‹ Lettres inédites, 1812-1857Chapitre 5 sur 17 · I.e 26 Avril · texte numérisé non relu

I.e 26 Avril

Nous avons ressaisi notre Gergerès en allé depuis si longtemps, comme un pèlerin cher après l'absence muette, et quel pèlerinage encore ! Si les fleurs en doivent être divines, la ciilture en est bien amère. N'est-ce pas, Gergerès? Les flots d'une révolution ont passé et passent encore sous nos pieds et sur nos têtes, depuis que nos pauvres âmes ne se sont saluées que de loin.

« J'ai souffert. Tu as souffert. Ils ont souffert ! » Les couronnes d'épines ont été enfoncées de part et d'autre, de telle sorte qu'il n'y a point de jaloux, et que tous les enfants du Père pourront lui dire : « Voyez ! Il a fallu me traîner, comme cela, » Alors le Père leur rendra l'amour,

et tous l'embrasseront, guéris. Une goutte du lait de la Vierge tombera sur l'incendie, et les fleurs pousseront de dessous les cendres. Avec cela, que d'abattements, que de frissons, que de pèlerinages encore aux tombes qui nous attirent et nous effraj-ent ! En attendant, nous regardons, de plus en plus pâles, cette génération effarée qui prépare en mourant le berceau des peuples à naître. Mes lèvres sont collées de douleur et de pitié, Gergerès, car l'osier des berceaux se tresse dans l'humidité des prisons. Je n'ose dire la gêne et l'effroi de mon âme,

Et de mon nid profond, d'où nul sanglot ne sort, J'entends courir le siècle à côté de mon sort.

Mon cher mari a secoué tristement la tête, en m'entendant lire votre bonne lettre. Il atteste et prouve qu'il croit au vrai Cierge, lumière éternelle de notre Eglise lamentable. Mais pourquoi tant de petites lumières inutiles à l'entour, qui éblouissent les yeux faibles? C'est un scintillement douloureux pour quelques intelligences qui veulent l'unité, pour y marcher tout droit. Chaque âme ne peut lire Dante sans tomber, souvent, la face contre terre; et l'homme ne porte pas, comme la femme, son Eglise dans son cœur, en tournant ses fuseaux, les yeux baissés et ruisselants des larmes de la foi... de l'angoisse aussi.

Nous sommes tous ruinés, moi dépensionnée, Valmore sans place, isolé, sans travail. Question terrible de l'époque ! Mais bah ! dans ce qu'elle a de relatif à nous, nous savons bien où elle se résoudra. C'est beau, le ciel ! En attendant, donnez-moi, quand vous pourrez, ce livre où croît le lys et la prière; je le poserai sur mon cœur, ami du vrai, et je bénirai les saintes amitiés.

Hippolyte est aux appointements, travaillant ferme, à la

A JEAN-BAPTISTE GERGERÈS 87

façon du laboureur qui sème le blé sain. Moi, je n'ai perdu que 1.200 francs dans cette grande mêlée. I^e lambeau qui me reste, c'est le fil de la Vierge, qui nous laisse flotter au-dessus de l'abyme.

Ondine est dame inspectrice d'un quart des pensionnats de Paris (i). C'est très honorable, mais bien fatigant pour cette chère et petite colombe qui est revenue au toit paternel. Je voudrais bien lui en voir un conjugal. Pleine de grâce et de vertus solides, ce serait une bénédiction qui satisferait son père. Elle n'y songe pas; elle travaille toujours et pense aux fleurs.

9 Décembre 1852.

...Comment voulez- vous que nous songions à revenir à Bordeaux? M. Walter, successeur de M. Sibourd!,.. Pour Valmore, c'est le seul directeur que Valmore ait le droit de mésestimer. Jamais ils ne peuvent, selon moi, se retrouver ensemble. D'ailleurs, M. lyacroix reste, sans doute, et c'est encore un homme impossible dans ce chemin. Concevez-vous que la seule ville (2) que j'abhorre soit la seule qui s'obstine à me tendre les bras? Elle est là, constante et obstinée dans le mal qu'elle veut me faire, sur celui qu'elle m'a fait. Adieu, Gergerès ! Pourquoi n'avez-vous pas tout le bonheur que je n'ai pas? Tout ce que j'aime est triste, c'est réel, excepté M^^^ Mars et Alibert.

(i) Armand Marrast i'avait nommée une dts 4 Inspectrices du département de la vScine; il l'avait connue et appréciée à l'Institution de M. Bascans (H. V.).

(2) Ivyon.

A FRÉDÉRIC LEPEYTRE^'

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Lî'on, le 30 Mars 1829.

Monsieur,

Une visite aimable, de la musique et des vers charmants m'ont- ils trouvée insensible? Vous ne pouvez le croire, malgré mon silence. La grâce répandue dans le portrait d'Anaïs me fait supposer en vous une disposition à l'indulgence pour tout ce qui est triste. Ayez-en donc pour moi que la nature a composée dans un moment de mélancolie.

