‹ Lettres historiques sur la médecine chez les IndousChapitre 5 sur 12 · DEUXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LETTRE

Origine et développement de In médecine indone.

PÉRIODE VÉDIQUE : RÔLE DES RISHIS CHEZ LES ARIENS.- HYMNES CONJURATOIRES.

L'origine du peuple indou, l’histoire des premières périodes de sa vie ont, dans ces dernières années, occupé tout particulièrement les savants; et si aujourd’hui la science n’est pas encore complètement fixée sur ce sujet, certains points importants sont néanmoins définitivement acquis. C’est ainsi qu’on regarde comme n’étant plus guère contestable qu’à une époque très reculée, 'approximativement fixée âu xv" siècle avant Jésus-Christ, un peuple pasteur, formé de l'agglomération d’un grand nombre de tribus, franchit les frontières nordouest de l’Inde pour descendre le long des vallées du Caboul et de rindus, d’abord dans le Pendjab, puis dans le bassin du Gange. Ces peuplades, dont l’ensemble est connu historiquement sous le nom d’Ariens (arya, vénérable), laissaient derrière elles, dans ces contrées qu’elles venaient d’abandonner.

d’autres tribus également nombreuses, plus avancées peut-être en civilisation et constituant les Iraniens, d’où descendirent plus tard les Mèdes et les Perses, mais dont nous n’aurons pas à nous occuper.

On estime, que cette première émigration des Ariens dura environ mille ans, pendant lesquels ils eurent à lutter avec les populations aborigènes, différentes de race. Celles-ci, une fois vaincues, ou bien se retirèrent dans les vallées peu accessibles que protégeaient les montagnes voisines, où il en reste sans doute encore des débris, ou bien acceptèrent le joug et formèrent dans la suite la caste méprisée des Çoudras. C’est alors que finit la période dite védique et que commença la période brahmanique, pendant laquelle s’établit et brilla, dans toute la splendeur de sa civilisation, de son développement intellectuel, de sa forte organisation politique, cette grande nation indoue sur laquelle il nous reste encore tant à apprendre.

Mais revenons sur nos pas, et, nous rapprochant' du sujet qui nous occupe plus spécialement, cherchons à pénétrer dans l’intimité de ce peuple, à l’âme encore si jeune, aux mœurs encore si naïves.

Entièrement adonnés à la vie pastorale, avant de quitter les rives du Caboul pour pénétrer dans l’Inde, les Aryas formaient un grand nombre de familles Ou de petites tribus se suffisant à peu près chacune à elle-même, et sans un lien politique bien consistant. Le Rig-Véda, le plus ancien de leurs livres sacrés, celui précisément qui nous peint cette période si reculée de leur histoire, montre ce peuple pratiquant le culte de la nature sous sa forme la plus simple : la religion consiste en offrandes faites par les rishis (sanscrit rishi, homme pieux, saint), ou même par les chefs de famille. Les vieillards gardaient dans leur mémoire, pour les transmettre à leurs fils, les hymnes ou chants sacrés dont un grand nombre, échappé aux injures du temps, font revivre aujourd’hui pour nous dans ous ses détails le tableau si intéressant des premiers jours

d’uii nionde frère du nôtre. Suus la direction de chefs librement choisis, chacun s’adonne à la culture des pâturages, au soin des troupeaux, probablement aussi aux dangereux hasards de la guerre contre les tribus voisines.

