Le ministre était le baron de Damas, lieutenant général
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Je fis observer à Votre Excellence que j'étais le seul colonel de l'armée placé dans cette position pénible. Votre Excellence me répondit à plusiem's reprises : « Soyez bien assuré que j'ai l'intention de vous placer. Avant que l'accident vous arrive, vous aurez de mes nouvelles. » Une promesse aussi positive ne me laisse pas le moindre doute sur vos intentions; mais, au milieu des nombreuses affaires qui vous entourent, vous me pardonnerez de vous la rappeler, surtout si vous considérez que je n'ai plus que quelques mois d'existence dans l'armée.
J'ai l'honneur d'être, Monseigneur, de Votre Excellence, le très humble et très obéissant serviteur.
BuGEAUD, colonel.
Je ne veux vous imiter, mon cher d'Esclaibes, que dans ce que vous avez de bon, c'est bien assez. Aussi je vous réponds à l'instant même.
Mon aimable voisine m'avait donné de vos nouvelles. Elle ne vous a vu qu'un instant, m'a-t-elle dit, et cet instant a été employé à parler de moi. Je présume bien cependant qu'il y a eu quelque petite digression. On ne peut pas toujours entretenir une jolie femme d'un sujet éloigné.
Je suis bien fâché que votre farouch n'ait pas réussi. Je ne puis croire qu'il faille l'attribuer au froid, car cette plante y résiste très bien ; mais les limaçons sont pour elle un fléau bien redoutable. C'est pour cela qu'il faut la semer de très bonne heure. Cette année, cette précaution a été inutile, parce que les pluies sont venues en juillet et août. Beaucoup de pièces ont été entièrement détruites ; plusieurs de mes métayers n'en ont pas conservé. J'en ai à ma réserve environ trois hectares de magnifique, parce qu'il a été semé tout de suite, après des blés qui avaient été' i^arfaitement traités. Au reste, cette plante, toute bonne, tout utile qu'elle soit, ne peut être considérée comme une base
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d agriculture, parce que sa réussite n'est pas assez sûre. Je l'obtiens en récolte dérobée et comme surabondance, entre la fin d'une série et le commencement d'une autre, comme suit : 1'^ année, betteraves, pommes de terre et raves; ■1", froment ou avoine avec trèfle; 3*, trèfle; 4^, froment. Immédiatement après ce dernier froment, je sème en farouch et raves à peu près le tiers du terrain, lequel est destiné aux raves (fumées et sarclées) de Tannée suivante, [ui sont semées en juillet, récoltées à la fin d'octobre et [»uis froment. Cette portion de terrain donne une énorme quantité de nourriture pour les bestiaux pendant cette année-là. Vous allez en juger : 1° farouch et raves : en novembre, on arrache les plus grosses raves, en laissant le terrain garni des petites. Au printemps suivant, récolte de ces raves en fleurs, elle est abondante. Le farouch remplit bien vite les vides occasionnés par l'enlèvement des raves, et donne une récolte aussi belle que s'il eût ét^ seul. D'abord après, on laboure et Ton herse. On fume, et l'on -ème (en juillet; raves et maïs fourrage, ce dernier un peu clair. Dès que les deux plantes ont pris quelque développement, on sarcle et l'on éclaircit. Aussitôt que le maïs couvre les raves et peut leur nuire, on l'arrache pour le faire consommer. S'il est un peu épais, il y a avantage à l'arracher en deux ou trois fois, prenant toujours le plus beau. Ces arrachements travaillent les raves. Après l'enlèvement total du maïs, il est souvent utile d'éclaircir encore les raves et de leur donner un nouveau sarclage. Enfin les raves arrivent pour cinquième récolte entre deux froments. Je crois qu'il est difficile de pousser plus loin la production. Je n'ai rien lu d'égal dans aucun auteur. C'est bien le cas de dire, avec Arthur Young, que les terres bien cultivées valent mieux que les prairies.
Je pense comme vous que la culture des carottes est très profitable, mais j'ai peu de terrain qui lui convienne. En général nous avons peu de fond. Notre terre est légère et horriblement disposée à produire le chiendent. Il nous faut
pour plantes sarclées celles qui, étant très espacées, permettent de remuer profondément la terre pour en extraire le chiendent, et l'approprier de manière à assurer la série.
