‹ Lettres inédites, 1812-1857Chapitre 7 sur 17 · A FRÉDÉRIC LEPE\TRE · texte numérisé non relu

A FRÉDÉRIC LEPE\TRE

Jusque-là, nous nous soutenons avec beaucoup d'efforts sur la lisière de la pauvreté. Ne rien vous rendre encore, Frédéric, c'est assez vous dire l'état de ma fortune. Vous saurez l'un des premiers quand mon travail m'aura donné de quoi tranquilliser mon cœur.

Notre Inès vient d'avoir une croissance bien douloureuse : elle est mieux et toujours très bonne et un peu sauvage. Mon fils est toujours très digne d'aller, un jour, serrer la main du fidèle ami de sa mère. Il le souhaite et travaille pour cela. vSon amour pour la peinture le conduira peut-être à Rome (i). Oh ! si c'était avec moi, avec mon cher mari ! Notre destinée voyageuse fait remuer eu moi de certaines ailes qui ne sont qu'engourdies. Paris ne m'aime guère, et moi je le trouve triste.

31 Octobre 1844.

Soyez heureux !

C'est à quoi je pense toujours, sans jamais vous le dire. Ce n'est pas pour rappeler le temps immense qui vient de s'écouler silencieux, que je vous écris ce peu de lignes; c'est pour vous écrire : soyez heureux !

Trop d'afflictions m'ont accablée pour m'avoir laissé la consolation même de vous les raconter. Je suis brisée de fatigue de cœur et de corps.

Ma chère fille Inès, malade depuis quinze mois, l'est devenue, ces deux derniers mois, de la manière la plus grave. J'ai passé par tous les effrois. Vous connaissez ces

(i) Il m'a conduit à un bureau d'enregistrement au Ministère de l'Instruction Publique. Triste fils! (H.V.).

tortures, vous qui avez le cœur père et mère tout ensemble. J'étais folle et enchaînée à son lit. Depuis trois jours elle a dormi, elle a mangé sans vomissements. Je n'ose respirer bien profondément, mais enfin je vois assez clair autour de moi pour vous écrire. Soyez heureux !

Cette lettre ne fait que vous en annoncer une autre. Je ne suis pas assez à moi, pour vous parler longtemps. Quelquefois, à travers mes tortures, j'ai été regarder celles de la pauvre Henriette (Geille). Ah ! vraiment elle souffre trop ! Quel sort effra^-ant que celui de cette aimable créature, étrange et courageuse ! Sa figure est un sourire couvert de larmes. La voix mélodieuse d'Inès est bien enfermée et son piano solitaire. Nous voilà maintenant dans les orages de nos enfants.

Where is ihe rest?... Never. Mais l'amitié toujours, et, au revoir, Frédéric !

Paris, 31 Mai 1845.

Le sort le plus contraire m'a forcée au silence. \"oug attrister des détails de nos déceptions, c'est bien mal reconnaître ce que je dois à l'un des rares amis qui m'ont consolée d'être née. Mais comment prolonger cet a parte douloureux? Il vous attriste peut-être, mon bon et cher ami, et il me devient insupportable. Au reste, nous sommes si occupés à la lutte où nous ne serons pas certainement les plus forts, que douze heures par jour ne suffisent pas à ce qu'il y faut de courage. Cette monotonie de chagrin doit ressembler à la peine des âmes du purgatoire, n'ayant pour soutien que le rayon lointain vu par une fente des tristes roches qui les entourent. Je pense à Dante, vous le voyez. Je pense à vous !

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Ecoutez, cher monsieur Frédéric, j'ai à cœur de vous avouer que je n'ai pu récemment refuser à un peintre, élève de David, et qui a gardé quelque talent du maître, une lettre d'introduction près de quelque ami du Midi, où peut-être il doit aller chercher fortune. Nous avons prêté à ce pauvre et brave artiste une somme bien grosse qu'il ne pourra jamais nous rendre; car, il faut bien le reconnaître, sa triste vie est devenue un emprunt. Donc, je vous avertis que si, dans six mois ou un an plus ou moins, vous voyez apparaître un peintre porteur de quelques lignes de moi qui vous recommandent son talent (il en a), prenez acte de ma loyauté douloureuse qui se borne à vous recommander seulement ce talent et à vous prier avec instance de l'aider, s'il est en vous de le faire, de lui procurer des portraits, qu'il fait très bien, et des tableaux d'église, sans en aventurer les avances. La connaissance que j'ai de votre cœur me force à vous prémmiir contre l'abus involontaire qu'en ferait peut-être ce pauvre voyageur. Vous avez des enfants, une adorable femme. Il faut donc se garder d'exciter votre penchant à la bienfaisance qui mène quelquefois plus loin que ne le veut la vertu.

Je vois de mon côté s'enfuir plutôt que s'approcher l'époque d'acquitter les dettes de mon passé. I^'Odéon est en ruine. Il va, dit-on, rouvrir, mais comment? et pour combien de temps? Nous y perdrons le passé, le présent et, je le crains, l'avenir qui n'est pas là pour nous. J'ai le cœur plein de chagrins. Ma chère Inès est alitée depuis huit mois. Maladie de jeune fille, développement tardif avec de grandes tortures d'estomac. Jugez quelle santé pour la mère qui pleure et qui veille. Ondine est au pensionnat comme sousmaîtresse, cruelle envers moi à force de courage. Tous ces incidents me composent une vie solitaire et grave, qui n'a plus d'autre bonheur que la résignation...

