‹ Lettres inédites, 1812-1857Chapitre 2 sur 17 · A FÉLIX DESBORDES · texte numérisé non relu

A FÉLIX DESBORDES

Paris, le 8 Août 1812.

Mon cher Félix,

Je t'aurais écrit bien plus tôt si j'avais pu joindre à ma lettre un peu d'argent, que je juge être très nécessaire dans ta position. Je ne l'ai pas pu, mon cher Félix. Crois-le bien, car c'est un si grand plaisir pour moi, que je ne m'en serais sûrement pas volontairement privée. Je sais bien qu'une simple lettre aurait été de même bien accueillie par toi, mais j'attendais toujours. Enfin, ce malheureux argent semble fuir ceux qui l'appellent et qui voudraient en faire un bon usage. Je suis obligée de remettre ce plaisir à quelque temps d'ici, et je te fais passer une lettre de mon oncle, qu'il m'a remise avec vingt francs qu'il t'envoie.

(i) Félix Desbordes, pour qui sa sœur Marceline fut toujours d'une tendresse pleine d'indulgence, était de quatre ans plus âgé qu'elle. Etre un peu énigmatique, sans caractère et sans force morale, il s'était engagé de bonne heure et avait fait les guerres des premières années de l'Empire. Je trouve sur lui, dans les papiers de la famille Valmore, cette note qui n'est point de Marceline : « Félix Desbordes, frère de M'"^ Desbordes- Valmore, ancien soldat, prisonnier des Espagnols et relégué dans l'île d'Iviça (Baléares); fait prisonnier par les Anglais en 18..., jeté sur les pontons d'Ecosse, re%'enu de là infirme, indigent, vieilli avant l'âge, toujours amoureux, poète à sa mesure, bon, tendre, indisciplinable et boitant, jusqu'à la fin de sa carrière, entre l'indulgence méritée et le mépris presque également mérité. » Pendant longtcmjis sa famille ignora son sort, et ce n'est qu'à force de recherches et de démarches ([ue MarceUne apprit enfin qu'il était prisonnier et connut le lieu de son internement. Cette lettre, la première qu'elle put lui fajre parvenir, portait cette suscriptioa :

Je suis, tu le vois, à Paris, où j'espère me fixer. Papa y est aussi, très bien portant et surtout bien content d'avoir de tes nouvelles. J'y vais jouer la comédie (i). Tu vois que je m'explique plus simplement que toi, qui ne parles que par Apollon et ses sœurs que j'aime pourtant et que je cultive toujours. Mais je ne chante pas; mon genre est plus sérieux. Je tâcherai pourtant qu'il ne soit pas trop triste, car tu sais que mon caractère m'y porte, malgré moi.

Prie le ciel, mon pauvre prisonnier, qu'il m'accorde de la santé. J'en ai besoin pour assurer mon existence et celle de papa. Moi, je le prie et je le prierai pour qu'il te délivre, et te rende les mo^^ens de t'avancer dans ton état, bien plus noble et plus honorable que le mien. Fais-toi aimer de tes camarades et distinguer de tes chefs; c'est là une doctrine, et je la suis pour moi le plus que je peux. Sois bon, brave et gai : un militaire, avec cela, est bien plus qu'un autre homme. Je ne suis qu'une femme, et sûrement une femme bien faible : eh bien ! mon ami, je n'entends jamais le tambour sans me sentir plus courageuse et moins triste. Juge, si j'avais l'honneur d'être sergent !

Mon oncle a reçu ta lettre et doit y répondre, dans quelques jours. Je te dirai, mon ami, que je ne vois pas dans la rue un soldat sans penser à toi, et sans avoir l'envie de lui demander s'il te connaît. Je leur trouve, à tous, des physionomies qui me plaisent, et je me retourne pour voir leur habit et leur démarche. Je repense aussi quelquefois

« Monsieur I'. Desbordes, 119" réginaent, prisonnier de guerre, prison de Falleyfield, à Pennj-cnick, près Edimbourg. » Félix Desbordes, né à I<yoa le 8 juillet 1782, mourut à l'hospice général de Douai le 26 juin, 1861. (Arthur Pougin, op. cit., p. 133). Pour compléter cjtte note, il convient d'ajouter que Marce.in; Desbordes écrivant à Gergerès, le 8 juin 1826, dit : « Je crois qua mon frère a 42 ans. » D'après sa sœur, Fé:ix Desbordes serait donc né vers 1784, et à Douai. iVoir cette lettre, p. 21.) (i) Elle allait entrer prochainement à l'Odéon.

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au temps où tu jouais avec tes camarades, dans la rue Notre-Dame, un grand casque de papier d'or sur la tête, un baudrier, un sabre de bois ; tu étais avec cela fier comme un Ecossais, et toujours capitaine. Fais- toi donc faire un jour capitaine, mon ami, que je te revoie avec ce grade. C'est un beau titre pour un Français ! Je te le répète : sois bon, brave et gai. Je ne t'en demande pas davantage.

MarceIvInà Deseordes

A jEAN-BAPTlSTE GERGERES '

•cfc <:§=. cffe»

Bordeaux, le 28 (?) Novembre 1824.

JE VOUS renouvelle ma prière d'accueillir la bonne demoiselle dont je vous ai parlé, l'autre soir. J'ai tant de confiance dans votre nature bienveillante et bienfaisante que je laisse de côté toutes les phrases qui humanisent les protecteurs qui le sont par ostentation. Je vous dirai seulement que cette personne est très pieuse, excellente fille, mais fille et alors bavarde dans sa dévotion. EUe a vécu soLKante- quatorze ans. C'est dire qu'elle a beaucoup souffert. Si je vais à cet âge, il me semble que j'aurai moins peur de l'enfer et que mes péchés seront tout noyés dans mes pleurs. J'aimerais mieux mourir jeune. Mais qui a dit : « On ne meurt jamais à propos »? Je crois que c'est M^^^^ de Staël. Je suis très vacillante sur les auteurs; aussi je cite peu. « On ne meurt jamais à propos. » Que c'est vrai !

Vivez donc longtemps, vous qui n'êtes là que pour faire du bien, et n'y trouvez que du plaisir...

iSaus signature. I

I I/ia-cxcenso des lettres dî Marceline Dtsboid^s-Valmore à Jean- Bapdste Gergerès comprend ]202 pig^s, dans un des 4 volumes in-8° manuscrits où Hippolj'te Va'.more a fidèlement transcrit les lettres de sa mère. T. II, p. 337-539'

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' j ^ i ' ] Kordeaiix, le 7 Avril 1825.

On a dit à Valmore que MM. de Mérigon, Sagot avocat et Sagot médecin pouvaient tout sur M. le Préfet; et nul doute qu'à son tour M. le Préfet ne puisse tout sur l'inabordable M. Pr?.t (i), qui n'est pas vrai en disant que sa troupe est complète; il est par cette épargne maladroite dans l'impossibilité de jouer la plupart des tragédies que le retour de M'"® Cosson doit faire attendre. Du reste, cher Gergerès, sans me mêler dans ce dédale, essayons le dernier moyen d'être utile à un homme (2) que quelque talent (assez pour jouer des tyrans), un caractère honnête et une position affreuse rendent intéressant pour ceux qui pensent to their fellow sufferers.

Pour moi, je ne pense à vous que pour vous estimer et vous aimer, de plus en plus, et pour me dire

Votre affectionnée amie, Marceline Desbordes- Vai,more.

Borde.iiix, le 12 ^Mui 1825.

On tient à me faire laisser mon humble hommage à votre bonne ville de Bordeaux, cher Gergerès, et c'est de bien bon cœur, attendu que j'y suis forcée. On vient me saisir, et je paye. Je souhaite que cet argent passe par vos mains, afin que vous ayez l'extrême bonté de m'éviter de courir à un bureau que je ne sais où prendre. On m'a dit, en me remettant ce madrigal, ce matin, qu'il fallait payer dans le jour, ou être saisie dans mes meubles,

(r) Directeur du Grand-Théâtre de Bordeaux. (2) Son maii.

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qui ne sont pas à moi. Faites donc, je vous en supplie, porter bien vite cette petite somme de lo francs, car je ne sais où les adresser. Je vous aime, je vous embrasse et je vous espère quand \'ous passerez, pour que je vous demande pardon de me croire tant votre amie.

Bordeaux sa-.?s date).

Je VOUS rends Edouard, frère déshérité à'Ourilla (i). Peut-être je suis trop faible pour lire en ce moment, mais je n'ai \ai ni les grâces tristes ni le désespoir vrai de la noble et pauvre négresse. Je m'y connais, moi, Ourilla aux mains blanches.

Il y a une scène agréable, qui finit mal. J'entends agréable de talent, mais on ne conçoit pas comment le jeune avocat n'étrangle pas le lâche qui refuse de se battre avec lui, parce qu'il n'est pas gentilhomme. Si c'est un préjugé reçu, il est horrible, il arrache les dents; je doute qu'on le fasse avaler aussi doucement à un être aussi bouillant, aussi passionné, aussi frénétique de douleur et de rage que doit l'être Edouard.

Mais voilà ma bourse et voilà une dette qui me pèse. Et si j'allais être riche, demain, que ferais-je? J'achèterais un mouton énorme que je ne ferais jamais tondre, et des poules que je ne ferais jamais tuer...

Bordeaux, e 29 Janvier 1826.

Vous m'avez rendue hardie, very dear brother. Je ne vous demande plus pardon quand je veux de vous ime grâce,

(i) Roman de M"'* de Duras.

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un service ou un bienfait; vous en avez pour moi plein vos poches, et plus encore pour les malheureux. Ah ! Gergerès, tout le monde ne donne pas dans le carnaval. Enfin vous savez, cette grande, grande femme? Elle est au lit, étouffant sous ses soixante- quinze années. J'envoie ce que je peux,... je ne puis guère ! On dit qu'il faudrait qu'elle obtînt une carte; je ne sais ce que c'est, mais il me paraît que ce serait bien bon pour elle. Au secours donc ! C'est moi que vous servirez, et j'irai au ciel avant vous, pour le dire. D'ailleurs, il y a un grand livre pour attraper les ingrats. vSi j'étais de ce nombre, je ne me souviendrais pas si bien que c'est à vous seul que je peux recourir, quand je vois un être souffrant à protéger. Vous êtes le bon ermite Aubry, et moi je suis le chien.

