Archives Féray-Bugeaud d'isly
que vous m'aimez pour moi-même pour avoir pu penser que vous me faisiez la cour par intérêt. Et d'ailleurs où est donc ma puissance et, de la manière dont les choses vont, quand serai-je puissant? Et puis, comme vous dites, qu'avez-vous à désirer? Ces suppositions sont absurdes autant que perverses.
Quand j'ai quitté Paris, des bruits assez sinistres arrivaient d'Afrique par des lettres particulières. Qu'en est-il ? je l'ignore encore. Dites-moi bien vite ce que vous en savez. On allait jusqu'à dire que notre armée n'était plus en état d'agir. Je n'attendais rien de bon d'une armée sans confiance et par suite sans force morale, mais pourtant je ne croyais pas à des désordres. Si la situation était telle qu'on le disait, serait-ce le cas d'envoyer, à la place d'un vieillard qui ne manque ni de fermeté ni d'activité, un autre vieillard qui n'a pas autant de ressources dans l'esprit et qui est séparé des troupes depuis dix-sept ans? C'est un faible adversaire à opposer au moderne Jugurtha. Mais, dit-on, il régnera à Alger et fera faire la guerre par ses jeunes lieutenants. Croit-on qu'un maréchal de France, qui a de l'honneur, voudra rester à se prélasser à Alger avec une faible garnison, pendant qu'on se battra au loin? Non, il ira à la guerre, et ce sera une rjouvelle éducation à faire à soixante-sept ans, car assurément cette guerre lui est fort étrangère. N'était-il pas plus conforme à la raison de tous les temps et de tous les peuples de se servir de celui qui était éprouvé, de celui qu'on voulait, et qui n'a été éloigné que par de misérables motifs politiques qui ne devraient pas entrer dans la balance de la guerre. Au reste, dans ma conversation avec M. de R... et sur ses instances, j'ai consenti à commander les troupes sans le titre de gouverneur. Je serais commandant en chef, j'aurais le fait sans le titre. Mais, d'après la conversation de M. de R...,j'ai compris que le grand personnage auquel j'ai fait allusion avait l'offre du gouvernement et que tout dépendait de son acceptation. Si les situations sont périlleuses, il acceptera plutôt et j'en
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juge d'après moi, car je commence à avoir envie de me mesurer de nouveau avec Abd-el-Kader. Or vous savez que jusqu'ici j'ai été peu désireux de l'Afrique. Combattre ce Jugurtha flatte mon imagination. Voyez de R.... parlez-lui de cette disposition de mon âme et dites-lui que je ne me soucie du gouvernement civil, pourvu que j'aie la direction de toute la guerre contre cet ennemi digne de moi depuis celte campagne.
Je veux vous dire que j'ai été très satisfait de la conduite d'Eynard depuis qu'il n'est plus avec moi et je n'étais pas mécontent avant. 11 m'a montré un véritable attachement que je lui rends bien. Rouvray est aussi très bien.
Il est bien entendu que vous ne parlerez de ce que je viens de vous dire qu'autant qu'il n'y aurait pas de parti pris avec un autre et que les circonstances seraient favorables. Au reste, on ne peut me savoir mauvais gré de m'offrir dans le danger.
Mais je réfléchis qu'au point où j'en suis avec M. de R..., je ne dois pas agir par intermédiaire, je me décide à lui écrire directement. Ne dites donc rien.
Mes récoltes sont superbes. Je jouis en les considérant.
Mille amitiés. Bugeaud.
^4 Monsieur Genty de Bussy, intendant militaire et conseiller d'Etat, à Néris [Allier).
La Duranlie, le 2& juillet 1840.
Je ne sais trop pourquoi, mon cher Genty, je n'ai pas répondu à vos premières lettres. Je ne saurais trouver une bonne excuse. Serait-ce parce que vous n'étiez plus à Paris? mais ce n'est pas admissible, car c'est surtout aux eaux qu'on a le loisir d'apprécier les lettres de ses amis. Je n'ai donc pour me faire pardonner qu'à remplir ces quatre pages. Je vais essayer.
