I.e 25 Juillet
...On dirait, Gergerès, que l'espoir se ferme devant moi. Mais je l'ai dans le cœur cependant, et plus mon sort extérieur s'humilie, plus j'entends des promesses au dedans de moi-même. Pour où? pour quand?... J'attends à genoux.
On m'a dit que vos théâtres étaient fermés. Ceux de Lyon sont aussi chancelants. Paris se soutient mieux, malgré ses orages. Toutes les nations s'y précipitent, et j'entends beaucoup de bruit du haut de mon cinquième étage.
Paris, 9 Mars 1840.
J'ai un bonheur à vous apprendre, bon et cher ami! Je me hâte de le prendre par les ailes, comme un papillon qui pourrait fuir, et je vous l'envoie afin de vous donner im moment de joie.
Ce bonheur inattendu, c'est une pension nouvelle de 1.200 francs. Elle tombe, comme du ciel, sur le toit si pauvre que vous avez visité durant mon absence. Elle me retiendra peut-être à Paris, au moment où j'aUais le quitter avec ma famille, au moment où j'étais arrivée à ce degré de malheur qu'il n'y avait plus d'autre ressource
A JEAN-BAPTISTE GERGERÈS 71
que le silence et la résignation. J'allais partir dans trois
semaines pour rejoindre mon mari toujours à Lyon sans moi, et qui est bien malheureux ainsi, tout seul...
Paris, 2 Septembre 1840.
Quand je vous dirai que votre lettre m'a vivement touchée, vous le savez, j'en suis sûre, mon bon frère ! J'en ai fait passer la substance à Valmore et, pour remplir mon devoir de correspondant, je vous envoie, à mon tour, tout ce qu'un homme de cœur peut ressentir et dire à celui qui le comprend pour le plaindre et pour le consoler. Sur le point de partir pour Bruxelles, où je vais l'aider durant quelques jours à la patience et au courage, nous causerons encore de notre labyrinthe et, s'il vous était donné par la Pro\àdence de nous en faire sortir, je la bénirais surtout de vous choisir pour nous relever de nos épreuves, car vous êtes the most henevolent heart that I know. Mais notre situation n'est si difficile que parce qu'elle n'est pas simple. Libres de choisir, Valmore et moi, nous quitterions Paris qui ne va pas à nos maux, et à nos goûts solitaires; et ce serait Bordeaux, avant tous les pays, où nous ramèneraient nos souvenirs de cœur. Voilà qui est vrai et ce que nous avons dit cent fois. Je vous ressaisirai avec une joie infinie, bon Gergerès. Vos sœurs ont laissé des souvenirs doux et voyants dans le cœur de mes enfants, et je les aime comme des anges. Ce climat doux et plein de soleil, enchante encore mon imagination. Kn voilà donc plus qu'il n'en faut dire, pour vous donner une idée de mon penchant fidèle vers Bordeaux. Le retour de M'"^ Constant, si bonne et si triste, serait un motif à joindre à tous les autres; mais comment choisir, à présent que les enfants
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sont en pleine éducation, et que deux ont voulu être peintres? Inès, toute musicale, veut achever d'acquérir un talent sur le piano, et je suis tellement l'esclave de cet ordre de choses étabh depuis quatre ans, que j'ai subi l'intolérable tristesse d'une séparation qui rend mon mari plus malheureux encore puisqu'il est seul, et qu'il est devenu bien plus attaché encore à sa maison que vous ne l'aviez autrefois connu. Voilà ce qu'il m'a dit. vSi tout espoir nouveau est ôté pour lui d'une place à Paris, et s'il est forcé de continuer la carrière du théâtre, c'est à Bordeaux qu'il désirerait aller et prendre les «pères nobles» de la comédie et de la tragédie, parce que la Belgique n'offre plus aucun avantage d'argent et que le climat le porte à beaucoup de tristesse. Mais on assure, Gergerès, que le théâtre de Bordeaux n'est plus tenable et qu'il se ferme, tous les six mois, par les mauvaises affaires des directeurs. Est-ce vrai? Nous vous autorisons à vous enquérir de la possibilité d'un engagement, pour l'emploi sérieux dont je vous parle et que Valmore se déciderait volontiers à prendre, ayant atteint sa quarante-cinquième année, à peu près, et que l'on veut présentement partout une grande fleur de jeunesse.