Bordeaux, le 8 Juin 1826.

Je ne sais comment j'ai le courage de vous tianscrire la note relative à mon frère, car je n'ai aucun espoir qu'eUe vous serve à m'obliger, et c'est une importmiité de plus dont j'accable votre amitié. Enfin, puisque vous êtes de cette trempe bonne et rare qui ne se fatigue pas d'être utile et accessible au malheur, en voici un beau à tâcher de consoler. Le réparer en entier, n'est plus au pouvoir de personne.

Je crois que mon frère a quarante-deux ans, ou à peu près. Il est né à Douai (Nord). La première action de sa vie a été bonne et belle; car, à l'âge de quatorze ans, il s'est vendu comme remplaçant pour secourir mon père, qui était tombé dans une extrême indigence. Mon père était peintre d'équipages et d'armoiries, d'ornements d'église, et son

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état fut perdu à une époque qui en a perdu tant d'autres.

Depuis ce temps, Félix Desbordes, mon frère, a servi dans l'armée d'Italie. li obtint son congé, quatre ou cinq ans après, ayant reçu un coup de feu dans la poitrine, qui l'avait affaibli. Il reprit du service bientôt après, car son éducation avait été toute troublée et la vie militaire ne le rendait déjà plus propre à la vie civile, surtout n'ayant ni appui ni autres moyens d'existence que ce que je pouvais faire, tout enfant que j'étais, avec les petits appointements que je gagnais au théâtre, où la même infortune venait de me jeter. Réengagé comme simple soldat et s'étant bien battu, peu après on le nomma sergent, mais il fut fait prisonnier en Espagne et passa sept années de son histoire dans les prisons d'Angleterre et enfin dans celles d'Ecosse, où il a trouvé le type de mal affreux qui l'afflige, aujourd'hui. Ce mal est à la jambe, déclaré incurable et le rend inhabile à aucune sérieuse fatigue. Cet infortuné passe une grande partie de sa vie dans les hospices militaires, où la pension modique que lui fait mon mari lui fait trouver une admission momentanée. Une pareille existence pour un homme encore jeune est ce que l'on peut se figurer de plus triste, et vous savez si j'en suis malade de chagrin. Ce que je souhaiterais absolument, c'est une petite place où ce pauvre frère utiliserait ce qu'U lui reste de force et de talent. Il écrit très bien, et ses premières études dans un bon collège n'ont pas été toutes perdues.

Si c'est trop que de prétendre à la retraite des militaires aux Invalides où il serait heureux d'entrer, croyez- vous que son admission aux Vétérans sous-offlciers fût tout à fait impossible? Du moins il cesserait d'errer, il aurait un asile, et ce que je lui envoie deviendrait une douceur. Etant à Paris, je pourrais l'y voir un jour ou l'autre; il

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serait près de mon oncle, à peu près malheureux comme nous, qu'il aime de tout son bon cœur de soldat, et je prendrais ma vie errante plus en patience. Voilà un bienfait, cher Gergerès, et cela vaudrait mieux pour mon bonheur que de m'offrir une pension que je ne mérite pas du tout, tandis que mon pauvre infirme mérite quelque chose. Vous savez qu'il sortit de prison, à l'époque du retour du roi. Il a serv'i dans la Garde, il a ses papiers plus en règle que sa pauvre tête fatiguée, de malheur et de misère. Votre inaltérable bonté fait que je vous en fatigue aussi; mais, Gergerès, tl y a si peu de personnes à qui j'oserais demander un service si grand.

Adieu ! Je me souviendrai toujours de vous, car vous m'avez fait assez de bien et inspiré assez de confiance pour vous initier dans les peines les plus profondes de ma vie. Je pleure pour mon frère, depuis l'âge de dix ans.

Quand vous verrai-je? Quand verrez- vous la personne qui vous est affectionnée pour la vie? Vous savez que c'est moi, et que je m'envolerai bientôt de vos beaux rivages un peu dédaigneux.

Bordeaux, le i6 Septembre 1826.

Votre lettre, comme la visite inattendue d'un ami, m'a fait un vif plaisir. Elle m'a fait aussi respirer un moment l'air pur de Bagnères. Vous avez la bonté de m'y souhaiter, et j'y serais en effet mieux qu'ailleurs. JNIais ne me faites pas rêver trop longtemps à ce projet, qui m'avait charmé en venant à Bordeaux. Je me faisais une grande joie de retourner dans ces belles montagnes dont j'ai gardé le souvenir. Si vous y rencontrez une petite fille aux

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longs cheveux blonds flottants, couverte de bouquets et baisant tous les moutons qu'elle approche, appelez-la Marceline.

Se peut-il que les Espagnols en soient à ce point? Quel contraste avec nos campagnes Flamandes? Vous n'en pouvez conce\-oir la richesse. Les maisons étincellent au loin, car elles sont toutes couvertes en tuiles vernissées. Au dedans, c'est l'étain qui brille comme de l'argent, et des figures sanguines, larges et riantes, comme on n'en voit pas une dans le Midi. Ah ! Gergerès, pardonnez ce retour vers mes tableaux de Téniers. Ils ont égaj^é mon enfance, et rien, plus rien ne m'égaye errante et arrachée de partout où je voudrais me reposer.

J'ai lu des vers de Sigoyer qui sont, en vérité, bien beaux, bien harmonieux. Il les adresse à M. de Lamartine qui n'en a pas fait de plus purs; mais il veut toujours croire qu'il meurt de mélancolie, et je me réjouis de l'idée qu'il se porte à merveille. J'éprouve de l'étonnement partout où je lis (et je lis dans vingt poètes) :

«... douce inélanco'ie »

Douce !... Qu'ils sont heureux de trouver un si bon goût au poison !

Je me hâte de vous écrire, car il me semble que vous allez revenir. Tant mieux, Gergerès, je me sentirai un ami dans Bordeaux; vous m'avez entourée de miUe preuves de votre obligeance, et ne croyez pas que j'oublie sur les grands chemins. J'ai eu de mauvais jours, depuis votre absence. Mon troisième enfant a été malade. C'est vous dire que je le suis devenue moi-même. Je ne veux rien pour la vie; j'aime trop ce que Dieu m'y donne...

Mes enfants voulaient à toute force vous porter ma

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lettre. S'ils ne vous aimaient pas, ils auraient de bonnes dispositions à l'ingratitude.

Apportez-moi une fleur de Bagnères.

I^yon, le 30 Août 1827.

Que M. Williams devienne nègre (i) ou dogue, comme son cousin qu'il traîne à la corde sous la figure d'Azor (au moins il le prend pour son cousin transfiguré), qu'il devienne tout au monde et coupable de toutes les atrocités dont les bons Anglais sont susceptibles, il n'en sera pas moins béni par moi pour m' avoir fait rire aux larmes, en lisant à la séance de littérature et de gaîté... Je ne sais si c'est lui ou vous, qui avez donné à cette scène une couleur naïve et charmante. Je crois que c'est vous, car, en nature, la table de nuit, le pot à la graisse et aux fleurs ne m'auraient pas semblé d'aussi bon goût. Enfin, soyez toujours pour ce gros Parisien, le plus indulgent des hommes; et ne perdez jamais une occasion de m'apprendre une de ses inventions, comme aussi de l'assurer que je l'aime bien. C'est que c'est vrai : c'est une sorte d'affection, d'une couleur à part. Je ne pourrais y trouver ni une élégie, ni une romance; mais je souhaite, de bon cœur, du rhum de première qualité, du piment et des bœufs tendres à M. Williams qui est peut-être mon prochain et le vôtre.

Bon Gergères, la vie est amèrc, et ne me plaignez jamais

(i) V. lettre à M. I,epeytre, 25 novembre 1830, sur M. VVillianas, professeur d'anglais de ma mère, à Bordeaux. M. Williams croyait l'âme d'im sien cousin transmigré.- dans le corps do son chien A^or. Il le tlisait le plus gravement du monde. Plein d'execi'trieité, de naïveté, de ritlicule et de bon sens, il allait jusiiu'à croire que, pendant un voyage du Ilâvre à Bordcau.x, partout 0,1 le liavc pris pour un franc', etc. Il faisait admirablement les puddings (II. V.).

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trop pourtant : j'en ai passé quelques instants dans le ciel. Je bénis Dieu comme je l'aime. 'M. \^'illiams le prie maintenant à Toulouse ou ne le prie pas, je ne sais trop. Ce pauvre Anglais m'écrit toutes ses traverses. Il y en a pour dix. Etre si gros et si malheureux ! Cela me passe. Il est vrai que ses tortures à lui sont à fleur de peau, mais le physique aussi veut le bonheur.

Je vous avoue que j'ai eu, l'autre jour, le cœur navré et une grosse migraine pour Montano. J'ai vu entrer chez moi son cicérone. — Ce sera tout à l'heure la misère errante- Elle est à Grenoble, en gage, à l'hôtel des Trois Rois. Tous les comédiens ont l'enrouement de janvier, et elle attend peut-être en vain pour gagner de quoi joindre ime nouvelle station stérile. Oh ! Gergères, « pourquoi ces choses et non pas d'autres? »(i). Là, les épreuves du corps; là, celles de l'âme, et souvent toutes réunies sur de frêles créatures. Oh ! je crois à l'autre vie pour nous tous, pour ceux aussi qui nous déchirent le cœur dans celle-ci, car ils ne savent ce qu'ils font, et ils seront bien étonnés. Je sais un vers très beau :

Je veux que tous les cœurs soient heureux de ma joie 12'.

Je veux de même que ceux qui nous trompent et qui se trompent, entrent aussi dans mon paradis où je les verrai avec plaisir passer heureux... de loin.

