Vrchives Féray-Bu{jeaud dlsly
et autres n'en ont pas su faire autant, où cela nous a-t-il conduit? où cela les a-t-il conduits eux-mêmes? Nous, dans une situation affreuse; eux, dans la déconsidération, et, j'aime à le croire, dans le remords.
Un ministère arrivé sur les ailes de la presse révolutionnaire ne pouvait que mal faire les affaires du pays. Pour garder cette indigne et funeste popularité, il fallait plaire à ces journaux insensés qui, quoique soutenant le cabinet, leur ouvrage, avaient conservé les principes et les allures de leur vieille opposition. Cette situation était surtout funeste pour nos affaires extérieures. Les préjugés, la fanfarcnnaderie de nos publicistes ne permettaient pas de prendre le parti le plus sage, il n'a pas été pris. Je crois vous avoir dit souvent qu'un gouvernement conduit par la presse perdrait le pays. Nous sommes sur la voie.
On me prenait pour un maniaque quand je signalais le danger de cette tyrannie moderne. Qu'en dil-on aujourd'hui? N'est-il pas évident que c'est elle qui nous a conduits où nous sommes ?
Et le roi à qui j'ai conseillé si souvent de s'emparer de cette terrible arme, d'y dépenser sil le fallait 2 ou 3 millions ! « Je ne les lis jamais, me répondit-il. — Mais vos sujets les lisent. — Ils s'useront contre le bon sens national. — Oui, comme le granit s'use en le frottant contre la cire molle dont est pétrie la masse de vos sujets. » Quel aveuglement! Ne valait-il pas mieux dépenser là quelques millions qu'aux galeries de Versailles?
Je comprends très bien qu'on veuille se retirer pour se retrancher de nouveau derrière la popularité de la presse, après avoir tellement embrouillé les affaires qu'on laisserait le nouveau pouvoir dans Talternative ou de reculer honteusement, ou de faire une guerre, où nous jouerons notre existence à un contre sept ou huit. Enfin, si ce malheureux cas nous échoit, il faudra agir avec l'énergie du désespoir. Deux ou trois batailles gagnées peuvent nous mener fort loin; mais deux batailles perdues, où nous mènent-elles?...
Ce que je redoute tout autant que rennemi, c'est cette faction qui crie déjà qu'on ne peut défendre le pays avec le système actuel de gouvernement. M. Thiers n'a pas peu contribué par ses écrits à persuader ces gens-là qu'on ne peut vaincre qu'avec la terreur. Ils croient avoir seuls le secret de la victoire. Selon eux, ils doivent renverser toutes les armées de l'Europe, pourvu qu'ils aient un chiffon rouge ou bout dune perche, qu'ils chantent la MarseiUai.se et que la guillotine soit en permanence. Ils se fient sur l'exemple de 93, et ils ne veulent pas voir qu'alors on ne fut attaqué que par loO.OOO hommes ignorant la guerre, lesquels cependant vainquirent dans la première campagne, mais ne surent pas tirer parti de la victoire. Au fond le parti révolutionnaire est peu redoutable les armes à la main. Il suffit de ne pas le craindre. g
Après la formation du ministère du 29 octobre 1840 (maréchal Soult, amiral Duperré. Guizot, Martin du Nord, Villemain;, les critiques dont le maréchal Valée était l'objet déterminèrent le gouvernement de Louis-Phihppe à le remplacer par le général tîugeaud, qui fut nommé gouverneur général le 29 décembre 1840. Le général comte Schraram fut nommé par intérim commandant en chef de l'armée d'Afrique.
Paris, le li janvier l^W.
J'allais vous écrire,^ mon cher d'Esclaibes, et vous envoyer une petite brochure que voici, lorsque j'ai reçu votre lettre du 10 janvier.
Non, mon ami, je ne suis pas tellement gâté par les grandeurs que je ne puisse écouter sans me formaliser les conseils d'un ami tel que vous. Vous m'avez fait grand plaisir et je vous en remercie.
Rassurez-vous, le gouvernement ne m'a pas choisi pour me faire subir la secondo humiliation d'un traité de laTafna. J'ai ordre au contraire de pousser vivement la guerre contre Abd-el-Kader et de n'écouter de sa part aucune propositiou. Je reviendrai sur la guerre.
Quant au traité de la Tafna, je suis si loin de le croire humiliant que je m'en honorerai toujours, car il a été de ma part un grand acte de jugement et de patriotisme.
De jugement, parce que la guerre était à peu près impuissante et que, pour la faire mieux, il fallait 100.000 hommes judicieusenient employés, ce qui est un danger et une ruine pour la France. De patriotisme, parce que je sacrifiais à ces intérêts ma gloire, mon avenir.
Je vois avec étonneraent que vous n'aviez pas plus lu dans les faits qu'une bonne partie du public. Voyez donc ce qu'a produit et ce qu'a coûté la guerre que M. le maréchal V. a fait avec 70.000 hommes, et vous jugerez que j'avais raison d'essayer d'empêcher le pays de s'engager dans l'intérieur de l'Afrique.
