‹ Lettres inédites (1808-1849);Chapitre 51 sur 125 · I. Archives Féray-Bugeaud d"Isly · texte numérisé non relu

I. Archives Féray-Bugeaud d"Isly

chérie qui jouit d'une santé parfaite. Je n'ai d'autres soucis que ceux que me cause la température, et l'on prend bien vite son parti de ce qui est inévitable et de ce qui tient à l'ordre naturel et providentiel. Ainsi je me console de la sécheresse qui grille mes maïs, mes haricots, mes pommes de terre, mes navets, en pensant que mes froments et autres céréales acquerront plus de valeur par Taffaiblissement des récoltes d'automne. Celle des grains m'a été très favorable et je crois pouvoir en vendre pour 15.000 francs en gardant amplement la provision de mes valets et autres ouvriers que je paye en partie avec du grain.

Ce bonheur, que vous vantez et que j'apprécie beaucoup, je m'apprête à le quitter pour aller me fixer deux ans à Paris. Vous pensez bien que ce n'est pas l'ambition, ni la politique, que je méprise, qui m'y conduit ; c'est l'éducation de mes enfants. Je suis en train de tout régler pour que mon agriculture, en progrès constant, ne souffre pas trop de mon absence. A cet effet, je divise mes états en deux gouvernements, afin que mes deux gouverneurs soient stimulés l'un par l'autre. Cette rivalité fera, je crois, prospérer tout. Mais ce qui vous étonnera, dans ce siècle où Ton vante tant les lumières de l'école, c'est que mes agents de gouvernement ne savent ni lire ni écrire. Ils seront obligés d'aller tous les soirs chez un capitaine en retraite pour faire enregistrer les opérations du jour. Ce sera un contrôle de plus, et il serait bien difficile que ce triumvirat s'entendît pour me tromper. Le capitaine est d'ailleurs d'une probité achevée, il sera caissier ; les agents ont cette grande intelligence naturelle que la science peut perfectionner, mais non pas remplacer ; avec ces éléments, mon affaire doit marcher, mieux que celles du ministère du 12 mai.

Vous dites que les journaux disent vrai en le peignant désuni sur presque toutes les questions? Il faut bien qu'ils disent vrai quelquefois, quand la vérité s'accorde avec leurs passions. Au reste, je pensais comme eux quant à la question d'Orient. Elle est si difficile, si compliquée, si

grande, qu'il est à peu près impossible que neuf hommes (l'État, fussent-ils homogènes, la voient de la môme manière.

Voulez-vous savoir en peu de mots comment je l'envisage? Le voici : Les intérêts en Orient sont bien plus anglais que français. Il nous importe moins qu'à eux que la Russie s'empare de Gonstantinople. Il sera peut-être avantageux pour nous qu'il s'élève une marine qui puisse lutter avec l'Angleterre, car alors nous ferons pencher la balance en nous alliant avec Tune ou l'autre suivant nos inléréts^ et non pas suivant des sympathies politiques.

Dans cet ordre d'idées, nous devons nous tenir en expectative avec nos flottes et une petite armée sur la côte, plus les moyens nécessaires pour la transporter où besoin sera. Laisser agir d'abord la Russie et l'Angleterre, mais négocier avec toutes les deux et se décider pour celle qui nous offrira les meilleures compensations en Europe. La Russie pourrait le faire, sans que nous eussions besoin déjouer le terrible jeu des batailles. Ce serait de nous faire céder les provinces rhénanes par la Prusse et d'indemniser celle-ci avec le duché de Varsovie. Ce serait un bon marché pour les trois puissances, ou du moins pour les deux plus grandes, car la Russie est obligée de garder la Pologne avec une grosse armée pendant des siècles. L'alliance avec la Russie ne me laisserait pas la moindre hésitation sans notre occupation d'Afrique; mais javoue que cela m'arrête beaucoup. J'ignore si la flotte russe réunie à la nôtre pourrait nous rendre les maîtres dans la Méditerranée. Si les flottes anglaises y dominaient, nous perdrions infailliblement notre armée, ce qui serait aff'reux, et nos possessions, ce qui ne serait pas un grand malheur. Cette grande considération me ferait pencher pour l'Angleterre, si elle consentait à notre agrandissement sur le Rhin, sans Anvers, et si elle engageait avec nous dans celte question une armée de 30 à iO.OOO hommes. A ces conditions, je lui prêterais le concoui-s de mes flottes et au besoin d'un petit corps de débarquement, que je prendrais dans les troupes accli-

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matées (l'Alrique, en le remplaçant par de nouvelles troupes.

