‹ Lettres inédites (1808-1849);Chapitre 18 sur 125 · Lettre sans signature ni adresse · texte numérisé non relu

Lettre sans signature ni adresse

2. Bugeaud épousa, le 30 mars 1818, M"' Elisabeth Jouffre de Lafaye, de vieille famille périgourdine. Sa mère, née Aubarbier de Manègre de la Feuillade, descendait des comtes de Marquessac qui suivirent Pierre l'Ermite en Palestine. Elle comptait, parmi ses ascendants directs, le troubadour Bertrand de Born. Ln de ses oncles, le comte Alain de Golminiac est béatifié en cour de Rome.

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écarter une multilude de rivaux, faire rompre des projets •de l'enfance, dissiper des préventions que des exaltés en politique avaient données contre moi; enfin j'ai fait un cours de diplomatie, à cela près que j'y ai mis beaucoup de franchise. Je suis persuadé que cette manière réuseiraii fort bien dans les négocia tions politiques d'un état fort, si, comme moi, on n'y apportait que de bonnes intentions. La ruse et l'astuce ne sont nécessaires que lorsqu'on est faible ou qu'on a de coupables projets. J'en excepte la guerre, dans laquelle il faut apporter de la ruse et de la tactique, lors même qu'on est beaucoup plus fort que son ennemi, car un seul revers peut rétablir l'égalité pendant toute la campagne

L'immortel 14^ Je dis immortel, car les 300 qui défendirent les Thermopyles le sont. Le combat du 28 juin 1815 dans la vallée de la Tarentaise (Savoie) approche de cette action glorieuse

Je ne sais si vous êtes comme moi ; mais j'aime à mettre mes amis en relations : l'idée qu'ils parleront de moi m'est fort agréable, et puis il est naturel de penserqu'ils se conviendront, puisqu'ils me conviennent et que je leur ai convenu.

Ma sœur m'a dit tout ce que vous lui avez conté de votre future. Il me reste à savoir le bulletin depuis le mariage. Si j'étais près de vous, je vous ferais bien raconter la première nuit, mais vous n'oseriez pas me l'écrire.

Je suis toujours en relation avec Dufour. Il vient de publier un mémoire sur la culture de l'indigo, et il va en publier un autre sur le scorpion d'Espagne.

Vous ne m'entendrez plus parler de ma remise en activité de service : l'ambition est tout à fait sortie de ma cervelle. 'Vous ne me reconnaîtriez plus sous ce rapport. Je n'ai plus le moindre désir d'être employé, au moins en temps de paix. Ce n'est pas que j'aie perdu tout entliousiasme pour les armes : j'y pense encore avec plaisir et, si l'on faisait une guerre pour les intérêts de la nation, je voudrais en être ; mais, hors cela, je vous jure que vous ne

verrez jamais que j'aie adressé une demande d'activité au ministre.

Vous avez sans doute lu l'ouVrage du général Rogniat ^ C'est selon moi un fort bon livre*. Les grandes opérations de la guerre, les fortifications de campagne et beaucoup dautres chapitres m'y paraissent fort bien traités ; mais je ne suis pas toujours de son avis sur l'infanterie, sur les troupes légères et sur les batailles de front, qu'il préfère toutes les fois qu'il n'est pas trop difficile d'aborder l'ennemi. Il paraît compter beaucoup sur l'usage immodéré du feu. Ses décharges multipliées, ses passages des lignes fréquents me paraissent tout à fait mauvais.

!S 'aborder lennemi que sur une partie de son front pendant qu'on tient l'autre en échec, se rendre supérieur sur le point où on l'aborde, ne pas tâtonner, faire une ou deux décharges à petite portée et chargera la baïonnette : voilà des principes qui me paraissent meilleurs. En fatiguant l'ennemi sur tout son front par mi feu soutenu et par des passages de lignes, on perd beaucoup de monde sans arriver à son but et si, pendant ce jeu d'échiquier, l'ennemi prend l'offensive vigoureusement, il est probable qu'on sera renversé. Non que ceux qui chargent aient des avantages physiques, mais ils en ont beaucoup du côté du moral. J'en étais si persuadé que je n'ai jamais attendu une charge de l'ennemi, lors même que je défendais une position et, dans ce cas, je me plaçais toujours en arrière du terrain que je voulais défendre, afin d'avoir occasion de mai'cher et d'enlever mes soldats quand 'mes adversaires étaient arrivés sur le terrain où je voulais les combattre. Cette manœuvre ne m'a jamais trahi.

