I.yon, le 12 Janvier
A l'heure même, je vous aurais répondu. Monsieur, si la fièvre ne m'eût jetée de force dans mon lit, assez gravement indisposée, quand votre excellente lettre m'est arrivée. Je vous avoue que l'impression pénible que j'en
(i) I,a Révolution de Juillet (H. V
92 MAPwCELINE DESBORDES -VALMORE
ai reçue m'a brisée pour plusieurs jours. Je vous ai jeté dans des soins et des embarras que je ne me pardonne pas. Vos bontés pour M. Williams ont été trop loin. Il m'avait donné sa promesse de ne réclamer de vous que des recommandations pour des loges de francs-maçons, et cet abus de votre obligeance m'a fait un mal d'autant plus poignant que je ne peux le réparer comme je le voudrais; et je sui3 confondue qu'il vous ait donné en retour, comme il me l'avoue lui-même, un effet sur les Benazet de Paris, qui ne sont plus, je crois, fort disposés à étendre leurs secours au delà de ce qu'ils ont déjà fait pour lui. vSi vous saviez comme ce sacrifice, que les circonstances peuvent rendre énorme pour votre petit ménage, m'a été douloureux ! Je sais si bien qu'une telle somme peut déranger longtemps l'harmonie et l'intérieur d'une maison ! Ah ! M. Williams me cause une des plus vives peines que l'argent dût me faire ressentir. Et votre charmante femme, Monsieur, si elle est comme moi responsable des détails intimes de sa maison, rêve peut-être péniblement, comme je fais souvent, pour réparer cet élan de votre cœur trop généreux; car par ce trait même, je jurerais que vous n'êtes pas riche. Non, Monsieur, non, ce trait-là n'est pas d'un riche, aussi m'a-t-il fait pleurer deux heures d'attendrissement et de tristesse. Non, je ne vous enverrai plus de pauvres, vous seriez bientôt ruiné. Mais dites-moi, comment faire? Avez- vous envoyé cet effet à ]\I. Benazet? Je voudrais le savoir pour lui écrire moi-même, car je l'engagerais, lui, sans scrupule, à payer pour son ancien maître qu'il a déjà comblé de bienfaits, il faut l'avouer; mais il est riche, lui, et c'est justice de demander à ceuxlà pour ceux qui n'ont rien. J'attends vos instruc.tions.
A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 98
Lyon, le 6 Mars 1831.
Pourquoi dites-vous que je suis uii peu fâchée contre les Cloches du Soir, en quoi que ce soit? En vérité, Monsieur, quand je ne vous serais pas redevable d'un procédé qui me touche jusqu'aux larmes pour notre pèlerin anglais, quand je ne serais pas liée à votre ménage par cette action d'une éternelle et douce mémoire, me viendrait-il en pensée d'être surprise de ce que l'état nouveau de votre bien- aimée femme la dérobe un peu aux arts que moi-même je cultive si peu? Non, ^Monsieur, ni vous, Madame, ne croyez pas qu'un cœur tout amitié et simple, vous pouvez m'en croire, comme le vôtre me paraît être, puisse jamais se blesser, s'inquiéter d'im retard, d'mi oubli, d'une négligence qu'il faut, dans notre nature, attribuer souvent à l'accomplissement d'un devoir bien autrement sérieux, ou à ce besoin de repos si impérieux pour les corps qui ont trop d'âme.
M. Williams est donc en plein soleil, et c'est à vous qu'il le doit !
Arrêtez-vous maintenant, ^Monsieur, je vous en prie. Je suis déjà trop péniblement préoccupée de vos sacrifices et de l'impossibilité où paraît être ]\I. Bénazet fils de continuer les siens. Il en a fait qui l'honorent beaucoup, je vous assure, et il faut que ce bon jeune homme soit bien entravé pour n'avoir pas répondu à l'appel de son vieux maître qu'il a tiré de tant de gouffres ! Je jugerais qu'il est fort à plaindre d'éluder ce dernier bienfait. Mais il est sous la puissance de son père que notre belle Révolution a, je crois, fort désappointé dans sa fortune.
Et à propos. Monsieur, où allons-nous? N'avez- vous pas le cœur serré, malade? Ne cherchez- vous pas d'un œil triste les fruits promis au courage, au sang de nos pauvres frères,
le peuple qui regarde aussi sans rien voir, et qui a l'air d'attendre Juillet, pas si loin, peut-être, pour recommencer la terrible question ? Béranger avait-il tant de tort de se taire? Hélas ! il sait mieux que nous...
Lyon, le 9 Mai 1831.
Je suis à peine convalescente d'une étrange maladie que Dieu veuille épargner à votre jeune ménage. Une coqueluche, fléau contagieux, qui a frappé mes trois enfants, mon mari et moi, nous a livrés depuis deux mois aux souffrances et au danger le plus grave. C'est depuis quatre à cinq jours seulement que cette maladie furieuse semble se désarmer de ses convulsions et de ses vomissements de sang qui la font nommer choléra spasmodique. J'ai veillé nuit et jour ma chère infirmerie, et je n'ai plus l'air que d'une ombre étonnée, je vous l'avoue, de toucher terre encore. Puisse votre beau climat et vos localités saines et commodes vous mettre à l'abri de ces maux que j'attribue à la mauvaise influence de cette ville humide et inclémente aux étrangers. Pauvres étrangers que nous sommes ! Pour comble d'épreuves, Monsieur, les théâtres ici sont fermés. Nous voilà comme des naufragés sur le rivage, regardant de tous côtés pour trouver un asyle — et nous sommes sept et il y a un vieillard et un tout petit être encore bien malade !
Je suis bien sûre que je vous attriste et votre douce moitié aussi. Mais il est difficile d'écrire à de certaines âmes sans entr'ouvrir la sienne, et le cœur me manque, Monsieur, quoiqu'il n'y paraisse guère au dehors, car c'est sur ma figure que mes chers enfants regardent s'ils doivent
A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 95
être tranquilles. Jugez s'ils y découvrent mon indécision et mes inquiétudes !
J'aurais été contente d'aller à Marseille, si cette faillite désastreuse se fût déclarée plus tôt. Je pense que tous les emplois sont remplis dans votre ville, et que la comédie n'y est pas au premier rang. Je vous dirai, avant de quitter Lyon, vers quel point de la France votre bon souvenir nous cherchera. Avant huit jours, ce sera décidé. • Une peine que j'ai vivement sentie, vous l'ai- je dit? c'est le dernier trait de M. Williams. Quoi? c'est encore sur vous, Monsieur, qu'il voulait renvoyer une des flèches de son mauvais sort? Oublier, pardonner, c'est le sort des bons. Ce brave Anglais a l'excès de la philosophie du malheur, mais il faut aussi que nous nous arrêtions sur le plus beau précepte de Jésus-Christ, quand nos enfants nous crient : « Nous sommes là », et que nous sommes, d'ailleurs, de ceux qui arrosent leur pain de sueur, quelquefois de larmes.
I^yon, le 6 Octotare 1S31.
Monsieur, j'ai reçu votre lettre avec d'autant plus de plaisir, que j'étais remplie d'inquiétude par la lecture des troubles de Marseille. Il m'est doux de n'avoir qu'à vous féliciter de son beau ciel et de ses belles nuits. Goûtezles d'autant mieux. Monsieur, que c'est ici tout le contraire. Nos jours sont pleins de pluie et les nuits, lourdes de brouillard, jettent sur les êtres délicats et nerveux un poids de tristesse et de cauchemar impossible à soulever.,.
vSavez-vous ce que c'est que I^yon, Monsieur? avezvous quelque idée de ce que les étrangers y éprouvent de surprise et d'abattement? Demandez à Roux-Martiu, car,
pour moi, je n'ai bientôt plus la force de vous le dire. Je deviens muette de découragement.
Portez- vous bien ! Soyez heureux ! Tout ce que vous aimez chante et vit sous un ciel clément et bleu. Qu'importent les criailleries de ce peuple qui de\Tait être tout amour et poésie ! Notre bonheur est en nous.
lyvon, le 14 Février 1832.
Que vous ai-je donc fait, ^lonsieur, pour m'accabler de plus de douceurs que je n'en ai reçu de ma vie (i), et vous faites-vous une idée assez riante de toutes ces petites bouches friandes attirées autour de moi pour la distribution de vos dons ! Je peux vous assurer, en vérité, que j'étouffe de reconnaissance, et qu'en ayant peine à vous pardonner cette profusion d'un cœur (so well natiircd), je ne peux me défendre de tout l'attendrissement imaginable pour cette aimable surprise qui ne manque, je vous assure, ni de grâce ni de poésie; car on y sent la douce prodigalité d'une mère et d'une jeune âme paternelle comme la vôtre, Monsieur, qui rit du bonheur qu'elle jette aux petits enfants. Oh ! que les miens vous aiment, et qu'ils ont déjà de fois dansé en votre gloire, pour ces délicieux rayons de soleil confit, si heureusement arrivés parmi nous ! Je ne peux pas vous dire quelle diversion charmante ce tendre enfantillage a fait ainsi à de froides et assez graves inquiétudes. J'étais partagée, et je le serai toujours, entre une joie bien vraie et la pensée que je ne
(i) Une caisse de deux pieds de long, de presque autant de large et de haut, bourrée de dattes, de figues, de pastèques, d'amandes, d'olives, de brugnons,... que je n'ai pas encore oubliée. C'était un beau spectacle, que l'ouverture de ce trésor devant les trois enfants (H. V.).
A FRÉDÉRIC LEPEYTRB 97
mériterai jamais votre affection trop expansive. Je conjure votre charmante femme d'avoir pitié de moi et de suppléer dans son cœur à tout ce que je ne sais pas lui dire.. ..
L,e 22 Avril 1832.
Oui, Monsieur, oui, Madame, c'est adieu de Lyon (i). Pénible adieu ! qui se tourne vers vous deux, du fond de mon cœur déchiré. Je vais au-devant du fléau qui fait fuir tous ceux. qui n'en meurent pas à Paris. Que Dieu le détourne de Marseille où vous vivez et de I^yon où je laisse quelques affections qui ne se remplacent plus...
Je ne peux vous décrire ce départ de Lyon. Vous en seriez, d'ailleurs, trop tristes pour moi que vous avez la bonté d'aimer. Il me reste fort peu d'heures et de forces pour vous dire adieu.
De jour en jour, je voulais vous écrire. Je tâchais de tromper mon étoile qui m'entraîne où je ne veux pas. J'ai toutes sortes de causes de haïr le pays où nous retournons, et le choléra va me rendre ce voyage ou mortel ou affreux. Nous sommes tant à trembler l'im pour l'autre ! Enfin l'engagement de mon mari est fini, celui de Rouen commence, il faut s'en aller en aveugle au-devant de la volonté de Dieu. Merci de tout ce que vous avez eu de gracieux à penser et à me dire sur les succès de Valmore. J'ai eu le bonheur de le voir dans ces deux rôles cités et de me convaincre qu'il s'y élève au premier rang d'un
(i) On partait pour Rouen. Nous restâmes cuiq jours environ à Paris, durant une violente recrudescence du choléra, les enfants enfermés et saupoudrés de camphre, le père, la uière, le grand-père cotirant chez leurs arais (K. V.}.
talent qui vient de se développer tout entier en lui. Il a tenu les plus belles espérances. La nature a été si prodigue pour lui. Monsieur, car à tous ces dons aimables, il joint une âme exquise et pure...
Rouen, le 7 Septembre 1832.
Ai- je tort. Monsieur, de frémir sur tous les désappointements qui naissent de l'absence? Nos habitudes choisies, cultivées avec bonheur, se troublent et se renouent à grand' peine à travers toutes ces déchirures de l'âme qui la flétrissent ! ... Ah ! Monsieur, ne quittez jamais vos intimcG. Je suis encore abattue de cet effort de courage forcé; tout me paraît encore une fois nouveau dans cette vie, et je cherche à m'appuj^er avec cette arrière-pensée si triste que ce n'est ici, comme partout, qu'en passant.
]\Iille soins d'intérieur, des détails que votre femme comprendra mieux encore que vous comme mère, cette installation, ce retour vers d'anciennes amitiés et tout ce qui reste de ma famille, une santé assez faible et, je dois vous le dire, ce profond accablement d'un sort qui me fatigue, tout a jeté des entraves à mon désir sincère de vous apprendre au moins que nous avons échappé au fléau répandu sur toute notre route. Nous n'en avons eu que l'effroi, et ces tristes ravages même n'ont frappé aucun des êtres qui me sont connus. Soyez sûrs que j'étais tourmentée de ne pas vous écrire, car vous avez été. Monsieur, et \ous. Madame, si bons pour moi qui n'ai pu vous en marquer encore ma reconnaissance, que c'est un bonheur de ne pas vous perdre dans cette espèce de labyrinthe où tourne ma destinée...
Je sais qu'enfin la pluie a tombé sur votre ville ardente.
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J'en ai été contente. Nous jouissons ici du bienfait de l'eau qui permet d'autant l'exquise propreté de nos habitations et de nos rues. Sous ce rapport, du moins, je respire ici un des charmes dont j'étais le plus privée à Lyon. Tout y est clair, plein d'eau et de verdure, et le peuple n'est pas du tout ce peuple infortuné, jaune et fatigué de la première ville de commerce de France. Oh ! Monsieur ! que les riches y sont sourds et aveugles ! Ici, vraiment, c'est mieux, c'est presque bien.
Valmore y est très heureux, comme artiste. C'est encore le seul parterre plein de passion pour l'art si dédaigné ailleurs. Tout nous fait croire que nous serons encore ici l'an prochain, car le directeur vient de faire des offres à Valmore, et celui de Lyon n'étant pas encore mis à découvert, nous ne pourrons attendre dans l'incertitude...
Nous avons des fleurs en si grande abondance qu'on ne fait pas im pas sans en voir à toutes les fenêtres. C'est une des gaîtés de cette ville gothique, pleine de mouvement et de souvenirs. Ah ! ^Monsieur ! et Barthélémy, le voilà. immortel ! Il ne l'était donc pas assez par l'élévation et l'immensité de son talent? Il faut que ses admirateurs, ses amis assistent à... je ne sais à quoi; je ne veux pas dire à quoi. Il n'y aura jamais sur ma bouche un mot, même sévèrement juste, contre cette idole d'autrefois. Je ne l'admirerai donc plus que comme un grand poète. C'était apparemment trop doux d'y joindre une autre sympathie...
Grenoble, le 21 Novembie 1832.
