Archives Féray-Bugeaud d'isly
2. Le procès Brossard. Voir le maréchal Bugeaud, par H. d'Ide ville, deuxième volume, chap. m.
3. Desjobert (Amédée), né à Orsay (Seine-et-Oise). en 1796, mort à Paris en 1853. Député de la Seine -Inférieure depuis 1833, combattit par des brochures et à la tribune l'occupation de l'Algérie. 11 a publié la Question d'Alger (1837), V Algérie en 1838. l'Algérie en 1844.
c'est qu'on n'en a plus les moyens. La presque lotalilé de l'etîectif est paralysée par Toccupation permanente d'une multitude de points. Djidjelliest venu augmenter la pénurie de troupes mobiles. En outre, on a fait périr ou laissé périr les moyens de transports, et sans cela point de guerre.
Vous voyez qu'il n'a servi à rien que j'ai dit et écrit jusqu'à satiété : « Peu, très peu de postes permanents, qui ne gardent qu'à la portée du fusil et absorbent l'elTectif de deux manières : premièrement par les garnisons des postes, secondement en exigeant toute l'action des troupes disponibles pour porter à manger aux garnisons. Tenez-vous toujours prêts à la guerre, ayant toujours au grand complet votre cavalerie et le train des équipages, car avec les Arabes on peut s'attendre à la guerre à tout instant, et point de guerre en Afrique sans de nombreuses bêtes de somme ».
La question d'Orient, voilà ce qui occupe aujourd'hui et l'Afrique est presque oubliée. Cependant, à mon avis, c'est l'Afrique qui nous impose une politique absolue, qui ne nous permet pas le choix entre la Russie et l'Angleterre. Nous serions forcé de prendre l'Angleterre, lors même que la Russie nous ferait plus de concessions. Sans l'Afrique, je vous avoue que je pencherais pour l'alliance russe.
M. de Lamartine a brillamment parlé ; mais il propose des choses peu applicables et peu fructueuses selon moi. Renouveler Ancône sur les côtes de Syrie n'aboutirait à rien. Il faut y être fort ou pas du tout.
Eynard vient d'arriver avec le chef d'escadron Belmont d'artillerie); je vous quitte pour aller près d'eux. Écrivezmoi plus longuement. Mettez-moi aux pieds de Madame de Bussy et croyez à mon amitié. Bugevud
P. -S. — Il paraît qu'on a le projet de ne rien faire de moi, je vais donc avoir cinq mois d'agréments. Je n'en suis pas affligr. •■lai'S un peu blessé.
194 COHUIiSPONDANCE INÉDITE
Excideuil, le 21 juillet 1839 '.
Il est très vrai, mon cher Genty, que je vous ai bien négligé depuis quelque temps; mais ne vous en plaignez pas, j'ai négligé tout le monde. Quand je suis à la Durantie, je n'oublie pas tout à fait le genre humain, mais je le néglige. J'ai tant de choses à voir, à diriger, sur une si grande surface, qu'il m'est impossible de me fixer pendant quelques heures au cabinet pour ma correspondance. Je me disais chaque jour : il faut bien que j'écrive par ce courrier à Genty et à tel et tel, et puis je l'oubliais avec mes soixante moissonneurs. Je me hâtais d'enlever ma récolte pour lasouslraire au fléau des orages, qui a ruiné la moitié du département.
Enfin la voilà engrangée ou enmeulée ; mais, comme les travaux ne manquent pas, et que je serais toujours distrait de ma correspondance, j'ai fui à Excideuil, et je me suis mis sous clef, avec ordre de ne laisser entrer personne.
Je vous dirai d'abord que je n'ai presque rien lu depuis quinze jours que je viens de passer aux champs, et je vois qu'il serait assez facile et assez doux de ne pas s'occuper de politique et surtout de journalisme, de cet horrible poison qui fait bien plus que remplacer chez les peuples d'Occident la peste des Orientaux.