30 Juiu 1845.

Je ne peux vous dire encore si nous quittons Paris, ce que je redoute moins que vous ne pourriez le croire. Il a été, il est pour moi si dur ! J'y vois souffrir des êtres qui me sont chers et je ne peux plus rien pour leur prouver mon affection... On étouffe à Paris, à force d'intelligences qui s'y précipitent. Il faut nécessairement qu'une réaction ait lieu vers la province, et nous allons prendre ce parti pour nous-mêmes.

1845 (entre juillet et octobre).

...Je crois que je deviendrai riche à force de le demander à Dieu pour tant de belles âmes que je vois souffrir. Vous savez, vous, ]\Ionsieur, s'il est doux de donner. Moi, je ne sais encore que combien il est difficile de rendre.

Votre lettre est le tableau vivant de tout ce que j'entends raconter, de la Bourse de Paris. Je comprends, d'après ce que vous dites de ^Marseille, qu'une telle fièvre, sous un tel soleil, doit monter jusqu'à la fièvre cérébrale. On fait poser ici des gardes, à l'entour de ce temple dont l'intérieur m'est inconnu. Les actions des chemins de fer attirent jusqu'aux mendiants qui veulent en acheter. Quel effroi, qu'une telle rage ! Mais, d'autre part, quelle douleur tendre de regarder ses enfants et de dire : « Je les laisserai, pour devenir peut-être ce que j'ai été... pèlerins humiliés et fiers, moins patients, peut-être, moins heureux

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en amitié que leur mère ! » Ah ! Frédéric, pour eux je deviendrais marchande.

Paris, 29 Juillet 1S45.

Je ne sais qu'ajouter à la lettre de M. Victor Augier. Plus notre intérêt est grave dans le projet qu'il agite avec le prince et la bonne princesse de Monaco, moins je me sens le droit d'user de votre amitié pour notre intérêt personnel. Pesez tout cela, comme si j'y étais absolument étrangère. Ne pensez pas que j'aurais le bonheur sans nom de vous voir bientôt et souvent, par la création de ce plan qu'ils élèvent pour nous. Songez à votre famille avant toute autre famille. Vous savez à quel titre sûr et sacré vous m'êtes aussi cher que le meilleur des frères.

Un voyage que je viens de faire à Rouen pour ma sœur a retardé l'envoi vers vous de la lettre de M. Augier qu'il a cru devoir me communiquer. Vous y verrez la preuve de sa confiance et de sa sollicitude pour mon cher Valmore. De si bons sentiments soutiennent contre l'adversité. Non, Frédéric, on n'a pas le droit de se plaindre des méchants, quand la Providence éclate visiblement pour nous en consoler. Quel que soit le résultat de cette coalition innocente qui se forme dans ce beau coin voisin de vous, j'y trouve un relèvement moral qui me rattache à la vie. L'éloignement de Paris me serait aussi fort doux.

Paris, le 5 vSeptembre 1845.

...Après quelques éclairs d'im ciel futur, promis, je le crois, à nos pauvres âmes éprouvées, le bonheur de ce

monde convulsif, c'est la paix, n'est-ce pas? Je l'effleure par moments, mais je suis sur mie barque trop tourmentée pour l'atteindre. Je suis remise à l'orage et tout ce que je peux, à présent, c'est d'enfermer les cris de mes peines. Inès, mon amour malade, consterne ma pauvre vie. Sa convalescence est heurtée par tant de rechutes ! Le médecin me la promet forte et robuste, mais il demande im an, d'après son expérience qui ne m'a pas trompée. ]\Ia courageuse et presque divine Ondine m'a jetée dans de graves terreurs par un crachement de sang inattendu, au milieu du travail qu'elle s'impose dans l'enseignement. Elle adore ce travail qui fait taire son jeime cœur si passionné, si sage! Entre ces deux lits de soufîrances, j'ai passé de graves nuits, comme entre la foi et l'espérance !...

M. Ampère a dit de son cher, de notre cher Sainte- Beuve :

« Ami volage et sûr!... »

C'est toute ime biographie dans un hémistiche. Il y a, en effet, de certains cris qui disent tout notre caractère.

Victor Augier, adorable cœur qui tient de tous ceux-là par le bien, poursuit son rêve (i) et nous emporte à Monaco avec sa belle femme et sa fille qui lui ressemble. Je ne crois pas à l'espérance qui lui rend des forces, mais son erreur même nous touche au fond de l'âme. Bocage nous a trahis. Mon mari l'a supporté noblement. Il attend sa revanche du Dieu des bonnes gens et mon cher Hippolyte a quelque espoir d'une place. Gardez-m'en une dans vos plus purs souvenirs, vous qui vivez dans les miens pour les consoler.

(i) Et rêve il a vécu ce que vivent les rêves !... (H. V.).

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Paris, le 12 Novembre 1845.

Ne soyez pas en peine que je compte jamais le nombre de vos lignes pour vous envoyer les miennes, cher et bon Frédéric. Ce n'est pas ainsi que j'aime. Cent ans de séparation et de silence ne me feraient pas oublier ce que vous et votre femme avez été pour moi; comment vos deux noms sont entrés dans ma vie; l'époque orageuse et charmante où tous deux vous m'avez cherchée, comme deux ramiers volent vers un nid qui pleure. I^e moment présent, si dur, si positif, avec ses fièvres de calcul et de misère, passe en tumulte sur mon âme qu'il épouvante, mais qu'il ne change pas plus que les vôtres. Je vous vois, de votre côté, éperdu, haletant, mais toujours au devoir, aux enfants, à la femme aimée, au inalheur qui se plaint ; et je m'attendris de votre silence même, parce que j'en sais la cause, comme si vous me le redisiez jour par jour.

