Archives Fcray-Bugeaud d'isly
qui, après avoir dès l'abord changé le système de la guerre d'Afrique, en a fait la théorie dans deux brochures, et en a maintes fois professé les principes dans des conférences avec les officiers de 15.000 hommes ! à celui qui a conquis et conservé la confiance de l'armée et qui en reçoit chaque jour de nouveaux témoignages! à celui qui dans les émeutes fut toujours le premier sous les balles, comme un simple soldat, pendant que les chefs officiels ne paraissaient pas! à celui, enfin, qui en toute occasion a montré un dévouement sans bornes au trône et aux institutions de Juillet!
J'en suis profondément blessé, et je gémis pour mon pays que des préjugés politiques fassent méconnaître à nos ,( hommes d'État les services rendus et ceux quon pourrait rendre dans de grandes circonstances.
Et malgré l'élévation et le talent de mon avocat, malgré mon acceptation, ce n'est point encore une nomination ; il " s t probable m^me qu'elle souffrira quelques difficulte's !
Oh ! je vous en prie ; dites à Son Altesse Royale que je la supplie de ne pas compromettre sa haute dignité en plaidant ma cause devant le conseil; car si elle ne réussissait pas...?
Dites-lui bien aussi que je suis profondément touché de l'estime et de l'intérêt qu'elle me montre. Ajoutez que si elle vous eût chargé de me demander si je voulais l'accompagner comme simple volontaire, ma réponse affirmative ne se serait pas fait attendre.
Je crois facilement à la bonne opinion militaire qu'a, dites-vous, de moi le maréchal Valée, car j'ai fait six ans la guerre en Espagne avec lui, et il sait ce que j'ai fait à la t(*te de corps détachés; mais je crois moins facilement à sa bienveillance et, si je suis bien informé, il aurait parlé de moi d'une manière peu convenable. Tout récemment encore, il aurait dans un rapport particulier attribué au traité de la Tafna les malheurs survenus. (Je lui ai écrit trois fois, il ne m'a pas fait une répon.se.)Il serait plaisant que ce traité fût coupable de la dispersion et de la paralysie de ses forces.
186 CORRESPONDANCE INEDITE
Sans doute aussi on dira plus tard que le traité a augmenté les pluies d'hiver, réchauffé le soleil d'été, desséché les sources, etc., etc. Eh bien! le traité est déchiré; nous voilà revenus à la situation de 37, sauf qu'Abd-el-Kader a 2 ou ii.OOO hommes soldés de plus, ce qui n'est pas de nature à faire pencher la balance en sa faveur. On fera donc toutes les belles choses que j'ai empêchées; on reprendra tout le terrain que j'ai cédé et il en résultera une immense prospérité pour la France.
Je le désire sincèrement, soyez-en sûr, mais je n'y crois pas. Il faudrait d'autres déterminations que celles qu'on prendra. J'ai du moins la conviction que les troupes se battront bien, je ne crois pas à autre chose.
J'ai peine à comprendre comment le cabinet se chargerait de désigner les sous-ordres, qui, n'ayant aucune responsabilité, ne peuvent engager la sienne. En se chargeant de ce soin, c'est au contraire assumer une grande responsabilité par une usurpation de pouvoir. En bonne règle, le conseil ne devrait délibérer que sur le choix du commandant en chef. Les autres généraux et officiers doivent être choisis par le roi, qui commande l'armée, par le ministre de la Guerre, qui connaît les hommes, par le général en chef surtout, qui est plus intéressé que personne à avoir de bons collaborateurs.
Je dois croire que les difficultés que vous signalez sont uniquement dans une partie du conseil. Il m'est impossible de les supposer ailleurs.
Adieu, à bientôt. Tout à vous,
BUGEAUD
Le 22 janvier 1839, Bugeaud fut nommé coinmandant de la 4« division d'infanterie du corps de rassemblement sur la frontière du Nord : on craignait alors une guerre européenne. Le 25 mai de la même année, tout péril étant conjuré, le général rentrait en disponibilité.
Lille, le 3 février 1839.
Eh quoi! mon cher Genly, on dissout la Chambre*, on modifie le cabinet et vous ne me dites rien des causes, des effets probables ? Je ne vous reconnais plus. Auriez- vous oublié les pauvres exilés du Nord ?
Savez-vous que voilà une mesure bien hardie, que celle de la dissolution? Sans doute on a tenté tous les autres moyens de sortir de la situation avant de s'arrêter à celuilà, qui esta mon avis très dangereux, tant la presse a barbouillé les esprits, depuis six mois surtout. C'est la tour de Babel, la confusion des langues. Je tombe des nues en entendant des industriels, des négociants faire des vœux pour la guerre et adopter les idées de désordre que répandent les journalistes. Cet incroyable non-sens: le roi règne et ne gouverne pas, a fait un mal immense.
Quant à la guerre, on la traite comme une bagatelle. On n y voit pas plus de difficultés et de dangers que dans une parade de Franconi. Les soldats sortiront de dessous terre, me disaient des fabricants d'Arras. (Sortiront-ils tout armés, tout équipés, tout formés ?). Avons-nous eu besoin de cela en 93 ? N'avons-nous pas vaincu l'Europe avec nos volontaires?