^ oyons d'abord si vous avez raison de me blâmer d'avoir de lassitude fait insérer deux lettres dans deux récipients
de la plus précieuse, de la plus vitale, de la plus indispensable de nos libertés.
Vous savez, ou vous ne savez pas, que pour l'immense Majorique du public, quand on ne répond pas à certaines choses, elles sont reconnues vraies. Et puis il est si dur de voir si mal apprécier un acte vraiment patriotique, et puis encore je voulais bien faire connaître que je ne briguais pas le commandement d'Afrique. J'ai donc lancé ces deux lettres, qui seront certainement les dernières sur la matière. Vous les désapprouvez, je suis tenté de croire que vous avez raison, mais d'autres les ont approuvées, et un major de beaucoup d'esprit m'écrit de Bayonne qu'il les a lues avec grand plaisir, et que la garnison de Bayonne pense comme lui. Vous voyez que les esprits sont très divers.
Vous avez lu le rapport grandiose du maréchal et la proclamation napoléonienne qui le suit. Après cela, il ne peut plus être question de m'envoyer en Afrique, puisqu'il n'y a presque plus rien à faire. L'ennemi a été battu partout et a éprouvé huit ou dix fois au moins des pertes immenses, des pertes considérables, des pertes irréparables, etc., etc.
Nous avons posé les bases de ce système de vaste domination qui a fait la prospérité de la province de Consiantine. De nouveaux travaux, de nouvelles victoires attendent bientôt nos soldats, qui vont finir une guerre qui dure depuis dix ans et qui vont donner à la France une vaste et belle colonie. Le moyen de rappeler un homme qui a fait et qui va faire de si belles choses? Le ministère serait insensé, car le public, qui sera ébloui et ne saurait voir le résultat vrai des deux immortelles campagnes, lui jetterait la pierre. Il restera donc et peut-ôtre fera-t-on bien, s'il est vrai qu'il ait reconquis pleinement la confiance de son armée, ainsi que paraissent le croire quelques personnes. Mais j'ai peine à me le persuader d'après deux lettres que j'ai reçues de Médéa. Il est certain toutefois qu'il a mis de la témérité et de l'activité à approvisionner les deux garnisons avancées. Il faut l'eu louer, car c'est un grand souci de moins, et
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il atténue ainsi la faute d'avoir mis garnison à Miliana et d'en avoir mis une trop faible à Médéa.
Convenez que si le maréchal bat médiocrement les Arabes, il est plus habile que moi à manier son public, qu'il connaît bien. 11 sait qu'avec lui il faut enfiler de grands mots et promettre des victoires, des conquêtes. J'ajoute qu'il n'est pas moins heureux à paralyser les ministres qu'à immobiliser la plus grande partie de son armée.
Forcé de faire reposer ses troupes et craignant une décision pendant les chaleurs, il lance un pompeux rapport, un brillant ordre du jour, qui arrêteront les mauvais vouloirs. Puis il rentrera en campagne et il sera invulnérable.
Voici de grandes nouvelles en Espagne. J'avais bien prévu que l'anarchie succéderait à la guerre ci vile, je l'avais même dit à M. Thiers; mais je ne croyais pas que cela viendrait par Espartero. Quelle allure va prendre le cabinet? Il sera bien embarrassé. La reine est cependant en droit de réclamer l'appui de la France contre les anarchistes, aussi bien que contre les carlistes. Quel malheureux pays ! Il faut qu'il passe par toutes les étamines des fausses idées.
Il a été question de moi pour l'Afrique jusqu'à ces derniers jours et peut-être en est-il question encore. Il y a huit jours qu'on y croyait si fort qu'un aide de camp du roi m'écrivait pour me recommander ses amis. MM. Thiers et Rémusat sont les deux ministres qui le voulaient le plus. Ils ont trouvé des résistances où elles n'auraient pas dû se rencontrer.
Ma femme et mes filles partent pour les eaux des Pyrénées ; moi je reste à faire ma récolte.
Adieu, mille amitiés, présentez mes hommages à Madame de Bussy.
Tout à vous. BuGEAUD.
La Durantie, le 25 août 1840 •.
