‹ Lettres inédites (1808-1849);Chapitre 71 sur 125 · Archives Féray-Biigeaud d'Isly · texte numérisé non relu

Archives Féray-Biigeaud d'Isly

2. Blanchot (Aquilas- Jean-Baptiste), né à Brienne en 1806, décédé en 1862. Entré à Saint-Cyr en 1824, sous-lieutenant au 10" d'infanterie en 1826, lieutenant au corps des zouaves en 1838. Adjoint de 2' classe à l'intendance en Algérie en 1840, il y reste jusqu'en 1844, où il rentre en France comme sous-intendant de 1" classe. Au moment de si mort, il était directeur de l'administration au ministère de la Guerre et conseiller d'État en service extraordinaire.

DU MARÉCHAL BUGEAtl» 1843 267

pour ravancemenl dans le travail que jadresse au niinislre. Il est, sans aucun doute, le meilleur de nos sous-inlendanls de colonne expéditionnnaire, et il est très bon partout, car il est capable, zélé pour ses devoirs et actif. Faites-le passer, je vous prie.

Je vous recommande aussi le capitaine du 3* chasseur d'Orléans, présenté pour adjoint. Il a rempli à Miliana et lemplit encore à Teniet-el-Had les fonctions de sous-intendant à la satisfaction de tout le monde, il est donc capable et éprouvé, on ne peut se tromper dans ce choix.

Le combat du 11 novembre a complété la solution de la question de guerre, déjà tranchée dans mon esprit depuis la campagne du printemps dernier. Abd-el-Kader n a plus d autre infanterie qu'un petit bataillon qui est enfermé à Biskra, à plus de 2CM) lieues de lui.

Le problème militaire est donc résolu sur toute T Algérie d"Abd-el-Kader et sur la plus grande partie de la province de Conslantine. Il ne s'agit plus que de savoir comment on résoudra cet autre problème : réduire successivement l'armée sans compromettre la conquête, sans retarder les progrès de son utilisation.

Ce ne sera pas avec la colonisation civile toute seule qu'on y parviendra.

Mille amitiés pour vous ; mille choses aimables pour Madame.

Maréchal Bugeaud.

Alger, le 6 [JanDÏer] 1844.

Votre lettre du 24 décembre, mon cher d'Esclaibes, m'a vivement contrarié, parce qu'elle a devancé celle que je me proposais chaque jour de vous écrire sans pouvoir le faire. Cent affaires pressantes, cent lettres d'affaires me forçaient toujours de dire : Eh bien ! ce sera pour demain. Ah! vous croyez que je puis me reposer parce que le royaume d' Abdel-Kader est dompté et que lui-même est relégué sur la frontière du désert de Maroc! Erreur, mon cher ami, le

travail s'est accru avec rextensioii de noire puissance. Songez donc que j'ai aujourd'hui à gouverner les Arabes et qu'en ceci j'ai dû tout régler, tout organiser à nouveau ; qu'il faut à chaque instant expliquer ma pensée aux chefs militaires qui commandent les subdivisions et souvent aux chefs arabes qui administrent sous eux. Il faut aussi s'occuper d'une grande armée sur cinquante points différents. Et si vous saviez avec quelle rapidité les courriers de terre et de mer se succèdent! En France, on n'est pas tenu de répondre immédiatement, il y a rarement une grande urgence. On en prend à son aise. Ici tout est urgent. Ce sont à chaque instant des questions nouvelles qui demandent une décision immédiate. Vient ensuite l'administration des Européens, la colonisation et tous les travaux qui s'y rattachent et enfin le guêpier de la correspondance avec Paris et la France, les réceptions, les cérémonies, les solliciteurs que m'apportent en foule tous les bateaux de France, dont tous les ruinés viennent en Afrique pour refaiVe leur fortune et tombent sur le dos du pauvre gouverneur avec une masse de lettres de recommandation.

Cet aperçu, très abrégé, vous permettra-t-iî de croire encore que je me repose sur mes lauriers? Non, mon ami, il n'y a pas une minute de repos pour un gouverneur d'Afrique qui veut faire face aux affaires. Je prends le temps de vous écrire cette leltre sur les quatre heures de sommeil que je me réserve, et il m'arrive souvent de les écorner ainsi.

Aujourd'hui, touché des souffrances qui régnaient à l'hospice civil, j'y ai passé trois heures à chercher le moyen de les atténuer. Notre population grossit avec une telle rapidité qae toutes les prévisions sont en défaut. Il nous est arrivé dans le dernier trimestre 7.000 colons ou ouvriers. Demain j'irai visiter des villages en construction par l'armée. On m'attend pour y décider diverses questions. Après-demain je recevrai les courriers de France, de l'Est et de l'Ouest, plus (lix courriers arabes par terre.

nu MARÉCHAL BUGE.\UD (1843-1841; :^69

V()u.-5 voyez, cher ami, que je puis vous avoir iui^iii<i' en apparence sans que niessenlimenls se soient en rien altérés elles honneurs dont vous parlez ne font autre chose que de me donner des embarras tels que je n'ai pas le temps de dire à mes amis que je les aime toujours autant que le capitaine de grenadiers Bugeaud les aimait en Aragon.

Je n'avais pas besoin de vous apprendre ma nomination de maréchal. C'était assez connu el je n'attendais pas votre lettre de félicitations pour être convaincu que vous aviez applaudi à mon élévation, comme Français et surtout comme ami.

