ces conversations excitoient et augmentoient le désir que j'avois d'embrasser la foi catholique, et mettoient mou esprit dans un cruel combat ; mais, de peur de rien faire témérairement dans une affaire si importante , j'ai fait mes efforts pour me contenter moi-même et rendre mon esprit tranquille : je priois Dieu tous les jours avec ardeur qu'il me fit entrer en paix dans le véritable chemin du salut; le jour de la naissance de Jésus-Christ, je m'approchai de la communion, selon notre coutume, dans la chapelle du Roi; après cela, j'avois l'esprit plus inquiet et plus troublé qu'auparavant; et je n'ai pu trouver aucun repos d'esprit jusqu'à ce que j'eusse enfin découvert mes pensées à un catholique, qui me fit venir un prêtre ; car c'étoit le premier prêtre catholique avec qui j'eusse jamais conversé. Plus je m'entretenois avec ce prêtre et plus je m'atfermissois dans le dessein que je m'étais proposé; I. 15

170 LBTTRB6 H18tOftlQt3ËS ET ÉDI^tANfES.

ooiBirie je ne puis réYoquer en doute les paroles de iésiis* Christ^ qui nous assure que son corps et son sang se trou* Tent dans le saint sacrement de rautel> aussi je ne puis croire que celui qui est l'auteur de toute ?érité , et qui a promis de demeurer ayec son Église jusqu'à la (in des siè* cleâ^ permît à des laïques de communier sous une seule espèce^ si cela étoit défendu.

Je lie suis pas assez savante et je n'ai pas assez d'esprit pour vouloir former des disputes avec qui ce soit touchant les matines de controverse; j'ai dit seulement ces choses en peu de mots pour rendre raison de ma religion; ce que je n'eusse jamais fait^ comme j'en prends Dieu à témoin ^ si j'eusse cru pouvoir trouver le salut de mon âme hors de l'Ëglise romaine. Je crois qu'il n'est pas nécessaire de dire que je n'ai jamais cherché dans ce changement aucun profit ni aucun intérêt pour le temps présent^ puisqu'il est assez évident que^ par cette démarche, je devois me priver de la faveur particulière de mes amis .et de l'estime publique; et, après avoir examiné exactement s'il valoit mieux perdre lès biens présents que les biens futurs, j'ai compris, grâce à Dieu, que la chose ne m'étoit pas difficile à faire. Je ne demande à Dieu qu'une seule chose, savoir : que les catholiques de ce royaume ne souffrent aucune peine de ce que je me suis unie à leur société; que Dieu me donne la patience, et je souffrirai volontiers sur la terre toutes les adversités, dans l'espérance de jouir du bonheur étemel.

iOO*. — A MADAME DE M.ONFORT.

Juilliet 169t.

Je suis très-languissante encore aujourd'hui, et j'ai bien des affaires 5 mais je quitte tout avec plaisir

* Lettres édifiantes, t. III, I. 50. — Lettres pieuses, p. 142».

À MADAME DE MOMFORT (l69l). 171

pour VOUS dire ce que M"i* de Leubert interrompit la dernière fois que nous étions ensemble. Je ne m'accoutume point à la joie de Tétat où Dieu vous met, et je ne cesse de le remercier de sa miséricorde pour vous et de votre reconnoissance pour lui ] vous en êtes pénétrée, vous en versez des larmes qui sont mille fois plus douces que tous les plaisirs de la terre ; c'est bien pour vous qu'il est dit : Bienheureux ceux qui pleurent^ parce qu'ils seroni consolés» Vous seqtez déjà l'effet de cette promesse, et vous la sentirez augmenter tous les jours 5 votre cœur sera rempli de paix tant qu'il sera rempli d'amour. Vous ne pensez presque plus ni au paradis ni à l'enfer, et vous êtes uniq^eln^nt occupée de Dieu : ô qu'il est bon devons inspirer de tels sentiments! qu'il est puissant pour vous changer ainsi de fond en comble! Vous voilà terrassée, et vous dites : Que voulez-vous que je fasse? vous voilà humiliée, et il a abattu tpute hauteur qui vouloit si'élever contre lui 5 vous voilà docile, simple, le cœur ouvert, et ne songeant plus qu'à vous f^ire connoîtr^ de celui qui vous conduit: np sont-ce pas là des miracles? Ne cessoi^s jamais de l'en bénif , quarid nous serons ensemble et chacune de notre côté \ il veut bien que je vous aime, et, quoique mon inclination m'y porte, il sait que j'ai toujovirs désiré firden^ment votre salut ; il vous a fait attendre pour ypu^ apprendre h attendre les autres sans jamais vous iippatienter. Tâche? donc d'étaj)lir son noip dftps te cqeqr de tous les enfants qu'on vpiis confie, mais avec douceur, et ne voulant jamais aller trop vite \ m yous rebutez point ^^ diffieuU^S)

172 LETTRES HISTOBiatiES Et ÉDIFIANTES.

tout viendra en son temps. Soyez gaie : et qui est-<:e sur la terre qui ait tant de raisons de Tètre que vous ? j'y pense continuellement. Adieu, madame; écrivezmoi, si vous en avez envie ou besoin, et ne m'écrivez point par civilité. Que notre union soit solide et toute dans celui qui en est le principe et la fin ; dites incessamment : 0 mon âme^ bénis le Seigneur^ et que tout ce qui est en moi loue son saint nom, ! Il a rappelé votre âme à lui, il vous conduit à des eaux calmes et tranquilles. Adieu, j'ai bien de la peine à vous quitter.

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