I. .archives Féray-Bugeaud d"Isly
224 CORRESPONDANCE INEDITE
avec plus de force, en plus beau style. Il est impossible de mieux peindre la situation entraînée de ce cabinet issu d'une coupable intrigue et gouvernant au nom de la presse révolutionnaire et des ministres coalisés pour abaisser, annuler le pouvoir royal, ou en un mot détruire la constitution.
Mais M. de Lamartine n'est pas aussi heureux quand il offre sa politique à la place de celle du cabinet. Il eût bien fait de suivre l'exemple de l'anci^^nne opposition, qui critiquait toujours et ne mettait rien à la place de ce qu'elle condamnait. Si nous avions pris possession de quelques points de la Syrie, si nous avions proclamé son indépendance, on ne nous aurait pas accordé le congrès qu'aurait demandé M. de L., on nous eût donné la guerre générale sans hésitation. Nous avions bien assez de l'Algérie sans nous embarbouiller en Syrie. C'est absurde.
Je n'ose dire ce qu'il fallait faire en présence de si grands esprits qui se trompent, mais j'ose dire ce qu'il ne faut pas faire, c'est la guerre contre tous pour les prétentions du pacha. J'aimerais mieux dissimuler, attendre, négocier, brouiller les cartes des alliés, les laisser s'engager, donner des secours indirects au pacha et me préparer tout doucement à prendre mes indemnités sur le Rhin après avoir détaché l'Autriche.
Je parlerais différemment si nous n'avions pas l'Algérie. Tout cela est bien difficile aujourd'hui. En vérité je m'y perds et je ne conçois pas comment on en sortira.
Le ministère a-t-il été réellement séduit par les rapports et les proclamations du maréchal V... ? Que dit-il aujourd'hui des résultats de la campagne ? On appelle égorgementj assassinat, l'enlèvement d'une compagnie. C'est un fait de guerre qui annonce que l'ennemi n'a guère été abattu par la campagne glorieuse et que l'occupation des clefs de la Métidjah (Miliana et Médéa) ne l'empêche pas de porter la guerre aux portes d'Alger.
Pour se consoler, on parle de la prospérité de la pro-
DU MARÉCHAL BLGEAUD (1840; 225
vince de Constanline. Quelle prospérité, grands dieux! C'est moins mauvais qu'ailleurs et voilà tout.
Pauvre natioul qui veut être trompée et <[ui trouve toujours des jongleurs pour le faire!
Quel effet a produit l'article de M. de L... ?
Pas encore un mot d'Eynard.
Le général Létang ' a publié une brochure sur l'Afrique, j'en ai lu un extrait dans les Débats^ lequel renferme des illusions. Je suis curieux de lire le reste, envoyez-la-moi, je vous prie.
Je pars pour Périgueux.
Amitiés mille fois. Bugeaud.
Sainl-Panta''!-'''^ 'e 23 septembre 1840 -.
Mon cher Gentv,
Je rentre d'une course de cinq jours faite pour répondre à l'appel de trois comices agricoles. J'y ai péroré souvent et longuement. On m'écoutait comme un oracle et en vérité, toute vanité à part, je trouve que mes discours agricoles sont autant au-dessus de ceux de Dupin à Clamecy que ses discours de tribune sont au-dessus des miens.
En arrivant, j'ai trouvé trois lettres de vous, et je les ai l:ies d'abord après avoir embrassé ma femme et mes enfants.
Une fois pour toutes, il est convenu que vos lettres ne sont que pour moi, et réciproquement, hors les choses qui ne peuvent compromettre aucunement envers qui que
1. Lét'iag (Georges-Nicolas-Marc), né le 2 mai 1"S8 à Meulan (SeiDeet-Oise), mort ea Belgique en 1864. Entré à 1 Ecoie militaire le 9 février 1S06, il est nommé sous-lieuîenant au 10" chasseurs à cheval le 11. avril 1807, et se couvre de gloire en Espagne. Chef descadrons au 1" dragons en 1814. Colonel du 2° chasseurs d'Afrique en 1831, ii revient en France comme colonel du 12* chasseurs en 1833. En 1835 il est mis à la disposition du gouverneur général des possessions françaises dans le Nord de lAfrique. Nommé maréchal de camp peu après, il reste en Afrique jusqueu 1837. Lieutenant-général en 1845, il revient en Algérie en 1830 comme inspecteur général.