J'ai eu dans ma vie un bonheur, Monsieur; je pense avec joie que vous allez le partager. Vous savez comme c'est beau, quand on n'ose s'y attendre ! Toute navrée de quitter
mon cher fils que j'ai amené, vous le savez, à Grenoble, pour son éducation, j'ai eu la consolation que porte partout le talent de grands artistes (i). Vous jugerez en les entendant que c'est, en effet, comme une faveur du Ciel de rencontrer sur son chemin si triste deux voyageurs qui ont après eux tant de charme. L'un, par une de ces voix qui enchantent; l'autre, par des mains puissantes et pleines d'mi génie saisissant, vous allez voir ! J'ose me mettre entre eux et vous, pour leur assurer à ^Marseille un accueil de plus. Votre âme ira au-devant d'eux, et ce sera presque rencontrer la mienne qui les suit de vœux et de regrets.
Rouen, le 15 Avril 1833.
vSi le hasard vous conduit à Grenoble, je vous conjure d'aller y embrasser mon cher enfant au pensionnat bien connu de M. Froussard qui est maintenant son maître, son guide et sa providence. Les nouvelles que j'en reçois me comblent de joie, mais d'une joie pleine de larmes, car elles traversent deux cents lieues pour venir consoler mon cœur de cette première et cruelle absence. Elle a répandu sur ma vie un ennui sombre que je ne peux \-aincre. Je remercie pourtant le ciel d'un sacrifice si terrible, car mon fils est avec M. Froussard : le meilleur, le plus rare des hommes. ^Mais que c'est triste de sentir son enfant grandir loin de soi ! Soyez plus heureux avec le vôtre, que Dieu vous en laisse toujours la présence bien- aimée !
(i) Dans une lettre précédente (20 octobre), elle avait annoncé le départ de la cantatrice Mazi pour l'Italie. En post-scriptum et en anglais, elle avait aussi dit qu'elle venait d'entendre le grand Paganini. Dans cette lettre du 21 novembre, n'est-ce pas le passage de ces deux artistes à' Marseille que M°'« Valmore annonce à I^epeytre?
A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 101
Paria, le i" Février 1834.
.. Je suis dans Paris dont le bruit et les habitudes m'étouffent; et j'ai été, sur neuf mois, quatre, au moins, fort malade. Tout le reste a été dévoré par vm travail au-dessus de mes forces et les soins de mon cher ménage. Traversez tout cela, Monsieur, pour trouver mon cœur plein de gratitude et de mémoire; et vous comprendrez l'habitude très douce que j'ai prise de me tourner vers vous quand j'en ai besoin...
Je vous parlerai bien vaguement de mon sort actuel. Il est, comme toujours, jeté au hasard des grands chemins; car peut-être dans trois semaines serai- je de retour à Lyon, où mon mari s'est vu forcé de retourner. Paris est si encombré d'artistes, qu'il est impossible d'y trouver une place un peu convenable et qu'il faut nous rejeter dans les chances de la province. On l'a rappelé avec instance à Lyon où son emploi manquait, et, si je perds tout espoir d'obtenir ma dernière espérance pour le fixer aux Français, je partirai lasse et résignée de l'inutilité de mes efforts. Mon mari souhaiterait ardemment quitter la carrière du théâtre, dans l'intérêt de sa famille entière. La plus humble place lui eût paru préférable dans l'état civil, mais nul espoir n'a accueilli ce plan raisonnable. Je me rejette donc courageusement dans nos pèlerinages. Les recommencer par Lyon, si fatal à ma santé, n'est pas doux; mais Dieu ne m'abandonne pas quand je lui obéis de tout mon cœur. Peut-être au revoir sous votre beau ciel, Monsieur...
Juin, 1834.
Savez- VOUS, Monsieur, que je suis près de vous, que je suis arrivée à L^'on pour la guerre civile, et que j'en suis demeurée si consternée que je ne peux encore rassembler clairement mes idées troublées? J'en retrouve vme toujours distincte, Monsieur, quand j'entends parler de Marseille et que je vois un vo^-ageur heureux s'acheminer sous votre beau ciel...
I, me Clermont, à I<yon.
I,yon, II Juillet 1834.
Je vous remercie doublement, Monsieur, and allways dear friend! d'avoir accueilli mon billet et envo^-é quelqu'un qui vous touche de près d'amitié. Je vous dois l'aveu que, depuis les épouvantables jours d'avril, l'habit glorieux de votre ami, est le seul habit militaire que je n'aie pas vu sans effroi... Quel triste sentiment !...
Mes voyages et la guerre civile ont laissé dans mes esprits ime fatigue qui me fait un travail de tout. Je regarde cent fois ma plume avant de la prendre ; pourtant je vous aime de tout mon cœur, et tout ce qui vous touche; mais je vous sens si bon, vous donnez, ce me semble, et j'en sais quelque chose, tant de votre vie à obliger, à servir ou à porter les chagrins des autres, que je me dis souvent : « Il verra bien... il comprendra bien comme je suis absorbée, comme je souffre, pour tous ces malheureux, ou comme la vie est faite pour les artistes errants. »
J'irai à Grenoble, vers la fin de septembre. J'irai embrasser mon fils qui y grandit loin de moi, qui change de traits.
A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 103
et de forme, et de caractère, loin de mes yeux qui le voient toujours petit, blond, soumis. — Monsieur, on ne peut finir une lettre où l'on met son cœur sans y mettre quelques larmes. Soyez toujours près de votre enfant ! On souffre beaucoup de les remettre à d'autres autorités que celle où il y a tant d'amour. Au revoir ! J'embrasse Frédéric (i) et sa mère.
Lyon, le 21 Mars 1835.
Votre journal est maintenant pour moi le soleil du soir. J'y cherche votre santé. Le dernier, surtout, me paraît plein d'espérance, et je me figure qu'il n'y a qu'ime âme d'une bonté parfaite qui ait pu rêver, au milieu de tant de soins et de fatigues, à l'inquiet intérêt d'une solitaire comme moi, sans relations et palpitant dans im coin tout rempU de cauchemars et d'idées funèbres. Vous ne ferez rien en votre vie, cher Monsieur, qui vous puisse peindre mieux et m'attache davantage à votre destinée. Que tous vos liens soient durables ! Que tout ce que vous aimez vous reste ! Je vous souhaite tout ce que je voudrais pour moi. Si j'ai besoin du bonheur même de ceux que je n'aime pas, je vous laisse à juger si celui de vos amis m'est doux. Je sens le fléau qui s'éloigne et, par une double bénédiction, il paraît aussi se détourner de Lyon. vSûrement je l'ai vu à Paris, à Rouen, en Amérique (2), et c'est affreux dans la mémoire puisqu'il m'a laissée sans mère à quatorze ans. L,a plus belle et la plus adorable mère !
Frédéric sait donc parler ! Hélas ! qu'il sache bieu
(i) I<e jeune fils de I<epeytre.
(2) I<a fièvre jaune que, enfant, elle avait aussi vue à la Guadeloupe.
loi MAnCELlNR DESBORDES-VALMORE
surtout le mot bonheur! Je tâche d'apprendre celui repos. C'est le plus utile, n'est-ce pas?...
Voulez- vous bien comprendre mon cœur aussi? C'est que si j'étais seule maîtresse de moi et de mes jours, j'aurais pris ce moment pour aller vous dire : « ]Me voilà », prendre la main de votre plus chère moitié, et revenir comme Dieu l'aurait voulu. Nous valons mieux souvent qu'il ne paraît sous tous nos tendres esclavages; car ma sœur m'écrit de Rouen : « Viens! j'ai du chagrin et toi sevde peux me consoler !» et je fonds en larmes sur sa lettre sans monter en voiture.
Vous voulez que je vous dise ma position? Soyez tranquille. Ce n'est plus l'indigence, mais c'est encore le malaise qui en est la suite. Ainsi, par exemple, nous sommes encore dans une sorte de grenier, assez propre pourtant et surtout bien chaud. Nous resterons ainsi jusqu'à ce que nous ayons remis l'ordre dans le gouffre de cette longue faillite. Tout sera réparé dans un an et alors nous serons bien heureux (r).
Lj-on, le 14' juillet 1835.
Non, je n'ai pas vu M. Berthaut. J'arrivais, hier, de Grenoble, et personne, me dit-on, ne s'est présenté. Mon Dieu, s'il allait paraître devant moi sans être prévenu de son malheur, que deviendrais- je pour soutenir sa gaîté ! Son aimable et joyeuse figure m'avait fait du bien. J'aime tant le bonheur des autres ! et vous allez le voir pâlir et
(i) Elle ne pouvait lui dire la vérité II .-erait venu au -sitôt à notre aiôe.conim^ il l'a fait après le désastre du vojage d'Italie (1838) (H.V.).
A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 105
pleurer ! Il y a uii profond mystère dans tout cela, n'est-ce pas, Monsieur ? Tous ces brisements de cœur ne sont pas une raillerie de la nature. Tous ces linceuls se lèveront... Mais quel passage ! quelle chartreuse ! quel noviciat de l'éternité ! Ecrivez-moi dès que vous le pourrez, sinon envoyez-moi un signe qui me rassure, un journal et votre cachet. Votre femme est-elle craintive? Quelle question ! Elle est mère et vous êtes son mari. Trembler pour ce qu'on aime, quel cœur se sauve d'un tel effroi! Dites-lui que je pense à elle, et vous voyez bien que je pense à vous.
En note : J'ai un cachet anglais qui dit cela : he faithful into death (i) .
I^yon, le II A.oût 1833.
Je vous ai écrit, oui, ]\Ionsieur, soyez-en sûr ! Ma lettre contenait une simple petite figure, une image consolante donnée par ma lille et que je vous envoyais pour la poser sur le cœur de votre femme. Cette image sort des jours de communion de mon cher enfant. J'espérais qu'elle vous porterait bonheur, car j'ai foi dans l'innocence et je vous l'ai envoyée. Peut-être enfin aurez- vous reçu ce bien faible témoignage de mes vives inquiétudes, car votre lettre, partie de Marseille le 4 août, ne m'arriva qu'hier 9 août. J'ai oublié la date de la mienne, mais elle doit être du 2 ou du 3 de ce mois. Bien qu'elle ne vous portât que ce que vous savez déjà de mes craintes et de mon attachement que toutes vos douleurs augmentent, je serais désolée que vous n'en eussiez pas reçu la plus tendre expression pour vous et pour votre famille, dans un temps où l'âme
(i ) Ayez foi dans la mort.
est plus attentive à tout ce qui lui est envoyé d'en haut pour la soutenir; et l'amitié en vient, Monsieur, je le pense du moins ! Tout ce qui est pur, désintéressé, reconnaissant, vient du ciel.
Ce que vous me dites est vrai, de l'étourdissement qu'on éprouve au milieu des morts. Tant qu'il reste des vivants, les yeux, le cœur, la pitié s'y attachent. Les larmes sont pour plus tard. J'ai pleuré une mère mille fois plus amèrement quand j'ai été loin de l'horrible cimetière et de l'épidémie qui planait sur tout ce qui survivait... Courage ! nous sommes ici pour beaucoup souffrir. La mort doit être belle, car nous l'achetons par une triste vie. Be faithful in death. Mais cette approche, mais cette vue, mais le cercueil, voilà où l'éblouissement passe sur mon âme, et où je me jette dans les bras de Dieu. Vous avez regardé de terribles choses.
Oh ! certainement, je me rappelle votre ami Juliany, en 1829. Tout de ce temps est incrusté dans ma mémoire. Que je vous félicite, de le savoir sauvé après une telle conduite ! Quelle joie pour l'avenir, quand vous vous reverrez ! Ah ! Monsieur ! je vous verrai (i) ainsi, un jour, n'est-ce pas? J'embrasserai votre femme et son enfant. Il y a encore du bonheur pour moi, dans ce qui vient devant nous. Hélas ! il y a aussi bien des orages. La terre tremble, on dirait, sous la fièvre des hommes. Ce mieux si lent à descendre parmi vos rues en deuil, va-t-il se soutenir? Vous me le direz par la voie de votre précieux journal, et un mot dessous, un seul.
On a eu, on a encore ici, de graves appréhensions. La grande quantité des émigrants du Midi a jeté d'autant plus de terreur qu'il en est mort plusieurs immédiatement
(t) Personne de nous à cette époque n'avait encore vu M. I,epeytre.
A FRÉDÉniC LEPEYTRE t07
après leur arrivée. Des groupes se formaient, le peuple murmurait, et cette ville infecte restait dans sa puanteur ordinaire. Quelle souffrance intérieure, pour moi qui suis Flamande, de lutter sans fruit avec les habitudes innées des servantes de cette ville fangeuse et noire ! Mais d'où vient que je vous parle de moi qui suis tout anéantie devant des infortunes bien autrement intéressantes !
I^yon, le 26 Septembre 1835.
Je vous écrirai aujourd'hui, je le veux, s'il m'est permis de vouloir quelque chose. Vous ne pourriez vous défendre de sourire en m'entendant dire : « Je veux », si ma place en ce monde vous était connue. Je n'ai de libre que l'âme qui a souffert avec vous, et pour vous; sinon, Monsieur, vous m'auriez vue quand vous étiez assez triste pour en ressentir une joie. Je vous l'ai déjà écrit une fois : j'aurais trouvé moi-même un étrange bonheur à traverser votre cimetière d'alors (i), pour arriver jusqu'à vous: ma volonté d'action est anéantie pour ce monde, j'ai tout donné comme vous. De chers enfants, une maison presque indigente où je suis un peu utile, demandent jour par jour mon semblant d'existence. But ihave saidto you, dear, my alone comfort : he faithfid in death.
J'ai assisté de cœur à votre repas. Il était mélancolique sous vos habits noirs. J'ai horreur de cette livrée de mort qui traverse mes os de souvenirs aigus. Mais après la première convulsion du cœur, je subis tout ce qu'elle me rapporte... je regarde mes droits à l'espoir d'une autre vie et je remercie Dieu qui a fait la mort aussi pour moi,
(j) Marseille, au temps du clioléra (H.V.).
puisque tout ce que j'aime doit y tomber. Pouvezvous toujours parler quand ces idées vous enveloppent (i) ?
Le 17 Octobre 1S35.
Les choses les plus simples et les plus naturelles se compliquent pour moi. Je n'ose plus rien entreprendre, plus rien aimer. Par exemple, ce jeune homme qui vous portait ce livre d'enfant: nous l'avions vu, il y a deux mois, quittant le triste séjour d'Alger pour aller se marier à Paris, selon son cœur donné depuis quatre ans; et le voilà qui s'en retourne seul et désespéré. Il n'est arrivé à Paris que pour recevoir les derniers regards de sa fiancée, morte dans ses bras six jours après son arrivée trop attendue. Toutes les âmes ne savent pas attendre. Elle est bien à présent. ]\Iais lui ! Qu'il était pâle, quoique vivant ! On appelle cela vivant.