1. Rogniat (Joseph}, né à Saint-Priest fisère;, le 9 novembre 1776, mort à Paris en Î840. Sous-lieutenant à lécole du génie en 1794. il est général de brigade en 1809 et général de division en 1811. Membre de r Institut.

2. Considérations sur l'art de la Guei-re. Paris, Magimel, Ancelin et Pochard, 1810.

(»6 CORRE«PO^'DANCK lÀ'ÉDÎTE

Je passe sous silence une foule d'autres observations que j'ai faites sur celte bonne production ; si je n'étais pas aussi paresseux, je les communiquerais à l'auteur luimême (donnez-moi son adresse). Je veux pourtant vous parler de son opinion sur les carrés : Il dit qu'on a dû préférer en Egypte les grands carrés simples et il a raison ; il fallait mettre à couvert les bagages et notre faible cavalerie ; mais il les préfère aussi en Europe, parce qu'ils font...

La fin de la lettre n'est pas aux aii hives de la famille d'Esclaibes.

Excideuil, le 7 avril 1^19.

Mon cher d'Esclaibes,

J'apprends par ma sœur que vous vous occupez de moi et sur-le-champ je vous écris. Je vous avoue que je croyais que vos occupations, votre mariage, votre fils S votre séjour à Paris, m'avaient fait un peu oublier. Il y a longtemps que je vous écrivis à Langres après vous avoir écrit à Paris. Je n'eus pas de réponse à ces deux dernières lettres, et je me déterminai à attendre qu'il vous vînt dans la pensée de me donner de vos nouvelles. Je vois avec plaisir que je puis toujours vous compter au nombre de mes bons amis et ce nombre n'est pas fort. Tout le monde en est là.

Une indisposition m'a bien tourmenté. Depuis six mois il s'en faut bien que j'aie joui de tout le bonheur que me promettait la position heureuse dans laquelle je me trouve. Une femme charmante, qui a toutes les qualités appivciables,de la fortune autant qu'il m'en faut, et malgré cela je n'étais pas heureux. Il nous manque toujours Quelque chose. Vous savez pourtant que je sais être content de mon

1. Emmanuel-Marie-Ferdinaud d'Esclaibes-d'lIust, comte de Clairmont, né à Langres le 22 novembre 181"/ et mort à Dijon le 12 décembre 1883. Il épousa M''" de Girval, fille d'un officier d'artiliene, et eut un fiis iiioit en bas âge et trois filles : 1" la baronne de Goudenhowe; 2» Mm« de Lamolère; a*M"" Miron de l'cispinay.

m MARÉCHAL BUGEAUD (1817-1819 67

sort. Hélait rare que j'eusse un moment d'ennui dans les positions les plus désagréables de la guerre.

Nous avons toujours été trop franchement ensemble pour que je ne vous demande pas votre profession de foi politique, malgré que vous m'avez dit une fois qu'un militaire de la Garde ne pouvait que penser comme son chef. Comme j'ai vu plusieurs de vos camarades n'avoir pas les doctrines avouées de S. M. Louis XVIII, je me crois autorisé à vous faire encore cette question. D'ailleurs, quelque passif et soumis qu'on soit, il est impossible, quand on n'est pas un sot, de n'avoir pas une opinion sur ce que l'on ntend débattre tous les jour». Je présume que votre société est composée d'ultras, mais je vous connais trop de droiture dans l'esprit pour penser que vous ayez donné dans l'exagération de leurs opinions. Ces gens-là nous font bien du mal en entravant sans cesse la marche graduelle et naturelle de nos institutions. Nous avons une loi sur les élections qui, sans être parfaite, nous offre des garanties, ils voulaient nous Tôter, car les modifications puériles dont ils parlaient n'étaient évidemment qu'un prétexte.

La proposition de M. de Barthélémy < a été généralement désapprouvée dans nos provinces. J'en ai assez dit, vous savez déjà que je suis constitutionnel. Je suis par conséquent ami de la monarchie, puisqu'elle est dans la- constitution et ami de Louis XVIII, puisqu'il nous a 'onné la Charte et qu'il la maintient contre le vœu des honnêtes ge^s qui se disent exclusivement ses amis.