Lyon, le 5 Décembre 1827.

Vous grondez, n'est-ce pas, Gergerès? Eh bien, pardon ! car, de tous les coupables que vous traitez avec tant

(i) Paroles de Figaro dans le Mariage de Figaro (H. V.). (2) D'Orosmane, dans Za:ire (H. V.). ^

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d'indulgence, pas mi ne mérite plus que moi de trouver en vous un juge sans colère. Et d'abord vous y êtes obligé, par tout le bien que vous m'avez fait; c'est le bien qui unit si étroitement Dieu avec ses créatures. J'ai reçu votre lettre par un rossignol avec une joie si vive, elle a jeté dans ma solitude un rayon si consolant, que ce mouvement intime du coeur vaut dix lettres de convenance dont je ne me soucie guère. Ni vous non plus, je pense. L,e rossignol était tout brisé, en reposant ses ailes sous mon toit (i). Je n'ai rien compris à votre colère contre moi, pour je ne sais quelle froideur supposée, qu'en vérité je n'ai jamais sentie. Vous savez combien je l'aime et quel sort je lui souhaite! Tout a fini, comme en amitié; nous nous sommes embrassées vingt fois et je l'ai vue, encore une fois, partir avec les larmes aux yeux. Absence ! j'ai cruellement goûté ton amertume. Nous avons parlé de vous, comme d'un frère. A présent, j'y pense et seule je vous le prouve.

Vous devinez bien que ces lignes inespérées dans votre lettre m'ont ravie et charmée; et toutes ces choses bienveillantes m'ont donné quinze jours d'enchantement, à travers les brouillards qui couvrent le Rhône et les vastes prairies qui sont là, mais que je ne vois plus.

Du tout, je n'ai pas ri de vos visites chez notre bon ami Matis. Pourquoi donc n'auriez-vous pas pour d'autres cette pure bienveillance dont nous nous tenons honorés et contents? Je n'ai ri que dans le temps, de la relation sur M. Williams : me voilà obligée à l'aimer un peu, pour le non-sens qu'il m'a fait faire. Vous dites que j'ai de la candeur, mais il en a plus, et je me trouve un prodige de

(i) Il s'agit d'uue ftmmc-, d'une chanteuse. {Note d'Uippolyte Valmon).

finesse quand je pense à toutes ses histoires anglo-folâtres qui n'ont pu éclore que de ce front penseur. Pauvre homme ! Saviez- vous qu'il dansait? Oui, il danse; et faites-lui bien mes compliments, s'il va vous demander quelque service contre les petits polissons des rues.

Vous avez bien jugé la parenté entre Maiïlia Garât (i) et La Fontaine. vSeulement les distractions de Garât vont en zigzag, et La Fontaine allait droit son chemin. Hélas ! je lui voudrais rme M™^ de là Sablière.

Adieu ! Car, bien que je vous aime, vous n'êtes pas le seul qui m'attiriez par la pensée à ce charmant Bordeaux où il ne manque que des bancs hospitaliers dans les promenades, des Savoyards ramoneurs surveillés par la ville, et de l'eau ! de l'eau ! de l'eau !... autre part que dans la rivière. Attendez, je vois cela, je crois, en latin : Ondaf Onda! Ondaf Ondaf Ondaf Ondaf... plus ou moins. Vous les arrangerez. Mais vos incendies glacent de terreur et d'étonnement, par le peu d'eau qui coule. Vous souvenezvous de ce tapage d'artiste que nous fîmes, im soir, à vos oreilles, en criant : « Des bancs ! des Savoyards 1 des pompes !» Je mourais de fatigue.

Valmore, son père, les petits, tous vous crient : « Bonjour )) ! Soyez content, soyez-nous toujours excellent.

I<yon, le 6 Février 1828.

...J'ai eu du chagrin, de vives inquiétudes d'argent; vous en serez surpris, mais touché, j'en suis sûre, quand

(i) Maillia Garât, le merveilleux ch:ititeur dont Grélry disait : « C'tst la musique elle-même» (H. V.).

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VOUS saurez que j'ai pleuré à chaudes larmes pour ce vil métal. L,es bras vous tomberont, c'est pourtant vrai; mais c'est qu'il s'agissait d'une confiance trompée, et je n'avais vu cela que dans les comédies ou dans les livres, et j'étais consternée d'en voir la réalité. Il était question d'un petit manuscrit remis aux mains d'un homme qui paraissait y mettre un soin extrême. Il me faisait, au nom d'im libraire de Paris, des offres charmantes. ]\Ioi, je crois, je remercie et j'envoie, persuadée que c'est la Providence qui, du coin de l'œil, a vu mes embarras intimes; et, pour la première fois de ma vie, je me sens contente d'avoir fait des vers. Du tout, ce n'était pas la Providence, mais quelqu'un d'assez abandonné par elle pour avoir un grand besoin d'argent. Le manuscrit est vendu pour toujours, à vil prix. Ce prix disparaît avec l'infortuné, car il faut l'être pour en tromper d'autres. Enfin, j'attends. Je ne vois, après deux mois d'un silence accablant, qu'un libraire voyageur qui vient, en passant, me demander si j'ai reçu le prix de ce traité, et il me montre cette triste conviction de ma douloureuse aventure. Nous sommes restés aussi confondus l'un que l'autre. ]\Iais, comme c'est un homme d'honneur, il a rayé d'abord l'article pour toujours au prix de cent francs et, de retour à Paris, il a dirigé la chose tout droit au Procureur du Roi. La famille du fugitif, alarmée de ses démarches dont les conséquences pouvaient être si graves pour un homme qui lui est cher, s'est jetée en avant du Ubraire allumé et a rendu l'argent. On a excusé (ce que j'accepte de tout mon cœur) cet imprudent, en parlant de distraction, de défaut d'ordre en aô'aires, et tout va à merveille présentement. Voilà d'où vient le retard de ma lettre, car ce petit château en Espagne étant l'unique que je possède au monde, je l'avais vu s'écrouler avec un chagrin d'enfant..., de mère; et voilà la vraie

source des larmes que j'ai enfin connues pour une chose, en elle, qui m'occupe si peu.

Elle m'a écrit de Naples, cette sirène (i). Si vous les ignorez, je me dépêche de vous apprendre ses succès. Comment ne l'aimerais- je pas toujours? Je vous ai connu par elle, et ce beau talent a subi les chances les plus touchantes du malheur. Je voudrais aller l'entendre, puisque notre étoile errante lance toujours ses rayons sur nous. Ce sera dans un an, je crois, de nouveaux apprêts de \-oyage. Notre bon directeur {2) se retire à Paris, et sans lui nous ne courrons pas les risques d'une administration nouvelle, dans une ville que nous aimons si peu. Hippolyte grandit beaucoup. Il danse avec ses sœurs et les fait tourner. S'il pou\'ait les empêcher de penser !

Hélas ! (( pourquoi ces choses et non pas d'autres? ;) Pourquoi pas une petite maison, dans les arbres du village (3) que j'aime? Heureux habitants de BeUe-AUée, que le même ombrage vous protège toujours et que la petite Elodie (4) n'en connaisse pas d'autre !

I,yon, le 3 Août 1828.

Vous serez bien surpris quand vous saurez que ce n'est pas pour moi seule que je vous écris, après un si long retard. Voyez- vous comme je me hâte de faire entrer une société dans ma lettre, afin de désarmer \-otre accueil

(i) M"<= Montaux, cantatrice de talent, liée avec la famille Gergeros. Elle était partie pour l'Italie à la fin de 1827, afin de chanter à Naples.

(2) Siiigi.r, le p.emijr foiditcur dj la Caiss; d.s Artisles Dramatiques (H. V.).

(3) Sin, prés Douai (H. V.).

(4) Elodie Géraud, la grâce de I,ormont {H. V.).

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peut-être un peu terrible. Voilà ^Montano, tout près de moi. Ou'avez-vous de mieux à faire, que de bien la recevoir et moi par-dessus le marché? Je vous en aurai d'autant plus d'obligation, que je ne peux me justifier que par les explications les plus tristes du monde (i) et que ce n'est pas pour pleurer que je vous écris. Un coup d'œil sur ma ceinture noire, sur une figure encore moins colorée, vous dira qu'une peine profonde m'a frappée; mais, comme vous n'avez jamais connu ce que j'ai tant de droits de regretter, n'en parlons pas...

Un engagement nouveau, que nous allons contracter, fait finir les doux rêves de mon retour à Bordeaux. Pourquoi s' obstine- t-on à vouloir du bonheur, Gergerès? C'est une passion malheureuse qui ne s'éteint qu'avec la vie, ou plutôt c'est alors qu'elle est satisfaite; car ce besoin, qui renaît toujours, renferme un grand m5^stère. Ne le croyez- vous pas?

Toute satanique que soit la transition, selon les idées reprises, je passe à M.^^^ Mars et au bonheur de l'admirer encore, en attendant ce but immortel où elle s'en va, comme nous. Elle est ici. Il n'y a pas de solitude qui tienne; aujourd'hui, j'irai l'entendre...

lyVOH, le 14 Décembre 1828.

...Je vis dans ma situation si retirée, si loin du bruit de ce monde, qu'elle ressemble à un sommeil plein de rêves.

(i) Il s'agit, évidemment, de la mort de l'oncle chéri de Marceline, Constant Desbordes, survenue, le 30 avril 1828. C'était un peintre de valeur, élève de Gros. Voir, dans la Jeunesse de M'"^ Desbordes-Valmore, par M. Arthur Pougin (p. 167), ime lettre toucliante, écrite par Marceline sirr son oncle dont elle venait d'apprendre la mort.

32 MAHOELl.NK DESBOKDES- VALMOHE

Si mes enfants n'aimaient pas cette solitude absolue, elle serait mortelle pour ma santé; car elle me jette souvent dans une profonde tristesse. Vous savez que Lyon est tout à fait contraire à mes goûts. Il ne m'a pas même reçue entièrement dans son sein; je suis à la barrière, comme sur un rocher. C'est très bizarre.