Serrez bien votre femme contre vous, puisque vous avez le bonheur d'aimer votre femme. Je vous embrasse tous deux à li fois, de tout mon cœur.
Lyon, le 22 Aoîit 1836.
Vous avez bien deviné que cet ouvrage (2), en prose, avec son titre vulgaire, son mélange bizarre et mal digéré,
(i) 1^ suite de cette lettre a été publiée par M. Pougin, dans la Jev,nesse de M"'^ Desbordes-Valmore, p. 121 : « Non, je ne connais pas la personne de Madame Sand. J'aime avec effroi cette âme tourmentée, etc.»
{2) I,e Salon de Lady Beîty, 2 vol. 8°. Paris, 1836 (H. \'.).
A FRÉDÉRIC LEPKYTRE 109
était une spéculation de librairie. Quand vous m'en avez écrit, je n'avais pas lu moi-même encore ces volumes dont la moitié seule devrait porter mon nom. On a fait deux volumes comme on a pu, parce que c'est mieux vendu (qu'un seul). J'avais traduit de l'anglais quelques scènes qui, mieux placées, avec un titre simple et vrai, sans prétention, rentraient un peu dans le talent d'une femme. De la façon qu'ils l'ont fait, c'est une absurdité; car c'est, au contraire, la critique mordante des femmes qui osent écrire. Réclamer dans les journaux, c'était un éclat effrayant pour un caractère silencieux. J'ai laissé cette indignité sur leur conscience.
I,yon, 22 Août 1836.
Je relève à peine d'une maladie sérieuse, cher Monsieur. Mais mon âme, encore de ce monde, peut arriver jusqu'au berceau de Blanche (i) pour contempler ce qu'il y a de plus aimable sur la terre : une jeune mère sortie des grandes douleurs et son petit enfant sur ses genoux. Cette contemplation me fait du bien. C'est un contraste divin avec la mort violente et imprévue d'Armand Carrel... J'étais si faible quand j'ai appris cette heure funeste, j'étais si épuisée de veilles et de frayeurs sur ma plus jeune fille retombée dangereusement malade trois fois en cinq mois, que j'ai tombé moi-même sous l'étouffement d'une telle mort. Mon enfant est sauvée : moi, j'en ai l'air aussi, après de graves souffrances qui m'on fait peur pour mes enfants.
M. Victor Augier, qui passe à Marseille, vous dira que je suis encore très faible de cette crise qui a duré vingt-
11 Fille de I<epeytre.
no MARCELINE DESBORDES-VALMORE
deux jours et dont la convalescence me laisse moins de force qu'à Blanche, qui vient du ciel où l'on ne souffre pas les horribles commotions de cette vie.
Je ne dis pas cela pour M"^^ Dorval que je n'ai pas eu le temps ni l'occasion d'aimer, et dont vous me racontez d'assez tristes choses. On m'avait adressé cette dame que j'ai dû ticcueillir comme artiste, bien qu'à genoux de cœur et pour toujours devant celle qu'on a osé lui comparer (i). ProfanatiDu ! Et puis, mon Dieu, c'est autre chose : l'aspect seul le dénonce, la voix, le maintien, l'habitude de telles ou telles impressions. Où va-t-on chercher le courage de rapprocher de certaines célébrités? Monsieur, que je vous aime, pour la droiture de votre jugement qui tient ici à la délicatesse du cœur ! Je n'ai pas été moi:is heureuse de pénétrer jusqu'à la source de votre sympathie pour Casimir Delavigne. Je me souviens comme vous qu'il a eu une voix, en face des cent mille voix de nos affreux vainqueurs, et toujours un style ravissant d'élégance et de clarté mélodieuse. On ne l'a blessé qu'en le comparant à Molière : il y a des admirations méchantes; mais il n'en demeurera pas moins un de ceux qui ont s'gné nos gloires par des ouvrages du plus haut mérite.
Je vous demande grâce pour ce rare élan de mes opinions personnelles sur des choses que je ne suis pas trop en état de juger. Toujours à l'ombre et entre quatre murs, je dois me défier de mon instinct sauvage; mais je me confie à votre indulgence pour les paroles sans valeur d'une femme...
Savez-vous, par hasard, si M"^^' Dor^'al compte revenir et jouer à I^yon? et quand? Je suis toute confondue de sa distraction qui lui fait oublier que tout ce qu'il 5^ a de
(i) M"e Mars, son idole (H. V .)
A FREDERIC LEPEYTRE
plus sincère, de plus noble et de plus tendre (i), l'attend à Paris et souffre mille peines de son absence.
Lyon, Septembre 1836.
Ceci est purement d'intérêt personnel, Monsieur. C'est un bon office que j'attends de votre amitié pour moi et de votre amour pour les lettres.
Mes amis de Paris me supposent toujours dans une situation tout à fait opposée à l'isolement profond où je vis à Lyon. On me croit des relations avec la richesse et la science. Ni l'une ni l'autre ne montent mes cent vingtcinq marches et je ne peux, comme vous pensez, agiter que mon cœur dans l'intérêt de ceux qui me réclament mon zèle. Je vous appelle à mon secours, si vous pouvez faire ajouter une ou deux ou trois souscriptions au magnifique ouvrage qui en a déjà réuni deux cent quarante. Il en faut trois cents, et nos riches provinces doivent tendre les bras à cette merveilleuse entreprise dont je joins ici le prospectus. J'ai dans mes mains quelques gravures de ce monument de plusieurs arts réunis, et je vous assure que c'est d'une beauté, d'une grandeur d'effet et d'exécution, au-dessus de toute idée.
Ce qu'on me demande, je vous le demande, puisque je ne suis rien par moi-même. On souhaite mi article à répandre dans les journaux. IMoi, vous le voyez, je ne sais pas écrire ces choses-là, il y faut une main d'homme. En dehors de l'amitié, je suis bête, et j'admire sans savoir écrire mes admirations. Je vous dis seulement en toute sincérité que j'adore M. de Chateaubriand et que les
(i) Alfred de Vigiiy (H. V.).
artistes groupés autour de son génie dans cette oeuvre de luxe montagneux sont deux amis très chers à mon mari (i).
A revoir ! merci de ce que vous ferez. Merci du regret que vous aurez si vous ne pouvez rien faire; je comprends tout par moi.
Ma santé ne se rétablit pas encore, mais j'attends demain mon fils ! Il me rend toujours la vie.
Il est arrêté que nous quittons Lyon vers Pâques, je ne sais pour où. Le Nord? le Midi? Partout tristesse, mais partout résignation. Let us be faithful in death.
Chatterton vient d'être joué ici sans succès. Ce vaste comptoir a fort peu compris les hautes tristesses du génie maladif qui rompt ses fers... J'ai lu cet ouvrage, qui m'a tordu le cœur. Oh ! Monsieur ! cette misère, cet orgueil, cette puissance intellectuelle brisée contre la faim, cet amour qui n'éclate qu'avec le cœur, comme l'anévrisme... Quelle désolation ! M. de Vigny est triste, comme un ange inspecteur de toutes nos misères; parfois ses ailes traînent de douleur.
I^yon, 2 Décembre 1836 (2).
... Depuis que je vous connais. Monsieur, je ne crois pas vous avoir écrit mie lettre qui ne fût un remercîment. Vous m'en faites un bonheur, et si vous n'en êtes pas avare, vous voyez que j'en suis avide. Ainsi donc, merci pour vos soins relatifs au Milton français, et merci pour
(i) Le Paradis perdu, de Milton, traduit par Chateaubriand, dessins de Flatters et Dupavilion. M. de Chateaubriand et M"« Récamier ont été si bons pour mon vieil oncle Constant, poiur ma mère et pour moi ! (H.V.)
(2) Le début de cette lettre a été publié par M. Pougin [op. cit., p. 122).
A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 113
votre accueil à Victor Augier, bonne et belle âme dont vous ne pourriez plus délier la vôtre si vous en connaissiez toute la grâce et, j'allais dire, l'innocence : tant elle ressemble encore à celle de nos petits enfants. Je lui donnerai la joie de ce qui le concerne dans votre lettre, pour l'aider à être malade (car il l'est) et surtout à le guérir, pour le repos de ses amis. Sa dernière lettre m'inquiète.
Nous n'en avons reçu de Marseille aucune autre que de vous, cher Monsieur, ce qui nous fait penser que le directeur de vos théâtres ne songe pas à mon mari pour les premiers rôles. Un de ses bons amis et frères de profession lui a fait part des offres qu'il a reçues pour lui et pour sa jeune femme. Ces opérations administratives auraient donc pu marcher de front, s'il entrait dans son plan ce traiter avec Valmore. Ai- je besoin de vous dire que nous l'avons un moment espéré comme un bonheur? Mais vous ressouviendrez-vous aussi que toutes mes espérances ont la même durée? Nous irons, je crois, à Paris. Dès que j'en aurai la certitude, je vous ôterai cette préoccupation, car je vous sens si profondément bon que je ne veux pas vous attrister en vain sur cette lointaine famille où vous tournez souvent les yeux de votre âme.
Soyez bien heureux au milieu de vos chers enfants et de leur mère dont j'ai une lettre si tendre et si charmante que je ne l'oublierais de mes jours, si je venais jamais à la perdre dans ces voyages qu'il faut recommencer encore, mon Dieu ! Mais j'ai bien du courage, car tous mes enfants ont de la santé et trouvent leur humble vie assez belle pour me bénir de la leur avoir donnée, comme je remercie Dieu tous les jours de me laisser that blessing, the pur est of ail! (i).
(i) Cette bénédiction, la plus pure de toutes.
I,jon, le 13 Dccembre 1836.
Voici toute notre position d'artiste.
Hier même on a fait à mon mari des a\-ances inattendues pour le retenir à Lyon. Nous avions pensé qu'il était à demi remplacé par un motif de fausse économie. Le public, un peu enfiévré par la présence de M™^ Dorval, s'est prononcé. On veut des acteurs complets pour le drame et la comédie et l'on veut encore enlacer Valmore. Si M. Rey, votre directeur, ne se hâte, j'ai peur de tout cela. Et vous, Monsieur, si votre amitié s'en mêle et que ce soit bien naturellement dans les désirs et le besoin de vos directions théâtrales, sauvez-nous tous ensemble des longueurs et des frais énormes des correspondances par Paris. Car vous saurez que c'est ainsi que procèdent la plupart des directeurs : c'est d'envoj'er leurs propositions à un correspondant à Paris qui perçoit les intérêts les plus onéreux qu'il peut, pour une convention où il est tout à fait inutile. C'est une calamité, à laquelle nous cherchons à échapper ; car, à ne vous rien taire, nous sommes pauvres par une nombreuse famille et (pourquoi ne vous l'avouerai-je pas, à vous, mon frère en charité) par toutes les calamités qui pèsent ici sur nos tristes amis les pauvres.
M. et M"i6 Benzeville, honnête et charmant ménage, viennent de s'engager pour Marseille en passant tous deux, chers innocents, par cette contribution arbitraire, lorsqu'il était si facile à votre directeur de laisser à ces jeunes mariés cent écus pour payer le voyage de leur mère et de leur enfant. Allez ! il y a des abus déchirants partout. Moi, je donne mon sang quand il paie du pain, mais ces choses me trouvent sérieuse et positive. Ces choses seules, vous m'entendez !
A FREDP:RIC LEPEYrRE
M. Benzeville a sauté de joie, hier, à l'idée de se retrouver sous le soleil avec Valmore qu'il aime à pleurer, de le quitter. Quoiqu'il en soit de nous, je suis heureuse de penser que ces êtres intéressants quittent les brouillards de Lyon pour votre beau climat. Ils sont charmants tous deux, en dedans et en dehors, décents, beaux et intelligents.
Nous possédons ici, pour toute rente annuelle, six mille francs sans représentation à bénéfice. C'est peu pour lyyon, ville dévorante pour la vie du ménage, et pour l'emploi de Valmore qui s'étend des grands premiers rôles jusqu'aux pères nobles, importants, tels que le Quaker de Chatterton et Charles-Quint, en commençant par Christian de Clotilde, Buridan et tout l'ancien répertoire de l'ancienne comédie. Vous voyez tout cela d'un coup d'oeil et les dépenses ruineuses pour un emploi tenu avec toute l'intégrité, tout le goût passionné d'un artiste. Hélas ! c'est depuis déjà longtemps que nous errons, et, pour vous livrer tous les innocents secrets de notre sort, nous n'avons pas encore à nous le quart de ce que vous rendra dans le ciel good John Williams praying for you by ail eternity! God hless him, poor fellow! God bless you, dear hrother, and your little familyl
Je suis désolée que vos nouveaux travaux vous aient privé du bonheur de suivre les représentations de M""^ Dorval et de la voir elle-même, comme elle me l'a dit, dans son intimité. Elle a sur ses deux ailes brisées par les orages de ses rôles, qui ne sont plus factices quand ils ont passé par cette âme de feu, elle a deux ailes d'ange pur, calme, charmant; et cela, c'est sa fille. Avez- vous vu dans Luther, de l'allemand, une petite fille qui suit l'ouragan de plusieurs grandes passions, comme un filet d'eau qui va doucement sans refléter rien que le ciel bleu, vers l'éternité qu'il pressent et qui l'attire? Cette jeune fille est l'idole de
sa mère et le filet d'eau qui rafraîchit sa pauvre et brillante vie. Quel drame ! J'allais oublier de vous dire que nous attendons, de ^I. \^ictor Hugo et Dumas, des nouvelles positives du second Théâtre Français. Ne vous ai- je pas déjà raconté que mon mari a leur parole d'y être attaché, du consentement de ;M. Antenor Joly dont, par un hasard qui me semble heureux, Millery, que je n'ai pas eu l'honneur de voir, se trouve être l'ami? Son frère, qui vous est si dévoué, y trouve déjà une raison de nous porter quelque intérêt. Monsieur, les Uens purs du cœur s'étendent bien loin ! Savez-vous que c'est beau, cette chaîne, et qu'elle fait mieux croire à cette vie qui monte et qui réunit le bien sans les douleurs et les déchirements d'ici ?
Lyon, i^' Janvier 1837.
Ce jour vous a-t-il étouffé, comme moi, de cérémonieuses poUtesses? Votre chère femme en est-eUe lasse, à présent qu'il est nuit? Et vous fera-t-il quelque plaisir de savoir que je me réfugie, avec une joie d'enfant, dans le plaisir indépendant de vous écrire et de vous souhaiter souvent un repos aussi doux que celui que je prends à cette heure, bien que tout à fait malade, mais bien résolue à ne rentrer dans mon ht, que je garde depuis quelques jours, que quand j'aurai contenté mon cœur à vous écrire ?
