‹ Lettres inédites, 1812-1857Chapitre 14 sur 17 · A M'"* LÉONIDE ALLARD · texte numérisé non relu

A M'"* LÉONIDE ALLARD

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Paris, Avril 1855.

Je vouG envoie des batteineiits de cœur et des serrements de main, en attendant que je puisse vous écrire, vous dire... essayer de vous dire, à quel point je suis charmée de ce que j'ai lu de vous. Une âme !

Paris, 16 Mai 1855.

Madame,

A travers les incidents qui assombrissent ma vie et les infortunes de mes amis les plus intimes, je ne perds pas la mémoire des consolations qui me sont arrivées de la terre ou du ciel. Vous le savez mieux que moi. Madame : d'où veniez- vous?

Abattue par la fièvre qui ne manque jamais de me surmonter quand il pleut, et commandée par les plus pressantes sollicitudes, si mon cœur s'est tourné bien des fois vers

(i) M. Georges Allard et M "'«^ I<éonidc Allai d ont publié en commun un volume de poésies, sous le titre de Marges de la Vie. — I<'iii-extenso des lettres de Marceline Desbordes à M. et M""= AUard comprend, au tome I des manuscrits d'Hippolyte Valmore, les pages 1-14.

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VOUS, je n'ai pu vous le dire. Deux lignes écrites à la hâte, jointes au manuscrit que je vous renvoyais, ne pouvaient ni m'acquitter, ni vous peindre mon tendre étonnement (pardonnez-moi ce mot) du talent délicieux dont vous semblez vous-même ignorer la portée. J'ai lu une partie de ce manuscrit avec beaucoup de larmes. ly'énergie de la pensée me portait d'étranges contre-coups, sous la grâce poétique dont elle est revêtue. Il ne tiendra jamais qu'à vous de prendre sans effort votre rang dans le monde littéraire, j'entends celui que l'on accorde aux femmes. S'il donnait le bonheur, je vous en conjurerais; mais ce n'est pas ma pensée, avec la teinte répandue sur tout vous-même. Toutefois si vous y êtes forcée (i), n'ayez pas peur, la part du talent vrai vous est échue en partage. Et quant à l'inspiration qui me concerne, si prompte, si peu étudiée par vous, si inattendue pour moi qui vous quittais à peine, j'en suis restée saisie et plus touchée qu'il ne m'est possible de l'exprimer. Notre chère âme des blés, M. Brizeux, n'en revenait pas plus que moi, qui me suis permis de joindre le charme de cette lecture confidentielle à la tristesse des adieux qu'il venait nous faire. C'était le remerciement que je lui devais, du bonheur qu'il m'a donné de vous connaître. Voir s'éloigner de Paris une telle âme parce que cette gloire de la France n'a pas de quoi payer son gîte !...

Votre commissionnaire a-t-il été bien fidèle à vous reporter le manuscrit? Il m'a passé, à cet égard, plusieurs frissons mêlés à mon chagrin de ne pouvoir vous chercher encore.

(i) Par la misère, par exemple : et ma mère, si amie de l'obscurité, le savait bien (II V.).

I" Octobre 1855.

Ma vie est bien défaite ! Si vous me connaissiez depuis longtemps, vous jugeriez à mon silence même que je ne suis plus moi, puisque je ne peux plus m'élancer où le veut mon cœur. Jamais, non plus, une solitude n'a été si turbulente que la mienne. Paris est tellement enfiévré de tous les voyageurs qu'il renferme, que je ne sais plus où me sauver d'mi tel tumulte; car c'est à chaque heure des visites inattendues, que je n'ai plus le temps ni la force de supporter. Je n'entrerais avec vous dans aucun détail de cette nature, si je n'avais un besoin réel de me justifier d'avoir perdu la consolation de vous répondre, de vous dire l'émotion triste que m'a causée votre visite d'âme. C'est quelque chose d'inouï de pouvoir, à ce degré, se peindre à la fois si ressemblante et si voilée. Vous avez bien raison d'aimer la poésie qui ne vous résiste en rien, qui ne heurte en rien votre amour. Donnez-lui en beaucoup, car elle vous le rend bien. J'ai beaucoup de choses à vous dire qu'ime lettre ne peut contenir, surtout au milieu de l'esclavage où je suis. Vous qui êtes vraie comme mi ange, tenez-moi pour vraie au moins comme une pauvre femme qui aime et craint Dieu. Je suis donc charmée de votre caractère et de votre talent, qui en est la voix mesurée. Sous tous vos vers, je vois votre figure, et ce n'est pas souvent ce qui arrive. Mais, c'est pourquoi je vous aime de tout mon cœur, parce que j'ai le même défaut ou la même qualité .

Quant à moi, le rêve d'aller vous serrer la main m'a presque dit adieu. Toute hberté me manque et ce n'est pas le bonheur qui m'étreint !... Vous me supposez du courage, bonne et charmante envieuse que vous êtes ! Allez ! je n'en ai pas, je ne vais que par la résignation et la grâce de Dieu.

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J'ai aussi, bien souvent, les bras tendus vers sa Mère,la vôtre, chère femme étonnée de ce monde.

Écrivez-moi quand vous pouvez, quand vous souffrez moins, car il y a bien des fiè\'res muettes et immobiles. J'en sors, ou plutôt je combats ce qui en reste dans tous mes membres abattus.

Paris, 25 Décembre 1856.

J'ose à peine vous écrire, après un tel intervalle tout rempli pourtant de vous et de vos peines. Je me suis inutilement informée de tous les côtés. Le cœur me dit, d'ailleurs, que si xme joie, une espérance était venue à vous, je l'aurais appris par vous-même, puisqu'il vous est impossible de douter qu'un tel désastre dans votre famille ne marque comme un grand malheur dans la mienne. Cette terreur est récente en moi, comme d'hier, et il s'y mêle la presque certitude que vous êtes malade. Pour moi, je le suis sans cesse, et les coups les plus graves m'atteignent de tous côtés. Il faut donc que je sois infiniment abattue pour que vous ne m'ayez pas vue encore, quand je vous ai si souvent envoyé tout ce que n'enchaîne pas la fièvre et la fatigue.

Une âme qui vous est tendrement unie, que vous soj'ez heureuse ou que vous pleuriez, M. V.

Paris, Avril 1857.

On n'a plus trouvé M^^^ Reine Garde (i), n" ir, rue de Savoie, quand je lui ai envoyé des livres. On n'a pu, non

(i) Reine Garde, auteur d'un volume de poésies dont M. de I^amartine faisait beaucoup de cas (II. V.).

plus, donner sa nouvelle adresse. Si vous la savez, soyez asssez bonne pour m'aider à renii:)lir ce devoir. Cette femme simple, passionnée et confiante, fera-t-elle une épreuve heureuse de Paris? Il y a bien des pièges pour les rêves qu^elle y apporte. Elle passe quelquefois tristement dans mon idée. Et vous, ne vous semble-t-il pas que ce voyage n'est pas bon pour elle ? Quand on y sent souffrir et lutter M. de lyamartine, on regarde avec effroi les innocents moucherons qu'il attire dans ses rayonnements.

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