Mlle Elisa Wenzel, dont vous vous rappelez sans doute le talent, maintenant mariée, devenue plus belle, mais moins jeune aussi, veut prendre les « mères nobles » et de caractère, termes que comprennent tous les directeurs. Elle m'a conjurée de vous intéresser à ce qu'elle retrouve son bien-aimé théâtre de Bordeaux. Comme je pense très sérieusement qu'on ne pourra y faire une plus charmante acquisition, je vous prie à mon tour de la comprendre dans la démarche que vous tenterez pour mon mari. S'il y a force majeure de continuer le théâtre, il faudra bien que mes chers enfants suivent notre destinée; et votre bon vouloir
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s'exercerait, par suite, pour le nid tout entier. L'éducation de Line est complète, à la peinture près; et notre bon Hippoh-te, qui est encore dans sa robe de séraphin, trouverait du bonheur partout avec nous, pourvu qu'il y eût làbas une palette et des couleurs à broyer. ]\Ion cauchemar, à cette heure, est le tirage de la conscription qui pend sur ma tête, comme l'épée de l'histoire. Un remplacement vaut aujourd'hui 5.000 francs à Paris... Si le sort l'emmenait, j'irais avec lui, Gergerès ! Je suis trop malheureuse. Répondez-moi, mon ami, si le théâtre offre quelque chance pour mon cher Valmore et pour Elisa Wenzel. Je vous répète que Bordeaux est toujours la seule ville qui pourrait m'attirer à elle, parce qu'avant tout je suis votre fidèle et attachée M. V.
27 Novembre 1841.
...Je n'avais pu partir avant les débuts de Valmore à rOdéon. I,e sort, qui nous éprouve violemment depuis tant d'années, a voulu du moins que, du côté de l'orgueil, il fût un homme heureux. C'est, du reste, une garantie pour son avenir, soit que l'Odéon devienne florissant et poursuive le succès qu'il obtient en ce moment, soit que ce théâtre ferme encore ime fois pour la dixième et le rende libre de chercher fortime ailleurs.
Je ne vous redirai pas que, dans ce cas, trouver un asyle à Bordeaux serait un bonheur pour moi, dans l'intérêt de mes enfants et de toutes mes sympathies qui m'y rappellent. Vous saurez bientôt comme nous, j'espère, à quoi vous en tenir sur l'Odéon comme sur le directeur qui rouvre à Bordeaux, dans le cas où Valmore y conviendrait, à l'aide de vos bons efforts pour l'y engager;
il voudrait tenir son emploi de comédie et tragédie, grands pères nobles (style de théâtre), pour 500 francs par mois. C'est ce qu'il gagnait à Bruxelles, et six en Italie.
Orléans, le 22 JrJlIet 1842.