Ce parti adopté, il faut exécuter avec énergie et de grandes déterminations. Il faut reconstituer l'empire turc, soit avec le nouveau sultan, soit avec Mehemet-Ali, ce qui peut-être'serait le plus sûr, pour faire un contrepoids à la Russie, car il faut donner des alTaires à ce colosse, soit en favorisant son extension en Orient, ce qui occuperait longtemps ses forces, soit en lui créant de ce côté un voisin puissant, qu'on puisse pousser contre lui quand il voudra trop se mêler des affaires de l'Europe occidentale.

Le débile empire d'Abdul-Méjid ne peut convenir à ces vues. Il sera, je pense, difficile de traiter avec l'Angleterre sur les bases que je viens d'indiquer. Elle dira que, ne voulant aucune conquête en Orient, mais seulement opposer une barrière aux Russes, elle ne voit pas qu'il y ait nécessité à consentir à notre agrandissement sur le Rhin et encore moins à nous aider de ses troupes pour atteindre ce but. Mais nous dirons que l'intérêt de contenir les Russes est tout anglais et que ce résultat vaut bien pour eux les provinces rhénanes que nous achèterions fort cher par la guerre qu'il nous faudrait faire pour les prendre et surtout pour les garder. L'Angleterre refusant, nous serions parfaitement libres de traiter avec la Russie et, je le répète, sans l'Afrique, ce dernier parti me paraîtrait de beaucoup le préférable, car c'est une terrible chose pour la France désunie d'entreprendre la guerre contre toute l'Europe. Les flottes anglaises qui croiseraient dans l'Adriatique ou les mers du Nord ne nous seraient d'aucun secours le jour où nous livrerions une grande bataille sur la Sambre ou sur la Meuse, laquelle bataille serait peut-être décisive.

Ce qui n'est pas douteux, c'est qu'il faut prendre un des deux partis. Les événements me paraissent arrivés au point où l'on ne peut plus temporiser autrement que pour laisser engager la Russie et l'Angleterre En attendant, il faut se préparer vigoureusement.

Il faut que le gouvernement donne des ocrnpations à la

partie remuante de la nation, ou qu'il sache la comprimer d'un bras vigoureux. II m'est prouvé qu'il est incapable de ce dernier œuvre; voilà pourquoi je penche pour la guerre, quelque dangereuse qu'elle soit. Si elle réussit, nous consoliderons aisément l'ordre social et la dynastie. Si on ne la fait pas, on sera tué par les journalistes et les démagogues de toutes nuances, puis envahis par l'Europe, partagés et soumis à un joug de fer que nous aurons bien mérité pour n'avoir su ni faire la guerre, ni comprimer les brouillons et les fous.

Vous me dites qu'en Afrique les malades sont décuplés des autres années. Ah ! misérable Afrique 1 de (juel embarras lu es aujourd'hui que de grandes circonstances se présentent! Je me trompe, tu as toujours été un embarras, à présent tu es un immense danger !

A propos, comment trouvez-vous les immenses avantages qui doivent résulter des modifications du traite' de la Tafna ? 1° « ?sous pourrons aller d'Arzew à Mostaganem et porter du moins notre civilisation dans cette contrée qui reste sous la domination de l'émir. »

Je réponds que nous sommes toujours allés à Mostaganem sur une convention verbale, qui n'eût été rompue que par la guerre, tout comme le sera la convention écrite. Quant à la civilisation, il nous était également permis de civiliser les sangliers, les lions et les chacals, seuls habitants des broussailles qui couvrent l'aride terrain qui sépare la Macta, ou les marais, à qui nous avons donné ce nom, du petit terrain de Mostaganem.