Voilà, Monsieur, pourquoi je retarde ma réponse : c'est que je ne souffre jamais à demi, et que je viens d'être saisie d'une de ces secousses violentes qui font pour moi, d'im rhume, ime maladie grave. Le froid s'est précipité sur Lyon avec une espèce de fureur, et si le séjour de cette ville est en tout temps un purgatoire pour ma constitution fiévreuse, ce séjour devient tout un enfer quand ses
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deux fleuves rugissent leurs hymnes de désolation et de terreur. Croirez-vous, après cela, que ce fût en moi d'hésiter une heure d'aller à Marseille, si j'étais une heure maîtresse de ma volonté? Monsieur, j'irais demain, heureuse de porter mes enfants sous le soleil et d'y détendre un peu ma vie qui est, ici, comprimée depuis tant d'années par bien den genres d'antipathie.
Valmore ne sait pas l'emploi des pères nobles et ne peut les apprendre en si peu de mois. Il vous eût écrit lui-même pour vous remercier de l'intérêt que vous prenez à nous tous, s'il n'était asservi à un travail sans repoG. Il compte toujours sur moi pour sa correspondance d'affaires et souvent, vous le voyez, je deviens inutile même à cela par ma mauvaise santé, ce qui me jette dans un grand mépris de moi-même.
Il eût été heureux de vous connaître et d'aller à Marseille; il eût consenti même à joindre des rôles marqués qui tiennent aux pères à son emploi de premier rôle. Mais l'emploi seul de père noble est vraiment trop peu étendu et trop peu de son âge, pour qu'il s'y réfugie et l'apprenne en quatre mois. Cela me cause et à lui-même presque de la douleur, et nous vous autorisons, après nos vifs remerciements à vous, à remercier votre directeur d'avoir offert ce coin que Valmore n'hésiterait pas à accepter si l'on pouvait consentir à ce qu'il apprît au fur et à mesure tous ces rôles qui lui sont encore étrangers. En fait de rôles qui avoisinent l'emploi des pères nobles, il a joué V Ecole des Vieillards, le Tyran domestique, Louis XI, Charles-Quint, et voilà tout. Sa loyauté m'ordonne d'entrer dans ce détail.
Rappelez-vous que c'est vous-même qui m'aviez recommandé de vous parler vaguement de M"^^ Dorval. J'ai cru que ma lettre devait ou pouvait être lue par quelque intéressé, et j'ai gardé pour moi toute réflexion, même
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sur son talent. Je comprends tout ce qu'il vous laisse à désirer, et mon mari a sauté de joie en lisant vos impressions sur cette bizarre puissance. Mais quoi ! parlez d'art et de bon goût : aujourd'hui, on éclate de rire. On se croit atteint d'aliénation mentale, à force de résistance en soimême devant toutes les idoles que l'on impose à votre admiration. J'ai, au fond de tout cela, tant de malheur et d'ennui de vivre que je m'isole dans mes tristesses, comme un pauvre oiseau dans les creux d'arbre. Talma n'est plus; Mars est injuriée souvent. Eh ! alors qu'importe le reste ! Merci de m'avoir aimée, à travers l'absence. Je vous l'ai bien rendu. Je vous écrirai quand le sort se prononcera. En parler en ce moment est au-dessus de mon courage. Je n'ai que celui de me taire. Savez-vous, Monsieur, que l'on finit par aimer tendrement la mort d'où je me relève avec trop d'effort? Adieu !
Lyon, le 25 ]Mars 1837.
Votre ami vient de partir. C'est vrai, je l'avais vu. C'est dire que j'ai eu du bonheur à le revoir. Il avait tant de soleil et de vous dans les yeux, qu'il s'est figuré que j'avais tm salon. Moi, qui l'habite depuis trois ans, je puis vous redire que c'est un grenier...
Quand mon mari a couru lire à la fenêtre la première ligne de votre lettre, car je ne pouvais y voir dans mon lit, nous avons tous les deux bondi d'espoir, au nom d'Armand. Nous pensions qu'il s'agissait d'un engagement renoué, et cette joie nous a fait mal. Nous nous en allons, au hasard. Dieu nous préserve même de deviner cela.
Mon cher fils retourne à Grenoble finir ses études. Il y sera mieux à l'abri de notre mauvaise destinée. Si vous
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y passez, d'ici à la fin de ses études qui se terminent en septembre prochain, demandez Hippolyte Valmore chez M. Froussard, chef d'institution à la Porte de France. C'est là que sera encore cette chère partie de ma vie dont je m'arrache dans huit jours. Oh ! mon Dieu, que je suis faible et forte! J'emmène mes deux filles. ..
I<yon, 31 Mars 1S37.
à Blanche lyEPEYTRE.
en lui envoyant ses premiers petits souliers.
Blanche ! puisque où tu viens les anges n'ont pomt d'ailes, Gare à tes pieds charmants sur nos routes cruelles ! Marche droit au bonheur, et puisse Dieu toujours Aplanir les sentiers où vont glisser tes jours !
l'amie de sa première année.
16 Septembre 1837.
Monsieur, mon cher Monsieur, mon cher Frédéric, j'ai une conviction, c'est que je vous verrai. Peut-être pas en ce monde, mais je suis sûre que j'irai à vous, dan" l'autre; car vraiment vous avez été très bon pour toutes mes tristesses, et moi j'ai beaucoup souffert pour vos dangers.
...J'étais, je suis encore abattue sous la vie. Elle a été à la fois si déserte et si laborieuse !... Je crois être, à présent, deux fois la mère de mes cliers enfants, du moins par les efforts courageusement tentés pour leur assurer la
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plus humble existence. Tous ces détails vous tomberaient sur le cœur et l'attristeraient; car il est, comme le mien, je crois, promptement ouvert à la plainte même la plus lointaine, mon pauvre frère en Dieu !
Ne vous ai- je pas dit que mon mari était nommé directeur de la scène à l'Odéon, qui se rouvre au i" octobre? Nous avons acheté par six ou sept mois d'attente et d'horrible effroi ce sort bien humble et bien incertain encore. Mais c'est au moins un an d'assuré dans la vie, et l'avenir, c'est demain !...
Je vous embrasse de toutes mes craintes et de toutes mes er.pérances.
P. S. — Il ne faut plus affranchir vos lettres, à compter du i^'' octobre, ne l'oubliez pas. "V'ous avez si bien deviné quand il le fallait.
15 Décembre 1837.
J'ai voulu vingt fois vous faire écrire par mon fils qui est près de moi, mais je n'ai pu m'y résoudre. Vous auriez été inquiet par cette précaution même, et vous m'auriez jugée plus malade encore que je n'étais, et puis cette preuve que je ne pouvais causer une heure avec vous m'attristait trop pour y a\-oir recours. Ce n'est guère mieux aujourd'hui de le faire moi-même, puisque c'est encore pour vous dire que je suis malade; mais c'est, du moins, comme une lueur de force et de convalescence qui me permet de vous dire : au revoir et vous conjurer d'être sûr qu'il a fallu les événements les plus graves pour me séparer de vous par le silence, comme je l'ai toujours été par l'absence. J'ai, comme souvent, excédé mes forces pour lutter avec d'étranges circonstances. Je retombe
A FRÉDKHIC LEPEYTRE 121
SOUS une main de fer qui me brûle, immobile : la fièvre et ses anéantissements profonds. Mon mari sort d'une maladie menaçante qui m'a remplie de tristesse et de frayeurs : je me hâte d'ajouter qu'il en est à peu près remis, et en plein travail de sa direction au théâtre de l'Odéon. V avenir a des lueurs d'espoir, le présent est encore impossible à décrire; la cause en est ce voyage au hasard et huit mois également à la Providence. Je ne peux toucher à ces détails intimes sans jeter la plume, comme si mon cœur se tordait....
Ne me suffit-il pas de vous défendre d'être injuste et de vous dire : j'ai souffert ! Je ne suis qu'une femme, et j'ai subi des choses qui abattraient un courage d'homme.
Je n'ose vraiment vous répondre sur une femme sur laquelle vous m'avez demandé mon opinion. Je ne la connais qu'à travers des gens pleins d'inimitié contre son caractère, pour répondre à cette demande. Elle est venue deux fois chez moi; je l'ai trouvée belle et gracieuse. Est-elle calomniée, quand on la suppose redoutable? J'ai toujours peur de partager l'injustice des jugements passionnés; mais je me garantis aussi de m'en faire le bouclier; car une fois en ma vie, j'ai été horriblement punie de ce genre d'héroïsme. Je me contente à présent d'être inoffensive.
Milan, le i*"' Août 1838 (11
Que direz-vous d'une lettre de moi par cette nouvelle route, cher Monsieur Frédéric? Pourrez-vous vous figurer
(i) lyC 31 mai 1838, après avoir enfin vu I,epeytre à Paris, elle écrivait : « Triste et malade et l'esprit flottant depuis votre départ, cher Mon-
122 MARCELINE de>;bordes-valmore
toute cette famille que vous aimez, emportée rapidement de Paris, sans avoir eu même le temps de vous écrire deux lignes pour vous l'apprendre? C'est avec une sorte de désespoir que nous avons cédé à l'effroi de rester sans place et accepté le sort errant que nous commençons en Italie. Toutes ses merveilles ne peuvent guérir l'espèce de terreur résignée à la vue des spectacles nouveaux devant lesquels j'arrive toute prosternée. Nous avons eu à Paris cinquante heures pour arranger nos affaires, placer nos meubles chez im ami, M. Singier (i), qui les a recueillis, faire nos malles, rendre notre appartement, embrasser nos amis confondus comme nous, et tomber harassés dans la diligence qui nous a amenés, à travers des tourbillons de poussière, de soleil, de surprise dont nous ne sommes pas encore reposés.
Oh ! que vous faites bien d'apprécier les douceurs de votre foyer immuable ! Si vous teniez en ce moment mon pauvre cœur dans votre main, vous pleureriez avec votre femme des tristesses qu'il renferme, malgré tous mes efforts pour faire bon accueil au malheur.
Mes deux chères filles sont avec nous. Nous n'avons pu nous résoudre à nous en séparer, espérant que ce voyage d'un an à travers Milan, Rome, Naples et Gênes, servirait du moins à leur faire apprendre l'italien et la musique qu'elles viennent de commencer depuis trois jours, arrivés
sieur Frédéric, je n'ai pu soulever ce poids qui reste sur l'existence, après qu'il a été soulevé un moment par une main consolante... Je n'ose aborder le récit de nos traverses, de peur de vous affliger. C'est toujours l'étouffement de l'incertitude. Un mois sans horizon : le pire état de ceux qui n'en ont pas. I<aissex-moi me reposer un moment entre deux cœurs nés l'un pour l'autre, et qui le savent ! et qui le veulent bien ! C'est beau. C'est déjà, par moments, le ciel rêvé par quelques cœurs isolés qui s'en vont à Dieu tout pensifs... »
(i) Ancien directeur des théâtres de I,yon, fondateur de la Caisse de l'Association des Artistes dramatiques, idée reprise par le baron Taylor.
A FREDERIC LEPEYTRE
que nous sommes du 2 juillet. Mais mon fils, mon cher garçon, est demeuré seul à Paris pour ses études. Mon parent Bra l'a pris dans sa famille, et il nous a regardés partir triste et soumis, et moi, ivre de malheur.
C'est le lendemain du jour où j'ai vu vos amis, rue de la Harpe, que ce coup de foudre est tombé sur nous. J'étais déjà fort inquiète, vous voyez que mes pressentiments se sont justifiés et nous arrivons à ]Milan dans des circonstances de fêtes qui le rendent difficile pour nous. Logés à prix d'or et comme des militaires: un nid d'oiseau, un trou se loue cinq cents francs par mois. C'est juste ce que gagne mon mari, qui vous serre la main et subit avec le courage que vous lui avez vu ce nouvel ouragan qui tourmente son cœur paisible. Il reprend le théâtre et ses hasards pour nourrir sa famille, et jamais cette profession ne lui a paru plus pénible.
Mes enfants vous embrassent et, comme moi, ont pleuré de ne pouvoir passer par Marseille. Nous étions soumis au directeur qui nous enlevait, c'est le mot, de Lyon à Chambéry, Turin et Milan. Oh Dieu ! pleurer en passant les Alpes, pleurer à genoux... Nous attendons M"^ Mars pour le couronnement (i); 60.000 étrangers vont s'abattre sur Milan. C'est un vertige.
Milan, le 7 vSeptembre 1838.
...Donnez-moi, je vous prie, une nouvelle preuve de cette amitié : informez-vous et écrivez-nous si vos théâtres de ^larseille pourraient offrir, cet hiver, un asyle à mon mari et, par là même, à toute sa famille. Rappelez-vous que ses emplois sont les premiers rôles en tous genres, et que votre
(i) De Ferdinand, empereur d'Autriche, roi des I<ombards, -le.
réponse, si elle est prompte, pourrait encore nous trouver à Milan...
Sans vous parler de la joie intime que j'aurais de passer à Marseille, et que vous devinez, vous et votre plus chère moitié, j'en suis sûre, voici la cause matérielle de la demande que je vous fais. C'est que nous sommes indignement trompés par le directeur, qui n'était que le prête-nom d'un homme riche qui n'a pas donné sa signature aux engagements des artistes, et qui a fait une fausse spéculation sur l'époque du couronnement. L,es théâtres de Milan n'ont rien fait, durant cette série de fêtes et d'illuminations. Le directeur retient ses fonds et nous sommes obligés de retourner en France en toute hâte, car ce trompeur n'a pas le privilège de Naples, ni de Gênes, et, bien qu'il \'euille emmener au hasard toute cette troupe française par les petites villes d'Italie, nous allons user de notre triste droit de liberté, si l'arbitraire ne s'en mêle, et nous rejeter où la Providence voudra nous ouvrir une porte de salut.
A présent, vous voilà forcé de me répondre puisque je vous demande un service. Je ne vous dirai pas le nouveau genre d'affliction que nous cause cette indignité. M'^^ Mars, qui est venue donner ici douze représentations, en est victime comme nous par d'odieuses tracasseries. Son admirable talent s'en tirera, du moins, avec des couronnes et la protection ouverte de l'empereur. Mais nous, c'est Dieu seul qui peut nous relever et vous conserver des amis qui ne vous oublieront jamais (i).