...Ce n'est pas encore le bonheur qui m'a rendue silencieuse, depuis votre départ. J'ai subi le même sort tout varié d'incidents, tel que l'a fait la Providence à tous ceux que j'aime. Nous sommes au même point qu'en vous disant adieu. L'Odéon n'est toujours qu'un provisoire stérile, malgré les fanfares des journaux et la présence de M^i^ Georges, qui a pourtant rendu valeur à cette forêt noble de Paris; mais la moitié des recettes, prélevée pour payer son beau talent, ne laissait aux plébéiens, dont nous sommes ime parcelle, qu'un partage si minime qu'il a coulé tout entier dans les dettes laissées par ^I. d'Epagny, directeur démissionnaire. Mais que tout cela est froid à vous raconter ! Vous saurez avec plus de plaisir que je s lis depuis quelques jours dans ime douce vacance, chez mon amie de toute ma vie, M'"^ Branchu, retirée à Orléans et chez laquelle je viens quelquefois respirer les bans bouquets de son glorieux passé. Mon cher mari voyage un peu dans ce moment vers Lyon et Genève pour y faire connaître, durant la fermeture momentanée de l'Odéon, la tragédie de ^M. de La Rochefoucauld. Ce grand seigneur fort riche et, dit-on, fort libéral, fait ainsi voj^ager à ses frais huit acteurs qui étaient là, les bras ballants, à s'ennuyer beaucoup au soleil que j'aime tant, moi! Mon cher mari n'a pas voulu mettre obstacle à ce voyage pour ses associés plus pauvres encore que nous, et j'ai pris sa place dans la visite qu'il était sur le point de rendre
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à Orléans. Le doux repos, que j'y prends depuis quelques jours, me permet de remplir une de mes chères volontés, celle de vous écrire, mon cher frère, et de vous rappeler luie des personnes de ce monde qui vous aime le plus.
24 Décembre 1842 (Noël).
Vous verrez, cher frère en poésie, en charité, en amitié pure, un livre (i) tomber dans vos bras, comme un oiseau lourd de tous les plombs qu'il porte en lui. Je n'y attache pas le plus léger désir de succès. Qu'importe ce monde ! Je n'ai pu le signer du nom que vous aimez toujours, parce que la poste erA trèo rude.
J'apprendrai l'orthographe et tout, ailleurs. Ce livre, c'est l'acquit d'iuie avance faite par un honnête éditeur. Il a fait un vrai coup de tête et de cœur, en mettant de l'argent sur une si faible garantie. Faites- en vendre deux à Bordeaux. Ce sera bien pour M. Dumont.
Je ne vous demande point pardon d'un silence qui m'a été pénible jusqu'à la douleur. Tous les incidents qui l'ont causé sont des espèces de Stations au Calvaire. Vous avez un cœur qui comprend, Gergerès. J'ai beaucoup soufifert. Votre absolution, s'il vous plaît !
Un journal portant votre lettre, Gergerès, m'a frappée un des jours de ma convalescence. Ce journal avait été mêlé à plusieurs que mon mari rapporte parfois, du théâtre de rOdéon; et mon regard, qui ne cherche rien, d'ordi-
(i) Sans doute Bouquets et prières, recueil de poésies de Marceline, qui porte la date de 1 843. Elle ne l'avait pas « dédicacé » à Gergcrès, parce qu'o;i ne pouvait affranchir au prix o:dinairc ua livre portant un ex-dono (II. V.).
naire, dans ce flot de nouvelles, de crimes, de grandes désolations, a été comme attiré miraculeusement vers ce Gergerès, qui m'a dit quelque chose; puis enfin l'article qui m'a confirmé que vous serez toujours pour moi le meilleur des frères. J'en demeure touchée et, vous le vo^'ez, j'arrive à vous avec toutes mes petites chansons, comme autrefois. ]\Iettez-les sur votre fenêtre, aux rayons du b;au soleil de Bordeaux, parmi les fleurs de vos sœurs et leurs prières aussi, plus dignes de monter.