Je n'ai donc qu'une grâce de plus à vous rendre, puisqu'au milieu de vos étouffements vous avez trouvé le moyen de nous prouver que vous êtes le meilleur des amis. Mon cher mari en est peut-être plus touché que moi qui en suis moins étonnée que lui.

...Tant de petits incidents viennent d'accabler ma tête qu'elle se penche et se fend, comme un épi trop plein...

17 Novembre 1845.

Une fièvre de fatigue assez violente a suspendu ma lettre, bon et très cher ami. Je ne veux pas tarder à vous l'envoyer puisqu'elle vous porte une triple gratitude bien pure. Il vous aura été donné de verser ainsi parfois quelques filets d'eau vive dans les flots amers de nos jours...

Ma chère petite malade, Inès Blanche, se tourne décidément vers la convalescence. Il y a tous les jours un indice meilleur, malgré la fréquence d'une fièvre nerveuse, dernière suite d'une croissance tardive. Ne puis- je pas dire que j'aurai relevé cette plante-là avec mes larmes? Oui! Mais vous savez si bien si l'on regrette rien, quand on voit son enfant marcher. Votre cher Frédéric vous l'a si bien appris ! Tous, au reste, nous tirent ce tribut du cœur. Notre Hippoh-te jusqu'ici n'a fait que nous en consoler.

Je ne peux me décider à charger cette lettre des détails que vous me demandez sur notre nouvelle déception. Pourquoi vous aigrir contre l'humanité ? Cette triste époque passera et tous les comptes se régleront ailleurs qu'en ce monde. Seulement vous savez que le malheur éclaircit les rangs. Mon mari, frustré de tous ses droits, ne pouvant plus faire avancer personne puisqu'il n'est plus rien et qu'on lui a tout pris, est au moins laissé à lui-même et nous avons autour de nous le silence, qui n'est pas sans douceur pour l'honnête homme.

Je n'ai pas besoin, je pense, de vous expliquer l'abandon total où Valmore est laissé, et toutes ses courses stériles, et tous ses amis dispersés, loin de lui. Je vous assure que Paris ressemble à une ville prise d'assaut. On pousse, on se regarde effaré, on passe, on n'a plus le temps d'écouter. De temps à autre seulement, on dit de Valmore : « Aussi, avec ses déUcatesses, le voilà ! » Et puis, chacun va à ses affaires.

Ondine est toujours dans tm pensionnat contre mon aveu, brisant sa santé sans fruit, ajoutant son éloignement volontaire aux chagrins de ma maison. Celui-là est un des plus cruels. O Frédéric ! ne sentez jamais les bras de votre enfant se détacher des vôtres. C'est cette douleur-là qui

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fait pleurer, durant les nuits sans sommeil. L'évidence même ne lui dit pas que sa santé le lui défend. Elle n'entend que sa volonté (i) .

Paris, le 29 Novembre 1845.

Ma chère Inès (2), malade, l'est encore, mais moins par degrés. La voir debout, marcher un peu, sourire et rire, prendre quelque nourriture, ce doit être à mes yeux la santé, comparé aux tortures que je lui ai vu subir; mais tout est incomplet, tremblant, entravé chez cette petite sainte enfant, si bien organisée pour chanter les tendres cantiques. Mélodieuse jusqu'aux doigts, si légers et déjà si habiles sur le piano qu'elle regarde maintenant, les larmes aux 5^eux. .

Ondine a suivi sa vocation impérieuse, l'enseignement. Sa santé vient d'en souffrir parce qu'elle y a mis toute l'ardeur de la passion. Ce devoir qu'elle s'est créé par un immense besoin d'activité, de considération et d'estime d'elle-même a failli lui coûter bien cher en brisant ses forces. Sa maladie m'en a fait une inévitable. Elle est mieux et persiste plus que jamais dans cette voie grave que tous les attraits de sa personne entourent pour elle de triomphes très purs. Sinon le voUe, elle est cloîtrée; sinon le mariage et ses orages, elle est mère de 28 enfants qui obéissent bien à son autorité d'ange. \'oilà tout. Elle a chqsi. Je la

(i) Ajoutez qu'elle sentait la inisére à la maison, qu'elle n'en voulait ni pour nous, ni pour elle, que la vie artiste lui faisait horreur, (lu'elle voyait son père malheureux de cette situation, sa mère s'épuiser à rouler son rocher... Moi, je ne voyais rien. II. V. .

(2) Elle devait mourir un an plus tard.

contemple à travers cette séparation volontaire, calme et inflexible, honorable, ce qui me rend muette dans le déchirement profond de mon cœur.

Mon cher et excellent fils est placé provisoirement (i) dans la comptabilité, je crois vous l'avoir dit. Il a sacrifié sa chère peinture à l'effroi d'aggraver les gênes de notre inaction involontaire. Nous avons l'espoir assez fondé de le voir entrer aux Archives de la Légion d'honneur. Son caractère solide et son esprit de poète lui font des amis de cœur; je crois en lui, de tout le mien. Valmore déçu, dépouillé par la ruse et l'audace de tout ce qu'il avait obtenu par l'estime, cherche un emploi dans les chemins de fer. ^lille démarches, mille lueurs trompeuses n'ont lassé ni ses forces, ni sa volonté. Il se relève tous les jours, pour rentrer tous les soirs, brisé de fatigue de ses courses stériles. Moi, je suis à moitié morte et j'écris des contes d'enfant, à cinq francs la page d'impression, dans im journal.