M. le maréchal le pensait comme moi et il le pense bien plus encore après la guerre. Il avait tout fait pour conserver la paix : il a souffert des avanies, des manques de foi, des roueries indignes, des assassinats nombreux, et enfin, après avoir été sérieusement attaqué, il écrivait (voir le Moniteur de novembre 1839) : « quoi qu'il en soit, je lui ferai (à l'émir) toutes les concessions compatibles avec l'honneur de la France, parce que la paix est encore nécessaire à la consolidation de nos établissements. »
Quand il écrivait cela, il avait dans les mains une déclaration de guerre et on venait de lui tuer dans une embuscade un chef de bataillon et plusieurs soldats. C'est qu'il jugeait bien que la guerre était horriblement difficile et ne produirait pas grand'chose. Elle débuta mal pour lui : dès le premier jour, 200 hommes de divers détachements eurent la tête coupée, beaucoup de colons eurent le même sort et leurs fermes furent brûlées. Toutes les troupes étaient paralysées dans un demi-cercle de postes retranchés que l'ennemi avait franchis. Il resta maître de la plaine pendant plus d'un mois, parce qu'on ne pouvait pas réunir assez de monde pour l'en chasser. Depuis, qu'a produit la guerre ? des combats dans lesquels on a repoussé les Arabes en leur
faisant du mal, qu'ils nous rendaient ou à peu près. Ils nous ont encore détruit près de Koléa un détachement de 180 hommes.
Enfin, après une campagne très laborieuse, il faut le reconnaître, nous avons occupé Médéa et Miliana. Nous avons laissé là deux garnisons qui ont toujours été bloquées et qui ont perdu par la maladie les deux tiers de leur monde.
Vous dites que « le maréchal a pris une bonne direction en prenant de distance en distance des points d'appui qui lui permettent de parcourir le pays quand bon lui semble pour écraser les tribus»; Miliana et Médéa n'ont pas été des points d'appui, on n'est pas parti de là pour rayonner en avant et par côté. Les garnisons étaient trop faibles, elles n'ont pu que mourir, et quant aux troupes restées mobiles, elles ont eu bien assez à faire que d'aller relever les restes fiévreux de nos deux malheureuses garnisons et de ravitailler les nouveaux martyrs qu'on y enfermait. Dans ces diverses courses, on a foulé les tribus qui habitent cette partie de l'Atlas, mais on n'a pas été au delà de Miliana et Médéa. Ainsi on a porté la guerre à 8 lieues au sud, à 15 lieues à l'ouest.
Combien ce beau succès a-t-il coûté ? 15.000 hommes sont morts, 9.600 sont encore dans les hôpitaux, 8.000 malingres sont successivement évacués sur la France; nous avons dépensé 80 millions de francs. Nous n'avons pas perdu autant pour conquérir la Prusse entière en 1806. Et Ion est assez stupide pour appeler cela de bons résultats, et Ton croit que l'Algérie est presque soumise, parce qu'on a brûlé quelques grains et quelques cabanes sur un rayon de 8 ou 10 lieues, lorsqu'il reste à l'ennemi 130 lieues à l'ouest et l'immensité au sud!
Ce que je dis n'est point pour faire la critique du maréchal V., mais uniquement pour vous faire voir que, jugeant dès 1837 combien la guerre était, dans ce pays, difficile et peu productive, il fallait essayer de la paix plutôt que de
232 CORRESPONDA.NCE INÉDITE
déplo^^er en Algérie des forces énormes, et créer ainsi un grand danger, une grande gêne, pour nos relations en Europe. Mais les sacrifices ont été vains, on s'est engagé dans l'intérieur avec 63.000 hommes qui sont très insuffisants, comme je vous le prouverai tout à l'heure, et vous n'êtes arrivé qu'à une situation pire que celle qui avait existé jusqu'en 1837. Vous n'avez rien fondé, vous n'avez qu'une armée etdes marchands qui l'exploitent. Vous n'avez pas la moindre colonisation, vous ne produisez rien, si ce n'est quelques légumes autour d'Alger. Tant que cet état de choses durera, vous serez dans une situation précaire et tout à fait dépendante de l'issue d'une guerre sur la Méditerranée. Si votre flotte élait battue, la perte de l'armée d'Afrique en serait la conséquence. Quand les magasins militaires seraient vides, il faudrait capituler avec l'amiral anglais. Or ils le seraient bientôt, car il faudrait les partager avec les 60.000 âmes de population que vous avez dans les villes.
J'ai dit que l'armée était insuffisante, vous allez en juger par la décomposition qui suit et qui n'est que sommaire.