Mais voici que, sous l’influence de causes puissantes encore peu connues aujourd’hui, sans doute de profondes dissidences religieuses, toute la nation s’ébranle, et, quittant les Iraniens ses voisins, entreprend ce gigantesque mouvement de translation dont nous avons parlé plus haut. Les soucis de l’émigration succèdent à toutes les autres préoccupations; les dangers inévitables auxquels on est chaque jour exposé font recourir plus souvent à la protection des dieux et surtout d’Indra, ce Jupiter oriental (le culte de Brahma et de la trinité indienne n’est pas encore en vigueur). Le chef de famille, qui jusqu’ici était le prêtre de sa maison, n’a pas toujours assez de loisirs pour ofl'rir lui-même le sacrifice aussi souvent que sa conscience le lui pi’escrirait; alors les poètes, les rishis, qui, mieux que les autres, connaissent les chants religieux et les rites sacrés, deviennent des personnages plus importants de jour en jour. « La terre étrangère donne un saint attrait à ce » qui vient de la patrie, et c’est pour cela que ces familles de » chantres devinrent des familles de prêtres, dont l’influence » se concentra de plus en plus à mesiue que le peuple s’dloi- » gnait de son sol natal, qu’il avait à soutenir plus de guerres » au dehors et que, par conséquent, il oubliait davantage ses » anciennes institutions. » (Weber, Histoire de la littérature indienne, traduction Sadous. Paris, Durand, 1859, p. 74.) — Nous voyons déjà poindre ici l’origine de cette puissante caste des brahmanes dont l’autorité sans rivale domine toute l’histoire du peuple indou (B).

Le brahmane, en effet, va personnifier désormais un pouvoir théocratique d’un absolutisme radical, absorbant la vie intellectuelle de l’État tout entier, dictant des lois remplies des privilèges qu’il se réserve. De là aux rites secrets, aux initia-

lions mystérieuses, aux prétentions charlatanesques à une inspiration directe, il n’y a qu’un pas, qu’il ne tarda pas longtemps à franchir.

En quoi avait consisté l’art de guérir durant les dix ou douze siècles que nous venons de parcourir? Disons d’abord que, parmi les documents littéraires qui datent de cette époque (sinon pour la rédaction, du moins pour la composition), c’està-dire les védas, il ne se trouve aucun traité spécial relatif à la guérison des maladies. 11 est, d’ailleurs, prouvé qu’on recourait déjà à.l’usage des médicaments; mais on accordait surtout sa confiance aux invocations, aux hymnes conjuratoires. Les brahmanes, agissant aisément sur l’imagination de ce peuple mystique, enthousiaste, faisaient accepter comme très naturelle la facilité de leurs relations avec les puissances divines et, jusqu’à un certain point, leur influence décisive sur les intentions des divinités, car, comme nous l’avons dit ailleurs, « la puissance passe de la divinité dans la formule, qui finit par acquérir un pouvoir magique. Un dieu invoqué selon les règles, conceptis verbis, ne peut guère ne pas céder. » Plus tard, nous verrons les Indous, comme d’ailleurs les Grecs d’Homère, adresser des injonctions menaçantes aux dieux qui n’exauceront pas leurs prières.

Les Védas, et surtout le quatrième, VAlharvavéda, renferment un certain nombre d’hymnes qui ont pour but la guérison des maladies, la préservation des maléfices, l’éloignement des fléaux épidémiques ou même la résurrection des morts, comme le prouve un hymne du Rigvéda, dont voici le début :

« Ton âme, qui est allée au loin dans la contrée de Yama » (dieu de la mort), nous la rappelons pour qu’elle revienne » ici dans ta maison, à la vie.

» Ton âme, qifi est allée visiter au loin la terre aux quatre

» parties, nous la rappelons pour qu'elle revienne ici dans ta » maison, à la vie.

» Ton âme, qui est allée au loin dans TOcéan et ses flots » écumeux, nous la rappelons, etc. » [Bicjvéda, section viii, hymne 13.)

L’hymne suivant, bien que nous le tirions de \’Ayurvéda de Suçruta, ouvrage exclusivement médical, semble néanmoins avoir été composé dans les premiers temps de foi naïve, dont il respire la doucem- et la simplicité. 11 est destiné à hâter un accouchement :

« Que l’ambroisie, la lune, le soleil elles chevaux d’Indra » daignent venir protéger ta demeure, ô toi qui souffres sur ce » lit de travail! Que cette ambroisie, sortie des eaux pro- » fondes, te débarrasse sans danger de ton enfant! Que le dieu » du feu, le dieu des tempêtes, le soleil et Indra, et avec lui » tous les dieux qui ont en leur pouvoir le sel et l’eau, » viennent te soulager ! Le bœuf s’est délÛTc du lien qui le » retenait, le rayon a quitté le soleil et est devenu libre ; toi » aussi, jeune enfant, délivre-toi sans hésiter et sors, sors sans » crainte. » (Ayurvéda, Chikitsitasthana, ch. tS, édition de Calcutta, 1836, t. II, p. 62.)