Que de choses, mon cher, j'aurais à vous dire en agriculture, mais c'est impossible dans une lettre. Il faudrait être là sur les lieux. Vous verriez que nous sommes devenus forts dans cet art heureux. Puisque vous n'êtes pas venu avec la fille, que j'avais chargée de vous amener pieds et points liés, venez avec la mère, qui n'est pas moins aimable. ]^,jme jjanin vient avec M. Leblanc, son père, dans les premiers jours de mai.
J'ai comme vous reçu les Mémoires du maréchal Suchet*. J'en ai remercié la maréchale du mieux que j'ai pu et j'ai écrit au général Saint-Cyr une lettre de quinze pages sur les Mémoires. Je me suis talé longtemps avant de m'y résoudre. Je pense comme vous sur la part qu'on me fait dans les mémoires (toutefois il m'est impossible de penser qu'il y ait jalousie; je ne porte pas l'orgueil jusque-là, et sous ce rapport les mémoires ne m'ont pas fait de plaisir secret., phrase de votre lettre) ; mais je craignais que cette opinion me vînt de la disposition si naturelle à se juger trop favorablement. Votre opinion m'a rassuré sur ce point, et je suis flatté qu'elle s'accorde avec la mienne.
J'ai été de la plus grande franchise avec le général Saint- Cyr. Il m'a semblé que mon âge, mon expérience, et l'injustice envers moi m'en donnaient le droit. Après avoir cité les circonstances où je suis oublié ou cité faiblement, telles que Lérida, Tivisa, Yécla, Ibi deux fois, Almunia, Calatayud, Monporté, Montalban, Ordal combat, Ordal enlèvementde chevaux, etc., j'examine les mémoires sous le rapport de l'utilité pour la science. Je trouve intéressants les détails sur l'administration du pays et de l'armée, les approvisionnements, les magasins, hôpitaux, etc. Quant à la
1. Mémoires ,snr mes campagnes en Espagne, depuis 1808-1814, Paris, Bossange, 1828.
partie purement militaire, la tactique en un mot, c'est de nul intérêt. C'est, comme vous dites, un journal et des itinéraires. Les fautes y sont masquées et une critique éclairée , n'accompagne nulle part l'exposé des faits. Dans plusieurs endroits, les fautes sont décrites avec complaisance et présentées presque comme des règles à suivre. Par exemple : dans la page 222, il est dit que V attaque sur Mislata eut une heureuse influence sur la victoire. C'est complètement faux. Il ne fallait sur Mislata qu'une fausse attaque, ou même de simples démonstrations, puisque ce point devait naturellement tomber parl'efTet des autres manœuvres.
Vous vous rappelez Castalla. Jamais combat fut-il plus intempestif? Jamais point d'attaque fut-il plus mal choisi ? Jamais a-t-on plus ignoré le bon mécanisme du combat de l'infanterie? Vainqueurs ou vaincus, il fallait également se retirer. On attaque le taureau par les cornes au lieu de tourner la position la nuit, et l'on ajoute à cette faute l'oubli de tout ce qui pouvait faire réussir cette attaque inconsidérée. Les fausses attaques, les démonstrations sur les flancs de l'ennemi, le bon emploi des tirailleurs, tout est négligé, et l'on voit des masses courageuses gravir l'arme au bras un coteau élevé et rapide, sous une fusillade des mieux nourries. Certes ce ne fut pas la faute des troupes, elles firent ce qui était humainement possible. Il faut donc chercher les torts ailleurs. Le maréchal eut les principaux : d'ordonner l'attaque et de ne pas en déterminer l'exécution; mais les généraux et officiers supérieurs qui la conduisaient eurent aussi celui, de ne pas savoir employer les tirailleurs; 600 voltigeurs, éparpillés sur le front et arrivant près de V ennemi avant de commencer leur feu^^ auraient jeté du désordre dans ses rangs, et les masses les appuyant
1. On se persuade que les tirailleurs doivent tirer de loin et former pour ainsi dire une espèce de prélude musical du combat. C'est là une erreur. Ils doivent faire de l'effet, et comme cet eifet ne pput être durable, les masses doivent arriver tout de suite pour en profiter (Note de Bugeaud.
i34 CORRESPONDANCE INÉDITE
(le près, avec les fusils chargés à deux ou trois balles, auraient peut-être réussi. Les tirailleurs ne devaient être détachés qu'à une grande portée de balle, et lancés sans sacs et à la course sur l'ennemi, pour faire feu à cinquante pas. Dans ces cas-là, comme dans bien d'autres, on désigne d'avance, par un point saillant du terrain, le moment où il faut commencer le feu. Cette désignation doit être prononcée d'une voix forte et ferme, afin que tous les soldats l'entendent et que leur moral soit bien disposé.