Je m'occupe de politique, parce que les intérêts de mou pays me seront toujours chers, mais je m'occupe encore plus d'agriculture. Je fais défricher des terrains, planter

i. Barthélémy (François, marquis de), membre du Directoire membre du Sénat, conservateur et pair de France (1747-1830', neveu de l'abbé Bartiiélemy, auteur du Voyage du jeune Anacl.arsis. Il vota ta mort du marécîial Ney. En lévi-ier 1819, il dema tia au Sénat iiielqucs res'.rictiouà à la loi électorale et fit adopter, le 2 mars suivant, des modifications da^ns lorganisation des collège électoraux.

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des vignes, des chênes, des châtaigniers, je transporte des terres où il en manque, je remplace les terres par des pierres, etc., etc., etc. Tout cela m'amuse autant que lorsque j'apprenais à mon régiment à repousser la cavalerie.

Quand je me porterai tout à fait bien, je ne m'ennuierai pas un seul instant.

Ecrivez-vous toujours à Dufour? Il a passé à Périgueux et, malgré mes instances, avant son départ pour Paris et avant son retour, il n'est pas venu me voir. J'en suis très en colère. Il voulait que je fusse l'attendre à Périgueux pour le voir pendant qu'il changerait de chevaux. Je lui écrivis, et je chargeai quelqu'un de lui procurer les moyens de venir ici. Il avait oublié de médire le jour de son arrivée.

Le colonel Foucault est resté longtemps en Limousin et n'est pas venu me voir. Vous voyez que mes anciens camarades ne me montrent pas beaucoup dempressement. Serait-ce dans ce dernier l'effet de la prospérité? je ne puis le croire. D'ailleurs je ne troquerais pas ma situation pour la sienne.

Je vous prie de présenter mes hommages à votre femme et d'embrasser pour moi votre fils. Il me tarde de faire leur connaissance. Je ferai en sorte de n'aller à Paris que quand vous y serez.

Votre ami, Bugeaud, colonel.

Sa7nedi 8 mai 1819.

C>ue je suis fâché, mon cher d'Esclaibes, d'avoir fait attendre si longtemps votre domestique! J'aurais juré que c'était aujourd'hui qu'il devait venir, et je crois bien encore que le postier, tout endormi, me dit : « Il enverra vous chercher samedi à dix heures. » Ce qu'il y a de certain, c'est que lors même que je me serais trouvé chez moi, je n'aurais pas pu allera Vincennes. Il fallait que je fusse à onze heures chez le maréchal Suchet qui me faisait demander. La veille, il m'avait mandé, qu'il me présenterait au ministre à huit

heures du soir, et je n'avais reçu sa lettre qu'en sortant de la seconde répétition de Jeanne d'Arc '.

Enfin il doit me présenter ce soir, mais on croit que le ministre ne recevra pas, et dans ce cas je serai présenté particulièrement mardi. Tout cela m'ennuie beaucoup, et je suis tenté de dire comme l'Ingénu : « Il ne fallait pas tant de cérémonies pour me présentera l'ennemi. Ce pauvre jeune homme ne pouvait pas comprendre comment un ministre n'était pas visible et comment il ne pouvait être reçu avec l'habit qu'il portait lorsqu'il repoussa les Anglais. » S'il ne se trouve plus d'Ingénus, il y a bien encore des ministres invisibles.

Je vous dirai que j'ai acheté Ladurentie 180.000 francs.

Je me suis réservé si.x semaines pour retirer ma parole dans le cas où je ne pourrais pas vendre la terre de ma femme. Cette clause exige que je parte promptement, et cependant je ne pars que mercredi soir. Vous voyez qu'il m'est bien difficile d'aller vous voir. Cependant je ferai en sorte d'y courir dimanche, si vous n'êtes pas venu à dix heures. Jusqu'à cette heure, je serai chez moi ou aux bains Poitevins.

Jeanne d'Arc m'a remué jusqu'au bout des ongles. On pourra y trouver des défauts, mais il est certain qu'elle produit beaucoup d'effet par les sentiments patriotiques qui y sont exprimés avec beaucoup d'énergie.