Cependant j'ai à peu près suivi le procès de la Cour des pairs. Je me suis vivement indigné, mais non pas étonné, des doctrines inouïes par lesquelles nos précieux avocats ont défendu leurs clients : Barbes n'est point un criminel justiciable des tribunaux, quelque élevés qu'ils soient. C'est un réformateur. 11 a vu les souffrances du peuple ; il a voulu les guérir; il a voulu résoudre un grand problème social 11 peut s'être trompé, mais sa cause est du domaine de la science. On ne résoudra pas le problème par des supplices politiques. Voilà en gros les arguments de la défense.
Ainsi tout cerveau malade de quelque théorie sociale pourra descendre dans la rue, tuer les citoyens et les sol-
i. Archives Féray-Bugeaud d'isly.
DU MARÉCHAL BLGEAUD (1839) 195
dats par centaines pour faire son expérience, et la société n'aura pas le droit de faire tomber un cheveu de sa tête, s'il vient vous dire : Je voulais résoudre un grand problème social, je suis un homme politique, je suis un vaincu, mais non pas un criminel : si j'avais vaincu, c'est moi qui vous jugerais ! Je ne suis pas de votre ressort, c'est à l'Académie des sciences morales et politiques à connaître de ma cause.
Et le roi a sanctionné de pareilles doctrines 1 Et le ministre de l'Intérieur les a sanctionnées une seconde fois en n'envoyant pas au bagne l'infâme Barbes, chef de complot et de parti, à côté du slupide Mialon, bien plus digne d'indulgence, car il n'était qu'un instrument aveugle! En vérité le roi et nos hommes d'État ont perdu la tète et le cœur. Quelle lâcheté envers leurs ennemis et quel mépris pour la société et les hommes qui défendent l'ordre social 1
J'en suis profondément indigné et affligé! Et Dieu sait si j'étais avide de voir répandre le sang de quelques insensés crnninels ; mais je voulais voir frapper cet horrible sophisme, que le crime politique n'est pas punissable comme les autres crimes. Je voulais que par respect pour les intérêts de la société, pour les gardes nationaux et larmée qui combattent les factieux, pour la Chambre des pairs qui les juge, on intimidât les hommes qui conspirent chaque- jour contre Tordre social, puisque la clémence et l'humanité n'ont rien pu sur ces esprits farouches et orgueilleux. Espère-t-on les ramener à force de mansuétude? Voyez comme ils vous en tiennent compte. Le lendemain de la
ommutation de la peine, le National <d\ les confrères qui se ■lisent dynastiques déclaraient qu'on était dispensé de toute reconnaissance, parce qu'on avait traité Barbes comme un criminel vulgaire, en l'envoyant aux travaux forcés. Ils disaient en outre qu'on avait bonne envie de répandre le sang , mais quon ne V avait pas pu.
Ils ont raison de dire tout cela, ils ont raison Je bafouer la lâcheté, quand ils voient qu'après avoir réuni 60.000 hommes
ians Paris et autour, on sanctionne toutes les doctrines de
106 (.ORnKSi'ONDANCK INKDITR
rinsurreclion, sans respect pour celles des bons citoyens, qui exposent leur vie pour défendre les principes sociaux.
Que recueillera-t-on de tant de lâchetés ? le mépris de tous côtés. Or les factieux attaquent avec audace un pouvoir méprisé et les bons citoyens le défendent mal ou pas (lu tout.
