‹ Lettres historiques sur la médecine chez les IndousChapitre 4 sur 12 · PREMIÈRE LETTRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LETTRE

IjC dieu «le la médecine elic* les Indous. — tes Centaures et les gandharvas. — Uiianvantari et le feutaure fiilron.

Contribution à l’histoire de la médecine pendant la période mythique.

« Ce qu’on recherche dans Thistoire de la philosophie, c’est beaucoup moins de la philosophie proprement dite que de l’histoire. » Ces paroles, placées par M. E. Renan au début d’un livre sur Averroès, considéré comme philosophe, pourraient fort bien, en changeant les termes, servir d’épigraphe à une étude médicale sur Averroès ; à plus forte raison dois-je, au début de ce travail, m’empresser de le dire : ôn y trouvera peut-être de l’histoire; mais la pratique journalière n’en tirera guère de profit. Je ne craindrai même pas d’avouer que cette recherche du passé pour lui-même, cette sorte d’enquête rétrospective sur des faits et des idées qui fiuent la vie de no.s prédécesseurs dans l’art médical, ces fouilles indiscrètes au milieu des plus poudreux débris des premiers âges, ont pour moi un charme qui s’accroît chaque jour. J’y vois comme le

côté poétique de la médecine, dont l'exercice est presque toujours si accablant de positivisme; je me sens doucement entraîné à suivre les efforts heureux ou infractueux de nos laborieux ancêtres; j’essaye de me représenter la société où ils vécurent, leurs espérances, leurs illusions, leurs naïves erreurs, et sm’tout cette foi si énergique et si fière que les progrès de la science ont justement limitée, mais peut-être trop souvent refroidie.

Les études mythologiques sont, jusqu’en ces dei'niers temps, restées presque complètement stériles. Sous l’influence de causes nombreuses que je n’ai pas à examiner, les travaux qui s’y rattachaient ne découvraient jamais la question sous son véritable jour. Parmi ceux qui s’en occupaient, les uns, et la race n’en est pas éteinte, n’ont vu jusqu’ici dans la mythologie qu’un ensemble plus ou moins intéressant de biographies fabuleuses ou ridicules, qu’un tissu bizarre d’événements impossibles, résultats des extravagances d’imagination des premiers peuples; d’autres, plus sérieux, y cherchaient toujours et partout des faits historiques, déguisés ou embellis de génération en génération ; d’autres enfin vivent encore avec la persuasion intime que sous ces mythes sont enfermés, comme sous une gangue brillante, des trésoi-s de connaissances, témoignages enfouis de la sagesse primitive.

Voici cependant que, sous l’influence d’une science nouvelle, aussi lumineuse que féconde et qui promet pour l’avenir des résultats immenses, la philologie comparée, voici, dis-je, que les mythes antiques commencent à quitter l’enveloppe qui les soustrayait jusqu’ici à l’analyse des érudits.

La philologie comparée nous apprend que les peuples indoeuropéens, jadis réunis en une seule famille, ont emporté chacun de leim côté, en se séparant, avec les débris d’un idiome commun, un système de mythes qui peignaient, sous les brillantes couleurs de la poésie, instinctive chez ces premiers peuples, l’impression produite sur eux pai' le spectacle

des grands pliénoniènes naturels, et probablement aussi les quelques laits de leur histoire, simple alors comme leurs mœurs et leurs esprits. Quelques mythes ont été analysés et profondément sci’utés. Les travaux allemands, auxquels se rattachent les noms trop peu connus chez nous des Grimm, des Kîihn, des Aufrecht, etc.; les œuvi-es de Max Muller en Angleterre, de Bergmann en France, etc., ont répandu sur ces horizons obscurs des jets de lumière, montré aux trop rares personnes que ces questions intéressent le chemin à suivre et prouvé la possibilité de tout expliquer un jour.

La question qui m'occupe en ce moment se rattache en grande partie à l’un des mythes les plus intéressants parmi ceux que la science explique, celui du breuvage céleste, au sujet duquel j’indique plus bas quelques sources à consulter. Voici cette question, formulée en une sorte de proposition ; Les Centaures, chez les Grecs, correspondent aux Gandharvas, dans la mythologie sanscrite; le dieu de la médecine indoue, Dhanvantari, correspond à Chiron; il est, comme lui, centaure, médecin, chirurgien, musicien, archer. Si ce n’est un seul et même personnage, ce sont au moins deux personnages liés par la plus étroite parenté.

La philologie comparée, qui a pour ainsi dire créé la mythologie comparée, et vers laquelle je me vois toujours forcé d’entraîner le lecteur, va m’être d’un grand secours pour la résolution du problème proposé. Ouvrons un dictionnaire grec : au mot KtvTaupoç, nous voyons qu’on donne pour étymologie Kcvew, Taüpoç. 11 ne faudrait pas être bien exigeant pour se contenter d’une semblable explication. Si, au contraire, nous comparons entre eux les deux mots KsvTaupoç en grec et Gandharoas en sanscrit (d/i indiquant seulement, faute de caractère propre en français, le d aspiré), nous leur trouverons, à première vue, une certaine ressemblance physionomique. Sans entrer dans des détails philologiques qui n’intéresseraient peutêtre pas tous ceux qui me liront, je me contenterai d’ajouter

que le savant philologue Iviiliu a prouvé qu’il y a, au point de vue do la structure étymologique, identité parfaite entre les deux mots.