(i) Pour le complément de ce voyage à Milan, voir les lettres de Marceline D.-V. à IVI'"' Mars. Pauline Duchambge et Caroline Branchu, publiées par M. Benjamin Rivière dans Correspondance intime de Marceline Desbordes-Valmore (Alph. I,emerre, édit., 2 vol., 1906). — Voir Fragment d'Album inédit, publié par le même au Mercure de France (1910).
A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 125
T^yon, 5 Octobre 183S.
Nous traversons Lyon après un voyage de dix jours, par la Suisse, sauvés par la Providence et vous. Quelles paroles peuvent rendre tout ce qui se passe en moi d'émotions tristes et tendres ! Mes yeux se couvrent de pleurs en regardant les vôtres, ceux de votre femme que j'ai la douleur de n'avoir pas été embrasser. Où vous verrai- je donc? Où vous dirai- je le bien que vous avez fait à ma famille entière (i)? Où vous consolerai-je des chagrins involontaires que je vous donne dans ma confiante amitié? La vie tremble en moi et devant mes yeux, malgré mon courage. Nous avons été à deux doigts de la mort, sur le Simplon (2) ; mais nous voici tous quatre entourés d'affectueux amis. Je n'entends que mon cœur à travers le bruit qui se fait autour de moi, et je vous écris d'instinct, et je serre vos mains, et j'embrasse en les bénissant vos enfants au nom des chers miens.
Nous avons pris à Milan les 500 francs, plus précieux à notre position que 500.000 dans une autre. Soyez riche et surtout heureux, pour vous en récompenser. Au revoir par lettre, ce billet vous porte l'âme de mon mari qui ne pourra vous écrire que de Paris. Je ne sais combien de rayons d'espérance luisent à notre infortune, mais peut-être que le sort va changer. Non pas moi, vous le savez bien, et vous êtes dans ma vie éternelle. Gardez-moi dans la vôtre.
(i) M. I,epej-tre aj-ant spontanément adressé de l'argent, on put revenir à Paris (H.V.).
(2) I,a diligence à la descente côtoyait l'abîme. Un voyageur sauta à terre et ramena les chevaux ver? le bord intérieur de la route : » Oh ! nous avions deux pouces! » disait le conducteur (II. V.).
Paris, le 30 Novembre 1838.
. . I\Ia vie, c'est la fièvre; mon âme, c'est la tristesse. Dans le peu de temps écoulé depuis mon retour d'un si triste voyage, j'ai déjà ressenti tout ce qui peut consoler de mourir, et il faut avoir beaucoup souffert pour vous avouer cela, à vous qui m'avez tant consolée de vivre.
C'est durant une de ces nuits de travail que j'ai lu votre lettre. Je l'avais gardée sur moi, toute cachetée (i), par ime volonté intérieure de me donner du courage; et j'en avais fait comme le prix de ma tâche, cette fois plus laborieuse que de coutume. Tout mon cher monde dormait autour de moi. C'est donc devant Dieu et sa mère seulement que j'ai ouvert cette lettre... Qui vous donnera l'idée de la confusion, de l'étonnement que j'ai ressentis, en y trouvant le second témoignage de votre sollicitude pour moi et ma famille!... Pour lors, j'ai pleuré des larmes dont rien n'égalera la douceur. Je me suis sentie plus riche qu'on ne peut l'être sur la terre. J'ai replié et cacheté cette lettre pour ne plus la montrer jamais à personne, pas même à mon mari qu'elle aurait affecté diversement en lui prouvant, au contraire, la gravité de son sort que je fais tous mes efforts pour lui cacher un peu. J'ai gardé votre billet, mon cher Frédéric, ou pour une extrémité que je demande à Dieu de nous épargner par du travail, ou pour vous le renvoyer aussitôt que cette longue crise aura cessé d'éprouver mes forces. Vous avez des enfants, aous en aurez encore, il ne vous est pas permis de distraire tant du prix de vos travaux pour ces chers petits vous-même. Je ne veux pas me servir de cette somme que vous avez signée.
(i) C'était son habitude, quand elle recevait une lettre d'une personne chère. Quelques heures, quelques jours d'un mystère très doux H.V.;.
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Soyez donc averti que ce billet est comme brûlé pour tous. Mais je vous aime de votre généreuse imprévoyance. Vous m'attendrissez trop et je ne sais pas le dire... Mais que j'aie bien la certitude, au moins, que vous le devinez ! Valmore ne trouve rien, pour remplacer le théâtre qu'il a pris en aversion plus amère que jamais. Cette époque industrielle et maternelle, dit-on^ pour tant d'intelligences, est aussi bien rude et bien dédaigneuse pour d'autres. Ma raison s'épouvante, ma force n'augmente pas. Mes mains brûlent plus que jamais et pressent les vôtres si affectueusement sincères. Que Dieu y fasse pleuvoir ses grâces et jusqu'au fond de votre cœur où je me cache, un moment encore, pour pleurer de douleur et d'espérance.
Voilà votre billet sous le pli de cette lettre.
Je demande à Dieu que cette petite somme commence une riche dot à ma bien-aimée Blanche. I^a prendre pour moi, serait une faute grave ; elle a cinq fois la valeur de ce que j'espère gagner en un an, par mon travail. Valmore est déjà dévoré de celle qu'il vous doit et, pour ma vie entière, je ne l'emploierais à son insu.
Je ne réponds pas à ce que vous m'avez appris sur le malheureux Gustave ( i ) , et j e tâche d' en détourner mes yeux déjà si tristes et si las de ce monde. J'y suis dans une lutte toute contraire à mon organisation et, pour ne pouvoir en sortir, j'y périrai bientôt. Ce n'est pas une médiocrité profonde qui me ferait peur, c'est ce qui me conviendrait au contraire, pourvu qu'elle fût régulière et sans l'effroi de la dernière indigence. C'est mal à moi de vous dire tout cela, mais je ne peux plus vous écrire sans vous parler vrai : et, vrai, c'est triste comme votre amie.
(i) Gustave Honoré, pauvre comédien du Théâtre de Marseille, que les Valmore avaient connu au Théâtre de Lyon et que la misère venait de rendre fou 11. V. .
30 Janvier 1839.
...Je ne vous parle pas, cette fois, de la lutte terrible où nous usons notre courage. J'ai !' effroi du départ de mon mari pour Lyon, dans trois mois. C'est vous dire que j'ai plus de douleur que n'en peut porter une femme. Dieu m'éprouve beaucoup.
Dites à votre douce petite Blanche que les oiseaux chantent bien aussi, mais qu'ils n'en sont pas plus fiers.
Eh ! que toutes nos joies sont redoutables !
Orléans, le 12 Mai 183g.
Vous voyez d'où je vous écris. Il y a deux ans que je dois cette visite à mon amie, M'"<^ Branchu (r). C'est un doux témoignage d'amitié que je lui offre, dans un moment de trouble et d'abattement où me laisse le départ de mon cher mari. I^e voilà retourné à Lyon, et sans moi... Comprendrez-vous, Frédéric, ce qui vient d'arriver dans notre pauvre ménage? C'est la première fois que nous nous quittons pour plus de quinze jours, et cette fois c'est pour un an. Quel sacrifice nous imposent les noms de père et de mère ! Valmore s'en est allé, l'un des hommes les plus malheureux du monde ; car son intérieur est devenu sa vie, et la profession du théâtre l'objet de sa véhémente aversion. Tout est ainsi dans notre destinée, plus vague et plus sévère que jamais. C'est pourtant au milieu du soleil que je vous écris, le soleil qui me pénètre toujours de joie et de reconnaissance, et près d'un petit jardin qui égaie cette solitude profonde du faubourg désert où s'est retirée cette
(i) Caroline Branchu, de l'Académie impériale de music]ue.
A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 129
gloire nationale (i). Elle est là toute seule, cette brillante Armide, cette Alceste inimitable. Personne, de ceux qui l'entourent, ne se doute qu'un seul son de sa voix faisait tressaillir tout lui peuple... qui ne s'en souvient pas, non plus. Mais, Frédéric, tout cela vient du ciel et y retourne. Qu'importent, en effet, le silence et l'oubli de la terre ! Ce n'est qu'un repos pour remonter.
Votre lettre tant attendue m'a beaucoup émue. Je crois à ce que vous avez souffert, de la perte de la jeune mère des enfants de votre frère. Vous avez l'âme d'un homme et le cœur d'une femme : vous, ne rougissez pas de donner quelques larmes à ceux même en dehors de vos sympathies. Jugez de ce que j'ai souffert et de ce qui me reste de sombre, de l'événement d'Adolphe Nourrit (2). Liée à son beaupère et à plusieurs amis intimes de cet excellent homme, j'ai passé des jours et des nuits terribles. Je ne me persuade pas toujours que ce n'est pas un rêve. Quelle réalité ! jyjme Branchu, qui l'avait presque élevé avec son fils, en a été fort malade. ly'avez-vous connu hors de la scène, Frédéric ? C'était un enfant, pour la douceur. Quel orage s'est passé dans cette belle âme, pour l'avoir ainsi précipitée hors de ses devoirs? J'ai bien peur que l'amour n'ait fait une partie de cette grande infortune. On me l'a dit, je ne le redis qu'à vous.
Vous allez arriver bientôt, vous et votre bien-aimée femme, au moment d'épier avec plus d'inquiétude les penchants de vos chers anges. Que de joie et de tristesse aussi dans la découverte du fruit que cachent ces adorables fleurs ! Ah ! vous verrez par combien de fils ce sentiment-là tient à l'amour, l'amour qui pleure.
(i) Caroline Branchu.
(2) Suicide d'Adolphe Nourrit h Naplcs.
Ne me grondez pas de ce que vous appelez ma "fierté. Le mot est si froid et si peu d'accord avec ma confiance en vous, qu'il ne faut plus j amais le répéter. J'ai pris loyalement l'argent que vous m'avez prêté quand il m'a été envoyé du ciel par vous, et je l'ai reçu avec une joie immense par cela même qu'il me venait de vous. Si j'ai renvoj'é l'autre, c'est qu'il s'y mêlait la crainte d'être trop embarrassée dans l'avenir pour vous le rendre, et cette idée m'aurait obsédée. Soyez content de mon cœur tel qu'il est pour vous, et demandez au plus vrai des hommes (à mon mari) si je ne vous considère pas comme mon frère, tel du moins que j'aurais voulu que Dieu me l'accordât. Je ne suis fière que d'une chose, bon Frédéric, c'est du service que vous m'avez rendu; c'est de penser que vous et votre femme, vous êtes liés à l'avenir de mes enfants par le souvenir d'une reconnaissance si pure. Venez donc, que je serre vos mains dans les miennes, qui ressemblent, m'avez-vous dit, à celles de votre mère. Dieu la bénisse d'avoir fait un tel fils ! 1/6 cœur me dit que je vous reverrai. Embrassez vos deux amours et apprenez-leur à aimer le nom de votre meilleure amie.
!'='■ Août 1839.
Quand j'ai entendu votre nom, j'ai couru au-devant de vous. Votre frère vous dira comment je suis restée devant lui que je ne connaissais pas et que je reconnaissais pourtant. Quelque chose d'indéfinissable en faisait votre ombre pour moi; et sa contenance triste, quelque chose à son chapeau qui fait toujours frémir, m'a causé une grande émotion. Je lui ai dit alors : « Monsieur ! vous êtes son frère. » Et il a ri; moi, j'ai respiré. Puis, j'ai lu votre lettre, si bonne
A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 131
et si cruelle! Je l'ai finie seule, pour en avoir le courage...
Qu'êtes- vous devenu, penché sur le lit de ce petit malade ? Et quand il fallait vous en arracher, où alliez- vous?... Ce n'était pas sa mère qui vous donnait du courage; je suis trop sûre qu'elle n'avait que le vôtre. C'était donc Dieu qui vous regardait... et comment vous aurait- il pris votre enfant ! Ecrivez-moi que vous êtes tout à fait tranquille, tout à fait heureux. Mais non, on ne le redevient pas tout à fait, après de telles commotions. On est descendu trop avant dans les profondeurs de cette terrible vie. Être heureux, c'est ignorer; et vous venez de comprendre ce que je n'ose pas vous dire. Je voudrais tant vous le faire oublier ! J'en ai parlé plus librement à mon cher mari. Il possède tout ce qu'il faut pour vous comprendre. Ses facultés de souffrir se sont développées, à m' attrister moi-même. Il aurait accepté bien des infortunes, avant celle de vivre aussi loin de moi et de ses enfants pour lesquels nous souffrons ce supplice. Jugez s'il devinera ce que vous avez ressenti d'horrible, lui, qui donne son seul bonheur pour sa famille. Votre frère vient nous voir après-demain, j'espère. Il me paraît bien triste! Je me rappelle trop pourquoi, car vos lettres se gravent dans ma pensée, et vos chagrins font partie des miens, mon ami !
Je serai à Lyon dans un mois, d'où je vous écrirai, comptez-y bien ! C'est vous rejoindre un peu que retourner dans cette ville où j'ai tant souffert avec vous, quand vous souffriez tous à Marseille. Je n'éprouve pas moins que dans ce temps de terreur, qu'il n'y a rien de libre en moi, que mon âme. Elle est avec vous en ce moment, c'est vrai, mais elle ne voit pas ceux qu'elle voudrait voir: Frédéric (i), sa mère heureuse, et vous! Il est bien
i) Fils do L,epeytrc.
432 MARCELINE DESBORDËS-VALMORE
surprenant que j'aie éprouvé le même événement dans ma vie. Ce petit ange m'en deviendra donc plus cher et je vous prie de l'embrasser avec tendresse pour celle qui n'ose, aujourd'hui, vous parler d'elle-même qu'en vous attestant son amitié fidèle.
Lyon, 23 .Septembre 1839.
Il y a des lignes et des paroles qui restent entre vous et moi, et dont je ne pourrais m'entretenir avec vous devant témoin, malgré leur profonde innocence. Mais c'est qu'elles viennent de nos plus secrètes souffrances et que je me suis commandé, comme vous, de paraître heureuse dans mes relations extérieures. Vous verrez au genre des jeunes artistes que je vous ai recommandés (i) (pardon de cette liberté !), que la mélancolie n'a pas encore altéré leurs rêves bruyants de gloire. Il ne faut pas éveiller ceux qui dorment, surtout avec la certitude qu'ils n'auraient rien à nous répondre. I^e bonheur et l'inexpérience d'autrui me sont sacrés. Je vois bien que je n'ai guère à vous apprendre, à vous, de ces tristesses de l'âme qui la font trembler en nous au moment même où l'on nous pense heureux. Votre enfant, menacé une fois, vous apparaît menacé toujours. Pauvre père ! La sécurité n'y est plus. Tous les amours, n'est-ce pas? sont ingénieux à corrompre leur douceur. Eh bien ! toutes les amitiés aucGÎ, car c'est une souffrance pour moi de me sentir si près de vous sans aller vous revoir et connaître vos enfants, leur mère, qui est aussi vous-même ! Ma vie est pleine d'attractions et d'obstacles. Je pleure de cette privation, comme
II) Mélingue et un autre artist;, en tourné.- à Marseille (H. V.).