J'aurais dû vous apprendre le mariage de ma lille avec M. Gasson, fils d'un receveur général et receveur lui-même (à 16.000 francs) à Neuchâtel. Je lai oublié. Il est vrai de dire pour ma justification que je ne pense jamais, comme le fait le dernier épicier, à faire savoir au monde ce qui arrive dans ma famille.

Il me reste encore à marier une assez jolie tille de dixhuit ans qui voudrait un militaire distingué, n'aimant pas, dit-elle, les pëkitis. Quand j'aurai trouvé l'Achille qui lui convient, je tâcherai de ne pas oublier de vous en instruire. Quant à mon petit dial^lotin de neuf ans. il n'est pas prêt à se marier. Sa mère l'a laissé au pensionnat d'Excideuil, où il se renforce dans un très mauvais accent. En revanche, il monte souvent sur un joli cheval arabe et il fait, dit-on, très bien la fantasia.

Je ne crois pas avoir écrit à votre préfet, depuis qu'il est dans la Haute-Marne. Ce sera ma lettre d'adieux, quand il nous quitta, qui ne lui sera parvenue qu'à Chauraonl. N'est-ce pas qu'il est bien spirituel? J'ai eu avec lui des relations très agréables ; il a été très bien pour mioi en toute occasion. Je vous le recommande, aidez-lui à aplanir les difficultés qui pourront se présenter sur son chemin et surtout à ne pas nous envoyer à la Chambre des radicaux en aucun genre.

Je vous adresse celte lettre sous sou couvert.

Je crois que je vous envoie le Moniteur algérien. H vous fait connaître de temps en temps notre situation générale et il vous apprend chaque fois les actes de mon gouvernement. Notre situation actuelle était inespérée par beaucoup de gens, même de ceux qui avaient mis la main à la pâte. Les principes de guerre que j'ai émis à la tribune en 1838 ont reçu de l'expérience la sanction la plus complète. A l'exception de quatre ou cinq petites tribus sur la frontière du Maroc et autant sur le haut Jurjur, je ne puis vous dire combien est soumis tout le reste de l'empire constitué par Abd-el-Kader. Assurément je gouverne les Arabes avec plus de facilité que les Européens, et ily a plus de délits et de crimes dans Alger et sa banlieue que dans tout le resie de l'Algérie.

Nos princes sont loin d'être reçus, quand ils voyagent en France, comme je le suis en Algérie, et même comme l'est tout homme porteur d'une lettre de moi qui le recommande aux Arabes.

M. Gustave de Beaumont ^ qui fui mon antagoniste dans le Siècle, vient de parcourir les environs de Médéa, Miliana et Cherchell. Il partit d'abord, escorté seulement par quelques cavaliers hadjoutes; au retour, il a couché chez cette tribu, qui fut la terreur de la plaine et du Sahel ; il y a été encore mieux traité qu'ailleurs. Partout il a été escorté avec fantasia; il a reçu soir et matin un repas splendide ; la nuit, il a eu la meilleure tente et des tapis. Une garde lui a été donnée pour le préserver des voleurs et des lions; il est revenu enthousiaste. En m'abordant, il m'a sauté au cou en me disant : « Vous m'avez vaincu encore plus que les Arabes; je proclamerai partout que vous avez résolu la question de guerre que je croyais insoluble et que vous êtes en bonne voie pour résoudre celle de la

1. Beaumont (Gustave-Auguste La Bonniuière, comte de), né dans la Sartlie en 1802, mortà Tours le 30 mars 1866, était un ancien procureur du roi. Il fut chargé eu 1831 d'une mission aux États-Unis afln d'étudier le système pénitentiaire américain, et élu député de Mamers en i8'39.

colonisation. Votre armée est admirable ! partout je l'ai vue travaillant avec ardeur et i^aîlé; elle a fait des choses incroyables tout en faisant la guerre, vous méritez une belle page dans Ihistoire. »

Comme vous le dites, mon cher, j'aurais bien des choses à vous dire qui;\'Ous intéresseraient; mais il faut alleï dormir afin de pouvoir encore travailler.

Je vous donne rendez-vous en Périgord au mois d'août prochain, j'y rentrerai d'une manière ou d'autre à celte époque. Là, à notre aise, au milieu de mes champs, nous causerons de tout ce que vous voudrez. Je mettrai sous vos yeux mes quinze ou ^^ngt gros registres de correspondance, les mémoires que j'ai adressés au gouvernement, le Monitetir algérien; vous y trouverez Thisloire de la guerre dWfrique et de son administration. Peut-être même vous montrerai-je une ébaucha d'histoire que je fais essayer par un ancien militaire qui est un peu connu par les écrivains de Paris.

J'espère pouvoir vous amener un cheval convenable, vous le conduirez à Langres en vous en retournant ; menez un homme avec vous à cette fin.

Faites connaître à voire préfet les détails que je vous domie sur l'Afrique ; présentez mes hommages à votre femme et aimez-moi comme devant, car je le mérite toujours. Maréchal Bugeaud.

P.-S. — Ma femme, en allant se coucher, m'a recommandé de vous faire ses compliments empressés.

Jen'ai pas encore vu M. de Montbrun, il sera reçu comme doit l'être un de vos recommandés.

Alger, le 12 janvier 1844 i.

Nous avons reçu avec grand plaisir, mon cher Genty, vos vœux de bonne année pour toute la famille. Nous vous les rendons et nous espérons que votre éloignemenl du

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