Ce que vous m'avez écrit dans le temps, pour Augier (i), d'un retour à Bordeaux, m'a beaucoup émue et consternée à la fois. J'ai pressé votre lettre dans mes mains, et l'ai montrée à Dieu. Écoutez, mon bon Gergerès, mes amis vrais et fidèles sont pauvres; ils ne peuvent rien changer au présent ni à l'avenir de mon sort. Ils en adoucissent beaucoup l'aspérité par ce baume qui ne se vend qu'au ciel, pour rien ! Mes amis riches me croient à peu près riche, et se fient à cet égard sur l'ordre de notre conduite et notre amour du travail. Je les aide de bonne grâce à ce rêve. Si je leur montrais les blessures, je sais bien ce que feraient ces amis-là. Allez, Gergerès, j'ai plus de raison qu'il ne paraît. Je ne tenterai rien, Dieu viendra quand il en sera temps : il est bien évidemment notre appui, depuis cinq ans, puisque enfin nous voilà ! L'Odéon paraît vouloir sortir de ses cendres. On y vient. Valmore avait reçu 400 francs de parts, ce mois-ci. Valmore en dirige la scène. Qui sait si la Providence ne va pas éclater dans cette réaction? Je vous assure qu'ils l'auront bien méritée, car c'est comme sur le radeau de la Méduse, qu'ils ont ramé
(i) Victor Augier, gendre d; Pigault-I<ebru.i et père d'Emile Augier. Hoaim; de loi, violoniste passionné, plein de feu, de bonté, d'originalité (H. V.).
A JEAN-BAPTISTE GERGERÈS 77
et cherché terre. Mais de quoi viens- je parler à vous, si près des cris et du sang de Barcelone (i) ! Que vous devez souffrir, âme de paix et de miséricorde !
Paris, le 24 Janvier 1843.
C'est moi, bien tard, mon bon frère. Vous ne dites pas si haut que mon cœur, que c'est en effet bien tard, vous qui m'avez envoyé, d'un pauvre livre, le prix le plus haut que j'en pourrai jamais recevoir. Quel bien vous m'avez fait ! Ajouter ainsi la grâce de l'empressement à la grâce de l'indulgence. C'était pour me rendre ensemble trop sensible et trop fière. Fière, savez- vous de quoi? D'avoir deviné que je pourrais à coup sûr vous demander une preuve de cette intarissable bonté qui m'a souvent rafraîchi l'âme, et j'ai crié, en voyant accourir cette feuille : « Ah ! que c'est bien lui ! »
Qu'il y ait vérité ou fiction dans ce doux éloge, vraiment cela m'est égal pour l'auteur. Je sais qu'il y a tendresse, pour moi; et c'est cela que je garde en vous remerciant de ce qu'il y a de tendre en moi.
Présentement, je vous dirai que j'ai souffert beaucoup depuis un mois. J'ai vu mourir une femme que j'aimais. Ce deuil m'a mise au lit. Vous savez comme cela fait du mal. Croyez-moi, quand je vous dis que mon tenipij et mon cœur ont été tristement envahis. Ma santé n'a jamais résisté à une secousse morale. J'aime Dieu de toute mon âme, mais je pleure toujours qu'il ait fait la mort, en lui demandant pardon de ne pas la comprendre
(i) Cette ville, où avait eu lieu u;i pronunciimiento contre le régent Espartero, avait été bombardée le 4 décembre (H. V.).
assez dans ce qu'elle doit avoir de beau. vSon aspect est si triste...
Vous dites, mon bon Gergerès, que je ne vous ai pas répondu sur un projet assez sérieux, en effet, de votre amitié pour nous. Je croj'ais vous avoir tout dit en vous avouant franchement qu'mi tel plan ne me paraîtrait praticable qu'avec de l'argent et que, sur terre, personne n'en a moins que nous; qu'une lutte de cinq ans semés de voyages et l'éducation de mes troin enfants, ont épuisé tout, jusqu'à une part de notre humble avenir, et que nous n'avons nul ami riche qui sache que nous sommes pauATcs, par la certitude où je suis que pas un de ces amis ne viendrait à notre secours pour nous aider dans une entreprise grave. Mes vrais amis sont pauvres ou à peu près.
Il ne faut donc pas songer à bouger de Paris où nous végétons, par le fait, sauf le semblant de prospérité qui soulève en ce moment l'Odéon pour plus ou moins longtemps. Si sa position se consolide, nous sommes sauvés; car Valmore est très aimé, très apprécié du directeur, des auteurs et des artistes, comme régisseur général chargé de la mise en scène et des costumes.