A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 133
si ce bonheur m'avait été promis, et j'en offre le renoncement à mon appui secret, la Vierge, comme s'il pou\'ait passer pour un sacrifice volontaire.
A peine arrivée auprès de mon cher mari, si triste de notre séparation, a peine réaccoutumée à ce charme intime qui fait reprendre à la vie tout amère qu'elle nous soit, il faut déjà penser à nous redire : au revoir ! Je vous assure que je suis bien malheureuse et que les bras me tombent de cette prochaine douleur. Ecrivez-moi ici. Place des Terreaux, n^ i. Croyez que vous soutiendrez mon courage par cette visite du cœur.
23 Décembre 1839.
...Je crois, mon bon Frédéric, à qui, dans ce moment, je parle (comme si vous étiez devant moi), je crois que nous ne sommes plus destinés qu'à ressentir les austérités de la vie, et que c'est bien grave pour des organisations tendres et rêveuses comme les nôtres. Vos générosités doivent n'être souvent qu'un désaccord avec votre fortune, que j'ai moi-même effleurée une fois, à mon attendrissement éternel, comme à ma constante préoccupation, car le moment n'est pas tout près de remettre où je l'ai dérangée.
Je retourne à Lyon en mars avec toute ma famille. Nos espérances, les promesses, les efforts infatigables tentés pour ramener mon cher mari dans ce centre où ses enfants auraient eu peut-être un avenir, tout s'est abîmé. On étouffe de malheur à Paris. I^a foule monte sur la foule... Il faut fuir. Moi, je ne peux lutter que de vœux, de résignation et de prières. Je m'en vas (i). J'ai voulu seulement que
(i) Ce départ n'a pas eu lieu (H. V.).
d34 MARCELINE DESBORDES- VALMORE
mes enfants n'eussent pas le moindre reproche à me faire. J'ai attendu. J'ai quitté deux fois leur père dans l'intérêt de tous. Je vais présentement lui reporter cette famille, et trois éducations commencées qui s'achèveront comme Dieu voudra. Je n'ai plus la force ni la vertu de mon sort. Oh! si vous saviez comme j'aurais besoin de vous voir, de parler ensemble ! De tous ceux que j'estime et qui m'aiment un peu, vous êtes la seule âme, Frédéric, devant laquelle je puisse encore ouvrir la mienne. La vie, comme je l'ai vue depuis trois ans, a ôté bien du charme à mon malheur même. Je n'aime plus la vie, mais si j'osais désirer mourir, je serais méchante. Ainsi, je suis consternée, souvent malade, remplie d'étonnements qui me rendent stupide. Il y a de terribles coups de cloche dans l'existence, n'est-ce pas? Ce n'est plus à la fin qu'en se réfugiant dans l'attente d'une vie nouvelle, que l'on parvient à marcher dans celle-ci.
vSi vous ne me connaissiez pas, j'aurais l'air d'une personne bien difficile. Vous savez pourtant que ce n'est pas. Je suis seulement bien lasse et ce voyage à recommencer me jette dans un accablement d'autant plus grand, que c'est Lyon qui se trouve au bout. Vous n'ignorez pas ce qu'est pour moi Lyon. Il m'a fait mal
Blanche est-elle toujours musicale? Mon Inès Blanche, à moi, suit cette vocation d'instinct. Elle chante avec ses doigts, tant qu'elle a de temps et de force. Sa sœur se livre à la peinture chez M"^^ Lescot et promet un beau talent. Mon bon Hippolyte est élève de Paul Delaroche (i), et tout allait... à l'avenir.
(i) Jamais reçu dans son atelier; quelques conseils, une fols la semaine, pendant six mois. Puis, entré chez Eugène Delacroix, pendant cinq ans. Sorti fruit sec. (II. V.).
A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 135
Paris, 5 Février 1840.
...Vous êtes un homme vrai que je ne cesserai jamais d'aimer. Votre sœur est si étroitement vous, cœur et amante, que je la confonds avec vous-même. Vous me faites un petit coin bien beau, dans ce monde de mon âme. Il, y en a là de bien tristes. Moi, je suis loin de mon mari qui languit d'un ennui profond sans moi, de mon mari méconnu parce qu'il est trop simple, et, il faut bien se l'avouer, jeté dans une profession où l'homme disparaît sous le préjugé qui la couvre tout entière. Si mes trois enfants n'étaient un peu enracinés déjà dans ce Paris qui nous rejette toujours, je le quitterais, je le sens, avec des pieds légers, et je reprendrais haleine en sortant de ce gouffre froid et brillant.
...Je ne suis pas ingrate au bonheur qui vous revient, car j'en prends ma part et je vous en remercie en embrassant votre enfant deux fois béni. Il a donc bien souffert ! et vous ! et sa mère ! Il vous doit bien de l'amour pour vos larmes. J'ai la certitude qu'il vous aimera passionnément toute sa vie, et quelle joie que l'amour d'un enfant ! Est-ce que vous pourriez vivre sans être aimés de ces autres vous-mêmes? Il n'y a pas de misère plus profonde que celle-là...
Paris, 10 Avril 1840.
...Je m'étais promis de ne pas vous associer à la lutte qui s'engageait encore avec mon étoile errante, avant de savoir si je devais encore lui obéir. Depuis trois jours seulement, j'ai la certitude de rester à Paris; car mon cher mari vient m'y rejoindre et je vous écris dans l'émotion
de cette nouvelle, à vous à qui j'ai fait tant de fois partager mes chagrins. Ce retour n'est peut-être, il est vrai, qu'une adorable imprudence; mais l'amour de sa famille l'emporte, et, au lieu de nous attirer dans son pèlerinage aventureux, c'est lui qui se dégage, au risque d'attendre encore quelque temps la place, si humble qu'elle soit, que lui a promise Monsieur Thiers. Grondez-moi, car je n'ai pas osé faire usage de la lettre que vous m'avez envoyée et qui, peutêtre, fût venue bien à l'appui de l'intérêt inespéré de ce ministre. J'ai supporté des jours si pesants et si tristes depuis quelques mois, qu'il faudrait nous voir pour vous en faire le récit. L'avenir est plus clément, mais il y a là un pas à faire, pour y entrer, qui est d'une extrême difficulté, toute seule que je suis encore, pour me tenir sur ce pont tremblant. Grand Dieu ! que les enfants nous donnent du courage !...
Paris, 3 Mai 1840 (i).
...Vous désirez un détail de notre position actuelle? Elle n'a jusqu'ici d'autre base que le mot espérance. M. Thiers, premier fondateur d'une pension que l'on vient d'augmenter de 900 francs (2), a promis de nous fixer, à la fin, à Paris, en donnant à Valmore une place, en dehors du théâtre. Cette promesse est venue de lui, que je sais persistant dans le bien qu'il veut faire — et qu'il m'a fait. Voilà sur quel espoir mon mari vient d'oser rompre son esclavage à Lyon. Vous savez maintenant que M. Ville-
(i) I^ première parUe de cette lettre a été publiée par M. Pougin {pp. cit., p. 250-251).
(2) Ce qui la portait à 2,400 francs.
A FRÉDÉRIC LEPEYTRL; 137
main, en quittant le ministère, a voulu secourir mou avenir de 900 francs de pension qui nous donnent la hardiesse de cette réunion tant souhaitée. Nous sommes riches, en effet, puisque l'effroi de manquer de pain ne dévore plus nos nuits et nos jours; et cette nouvelle, que rien ne m'avait fait espérer, m'a causé tant d' impression que j'en ai gardé le lit, deux jours. J'ai su, depuis, qu'une biographie et im article sur moi, de M. Sainte-Beuve, avaient éveillé (l'attention du) ministre sur mon humble existence qu'il ignorait, et qu'enfin un compatriote bienveillant, dînant avec lui, venait de lui apprendre que j'allais, pour la cinquième fois, quitter Paris par indigence. lyC soir même, la pension était portée au Grand L,ivre. Dieu sait cela !
Je n'ai pas besoin d'ajouter que le moment présent est encore bien difficile à passer honorablement. Mais j'espère. Mon cher Valmore est de retour, l'idée fixe d'être poursuivie par la fatalité s'est un peu éloignée de moi. Je cuis étonnée et contente : mes enfants s^nt heureux.
Paris, le 31 Juillet 1840.
J'ai eu la joie de l'entier rétablissement de Frédéric, que j'embrasse de toute l'affection que j'ai toujours pour lui. Cet enfant me sera plus cher qu'un autre, car il vous a coûté bien des terreurs et des sollicitudes. Sa mère est comme ma jeune sœur, par tout ce qui s'est passé en elle de doux et de terrible dans sa mission. Dites, que venonsnous faire par ce monde au travers duquel nous passons, comme les enfants qui se trompent de chemin? Peutêtre étions-nous paisibles dans un beau ciel sans boue et sans misères, et nous sommes entrés dans ce creux
138 MARCELINE DESDORDES-VALMORE
de désespoir et de malaises dévorants... Mon cœur se perd dans son ignorance douloureuse de lui-même. Je sais que vous êtes tristes; je le suis, terrassée de travail, c'est mon sort, dans le coin obscur où j'aime à rester. Mon cher mari, revenu de Lyon dans le vain espoir de se placer ici en dehors du théâtre, après avoir perdu à ce mirage cinq mois passés à vide d'honoraires, est forcé par l'impérieux devoir du père de famille de signer un engagement pour la Belgique. Il sera, en septembre, à Bruxelles où je le suivrai avec mes enfants, s'il y réussit au théâtre comme artiste. Voilà le résultat de bien des sacrifices et de démarches loyalement suivies dans l'intérêt de nos enfants; c'est à recommencer un pèlerinage qui s'arrêtera maintenant où Dieu voudra.
8 Juin 1841.
...Il est bien juste que je vous donne une fois à lire mon cœur rempli de joie, à vous qui l'avez vu si plein d'angoisse. Mon cher fils est réformé devant le conseil de révision. N'est-ce pas que vous êtes content de l'apprendre? Cet événement inattendu m'a tellement sortie de mes habitudes crucifiées, que je me suis sentie enlevée au ciel. Ressaisir mon fils près de devenir esclave, on dirait que c'est le voir naître une seconde fois, cher monsieur Frédéric. Toutefois, malgré la reconnaissance divine qui baigne mon cœur pour la Providence qui me relève, je ne souhaite à vous ni à la mère de votre fils un bonheur si tendre, si vous devez l'acheter au prix de tant de terreurs. A moi seule l'orage, s'il plaisait à Dieu ! Mais je vois bien qu'il y en a pour tout le monde. Mes chers parents, mes amis
A FRÉDÉRIC LEPEYTRB 139
bien-ainiés, tous souffrent et se débattent avec bien du mal contre la vie et contre eux-mêmes.
Je voudrais souvent vous voir.
Une nécessité fatale, comme j'ai commencé de vous le dire, force encore mon cher Valmore à signer un engagement pour l'Italie. Il m'avait promis de m'y conduire avec ma plus jeune fille, et je trouvais une consolation au prochain déchirement de mes entrailles par l'espoir de m' arrêter deux ou trois jours à Marseille où nous allions nous embarquer pour Florence. Mon fils, entré tout en plein dans la carrière de la peinture, demeurait à Paris livré à sa jeune raison et à l'influence divine qui préside, je crois, à sa chère vie. Ondine voulait prendre le même parti pour passer ses examenij d'institutrice (car elle veut le devenir). Autre déchirement pour la mère qui sent déjà des intérêts nouveaux introduits dans des liens qu'elle rêvait inséparables... Étonnement, larmes, résignation : voilà toute la vie.
5 Novembre 1841.
...Je vais chercher ma chère Ondine à Londres, mon bun Frédéric. L'intérêt de sa santé m'a donné le courage de m'en séparer, deux mois entiers ! Cette charmante enfant avait tant travaillé que j'ai senti la première, et bien plus qu'elle, que deux mois d'entier repos rafraîchiraient sa petite tête brûlante. A présent qu'elle est mieux, grâce à ces deux mois qui l'ont dilatée chez des amis sûrs et bons, elle redevient à moi; et je vais la reprendre, car on fait encore bien des façons pour me la rendre. Ce voj-age n'arrive bien, ni pour ma santé ni pour nos intérêts; encore moins pour le besoin que mon mari et mes enfants
l-iO MARCELINE DESBORDES-VALMORE
à Paris ont de moi. Mais vous savez si parfaitement ce que c'est que cet amour d'entrailles qui nous pousse surtout vers le faible et l'absent, que je me dispense de vous dire l'impérieux entraînement qui aplanit tout pour moi, tout, jusqu'à la mer aux terribles souvenirs. Dans le besoin d'y ressaisir Ondine, j'y vais.
Voici rOdéon ouvert. Mon mari est rentré dans cette carrière dont il ne peut impunément sortir. En attendant, le trouble, les études, les fatigues l'étourdissent heureusement sur ce qu'il vient de souffrir d'abattement et d'ennui. Que le sort vous épargne ces longues luttes où l'homme use sa force morale contre un ennemi qu'il ne voit pas, mais qui l'étreint odieusement, je vous assure.
Il fait nuit pour vous écrire, non pour penser.
5 Février 1842.
Vous dites vrai, bon P'rédéric : si j'étais heureuse, je vous l'écrirais. Si j'avais eu seulement la force de vivre, jevous aurais donné une part de cette force; mais, vraiment, je n'ai que celle de vous tendre les mains, car ce serait pour moi une immense consolation de retrouver les vôtres, car vous êtes bien selon mon cœur. J'ai tant de choses à vous répondre, que je ne sais par laquelle commencer.
...lycs occasions trompent innocemment, pourtant je n'ose m'en plaindre, car je reçois votre lettre et votre âme ensemble. Depuis si longtemps je n'avais eu aux yeux des larmes de joie, que j'en ai ressenti presque de l'égarement. Vous, si loin de moi, Frédéric, et du fond de votre bonheur, vous voyez mes tristesses à travers l'absence et vous en souffrez jusqu'à venir à mon secours ! Venez donc, mon cher enfant, puisque l'amitié est divine, et qu'il
A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 141
n'y a rien, en effet, de si grave que ma destinée présente. Mais sais-je si l'avenir ne l'aggravera pas? et si je peux oser dire à présent quand je rendrai... si je rends jamais ce que j'oserai prendre sur un avenir que je regarde avec beaucoup de terreur. Car elle vous a dit vrai, M"^^ Geille : je suis bien malade, et je ne le suis que de chagrin. Toutes les forces humaines n'en supporteraient pas impunément un si long.