La page 183 du tome I" est dangereuse pour la postérité, en ce qu'on y préconise le système des détachements multipliés sur toute la surface du pays, système qui a contribué puissamment à ruiner nos armées d'Espagne. Il ne fallait que quelques points fortement retranches sur la ligne de communication et peut-être ailleurs dans quelques cas fort rares. On laissa 3.000 hommes au général Musnier pour garder l'Aragon, et ils furent divisés comme il est dit [ce système embrassait toutes les dù'ections du centre à la circonférence). On pouvait avec les 3.000 hommes faire obéir tout l'Aragon et assurer tous les services. C'était d'en avoir au plus 600 détachés et pour garder le château de Saragosse, et 2.400 toujours ensemble en se portant tantôt sur un point, tantôt sur im autre, pour y battre les bandes. Quand les partis armés sont vaincus ou chassés, le pays obéit sans qu'on en occupe tous les villages. Avec le système d'occupation immédiate, on n'assura rien. On fut battu et pris en beaucoup d'endroits. Mais je n'en finirais pas si je voulais vous dire toutes les réflexions que les mémoires ont réveillées en moi, et non pas suggérées, car je les avais faites dans le temps. Mes quinze pages au gémirai Saint-Cyr n'ont pas suffi pour les contenir. J'ai gardé copie. Je vous la ferai voir si je suis assez heureux pour vous avoir chez moi. Je donne le 21 juin une fête agricole. Qu'il serait joli à vous de venir y assister, m'aider à faire ma récolte et voir l'elTet des rouleaux en pierre dont vous ne me parlez pas! C'est
t>U MARÉCHAL BUGEAUD (1828-1820i 135
une invention admirable. J'en aurai douze celte année. Adieu, cher ami.
J'embrasse tous vos enfants.
J'oubliais de vous dire que ma femme vient de me donner un fils *.
22 janvier 1829.
Vous voulez faire valoir une partie de votre bien, mon cher ami, cette entreprise me paraît hasardeuse dans votre position, qui ne vous permet pas d'être là continuellement. Les soins dune exploitation ne peuvent pas plus se déléguer que les soins d'un royaume. Mille choses qui frappent l'œil du maître sont inaperçues parles valets. En l'absence du chef, les bestiaux sont mal soignés, les instruments et outils sont négligés, les fourrages mal économisés, les travaux mal distribués, le temps mal employé et les occasions mal saisies. Attendez donc, s'il en est encore temps, que, cessant de servir la France et le roi, vous puissiez donner tout votre temps à une entreprise qui doit absorber un homme, si cet homme veut réussir. Un autre inconvénient grave de votre position, c'est la vaine pâture. Nauronsnous jamais un code rural ? Il eût mieux valu s'occuper de cela que des misérables manœuvres et intrigues qui ont absorbé nos ministres déchus.
Comme vous avez l'air très décidé à vous mettre à la tète d'une ferme et que vous paraissez très amoureux d'agriculture, je présume que mes avis ne seront pas suivis, je vais entrer en matière comme si c'était chose arrêtée.
Choisissez bien le personnel de votre exploitation. Ne tenez pas à vingt ou trente francs pour avoir des ouvriers de réputation. Un bon ouvrier travaille souvent comme trois mauvais et il ne mange que pour un. Quoique l'on paye peu un mauvais ouvrier, il est toujours trop cher.
1. Cet enfant mourut dès la fia de 1S30, à Grenoble, où Bugeaud venait de recevoir le commandement du 36* de ligne.
Ayez un maître valet qui soit à vos ouvriers ce qu'un colonel doit être à son régiment, vous comprenez qu'il doit être le plus actif et le plus adroit. Il faut quil sache faire obéir et, s'il était très robuste, il serait encore meilleur. Les hommes peu civilisés ont un grand respect pour la force.
9 février.
Vous voyez, cher ami, qu'il y a longtemps que cette lettre est commencée. Diverses affaires et des voyages me l'avaient fait suspendre. Votre lettre du 30 janvier me la fait reprendre et je vais la terminer sans désemparer. Laissons pour un moment l'entretien commencé plus haut pour nous occuper de ce que vous venez de me dire.
