Archives Féray-Bugeaud d'Isly
nu MARÉCHAL BLGE.\L'D (1847) 307
à peu près aussi efficace pour consolider la conquête en fondant le peuple qui doit dominer les Arabes, et délivrer la France de son double fardeau, que la réforme électorale lest pour donner à nos 32 millions d'ouvriers un pain plus blanc et plus abondant, de meilleurs habits, une meilleure maison.
Continuez, continuez. Messieurs, de vous bercer de ces illusions et vous laisserez longtemps à votre pays quelque chose qui ne sera pas illusoire, à savoir la nécessité d'augmenter périodiquement l'armée d'Afrique pour protéger contre la juste fureur des Arabes les nouveaux barons et les populations misérables sous tous les rapports qu'ils auront attirés derrière eux pour mettre leurs fiefs en valeur. Aujourd'hui ces barons, sans avoir le casque en tête et la lance au poing, disent dans leurs écrits (voyez la récente brochure de M. de Rahousset^j que les colons seront bien capables de se défendre eux-mêmes et que les Arabes ne sont que de la fantasmagorie, un épouvantait. Mais quand ils seront en présence des dangers, ils s'empresseront de demander qu'on place auprès d'eux des troupes pour les protéger. Si le gouverneur résiste pour ne pas immobiliser toute son armée, ils le proclameront incapable, ennemi de la colonisation, et lui feront donner Tordre de Paris de les garder et de leur fournir des soldats pour cultiver leurs terres. Cela m'est arrivé fréquemment sur une petite échelle, parce que j'ai résisté, mais mon successeur pourra-t-il résister à un mouvement qui me déborde? aura-t-il pour cela la force que donnent les grands succès obtenus? Non, il cédera et bientôt il n'aura plus d'armée. Il faudra augmenter ses forces au fur et à mesure que s'étendront les barons et leurs vilains, et quand le rayon sera de 30 ou
i. Comte Gaston de Rahousset-Boulbon, de vieille noblesse provençale (1811-1834 . Colon en Algérie de 18.43 à 1S48, tenta vainement un essai de conquête et de colonisation dans la Sonera et tomba, héroïquement, fusillé par les Mexicains. 11 a laissé des essais dramatiques et un roman apprécié des lettres.
40 lieues, il lui faudrait toute l'armée française pour protéger efficacement les colons éparpillés et composés en masse de l'écume agricole des nations européennes. Croyez que les bons cultivateurs ne viendront pas en Afrique pour se faire prolétaire sur la foi des entrepreneurs ou des grands concessionnaires.
Vous me direz peut-être qu'il ne faudra pas étendre, éparpiller la colonisation. Une telle population, fùl-elle agglomérée, ne se garderait pas toute seule. Mais comment ne pas étendre les grands concessionnaires, puisque les plus modérés demandent 600 hectares, et qu'il y en a qui en demandent 6 et 7.000. En concédant de pareilles surfaces, nous serons en bien peu de temps à la limite du petit déserl, et alors Dieu seul pourra protéger cette cohue sans force d'ensemble et composée en grande partie de vieillards, de femmes et d'enfants. Je me trompe, les libertés publiques delà France, que vous leur aurez données, les protégeront...
V'ous me trouverez un peu dur, mon cher Genty, l'amitié l'est parfois. Il est bien naturel de désirer que ses amis ne donnent pas dans les folies publiques. Vous vous êtes laissé entraîner par l'opinion qui bourdonnait autour de vous, mais ne savez-vous pas que l'opinion est une folle et qu'à l'endroit de l'Afrique elle est depuis le commencement fort digned'aller aux Petites-Maisons, s'ily a en avait assez pour la recevoir.
Excusez ma boutade un peu vive, la maladie du corps ne met pas de bonne humeur; mais. Dieu merci, elle n'a pas encore attaqué l'esprit, et ce que je vous ai dit de l'Algérie n'en est pas moins juste.
Recevez, malgré tout, moucher Genty, la nouvelle assurance de mes sentiments alfectueux et dévoués, repoussez la colonisation militaire, si vous voulez, mais appuyez-vous sur de bonnes raisons, et ne proposez pas des chimères pour résoudre les questions d'Afrique qui demandent des mesures positives et larges.
Maréchal duc d'Isly.
nu MARKCHAL BUGEAUD ISiT 309
A Monsietir le général Charon.
La Durantie, le 8 juillet 184".
Mon cher général,
Je suis bien sensible à tous les bons sentiments que vous m'exprimez ; je n'en ai jamais douté, parce je sais que vous savez apprécier le zèle el le dévouement pour les intérêts publics et que vous avez jugé depuis longtemps que j'avais consacré tout ce que j'avais de force, d'intelligence et d'activité au service de notre œuvre algérienne. Vous saviez combien je vous porte d'estime et d'affection ; un cœur comme le vôtre devait me payer de réciprocité.