M. Augier a reculé devant l'austérité de Monaco (2). Souhaitant traiter cette affaire trop en grand, il l'a vue se hérisser d'entraves et ce rêve est abandonné.

Un éditeur m'a proposé ce marché : un volume de contes inédits pour les enfants, composé de huit ou dix petits drames; 500 francs, pour un tirage de 5,500 exemplaires. Voilà Paris ei ce que l'on nomme la littérature de femme !...

12 Fé\^ier 1846.

Je n'ai qu'une joie d'enfant à vous renvoyer, bon Frédéric, ceUe-là même que je vous dois, la seule qui ait tra-

(i) A vingt-sept ans, il était temps i (H. V. (2) I,e Prince de Monaco.

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versé mon âme durant les mois sombres qui viennent de s'écouler. Il faut avoir, en effet, passé par des jours bien éperdus pour n'en avoir pas reposé quelques heures avec vous qui cherchez nos tristesses pour les embrasser, de si loin. C'est ainsi ! Ce sera longtemps encore ainsi.

Du temps de ma mère (le meilleur de ce monde), on mettait, à Noël, nos petits souliers dans la cheminée : les cheminées de Flandre ont des recoins préparés pour le bonheur des enfants. Quand ils ont été bien sages, ils trouvent, le lendemain, leurs souliers pleins de joujoux, de délices choisis par le petit Jésus qui a fait sa ronde; et les cris de joie d'éclater, et les mères de sourire, et tout d'aller comme en plein Paradis. Vous nous avez fait du paradis de Marseille, cher et bon père de vos heureux enfants. Vous avez pensé aux miens qui vous aiment, à leur père si gravement éprouvé par les mauvais, et j'ai reçu vos présents comme si, en effet, ils tombaient par une fente du ciel, où nous nous reverrons, Frédéric, j'en ai la profonde espérance. Si votre femme a présidé à cette gracieuse surjjrise, embrassez-la tendrement pour ime mère qu'elle aimerait bien si elle en savait toutes les angoisses et les attirements sincères vers elle...

Mon fils travaille dans une Assurance et aux études du Baccalauréat. Il faut absolument qu'il possède ce diplôme pour profiter de tous les bons appuis qui s'offrent à la jeunesse. Il déplore maintenant cinq années perdues à la peinture. O chers imprudents ! C'est toujours cet amour qui tourmente les hommes. Il avait jeté là son premier amour.

Ondine est heureuse au pensionnat, je dois l'être. Inès est toujours languissante et dans une convalescence cahotée. Je n'ai pas un jour sans transe, auprès de cette jeune fille qui aurait dû s'élever en Asie. Sa voix est triste

et charmante. Je crois que son âme est et sera comme cela. lya mienne appartient à eux tous ! Prenez-en la part bien pure que je peux vous donner.

Paris, 2 Avril 1846.

Voyez comme j'écris par bonds et par élans ! Ce qui vous doit donner une idée du tumulte solitaire dans lequel ma vie se passe, auprès de ma chère petite malade. Un intérêt si triste et si passionné met beaucoup de trouble dans toutes mes impressions. Je demande grâce à tous ceux que j'aime, pour l'incohérence des preuves que je leur en donne. Je sais à peine en ce moment l'orthographe de mes sentiments : que leur vérité les sauve ! Les tristes ont ime langue à part, qui ne s'entend que des bons et des privilégiés...

lyC sort, du côté de la fortune, se lasse et veut que nous respirions. Mon cher Valmore est demandé à Bruxelles, comme directeur de la scène; mais je ne peux le suivre encore, car ma fille est trop malade et mon fils va passer ses examens. Nous sommes toutefois obligés de bénir cette séparation momentanée. Nous étions si près du naufrage, que nous n'avons pu risquer d'attendre dans l'inaction l'ouverture du théâtre d'Alexandre Dumas qui aime mon mari, comme un frère...

24 Juillet 1846.

...lya maladie de ma chère Inès s'est accrue d'accidents si graves, que je n'ai plus à respirer dans les soins et les craintes dont je suis accablée. Je marche, je pense et j'agis,

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comme une somnambule dans son rêve triste. Qu'est-ce qui me réveillera? I^a volonté de Dieu sera-t-elle terrible ou clémente? En rassemblant ainsi quelques idées pour vous les transmettre et ne pas vous laisser tout à fait ignorant de ma position, je ressens un déchirement du voile que je retiens sur le fond redoutable des choses... Je ne peux continuer à vivre ainsi qu'avec un peu d'illusion, et si j'ose vous parler de mon pauvre enfant affaibli par deux ans et cinq mois de souffrance, je verrai... ce que je ressens parfois à travers mes os, comme un sillon de feu poignant. Je verrai ! mais quoi? Il y a dix jours qu'une apparence de force et de convalescence s'est brisée tout à coup par des vomissements de sang. I^a terreur a été bien grande. Une toux opiniâtre a suivi. I^es nuits, les jours, roulent sur mon cœur, comme des menaces...

Paris, 8 Avril 1847.