Mon désir d'être réemployé n'est pas assez vif pour me faire aller de nouveau à Paris solliciter des audiences et un régiment. Ce métier est trop fatigant pour un homme qui a un peu de fierté et de dignité dans le caractère. Je resterai donc et j'attendrai qu'un système réparateur me remette à un poste que j'ai gagné à la pointe de la baïonnette, tout consolé d'avance si ce temps n'arrive pas. Je vous remercie, mon ami, des nouvelles démarches que vous venez de faire, je n'avais pas besoin de cette nouvelle preuve pour vous croire un véritable ami.
J'ai demandé le Manuel du cultivateur de M. Mathieu de Dombasle, je vais demander les Annales d'Agriculture de Roville. Quoique je sache quelque chose aujourd'hui en agriculture, je suis persuadé que j'ai beaucoup à gagner à lire M. de Dombasle, qui, ayant monté une exploitation classique, est obligé, par la position qu'il a prise, de mieux faire et de mieux savoir que les autres. Je crois que l'extirpateur, mieux nommé cultivateur, est fort utile pour recouvrir les semences et donner des demi-labours à certains terrains couverts de petites herbes et nets de chiendents.
Je voudrais être à portée de me procurer cet instrument.
Je vais engager la société d'agriculture à le faire venir
et nous en ferons faire. J'ai la houe à cheval depuis longtemps, mais je m'en sers peu, parce que le chiendent pullulant avec une grande facilité dans tous mes terrains, je lui préfère la houe à main. J'aime mieux que le travail coûte plus et qu'il soil plus parfait, parce que c'est de la bonne culture des plantes sarclées que dépend la réussite d'une série qui commence par elles. Quelques brins de chiendent laissés celte année-là suffisent pour en couvrir le champ pendant Tannée de rapport du trèfle et, après la céréale qui suit la prairie, c'est une vraie toison. On paye cher alors l'économie de la première année. J'ai développé ces vérités dans mon article économie. J'ai prescrit aussi la herse, comme moyen de purger les champs de chiendents. Elle produit l'effet contraire en le brisant à l'infini et en ameublissant le sol de manière que les rayons du soleil ne peuvent y pénétrer pour griller ces fragments, si multipliés qu'ils seraient, sinon impossible, du moins extrêmement coûteux de les chercher à la main. Les gros labours sont préférables après la culture soignée de la pomme de terre, qui vaut mieux que tout, parce qu'elle paye le travail dans l'année.
Je suis partisan de vos carottes, et je prépare un morceau pour elles; mais je leur préfère la betterave, parce qu'elle permet de Iravaillerel nettoyer le sol pendant qu'elles l'occupent. Si vous pouviez voir les récoltes que j'en fais ainsi que les feuilles que j'en retire, vous douteriez, je crois, que la récolle de la carotte soit plus abondante. Il n'est pas rare que j'obtienne 70.000 livres de racines sur une surface de 900 toises carrées. Les feuilles valent à peu près la culture. Je ne parle pas des fumiers. Au reste, il faut un peu de tout et ne pas mettre tous ses œufs dans un panier. Ou peut .semer la carotte avant la betterave et ne pas larracher aussitôt, en ce qu'elle ne craint pas autant les gelées. Voilà deux raisons pour lui consacrer une partie de son terrain. M. de Dombasle observe judicieusement qu'on ne peut semer une très grande quantité, à cause des
CORRESPONDANCE INEDITE
soins minutieux qu'elles exigent, et de la difficuUé de les arracher en temps opportun pour semer les froments d'hiver, qui sont bien préférables aux grains de mars, du moins dans nos contrées. Je doute que le blé dit de Vellenberg donne des résultats aussi assurés que nos froments d'hiver semés après les plantes sarclées, bien cultivées. Je me suis rencontré avec M. de Dombasle pour la culture du trèfle, je le sème sur froments d'hiver bien traités, et je sème l'avoine ou l'orge sur trèfle renversé.
Vous me parlez de vos chevaux de labour. Votre exploitation est donc déjà montée? C'est donc sur une certitude que je vais hasarder mes avis. Continuons sur votre ferme expérimentale.
