‹ Lettres inédites (1808-1849);Chapitre 17 sur 125 · M°" Sermensan · texte numérisé non relu

M°" Sermensan

4. Le commandant d'Esclaibes épousa, le 2 février 1817, M"" Clémence-Françoise-Marie Bichet de Chalancey, fille du colonel du 11* chasseurs, née à Langres le 4 mai 1797 : l'autorisation ministérielle pour le mariage est datée du 20 décembre 1816.

Cela le relient. Cependant il me laisse des espérances. Cette incertitude est fort ennuyeuse.

Je veux faire expliquer positivement et le père et la fille avant mon départ pour Bordeaux, qui aura lieu à la fin du mois.

Je verrai en passant le préfet. On dit qu'il s'est opéré en lui un grand changement depuis quelque temps. Je ne l'ai pas vu ; mais il est certain que dans ses écrits, il parle de la Charte, tandis qu'autrefois ce mot n'aurait pu sortir de sa plume.

J'avais déjà vu ce qui concerne le 14'' dans le mémoire du général Ameil '. Vous voulez savoir la vérité de tout cela. Vous savez que je n'ai rien de caché pour vous.

J'ai dit à peu près la vérité dans mon exposé à la commission; mais je n'ai pas dû parler du général Ameil, parce que j'ignorais qu'il eût rendu compte de sa conduite avec tant de franchise, et que je ne voulais pas être son dénonciateur. Le fait est qu'il arriva à la gauche de mon régiment un instant après que la tète s'était remise en marche après une halte. Il harangua les voltigeurs du 2^ bataillon, qui crièrent aussitôt : Vive V Empereur ! Entendant ce bruit, j'arrêtai la tête, et je vis arriver au galop le général tenant son chapeau à la main et faisant crier successivement toutes les compagnies en leur annonçant la prochaine arrivée de l'Empereur.

J'arrêtai le général. Je serrai mon régiment en masse. Je le haranguai dans le sens contraire, et je fis ôter des cocardes tricolores qui déjà étaient aux schakos d'un grand nombre de soldats.

1. Ameil (Auguste-Jean-Joseph-Gilbert), né à Paris en 1713 et mort en 1822. Il débuta dans l'armée, le 14 juillet 1789, comme grenadier de la garde nationale parisienne (bataillon de la Jussienne',. Il devint général de brigade en 1812. Sa vie n'est qu'une longue suite de faits d'armes. En 1815, il rejoignit l'Empereur qui l'envoya à Auxerre où il fut arrêté par ordre du roi et transféré à l'Abbaye, d'où il sortit le 20 mars. Compris dans l'ordonnemce du 24 juillet, il fut condanané à mort par contumace. Amnistié en 1821, il fut retraité peu après.

62 CORRESPOND.\NCE INÉDITE

Cependant j'entendais des murmures qui m'annonçaient que je ne faisais que retarder de quelques instants la détection de mon rég-iment. Le général, désespérant de me gagner, me pria de le laisser aller. Sa présence était nuisible au régiment. Je consentis à ce qu'il s'enfuit, en ayant l'air de m'échapper, sur la parole qu'il me donna qu'il ne dirait plus rien sur sa route et qu'il se retirait à Paris pour y attendre les événements.

Ce qui venait d'arriver et l'annonce de ra})proche de B. me décidèrent à doubler l'étape. Je fus coucher à Auxerre. Là une population en délire acheva d'ébranler mes soldats. Ils dirent tous à leurs capitaines, à l'appel du soir, qu'ils ne partiraient pas le lendemain et qu'ils voulaient attendre l'Empereur. Je reçus dans la soirée des députations de toutes les compagnies, qui me suppliaient de rester à la tête du régiment, tant ma conduite jusque-là les avait persuadés que j'étais attachés à la cause du roi. Les officiers vinrent chez moi, et je vis qu'ils pensaient tous comme leurs troupes. A l'heure indiquée pour le départ, le régiment se réunissait, et peut-être l'aurais-je fait partir, lorsque quarante hussards du 4" montés sur des chevaux d'emprunt, arrivèrent sur la place d'armes en criant : « Vive l'Empereur ! » Il ne fut plus possible de contenir le 14*', et j'avoue que je fus moi-même ébranlé par le concours unanime des troupes et de la population qui accourait des campagnes voisines en faisant retentir l'air de leurs cris. B. arriva à midi et passa aussitôt la revue de mon régiment. Il me demanda ce que je voulais. Je lui répondis que je ne voulais rien avant de l'avoir mérité sur le champ de bataille. 11 donna trente croix à mon régiment, sur la remarque qu'il fit, qu'il n'y avait presque point d'officiers décorés. On m'accuse (les exagérés) dans mon département d'avoir foulé aux pieds la croix de Saint-Louis, et cependant je passai la revue sans l'ôter. Ce ne fut que le soir, lorsque Bertrand m'eut remis les décrets de Lyon, que je la retirai de ma boutonnière. Depuis j'ai passé une revue aux Tuilleries et je suis parti

DU MARÉCHAL BUGE.VCD (1816-1817) 63

pour les Alpes, beaucoup plus enthousiaste qu'à Auxerre et bien décidé à me bien battre. Arrivé à Chambéry, j'appris que j'étais destitué. Sur une letti'e flatteuse de Grouchy qui commandait et avait vu mon régiment en détail, B. me le rendit et me nomma commandant de la Légion d'honneur. Vous savez tout.

Je ne puis concevoir comment j'ai été mis dans la 14* classe. Je le dois sans doute aux dénonciations mensongères '.

Excideuil, 31 octobre i%il.

Je m'étais bien promis, mon cher d'Esclaibes, de ne rompre le silence qui règne depuis trop longtemps entre nous que lorsque je pourrais vous annoncer mon mariage'. Je réser\'ais pour cette époque les reproches que j'ai à vous adresser pour ne m'avoir rien dit sur le vôtre; et je vous assure quinze jours plus tôt que je suis toujours, bien votre ami malgré votive négligence. Je dis quinze jours plus tôt, parce que dans cet espace de temps mon matrimonio sera arrêté ou rompu, mais j'ai tout lieu de penser qu'il réussira, et alors je serai parfaitement heureux.

Vous le croirez facilement quand je vous dirai que ma belle joint à dix-huit ans une jolie figure, beaucoup de Iraîcheur, un heureux caractère, une éducation simple, mais bonne et 250.000 francs à jouir tout de suite. Vous conviendrez que je suis aussi heureux en mariage qu'à la guerre ; mais aucune expédition militaire ne m'avait coûté autant de soins que cette conquête amoureuse. Il y a deux ans que je soupire et fais le pied de grue. Il m'a fallu

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