Vous seriez content d'Hippolyte, je crois. Son intelligence s'ouvre et reçoit toutes les instructions de son âge avec une sorte d'amour, et il est bon comme vous l'avez connu. Ces anges me font une petite cour d'amour où la poésie se glisse, quelquefois. Ils composent des vers à mourir de rire, et Valmore n'y tient pas. D'après tout ceci, vous jugez qu'il y a mille moments heureux pour moi, dans cette retraite mélancolique...

Que vous dirai- je de Montano? Son dernier voyage à Lyon a été tout de travers. Mille entraves l'ont empêchée de s'y faire entendre. Je ne sais, mais je crains pour elle un sort déplorable. Elle n'a plus de santé, pas d'engagement, pas d'appui. Pauvre rossignol ! Je l'ai vue triste, et je sentais qu'elle en avait toutes les raisons du monde. Aussi je l'étais moi-même.

Soyez tout le contraire, je vous prie. Que votre vie ait des fleurs et des fruits, de l'ombre et du soleil. Ce sont mes vœux et ceux de mes enfants. Vous voyez qu'ils se rappellent que vous les avez aimés et qu'ils savent que nous vous aimerons toujours. Parlez-moi beaucoup de vous. Et Garât (i), et Matis (2), et le poète Williams (3)?...

(i) Sans doute Jean Dominique, chanteur de talent, né en 1774, neveu du grand chanteur Dominique Garât (1762-1823), qu'on a surnommé l'Orphée moderne, et qui était neveu lui-même du ministre de la Convention.

(2) Matis, comédien et miniaturiste.

(3) Williams, son maître d'anglais, mort depuis à l'hospice d'Alger.

A JEAN-BAPTISTE GERGERÈS 33

J'oublie de vous parler vers et poésie. On ne l'aime pas, de ce temps. Si vous saviez que de dédains ! Le livre de la Contemporaine et celui de Vidoc ont tout tué.

I,yon, le II Février 1829.

Si l'hiver est aussi tranchant pour vous qu'il l'est à notre égard, je \-ous plains et je mets au rang de mes félicités présentes des cheminées étincelantes de feu, sans fumée. Je suis si engourdie, si mélancolique, sous cette froide neige, qu'il ne faut pas m'en vouloir, Gergerès, si je réponds avec tant de lenteur à votre bonne amitié. J'ai été très malade : six mois de fièvre, une insomnie dévorante. Ce semblant d'existence qui était encore en moi, me suffisait tout juste pour dire bonjour et bonsoir à ceux que j'aime, et fréquemment : « Mon Dieu ! » en lui tendant mes mains.

Me voilà. Je ne suis pas précisément un Hercule, mais je tiens un rang dans la vie; et comme la mienne se passe à l'écart, sans bruit, partant sans grand trouble, je trouve tout selon mes forces, et j'ose dire souvent : « J'existe. » Et Mii« Mars le dit bien (i). S'il y avait moyen, on prierait le ciel qu'elle le dise toujours; mais on en meurt, et c'est dommage. Il est vrai que l'éternité accommodera tout.

IvCS vers que vous m'avez envoyés sont bien tristes. Ils sont d'un vrai qui déchire. Si vous avez envie de gronder ceux que je vous envoie, arrêtez-vous ; car je les ai écrits, sans les avoir composés. Ils sont venus comme cela,

Ses dernières pensées ont été pour ma nicre, si filiale pour lui et pour tous les vieillards (II. V.).

(i) On sait que Marceline était liée d'amitié avec M'"^ Mars (II. V.).

dans un de ces moments d'amour triste dont on mourrait peut-être, si l'on ne fondait en larmes, en poésie. Que la poésie y manque, c'est possible; mais pour les larmes, non.

Je ne vous dirai qu'un mot, sur Montano; c'est que je ne sais où elle a passé. Inconcevable fille... Je vous en dirai davantage sur mon cher Hippoh-te. Il devient si raisonnable, excepté quand il se traîne eu chien et déchire son habit de drap de zéphir; mais, quand il se tient droit, j'éprouve un grand bonheur à voir comme il grandit et comme il enibelHt. Robinson dans son île n'aura pas eu des enfants plus naïfs; car, que les miens vivent en l'air ou dans une tour de cartes de fées, ils ne voient les hommes qu'au loin, traversant les ponts et la chaussée. Je ne les sors jamais, ou je les accompagne pour les aider à ramasser des cailloux, au bord du Rhône. Cette solitude presque entière, au haut d'une maison, me fait souhaiter vivement la liberté de la campagne. Je ne comprends pas la ville de Lyon. C'est une ruche noire; et pourtant la nécessité, l'intérêt de notre petite famille, ont encore fait signer mi engagement d'vme année avec le nouveau directeur. Votre Bordeaux m'a gâté toutes les autres villes. J'ai appris avec bien de la joie le mariage heureux de M. Edouard Delprat. Le bonheur des autres repose le cœur, et franchement M™"^ Delprat a payé d'audace. La perte de sa chère fille recevra-t-elle jamais une consolation dans ce monde? Les mères savent bien que non...

Lyon, le i6 Mai 182g.

C'est vrai, j'ai été malade, Gergerès, et vous êtes bien bon de vous y être intéressé. Je l'étais beaucoup déjà en

A JEAN-BAPTISTE OEROERÈS 35

VOUS écrivant, à travers la fièvre et un abattement profond. Je ne vous en ai guère entretenu, j'en suis si lasse moimême, que je pense bien volontiers à autre chose. La chaleur des beaux jours me fait du bien. vSoyez encore tranquille sur ce roseau si souvent prosterné.

Dieu n'a pis dit : « Brisez son facile courage », Dieu fit le roseau faible, et l'air est son appui; Iv'cspéraiice c'est Dieu, même au sein de l'orage.

Voilà mon portrait. Celui que vous avez se porte trop bien. Ce pauvre M. Williams, qui n'est pas un roseau, veut pourtant aller se prosterner aussi before the Virgin Mary, en Espagne. Il m'annonce son pèlerinage après une terrible maladie qu'il vient de faire à Bordeaux, et cela dans des termes comiques, à lui. I^e tremblement de terre de Murcie le remplit d'espérance d'y trou^'er un petit terrain à bon marché, pour sa salade; et il me demande, à moi, pauvre pèlerine aussi, de lui donner des lettres de recommandation pour ce beau jardin de la terre qu'il va parcourir. Si sa lettre n'est pas grosse comme sa tête, je vous l'enverrai. Vous n'avez rien vu de pareil.

Amsi, tout est bouleversé au théâtre de Bordeaux. Celui de Lyon est aussi plein de trouble et de confusion. On n'a pas encore de craintes sérieuses, mais ce n'est pas gai. Je l'entends dire par mon mari et mon père (i) ; car, pour moi, je n'y vais pas. Je suis fort loin et ses sifflets n'appellent pas.

Vous avez besoin de croire que tout Bordeaux me contentait. La propreté, l'élégance, le goût, toutes vos façons vivres et bienveillantes, le peu d'amis que j'y ai laissés, tout cela me tient à la mémoire et forme un grand

(i) Son beau-p(^re Vaîmore (H. V

30 MARCELIXE DESBORDES-VALMORE

contraste avec ma vie actuelle. Il faut tout accepter, et ce n'est pas surtout l'idée que je mérite mieux, qui me rend difficile. Ah ! vraiment, Gergerès, je trouve que Dieu me traite encore avec une grande bonté; car, au fond de mes tristesses, et tout au bout de cet avenir mélancolique où il faudra passer, il y a quelque chose... Il me semble que je ne pexix trop l'acheter.

Dites à vos aimables sœurs que je n'ai pu découvrir à Bordeaux que Caula (ou Colat), rue Sainte-Catherine, qui tient des soies et cordonnets passables pour le travail des perles. Il ne faut pas les employer trop gros, et avoir soin de les cirer avec de la cire blanche. I^es trois bouts sont les meilleurs et les plus rmis; mais ces jolis petits ouvrages ressemblent à toutes les petites joies de la vie. Les fils cassent, les perles roulent : adieu !

Pourquoi parlez- vous de notre retour à Bordeaux? Comme aux enfants, n'est-ce pas, à qui l'on dit : « Ne pleurez pas, vous aurez une belle robe d'or ou un beau palais de cristal. » Je ne veux plus rien désirer. J'ai été trop navrée de quitter Bordeaux, pour la ville que je craignais le plus d'habiter, et où me voilà, pour la troisième année, à la barrière encore, — n'ayant pu, à la lettre, trouver place dans la ville, dans la ruche où l'on regarde en frelons ceux qu'une destinée errante y fait aborder. Je ne peux pas vous dire ce qu'est Iy3'on, pour moi. Si ce bon Master \A^illiams y était, alors il pourrait dire qu'il trouve les Français tristes, comme des fantômes. C'est son arrêt sur ou contre les Parisiens ; il les a vus, comme cela.

A JEAN'- BAPTISTE GERfiERÈ.S 37

I<j"on, le 12 Septembre 1829.

Je tiens l'alouette par les ailes, mon bon Gergerès, je vais lui donner la volée par la poste. Ce vol est un peu lourd pour une si frêle petite chose, mais vous m'avez permis d'user de cette occasion, n'en ayant pas d'autre. Vous aurez plus tard la chanson dialoguée. Vous me trouverez bien lente à remplir le peu que vous attendez de mon amitié; mais comme cette amitié ne bougera pas de mon cœur, vous êtes sûr que, tôt ou tard, chaque preuve permise vous arrivera.

\'oilà septembre aux yeux gris, comme disent ou diraient les romantiques. (Ah ! mon Dieu ! je crois que j'en suis, si je suis quelque chose.) Mais, de quelque compagnie que l'on soit, on ne peut s'empêcher de lui trouver vme physionomie vm peu grise et triste. Chez nous, les vendanges se colorent. Ici, c'est septembre tout nu, dans ses nuages.