]y[me Geille, fort malade elle-même une seconde fois, ne vous a-t-elle pas dit que la santé de ma chère Ondine me livre aux plus vives inquiétudes? A vous qui avez passé tant de nuits sans sommeil pour Frédéric, je n'ai pas à raconter longtemps les miennes, depuis un an surtout. Cette intelligence vraiment supérieure qu'elle possède a nui cruellement à la faiblesse de son enveloppe. Elle a souffert aussi de voir souffrir, et, dévorée du désir de se faire trop tôt un état sérieux pour aider nos misères, cette charmante créature a donné à l'étude les jours qu'elle devait encore employer à grandir. Nous l'avons envoyée en Angleterre avec M'"° Branchu, mon amie, chez un médecin fameux qui est son parent (i). Cette vacance l'avait remise et rendue belle et courageuse. Il m'a fallu faire cet onéreux voyage au milieu de novembre et nous avons, elle et moi» couru danger de la vie durant une nuit d'horrible mer. Au retour, j'ai fait une maladie de vingt-cinq jours et la charmante enfant m'a suivie au lit. La voilà relevée encore, car j'ai tant cherché que je l'ai mise dans un peu de soleil et d'air pur et changée de logement. Après cet effort, mon courage vient encore une fois de céder, et je ne peux plus passer de nuits pour nous soutenir sur l'abjnne. L'extérieur ne trahit pas encore le profond désastre où nous sommes
(i) I<e Docteur Curie, médecin très distingué de I^ondres (II. V.).
entrés. Comprenez-le, Frédéric, car mon cher \'almore, avec son intelligence, sa haute probité, son admirable courage, n'a pu réaUser de son talent, depuis deux ans, qu'ime somme de cent écus. L'Odéon a trahi toutes ses espérances. Ce théâtre change en ce moment de directeur. A-t-il un avenir? Allons-nous au naufrage? \'ous rendraije jamais ce que vous nous avez envoyé dans un moment d'abandon et d'effroi? Nous sommes engagés dans des dettes jusqu'alors inconnues de notre humble ménage. Deux mille cinq cents francs ont été levés sur l'avenir qui paraissait moins menaçant. Lui prendre davantage est une audace que je n'ai pas, car je ne possède plus rien devant mes propres yeux qui ressemble à une garantie. Ce que l'on appelle littérature de femme ne produit pas plus que le travail d'aiguille. Yonz voyez que tout cela est triste à dire, comme à ressentir; mais votre lettre m'a rouvert l'âme et voilà la vérité.
Tout ce que vous me dites de votre bonheur si nécessaire au mien, m'est entré dans le cœur comme luie caresse, cher ami. Je savais déjà par M"^<^ Geille le calme de votre cher ménage, et j'ai comme un remords de vous envoyer cette révélation qui va vous poindre comme une douleur personnelle. Je vous sais si parfaitement pur de cœur ! Moi aussi je souffre infiniment pour ceux que j'aime. J'ai, à part mes enfants qui sont moi, deux sœurs et un frère en proie au malheur même. Je les ai secourus toute ma vie, et présentement je n'ai plus rien qu'un faux semblant de position dans ce trompeur Paris, qui fait dire à mes amis riches : « Marceline est très heureuse. Elle a tant d'ordre qu'elle vit très bien et sans se plaindre. » Et je meurs, Frédéric, sous les soucis rongeurs qui se sont établis maintenant sur les blessures mal guéries de l'amour malheureux. Je voudrais pleurer avec vous avant de
A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 143
mourir, mais la mort doit être bien belle après une telle vie.
Eh bien ! tout ce que j'ai de génie de femme, d'invention, de paroles et de silence utile, je l'emploie à dérober cette grande et humble lutte à mon cher mari qui ne la subirait pas huit jours. Je sauve ses fiertés, au prix de mes humiliations et ce n'est qu'après ce monde qu'il saura par quelles innocentes ruses, par quelles larmes restées entre Dieu et moi, je lui ai, jusqu'ici, sauvé le triste secret du pain qui n'a pas encore manqué sur sa table et celle de nos enfants. I,e froid ne les a pas, non plus, attristés.
Que Dieu ne mêle rien d'amer aux baisers dont vous couvrez vos amours. Ne me donnez pas non plus une part des fruits que vous avez amassés pour eux. Je vous le répète, j'ai l'horrible peur de ne pouvoir le rendre
24 Mars 1842.
Que devez- vous penser? Non que je suis stupide et ingrate, mais que je suis morte de toutes les émotions d'une telle vie. Frédéric, il y a bien quelque chose de mort dans cette existence qui tourne dans l'orage : c'est, en effet, la force du vent qui soutient en l'air ces ailes inanimées qui paraissent voler; mais le cœur, Frédéric, tout blessé, tout saignant, vit toujours et bat de toute la vitesse de l'éternité. Il y a donc aussi bien de la joie dans mes étouffements, puisque j'ai la certitude de vous revoir, n'importe où. J'ai bien besoin de vous revoir, mon bon Frédéric. Nous qui n'avons à renouer que des chaînes pures, ce sera bientôt fait, sans frayeur, sans expiation, comme les oiseaux se remettent à chanter sur la même branche. C'est vous qui chanterez l'hymne de la charité; moi, celle de la
144 MARCELINE DEFînORDES-VALMORE
reconnaissance. Votre femme nous écoutera et pleurera de joie, de ne faire qu'im avec vous.
Les genoux m'ont manqué en montaxit chez votre ami du boulevard Saint-Martin. Ses bons yeux noirs sont entrés dans les miens, comme deux couteaux; et moi, si pâle, je Guis devenue rouge jusqu'aux cheveux. Je doute fort qu'il ait entendu le son des paroles que je lui ai répondues. Est-ce là de l'orgueil? Faites-en ce que vous voudrez, cher ami. ^Nlais ne pouvoir serrer les mains de votre ami, ni lui dire tout ce que je devais au sien, me présenter là comme venant réclamer de l'argent qui m'était dû, je me trouvais bien hardie. Et lui m'a paru regarder tout surpris de ma contenance tremblante, ce qui a fait pour moi, de cette journée, l'une des plus terribles de ma vie.
Ondine part dans trois jours, pour Londres. On est venu la chercher pour achever de la guérir. J'allais l'y conduire, malgré mon effroi du vaisseau. Un médecin, parent de ]\ime Branchu, qui remue tout Londres par des cures qui tiennent du miracle, \-eut achever de rendre à ma chère fille une respiration facile, afin de m' aider moi-même à respirer du côté de cette âme qui me fait tant souffrir ! On dirait qu'elle est interceptée par une main invisible, et c'est cette main que le docteur veut écarter. Je ne vous dirai pas le mélange de foi et de terreur qui se mêlent en moi, à l'idée de ce voyage : le mieux serait d'y aller porter mes bouquets à la Vierge, mais mon mari se réveille la nuit pour me dire : « Ne me quitte pas dans la situation où je suis ! L'Odéon va fermer. Sans toi, j'aurai la tête perdue... » Et je reste...
A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 145
I,e 9 Juillet 1842.
...J'arrive de la Normandie, et je pars toute haletante pour Orléans. J'ai passé quinze jours près de mes deux sœurs aimées, au milieu d'enfants et des plaines fraîches de la Normandie où leurs familles sont établies dans les filatures. De là, je voulais encore vous écrire; mais, tantôt à Fleury-sur-Andelle, tantôt à Rouen pour courir d'une sœur à l'autre, je me suis trouvée absorbée de soleil, de joie, mon bon Frédéric, et de ce relai sans nom de toutes les sollicitudes de Paris qui n'iront jamais à mon caractère tout penché à la solitude. \'ous étiez donc en moi, parce que je n'irai plus nulle part maintenant sans votre souvenir; mais je ne vous ai pas écrit, parce que l'encre et les plumes ne disent pas toujours le mieux les indéfinissables préoccupations de l'âme.
Cette ville, toute moyen âge (i), est hérissée pour moi de souvenirs durs comme des pointes de fer. J'avais quinze ans, lorsque j'y suis entrée avec une de mes sœurs et mon père : c'est quand je revenais d'Amérique (2). Là, j'étais la petite idole de ce peuple encore sauvage et qui sacrifie tous les ans deux ou trois artistes (3), comme autrefois des taureaux. Moi, l'on me jetait des bouquets, et je mourais de faim en rentrant, sans le dire à personne. De là et d'un travail forcé pour cet âge, une santé chancelante à travers la vie orageuse qui a suivi. Il m'est comme insupportable de croire vous regarder sans vous dire quelques mots de moi-même, parce que je sens que vous avez de
(il Tlouen.
(2) De la Guadeloupe, où elle avait perdu sa mère morte de la fièvre jamie (H. V.).
(3) On jouait leur expulsion ou leur maintien au billard, en txint de points (H. V.).
i^lQ MARCELINE t)ESBORDES-VALMORE
rattachement pour moi, et que je vous le rends de toute mon âme.
On sonne. On vient prendre ce mot. Au revoir ! Ceci n'est qu'une promesse de vous écrire.
Paris, 26 Juillet 18.12.
Si je peux vous dire en toute vérité que mon cœur n'a pas plus changé qu'il ne changera pour vous, depuis que je vous ai dit : au revoir ! il y a quatre ans, il faut bien que je vous dise aussi que notre bizarre position est stable, malgré les nuances qui la feraient croire très mobile. I^e fond est le même. L'Odéon rouvrira, sous des conditions toujours déplorables d'avenir; mais, ne pouvant s'attacher ailleurs, mon cher mari n'a pu refuser de faire, encore une fois, partie de cette société dont les soirées brillantes font pourtant aux artistes des jours si graves. A travers tout, je suis bien lasse de votre silence, mon ami. Les secousses terribles qui viennent d'ébranler Paris vous ont fait, j'en suis sûre, autant de mal qu'à moi. Je me souvdens de vous dans le danger de votre enfant... N'est-ce pas que le cœur se rouvre où il a été frappé, quand on entend parler des blessures des autres? Pour moi, j'ai beaucoup pleuré silencieusement et dans un coin où j'aurais eu la plus sérieuse consolation de vous voir arriver vers moi. Vraiment, la vie est aussi effrayante que la mort puisqu'elle en est toujours menacée, sans compter les mille douleurs qui font le cortège. Que de larmes, dans ce pauvre con\'oi !
...Ma bien-aimée Ondine est toujours à Londres. Elle se fortifie lentement et loin de moi. I\Ion mari voyage du côté de Lyon et de Genève, pour utiliser sa vacance de rOdéon. Moi, je rentre d'une visite d'amitié chez M'^*^ Bran-
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chu dont la fille dorlote la mienne à Londres où je vous ai dit, je crois, que cette excellente fille est établie chez le médecin célèbre dans lequel Ondine a mis toute sa confiance. Et voilà encore une partie de ma lettre qui ne peut s'écrire sans larmes, ingrate que je suis ! Ce n'est pas près de moi que ma fille se guérit ! S'il lui arrive de souffrir, ce n'est pas non plus avec moi, et la mer est entre nous ! De nouvelles mœurs laisseront leur empreinte sur cet esprit si sensible et si jeune encore, si porté à l'enthousiasme. Elle aura donc beaucoup à regretter, en revenant chez sa mère pauvre; et ce qu'elle regrettera, je ne pourrai le lui donner. Voilà, Frédéric, les peines de l'époque où je suis arrivée. Ce ne sont plus les orages, mais des brouillards qui font que l'on pleure, même en regardant le soleil; car on n'a plus que ses enfants pour passion et sollicitude, et ses enfants appartiennent déjà aux étrangers. Donnez-moi la main et dites que vous me comprenez; après quoi je vous jurerai aussi qu'ayant toujours rapporté mon amour à l'objet aimé plutôt qu'à moi, loin d'opposer de la résistance à cet ordre de choses que je crois utile à la santé de mon enfant, je suis la première à l'exciter au courage de vivre contente, loin de moi, et j'en deviens souvent contente aussi. Je tâche enfin d'être tout à fait mère. Frédéric n'est-il pas au collège? Mon cher fils n'y a-t-il pas resté cinq ans? Vous voyez que nous sommes deux, en moi : l'un qui soupire et l'autre qui blâme et qui ordonne. Et vous, Frédéric? De même, n'est-ce pas?
îi Novembre 1842.
...Je suis affligée dans des personnes qui ne m'étaient rien moins qu'indifférentes, et que je vois mourir de fatales
maladies. Ce spectacle que je vais regarder le i:)lus souvent qu'il m'est permis, me fait un mal qui m' approche pourtant tm peu de Dieu. Elles souffrent beaucoup, ces charmantes femmes, et avec un courage qui ne peut venir que de bien haut. A présent que c'est sans soleil, jugez comme c'est triste et grave.
Vous êtes bien occupé, n'est-ce pas? Pour moi, quand j'ai quelque force, bien éprouvée toujours par l'automne, je tâche d'écrire pour un peu d'argent. Si des choses bien médiocres (avec mon nom) vous tombent dans les mains, tournez-les du côté de votre cœur. C'est avec ces j'^eux-là qu'il faut regarder le travail d'une mère pour ses enfants.
Ondine est encore à Londres ! Que dites- vous de ma résignation? Mon Dieu ! comme on apprend à ne plus s'aimer que dans ce qu'on aime !...
Je ne vous ai rien dit encore de l'Odéon où le sort de mon cher mari est attaché, comme celui du pilote sur le radeau de la Méduse. Ici, du moins, il y a de l'illumination, de la musique et des dorures, tout brille à l'extérieur, et mon pauvre Valmore y fait des merveilles d'intelligence et de zèle. Mais les frais surpassent les recettes. C'est enfin la réunion Bans exemple d'une quarantaine d'hommes persistant à travailler sans salaire. Je ne pense pas qu'il y ait espoir fondé de subvention. \'almore y reste, pour ne pas se faire oublier. On viendra le chercher là, en effet, plutôt que dans sa chambre. Mais que cette lutte est longue !
En ce moment, tout ce qu'une femme peut enfermer de chers fardeaux dans ses bras, je le porte...
Je vous enverrai un nouveau livre que ]\I. Dumont a le courage d'imprimer. Les vers ne sont plus lus à Paris, mais je vous enverrai tout.