Mais, frère, pour quitter Paris à ce compte d'élever ailleurs un petit étabUssement qui conviendrait à nos sympathies (lût-ce même à Bordeaux, notre ville aimée), c'est impossible. Ce mot de fer : argent, nous interdit tout espoir fondé d'être jamais rien que de pauvres artistes à la grâce de Dieu, si l'Odéon, après quelques mois brillants, retombe encore dans ses cendres. Si je vous disais ce que nous avons souffert depuis cinq ans, vous auriez quelques cheveux blancs par tendresse pour votre sœur en Dieu, et les cheveux blancs viennent bien assez vite.
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En ce moment, nous sommes surpris de la foule qui revient à l'Odéon. Nous avons eu six cents francs tout à coup, et nous en attendons autant dans quelques jours. La fortune va-t-elle désarmer? Quoi! ne sentirai-je plus ces horribles angoisses, ces nuits sans sommeil que j'ai passées sans oser rien dire?... Oui, Gergerès, nous allons être contents et relevés. Il y a quelque chose en moi qui me dit de bonnes nouvelles, à travers de grandes mélancolies de cœur. Si je me trompe encore, je n'en remercie pas moins Dieu de cette espérance, et je vous prie de la partager, car vous êtes un bien excellent ami.
Paris, 5 ^lai 1843.
...Un mot, en passant, de l'Odéon. Il se soutient par des succès de vogue, mais la base tremble toujours, car la subvention n'arrive pas. Lucrèce (i) est une belle créature qui plaide en sa faveur, non seulement par la hauteur de l'ouvrage qui excite en ce moment l'enthousiasme d'une réaction, mais par la manière remarquable dont il est joué et décoré. Nous aurons donc, provisoirement du moins, tm répit contre la famine; c'est l'ange descendu aux pleurs d'Agar dans le Désert. Mon fils, notre cher Ismaël, aura un peu d'eau; par combien de sueurs son pauvre et adorable père l'achète-t-il !...
3 Septembre 1844.
...Paris me fait du mal, à force de me séparer de moimême et de ma volonté.
(i) I,a Lucrèce de Ponsard.
Je n'ai pas à vous réjouir, en vous disant que nous sommes plus heureux qu'alors. Non, Gergerès, nous vivons toujours sur le bord d'un toit, comme des ramiers sauvages prêts à partir, nous ne savons pour quel climat. ly'Odéon ne s'est point assuré. On frissonne même qu'il J9£ rouvre pas, à la mi-septembre. Alors, notre existence serait encore remise en question. Cet état de choses est arrivé si souvent, qu'il m'a plus d'une fois fait prendre le parti du silence avec mes amis.
Rien n'est changé dans un pareil sort. Il faut continuer à vivre de cette vie providentielle, plus pieuse qu'une autre peut-être parce qu'on y reçoit des marques plus frappantes de la volonté inépuisable de Dieu « qui ne laisse jamais ses enfants au besoin «. Mais que de nuits sans sommeil pour tant d'humbles jours disputés à la misère !
I,e 7 Septeir.bre.
M™e I^ Pelletier m'a permis d'user des occasions qu'elle a de vous envoyer quelques lettres, et j'en profite aujourd'hui. Mais je ne suis pas plus savante sur l'avenir de l'Odéon. On dit le directeur aux abois. Le ministère ne prend qu'un intérêt si froid aux arts et aux artistes qu'il ne fait pas même attention si c'est un honnête homme ou un homme sans mœurs qu'il met en possession d'un privilège. Cela compte pourtant d'une manière grave dans la moralité publique. Tout cela est fort triste.
Au revoir, sur ces réflexions mélancoliques. Ondine vient de passer bravement et victorieusement ses examens scientifiques. C'est une petite fille sage, comme une nonne volontaire à qui l'esprit sérieux n'ôte pas une grâce à votre petite Bordelaise.
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Paris, I" Juillet 1845.