Nous avons dit plus haut que le quatrième véda, VAlharvavéda, renferme en plus grand nombre que les trois autres des hymnes incantatoires. Cela tient sans doute à ce qu'il est plus moderne et reflète des préoccupations moins exclusivement pieuses, ou du moins d’une piété moins désintéressée. Ce qui tend à la confirmation de cette opinion, c'est, entre autres raisons, le ton arrogant de quelques-uns de ces hymnes, où Ton reconnaît bien plutôt le trafic éhonté d’un pouvoir imaginaire que la confiance aveugle de la foi simple et sans détours. L’exemple suivant servira à montrer comment au prêtre succède Texorciste :

« Je te sauve et te fais vivre par ce breuvage, te délivrant » de la maladie inconnue qui te dévore, de la phthisie qui te

» consume. Quand Taccès de fièvre viendra te prendre et te » saisir, qu'Indra et Agni te préservent et fen défendent. »

« Si la vie du malade a disparu; si elle est anéantie ou si » elle n'est que dans le voisinage de la mort, je le retire du » sein même du néant, sans la moindre atteinte, et je lui » assure encore cent automnes. »

Ceci est un document positif, démontrant que, pendant la période védique, les brahmanes mêlaient à leurs prières des pratiques médicales plus ou moins rationnelles, et l'usage des médicaments, préparant ainsi cette sérieuse doctrine dont nous parlerons plus tard et qui repose nécessairement sur une longue observation, line faut pas oublier non plus que les sacrifices d’animaux, fréquents dans la religion védique, avaient appris, jusqu'à un certain point, aux brahmanes l’anatomie grossière, ainsi que le prouvent les listes assez exactes d’organes insérées dans divers hymnes.

Les Indous védiques ne brûlaient pas leurs morts; un hymne très curieux que nous allons citer en entier prouve qu’ils les enfouissaient. Ce fut donc plus tard que put commencer, avec l'habitude de brûler les morts, cette odieuse pratique qui condamnait la veuve à périr sur le bûcher du mari. Voici le document dont nous parlons ;

« Levez-vous, entourez celui que le temps a frappé, et, sui- » vant votre âge, faites des efforts pour le soutenir. Que » Tvachtri, distingué par sa noble lignée, soit touché de votro » piété et vous accorde une longue vie.

» Laissez approcher avec leur beurre onctueux ces femmes » vertueuses qui possèdent encore leur époux. Exemptes de » larmes et de maux, couvertes de parures, qu'elles se lèvent » devant le foyer.

» Et toi, femme, va dans le lieu où est encore la vie pour » toi. Retrouve dans les enfants qu’il te laisse celui qui n’est » plus. Tu as été la digne épouse du maître à qui tu avais » donné ta main.

» Je prends cet arc dans la main du trépasse, pour notre » force, notre gloire, notre prospérité. O toi, voilà ce que tu » es devenu ! Et nous, en ces lieux, puissions-nous être des » hommes de cœur et triompher de nos superbes ennemis !

» Va trouver la terre, cette mère large et bonne qui s'étend » au loin. Toujours jeune, qu'elle soit douce comme un tapis » pour celui qui a honoré les dieux par ses présents. Qu'elle te » protège contre Nirriti (divinité du mal).

» O ten-e, soulève-toi. Ne blesse point scs ossements. Sois » pour lui prévenante et douce. O terre, couvrc-le, comme » une mère ses enfants du pan de sa robe.

» Que la terre se soulève pour toi. Que sa poussière t’enve- » loppe mollement. Que dans ces maisons chaque jour coule » le Ghrita; qu'elles le présentent un asile.