Tout à vous de cœur. Bugeaud. colonel.

Chantonay {Vendée), le i2juin 1819.

Je fus bien fâché de partir de Paris sans vous voir, mon cher d'Esclaibes, et je l'aurais été davantage sans l'assurance d'un prompt retour pour me dédommager du peu de moments que j"ai passés avec vous. J'ai couru en Périgord

1. Jeanne d'Arc à Rouen, tragédie en cinq actes et en vers de d'Avrigny, représentée à la Comédie-Française le 4 mai 1S19. La date de la représentation a permis de fixer celle de la lettre qui était marquée

dément : samedi 8.

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prendre ma femme, delà à Bordeaux, puis à la Vendée. En arrivant, j'ai mis ma terre en vente, et bientôt j'ai reconnu que la terre classique du royalisme était aussi celle des écus. l<.es biens se vendent à volonté. En une demi-heure, j'ai conclu des marchés par corps de métairie pour 187.000 francs. Il me reste encore une métairie, des tailles, des terres et une haute futaie, dont je ferai environ 60.000 francs; enfin j'aurai vendu près de 230.000 francs une terre attermée 5.000 francs. A la vérité cette ferme était dérisoire.

Je partirai pour Paris le 20 ou 23 et j'irai loger dans un des hôtels de la rue de Richelieu. Je vous présenterai à ma femme. Vous serez à Paris à cette époque, nous pourrons nous voir souvent et je compte .sur vous pour m'aider à faire voir à mon Eli^a en très peu de jours les principales curiosités de Paris.

En arrivant chez moi, je me suis empressé de lire et relire voire longue épître, qui pourrait bien prendre le titre de discours académique. Je fus très satisfait du commencement : il annonçait de la modération, de l'impartialité et une défiance de vous-même du plus heureux augure ; mais bientôt je fus plus persuadé que jamais de l'extrême difficulté de parler politique sans passion. Le portrait que vous faites de l'ultra est vraiment plein de bienveillance. C'est un ami dont on reconnaît les erreurs en cherchant à les atténuei-, elles ne tirent pas à conséquence, elles sont même naturelles et pas du tout dangereuses. Le jacobin, au contraire, est un monstre irréconciliable, incapable d'autre sentiment que celui de la haine. A Dieu ne plaise que je cherche à blanchir ces êtres épouvantables, s'ils existent; mais j'avouerai que je n'en ai jamais rencontré qui affichassent lés principes d'irréconciliation que vous leur prêtez. Discrédités dans la société, honteux de leur conduite passée, ils ne demandent qu'un ordre de choses qui les fasse oublier et ils se retranchent derrière les principes constitutionnels, qui seuls peuvent les abriter contre les récriminations. Ils

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imentdonc la (Charte par inh'-rèt, elTinlrrèt f\^l une grande ^araTitie. D'ailleurs leur nombre est si petit, ils sont telJeaenl méprisés, qu'ils n'auraient aucune importance, sans les déclamations des uîli-as, qui grossissent leurs rangs de tous les libéraux. Ceux-ci les repoussent. Ils sont assez forts pour ne pas faire comme leurs adversaires qui ont admis en 1815 et 1816 tous les bonnets rouges qui ont voulu chanter la palinodie. Nous ne juslitieronsjamais les Septembriseurs et j'entends et lis tous les jours des justifications des égorsreurs du Midi. J'entends aussi vanter les heureux temps lui ont précédé l'ordonnance duo septembre. Nous n'avons pas cette impudeur, et nous ne voulons pas justifier les < lent-Joure, bien que nous n'ayons pa? teint nos mains du -ang de nos concitoyens.

Quel est le plus dangereux, dites-vous, de l'ultra ou du jacobin? Si ce vieil ultra ne faisait que regretter en secret onviev.x château et si son amour pour le roi l'emportait sur ses intérêts, certes ma réponse sérail en sa faveur; mais nous l'avons vu travailler de tout son pouvoir à renverser l'ouvrage du roi, nous l'avons vu persécuter dans les provinces, non pas précisément les anciens révolutionnaires, ils s'étaient presque tous faits bonnets blancs, mais tout ce qui avait l'âme fière et généreuse, tout ce qui avait servi -on pays et qui ne voulait pas s'abaisser à plier deyant lui. Nous lavons vu, vil dénonciateur, faire destituer tout ce qui n'était pas pur et placer sans pudeur, les hommes les plus ineptes et souvent les plus immoraux.