2° « Nous occuperons Hamza et quelques autres points, ce qui nous donnera l'avantage d'établir des colonies dans celte contrée. »

Nous avions d'après le traité le droit d'occuper Hamza et tout le terrain jusqu'à la province de G... Celte difficulté n'est venue que d'une interprétation jésuitique de lémir, qui l'a soutenue avec persévérance, parce qu'il a vu qu'au lieu d'y aller, on s'est abaissé à lui en demander

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la permission el que mille signes lui ont indiqué qu'on redoutait la guerre. Quant aux avantages de l'occupation d'Hamza, etc., ils seraient de la même nature que ceux qu'on retire de l'occupation de Bougie, Djidjelli et vingt autres points. Ce sera, sans profit, une nouvelle dispersion de nos forces, un autre membre paralyséj et voilà tout. 0 pays des illusions, faut-il donc que les meilleurs esprits subissent Tinfluence de ton atmosphère !

Ce que je vois de plus clair dans tout cela, c'est que l'émir, à qui l'on a permis de ne pas payer à l'époque la contribution que je lui avais imposée, finira par s'en dispenser tout à fait. Il a obtenu dix ans et pourra remettre d'année en année, si la récolte nest pas bonne. L'habileté arabe la présentera toujours mauvaise.

Les vœux des hommes de sens dont vous me parlez sont peu réalisables. Réunir MM. Thiers, Mole et Soult dans un cabinet est presque aussi difficile que de traiter avec les Arabes. Quant aux six cents brouillons de journalistes à enrégimenter et envoyer en Afrique, vous pensez si je jouirais de conduire une pareille troupe ; mais c'est encore une chimère. Cela ne pourrait se faire que le lendemain d'une sanglante émeute, et votre gouvernement, quoique victorieux, naurait pas assez de C... pour cela.

Enfin on veut.que l'on s'occupe peu de politique et beaucoup des affaires du pays. C'est mon vœu depuis longtemps, mais cela ne ferait pas les affaires des journalistes qui sont vos maîtres, ni de vos grands hommes politiques qui sont conduits par les journalistes. Cela n'aura donc pas lieu, car cette double patriotaille mène la France; vous voyez qu'elle est bien moins occupée de la loi des sucres, de l'agriculture, que delà réforme électorale.

A propos, vous dites que le ministère pense qu'il y a quelque chose à faire sur ce point. Je lui en fais bien mon compliment. Prenez des capacités départementales, vous n'aurez pas beaucoup mieux qu'avec les notabilités de clocher, comme on dit, parce que les hommes qu'il faudrait

nu MARÉCHAL BUGEAL'D 1839 20o

nexislcuL qu'en 1res petit nombre, et la rélorme ny changera rien. 11 faut ordonner aux mamans d'en faire davantage, ou trouver le secret de diminuer le travail sans nuire aux produits. Alors un plus grand nombre d'hommes pourra étudier et apprendre la science publique. Jusque-là, la réforme électorale sera creuse d'améliorations et grosse de désordres.

Il faut cependant vous quitter, mais je ne veux pas le faire avant de vous prier de dire à M'"" Genly que ma femme est très reconnaissante des bonnes dispositions qu'elle lui manifeste par avance. Ma femme les lui rend bien.

Ha! j'allais oublier de vous prier devoir encore pour moi Trézel et le chef du bureau de la gendarmerie, pour qu'après qu'ils auront fait Redon maréchal des logis, ils le laissent à Lanouaille. .Je leur demande cela comme une faveur toute particulière dont je leur saurai un gré infini. J'ai écrit au préfet pour quil s'entende à cet égard avec l'inspecteur général, afin qu'une demande soit faite. Mais, avec la bonne volonté du minisire, on pourrait ne pas attendre ces formalités pour m'obliger et j'en serai certainement reconnaissant, car j'y tiens beaucoup.

Je vous prie de vous charger de cette négociation plus importante pour moi que vous ne pourriez croire, tant je désire donner cette satisfaction au canton.

Adieu, vous savez bien que je suis tout à vous.

La Duranlte, le 1 septembre 1839 '.

« Que diriez-vous si d'ici à une quinzaine j'allais vous embrasser ? « Voilà comme se termine votre lettre du 4 septembre. Ce que je dirais? Que je serais bien heureux! et plus encore si je pouvais vous garder quinze jours. Je vous ferais vendanger, tuer des perdreaux et prendre i'avantgoût de la vie des champs, par laquelle vous finirez, si vous ne perdez la raison.

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