N'ayez, s'il se peut, qu'une femme, et de préférence celle du maître valet, pour faire à manger, soigner les volailles et les cochons, etc. Les femmes et les enfants ne travaillent pas l'hiver, et l'été ne font que de petits ouvrages. On les paye toujours plus cher à proportion que les forts valets. Les hivers étant rigoureux chez vous, il ne faut avoir que les valets absolument nécessaires pour les labours, le soin des bestiaux et les transports, si toutefois vous pouvez aisément vous procurer des journaliers dans la belle saison. Donnez beaucoup d'autorité au maître valet qui est la cheville ouvrière. Qu'il soit toujours content de vous. Les autres doivent être mieux chez vous que chez eux. Excitez à propos le zèle et l'émulation par quelques petits encouragements, ce que j'appelle placer à intérêt.
Voilà pour le personnel, voyons les bestiaux. Je voudrais peu de chevaux et beaucoup de bœufs qui donnent du bénéfice tout en travaillant et se nourrissent de toutes sortes de substances sans exiger de grain. Les vaches sont peu propres à un commencement de bonne culture. Elles travaillent moins que les bœufs et pas toujours. Or, en commençant, on a beaucoup de transports de terres, de marnes, etc. D'ailleurs les bœufs bien achetés et bien engraissés donnent plus de profit que les vaches. Celles-ci
nu MARKCHAL BUGEAUD U^l'' 139
d'ailleurs exigent des pacages et un berger particulier, ce qui multiplie les difficultés, la surveillance et la d(^pense. N'ayez donc que les vaches striclement nécessaires pour le lait, si vos gens s'en nourrissent. Vos bœufs ne doivent pas être d'un fort prix, mais je crois que les bœufs lorrains sont petits. Si les plus beaux ne passent pas 300 francs la paire, prenez de ceux-là et de préférence les maigres en les achetant comme maigres et s'ils ont des marques de qualité. Un bon poil, une tète large et courte, des cornes ni grosses ni petites, un cuir ample et épais, des hanches larges, les côtes arrondies, le flanc court, la jambe large et le pied bien fait sont les principaux signes à remarquer, en achetant une paire de bœufs. Il faut aussi une poitrine bien développée et des épaules larges. On peut faire travailler les bœufs l'été et les engraisser l'hiver après les semailles. Pourvu qu'on ait en abondance des racines, trois mois suffisent s'ils ne sont pas tout à fait maigres. Dans le cas contraire, il faut quatre mois. Un bœuf doit manger 100 livres de racines et 10 à 12 de foin. Après le foin on le fait boire, et puis on lui présente un baquet de racines coupées avec rS tranchante, mais pas trop menu. On donne des racines trois fois par jour : à neuf heures, à quatre heures et à dix heures du soir après la veillée. Un homme peut soigner douze bœufs, pourvu qu'on le fasse aider de temps en temps à laver les racines. L'étrille et la brosse contribuent puissamment à l'engraissement des bœufs. Ils doivent aussi être tenus chaudement. Une bête qui a froid engraisse mal.
Je terminerai là, pour aujourd'hui; sous peu vous recevrez un article que j'ai lu au comice agricole et qui peut faire suite à cet entretien. Mais ce qui serait mieux que tout cela, ce serait de venir vous-même causer sur une multitude d'objets dont on ne peut parler par lettres et qu'on ne se rappelle qu'en les voyant. Venez ce mois de mai. Vous me l'avez tant promis!... Outre le plaisir que vous me ferez, votre voyage ne pourra pas être inutile.
l40 CORRESPONDANCE INÉDITE
Vous pourrez acheter quelques chevaux, et prendre d'ailleurs ce que nous avons de bon.
.l'ai envoyé au Spectateur^ mes manœuvres et un traité sur les avant-postes. Vous verrez ce qu'on en dii'a.
Ma femme se joint à moi pour vous prier de venir. .\^ suis sensible au souvenir de la vôtre.
Vous pouvez compter sur le farouch et sur un traité détaillé de sa culture,
La Durantie, le 2 octobre 1829.
