Lassasâinat du duc de Berry
80 CORRESPONDANCE INEDITE
commencent à se réaliser^) que les ennemis de la constitution ne saisissent celte circonstance pour arriver à leur but, en calomniant les libéraux, et en excitant le gouvernement à adopter des mesures injustes et rigoureuses, qui tôt ou tard amèneraient une nouvelle révolution. Quelle triste politique que celle qui punirait la France du forfait d'un fanatique ! Car j'aime à croire qu'il n'y a pas eu de complots. Dieu le veuille pour la France et pour la tranquillité de la famille royale, qui ne vivrait plus que dans les alarmes !
La jument que vous avez eu la complaisance de m'acheter est une de ces bètes quon ne peut connaître que par l'usage. Elle plaît aux deux premières lieues, mais elle ne se soutient pas et se coupe aussitôt qu'elle est un peu fatiguée. Que cela ne vous fasse pas de peine, je suis bien assuré d'en retirer mon argent et même les frais de route, parce que les chevaux de cette espèce sont fort rares chez nous.
Je crains que votre vin vous soit arrivé très mauvais, il était en route par le grand froid. Peut-être le double fût l'aura sauvé, c'est ce que je désire ; mais ce que je désire encore plus, c'est de vous en faire boire ici, et je rêverai encore longtemps ce plaisir, parce qu'il ne me paraît pas impossible à obtenir. On voyage si lestement et à si bon marché. De Paris à Thiviers par Limoges, il en coûte quatre jours et 50 francs; de Thiviers chez moi, il y a deux lieues, que vous pouvez faire le quatrième jour. Obtenez une permission de quinze jours et vous en passerez sept avec moi. Au reste, je vous verrai au mois d'octobre prochain. J'irai finir de payer Ladurentie. Que j'aurais du plaisir à vous montrer ce beau bien ! Je m'y attache chaque jour davantage, et l'agriculture a remplacé entièrement la
1. Le ministre Decazes fut accusé d'être moralement le complice de Louvel. Le comte d'Artois, entouré de sa famille en habits de deuil, vint se jeter aux pieds de son frère Louis XVIII et le supplier d'écarter l'assassin de son fils.
nu MARÉCHAL BL'GEAUD (1820; 81
passion militaire. Je n'ai d'autre ambition que celle d'introduire chez moi les bonnes méthodes d'agriculture. J'y travaille tous les jours et peut-être suis-je destiné à faire, dans ce genre •• "'''^'^^ont, une petile révolution dans ma rentrée.
Cela vaut bien la révolulion que médite M. Decazes. On est généralement d'accord sur son compte. Quand on parle le lui, on n'aperçoit pas de nuances d'opinions. Cependant un très petit nombre d'individus approuve les choses qu'il fait en ce moment. Pour moi, j'ai peine à croire que tout cela vienne de lui. Je crois que la cause se trouve dans sa position et les influences des courtisans, qui sont presque tous ennemis de nos institutions. Où cela nous mènerat-il ? Je ne sais, mais j'ai peur, et j'aurai peur tant qu'on tiendra une marche aussi peu franche. Il m'en coûterait pour quitter mes champs et ma bonne petite femme; mais -i l'on veut ramener les gentillesses de 1813 et 1816, on aura im soulèvement, et je serai bien forcé d'y prendre une part quelconque. Quand mie fois j'aurai les armes à la main, je n'aurai plus peur, mais jusque-là je craindrai les assassinats que les ultras de notre département avaient mis en délibération, et sur la liste desquels je figurais. Un de mes parents qui assistait à ce conseil de cannibales me prévint de me tenir sur mes gardes, et dos lors je ne marchai qu'avec des armes et un domestique qui en avait aussi. Je me barricadais tous les soirs et j'avais douze coups à tirer. Vous jugez que mon existence était agréable. Faudra t -il y revenir ?Un homme très sage de Paris m'écrit :
« Soyez sage, mon cher Bugeaud, ne frondez pas en société, comme vous l'avez fait quelquefois, les hommes de 1815. Cette époque n'est peut-être pas éloignée de revenir. «
Quels que soient les événements, je serai toujours votre ami le plus dévoué. Bugeaud, colonel.