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25 Mars 1843.
...Je suis loin de ma fille, et je dois me résigner à l'attendre ; car les choses en sont là que sa foi doit être la mienne et que je ne peux plus vouloir son retour, avant qu'elle ne le veuille elle-même. Je suis trop brisée, en ce moment, dans mes espérances trompées, pour vous faire entrer dans le long détail des résistances que l'on oppose à son retour. On lui a inspiré une foi qui va jusqu'au fanatisme ardent. Elle se croit malade (i) et ne reconnaît au monde qu'un médecin pour la guérir; ce médecin est à lyondres; il faut donc qu'elle y reste, jusqu'à ce qu'il lui dise : « Allez !»
Quoi ! Rien à la nature ! rien à la force de l'âge ! rien à la volonté de Dieu ! Tout dans un médecin, un seul ! "Voilà où nous en sommes; et, devant Dieu ! je ne la crois que frêle un peu, comme je l'ai été toute ma vie, mais souple et résistante aux orages.
Vous pouvez, d'un coup d'œil, saisir tout ce qui vient de se passer dans une telle lutte où je devais ménager tout, jusqu'à son fanatisme même; puisque, s'il l'éloigné de moi, il lui donne au moins toutes les garanties de sa guérison qu'elle ne voudrait ni opérer, ni tenter par un autre médecin. Je cède à mon amour pour elle et à l'effroi de lui faire un mal même imaginaire. Ceux-là ont tant de puissance quelquefois ! Je demeure triste et résignée, comme en tant d'autres circonstances où j'ai mis le bonheur des autres à la place du mien.
...vSi vous saviez quel est le supplice de sentir ses enfants loin de soi ! Ma chère Ondine, qui possède tous les charmes de l'âme et de l'esprit, ne se doute pas de ce qu'il me faut souffrir, par cette absence qu'on lui fait considérer comme
(i) UUe l'était mallieureusement; on le cachait à sa mère (H. V.).
une longue nécessité. Gardez vos enfants près de vous, Frédéric, si vous voulez dormir et vous éveiller sans une douleur intolérable au cœur.
Kntre mars et le 15 mai 1843.
Je suis presque en Angleterre au moment où je vous écris, bon Frédéric. Je vous en ai dit assez pour vous faire pénétrer dans cette nouvelle sorte de douleur, et je n'ajouterai aucun détail, parce que je vous écris à la hâte, uniquement pour n'avoir pas à me reprocher de perdre eu ma vie une fois le bonheur de vous dire bonjour et au revoir !...
Pour moi, dans ce moment, je suis abasourdie d'un coup tout à fait imprévu, bien sensible et qui, de plus, m'arrête impérieusement au moment où j'allais voir ma fille. C'est un beau-frère venant se jeter dans nos bras, à la suite d'un désastre irréparable de fortune, et ne comptant que sur moi, pauvre atome, pour trouver une place en France, en Algérie, où que ce soit, perdu qu'il est par une ambition folle, et qui met ma sœur, si sainte et si pure, dans un profond désespoir. Que dites-vous, Frédéric, d'un sort si fidèle contre moi? Je dis moi, car ma sœur en fait partie et je souffre beaucoup en elle. Son mari est un habile ouvrier, constructeur de métiers à coton et contre-maître de filatures les plus importantes de la Normandie. Mais cet homme, excellent et plein d'intelligence, d'apparence assez rustique, s'est mis tout d'un coup en tête une ambition frénétique. Il s'est lassé de travailler pour autrui et de faire la fortune de ses maîtres; il a élevé, pour son compte, un établissement formidable relativement à ses modiques économies. Ma pauvre sœur,
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ses amis, ses chefs lui ont en vain rejDrésenté le danger; les prières ont enflé son courage, et il vient de s'engouffrer d'une manière cruelle en perdant tout ce qu'il avait au monde. Ou'allons-nous faire? Si l'on avait besoin de constructeurs de fabrique à Alger, il y serait un homme précieux. Je vous dis cela au hasard, Dieu me commandant d'appeler au secours, de tous côtés. Que ne donnerais-je pas pour qu'il vînt de vous ! Nous sommes donc, vous et moi, bien malheureux en même temps par nos frères ! Qu'a donc fait le vôtre, si bon, pour être ainsi frappé dans son âme? vSi la sainte résignation ne vient pas à son aide, que va faire ce père déjà si triste quand je l'ai vu ! O Frédéric ! le printemps est d'ordinaire bien triste. Celui-ci m'a frappée aussi dans des affections que je ne savais pas moi-même aussi profondes...
15 Mai 1S43 (au soir).
J'ai promis d'avoir le courage de vous écrire, Frédéric, et je veux l'avoir, bien qu'il me soit douloureux de venir à vous pour vous attrister. I,e visage de ceux qu'on aime n'est pas toujours souriant. Accueillez-moi, cette fois, comme le triste messager de votre cher Amédée Geille qui ne vous écrira plus jamais !
Je l'ai vu ce matin dans son éternel repos, guéri de corps et doucement endormi après de longues et orageuses souffrances. Il a eu trop de courage pour la lutte, elle devait tuer ses forces. Dieu ! que c'est triste de voir toutes ces choses ! Sa raison était revenue tout entière, avec une douceur d'enfant. L'honneur et la misère ont brisé sa vie. Sa femme reste en proie à la plus profonde infortune avec l'enfant (qui rit!... petit ange). Je n'ai pas de pa-
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rôles pour vous peindre IM'"^ Geille. Elle semble s'être survécue à elle-même pour soigner, jusqu'au bout, des jours plus précieux que len siens. Ce qu'elle va devenir, je n'ose m'en rendre compte. Je croyais depuis six mois que toute existence était épuisée dans ce corps si frêle. Ah ! Frédéric, lequel des deux a tué l'autre ! Mystère impénétrable et déchirant.
vSentant la misère arrivée à son comble dans cet honnête et intéressant ménage, il m'a pris un courage que vous comprendrez. J'ai écrit à M. Tliiers pour lui signaler l'honorable artiste mourant de silence et de fierté, penché depuis un an sur son portrait que la misère et la maladie lui ont fait interrompre. M. Thiers n'a rien fait dire et M. Geille est mort, hier soir, après avoir demandé le secours des sacrements. J'avais pareillement écrit à M. Borelli, de l'aveu de la pauvre Henriette (i). Que va-t-il suivre? Que deviendra l'enfant, si la mère succombe à son tour? Je suis consternée, et cependant j'ai accepté pieusement les tristes devoirs que je remplis. C'est en serrant vos mains dans les miennes, bon et cher Frédéric, et bien près de votre cœur, que je vous donne cette nouvelle funeste. Pour être prévue, elle n'en est pas moins saisissante. Je savais le danger, dès ma dernière lettre; mais, comme elle devait passer par les mains de ces malheureux amis, je n'ai rien osé vous dire. Hélas ! mon cher ami, il n'y a plus d'obstacle à vous dire la vérité. Sa. tâche douloureuse et rapide est remplie : celle de vous faire du mal m'était-elle donc réservée?
M. Borelli est-il riche? Ne viendra-il pas au secours, en l'honneur de cette mémoire sans tache? Autour de nous, je ne vois rien, et l'abîme est profond.
(i) M"-" Gtille. " ■ l
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3 Octobre 1843.
Bien des mois tristes se sont écoulés depuis lors, mon cher Frédéric. D'autres blessures ont frappé dans cette blessure ouverte. Vous savez aussi que c'est pour souffrir et voir souffrir que nous vivons. Qu'ai-je à vous apprendre? Je n'ai même pas eu le temps de m'en entretenir avec vous, ce qui pour moi est toujours une consolation, comme une suspension d'armes. Je ne l'ai pas obtenue dans l'amas de Gollicitudes qui emploient toutes mes heures. Croyez-moi, aimez-nous; enfin, restez le meilleur des hommes.
]\Xme Oeille m'a dit vous avoir écrit plusieurs fois. Vous êtes donc instruit qu'elle est la plus malheureuse, la plus malade des femmes. J'ignore le fond exact de tout ce triste sort. Elle a cru devoir continuer à faire finir des travaux commencés et toujours dévorants, puisqu'ils n'ont amené dans cette maison que la misère la plus profonde que j'aie jamais vue. Je m'abstiens de juger la raison de cette pauvre et tendre femme. Elle a tant souffert ! Elle souffre et va tant souffrir, que je n'ose plus même lui hasarder un conseil. Elle suit sa tête et la fièvre est là, comme au cœur. J'ai cru devoir pourtant la presser de profiter en toute hâte du bonheur, qu'elle vient d'obtenir pour son enfant, de le voir admis, pour rien, dans un collège où son avenir serait à l'abri. Elle ne peut s'y résoudre et prend tous les détours de l'amour pour justifier le retard de cette séparation. La santé de l'enfant souffre en attendant. Elle le couche avec elle, et vous pouvez juger de l'air qu'il respire. Mais que dire à cette femme qui vous répond : « Je mourrai, si je m'en sépare. » Tout cela est devenu impossible. C'est le malheur même et le désordre qu'il entraîne chez les gens maladifs et passionnés. Vous
seriez, comme moi, consterné de voir un être si charmant, d'une intelligence si distinguée, s'enfoncer jour par jour et se poignarder, pour que la chose aille plus vite. Elle fait avec cela des efforts de courage immenses, pour les besoins du moment. Courir, quand on se meurt ! Demander partout et, ce qu'il y a d' affreux, n'obtenir (car eUe obtient souvent) que pour combler le passé et payer des ouvriers dont les travaux ne produisent qu'un gain illusoire : oh ! malheur ! . . .
Je ne vous dirai rien de nous. Que sert de vous affliger? Nous sommes entrés dans les chances d'un procès, avec xm homme immoral que le ministre soutient. C'est un journaliste vulgaire que nous avons aidé à mettre au rang de directeur à l'Odéon. Ressouvenez- vous de la Hce et de ses petits : c'en est toute l'histoire, et les détails vous en feraient mal. J'aurais besoin au fond du cœur de vous écrire, Frédéric. Car ma pensée, stupéfaite de ce mal sous toutes les formes qui torture mon humble et honnête maison, se repose avec douceur sur votre souvenir, connue un pauvre fiévreux sur l'épaule de son frère...
Ondine, sans être robuste, est mieux de santé qu'à son retour de I/ondres; elle y a par malheur laissé ses sympathies ; nous ne nous entendons plus du tout. Nos rapports sont doux, mais froids. Nous possédons sa forme bienaimée; le fond est en Angleterre. I,e luxe de cette maison (i) et le bizarre de deux caractères de femme ont dénaturé le sien. Elle est toujours aimable, mais ce n'est plus nous qu'elle aime. Ne vous séparez jamais de vos enfants...
(i Celle du docteur Curie (H. V.j.
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Pari?, 19 Mars 1844.
Je ne vous attends plus, mon bon Frédéric. Puisque vous n'êtes pas assez heureux pour pouvoir répondre à vos amis, ils doivent vous en consoler en vous écrivant eux-mêmes. C'est un double soulagement, car je vous avoue que ce long silence commence à mettre un grand poids sur ma pencée. Je n'oce pas croire que tant de mois ce sont écoulés sans vous blesser de quelques douleurs nouvelles. Il y en a pour tous les jours, dans cette vie, n'est-ce pas? Pourtant je l'aime encore par tant d'âmes à moi, qui m'y consolent et m'y retiennent. Tant qu'on me dira : « Restez », je tâcherai, Frédéric. Il reste une inguérissable blessure à ceux qui perdent un être aimé. Sous ce poi:it de vue, j'ai passé une grande part du temps de mon silence à pleurer. Dieu vous ait épargné ce triste emploi de vos facultés aimantes !
Vous, à qui j'ai dû autrefois de connaître et d'apprécier Joseph Delorme (i), vous vous serez réjoui, comme moi, de son admission à l'Académie française. Merci pour nous tous qui l'aimons. Au premier rejet, sa mère, grande et bonne comme la fée aux miettes (2), c'est-à-dire pas plus haute qu'un enfant, et qui ne savait pas du tout être ambitieuse de son fils, s'est évanouie comme sous un coup de foudre. O-i a eu peur qu'elle se mourût. N'est-ce pas que les mères sont adorables et un peu folles, et que Dieu aura toujours un sourire pour elles? Celle-ci voit son fils assis pour la vie, à l'abri de cette affreuse question qui met tant d'effroi dans l'amour qu'on a pour un fils : « Aura-t-il,
(i ) M. .Sainte-Beuve a publié ses poésies sous le nom de Joseph Delorme. (2) Personnage d'une nouvelle de Charles Notlier portant le titre de La Fée aux Miettes (H. V.).
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quand je ne serai plus là, un gîte et du feu? » Celui-ci les aura ! Voilà ce qui fait que les premières fleurs du jardin de M'"e Sainte-Beuve s'offrent à la Vierge qu'elle a tant priée pour Joseph Delorme.
Je voudrais avoir d'aussi bonnes choses à vous raconter de ]\I"'e GeiUe. Non. Seulement qu'elle se soutient miraculeusement sur d'aussi tristes flots. Elle marche sans cesse, elle pleure toujours, elle lutte contre tout. Pauvre ]M"'^ Geille ! Le courage qu'elle a eu de s'arracher de son enfant, admis par un bonheur providentiel dans un collège, est payé de grandes consolations. La santé et la vie entière de cet enfant tenaient à ce fait. Il était perdu, restant près de cette pauvre mère qui est elle-même un enfant désespéré. Je vous assure qu'elle fait bien mal à voir, car elle vit au hasard, sans autre appui solide que l'intérêt qu'elle inspire. Il lui faudrait un asile, un travail, sa famille... Je ne sais que dire et que penser, mais cela fait mal à voir. Quand un sort est défait, que de peine pour rajuster la base ! Elle est seule et ne peut se soutenir. Tant d'intelligence et d'esprit et de cœur n'avancent donc à rien? Je vous afflige, mais la vérité est presque toujours affligeante, mon cher Frédéric, et ce sujet déchirant m'a bien souvent ôté la plume des mains, au moment où j'allais vous écrire. Je crains que sa persistance à garder un atelier et des ouvriers plus ou moins faciles à diriger, ne la soumette à des fatigues bien stériles. Je n'ose juger. Je la plains.
Ondine est parfaitement remise, gaie et fraîche et active. Charmante à voir et guérie à peu près de l'anglomanie qui m'a tant affligée, ainsi que son excellent père. L'Odéon se raâ'ermit par la protection du ministre; il n'y manque qu'un autre directeur. La Providence, qui ne dédaigne rien, nous enverra peut-être ce bienfait.