...L'Odéon vient de fermer ses portes et nous jette dans l'abîme de son désastre. Mon mari ne peut renouer avec le nouveau directeur, M. Bocage, qui vient d'être pour nous bien tristement perfide. A Bordeaux, de riante mémoire, je ne savais pas encore ces choses-là. Que je voudrais les désapprendre ! Nous voilà redonnés au hasard des grandes routes.
On dit vos théâtres bien chancelants et menacés. Est-ce vrai? Le directeur est-il nommé? Le connaissez- vous? Est-il de Bordeaux? Les journaux n'en disent rien. Tâchez de nous le dire et, si vous connaissez une voie jusqu'à lui, soyez assez bon pour nous l'écrire ou le dire à M. Babeuf, dont l'aimable femme est notre amie.
Notre chère Inès est toujours si malade, qu'un voyage seul à Bordeaux (à la lettre) rendrait la santé perdue à l'ombre de mes chagrins. Voici tout à l'heure deux ans que l'estomac lui fait mal.
Au revoir ! au revoir ! quel que soit le rendez- vous.
Paris, 2 Juillet 1845.
L'époque où nous sommes est décisive. Elle ferait trembler votre cœur d'ami. Si vous saviez par quelles déceptions, par quelles basses tromperies nous sommes arrivés à la perte de nos dernières espérances !
Mon cher Valmore se détermine à chercher une voie hors du théâtre qui s'écroule de tous côtés. On lui conseille de pétitionner pour obtenir un commissariat dans l'Administration des Chemms de Fer, prête à s'établir sur la ligne de Bordeaux à Orléans. Déjà vous lui en aviez parlé, et le
voilà qui vient mettre à contribution votre bonne volonté pour lui, pour nous.
Il s'agirait de faire appuyer sa pétition auprès des Administrateurs du Chemin de Fer, ainsi qu'auprès de i\I. Le Grand, sous-secrétaire d'Etat au ministère des Tra\'aux Publics, par messieurs les députés de la Gironde.
Ce parti est le seul qui puisse nous sauver. Le tenter par vous, c'est entrevoir le seul rayon d'espoir que la providence dirige en ce moment sur nous. Nous avons beaucoup souffert et lutté, pour rester à Paris dans l'intérêt de nos enfants. Qu'}' avons-nous gagné, même pour eux? Rien. Dans quel paj^s du monde ma chère Ondine n'eût-elle pas abrité son intelligence avec plus d'avantage? Mais que sert-il de m'accabler de nouveau, en replongeant au fond de l'irréparable passé ? Le présent me suffit, il y faut du cou-
Pari5, le 4 Janvier 1846.
Mon bon ami et frère... pardonnez-moi le tendre poignard que j'ajoute encore au nom d'ami que je vous ai toujours donné. Nous savons maintenant, aussi bien l'un que l'autre, que tous les noms, toutes les amitiés, tous les amours doivent être un peu baignés de larmes. Quand même je ne vous appellerais pas mon jrère, cesseriez-vous pour cela de vous souvenir que vous en êtes le plus malheureux?
Nos lettres se sont tristement croisées, elles se parlaient bien la même langue. Je n'en sais plus d'autre, depuis longtemps. Le sort nous tient dans ses plus sévères étreintes. J'ai trop peu la faculté de respirer pour vous donner des détails que votre affection me demande. Depuis deux ans garde-malade de ma chère Inès, je viens de l'être
A JEAN-BAPTISTE GfîRGERÈS 83
de moi-même. Pourtant je ne puis longtemps m' accabler, et me voici debout, auprès de mon cher devoir. J'en ai d'autres encore, celui d'égaler mon mari dans le courage avec lequel il supporte une destinée de plus en plus contraire. Je voudrais tant l'en consoler ! Il se fatigue à chercher une place qui le fuit. vSon ami Edouard Laffitte, qui lui est sincèrement attaché, racontera ce qu'il sait de nos traverses. Il part pour l'Espagne, dans le dessein très sérieux d'3' devenir directeur et d'y attirer mon mari près de lui. A cet égard, notre parti est courageusement pris de quitter la France, s'il réussit dans le plan de s'établir lui-même à Barcelone; ce qu'il va tenter, muni de lettres excellentes et bien adressées. Si le hasard fait que vous connaissiez quelqu'un un peu influent dans ce pays, je vous demande avec confiance quelques ligues pour notre loyal ami. Ces lignes et son vo^^age n'auraient pas un heureux résultat pour lui, nous aurions le même résultat pour nous, cela est sûr.