Les plus petits emplois des droits réunis n'étaient pas au-dessous de sa cupidité et valaient bien la bassesse d'une délation calomnieuse. Nous l'avons vu rassembler dans les villes du Midi, pour en former des compagnies secrètes, toute l'écume du peuple et de là sont sortis les crimes de Toulouse, Béziers, Montpellier, Nîmes, Marseille, Avignon, etc. Nous l'avons vu à la Chambre introuvable demander des catégories et repousser la clémence du roi; nous l'avons vu r^i'<^ ^]ccf>Aiv-'f A>^ !n «'•;),., .1.. ^i'Aro;en-

son^ qui voulait signaler les crimes pourenarrèter le cours. Nous l'avons vu nier l'existence de ces crimes, afin que la justice du roi n'empêchât pas de les prolonger. Nous l'avons

vu mais c'est assez, vous frémissez comme moi de ce

tableau hideux et malheureusement trop vrai. Mais je frémis surtout en pensant qu'un changement de ministère dans le sens des honnêtes gens du Conservateur pourrait nous ramener un tel ordre de choses.

Je n'ai pas encore répondu à votre question sur le jacobin et l'ultra. Le jacobin est encore plus odieux, et s'il fallait choisir entre 93 et 1815, je prendrais le dernier régime, mais je ne balance pas à dire que l'ultra est plus à craindre, par cela môme qu'il est moins discrédité. Il est partout, autour du trône et dans l'antichambre des princes ; il occupe des emplois importants, il se pare de noms pompeux, il couvre son ambition de principes de royalisme; voilà ce qui le rend plus dangereux.

Vous n'êtes pas plus impartial envers les écrivains qu'envers les partis. Vous déclamez contre la Minerve^ et ne dites rien du Conservateur^, du Drapeau hlanc^, de VUltra^, etc.

Je ne ferai pas des auteurs de la Minerve autant de petits

1. Voyer de Paulmy d'Argenson (Marc-René-Marie, comte de), représentant aux Cent-Jours et député de 1815 à 1824 et de 1828 à 1834, né en 1771, mort en 184-2. Élu député du Haut-Rhin, le 22 août 1815, il prit place dans la minorité de la Chambre introuvable, dénonça avec indignation les assassinats de NifÙes, et fut rappelé à l'ordre, le 24 octobre 1815, par le président Laine. II combattit ouvertement le projet de loi pour l'établissement des cours prévôtales.

2. La Minerve française, par MM. Aignan, Benjamin Constant, etc., février 1818 - mars 1820, 113 numéros en 9 volumes in-8°. Recueil libéral semi-périodique, fondé en remplacement du Mercure. Le journal refusa, comme le Conservateur, d'accepter la loi de la censure en 1820, et ses auteurs essayèrent de le continuer sous forme de brochures.

3. Le Conservateur, par MM. de Chateaubriand, de Villèle, O'Mahony, Lamennais, Lamartine, Berryer fils, etc., etc., 8 octobre 1818-marsl820. Créé en opposition à la Minerve, dont le succès inquiétait les ultraroyalistes. Il cessa de paraître en 1820, quand la censure fut rétablie à la suite de lassassinat du duc de Berry.

4. LeDrapeau blanc, par A. Lamennais, Nodier, etc.. janvier-juin 1819,

saints, celle admiration aveugle n'appartient qu'aux honnêtes gens. Je vous livre les auteurs, mais je défends les principes de l'ouvrage. J'y vois les doctrines constitutionnelles traitées avec beaucoup de talent et de vérité, j'y vois de la décence, de la justice et des principes réclamés pour ^oiwr même pour CanueP au secret. Vous me citerez des déclamations contre les missionnaires, des nouvelles démenties par d'autres journaux. Je vous répondrai qu'il est fort rare que la Minerve ail cité à faux, et que bien plus souvent on l'a démentie sans fondement. Quant aux missionnaires, faut-il les laisser aller à leur but sans chercher à les arrêter? Ils sont les tirailleurs du parti ultra; ce n'est pas trop de les combattre avec les armes du ridicule et pour cela on cite leurs discours, le jour, la ville, l'église, etc. On ne peut pas démentir cela.