Cette perte que vous venez de faire vous frappe-t-elle dans le cœur, cher et bon monsieur Frédéric? Je n'étais pas moi-même en état de répondre à ce triste message. Je suis flagellée de tous ceux qui tombent sur mon cœur, à moi, si sanglant d'une blessure inguérissable et où flotte une si douce, si triste et si jeune image (ï). Il faut que vous me soyez bien cher pour que de telles paroles m'échappent, car pour rien au monde je ne veux parler de moi-même. Je n'existe ou ne fais semblant d'exister qu'en tournant au fond de ce précipice qui s'appelle mon sort. Je ne dis rien, par amour et par pitié pour ceux qui m'entourent

(i) lues, sa fiile, morte à 21 ans, le 4 décembre 1846. Voir sa lettre à I<epeytre, le 10 décembre 1846, pub iéj par Pougiu \0p. cit., p. 3031.

et qui m'aiment. Aux autres, ce serait m'arracher l'âme inutilement. A vous, je dirais tout ce que je pense et votre âme soutiendrait la mienne dans les chaos qui la bouleversent. IMais vous êtes loin, quoique toujours présent à mon amitié; vous êtes dans le tourbillon des affaires et (Dieu en soit loué !) recueilli quelquefois dans im heureux ménage. Vous ne pouvez donc que me deviiier et me plaindre : j'en suis sûre. C'est pourquoi je force mon silence dans la crainte de vous inquiéter, et pourquoi je vous adresse ma plus tendre sympathie, si votre mémoire pleure une vie chère à la vôtre...

Qu'est-ce donc que cette vie, mon ami? Où nous conduitelle? Mais, par où faut-il arriver ailleurs?... Quelle révolte insensée me botdeverse à cette idée incessante? Je ne peux pas me soumettre, Frédéric, ni pour ceux que j'aime, ni pour moi, roseau brisé. Je pleure, et pourtant, je crois... Mais cette porte fatale et sombre, elle m'est épouvantable.

Mon mari est de retour providentiellement. Il a cruellement souffert de notre absence. Il aimait si passionnément notre doux martyr.

Tous les théâtres de France s'écroulent, celui de Bruxelles est aussi naufragé. Valmore ne sait, encore une fois, ce que nous allons devenir. Il cherche des appuis pour entrer à la Bibliothèque Royale où serait sa vraie place. Je vous dirai ce qui en adviendra. Par un double malheur, M. Martin du Nord nous est enlevé, et M. de Chateaubriand s'éteint, tous deux si fidèles à notre infortune.

C'est donc toujours du fond d'un orage que vous écrit la plus constante et la plus sérieuse de vos amies.

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IvUndi, 12 Juillet 1847.

Est-ce un rêve affreux qui tombe dans une réalité de larmes? Non, personne n'aurait inventé de frapper ainsi mon cœur qui tient à peine. Votre maison est, à présent, ce qu'était la mienne, — ah ! pauvres amis ! — ce qu'est et ce que sera notre mémoire, nos jours et nos nuits, et tout ce qui va suivre. Ah ! vous aussi, vous pleurez de ces larmes-là ! Qui peut s'en faire une idée, dites, quand on ne les a pas pleurées ?

Une inquiétude sourde m'éveillait par moments sur Marseille. (^larseille, pour moi, c'est votre maison.) Il y a trois jours seulement, en glissant toute seule et fondant en larmes en plein soleil, une idée que je n'appelais pas est venue à moi. Cette enfant même que je bénissais Dieu de vous avoir donnée et que j'ai toujours vue de loin si gaie et si légère, je lui ai tendu les mains : « Au moins, me disais- je, elle est gaie ! quoique un peu liée à moi, si triste ! Merci pour eux, Seigneur ! » Voilà une vérité bien terrible, qu'en dites- vous? Il y a des lumières incomplètes, c'est vrai, mais qui montrent où l'âme est menacée par un coup prochain. Je l'ai reçu, hier soir. Mon cher Valmore a cru pouvoir me le cacher quelques instants, mais j'ai voulu voir, et votre nom est sorti bien triste de ma bouche, mon cher monsieur Frédéric. Je me suis sentie à la fois bien près et bien loin de la mère et de l'enfant que j'aimais, que j'aime, mais d'une teinte si différente aujourd'hui. On ne croit jamais à de telles choses possibles. Seulement j'étais inquiète. Pourtant le poids me restait, car penser que l'absence change des âmes comme les vôtres, ce serait vraiment ne plus croire à l'âme.

Vous connaissez la mienne, prenez-la. Je sens qu'elle n'est pas anéantie dans son propre malheur et que nous

sommes doublement frères, ruinés d'\me de nos plus belles espérances. C'est acheter bien cher sa possession éternelle, qui nous attend.

27 Octobre 1847.

Je suis restée sous le coup poignant de votre lettre. Il me semble qu'une lettre ne pouvait y répondre; moi seule, et mon triste visage vous auraient prouvé que nous sommes nés pour souffrir, et cela ne fait qu'attrister davantage un cœur comme le vôtre. Je me suis abstenue de vous rien dire, mais n'êtes- vous pas las d'un tel silence? N'êtes-vous pas plus consterné quand vous n'entendez rien, à travers ces routes qui mènent à vos amis? Quoi que vous disiez de votre esprit inconsolable, n'écoutez-vous pas involontairement si l'on vous parle et si l'on pleure pour vous? Il est \Tai d'avouer que c'est encore bien inutile et, qu'après les coups irrévocables, il n'y a que les secrets divins à demander pour ceux qu'on aime et pour soi. Je les ignore, PVédéric; si Dieu m'avait jugée digne de les connaître, je vous les aurais envoyés. Mais je ne sais rien que ce que vous savez vous-même. L'effroi d'affliger ceux qui m'entourent est l'unique sauvegarde qui les assure de moi. Causer une douleur à un cœur vivant, me donne jusqu'à la force de feindre un courage que je n'ai pas. Je ne connais plus d'autre énergie que la feinte, et c'est inexplicable d'être si absolument délaite en soi quand il reste tant à aimer, quand on croit par l'instinct, par la raison, par la v^olonté à l'immense pouvoir et à l'immense bonté de Dieu qui nous rendra tout, parce qu'il l'a promis sur sa parole de Dieu et de père, Frédéric ! Mais que voulez- vous? Je reste poignardée, comme vous

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l'êtes. Je ne me sens plus vivre, parce que je sens toujours mourir mon enfant (i). Tout est là.