Mon cher d'Esclaibes,
Le capitaine Perchain^ m'annonce qu'il vous a écrit pour vous demander à remplacer le capitaine Mogy ^, qui s'attend à obtenir une résidence fixe. Perchain serait enchanté de servir dans votre régiment et moi je serais très satisfait de l'y voir. Il serait en quelque sorte un intermédiaire entre nous. II vous parlerait de moi quand il serait au régiment et quand il viendrait en semestre, il me donnerait de vos nouvelles avec détail. Cet intérêt particulier de mon amitié serait insuffisant pour me faire recommander cet officier, si je ne lui supposais pas des qualités militaires telles que vous devez les désirer dans les commandants de vos batteries. Je ne l'ai pas vu à la guerre et sous ce rapport vous devez le connaître . mieux que moi; mais j'apprécie ses qualités sociales, et si, comme je le présume, il n'y a pas de raisons majeures pour que vous le repoussiez, je vous déclare que vous me donnerez une preuve d'amitié en le demandant au général Valée.
1 . Le Spectateur militaire, recueil de science, d"ai"t et d'histoire milit"aire, 1826, in-8°.
2. Perchain (Jacques-Antoine), né à Médina de Rioseco (Espagne) en 1791. Entré à Saint-Cyr en 1809, il est lieutenant au 3" d'artillerie à cheval en 1812 et capitaine en 1813 ; il ne passe chef d'escadron qu'en 1834. l^ieutenant-colonel en 1840, colonel en 1840.
3. Magy (Louis-Polyeucte), né à Marseille en 1180, mort à Strasbourg en 1833. Canonnier au 4* régiment à cheval en 1803, lieutenant en 1812, année des Alpes 1815, Capitaine en 1824.
Je me doutais bien que vous conserveriez un régiment ; mais je vous avoue que je suis étonné de ne pas vous voir arriver l'étoile. Il faut bien que cela tienne à la marche régulière de l'avancement dans votre arme. Dans les autres on a porté au grade d'officier général tant d'hommes sans services qu'on doit être indigné de voir rester très longtemps dans le même grade des officiers qui se recommandent par les services guerriers et par des preuves d'attachement à la nouvelle dynastie. A propos de cela, connaissez-vous M. de Rochechouart', ancien commandant de Paris? Il a acheté près de moi la terre de Jumillac, sans doute avec les deniers de M. Ouvrard-, dont il a épousé la fille. Dernièrement, en revenant de Châlus (d'une foire de chevaux j, j'ai fait une visite à Madame. C'est une femme qui m'a paru aimable. Le sang Ouvrard coule bien dans ses veines. Elle est très active, elle n'est pas un moment sans rien faire. Elle fait réparer son immense château et en même temps ses nombreuses métairies. Elle visite tous les jours les divers travaux, et en outre elle donne des soins aux malades et aux indigents. Je m'étonnais de son activité : « Je ne suis heureuse, me dit-elle, qu'avec beaucoup d'affaires. » Monsieur est allé à Paris aussitôt après l'avènement du nouveau ministère^. Il paraît qu'il espère se remettre en selle et que, malgré sa belle fortune, son aimable femme et ses jolis enfants, il a la folie,
1. Rochechouart (Louis- Victor-Léon), né à Paris en 1788, décédé en 1858. Enseigne au service de l'Angleterre en 1800, il est sous-lieutenant au service de la Russie en 1807, il y devient général-major en 1814. et entre alors dans l'armée française avec rang de maréchal de camp. Chef d'éLat-major du duc de Feltre en avril 1815, il commande la place de Paris le 12 octobre 1815.
2. Ouvrard (Gabriel-Julien), né à Clisson en 1710. mort à Londres en 1846. Il obtint de Barras les fournitures de la marine et gagna 15 millons en trois ans. Il fut plus tard créancier de la France pour 400 millions. Il eut des difficultés avec les divers gouvernements qui tous le firent emprisonner. Il a publié : Mémoires de G.-J. Ouvrard, sur sa vie et ses opérations financières ^1826).
3. Le ministère Polignac-Peyronnet-Bourmont avait été constitué le 9 août 1829.
142 CORRESPONDANCE INKDITE
comme dit La Bruyère, de vouloir être plus qu'heureux. J'ai eu cette cette folie-là aussi, mais j'en suis bien revenu. Mais comme l'activité de mon âme ne peut rester sans aliment, j'ai l'ambition de Fagricullure. Je la satisfais tous les jours. Je suis devenu une autorité dans le pays et je vous avoue que si la gloire d'être utile ne me soutenait pas, je me fatiguerais de ma renommée. Elle m'attire beaucoup de lettres contenant de nombreuses questions, qui souvent exigeraient un volume de réponses. Cependant je naime pas à écrire et même je n'en ai pas le temps. Quand j'ai couru toute la journée, j'ai envie de dormir le soir.