Vous voulez, mon cher général, que je ne i'asse pas des adieux définitifs à l'Algérie; vous vous abusez avec vos sentiments. .Je n'ai pas pris celte détermination à la légère ; je me suis retiré parce que je ne voulais pas être l'applicaleur de toutes les idées absurdes qui régnent en colonisation, parce que je ne voulais pas être l'artisan de systèmes qui tendent à la destruction de mon œuvre, ou du moins à se-n inutilisation et à des dangers pendant de longues années. Tant que ces idées ne seront pas changées, je ne puis rek>«rner en Afrique, et pour peu qu'elles mettent du temps à ci?an?er, je serai trop vieux pour reprendre ce rude labeur Or 1 est bien à craindre que l'esprit des Chambres et du publia se se modifie que par des insuccès de plus d'un genre. Il fait twit au moins que les faits viennent dissiper les illusio«ns de la colonisation à bon marché ou par les intérêts individuel?, et pour cela il faut des expériences d'une certaine durée. Paisqu'il faut absolument passer par là pour arriver à la vérité, on ne saurait trop se hâter d'expérimenter les plans de 'Sl'Sl. Lamoricière, Dufaure, Tocqueville et consorts. On reconnaîtra peut-être alors que la colonisation à bon marché ou par les lalérêts individuels ne peut se faire avec quelque efficacité que lorsqu'elle sera précédée d'une base solide faite aux frais de l'État avec le puissant clément que nous oQ're l'armée; c'est cela seul qui per-
mettra l'introduction de tous les genres de colonisation.
Une seule chose pourrait me rappeler en Algérie temporairement, ce serait une situation grave pour laquelle on jugerait ma présence absolument nécessaire. Je prendrais alors peut-être le commandement de l'armée jusqu'à ce que les affaires fussent rétablies ; mais jamais je ne reprendrai la direction de l'administration civile, la lutte de tous les jours avec toutes les idées folles dont l'esprit public et surtout la presse sont entichés. Ce métier est trop rude et trop dégoûtant pour un homme de bon sens. J'y userais bien vite la petite gloire que j'ai acquise. Dans la guerre, j'ai pu agir malgré toutes les oppositions à mon système, parce que l'excellente armée que je commandais me fournissait tous les éléments du succès et qu'on n'osait pas trop me contrarier. Mais en colonisation et en administration, il n'est pas de minces esprits qui ne se croient pas plus capables de diriger que le gouverneur, et comme il faut l'assentiment des Chambres pour avoir l'argent indispensable à la colonisation, il faut avant tout persuader que ce que Ton propose est bon. Mille petites passions, mille petits préjugés viennent se mettre entravers pour empêcher la persuasion. Il n'y a réellement que l'expérience des faits et peut-être des catastrophes qui puissent modifier les esprits. C'est douloureux, mais c'est comme cela, et voilà pourquoi j'ai pris le parti de la retraite après avoir mûrement réfléchi.
Vous me dites que vos officiers partagent vos sentiments pour moi, dites-leur, je vous prie, que j'en suis fier, reconnaissant et que je fais des vœux pour leurs succès.
Je conçois que votre voyage à travers la Kabylie vous ait vivement intéressé. Invitez donc les gens qui nient la population de l'Algérie à visiter ces contrées.
Quant à la configuration du pays, je dis comme vous, elle n'est pas aussi difficile que je le supposais.
J'accepte avec grand plaisir l'espoir que vous me donnez que la route de Médéa sera carrossable au 15 juillet, mais cela ne m'empêche pas de plaindre les troupes qui tra-
vaillent si durement dans une saison si chaude. Je vous engage bien à les retirer du travail dès que la route sera à peu près praticable aux voitures.
Vous savez que je partage votre opinion sur l'emplacement des divisions et subdivisions. Dans la province d'Alger, je crois que Blida convient mieux que Médéa pour le siège de la division sous tous les rapports, militaires et colonisateurs. Dans la province d'Oran, je ne vois aucun avantage à porter la division à Sidi-Bel-Abbès. Il vaudrait mieux Y faire une subdivision de plus et lai.sser le quartier général de la division à Oran. La subdivision de Mostaganem doit être portée à Dar-Ben-Abdallah. Après y avoir bien réfléchi, je reviens à ma première idée, c'est par là qu'il faudrait commencer. Toutefois je ne ferais pas grande opposition à ce que l'on commençât par la subdivision de Sidi-Bel-Abbès.
Quant à la subdivision de Bône, je crois qu'il faut la porter en avant, mais je ne suis pas fixé sur le point. Vous ne manquerez pas d'engager M. le général Bedeau à faire prononcer le ministre.
Adieu, mon cher général, conservez-moi tous vos bons sentiments et croyez à ma réciprocité et à mon alfection bien sincère. Maréchal duc d'Isly.
La Durantie, le 1 novembre 184".
Mon cher Genty ',
Jai toujours pensé qu'Eynard avait une assez bonne dose d'attachement pour moi, et sans celte pensée nous ne serions pas restés si longtemps ensemble, car son attachement était rude et despotique.
Vous conviendrez que, malgré ses défauts et le tort qu'il me faisait par ses mauvaises manières envers tout ce qui m'approchait, je ne l'ai pas trop mal poussé. Sans moi il ne serait encore que chef d'escadron. Il est colonel et commandeur, il est proposé pour le grade de maréchal de