Cet ouvrage n'est pourtant pas à l'abri de tout reproche.

Il est impossible que, dans une lutte pareille, on soit toujours dans les justes bornes de la modération; mais il est certainement le plus modéré de tous les ouvrages périodiques, et c'est pour cela qu'il a tant de vogue. Cessez donc de vouloir discréditer l'ouvrage en faisant le procès des

24 numéros formant 2 volumes in-8» : 16 juin 1819, 1" février 1827, 15 volumes in-fol. Organe des royalistes « incorruptibles ».

4. L'Ultra, archives politiques, morales et littéraires, pour servir à l'histoire des temps présents, 13 numéros in-S". Le dernier numéro est signé A. -S. de Montferrier.

o. Ganuel 'Simon, baron}, né aux Trois -Moutiers (V'ienne), le 29 octobre 1767, mort à Loudun, le 11 mai 1840. Volontaire de 1792, devint aide de camp de Rossignol, se distingua en Vendée et fut nommé général de division. Le Directoire le nomma gouverneur de Lyon. Il fut disgracié par l'Empereur et renvoyé dans ses foyers. A la première Restauration, il fut réintégré et fait chevalier de Saint-Louis. 11 essaya de soulever le département de la Vienne pendant les Cent- Jours. Élu député de la Vienne en 1815, il siégea dans la majorité de la Chambre introuvable. Ses actes de cruauté lors de la répression des troubles obligèrent le gouvernement à le faire arrêter. Après cinq mois de détention à la Conciergerie, il bénéficia d'une ordonnance de nonlieu, le 3 novembre 1818. 11 fut nommé grand-officier de la Légion d'honneur et inspecteur général de l'infanterie, prit part à l'expédition d'Çspagne en 1823.

1i CORRESPONDANCE INEDITE

auteurs. Ceux-ci ont fondé la fortune de leurs écrits sur les opinions et la raison de la grande majorité des Français, et ils ne sont que les interprètes éloqr.ents de celte majorité qui ne changerait pas, quand les Minerviens changeraient de langage.

Je préférerais certainement des hommes entièrement ii'réprochables et dont les noms ne fussent connus que depuis 1814 pour «léfenseurs des intérêts sacrés de la liberté, et dans cette classe on peut mettre les censeurs ; mais il n'en est pas moins vrai que ce qui est bon en soi ne peut être mauvais, parce que l'origine n'est pas très saine, et l'eau épurée dans un fdtre est bue sans égard à la source où elle fut puisée. Je n'ai pas lu une phrase dans la Minerve qui respire le jacobinisme. Si cela eût eu lieu, il y a longtemps que j'en serais dégoûté. Si ces auteurs sont jacobins, ils savent bien se déguiser pour avoir des lecteurs, et cette hypocrisie est un hommage à l'opinion publique.

Bourbon- Vendée. Ze 18.

Mes nombreuses occupations font que je vous écris à bâtons rompus. Je parcours la Vendée pour mes affaires, et en même temps j'étudie le pays sous les rapports politique et militaire. Je trouve qu'on a exagéré les difficultés du terrain, et j'ai reconnu que j'avais une fausse idée des opinions de la masse des habitants. Il serait trop long de vous faire part de toutes mes observations. Je les réserve pour Paris. Je me contenterai devons dire, que je rencontre presque partout de bons Français, très attachés au roi et à la Charte, et que dans ceux-là ne figurent pas les derniers chefs de parti, qui en général sont méprisés à cause des excès qu'ils ont commis après le retour du roi en dernier lieu, c'est-à-dire après que leurs vainqueurs ont été désarmés. C'est alors qu'on a vu les effets de leur bouillante valeur, car jusque-là ils ne pouvaient pas se glorifier d'un succès : ils ont été baltus partout avec des forces 8 ou 10 fois

DU MARÉCHAL BUGFADD (1819) 75

moins nombreuses que les leurs. Au combat de TAiguillon, le général Travot ^ avait 500 hommes : il battit complètement 6.000 Vendéens. A Laroche-Servière, le général Lamarque avait 4.000 hommes, il en défit 15.000. Le combat dura une demi-heure. El voilà donc ces terribles héros, si fiers, si arrogants, qui nient qu'ils aient proposé de se réunir à l'armée de la Loire pour s'opposer aux prétentions des alliés ! Ils se sont bien rendus justice par une pareille dénégation. Quelques personnalités tels que Laroche-Jacquelin méritent l'estime qu'on accorde au courage et au dévouement.