Il se peut qu'on combatte encore pour l'ordre social, mais alors le combat sera féroce. On tuera tout ce qu'on prendra les armes à la main, ou seulement la figure ou les mains noircies de poudre, et voilà comment on aura créé la barbarie en ne sachant pas rendre justice, en faisant de la fausse philanthropie. Oh Istupideet lâche gouvernement I
La déroute de l'armée turque n'est point encore avérée, mais elle est très probable. Je m'y suis toujours attendu. Quand un peuple est en décadence militaire, il lui faut des hommes d'un génie et d'une trempe d'âme extraordinaires pour le relever. Ensuite je comprends toute la différence qu'il y a entre une armée aguerrie, instruite, disciplinée, et une armée qui n'a ces avantages qu'à un degré très inférieur, ou qui ne les a pas du tout, comme par exemple les rassemblements spontanés, révolutionnaires. Ils auraient beau chanter la Marseillaise et la Parisienne, si j'étais leur adversaire, je ne les redouterais pas beaucoup; mais si j'étais leur général, je redouterais infiniment de livrer une grande bataille. Le désastre de l'armée turque n'ouvrira pas les yeux de nos belliqueux révolutionnaires, ils se croiront toujours capables, dès le lendemain de leur réunion, de renverser toutes les armées de l'Europe.
Je savais depuis longtemps que l'Afrique allait mal et ne pouvait que mal aller, lors môme que le commandant en chef serait tout ce qu'il faut. Celui-ci a de grandes qualités et quelques défauts, mais là n'est pas la question. Dans l'état actuel des choses, un général peut faire un peu mieux ou un peu plus mal sans changer beaucoup la situation. A la place du maréchal Valée, j'aurais moins souffert les avances d'Abd-el-Kader, j'aurais moins de postes retran-
DU MVRÉCHAI. BUGE-VCD (1839) l'JT
elles et plus d'hommes disponibles par conséquent, et cependant je n'aurais pas beaucoup avancé les alTaire^î. Il faut que la France se mêle de la colonisation sur une grande échelle. Il faut soumettre tout le pays jusqu'au désert, y implanter de nombreuses et robustes colonies. En un mol, il faut 100.000 hommes de troupes et loO millions pendant cinq ou six ans, 80 millions pour l'armée, 60 ou 70 pour la colonisation. Sans cela, ou approchant, on ne fera que végéter misérablement et honteusement. On dépensera moins que je ne dis, mais on ne fondera rien et en quinze ou vingt ans on aura dépensé plus que d'après mon système, puis on s'en ira. Voilà, mon ami, ce qui nous attend.
A propos de l'Afrique, je vous remercie de votre livre, que je lirai avec intérêt, ne fût-ce qu'à cause de mon affection pour l'auteur. Ne pourriez-vous pas me l'envoyer par le ministre de l'Intérieur, qui l'adresserait au préfet? Si cela ne se peut, adressez-le-moi par la diligence, il vaut bien le port.
Avez-vous vu un seul journal réclamer (excepté la Presse contre l'envoi de Mialon aux travaux forcés, pendant que B. esta Saint-Michel? A force de raffinement de sophismes, nous sommes arrivés à l'aristocratie du crime.
Comment trouvez-vous Eynard qui, en passant ici, me promet de m'écrire deux ou trois jours après son arrivée à Paris, et qui ne m'a pas écrit un mot? Je présume qu'il est en inspection avec le général Cubières.
Mon ami, je vous demande un grand service, c'est de voir pour moi le général Trézel ', de lui faire mes compliments.
'. Trézel (Camille-Alphonse), né en 1780 à Paris où il mourut eu
0. 11 débuta dans l'année comme dessinateur au bureau topogra-
iijue de la carte de Souabe en ISOl. En 1807. il est aide de camp du
, aérai Gardanne, ambassadeur en Perse. Maréchal de camp aux Cent-
Jours, il est replacé colonel en 1816 et devient en 1S29 maréchal de
camp, chef d'état-major des troupes françaises en .Morée. En 1831, il est
chef d"élat-iuajor du corps d'occupation d'Afriqlre. C'est en occupant
le poste de commandant de Bône qu'il reçoit sa nomination de lieute-
îit-géncral. Dernier ministre de la Guerre de Louis-Philippe.