)) J'amasse la terre autour de toi ; je forme ce tertre pour » que tes restes ne soient point blessés. Que les Pitris gardent » cette tombe. Que Varna creuse ici ta demeure. » {Rigvéda, traduction Langlois, t. IV, p. 160; Revue germanique, t. XV, p. 508.)(C).

PÉRIODE BRAaaAKiaUE : LES BRAHMANES ET L’AïDRVÉDA.

CASTE DES VAIDYAS.

Les vagues renseignements qui précèdent résument tout ce que nous savons et sans doute à peu près tout ce que nous sam'ons de l'histoire médicale indoue pendant la période védique ; mais voici venir le moment où l'art formera un corps de doctrines, où les productions scientifiques et l'enseigne-

ment public répandront dans la caste privilégiée, et même plus tard dans les autres castes, les connaissances réservées jusque-là à quelques adeptes. Ces nouveaux développements de l’art de guérir seront surtout favorisés, comme ceux de tous les éléments civilisateurs, par la pacification du pays, la prise de possession définitive des contrées nouvellement envahies, la défaite et la soumission partielle des populations aborigènes. Nous touchons à l’heure où la nation brahmanique, sous l’influence incessante et irrésistible de la caste des prêtres, arrive au milieu des douceurs de la paix, des avantages d’une industrie largement développée, des charmes et du bien-être de la vie agricole, qui a succédé à la vie pastorale, à une régularisation presque parfaite des éléments sociaux.

Néanmoins, longtemps encore, la vie intellectuelle des Indous sera concentrée dans la caste sacerdotale, et c’est chez elle que nous trouverons toujours les plus célèbres représentants de l’art médical. Le prêtre, qui savait invoquer la divinité selon les rites pour éloigner ou guérir les maladies, sera aussi en possession de tous les secrets de la science. Mais si, lorsqu’il ne s’agissait que d’invocations, chaque prêtre pouvait, par cela seul qu’il était prêtre, intervenir auprès du dieu, son rôle deviendra plus difficile quand il s’agira de connaissances acquises, de résultats de la tradition-, de données scientifiques. Nous verrons alors se dessiner des individualités, des célébrités, comme nous dirions aujourd’hui (4); C’est donc d’après les ouvrages dogmatiques et les documents historiques, respectés parle temps et transmis jusqu’à nous, que nous allons établir dans la suite de ce travail ce que furent le développement, la physionomie, les procédés, les progrès, les erreurs, etc., delà médecine pendant cette seconde période, que nous nommerons brahmanique.

(4) Ce que nous disons ici de la médecine pourrait évidemment s'appliquer aussi à tous les arts et à toutes les sciences ! la littérature, la philosophie, le droit, etc.

Comme il fallait, autant que possible, conserver à la caste inspirée tout son prestige, à la doctrine son caractère de révélation, on admit et on fit admettre que la science médicale, même dans ses procédés les plus matériels, était d'origine divine. La médecine fut donc considérée comme un véda accessoire, un upavéda, qui reçut le nom A’Ayurvéda, c'est-à-dire science de ce qui a rapport à la vie (de ayus, durée de la vie, et véda, science). Tous les ouvrages relatifs à la médecine furent attribués aux divinités réputées instruites dans Tart de guérir. Nous ne pouvons mieux faire, pour donner une idée de ce fait singulier, que d'analyser le début de l’Ayurvéda de Suçruta, ouvrage très important, encore classique aujourd'hui, et auquel nous reviendrons souvent.