Vos deux dernières lettres, mon cher Genly, mais sur- 1. Archives Féray-Bugeaud d'Isly.
tout celle du 22, sont fort sombres et ne me paraissent pourtant pas exagérées. Il y a longtemps que je vois la situation que vous peignez, les malheurs qui peuvent en résulter. Un pays sans lien moral, un pays où Ton a détruit toute notion du vrai et du juste, où le faux libéralisme, le faux patriotisme sont seuls honorés et élevés, où Ton bafoue et met de côté les hommes qui ont montré de l'énergie pour défendre l'ordre, conservateur des sociétés, un pays où Ton encense et l'on élève les hommes qui ont tout empêché pour l'établissement d'un système gouvernemental, et tout fait pour jeter le pays dans la guerre et l'anarchie, un pays enfin gouverné par la presse révolutionnaire est bien exposé à se perdre.
Auront-ils seulement de l'énergie pour la guerre, ces tribuns creux qui l'auront amenée par les principes dont ils ont effrayé l'Europe? Ils se sont montrés trop lâches visà-vis des mauvaises passions pour que je compte sur leur fermeté dans les grandes crises qui menacent la patrie. Ce sera à nous, homme d'ordre et de vrai patriotisme, à sauver la nation. Ce sera surtout à l'armée, où il reste encore, au milieu du scepticisme et de l'égoïsme général, un grand amour du pays.
Que pouvail-on, que peut-on espérer de ces pompeux orateurs, de ces célèbres hommes d'Etat, qui se sont coalisés avec tous les ennemis de l'ordre, tous les esprits faux, pour affaiblir lautorité royale, déjà si faible? qui ont voulu donner le gouvernement parlementaire, c'est-à-dire l'instabilité, l'absence de suite dans les affaires, à un pays qui touche par 400 lieues de frontières à des voisins puissants? Guizot, lui-même, a donné dans cette folie.
Quelle confiance voulez-vous qu'aient les cabinets dans un pareil régime, dans de pareils hommes, qui ont eu si peu de foi dans des principes qui avaient fait leur gloire au temps où ils les défendaient? Les cabinets ont dû saisir avec avidité la première occasion qui s'est offerte de s'unir à l'Angleterre contre ce gouvernement de démocrates
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besogneux, derrière lesquels s'agitent pour saisir le pouvoir les communistes, les égalistes et autres nuances enfantées par l'imagination déréglée de cette nuée de lettrés qui luttent sur le corps de la France à qui dévorera son cadavre. Ah! je bénirais la guerre si nous pouvions y conduire cette surabondance de savants! Faisons-leur commander cette tourbe des villes. Ils savent si bien l'exciter à linsur- '•'^ction, qu'ils l'excitent à la victoire contre l'étranger !
Je vous remercie de m'écrire si souvent. Cela m'est bien agréable habituellement, mais surtout dans les circonstances actuelles. Seulement je vous prie de ne pas attendre lettre pour lettre. Qu'ai-je à vous dire ? qu'hier j'ai dépiqué au rouleau soixante sacs d'avoine, qu'aujourd'hui mes rouleaux seront employés à dépouiller de la graine de trèfle de sa capsule, et qu'en môme temps trois de mes valets vont mettre en terre comme amendement loOquintaux métriques de chaux, etc.^ etc. Voilà mes nouvelles à moi, elles vous intéresseraient peu.
Dans trois ou quatre jours je me rendrai à Périgueux pour y attendre ma femme.
Après le conseil général, le préfet et M. de Garaube doivent venir chasser ici. Le dernier ne me paraît pas très satisfait de ce que le ministère ne l'a pas fait maréchal de camp. Une fallait pas le lui promettre; mais on a tant, promis pour se faire une majorité !
Eynard ne m'a pas écrit un mot, je suis en colère contre lui.
Je vous prie d'envoyer la lettre ci-incluse à M. Claro, à l'École militaire.
Mille amitiés bien sincères, malgré le siècle.
BUGEAUD
La Duranfie, /e 28 août 1840'.
Oui, mon cher Genty, l'article de M. de Lamartine est pyramidal contre le ministère. Il est impossible de critiquer