Le département de la Vendée a nommé Manuel-. J'ai dit à un grand nombre d'électeurs que quelques personnes croyaient à Paris que c'étaient des intrigues de la capitale et de i'argent qui avaient obtenu celle nomination et celle de Benjamin Constant. Ils se sont indignés contre ces suppositions injurieuses et ont protesté quils auraient au contraire donné de l'argent pour avoir ces députés. M. Dufougerais^, m'ont-ils dit. s'est bien assez démené de toute manière et il n'a obtenu qu'une cinquantaine de voix. D'après ce que j'ai vu jusqu'à présent, ce département est aussi constitutionnel que le mien. Je le crois même plus ardent. J'ai encore mille choses à vous dire, mais je suis obligé de finir.

Votre ami de tout cœur, B.

1. Travot (Jean-Pierre), né à PoUgny (Jura) en 1767. soldat au régiment d'Enghien en 1184, caporal quatre ans après, il se retire en 1789. Chef de bataillon aux Volontaires du Jura en 1791, il est général de brigade lan IV et général de division lanXIII. Pair des Cent-Jours, il est condamn-j à mort en 1816: mais sa peine est commuée en vingt ans de détention à Ham.

2. Celui qui fut expulsé de la Chambre le 3 mars 1823 pour son discours en réponse à celui de Chateaubriand. En 1827, ses obsèques furent suivies par plus de cent mille personnes.

3. Dufougerais (Benjamin-François Ladouespe, baron), né à Bordeaux le 9 décembre 1766, mort à Paris le 2 septembre 1821. Il fut sous lEmpire directeur général adjoint à la caisse damortissernenl. et entra, \c 4 mai 1811, au Corps législatif comme député de la Vendée

Sainl-Pantaly, le 16 août 1819.

Mon cher d'Esclaibes,

Je vous envoie mon Grispin pour prendre la jument que vous avez eu la bonté de m'acheter. Je vous assure qu'il me tarde de la voir; d'après son signalement elle me convient à merveille. Je vous remercie de cette commission d'ami. Je conviens qu'elle était difficile et ennuyeuse; mais j'avais beaucoup plus de confiance en vos lumières qu'aux miennes.

Veuillez joindre à ce service l'emplette d'une redingote un peu plus grande que pour vous et une poire à poudre en cuivre estampé ayant un ressort pour couper la charge, à la manière anglaise. J'en ai vu de très jolies au Palais- Royal. J'oubliai d'en prendre une.

J'aurais fait partir plus tôt mon domestique, mais nous étions partis pour prendre possession de notre nouvelle terre. Nous avions vingt convives. Nous ne pouvions pas nous passer de Lefèvre. Nous avons chassé et poché. Les perdreaux et les cailles fourmillent. Que n'ctes-vous ici ou que ne pouvez-vous y venir ! Mais je sens qu'il est difficile de vous proposer sérieusement cette partie, à moins que vous ne puissiez la faire après avoir vu votre femme ou avec votre femme, ce qui serait encore plus aimable. Pensez-y sérieusement.

Si, comme je n'en doute pas, vous aimez le roi et la Charte, l'armée avec laquelle vous avez servi, la gloire et la prospérité nationale, je ne reviendrai pas à votre parti, j'y suis déjà; mais si vous comprenez par ce parti les énerguraènes de 18io à la Chambre introuvable, les écrivains du Conservateur^ du Drapeau blanc, de la Quotidienne ^ et ceux qui les lisent avec enthousiasme, les

1. La Quotidienne, journal qui vécut de 1792 en 1847, après avoir cliangé bien des fois de forme et de nom. Elle compta pour principaux rédacteurs Michaud, de Fontanes, La Harpe, Malte-Brun, Nodier, Véron, J. Janin, etc.

pei-sécuteurs de l'armée, les détracteurs de la P>ance, les ennemis de notre gloire et de notre liberté, les auteurs des crimes du Midi, les apologistes qui les excusent sans cesse et pensent les justifier en citant en regard les horreurs de 93, jamais, jamais, jamais je ne serai de cet infâme parti.... Je leur pardonnerais leurs crimes s'ils étaient attachés à leur pays, ils ne le sont qu'à leurs privilèges. Ils sont Anglais, Russes, Prussiens, tout ce que vous voudrez, excepté Français.