Il ezt temps que je vous demande pardon d'avoir tardé à répondre à la meilleure de vos lettres. Voilà mes enfants que je vous présente, trois petits avocats en chemise qui sortent du bain et qui peuvent attester que je n'ai pas beaucoup de temps à prendre sur mes soins pour eux. Un jour, peut-être, vous m'en piésenterez de tout pareils, pour vous justifier de m' avoir fait attendre. Je ne demande pas mieux que d'écouter leurs raisons.

On a joué ici Marino que vous allez voir, sans doute, aussi à Bordeaux (i). Je suis un peu soulevée contre M. Casimir de Lavigne (sic) qui met, sans se gêner, mille

(i) Marino Falicro avait été représenté pour la première fois au théâtre de la Portc-Saint-Martin, le 30 mai 1829 (H. V.).

vers tragiques dans la bouche d'un vieillard en colère. Si l'on avait dans le monde de pareils accès de fureur, tous les colériques en mourraient, et c'est peu connaître la mesure des forces humaines. J'en médis par tendresse; car Valmore, qui vous salue pourtant dans un intervalle de repos, n'en peut plus de cette tâche immense. Du reste, la direction nouvelle, grâce à tant de nouveautés étonnantes, marche vers une sorte de prospérité. Vous m'apprendrez, j'espère, ce que devient M. Delprat, dans la sienne. Bien qu'il soit heureux, nous l'aimons toujours, et surtout bien qu'il nous oublie. Nous ne serons jamais détachés de Bordeaux, c'est une chose arrêtée. Il faut encore que vous me disiez des nouvelles de M. Mestre. Est-ce une amitié perdue ou endormie? Le voyez- vous? Il a été si bon pour nous. Nous y tenons par la reconnaissance.

lyC même bien m'attache au souvenir de M. et M'"^ Géraud. Voulez- vous bien leur dire, Gergerès, que je suis avare de tous ces fils qui me lient par le cœur. Ici, personne; ici, pas de poésie. Heureusement que l'on entrevoit mieux encore, en regardant le ciel. C'est Dieu partout...

I,yon, 1829.

Mon Dieu ! comme vous traitez les pauvres voyageurs ! Il semble que vous ne leur supposiez loin de vous que du plaisir, et que vous ne fassiez pas la part des fatigues inouïes, des jours perdus sur les grandes routes et de cet abattement profond qui suit le déchirement de tant de séparations tristes. On voit bien que vous êtes dorloté par de tendres sœurs, qu'un toit accoutumé vous abrite

A JEAN-BAPTISTE GERGERÈS 39

et que vous restez au sein de vos douces habitudes. \'ous ne perdez que moi, et moi je brise beaucoup de liens qui m'étaient chers...

Quoi ! M^i^ ]\Iars aussi a senti l'amertume de sa profession, elle qui l'honore et qui la ferait adorer? Cher Gergerès, combattez donc, si vous en avez la force, le découragement où je tombe et qui m'a enveloppée, toute ma vie. Je viens d'être, ici, témoin de scènes bien orageuses; la victime est une de mes amies, pleine de talent, je vous assure, de modestie et de grâce, l'idole de ce public depuis plusieurs années. Mais la découverte, qu'on vient de faire, qu'elle a trente-trois ans, semble avoir arraché à la fois toutes les couronnes qu'elle a obtenues. J'ai cru voir des tigres prêts à déchirer un agneau. Je suis rentrée, hier, malade, à une heure après minuit; et je ne pensai pas qu'il y eût d'autre exemple d'une telle barbarie. Si vos enfiévrés savaient que M^i^ Mars a cinquantequatre ans, peut-être qu'ils la tueraient. Après cela, étonnez- vous que les femmes ne disent pas leur âge? Vénus serait joliment arrangée devant de tels juges. Je vous remercie du chagrin que vous éprouvez. Eh bien ! sachez que, de toute la province, le public de Bordeaux est le plus délicat, le plus gracieux dans ses adoptions, celui dont la tenue soit la plus décente et le tact le plus fin. Ne vous étonnez pas que je l'aime et que je le regrette, du fond de mon cœur; car ce n'est pas le public de Bordeaux qui vient d'outrager ce que la scène possède de plus parfait, il l'a au contraire noblement défendue et protégée. Mais qui peut guérir une telle blessure? Non, non, la gloire ne vaut rien puisqu'elle est amère, même à M^^^ Mars, et j'en suis toujours pour mes moutons et pour mes vallées tranquilles. C'est dommage qu'il faille aussi de l'argent, pour acheter des moutons. Je n'en ai plus du tout, Gergerès, et, avec

mon air étonné dans Paris, j'ai perdu ma bourse en la tenant bien serrée dans ma main (i).

Mon mari a été bien reçu. Desforges a fait grand effet dans la danse. M. Grignon a, de même, obtenu beaucoup de succès. Ils ne battent pas tous les comédiens. Il faut espérer que Dieu aura la même miséricorde, et que vous ne plaiderez pas pour moi aux portes de l'enfer. Je n'y veux point aller. J'ai besoin d'un doux repos, après tant de voyages et de mélancolie.

Je suis entrée seule à Paris, dans la maison déserte de Talma que j'ai trouvée ouverte. J'ai erré dans le jardin; j'y ai cueilli des lilas, et j'ai pleuré. Celui-là était l'ami du pauvre. Que de vieux comédiens errants lui ont dû un manteau et du pain ! Il s'en cachait, mais les manteaux parlent, et ce pain-là ne flétrit jamais. — Bon Talma !

Ah ! Gergerès, que Lyon est sale et bruyant ! On dirait l'univers qui s'agite dans la boue et dans la soie. Partout des toiles d'araignée et des rubans nouveaux; une poussière noire et grasse, sur laquelle s'étend de la gaze et des fleurs. Quel contraste étrange ! Que de peine pour trouver un asile, au milieu de tous ces ateliers en mouvement. J'ai monté six cents étages, enfin j'ai trouvé du soleil, je le paie bien cher; mais je m'y établis, avec une joie d'enfant qu'ils ne comprennent pas.

Lyon, le 14 Janvier 1830.

Me croyez- vous morte, que vous ne m'adressez pas même quelque doux reproche ou quelques mots inquiets

(i) Ma mère avait encore quelque jeunesse et quelque gaieté pour recouvrir ses douleurs. lille avait alors 43 ans (H. V.).

A JEAN-iiAPTISTE GERGERES 41

sur mon silence? Hélas! Gergerès, vous savez bien qu'on meurt rarement, et jamais à propos. Je suis ici debout souvent, comme dans ce portrait (i) auquel (en cela du moins) je ressemble, les yeux souvent levés où je crois qu'on est bien heureux. Je vous souhaite, à Bordeaux, l'hiver moins intraitable qu'ici et moins de tableaux déchirants sur la neige. La glace est partout...

Hippolyte, encore tout chancelant d'une fièvre scarlatine, a voulu, comme vous verrez, faire usage de ses petits doigts pour vous dire, sans orthographe, qu'il vous aime de tout son cœur. Son style n'est pas du Chateaubriand, mais il est allé tout seul et vous rirez. ]\Ia fille a tenu compagnie à son frère, dans sa maladie rouge; et je ne savais pas à quel lit courir, nuit et jour, durant trois semaines d'alarmej que vous pourrez comprendre, sans grand récit. Mais vous savez que les mères sont fortes, et que je n'ai pas été même indisposée à mon poste. Après leur chère convalescence, mon tour est venu. J'ai dévoré les souffrances d'un panaris, et je me revois gardant encore ma fille, tombée malade de la variole...

lyj-on, !e 22 Novembre 1S30.

Vous ne m'avez pas écrit depuis tout ce tapage, mon cher et bon Gergerès. Tous mes amis de Bordeaux semblent frappés d'oubli dans leur affection pour moi, et la mienne ne cesse pourtant de veiller sur eux. Je n'aurais pas tant attendu à vous donner ce faible témoignage, mais je me suis rétablie lentement de cette commotion si glorieuse et

(i) Peint par Constant Desbordes, au Musé>; de Douai.

42 MARCELINE DESRORDHS- VALMORE

terrible (i). J'ai couru le danger delà vie par une affection décevante au larynx. Ma voix s'était comme brisée dans des cris de terreur, à la vue d'un pont qui s'est brisé sous mes yeux et où cinq victimes ont perdu la vie (2). Je ne sais si je me remettrai jamais entièrement de cet effroi, qui en suivait de si sombres. Mais, si je dois quitter plus tôt ce grand théâtre de toutes les passions, respirez doucement en apprenant ma délivrance. Good master (3) is more living than ever. Il est là près d'un feu, depuis quinze jours, en poeting money for a new journey to Marseille. C'est son deuxième pèlerinage, depuis trois mois. Il a été à Paris : en quittant cette ville d'où le voilà de retour, prêt à déployer de grosses ailes pour se glisser vers un climat plus doux, c'est-à-dire brûlant, et d'accord avec l'ardeur sourde de ses entrailles à demi-brûlées par la plus mauvaise drogue du monde, Alger est maintenant sa maîtresse... in hope. Hélas ! il ne vient pas dans des circonstances brillantes pour ma fortune, car j'ai perdu ce frêle roseau de pension qui m'aidait à être meilleure aux pleurs, et mon libraire, entamé par l'avalanche, rejette dans un avenir indéfini le payement de 2,000 et tant... Mais c'est assez vous arrêter sur moi.

Je voudrais savoir, bon frère, si, de votre côté, vous n'avez rien de réel à déplorer dans les événements graves qui se sont passés. Je ne les juge pas hardiment, mais je souhaite ardemment que mes amis n'aient pas à s'en plaindre, et vous serez toujours de ce nombre, n'est-ce pas? à moins que vous ne disiez vous-même : « Je ne veux pas.»

(i) I,es journées d:s'27, 28 et 29 juillet 1830 (H.]V.).

(2) Ive pont d2 Tilsitt, sur la Saô;ie (H. V.).

(3) Wiliams, soi professeur d'ang'.ais.

A JEAN-BAPTISTE GERGERLS 43

I,j-on, le 23 Mars 1831.