Mon cher mari, qui vous envoie ses plus affectueux souvenirs, est, depuis dix mois, bercé du vain espoir d'une place dans les Chemins de Fer. Des milliers d'hommes s'y précipitent. L'espérance se rallume et s'éteint, tous les huit jours. Quelles nuits ! Quelle vie haletante, mon cher bon ami, et comment oser m'en plaindre devant les blessures saignantes de votre cœur !
(Sans date.
...Nul changement ne survient dans la santé de ma chère Inès. Il lui faudrait Bordeaux et son soleil. Hélas ! moi, il me faudrait sa vie si étroitement liée à la mienne.
Un événement heureux, et qui nous consterne pourtant,
change tout à coup notre détresse. On vient chercher, de Bruxelles, mon mari pour être directeur de la scène, et je ne peux l'y suivre à cause de notre chère malade. Mais nous ne pouvons hésiter, et nous bénissons Dieu avec les yeux pleins de larmes.
Ce II Septembre 1847.
...Mon cher mari, dont l'âme délicate s'inquiète de l'avenir, a présentement quelque droit d'espérer dans des promesses sérieuses qui lui sont faites pour la Comédie- Française (en dehors de l'exercice du théâtre, ce qu'il a beaucoup souhaité). Je commence à y croire moi-même, malgré sa défiance trop justifiée pour le passé. Si le sort s'explique ouvertement bientôt, vous le saurez sans retard.
Je vous ai parlé d'un jeune homme de 24 ans, dont le malheur et l'abandon sont infinis. Empêchez, s'il se peut, qu'il ne se perde dans le tourbillon où il est poussé. ]\Ia misère est venue en aide à la sienne, mais mes faibles secours ne signifient rien. II faut utiliser et fixer son intelligence. Il en a beaucoup ; il écrit et compte bien, et le malheur fait fermenter sa jeune tête et pleurer son cœur. Où faut-il que j'adresse tout cela qui s'appelle Paul Aubert, avec dix fois plus de poésie dans les idées qu'il n'en faudrait pour gagner un peu de pain et de feu, à cette époque de fer, comme tous les chemins qui tentent les hommes?
Je vous aime sincèrement et tristement, croj-ant en vous au nom du passé, ma vraie vie, et d'un avenir réparateur où j'envoie mes espérances blessées, craintives, mais non mortes. . . Je ne crois pas à la mort !
A JEAX-BAPTISTE GERGERÈS 85
15 Janvier 1848.
Cher ami et bon frère, je pensais que vous étiez instruit par vos éditeurs que, depuis un mois, j'ai reporté moi-même le précieux manuscrit dans les mains de MM. Bray et Saignier, etc. L'orthographe du nom m'échappe. J'ai relu ligne par ligne, avec l'attention du cœur, toutes ces pages où le vôtre s'est plu à se répandre. J'ai été touchée de ce style simple, solennel et vrai qui est la grâce de la croj-ance. Si j'ai osé, par ici et par là, mettre un mot de plus dans des impressions si parfaitement rendues, ce n'a été que comme des cris involontaires attirés hors de moi, qui suis, vous le savez, toujours à genoux devant cette consolatrice de mes blessures inguérissables. Allez, mon bon Gergerès, ce n'était pas pour ajouter à l'esprit du livre, mais pour le saluer, car il me soulageait de mes larmes.