Non-valeurs de toute nature, compagnies, pelotons hors rang,
ouvriei'S d'administration, train des Effectif
équipages, musiciens, etc 8.000 Français 63.000
Aux liôpitaux 9.800 Indigènes 5.800
Malingres, convalescents, incapables
d'agir 8.000 68.800
Garnisons des villes de Bône, Constantine, Philippeville, Bougie, Djidjelli, Alger, Blida, Koléa, Cherchell, Médéa, Miliana, Mostaganem, Arzew,
Oran, plus une multitude de postes 52.800
et de camps 27.000 16.000
Il resterait donc dans toute la régence 16.000 hommes environ à faire mouvoir pour la guerre. Duvivier ^ m'écrit qu'ils n'y sont pas.
4. Duvivier (P'rançois-Fleui'us), né à lloueii le 7 juillet 1794. « mort
nu MARÉCHAL BUGEAUD (18 11) 233
Cette manière d'occuper le pays est déplorable, et je ne pourrai la modifier que très légèrement en supprimant quelques petits postes intermédiaires. On m'impose de garder tous les postes principaux, de peur qu'on ne dise que nous reculons. Ce sont toujours les fausses opinions qui nous gouvernent.
Je demande de réunir sur un seul point les deux garnisons qui sont au delà de l'Atlas, afin de n'avoir qu'un point à approvisionner et que les deux garnisons réunies puissent agir au dehors au lieu d'être bloquées séparément. Me l'accordera-t-on? On se demandera d'abord ce qu'en dirait la presse. C'est, mon ami, une tâche bien difficile que la mienne. Je n'ai rien fait pour qu'on me la donnât, j'ai fait le contraire, car je n'ai pas laissé échapper une occasion de dire à la tribune et partout que je regardais l'Afrique comme une plaie de la France.
Si M. le maréchal V. croit que j'ai travaillé à le supplanter, il est dans une complète erreur.
Je ne suis pas, mon ami, aussi impopulaire que vous semblez le croire. A la Chambre, à Paris, dans mon département, il n'en est rien. Il n'y a doiic que les journaux ennemis et les gens du désordre, je m'en f... Je vous écrirai quand je le pourrai, mais le pourrai-je?
Votre ami, Bugeaud.
P. S. — Dites-moi votre opinion sur ma brochure. Pour frapper un coup sensible sur Abd-el-Kader, il fau-
Paris des suites des blessures qu'il a reçues en combattant contre les insurgés» le 7 juillet 1848. Entré à lEcole polytechnique en 1812, il fait la campagne de France en étant sous-lieutenant à l'École de Metz, et n'est nommé sous-lieutenant du génie qu'en ISII. Chef de bataillon au 2'' bataillon de zouaves le 27 septembre 1830, il reste en Algérie jusqu'en 1841. A la disposition du ministre de la Marine à compter du 1" décembre 1845 pour commander l'expédition contre Madagascar. Cette expédition n'eut pasheu. Chargé parle gouvernement provisoire de l'organisation des gardes mobiles en 1848, il eut ensuite le commandement de la Seine et de la place de Paris, et fut fait général de division !e ■'•? :" ! ''^ '«■. H était représentant dupeuple.
234 CORRESPONDANCE INEDITE
drait agir dans la province d'Oran en même temps qu'en avant de Miliana, et occuper Mascara avec une colonne agissante ayant sa base de ravitaillement à Mostaganem, où se trouveraient 3 à 4.000 hommes disponibles pour porter des vivres à Mascara. Sans cela, la guerre n'aura que de faibles résultats.
Mais après le succès, quoi? rien, sans une large et solide colonisation. On ne la fera pas probablement; on n'arrivera donc à rien.
Alger, le 16 avril 1841 •.
On se plaint que je vais trop vile, mon cher Genty, et d'autres en même temps trouvent que je vais trop doucement. Ceux-ci voudraient voir déjà des résultats brillants, comme par exemple d'avoir déjà pris Abd-el-Kader et son armée.
Je réponds aux premiers que, à supposer que je sois allé trop vite en matière de gouvernement, il faut accepter les défauts de mes qualités, qu'en même temps j'ai vu et fait beaucoup de choses dans la province de Constantine; que j'ai évacué le Fondouk et une foule de petits postes; que j'ai mis tous les dépôts des corps dans les camps pour les garder et cultiver; que j'ai organisé mes prochaines opérations dans la province d'Oran et leur base à Mostaganem ; que j'ai pris grand nombre de mesures dans l'intérêt de l'armée et des opérations futures; enfin que j'ai, avec des moyens improvisés et vigoureux, introduit deux grands convois dans Médéa et battu deux fois l'ennemi, ce qui me dispense de répondre aux impatients dont vous me parlez.
L'arrêté sur les maraudeurs arabes n'est pas de mon invention; il m'a été suggéré par la population en alarme, par le conseil lui-même, qui l'a approuvé à l'unanimité, et enfin par une dépêche du gouvernement que je fais rechercher.
Les modifications que le gouvernement a cru devoir y apporter ont été peu goûtées par le conseil, ainsi que le