Vos aimables parents vous diront, mon bon Gergerès, tout le plaisir que m'a causé leur apparition; et j'ai remercié votre frère, qui vous ressemble au point de l'avoir pris un moment pour vous.

C'était le Foir, Il faisait noir...

Je suis malade en ce moment, comme mie petite bête, et je n'ai pu leur témoigner que bien languissamment combien tout ce qui me rappelle vous et Bordeaux m'émeut le cœur; mais je pense qu'ils l'ont vu, car par hasard I^yon était sans brouillard durant leur séjour, et l'on eût dit vraiment qu'une étoile bordelaise passait sur cette cité de brume et de boue.

Avenir!... Mémoire!... On dirait deux gendarmes, l'un par devant, l'autre par derrière, qui nous accompagnent et nous attristent. Je hais Ivyon pour beaucoup de raisons, Gergerès, et je sens que je pousserais un cri déchirant s'il fallait le quitter. C'est que j'y ai vécu avec mon cœur et que, partout, il pousse quelque racine qui le déchire quand il faut le transplanter...

I<yoii, le 3 Juin 1831.

L'événement qui vous frappe, bon Gergerès, dans votre plus intime amitié, m'a troublée de surprise et de douleur. Tous vos souvenirs se sont réveillés en moi, comme si je vous voyais vous-même; et vos larmes, votre pâleur, ce triste silence qui suit la perte irréparable de ce qu'on aime, tout m'est entré dans l'âme a vec le regret personnel

que j'éprouve de ne plus chérir, dans M. Géraud, qu'un ami pour toujours absent. Je vous assure que le serrement de cœur que j'en éprouve me rapproche bien tristement, depuis cette triste nouvelle, de vous, Gergerès, que je sens bien malheureux, et de la charmante femme qu'il avait tant de peine à quitter. Comme elle reste à plaindre ! pauvre petite mère d'Elodie ! Personne ne la regarde, dans le présent et dans l'avenir, avec plus d'attendrissement que moi; croyez-le. J'ai déjà connu tant de chagrins, que je les devine tous. Aussi, je ne consolerais pas M'"^ Géraud, mais je l'entendrais, si j'étais auprès d'elle.

Je ne pourrais pas, dans ce moment, mettre assez d'ordre dans mes idées pour vous envoyer rien qui fût digne d'être jeté sur la tombe d'un poète. J'aimais M. Géraud pour quelque chose de pareil qui se trouvait dans nos âmes, une mélancolie qu'il cachait mieux que moi, et une ardeur vraie et profonde qui brûlait, qui charmait ou qui consolait sa vie, et je crois le voir devant moi qui me dit : « Oui, vous ne vous trompez pas ! » Mais il me le dit avec le calme du ciel, à présent; et nous sommes tous, cher ami, plus troublés, plus malheureux que lui. Quel dommage, de s'en aller ainsi un à un ! Que je plains surtout sa femme, elle qui était aimée !

\"ous aurez, plus tard, l'hommage bien dur de mes regrets. Il s'y mêlera toujours un doux sentiment, celui de la reconnaissance; car il m'a conduite et menée lui-même à Belle- Allée, moi, pauvre étrangère. Croyez bien aussi que le sou venir de Bordeaux m'est ineffaçable.

A propos de moi, et de mes épreuves dont j'ose à peine vous parler dans un pareil moment, vous savez donc que j'ai eu, comme un éclair, le vif espoir de retourner à Bordeaux. Tout semblait y concourir et jamais désappointement n'a été plus complet et plus rapide.

A JEAN-BAPTISTE GERGERÈS 45

Ecoutez, cher; après le départ de vos aimables parents, ma position s'est encore bien enlaidie. Durant trois mois, mes enfants et moi-même nous avons été la proie con\-ulsive de la coqueluche. Valmore en a perdu la voix, pendant six semaines : et ce fléau contagieux, qui règne encore ici sur Hippol^'te, a été couronné par la faillite et la fermeture du théâtre. Nous courons le troisième mois, sans le mondre appointement. Depuis deux, je fais vivre ma famille par la vente de quelques meubles et d'un peu d'argenterie, seuls débris du passé où toutes mes économies sont toujours éparpillées en voyages et en clinquant de théâtre, indispensables ornements de l'emploi ruineux de Valmore.

Jugez de ma joie, quand j'apprends que Constant est nommé directeur, et que Colson ne reste pas. Jugez de ma crainte et de ma surprise, quand je sais que Constant est à Paris pour chercher des artistes et qu'il engage un premier rôle, quand il sait que Valmore ne tenait plus ici qu'à un fil prêt à se rompre. Jugez quel nouvel espoir se ranime enfin, quand son premier rôle, étant trop faible, n'a pas été agréé des Bordelais et que, sachant notre détresse, il nous offre une petite place, pour gagner tant bien que mal l'année prochaine, où il fera Comédie complète. Valmore lui répond, courrier par courrier, qu'il ne sait pas quelle il peut remplir, sinon celle du premier rôle, dont il abaissera les appointements autant que possible pour nous rapprocher d'eux, et qu'il s'explique par une prompte réponse. Cette réponse arrive, il y a huit jours. Elle est atterrante. Le pauvre Constant, loin de nous rien offrir, nous répond qu'il ne peut s'en tenir, cette année, qu'au Légataire, à Crispin médecin, et aux autres petits ouvrages sans premiers rôles, qu'il tremble lui-même pour l'avenir malgré la subvention obtenue,

et que déjà son premier mois offre le résultat effrayant de 26.000 francs de perte. Vous pouvez croire que, devant ce tableau si grave, l'amitié se tait comme l'espérance et qu'il est évident que, de ce côté, tout est dit.

Le désespoir m'a gagnée, à cette nouvelle; car bien des choses se trouvent froissées, non dans le résultat, Gergerès : il est prudent et dans l'ordre, de la part d'un honnête homme qui ne veut pas trop hasarder. Quand moi je tendais les lèvres de si bon cœur ! Il faut toujours apprendre quelques lettres de plus de l'alphabet si tendre, si riant, si clair du premier âge. N'en êtes-vous pas là?

Nous avons encore pour dernier recours l'espoir de la Belgique, dont le directeur se trouve être aussi notre ami intime et qui nous écrit, le premier, de son simple élan; mais la position politique de ce pays fait frémir. N'importe, il faut vivre : et, si une lueur d'espoir que l'on vient de nous rendre, du retour inattendu de notre bon Singier, ce bon directeur perdu avec tant de regret, si ce bonheur auquel je n'ose croire n'est encore qu'un rêve, nous retournerons en Belgique, à tout danger...

Ivjoii, le 25 IMars 1832.

Je vous jette un adieu de cette ville que je vais quitter, bon Gergerès. Vous me retrouverez à Rouen où l'étoile nous tire après elle, comme des cerfs-volants. Puisqu'il fallait enfin remettre cette frêle barque aux vents, pourquoi pas pour nous ramener à Bordeaux ? Car nous quittons la pluie, les vents, les brouillards et la boue, pour de la boue, des brouillards et de la pluie. Ce climat qui m'a consumée de fièvres, où j'ai contracté une maladie de cœur, qui le fait battre quatre fois ce qu'il devrait battre pour vivre, ce

A JEAX-BAPTISTE GERCERÈS 47

climat est le frère du climat de Rouen. Enfin, voilà ! Tout est si vague, dit-on, aux théâtres de Bordeaux, que ceux qui devaient y aller demeurent sur un pied, à regarder l'avenir. Il en est de même des théâtres de Lyon qui n'ont pas encore de directeurs. M. Singier s'en va, et, de tant d'acteurs liés à son administration presque paternelle, Valmore est, je crois, le seul qui parte avec la certitude d'un asile ailleurs. C'est fort déchirant pour ceux qui ne croient pas à l'enfer pour cette classe innocente et mobile qui danse et qui pleure souvent en même temps.

Je pars la première, comme l'hirondelle qui va chercher de la mousse pour les nids. J'emporte mes trois enfants, et je dis dans mon cœur : « ]\Ion Dieu, vous êtes partout ! » Qu'il soit, avant tout, autour de Valmore et de ceux que vous aimez ! Adieu. Je me reporte tout à coup au moment où je vous ai quitté, il y a cinq ans. C'était triste, mais au milieu du soleil de Bordeaux.

Valmore vient de jouer avec un horrible succès Richard d' Arlington. Il attire la foule (i), et c'est inouï comme on se jette aux théâtres vers cette fin d'année. Personne n'est content. La terre bouge sous les pieds, et l'on veut se distraire à tout prix. Partout ce dicton de Beaumarchais : « Qui sait si le monde durera encore six semaines? »

Rouen, le 17 Août 1832.

Un oiseau de passage prend cette lettre sous son aile, mon cher ami, et la fera tomber à votre porte où j'appelle les bénédictions de Dieu. Notre ami Grignon, après avoir

(i) En réalité, Valmore reçut à Rouen, comme on dit vulgairement, un accueil plus que « frais •. Voir Boulenger, ouvrage cité, chap. XII.

recueilli de beaux et vrais succès du public rouennais et nos embrassements, retourne où l'appelle sa chère famille et le plus séduisant théâtre de France. Je vous félicite du lustre nouveau qu'il va recevoir et répandre, je crois, sur Bordeaux qui doit un peu languir sans ce plaisir profane, mais bien joli ! Ici, l'on n'en connaît pas d'autre, si ce n'est la cavalcade sur les chevaux les plus brillants du monde. Le choléra n'a pas trop dérangé ces habitudes joyeuses, et la politique même n'y attriste que par le retentissement de ses menaces. Notre vallée est profonde, et je dois vous avouer que ma santé même y est un peu moins mobile et fiévreuse qu'à Lyon. Je ne sais rien du tout de l'avenir, et j'essaye de n'y pas trop penser. Il n'y a que sur le visage de mes chers enfants que je retrouve ce mot, avec anxiété... Ils sont du reste tous trois bien portants, tâchant d'aimer l'étude, mais aimant la vie à plein cœur.