Si vous lisez le Spectacteur militaire, vous aurez vu une polémique entre moi et un officier de grosse cavalerie, qui en effet a pris ses grosses bottes pour combattre mon système d'avant-postes. Dites-moi votre sentiment là-dessus.
Ma femme et mes enfants se portent bien en ce niomenl, je crois vous avoir dit que j'ai un joli petit garçon.
Je ne me lasserai pas de vous dire : Quand viendrez-vous me voir? Cet hiver, quand votre régiment sera organisé, donnez-nous un mois. Je vous le consacrerai en entier. Les travaux iront comme ils pourront, je ne m'occuperai que de vous faire divertir.
Votre ami à toujours. B.
10 novembre 1.S29.
Mon cher u'EscLAiiiES, J'ai fait dresser procès-verbal de mon opération pour battre le grain. Je crois utile pour vous et vos contrées de vous en envoyer une copie ^ Je serais heureux de répandre
1. Ge procès-verbal, conservé aujourd'hui dans le dossier des lettres adressées au colonel d'Esclaibes, occupe trois pages d'une écriture aesez serrée et a pour titre : Rouleaux en piei^'epour dépiquei^ les grains. 11 est daté de Lanouaille (Dordogne), le 10 août 1829, et contient le récit détaillé d'une opération de dépiquage de froment qui eut lieu le 5 août 182S et dont tous les spectateurs affirmèrent les immenses avantages : rapidité;d'exêcution, emploi de tousles individus de la ferme, application possible pour les plus petites exploitations, économie de
en France celte excellente méthode de dépiquer. Je compte sur vous pour l'Est. J'ai un agent zélé pour l'Ouest. Je compte sur la société d'agriculture de Paris pour le centre et le Nord. Je me charge du Midi.
Ayant ainsi réglé le sort de mes rouleaux, je puis chasser et dormir en repos.
Vous ne m'avez jamais dit si votre farouch a réus.si. Si vous allez à Paris, vous y trouverez M"** Sermensan. Vous aurez son adresse rue des Jeûneurs, n* 9, chez M. Gardère, commissionnaire.
Vous ai-je dit qu'une polémique s'était engagée entre un officier de grosse cavalerie et moi sur le service d'avanlpostes, dans ?e Spectateur militaire? La grosse cavalerie ne dit plus rien, je ne sais si elle se prend pour battue, ou si elle médite une charge pesante.
Mes trois enfants et ma femme vont bien, mon agriculture prospère et prend crédit. J'ai de bons chiens et de bons chevaux, il ne manque à mon bonheur de cet hiver que de vous avoir pour deux mois.
Il me semble que vous auriez mieux fait de prendre Perchain, que ce vieil officier qui n'aspire qu'à s'en aller.
7 mars 1830,
Je ne veux pas, mon cher d'Esclaibes, laisser partir pour Metz le capitaine Oranger des Ramières, sans vous donner signe de vie, bien que vous le méritiez peu, puisque vous ne m'écrivez, ni ne venez me voir, comme vous me l'avez si souvent promis. Je serai court parce que le capitaine Oranger y suppléera. Je serais toujours fort heureux si mes enfants n'étaient souvent malades. Cela empoisonne un peu notre vie. Ma pauvre femme surtout ne peut se
uombreuses journées de travail, dont la valeur peut être évaluée au total de l'impôt foncier. Une note ajoute : « Le colonel Bugeaud aurait perdu cette année 1.800 gerbes d'avoine qui fermentaient de manière à s'enflammer, s'il n'avait pu les rouler en trois jours médiocrement
beaux. ■>
144 CORRESPONDANCE INÉDITFi;
livrer à aucune distraction, elle est toujours garde-malade. Elle ne confie ses enfants à personne, ni jour ni nuit.
Plus amoureux que jamais de notre mère nourricière, je viens d'établir une ferme expérimentale par souscription près d'Excideuil, où l'on essayera de toutes les bonnes méthodes, entre autres les engrais liquides, qui doivent suppléer au défaut de litières, qui accompagne toujours la grande augmentation des bestiaux qu'amène nécessairement les développements d'une bonne agriculture. Les pays de landes seuls n'éprouveront pas de longtemps cette pénurie ; mais la plus grande partie du Périgord manque déjà de litières. La grande objection des paysans contre la culture des fourrages et l'augmentation des bestiaux est qu'ils n'ont pas déjà assez de litières pour les bestiaux qu'ils ont. 11 faut donc leur apprendre à s'en passer. Nos bœufs coucheront l'été sur des planchers. Les urines et les déjections seront ramassées derrière eux et portées deux fois par jour dans une mare. Le liquide préparé sera répandu sur les champs par un tonneau arroseur. Nous arroserons même certaines plantes.