mes amitiés sincères et de lui parler de trois personnes et d'une chose que voici :
1" Lui rappeler le brave colonel Lebeau du 56*, à qui le roi promit formellement le grade de maréchal de camp en récompense de sa conduite en Espagne et des peines qu'il y a endurées. Véritablement on le lui doit. Qui voudra désormais accepter des missions de cette nature, si l'oubli en est la récompense, ou si Ton vient vous opposer votre âge ? Il n'était pas trop vieux pour conduire avec gloire la Légion étrangère et des bataillons espagnols dans les montagnes de la Navarre. Il fallait le récompenser alors, et parce que vous ne lui avez pas rendu justice dans le temps, vous viendriez dire aujourd'hui qu'il est trop vieux? Non, cela ne se peut. D'ailleurs Lebeau est encore très capable d'agir, plus capable que beaucoup d'autres, car, outre qu'il est très agile, il a une âme qui emporte le corps. Priez pour moi le général Trézel d'être chaudement son avocat.
2° Rappelez-lui qu'il m'a donné à espérer l'avancement du chef d'escadron Laribière \ de la gendarmerie.
3° Enfin, qu'il m'a fait espérer qu'il ferait nommer maréchal des logis le brigadier Redon, de la brigade de Lanouaille.
Voilà pour les trois personnes. Quant à la chose, c'est d'ériger la brigade de Lanouaille en posté de maréchal des logis et d'y laisser Redon. Je tiens beaucoup à cela, ditesle-lui bien, je vous prie. Voyez aussi Biju-DuvaP, mettezle dans mes intérêts, ce qui, j'espère, ne vous sera pas difficile.
1. Laribière (Antoine-Marie-François-Eugène Chassaigne de), né le 4 juillet 1189 à Limoges. Entré à l'école de Fontainebleau en janvier 1806, il est sous-lieutenant au 2* cuirassiers en décembre de la même année et passe capitaine en 1812. Blessé d'un coup de lance à Leipsig, il est fait prisonnier. Chef d'escadron au 2" cuirassiers. Est nommé dans la gendarmerie par ordonnance du 10 janvier 1831.
2. Biju, dit Biju-Duval (Edouard), né à Versailles le 30 frimaire an III, mort en 1863. Il entre à seize ans comme surnuméraire au ministère de la Guerre et en part en 1846 comme chef de bureau de l" classe, officier de la Légion d'honneur. De 1834 à sa retraite, il dirige le bureau de la gendarmerie.
Je m'arrête là, c'est bien assez abuser de votre excessive obligeance. Vous en avez besoin pour me lire et pour me
rvir.
Ma femme vous fait ses compliments empressés. Il est bien décidé que j'amène à Paris, Ihiver prochain, toute la famille. Je présenterai ma belle fermière à M™*^ Genty.
Adieu, ne négligez pas mes commissions et imitez-moi pour la longueur des lettres.
Votre ami, Bugeaud.
Auriez-vous la bonté de demander à M. Vernet, quand vous le verrez, s'il donne suite au projet d'un tableau de la bataille de la Sickack, que le roi l'avait autorisé à faire?
Mon chek Genty,
Je vous ai vu verser, sans accident autre, sur les routes de Flandre et je me suis réjoui de cette heureuse chute: mais je vous croyais en voyage et je n'espérais pas recevoir une lettre de vous, datée de Paris du 12. Je l'ai donc regardée comme une bonne fortune.
Je suis bien aise que vous ayez choisi M. Devienne pour porteur de votre livre; cela me procurera, j'espère, le plaisir de le recevoir. Il n'a pas encore donné signe de ^'i,e.
Je vous félicite du succès de cette nouvelle partie de
itre ouvrage; cpiand je l'aurai lue, je vous en dirai mon entiment, bien que je me souvienne de Gil Blas chez 1 archevêque de Grenade, à supposer que j'aie quelques critiques à faire, ce qui est probable, quant au fond des choses, mais non pas pour le style et l'arrangement des matières. Ma franchise vous prouvera que je vous juge moins infatué de votre talent que le vieux prélat espagnol.
Vous avez raison de me féliciter de vivre éloigné de la politique active. Je suis parfaitement heureux depuis quelques mois au milieu de mes champs, au sein d'une famille