Je vous ai tant raconté de tristes pensées que je dois vous régaler un peu, bon Gergerès, sur le présent de ma vie, qui est moins sévère avec moi. Il y a deux voix de sœurs, ici, pour me répondre. Que de souvenirs d'enfance làdedans, et puis des premers liens d'habitude et d'atmosphère doux à ressaisir, quand on a été à demi brûlé par l'inclémence du climat fiévreux de Lyon !

N'ayez point d'eû'roi, pour vous, du fléau qui paraît menacer Bordeaux. Il n'est vraiment dangereux que pour les intempérants et les trembleurs. Vos habitants et leurs maisons sont d'une propreté si ravissante, qu'il n'ira pas s'y fourrer; et l'air, mobilisé sans cesse par les mouvements de la mer, balayera cette affreuse haleine. C'est là un de mes vœux bien vifs, cher Gergerès, et il s'étend sur votre famille, c'est-à-dire vos nombreux amis.

Valniore est fort heureux devant ce public tout bienveillant et judicieux, pour qui le spectacle est un plaisir

A JKAX-RAPTISTE fVERORRF.S 49

sérieux, une affaire après les affaires, qui sont des maisons et des rentes; et je vous assure, Gergerès, qu'il n'y a que bonheur ici, à être comédien.

Rouen, le zG Septembre 1832.

...ly' événement du bon Garât m'a bien attristée. Il n'a pas assez de son mauvais sort, de cette vieillesse isolée ! Vous dites que je suis pleureuse, Gergerès; j'avoue que j'ai souvent le cœur bien gonflé pour les autres et pour moi. Je suis toute déchirée de mes alïections, et je vois mes amis tomber dans les mêmes tristesses. Dieu le veut, et mon espoir est qu'il a des raisons pour cela.

Si vous pensez que je prends gaîment le choléra, détrompez-vous. Une calamité qui pèse sur tant de familles, pèse sur mon âme comme le règne bizarre de Ivouis- Philippe; mais je tâche d'en distraire mon imagination et celle de ceux à qui j'écris...

Paris, 4 Décemb.e 1S33.

Ne vous demandez-vous pas si je suis dans mon bon sens? Cher Gergerès, je me le demande moi-même, car une tête si frêle et si rêveuse est bien étonnée, bien peu dans sa sphère, au milieu de ce tourbillon, de tous les bruits. J'y suis triste, stupide ou effrayée. Je fais tout le contraire de ce que je veux. En ce moment pourtant, je m'appuie un quart d'heure sur une volonté trahie depuis six semaines, et je trouve dans ma servitude de toutes sortes de chaînes l'énergie de ce voyage à Bordeaux (i).

(i) Le Ritour à Bordeaux. Charp2ntier, 1852, p. 154.

50 MAKCELINF, DKSBOUDES- VALMORE

Me voici devant vous : comment vous portez- vous? Ah ! qu'il est doux et utile de respirer et de dire à quelqu'iui « merci » quand on étouffe de ce besoin. Pourtant, l'heure qui le renouvelle tous les jours est une des plus douces de ces heures d'agitation : celle où je prends le café qui réveille un peu de gaîté et beaucoup de reconnaissance en moi, mon bon Gergerès, qui ne peux vous le dire que si tard et de ci loin ! Je l'ai reçu enfin, ce suave don (i) de votre amitié. Je le bois, je le bois seule, avare et fière d'avoir quelque chose en toute propriété. Je vous rends grâce, une bonne fois, de cette possession unique :

Comme une erreur plus tendre, elie a sa volupté.

J'ai revu M"^^ Xairac, qui m'a donné de vos nouvelles. Ce voyage l'a horriblement fatiguée. Avez-vous cru, en effet, que Charpentier ne m'avait pas payée? Il m'a payé ce qu'il m'avait promis au moins : 750 francs le volume des Pleurs, et 1.200 francs les deux de l'Atelier d'un Peintre.

Avez-vous ri d'en voir arriver un fragment d'épreuve, comme échantillon, jusqu'à votre porte? J'attends mie occasion sûre pour vous envoyer les deux livres, 011 vous trouverez de quoi me gronder... de quoi m'aimer un peu aussi, peut-être. N'auriez- vous pas ici de maison où je pourrais mettre les volumes à votre adresse? Car je veux qu'ils vous arrivent. Charpentier vous prie, en mon nom, de lui en faire vendre au moins douze exemplaires par vos libraires. Il est bien marchand, M. Charpentier ! Pourtant je lui dois cette obligation de m'avoir acheté les Pleurs, dont personne ne voulait.

Rien ne se décide pour notre sort à Paris. Que le vôtre

(i) Un envoi de café.

A JEAN-BAPTISTE GERGERÈS 51

soit doux à Bordeaux ! On presse Valmore de signer pour Lyon. J'avoue que ce parti me navre et m'achève.

A travers le travail accablant qui nous aide si peu, j'ai commencé ce dont vous parliez ici. Votre notice sur M. de Peyronnet m'a ouvert le cœur.

J'ai pleuré!... J'ai trouvé, de lui, un article charmant dans un journal d'éducation; mais je ne peux ranger {sic) mes larmes sur un malheur si grave et si profond. Il aurait de grandes élégies autour de sa prison, si les âmes stupéfaites de sa destinée pouvaient se lire et se voir. Moi qui peux souffrir et soupirer sur les boulevards, je n'ose plus me croire à plaindre quand je regarde une prison. C'est ce que je n'ai jamais compris; mon cœur et ma tête éclatent, quand j'y pense longtemps, et, hier encore, j'ai vu la tête du Tasse... Ah ! Dieu a donc bien fait la mort, puisque le monde est ainsi...

Paris, le 23 Décembre 1833.

J'ai besoin de vous, mon bon Gergerès, et je vous appelle. Un journal s'élève ici dans un grand but de décentralisation au milieu de Paris. Ceux à la tête de cette entreprise nous paraissent pleins d'intelligence et de zèle. Il s'y trouve mi parent de Valmore qui réclame notre faible influence sur quelques talents distingués de la province à laquelle un lien éternel me retient attachée, et je vous demande pour ce journal, dont le but flatte siiiguUèrement mes penchants et ma vie d'artiste errant de ville en ville, je vous demande un article, prose ou vers, politique ou littérature, science, art, quoi que ce soit enfin, de vous ou de vos lettrés qui ne dédaigneront pas d'élever ce monument à de vraies gloires, hors Paris.

oz Marceline desbordf.s-valmore

A présent que j'ai satisfait à l'intérêt d'autrui, j'ai bien à vous parler de moi. En envoyant à votre illustre prisonnier (i) les tristesses de mon cœur, vous ne saurez peutêtre pas que vous m'avez fait éprouver une émotion terrible de surprise et d'attendrissement. J'ai reçu un élan de l'âme de M. Peyronnet. Je vous assure, Gergerès, que j'ai senti son âme près de moi dans des vers, des Lignes et des mots, dont l'impression sur la mienne est aussi ineffaçable que son malheur. Le malheur est donc sublime.

vSi vous avez, comme je n'en doute pas, l'occasion de lui écrire, sachez de lui s'il a reçu ma réponse. Elle contenait ces vers (2) transcrits pour lui, et des larmes aussi qui voulaient passer à travers les grilles. Quand je vous disais, Gergerès, d'ouvrir toutes les prisons politiques! Allez ! j'ai de l'instinct. Dieu n'a rien fait de tout ce que les hommes fabriquent avec du fer. Je mourrai triste, car je laisserai au monde les prisons et la peine de mort. Ah ! si j'avais les clés de tout cela, Gergerès, quel pèlerinage ! Je prie Dieu en vous écri\-ant, car tout l'amour dont mon âme était pleine et dont on n'a pas ^•oulu en ce monde, se change en pitié pour ceux qui souffrent comme j'ai souffert, et ma bénédiction sur M. de PejTonnet lui portera bonheur. Ah ! si la fourmi pouvait faire envoler la colombe !

(i) M. de Peyronnet, prisonnier à Ham, qui répor.diL aux v^rs de ^larccline par d'autres vers dont Its premiers disaient : C'tst à toi d; pleurer, c'est à moi d; souffàr. riture et tes p'.eurs sacrés allégeront mes chaînes... lit pendant que je lutte avec le malh.ur, toi, Toi, Sapho, toi, Tyrtée, anime et soutiens-moi!

(2) Quoi ! c'est d'ime prison que sort cette lumière !

Incline-toi, mon âme, au pied de ce flambeau. C'est la religion qui soulève un tombeau. C'est l'attente qui veille au fond de sa prière. Nuls verrous entre l'honmie et Dieu...

Pauvres fleurs (1839) — P. 131.

A JEAN-BAPTISTE GERGERÈS 53

Il paraît probable, pour ne pas dire certain, car la signature y manque, que nous allons retourner à Lyon. Le directeur ne laisse pas respirer Valniore pour l'emmener, et l'effroi de rester ici sans moyens d'existence nous fera sortir encore une fois de ce grand gouffre de tant de misères. J'en souffre beaucoup pour mes enfants dont l'avenir eût pu s'instruire ici dans les arts, notre seule fortune. Mais, respect à la volonté de Dieu.

Valmore va partir peut-être après-demain, avec le directeur qui l'enlève pour aller créer Bertrand (i), à Lyon. Je n'ai plus de sang au cœur. Moi, je pleure Bordeaux : vous y êtes.

25 Janvier 1834.

...Portez- vous mieux que moi, qui suis triste et malade. Vous avez bien dit, vous, bien compris avec votre âme : « Elle mourrait peut-être, si elle ne révélait pas sa mélancolie. » Ah ! que cet article est bien !

Valmore est en ce moment à Lyon. Il a brisé sa coupe d'amertume de la Porte-Saint-Martin. Je suis sous le coup de son départ, à demi morte de son courage...

I^yon, 18 Octobre 1834.