Connaissez-vous le général Cubières (Despans) * ? Je crois qu'il habite Bar-le-Duc. Il m'engage à faire un traité complet sur le service des avant-postes; mais vous savez que je suis peu travailleur de cabinet et d'ailleurs j'ai fort peu de temps à moi. Mes travaux champêtres et ma correspondance m'absorbent.
Je viens de recevoir coup sur coup deux lettres de Dufour. Il se rend à Paris, m'y donne rendez-vous et promet de me voir au retour, si je n'y vais pas. Il est toujours
i. Despans-Cubières (Amédée-Louis), né le 4 mars 1*86 à Paris et décédé en 1833. Élève à l'École militaire le 18 mars 1804; il est souslieutenant au 51' d'infanterie de ligne le 29 octobre de la même année. Colonel en 1813, maréchal de camp en 1829 et lieutenant général en 1835. 11 fut rayé de l'armée à la suite de l'arrêt de la cour des Pairs du n juillet 1847 qui le condamnait à la dégradation civique, mais réintégré à la suite du décret de réhabilitation le 1" janvier 1833. 11 avait été blessé d'un coup de feu à léna.
DU MARÉCHAL BLGEAUD (1830) 143
enfoncé dans les insectes. Il espère concourir dans cette science pour les prix Monlhyon.
Arailiés, je vous prie, ù Rampont. J'embrasse tendrement vos enfants et j'offre mille hommages à votre femme.
La mienne vous embrasse.
Ami, ami. B.
Excideuil, 14 de mayo.
Muy amigo mio, lie recibido con verdadero gusto su apreciable del 8" del corriente, y entro en sus razones tocante la intencion que yo ténia de pedir al ser empleado en la légion de Limoges. Seguire su consejo, porque me parece que alguna sospecha de acontecimienlos proximos lehabran dirigido en darmelo.
Lo que Vd. me dice de los aliadosme ha llenado del esperanzay de enthusiasmo. Que dicha para me de hacer para los borbones lo que hize à Tournon, Mouthier, l'Hôpital, en esta ullima campana. Pero, hombré I como lo podre hacer si no tengo soldados ? No tengo acerca del gobierno ninguna proteccion, y mi buena voluntad se quedara sin ocasiones. Conosco bastante su verdadera amistad por no dudar un instante que Vd. no déjara escapar la proporcion de servir me; pero la encontrara Vd. ? eso es imierto. El ardor mio es irritado destas difîcultades.
He visto en los papeles que M. de Polignac ha ido à Calais. Si este me aprecia como se loha dichoà Vd., podria hacerme dar un reg'". Pero en la ocasion séria menester que Vd. le solicilase, porque me séria muy dificil de determinarmo à eso.
Léo en los papeles la desgraciada nolicia da Grenoble. Estos hombres son locos y malos patriotas. No ven los malditos que los estrangeros estan aqui prompos à aprovechar nuestras disensiones. Eso me reventa el corazon. Insensatosl mirad que vale mucho mas olvidar nuestras pasiones, y reunirnos contra el enemigo comun.
Le envie à Vd. la obrila mia, muy mal impresa y eslam-
pada, es un maldito librero de Léon que lo ha compueslo tan mal. Il n'y a que les manœuvres. Elles sont susceptibles d'autres développements pour l'application devant l'ennemi ; mais il y en a assez pour en faire sentir l'utilité. (Cette utilité est bien plus grande qu'elle ne paraîtra à la plupart de ceux qui les liront) . Quant à mes autres mémoires, ils sont encore manuscrits. Je les ai augmentés, mais je ne les juge pas encore dignes de l'impression.
Je n'ai pas encore vu M. de M., depuis que vous lui avez écrit. Une certaine classe de gens (elle est nombreuse) l'accusent d'administrer militairement, d'exiler injustement, de trop écouter les exagérés qui se disent purs et veulent faire passer pour ennemis la plus grande partie de la population, etc. Je crois que la passion exagère ces reproches; mais il est bien...
[La fin de cette lettre manque au dossier.)