A M"^ MARS
Paris, le 12 Août 1841 2 .
Nous sommes tristes de votre absence et du temps qui ne nous laisse pas, ici, trois heures sans pluie. Un rayon d'espérance a fait courir Hippolj^te, rue Lavoisier ; car nous pensions que vous donneriez à vos amis le bonheur de vous voir, pour votre fête. Le soleil seul vous embrassera donc, ce jour-là? Qu'il use au moins de son droit et vous brûle un peu les lèvres, par invitation de notre tendresse. Nous avons du moins le bonheur de penser que, si le cercle de vos amis n'est pas nombreux autour de vous, il est aussi
(r) I,es relations affectueuses de Marceline avec M"'' Mars s'étaient nouées à Bruxelles, ainsi que l'a établi M. Edouard Fétis dans une séris d'articles consacrés par lui à M"'« Desbordes- Valmore : — « C'est à Bruxelles, en 1818, que les deux artistes se rencontrèrent, et que des relations d'intimité s'établirent entre elles. M"« Mars vint donner à la Monnaie une série de représentations, ayant, dans presque chacune d'elles, pour la seconder, M"'' Desbordes- Valmore, dont le talent sympathique et la distinction personnelle lui inspirèrent un attachement dont elle lui donna, en plus d'une circonstance, des témoignages qu'elle ne prodiguait pas. » (Voy. V Indépendance Belge, du 27 août 1893). C'est aussi à Bruxelles, dans le même temps et dans les mêmes conditions, que ^I"'^ Desbordes- Valmore se lia à M"'' George. (Arthur Pougin, op. cit., p. 172). — I,es deux volumes manuscrits qu'Hippolyte Valmore a réser%'és aux lettres des principaux Correspondants de 3/™<= Desbordes-Valmore contiennent, au lome II, pp. 283-289, des notes curieusement écrites par Prosper Valmore sur 3/"« Mars et M^^ Valmore au théâtre. (B. d'A.)
(2) l,es lettres de Marceline à M"« Mars figurent au tome III des manuscrits d'Hippolyte Vahnore, de la page 463 à la page 516.
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sincère qu'aimable; et c'est dans la confiance de mon cœur reconnaissant que je prie M^i^ Amigo (i) de vous serrer la main, une fois de plus, pour votre fidèle amie
Inès pleure, de ne pas savoir comment vous dire comme elle vous aime. Pour moi, je n'ai pas cette prétention ni cet embarras. lyC fait est que j'existe et que j'y trouve un bonheur infini.
22 Novembre 1842.
Voyez le temps et pardonnez-moi de n'être pas heureuse, en allant vous voir. Toute ma vie intérieure vous est bien connue. Ce n'est pas encore pour moi le temps de faire mie des volontés de mon cœur. Ce n'est pas une excuse que je vous donne, c'est un de vos sourires que je vous demande. Ils m'ont tant de fois consolée de beaucoup d'esclavage !
...Je tâche en ce moment de faire tant d'esprit, que j'en deviens imbécile. Aimez-moi telle que je suis ; à tout prendre, vous n'a^•ez rien de plus entièrement à vous que moi.
Paris, 20 Juillet 1843.
A mon retour de Londres, j'ai couru pour vous embrasser et vous porter ma joie; car je ramenais ma fille, et j'avais
(i) Du Théâtre-Italien. Espagnole venue à Bordeaux en 1825. Tous les passants se retombaient, s'étonnaient devant tant de beauté. Mon père enthousiasmé, la voyant passer au Cours Tourny, courut à la maison et voulut absolument que ma mère vînt avec lui admirer. Seize ans, une voilette noire sur la tête, une rose à l'oreille et Hspagnole... (H.V.).
la paix de beaucoup de chagrins. Vous étiez partie, l' avantveille, ^loi, je ne suis restée à Londres qu'un demi-jour, et je l'ai compté avec Ondine à trois heures du matin. Ce voyage a été protégé par la Providence qui me poussait. La visite a été vive. M™^ Lefèvre (i) m'a traitée de femme sans cœur, sans argent. En devoir à tme telle personne est une des plus grandes humiliations de l'infortune. Enfin, j'ai ma fille, et je ne pense pas qu'un tel tuteur soit à regretter pour ma faible et charmante enfant. Sa santé est assez bonne, quoique très maigre. Elle est revenue d'elle-même et tendrement à nous. Les influences étrangères s'effaceront peu à peu de son esprit, et le souvenir des insultes que j'ai subies par amour pour elle l'éclairera sur le sort qui l'attendait, mi jour, elle-même.
A présent, j'ai besoin d'être tranquillisée sur vous. Les eaux vous vont-elles? N'êtes- vous pas ennuyée d'être aimée là-bas, comme partout? Vous dire que, sans vous, Paris est incomplet pour moi, c'est, j'espère, ne rien vous apprendre. Sans que vous ayez jamais su, ni que j'essaie à vous dire combiefi je vous aime, la vérité pénètre et celle-là ne finira qu'avec moi. La vie me serait amère, sans elle; ne pouvoir vous le prouver l'est déjà bien assez.
Je commence à désespérer que Singier (2) soit appelé au commissariat (de l'Odéon). C'était pourtant l'miique moyen de river Valmore à ce grand sacrifice où il se
(i) Amie despotique, M"'^ I,efèvre avait voulu emmener Ondine à I^ondres, et, comme la question d'argent était un des motifs qu'on invoquait pour ne pas laisser partir ma sœur (ce séjour en Angleterre pour nne malade effraj'ait ma mère), Paméla (:M™e I^efèbvre s'appelait Paméla) voulut le donner. Elle l'a réclamé depuis par orgueil, plus que par avarice. Elle passait, au contraire, pour libérale (H. V.)-
(2) Singier, ex directeur des théâtres de I,yon. C'est lui qui avait fondé l'assurance de Secours mutuels des artistes dramatiques continuée par le baron Taylor. Qui a parlé jamais du fondateur véritable (H.\' )?