Le roi, dont ils ont tant parlé, ils le détestent. Une prétendue marquise de mes environs, car tous sont comtes ou marquis, me disait l'autre jour devant dix personnes de son bord, qui ne se récrièrent pas, qu'elle espérait bien qu'une goutte remontée nous en délivrerait. Je défendis le roi devant des gens qui, en 1815, couraient dans toutes les communes pour forcer à inaugurer son buste et frappaient à coups de plat de sabre ceux qui notaient pas leur chapeau.

Que doit-on penser de ce changement ? n'est-on pas conduit tout naturellement à croire que, s'ils n'aiment plus le roi, c'est parce qu'il ne tolère plus les excès de 1815?

On cherche à nous entraîner, dites-vous, par notre amour-propre blessé. Le parti antifrançais n'a pas blessé mon amour-propre. On ne tient pas à l'estime des gens qu'on n'estime pas. Il a blessé mes sentiments de justice et d'amour de la patrie.

Mais ne serait-ce pas vous, mon cher d'Esclaibes, qui seriez entraîné par votre amour-propre flatté? Il y a bien plus de probabilité. Vous avez été loué par votre famille et ses alentours de votre conduite en 1815, et je conviens que cette conduite, à Besançon, n'a pas été négative, comme celle de ce fat de Feuchères, qui fait aujourd'hui l'important et qui a signé au Champ-de-Mars l'acte additionnel, à ce que m'ont assuré plusieurs officiers. Vous avez donc été justement fêté et porté dans la Garde, où vous voyez souvent les princes ; vous chassez avez eux, ils vous parlent, tout cela flatte l'amour-propre et vous a con-

duil à soutenir les persécuteurs de nos libertés et de cette vaillante armée dont les grands souvenirs devaient lui faire trouver grâce devant des âmes un peu généreuses.

Ne soyez point le défenseur des Chateaubriand ' , des Castelbajac^, des Labourdonnaye ^, etc., et nous sommes du même parti.

J'aime le roi autant que vous et plus que la plupart de ceux que vous dites faussement être des vôtres. Ils n'ont ni votre bonne foi ni votre patriotisme. Leurs écrits le décèlent assez. Je désire vivement que la dynastie des Bourbons se soutienne avec la Charte. L'hérédité dans la famille que nous avons est très favorable à la liberté.

Une nouvelle révolution compromettrait tout, et il ne faut pas combattre pour ce que Ton a. Voilà mes principes politiques, ils sont aussi ceux du médecin que vous me conseillez de changer. Il a environ pour iOO.OÛO francs de propriétés, moi pour oOO, et Ton peut croire que nous n'avons pas envie de désorganiser, autant que ceux qui ont des privilèges et des propriétés à rattraper. Et moi aussi j'ai des privilèges et des biens à rattraper. La terre paternelle, que je viens de racheter, avait des rentes considérables. La portion de mes deux frères émigrés '' a été vendue et malgré tout jo ne change pas d'opinion. Mon intérêt ne peut prévaloir sur ma justice.

Je n'ai pu lire encore le morceau dans le Conservateur sur l'organisation des légions. Sous les rapports militaires, il y a plusieurs choses que je n'approuve pas. Ce qu'a dit votre officier sur les adjudants-majors avait sauté aux

1. Chateaubriand avait voté la mort du maréchal Ney et combattu, dans son journal le Conserualeur, le ministère du duc de Richelieu, qu'il trouvait trop modéré.

2. Castelbajac (Marie-Barlhéleray, vicomte de), député du Gers, puis de la Haute-Garonne (1716-1868), l'un des ultra-royalistes les plus ardents de la Chambre introuvable, rédacteur du Conservateur.

3. La Bourdonnaye (François-Régis), né en 1767, mort en 1839. Élu député de Maine-et-Loire le 2:2 août ISlo.il prit ia direction de l'extrême di'oile de la Chambre introuvable.

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