Vous le voyez, on sait mieux l'histoire des Perses et des Mèdes, que celle de 93 et 94 ! Mon ami, un pays livré aux rhéteurs ambitieux et aux journalistes insensés ou corrompus est bien en danger !
Vous sentez bien que je n'ai pas laissé le dernier mot aux fabricants: je les ai battus à plate couture.
L'un deux, qui fait des vœux pour que la république n'arrive pas brusquement, mais gradiiellement, me dit
1. La Chambre fut dissoute le 2 février 1839; aux élections générales qui eurent lieu le mois suivant, Bugeaud fut réélu député. La coalition, composée deThiers, Guizot, Berryer et Garnier-Pagès, ayant triomphé dans ces élections, le ministère Molé-Barthe-Montalivet-Salvandy dut se retirer le 31 mars 1839 {Archives Féray-Bugeaud disly).
quelques instants après que ses ouvriers étaient très difficiles aujourd'hui à mener, qu'ils voulaient tous sortir de leur condition. « Je m'étonne, lui dis-je, qu'ils ne vous aient pas encore étranglé; c'est qu'ils n'ont pas encore assez profité de vos leçons et de celles du Progrès cCArras ; cela viendra et je ne vous plaindrai pas. »
Si l'on appelle le maréchal Valée, on lui tirera une fameuse épine du pied. Il arrivait à la période des difficultés ou plutôt il était dedans. Il laissera à son successeur un effectif en grande partie paralysé et la guerre à faire au printemps, selon toute apparence. Quel sera ce successeur? Il est probable que ce sera un homme qui ne connaît pasl' Afrique, qui n'y a jamais livré de combats. Je me consolerai fort aisément de ne pas avoir ce commandement, pour lequel cependant je suis assez indiqué par mes antécédents et par les vœux de l'armée.
Je crois vous avoir dit qu'on imprime chez Laguyonie une petite brochure intitulée : Lettres d'un lieutenant de Varmee d'Afrique à son oncle, vieux soldat de la République et de rEmpire\ Faites-vous-la donner, elle doit être prête. J'ai chargé M. Veuillot (rue du Regard, 5) de la distribuer aux députés et aux pairs, aux ministres et à quelques autres personnes. Je vous prie de lui dire qu'il ne faut plus distribuer aux Chambres, mais seulement aux ministres et à quelques autres personnes. Donnez-en un exemplaire à MM. Thiers, Guizot, Dupin,Piscatory, Rémusat, Duvergier de Hauranne ^, Léon Maleville, aux deux princes et à quelques autres personnes à votre choix.
Le National disait, il y a quelques jours, que les troupes ne pouvaient avoir aucune confiance en moi. Il en a menti.
1. Lettres à'un lieutenant de Varmée d'Afrique à son oncle, vieux soldat de la République et de l'Empire (signée par L de V***, ia-8°, 36 pages, Paris, 1838). (Cette lettre est bien du général Bugeaud).
2. Duvergier de Hauranne (Prosper-Léon) appartenait avant 1830 au groupe des « doctrinaires ». Il prit plusieurs fois la parole sur l'Algérie et n'épargna pas les critiques aux administrateurs de la colonie depuis la conquête.
On m'accueille de manière à me prouver qu'on a confiance entière. Je n'ai vu encore que deux de mes régiments et je me suis mis en sympathie avec eux. Je leur ai déjà infusé mes principes de combat. J'ai causé avec eux et les physionomies m'ont appris que j'étais compris. Il sera facile d'électriser ces braves gens dans les moments solennels.
Que ne peut-on appliquer l'admirable discipline militaire à toute la société française; elle serait dix fois plus forte et sans nul doute plus heureuse. Nous voulons être forts vis-àvis de l'étranger avec des théories sociales qui divisent la société à l'infini, qui menacent le gouvernement et absorbent toutes ses facultés pour sa propre conservation. Quelle folie pour un peuple placé comme nous le sommes vis-à-vis de l'Europe avec 400 lieues de frontières!
J'espère que vous ne m'oublierez pas près de Madame ; je me souviens avec reconnaissance de la bonne visite qu'elle m'a faite après mes explications à la Chambre.
Adieu, réparez vos torts par une longue lettre.
Tout à vous. T^
BUGBAUD.
P. S. — Je vous envoie un numéro du Nord, qui me gratifie d'un article flatteur.
Confidentielle.
Lille, 6 févner 1839.
^fo^sIEUR LE Ministre \
Bien- que ma réélection me donne peu d'inquiétude, je ne serais néanmoins pas fâché d'être aux élections, car j'ignore complètement l'effet qu'ont produit sur mon arrondissement et nos dernières discussions et l'ordonnance de dissolution. Si donc. Monsieur le ministre, les affaires de Belgique s'arrangent promptement, comme tout le fait présumer, je vous prie de m'autoriser à me rendre aux élections.