Vous êtes bien bon de me souhaiter à ]\Iarseille que je voudrais connaître, ainsi que vous, Monsieur, et tout ce qui pare cette belle ville. Mais quoi ! Traverser encore un climat bienveillant (2), l'aimer, nouer encore des liens d'amitié, de reconnaissance, et puis ajouter à ce poids des regrets que j'emporte de partout, je n'ose le vouloir. \'oyagez peu, s'il est possible : il y a des séjours qui détachent de la terre. Lyon est fort contraire à ma santé et, même en vous écrivant, en vous remerciant des choses les plus gracieuses de ce monde, mes paroles se teignent de la couleur des nuages qui sont devant moi. Je veux pour-

(i) Extr. des ms. d'Ilippolyte Va'.more, T. III, pp. 03-459. (2) Allusion au séjour de Bordeaux d'où elle revenait (H. V.).

A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 89

tant, monsieur, répondre autant qu'il m'est possible à vos confidences poétiques, et je vous transcris des paroles que vous ferez embellir par la musique de M'''' Blanc (i), si elle les en trouve dignes.

Vous dites de moi trop de bien, je le sens. Le talent me manque pour traduire mes impressions. Je n'ai plus maintenant recours qu'au silence, dans l'impossibilité de les peindre. Il n'y a, dans tous ces vers trop négligés, qu'une grande sincérité de cœur et je n'ai pas la moindre prétention aux qualités que je ne peux atteindre. C'est tellement vrai que je ne pourrais les corriger, et Dieu sait s'ils en auraient besoin. Mais il me manque, pour cela, de la science et du courage.

Adieu, Monsieur. vSoyez heureux dans toutes vos espérances et dans vos affections. Ce que je sais le mieux, c'est de souhaiter vivement le bonheur à ceux que j'en crois dignes et de l'apprendre, comme un bienfait de mon sort.

Votre affectionnée servante,

Marceline Vai^more.

{lyyon, place Saint-Clair, n° i, Quai du Rhône.)

I,you, le 27 Mai 1830.

J'ai laissé couler tant de jours sans vous remercier de votre lettre. Monsieur, que j'ai maintenant des excuses à joindre à la mienne. Votre ami, qui m'a cherchée sur le Rhône où j'ai demeuré trois ans sous son orageuse influence, m'a trouvée plus paisible au bord de la Saône où j'ai reçu sa visite avec reconnaissance. Vous reparler

(i) M"° Blanc, fiancée de lyCpeytre.

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sans cesse de ce mauvais climat devient bien monotone. J'3' suis mal; c'est tout ce qu'il m'est permis de répondre à ceux dont l'intérêt s'occupe un peu de moi. J'attends avec impatience que votre aimable femme soit tout à fait mère, car vous serez alors tout à fait heureux. Oui, Monsieur, j'en suis sûre, vous êtes du nombre des époux que de telles souffrances attachent à celle qu'ils ont choisie. Aimez-vous donc sans mesure et soyez heureux d'aimer ! Je vous parle ainsi. Monsieur, par la manière dont vous a^'ez analysé quelques-uns de mes tristes vers. Vous avez eu la bonté, sous leur expression assez commune, d'y découvrir l'âme qui s'y cache, et j'en ai été, je vous assure, bien touchée...

Lyon, le 25 Novembre 1830.

Je remets ma lettre au zèle de mon bon maître anglais (i) qui va. chercher à Marseille quelque moyen de gagner Alger. C'est un pauvre pèlerin d'un caractère si candide, malgré son âge, que j'appelle sur lui l'intérêt de ceux qui en ressentent un peu pour moi, et qui se trouvent sur la route aventureuse de ce digne homme. Si vous pouvez, ^Monsieur, lui donner l'adresse de cette société maçonnique si divine au voyageur qui n'a d'appui que son bâton et sa fierté pauvre, je vous en aurai une vive obligation. Depuis douze ans que je connais l'honnête M. Williams, j'ai eu tant de fois l'occasion de plaindre et d'estimer son infortune, que c'est un bonheur pour moi quand je peux arracher quelqu'épine à sa route. Ce qui peut lui arriver de mieux,

(i) M. Williams. Voir la lettre à M. Gergerès, 30 août 1827.

A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 91

c'est un climat sans hiver, et je recommande (à Dieu) son passage à Alger, comme je lui demande. Monsieur, votre félicité durable dans un pays plus voisin de celui qu'habite tme de vos plus affectionnées.

Roux-Martin peut vous avoir dit que j'ai été gravement malade de terreur et de joie. Cette avalanche (i) glorieuse a pensé m'entraîner moi, pauvre roseau, comme elle a déraciné des chênes. Heureux morts de Juillet ! Quel mouvement, Monsieur, leur chute a donné à la terre ! Ne la sentez- vous pas bouger ? Vous me parlez de chanter à travers tant d'émotions. Ah ! Monsieur ! quelle voix en ce moment vaut la voix du peuple ! Qu'elle est touchante, noble, poétique... et simple! Béranger lui-même regarde et se tait. Que voulez-vous qu'une femme si frêle que moi murmure dans ce tumulte de gloire, et de grandes espérances? J'ai pleuré, comme toutes les femmes. L,es hommes sont les poètes de pareilles époques.

Soyez-en bien heureux, et qu'elle amène toutes les félicités sur vos jours entremêlés à ceux de votre tendre femme.

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