Que devons-nous conclure de là? Que le mythe auquel se rattachent les Gandharvas-Cen taures faisait partie du fonds commun que les peuples indo-européens possédaient déjà avant leur séparation, et que les diii’érences entre les traditions grecques et les traditions indoues sont dues, je ne dirai pas àu perfectionnement, mais plutôt à la détérioration du mythe après la séparation des races (1). Dhanvantari, dieu de la médecine, qui fait partie des Gandharvas, les rappelle complètement par son nom, qui signifie armé de l'arc {dlianvan, arc). Ajoutons encore que les Védas citent un gandhai'va du nom de Hasta (sanscrit Hasta, main), qui, par son nom, s’identifie tout à fait à Chiron (grec main).

Voilà donc, par leur nom commun et les dénominations particulières, les Centam-es et les Gandharvas rapprochés les uns des autres aussi complètement que possible. Cherchons encore d’autres points de contact.

Quelles étaient, dans la mythologie indoue, les fonctions des Gandharvas? Tireurs d'arc et médecins, puis, plus tard, remarqués surtout comme composant le corps des musiciens célestes, ils jouèrent encore un autre rôle. « Les Gandharvas, dit le » baron d’Eckstein (2), instruisent les Aryas, leurs disciples, « dans l’antre de la foret de leurs montagnes. Leur sagesse est » celle de la Guhà. » (Sansc., cjuM, antre.) Dhanvantari, qui passe pour avoir dicté le grand ouvrage intitulé : Ayurvéda, attribué à Suçruta, et qui a été l’objet d’im travail de notre part, devient donc, par son enseignement, l’équivalent du centaure Chiron.

(1) Les mythes, ne's de l’inslinct spontané des peuples, sont rebelles au perfeclion-

(2) Cosmogonie de Sanchoniaton, dans le Journal asiatique, aoüt-scplembre

La mythologie comparée, qui, aujourd'hui encore, n'avance qu’avec hésitation dans le dédale des traditions mystérieuses que l’imagination exubérante, l’instinct poétique de nos premiers aïeux nous ont transmises, peut néanmoins affirmer, avec une certaine assurance, avons-nous déjà dit, que la plupart des mythes primitifs se rapportent aux phénomènes naturels qui durent frapper de stupéfaction les premiers hommes. Voici où l’on en est au sujet de la question qui nous occupe. Les Gandharvas étaient, disent les Védas, préposés à la garde de Vamrüa (gr. àfiSpoatoi, ambroisie, breuvage céleste), qu’ils défendaient à l’aide de l’arc et des flèches. Or, d’après Kiihn, l’amrita n’était autre que la pluie du ciel, dont la fécondité, toujours si précieuse pour des peuples pasteurs, les avait amenés à regarder la pluie d’orage comme une liqueur céleste, donnant, par conséquent, l’immortalité {amrita, de a privatif; mri, mourir). Les Gandharvas-Centaures deviennent, sous la forme de chevaux-nuages, comme on les nomme souvent, les gardiens de l’eau céleste, dont Dhanvantaià personnifie, sans doute, la force vivifiante et la puissance qu’elle a de guérir la sécheresse des pâturages. Tel serait, à son origine, le mythe qui, de transformations 'en transformations, a fini par aboutir à l’histoire du centaure professant la médecine au fond d’une caverne de laThessalie. 11 n’est pas inutile de se rappeler ici que, d’après la mythologie grecque, les centaures étaient fils d’ixion et du Nuage,

D’après un chapitre du Mahùbhârala relatif au fameux barattement de la mer, on vit, à la fin de l’opération, sortir de l’Océan Dhanvantari, tenant dans sa main un vase blanc qui contenait Vamrita.

Nous avons déjà vu comment, dans les traditions mythologiques grecques, le mythe primitif se détériora progressivement; il ne se conserva pas mieux dans les traditions indiennes. Les Gandharvas furent surtout regardés comme les musiciens célestes par la mythologie relativement moderne, à l’exclusion

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de leurs attributions primitives. Dans l’ouvrage médical cité plus haut, YAyurvéda de Suçruta, Dhanvantari, qui a subi l’influence anthropomorphique d’où découla plus tard, surtout en occident, tout un système d’interprétations, est appelé Kaçiraja (roi de Kaçi, 5énoj’ès),où il était descendu pour enseigner la médecine. On le nomme Souvent le médecin par excellence, l’égal d’Indra, etc. Rien ne rappelle ses liens de famille avec les Gandharvas, qui, eux-mêmes, sont devenus des êtres malfaisants, et qu’on rencontre'associés aux démons, aux vampires, aux esprits impurs dont l’influence pernicieuse amène les maladies que la médecine de Dhanvantari apprenait à guérir. J’ajouterai, pom- terminer, que les remarques précédentes tendent à confirmer l’opinion à laquelle je me suis rallié relativement à l’àge de l’Aijurvéda (1), opinion qui, contrairement aux assertions du docteur Kessler, rapporterait l’ouvrage de Suçruta atix environs du commencement de l’ère chrétienne (A).

Bibljographie :

Kühii, Die Heraikmft des Feuers imd des Goelterstranks, ein Beilrag mr vergleiehendeti Mythologie der Indo-Germaneti. In-8. Berlin, Dumraer, 1859.

Les mythes du feu et dubreuvage céleste, revue germanique, t. XIV, p. 539-541.

Journal asiatique, août-septembre 1859.

Max Millier, Mythologie comparée, traduct. française, p. 89-81.

Suçrutas, Ayurvédas, passim.

(1) Voy. l.iétard, Essai sur l’histoire de la médecine ehe» les Indous, édit, in-8, p. 30-33.

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