Le dieu de la médecine, Dhanwantari, était aussi, dit la tradition, le médecin des dieux, et il exerçait son art dans l'Olympe indien avec un succès nécessairement complet. D'ailleurs, un médecin, au lit d'uu malade qu'il sait immortel, doit, ce nous semble, porter son pronostic avec une certaine assurance. Dhanwantari^ voyant, d'une pai't, combien la pauvre humanité est exposée sans cesse aux maladies, aux accidents, aux infirmités, et combien est grande, d'autre part, l'ignorance des hommes pour tout ce qui regai'de la médecine et l'hygiène, descendit un jour sur la terre. 11 s'établit à Kaçi (Benarès), oîi il pratiqua l'art de guérir et se fit admii-er par les cures merveilleuses qu'il opérait. Les sages lettrés {rishis) résolurent de lui adresser une députation chargée d'implorer de lui la communication de ses précieuses connaissances. Dans ce but, huit d'entre eux allèrent le trouver dans sa retraite, au milieu des forêts, et lui demandèrent de leur exposer une doctrine médicale qui leur apprît la nature, les causes et la guérison des maladies, tant dans le but de conserver la santé dans cette vie que pour augmenter les chances de bonheur pourTâme dans l'autre vie. Dhanwantari leur répondit qu'il était tout disposé à accéder à leurs désirs. Tous l'écoutèrent

attentivement; l'nn d'enx, Siiçmta, sténographia les levons du maître. A Taide de ses notes, il composa l’ouvrage qui nous est parvenu sous son nom. « L’Ayurvéda, dit d’abord le céleste » professeur, fut composé par Brahma lui-même, avant la » création de l’homme, en cent mille distiques et mille cha- » pitres ; mais, en considération de la brièveté de la vie et de » la pauvreté de l’intelligence humaine, il réduisit l’ouvrage » à huit parties dont le développement va suivre (1). »

On peut conclure de là, tout en laissant de côté la partie légendaire de ce récit, qu’à une certaine époque, que nous chercherons à préciser plus loin, la pratique de la médecine fut concentrée entre les mains d’une fraction de la caste brahmanique, tout particulièrement consacrée à l’étude des canoîis médicaux (sTidstras). Les documents qui sont parvenus jusqu’à nous, établissent que la base des études médicales était un corps de doctrines régulier, étendu, complété par une philosophie médicale, des sciences accessoires, etc., le tout portant le nom générique de Ayurvéda. Alors commença la période brillante de la médecine indoue, car si le médecin, dans l’indoustan, ne put jamais soustraire la pratique de son art aux niaiseries de la superstition, du moins, pendant toute l’époque à laquelle nous faisons allusion, sut-il contre-balancer, par des études théoriques et pratiques longues et sérieuses, l’influence désastreuse que tendaient à exercer sur son esprit les croyances ridicules patronées par la caste à laquelle il appartenait.

Les connaissances médicales faisant partie de la science sacrée, l’étude de l’art de guérir comptait au nombre des privilèges réservés à la classe cléricale; mais il fant dire à la louange des brahmanes que, probablement même d’assez

(1) Les textes relatifs au droit, autre branche do la science sacre'e, avaient une origine non moins céleste,:,ainsi, on trouve dans la préface du code de Narada que les ois de Brahma étaient d’abord écrites en ccnl mille distiques (çlokas ), que, sur l'ordre de Manou, Narada réduisit à douze mille distiques, lesquels Soumali, à son tour, ramena à quatre mille vers.

bonne heure, ils abandonnèrent cette privante : c'est ainsi que déjà, dans r^yuroédo de Suçruta, nous trouvons (Sutrasthana, ch. 2) que le médecin pourra accepter comme disciple un homme de la classe des kchattryas (gueriiers) ou de celle des vaiçyas (laboureurs), ou même de la classe servile {loc. cit.), en exigeant de lui des conditions de moralité sévères et un certain nombre d'avantages physiques méticuleusement décrits. 11 y eut donc, à côté des médecins prêtres, des médecins laïques ; ceux-ci, de leur côté, formèrent dans la suite une classe déterminée dont l'origine remonte à une légende que nous allons rapporter :

<( On lit dans les Puranas qu'une jeune femme de la classe » des vaiçyas, nommée Amba, servait en qualité de domestique » chez Galaba l'anachorète ; celui-ci, qui était très content » d'elle, l'avertit un jour, en lui donnant sa bénédiction, » qu'eUe aurait un fils, lequel serait beau et vénéré. Elle ra- » conta le fait à ses parents, qui demandèrent au sage com- » ment cela se pourrait faire, leur fille n'étant pas mariée ; ils » firent remarquer que la naissance d'un enfant jetterait du » déshonneur sur la famille. Le sage répondit qu'il en serait » ainsi; que l'enfant se nommerait Yirabhadra (bien heureux); » qu'il serait très respecté, et que sa profession serait celle de » médecin. Cet enfant fut le premier des vaidyas, le chef de la » caste médicale.