]y];me Qeille est plus brisée que jamais. Je ne croyais pas qu'elle pût l'être davantage. Elle a perdu sa mère; c'était une adoration, et les douleurs de M™"^ Geille sont d'une violence effrayante. Sa santé y périt tout entière. Je l'avais conjurée de laisser aller son enfant loin de Paris, avec des gens sûrs qui se chargeraient de continuer son éducation. Son âme s'est soulevée devant ce sacrifice, et voilà l'enfant rentré avec sa mère dont l'état de maladie et de misère n'est pas à décrire. Je déplore ce genre d'amour à cause d'elle-même, car son seul espoir d'avenir est dans ce charmant enfant dont l'intelligence et la santé se développaient à vue d'œil, où elle l'avait provisoirement placé. C'est là un coin de Paris qui m'est très douloureux, parce que je tremble que ce soit sans remède. Elle tournoie dans bien des désespoirs et sa volonté est immuable , mais si faible de corps, si fière, si vainement intelligente et courageuse !

Je cherche si je n'ai rien de moins triste à vous dire, car de pareilles lettres ne sont que des barbaries. Marseille, sans doute, ne vous épargne pas, même dans vos amis. J'en juge par les coups fréquents dont je suis frappée, d'ici, de loin, de partout où j'ai noué quelque relation tendre. Bon Frédéric ! si ému, si tristement atteint du cri de détresse de ceux qui vous sont chers, je regarderais comme un devoir religieux de vous envoyer une joie, si j'en avais une à vous apprendre. Je n'ai que ma sympathie éternelle et profonde pour vous, pour la mère dont les larmes ne doivent plus se sécher.

Malgré l'inquiétude qui me prend quand votre silence

(i) Inès, morte en 18.16.

se prolonge, je n'ose vous demander de m'écrire. C'est appuyer sur votre cœur qui vous fait mal, et le mien m'étouffe, surtout quand je parle à ceux que j'aime le plus. Je vous comprends donc si vous avez de l'éloignement pour les entretiens intimes. J'ai assurément bien de l'affection pour vous et nos désespoirs sont pareils, mais c'est à cause de cela même que j'ai peur de vous et que vous devez être effraj'é de moi. Qu'avons-nous à nous dire, sinon de crier après nos enfants ! J'ai bien pitié de vous.

Je voulais pourtant vous instruire de quelque chose, mais je ne m'en souviens plus. Je crois que c'est de l'admission de mon adorable fils au ministère de l'Instruction Publique, si je ne vous l'ai pas dit. Il est du cabinet du ministre, depuis trois semaines. Sa position commence à se dessiner; il est fort aimé par là et son travail est bon.

Ondine est une personne accomplie; mais sa santé est moins forte que son courage. vSi j'avais plus de bonheur à lui ofïrir dans mon triste amour, je ne me consolerais pas de la voir rester au pensionnat. L'instruction et l'enseignement la fatiguent, bien qu'elle en dise pour nous rassurer. Elle a pleuré pour vous...

Mon cher Valmore est toujours inoccupé. C'est moi qui suis chargée d'étourdir son inaction dévorante et de faire de l'esjDérance, quand même. Vous souffririez, si tout ce qui nous concerne vous était connu. Sa probité a rencontré des perv'ersités incroyables, et l'état actuel des théâtres n'est pas propre à réparer ses disgrâces. Un sort défait se relève bien lentement.

Adieu, Frédéric ! Envoj^ez-moi quelquefois votre nom sur mie carte, sur un livre, un journal, n'importe, par occasion. Ce sera m'obHger plus que je ne peux vous dire.

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Votre femme me préoccupe souvent, votre fils m'intéresse plus que jamais et je n'ai pas besoin de vous dire qu'eux et vous, je ne vous ai jamais mieux aimés.

i" Mai 1848.

J'ai peur de vous écrire dans l'intimité de nous-mêmes, car il est bien difficile de ne pas vous ouvrir mon âme, et mes peines sont tellement les vôtres que c'est vous en entretenir au lieu de vous en distraire. Mais que peut-il arriver maintenant sur cette terre tourmentée, qui nous ôte le supplice de vivre, c'est-à-dire la mémoire? Cette voix, cette pression continuelle, cette impossibilité de marcher librement, qui peut nous en débarrasser? Rien, cher Frédéric, puisque tout cela est devenu la vie. Une vie y manque, une vie d'enfant, et tout le reste est défait. Si Dieu et l'enfant n'étaient pas au bout d'un tel écrasement d'existence, que voudrait dire l'affreuse promenade de nos âmes parmi tant d'autres âmes qui souffrent aussi, sans nous plaindre ou nous aimer? Je les plains toutes.