Je n'ai pas voulu répondre sans avoir acquitté ce que je considérais comme un devoir, mon bon ami, la dette au prisonnier ! Vous savez comme il a grandi dans mon âme, depuis son exil de ce monde. Je le plains, je l'aime, je l'ho-

(i). Bertrand el Raton, de ^QÏh::.

b4 MARCELINE DESBORDES-VALMORR

nore et, puisque vous croyez qu'une créature si humble et si malheureuse que moi puisse verser une ombre de discrétion consolante dans une si longue infortune, j'ai osé lui écrire.

Toutes les peintures imaginables de notre situation ne vous en donnent pas une juste idée. Quatre mois flottants j'ai passés dans l'incertitude du lendemain, voilà la plus juste. J'arrivais ruinée à Lyon, du passé et du présent. Maintenant c'est l'avenir qui s'écroide, car il n'est pas probable qu'il répare jamais tout ce que nous lui empruntons. Pourtant, j'ai une ferme confiance dans l'appui et la bonté de Dieu, mais non pas pour cette vie, bon Gergerès; c'est à recommencer de la mienne, comme de tant d'autres plus précieuses encore à leur auteur. Je me réfugie donc dans la mort, et c'est quand j'y pense pleinement, dans toute l'activité et la lumière de mon âme, que je me relève pour avancer courageusement mon chemin. Je ne suis pas toujours désespérée. Par malheur, ma route se brise souvent; et ce n'est qu'alors, inutile à tout ce qui m'entoure, qu'il me prend des accès bien amers de ne pouvoir sortir librement de ma prison, à moi, où je suis si souvent au cachot, les pieds liés comme dans nos geôles qui regorgent à tel point d'hommes suspects qu'on les tue pour éclaircir l'air... Ah!... tenez, je n'ai pas grande force pour les malheurs d'autrui; et ceux-là, c'est un mur qui nous en sépare. Je demeure vis-à-vis de cet enfer, rni des enfers du moins comme il y en a beaucoup d'encombrés ici. J'ai entendu souvent ces malheureux chantant des chants de rage et, comme dit Ihe Wicar of Wakefield, secouant leurs fers par une rude harmonie.

Par je ne sais quel cruel contraste avec mes sympathies, mou mari préfère toujours L^'on à toute autre ville. Une guerre ci\'ile, une immense faillite, une autre

A .IEAX-B.\PTISTE GERGERES •^•)

guerre civile suspendue sur nos têtes, tout cela ne bouge pas son immuable aversion contre la Comédie-Française, à Paris, où il peut rentrer. Ici, il est aimé du public; il y joue un emploi brillant; il n'a pas peur enfin des parterres assez sans façon de cette cité nonchalante sur les arts; son orgueil mécontent s'accommode de ce demisommeil; il n'est pas heureux, mais il n'est pas humilié, et si vous saviez ce que ce nom de « paria » qu'il a adopté peint tout son caractère. Il n'était pas né pour avoir affaire au public, dont il redoute l'examen moqueur : tout est là.

Dans un état civil, qui relèverait sa position en l'éloignant de la scène où il est malheureux, Valmore serait content, plein de zèle, de courage et d'insouciance, je crois, sur les amertumes qu'il boit dans une profession dont il méconnaît les innocentes joies. Qaoi qu'il en soit de toutes ces confidences, auxquelles vous ne me répondrez pas, s'il vous plaît, j'ai lieu de croire qu'il accepterait, non Paris qu'il refuse à jamais, mais Bordeaux ou Toulouse, si sa situation reste encore dans une indécision si ruineuse pour nous, à Lyon.

Une amitié sonde à cet égard les dispositions du directeur de Bordeaux. Valmore insiste pour savoir si un M. Madra, qu'on lui a dit être fort redoutable par son esprit d'intrigue, reste rarement dans cette troupe. vSa misanthropie lui fait redouter les moindres contestations avec ce genre d'homme dont le théâtre abonde. Je vous le dis, il lui faudrait ce que Dumas lui avait donné, lors de sa nomination à lui comme directeur de la Comédie-Française où il rêvait le destin de Molière, à la lettre, cher ami. Il donnait à Valmore la régie entière du théâtre, le soin de la mise en scène de toutes les nouveautés (et il en voulait tous les mois). Deux mille écus d'appointements ajoutés à cette place

riô MARCELINE DESBORDES- VALMORE

pouvaient remplacer ceux de son emploi, et nous étions ainsi fixés irrévocablement à Paris. Ce rêve a duré quinze jours. M'i^ Mars a eu peur de M""'^ Dorval; on a brouillé Dumas avec le Ministère, et la Comédie-Française est demeurée au Mariage d'Argent. On a vainement offert à Valmore de rentrer, comme acteur. «Plutôt périr, nous a-t-il dit, que de paraître sur un théâtre de Paris. » C'est un excès d'humilité que je ne comprends pas plus que vous, sans doute, mais je m'y soumets, et je ne lui en parle plus. On vient de lui écrire pour Toulouse; mais ces engagements ne seraient que pour Pâques et, en attendant, nous avons une position intolérable. Quatre directeurs sont, ici, sur les rangs. Le conseil municipal ne se décide pour aucun afin, dit-on, de gagner du temps et quelques mille francs de subvention qu'on accorde au théâtre.

Faites- vous une idée d'une centaine de personnes oisives, sans pain, dans la ville la plus inhospitalière de l'Europe, et vous saurez pourquoi je n'ai trouvé ni forces ni paroles pour répondre à vos tendres inquiétudes. Mon cœur vous en tient si bien compte, cher Gergerès, que j'ajouterai une consolation à ces tristes épanchements. C'est que ma sœur vient de venir à mon secours. Une sœur ! Jugez du saisissement plein de joie de devoir un grand service à une sœur ! J'ai cru que Dieu descendait par le plafond dans ma chambre, où j'étais seule et malade... Je me suis presque évanouie. Enfin, nous sommes à l'abri pour attendre la décision du Conseil, si lente qu'elle soit.

I,}-on, le 17 Décembre 1834.

...Ma santé redevient un peu meilleure, depuis qu'enfin une existence nous est rendue. Ee théâtre rouvert, depuis le

A JEAX-BAPTISTE GERGERÈS 57

10 novembre, nous a fait sortir d'un étouffement bien long. Soyez-en du moins content pour moi, bon Gergerès, et pour cette chère famille dont vous avez deviné les angoisses. Dieu nous a fait l'aumône en père, car il nous a envoyé du travail. \"almore en avait une telle soif qu'il en est vraiment meilleur et qu'il a repris tout son goût pour cet art dont on l'avait sevré. Le voir content, c'est vous dire que je le suis. Il faut, en effet, cela pour que je le sois à Lyon ! . . .

L'administration théâtrale nou\'elle se conduit bien, et je ne pense pas que Valmore doive craindre de se lier encore pour un an. Au reste, puisqu'il aime Lyon et que voilà Bordeaux pris, ce parti deviendra une nécessité. Priez pour nous. Moi, je prie pour votre bonheur et pour que la clé des prisons vous tombe sous la main. O beau jour, qui me ravira de joie moi-même, à cause du prisonnier dont les barreaux me font pleurer et à cause de vous qui souffrez incessamment, je le conçois.

L,yon, le i6 Octobre 1S35.

...J'accepte vos bons oiîices auprès de la direction de Bordeaux. Valmore vous en remercie d'avance et pencherait, de préférence à toutes les villes de France, vers celle où des liens d'amitié ont résisté à l'absence. vSi vous ignorez les conditions de son engagement, les voici : 6.500 francs premiers rôles tragiques et de drames et de comédies, et chef ST.ns partc.ge.

Vous ne dites rien de M. de Peyronnct. Je suis consternée de le savoir malade et enfermé. Gergerès, quel courage dans cette âme ! Mes prières tombent par terre, je le vois bien; car il est encore là, et rien ne change. Le

malheur est en plomb, M'"^ Géraud le sait bien. Quand je me sens étouffée je dis aussi; « Je crois en Dieu tout-puissant. » L'avenir, c'est lui, n'est-ce pas?

Obtenez, s'il est possible, une demi-représentation à bénéfice; car ce voyage serait horriblement cher pour moi et mes trois enfants, et je n'aurais peut-être pas le courage de laisser Hippolyte à Grenoble. Je voudrais vivre et l'absence tue.

lyVon, fin Décembre 1835.

Je sais ce qu'on souffre d'écrire à un ami, quand on n'a pu le servir. Je sais aussi, mon bon Gergerès, tout ce que vous aurez mis d'éloquente chaleur pour nous ramener près de vous. J'ai le doux orgueil de croire que c'eût été pour vous un bonheur égal au nôtre. Je vous plains donc plus que nous, puisque vous l'avez inutilement tenté de toutes vos forces. Nous restons à Lyon, d'où je vous écrirai toujours, où je vous aimerai comme partout, parce que ce n'est plus une chose à ôter de ma vie.

Ce que je comprends tout aussi parfaitement, c'est votre douleur sur M. de Peyronnet, et votre douleur de le sentir là-dedans. Ah ! voilà des maux immenses. Je désire du fond et de toute l'énergie de mon âme que ceux qui les causent en perdent le pouvoir. Dieu ne veut pas que la cruauté règne. C'est un temps d'épreuves et de larmes, mais où l'espoir couve.

Je n'ose me plaindre, moi qui suis si frêle, mais libre. Je ne sors jamais, mais je peux sortir, et j'oserais murmurer ! Ah l toutes ces prisons me font horreur...

A JEAN-BAPTISTE &ERGERÈS 59

Sans date.

M. Jules de Rességuier, qui vient de traverser Lyon, a pleuré dans mon cœur du même tourment qui serre le vôtre. Il s'agite, comme vous, dans les fers de votre ami de Ham. Moi, je regarde en haut, car j'étouffe de tant de portes fermées sous ime main d'homme. Nous avons passé deux soirs sombres, comme la tour du noble captif. Nos pitiés sont au-dessous de sa résignation, Gergerès, et le cri qui maudit ses fers sort de tous les partis. Le mien, vous le savez, c'est celui qui pleure. C'est une mission, je crois. Allez ! je la remplis.

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