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donne tant de mal, pour si peu de profit. Comment M. Lireux va-t-il user de la toute-puissance que le Ministère lui a abandonnée? C'est ce que nous allons voir et ce que j'attends en tremblant.
Si vous pouvez user d'un peu d'encre entre deux verres d'eau (i), donnez-moi de vos chères nouvelles; c'est un peu de baume sur bien des blessures, comme quand j'allais entendre votre voix pour me consoler des duretés de cette vie.
Votre fidèle et attachée,
Tout ce que j'aime vous aime.
Je crois que M. lyireux se dispose à récompenser Valmore en lui offrant à peine du pain, et j'ai la douleur de voir que Valmore accepte tout (2). Allez, je souffre bien !
Paris, 22 Janvier 1845.
Votre amitié de\dne la cause de notre apparente ingratitude, j'en suis sûre. Vous me croyez donc bien triste et vous ne vous trompez pas. C'est une maladie bien grave, que celle de ma chère Inès ! Je passe mes jours et mes nuits dans de terribles anxiétés.
Qu'ai-je à vous dire que vous ne sentiez pas jusqu'au fond de votre cœur (3), si excellent pour moi? Voilà deux jours qu'elle ne supporte aucun aliment..
(i) M'"= Mars était aux eaux de Vichy (H. V.).
(2) Mon père, clief de famille, ne pouvait refuser et souffrait bien aussi (H.V.).
(3) M"« Mars avait perdu une fiUc grande, belle, remplie de talent pour la peinture.' lille se nonunait aussi llippolyte (II. V.).
i^"' Décembre 1846.
J'ai prié M™^ Abbema (i) de vous retenir loin de moi (2). Je vous en prie avec ferveur, et je prie M. de Mornay d'user du pouvoir de sa tendre affection pour vous. Vous voir triste, m'est impossible. Je me souviens de vous dans une circonstance suprême qui m'a attachée éternellement à votre âme que je connais mieux que personne, pour vous aimer et vous épargner de la douleur.
Nous n'avons rien de consolant à vous apprendre. Ma tendresse ne vous cause que du chagrin, malgré le besoin profond que j'ai de vous savoir heureuse... J'irai vous voir quand je sentirai que je le peux.
(i) Fille de M. de Narbonne et de M'>c Comtat (II.V.). {2) Inès mourait le 4 décembre (II.V.).
A François-Vincent RASPAIL^'^
(Sans date/
Monsieur et cher absent,
Et c'est vous qui nous envo\'ez des consolations ! \'ous attachez donc quelque prix à notre affection désolée, puisque vous la payez d'un tel retour? Ainsi, j'ai reçu votre Uvre comme un bienfait qui m'honore, et il vous sera facile de juger à quel point ce souvenir de vous m'a émue puisque vous savez dès longtemps mon respect pour votre caractère généreux, et mon admiration pour votre grand cœur...
En lisant votre Evangile du peuple et des pau^'res, j'y ai puisé la patience et la foi dont vous êtes le modèle tranquille. Les larmes me gagnent, en écrivant cela. C'est que je ne suis pas si forte que vous, moi libre, que vous en prison. Mais enfin, je suis délivrée par vous d'un mal
(i) Condamné, en 1849, à cinq ans de prison pour faits politiques, Raspail était alors captif à Doullens. Cela n'empêchait pas "M'"^ Uesbordes- Valmore, qui le connaissait depuis longtemps, d'entretenir avec lui une correspondance assez active, qui l'était devenue jilus encore par suite de la maladie de sa lîlle Ondine, au sujet de laquelle elle lui avait même demandé, de lobi, des conseils. (Arthur Pougin,o/).j|c/i.,p. 337). — I.es lettres de Marceline Desbordes à F. -V. Rixspail, dont M. l'oughi a publié cinci dans la Jeunesse de a1/"'<= D.-V., comprennent, au t. IV des manuscrits d'Hippolyte Valmore, les pages 1 17-142.
qui m'a fait beaucoup et longtemps souffrir. Je vous envoie cette nouvelle pour salaire, moi qui ne peux rien payer qu'avec la gratitude de mon âme. N'est-ce pas là le prix que vous avez demandé aux pauvres malades que je vous ai conduits et oui vous attendent pour bénir la justice de Dieu?
Dans le récit que vous faites avec tant d'âme et de grandeur, et qui est la vraie peinture de nos ciels flamands par les levers et les couchers de soleil, je retrouve jusqu'au saisissement les émotions de mon plus bel âge. Il n'y a rien de si pur et de si vivant que votre style où je regarde, à la fois, votre âme et mon pays le plus aimé; et vous faites parfaitement comprendre qu'il soit celui des grands coloristes (car vous l'êtes en le décrivant), reflété dans ce beau paragraphe comme en un lac majestueux et doux.
(Sans date.)
Depuis la lettre dont vous avez honoré ma tristesse, peu de jours se sont passés sans me donner Heu de vous bénir. J'ai souhaité souvent vous le faire savoir, bien sûre de vous causer à mon tour un moment de joie, en vous rappelant que le bien que vous faites est la première chose que vous oubUez. Vous en instruire est le seul moyen qui me soit accordé de vous en témoigner ma reconnaissance, et elle a du prix pour le cœur le plus noble que Dieu ait animé sur le terre, car elle est ardente et pure. Je vous l'envoie. Ne me grondez pas. Monsieur, si elle est pleine de larmes. Si vous avez l'art divin de nous guérir à travers les portes qui nous séparent (i), vous ne pouvez élever
(i) Raspail était alors en prison (H.V.).