» Ses quatorze fils étudièrent près des sages les livres sacrés » et devinrent des pandits pleins d'érudition et des médecins » fort habiles. C'est d'eux que descendent les médecins indous » qui forment actiièllement la caste des vaidyas. Ils ont libre » accès à l'étude des shastras, ou commentaires des livres » saints. Les brahmanes étudient les sciences médicales pour » leur propre avantage, les kchattryas pour le bénéfice de leur » santé, et les vaidyas pour en tirer des moyens d'existence. » Les médecins des deux premières classes se feraient un » grand scrupule d'accepter une récompense pécuniaire pour

» des soins donnés aux malades. » (Wise, Commentary on Hindu Systemof Medicine, Calcutta, <1845, p. H .)

Ces médecins, de la classa vaidya, souvent beaucoup plus instruits, toujours moins orgueilleux que les brahmanes, moins imbus qu'eux, sans doute aussi, des idées superstitieuses qui se rapportaient au culte, furent fort appréciés par leurs compatriotes. Manquant du prestige attaché aux traditions aristocratiques, ils n'eurent, pour attirer à eux la confiance et l'admiration publiques, que la ressource du talent et de l'instruction ; ils s'attachèrent à faire valoir ces moyens honorables : aussi, disent les textes, ils passèrent presque toujours pour les plus vertueux et les « plus affables des Indous. « Sous leur influence, le niveau des études s'éleva, l'enseignement s'épura, la pratique se fortifia, et ils se montrèrent les dignes continuateurs des disciples de Dhanwantari. Aujourd'hui encore, si rien n'était venu contrarier leurs efforts, ils auraient persévéré dans cette voie, au grand avantage et avec les sympathies de tout le pays.

Mais diverses circonstances déplorables, en tête desquelles il faut placer les invasions musulmanes, jetèrent le plus complet désarroi dans les études médicales. Les conquérants tinrent peu de cas des connaissances des vaincus ; les livres furent détruits ou au moins tout à fait négligés, et, grâce à l'action si pernicieuse du climat de l'Inde, ils devinrent bientôt d'une rareté très grande. Alors les superstitions grossières reprirent le dessus et trouvèrent même des prôneurs influents ; la médecine magique redevint une science; elle eut sa littérature. La médecine rationnelle entra dans une période de délaissement et de décadence dont elle u'est pas sortie.

Nous venons de parcourir ainsi rapidement toute l'histoire du développement de la médecine indoue, depuis son origine dans les naïves invocations de rishis de la Bactriane; nous avons vu. l'art de guérir florissant et honoré au milieu de la brillante civilisation brahmanique, puis entre les mains de

l’intéressante caste des vaidyas ; nous avons assisté enfin à sa déchéance sous l’influence dissolvante de l’oppression musulmane. 11 nous reste maintenant, pour compléter l’étude générale de notre sujet, deux questions à développer : celles de l’enseignement et de l’exercice delà médecine. (D).

Bibliographie ;

Vivien de Saint-Marlin, l'Inde,- ses origines et ses antiquités, Revue germanique, 1861-1862.

Rig-Véda, liaduclion Langlois. Paris, 1848-1851.

Lassen, Iniische Alterthumskunde. Bonn et Leipzig, 1844-1861.

Wise, Commentarg on Vie Hindu System ofMediclne. Calcutta, 1845.-

Suçruta,/Ivunieda, texte sanscrit. Calcutta, 1835, 2 volumes (1" partie, Sutrasthana).

Suçrutas, Ayurvédas; — Id est medicinæ systema, etc,, traduction latine par Fr. Hessler. Erlangen, 1844-1850, 3 volumes.

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