...Je ne l'ai pas revu. Nous sommes à l'état de fantômes qui se heurtent, s' entreparlent, s'entretuent, hélas ! Je n'ai plus en moi un seul bon sentiment, qui ne soit devenu une douleur. Votre frère, avec sa figure expressive, m'a fait un mal affreux. Par un hasard qui se répète trop dans nos agitations, il se trouvait, en même temps que lui, chez nous, une dame du IMidi, fort \'ive et sous l'impression de douleurs contraires. Je crains bien qu'elle n'ait froissé cet autre vous-même qui a glissé de nos bras, comme une ombre, dans son empressement d'aller vous rejoindre. Je demeure très inquiète de sa santé.

Peu de jours se sont passés depuis, sans que cette impression ne se soit mêlée à toutes mes tristesses. Les soulever pour vous écrire, ne m'a pas été possible.

Que Dieu soit loué, qui vous attache où vous êtes et où vous pouvez continuer tant de bien ! Ne pas aigrir les passions soulevées de toutes parts en sens contraire, ce sera remplir une mission divine, quel qu'en soit ici le prix. Il a été bien dit que : « l'essentiel pour l'honnête homme n'est pas d'obtenir, mais de mériter. » Que cette raison entre jusqu'au fond des blessures de votre excellent frère. Nous vivons là-dessus, depuis bien des années. La détresse s'est accrue de mois en mois, depuis quatre ans. Mais tout ce qui est matériel change, ou se supporte, puisque j'en suis arrivée à supporter la vue du sort de M"^*^ Geille. Une femme de cette nature, descendre au fond d'une telle infortune ! Et moi, pouvoir si peu devant tant de larmes ! C'est vous dire que je n'ai jamais les yeux secs...

5 JuiUet 1848.

Votre dernière lettre manquait à mes désespoirs. Quand je l'ai reçue, j'étais sous le poids de la maladie. Je suis restée dans une stupeur pareille aux rêves où l'on veut crier sans voix. M"^"^ Geille, en m'apprenant ce que vous m'annoncez, s'est mise à pleurer amèrement. Je la regardais sans ime larme dans les yeux, car je ne respirais guère, cherchant peut-être quel était, de nous deux, le plus malheureux. Je n'en sais rien. Dieu seul le sait. Quinze jours après, M"^^ Geille m'écrivait de l'hospice où elle s'était fait porter, croyant ne pas survivre à tous ses maux qui sont infinis. Pourtant un nouveau miracle l'a fait se relever encore et, deux ou trois jours après sa

A IRÉDÉRIC LEPEYTRE 177

sortie de l'Hôtel-Dieu, la grande tragédie couvrait Paris de sang et de terreur (i).

Vous aurez tourné les yeux vers nous, j'en suis sûre, avec un grand serrement de cœur; car ces morts violentes causent des saisissements atroces à qui les reçoit et à ceux qui les apprennent. J'étais convalescente depuis deux jours et j'avais mangé à table avec ma chère famille, quand la colère du ciel a éclaté sur tous, par la fusillade, le tocsin et le canon. Quels cris humains, Seigneur ! Je n'ai nullement la force de vous donner un détail; vous n'en savez que trop. Il vous importe que nous soyons vivants et je vous l'écris, quoique avec beaucoup d'efforts, car je suis encore stupéfaite et défiante de l'ecpèce de calme étendu sur tous ces affreux mystères. Nous aurions à en parler pendant huit jours, si nous étions ensemble. On les pleurera dans cinquante ans encore, car il y germe bien des peines et des vengeances, mon cher Frédéric !

De quoi peut-on se plaindre personnellement, au milieu de tels désastres? Vous y devinez nos détresses. ly'ouragan qui bouleverse votre destinée n'était pas nécessaire, pour éclairer toutes les pitiés fraternelles de votre cœur. M. I^acour, qui me prie de vous rappeler son nom bien affectueux, pleure là-dedans le général Négrier (2), son meilleur et son plus vieux ami. Toutes les espérances se sont refermées pour nous, cher et bon absent; chaque parole que j'écris est le malheur tout pur. Je crois que l'immobilité où il me tient est de la soumission. Je l'ai beaucoup demandée à Dieu...

(i) Les journées de Juin. Marceline habitait alors, 89, lue de Ricin.lieu, au centre de Paris en révolte (H. VA. (2) Tué sur les barricades.

178 MARCELINE DESBÔRDES-VALMORE

i8 Août 1848.

...Nous n'avons plus, ni l'un ni l'autre, de tristesse que nous ne puissions comprendre et partager. Comme père, vous êtes ruiné pour ce monde. Quant à moi, mon espérance est dans l'autre. Un jour ne se passe plus sans ouvrir mon cœur à d'affreux coups de lance et, s'il fallait guérir en perdant une si chère image, je ne le voudrais pas plus que vous ! Pas plus que la mère qui est à vos côtés. Vous auriez au milieu de vous dix enfants florissants de vie et de joie, l'autre ange pâle et flottant vous attirerait toujours à lui en vous disant : «Aimez-moi. Je vous aime et je vous espère ! « Nous sommes défaits, c'est fini. ]Mon cher Hippolyte lui-même, qui n'était pourtant que son frère, me disait l'autre fois : « Moi aussi, m.aman, je fais déjà semblant d'être heureux. Quelque chose de moi s'en est aUé; je suis comme amputé. » Une vie si jeune est donc déjà incomplète auprès de la mienne qu'il a sauvée, le pauvre enfant !

