rchives Féray-Bugeaud disly
318 CORRESPONDANCE INEDITE
A propos de socialistes, vous ne me dites pas avoir lu l'article que j'ai publié dans la Revue des Deux Mondes du 2 juillet; il paraîtrait cependant que j'ai assez bien réussi, car il m'a valu plusieurs lettres de félicitations de Paris et d'ailleurs.
Le général Cavaignac n'est pas difficile, s'il se contente de la situation du trésor et de l'état de la confiance; je ne vois pas les choses aussi roses.
Oui, l'intervention est la grande question du moment. La sagesse dit qu'il ne faut pas intervenir, mais les anarchistes elles théoriciens creux et les iiommes inconsidérés de toutes les nuances y pousseront. Il en est qui croiront trouver là un remède à nos maux intérieurs : quelle fatale illusion I l'armée de l'émeute ni ses chefs n'iront à la guerre. C'est un composé d'ambitieux effrénés pour qui tous les moyens sont bons et qui s'appuient sur une tourbe où se trouvent réunis tous les hommes les plus corrompus de France. Pour défendre son pays à la frontière, il faut du patriotisme vrai et de la vertu. Il n'y a pas un atome de cela derrière les barricades. Loin de prendre en considération les dangers de la patrie au dehors, on profitera de l'éloignement de la force publique pour satisfaire au dedans ses horribles passions. Voilà à peu près le langage que je tiendraisà l'Assemblée si j'y étais etquelaquestionde guerre fût agitée, et cependant la guerre m'irait très bien personnellement : il n'y a pas beaucoup de ceux qui l'ont faite en Europe qui soient capables de la faire encore, je serais donc l'un des premiers, en expérience du moins, mais j'ai toujours séparé ma personne de mes idées politiques.
Oui, Proudhon devrait être exclu de 1 Assemblée et même exilé aussi loin que possible. On n'en condamnera aucun qui l'ait autant mérité que lui. Sous la Convention, il aurait été puni de mort, car elle avait rendu de terribles décrets contre ceux qui porteraient atteinte à la propriété.
Je ne puis me décider à croire que vous aurez encore des troubles en août. Ces misérables ne peuvent être en état
DU MARÉCHAL BUGEALD 1848) 319
de faire quelque chose de sérieux : ils sont trop désorganisés; il est vrai qu'ils sont bien fous.
Je suis bien aise que lintervention ne soit pas encore demandée par Charles-Albert. Puisse-t-il encore contenir les Autrichiens par des succès balancés qui permettent à la France et à TAngleterre dopérer un arrangement. Cela seul, je crois, peut nous dispenser de tirer 1 epée. Si on
n dispensait par d'autres moyens, la république serait couverte de honte, car elle aurait été bien plus molle que la monarchie, à qui on a tant reproché sa couardise.
Vous dites quel" Allemagne nous est sympathique et qu'il ne faut pas troubler cette harmonie. Pour moi, je crois que la sympathie s'est rudement affaiblie par le spectacle de nos déchirements et que si nous faisions la guerre nous aurions tout le monde contre nous.
Jattends avec impatience la discussion sur le rapport de la commission d'enquête, ce sera une pierre de louche pour juger définitivement l'Assemblée ; plaise à Dieu qu'elle soit ferme dans la voie de l'ordre.
A part les Piémonlais, les Italiens se conduisent comme je le prévoyais, comme je les ai toujours connus. Charles- Albert avait là de tristes auxiliaires ; certes ces peuples pour la plupart ne méritent pas que nous compromettions la France pour leur donner la liberté; qu'ils la prennent. D'après ce que vous me dites, que Yusuf viendra bientôt, je retiens ici une grosse lettre de M""* Yusuf.
Adieu, mon cher Genty, mille amitiés et mille compliments aimables pour Madame.
Maréchal duc d'Isly.
P. -S. J'ai appris avec grand plaisir par Feray qu'Eynard s'était bien conduit en juin et qu'on était disposé à le faire maréchal de camp ; ses dispositions sont certaines.
320 CORnE:5PONDAN'CE INÉUITE
La Durantie, 20 août 1848.
MOM CHER GeNTY\
Voire dernière lettre du (je ne me souviens plus de la date et je l'ai brûlée) m'apprend qu'une nouvelle insurrection est en projet. Depuis et encore aujourd'hui les journaux nous olîrent la même perspective. Quelle existence, grands dieux! on a faite à cette pauvre nation! hélas! depuis longtemps je le prévoyais. On semait tant d'idées fausses et désastreuses dans l'esprit de ce pauvre peuple, on s'attaquait tant aux germes des passions qui sont dans tous les cœurs, qu'une fois ou l'autre ils devaient se développer et produire une explosion. Les grands coupables sont les écrivains soi-disant socialistes, qui n'ont pas craint de produire avec acharnement leurs sj'stèmes inexpérimentés, quoiqu'on les eût avertis bien souvent qu'ils bouleverseraient le pays, sans arrivera leurs fins. Chez les uns, il y avait conviction profonde; chez d'autres, ce n'était qu'un jeu diabolique d'ambition. Sincères ou non, tous nous ont fait beaucoup de mal et nous ne sommes pas prêts à l'en guérir. On n'a pas frappé assez haut, ni assez vigoureusement après les événements de Juin. On a laissé trop de pouvoir aux républicains de la veille. Or ils sont tous plus ou moins imprégnés d'idées socialistes, ils sont tous plus ou moins liés par leurs antécédents avec la république rouge. C'est là ce qui a entretenu d'abord et relevé ensuite l'espoir de ce parti anarchique.
Il faut espérer qu'une seconde bataille, si elle est gagnée par l'ordre, fera cesser ces ménagements, cette hésitation qui perdent tout. Car tant qu'on aura à craindre le retour au pouvoir des hommes de Février, la confiance, le crédit et le travail ne renaîtront pas. Nous serons tenus dans cet état, qui n'est ni la mort, ni la vie : il vaut mille fois mieux livrer dix batailles que de rester longtemps dans cette