Mais pitié pour nous, Frédéric : n'appuyons pas sur ce qui ne doit plus guérir. Tout ce que je vois m'apprend que nous sommes nés pour une autre existence. Les tourments de celle-ci l'achètent bien cher ! — Comment, voulant épargner votre cœur, vous parler de M"^^ Geille? Vous décrire cette misère, vous parler de ce fantôme de la belle et bonne Henriette, ne serait vraiment pas humain. Elle existe encore, à l'étonnement de tous et au sien, car elle dit des choses qui tortureraient ceux mêmes qui ne l'aimeraient pas. Je la regarde et je l'écoute avec des défaillances dont elle ne s'aperçoit pas, car, dans cette lutte terrible avec tous les maux du corps et de l'âme, elle a des sourires et des projets qui font un mal affreux. Ses parents ne lui pardonnent pas d'avoir abjuré son

A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 179

culte (i) et les plus riches surtout lui en font un crime, pour ne pas avoir à la mettre à l'abri du véritable enfer où elle est glissée peu à peu... Elle m'a paru désirer fortement que je vous envoie les deux lettres ci-jointes : l'une, de son charmant enfant, bien près, je crois, de devenir tout à fait orphelin; et l'autre, des frères de son mari, qui la jette dans une terreur inexprimable pour l'avenir. Car si l'enfant perd sa mère, dont les prières et les larmes lui ont servi du moins d'appui jusqu'ici pour le maintenir dans son humble pensionnat, que deviendra-t-il, comme précipité dans la mer quand il n'aura pas un parent qui le réclame ou réponde aux exigences de son éducation? Si quelques paroles sérieuses du meilleur des hommes peuvent modifier la résolution des frères de M. Geille, dites-les-leur, cher et bon ami. Vous devinez assez, sur ce que j'ose vous écrire, le sombre tableau dont je vous cache les trois quarts. Le Ministère, où j'avais été assez heureuse pour faire obtenir quelquefois des secours à la veuve de l'artiste M. Geille, est entièrement changé et renouvelé. J'ai perdu moi-même douze cents francs sur une pension littéraire qui nous soutenait sur l'abîme, depuis la ruine totale de mon cher Valmore. Tout manque donc à la fois à cette belle et bonne créature, que la vie abandonne d'heure en heure. Je vous avoue que c'est un spectacle bien grave à contempler. Je me demande si les liens de famille n'imposent pas quelque devoir, devant cette détresse suprême. J'ai tenté même d'aller m'en convaincre devant sa propre tante, fort belle aussi, fort riche, somptueuse même, mère d'une fille élégante, douce et d'une beauté pareille à celle de sa mère et de sa cousine Henriette. Ces dames m'ont reçue avec égard et convenance,

(i) De juive elle s'était faite catholique, par amour pour son mari (H.V.).

puis elles ont envoyé quarante francs à leur parente qui se meurt... Voilà !

Je n'ai plus de paroles aujourd'hui pour vous entretenir de la position lugubre qui se maintient pour le peuple et ceux qui le gouvernent. Chacun la justifie, la condamne ou la supporte, à sa manière. Je n'en comprends bien que la part saignante et mes 3'eux ne se sèchent plus devant ces monceaux de mourants entassés aux prisons, ou qui se traînent à la déportation. Ah ! pitié, quelle tragédie ! Je voudrais bien vous voir, je voudrais bien m'enfuir, et puis je retombe sur ma chaise où je fonds en pleurs.

Hippol3i:e et son excellent père me recommandent toujours de vous parler d'eux. Je vous les nomme pour vous prier d'aimer en eux ce qu'il y a de meilleur en moi, car ils sont moi-même aussi bien que notre charmante Ondine.

Le 3 Novembre 1848.

...M. Faure se charge de ma lettre qui ne peut vous porter aucune consolation; je sais par moi-même qu'il n'3^ en a plus pour vous, plus pour moi-même. Il y a pourtant un nom à donner à l'avide émotion qui cherchait et devinait d'avance toutes les paroles de votre lettre chère et désespérée, que j'ai serrée sur mon cœur et sur mon front, pour l'écouter encore plus longtemps, après l'avoir lue. C'est donc bien vrai, mon cher ami, il n'y a plus d'espérance pour nous? Ici, c'est le désert; là où sont nos enfants, c'est la vie. Mais avoir vu ces doux visages si pâles, avant de renaître... Ah ! Dieu ne donne pas l'oubli de ces terreurs profondes, et, ne pouvant les oublier, que pouvons-nous regarder à présent qui n'en soit comme éteinc et privé

A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 181

d'existence? Est-ce vivre? J'ai peur de tout. Votre femme étant ainsi, quel besoin ai- je de vous dire que je la plains, que je l'aime, que je prie pour cette pauvre mère et que je lui demande de prier pour moi?

Vous savez comme je vous aime, et vous craignez de blesser mes opinions politiques!... Moi, des opinions?... J'ai des larmes, Frédéric, de la stupeur, une charité dévorante. Comment voulez- vous que je vous sente souffrir, sans vous plaindre? Mais pour juger et prendre parti dans tous les malentendus qui divisent les hommes, cela m'est impossible. Dieu seul en sait le secret et la fin. Moi, je passe, battue de tous les orages, et j'appartiens aux plus malheureux. Les révolutions, qui secouent la terre et nous, sont empreintes, il faut le dire, d'une longue et grande colère. Il est impossible qu'une convulsion si générale n'ait pas un sens. Les âmes douces, comme les nôtres, voudraient sans doute, à force de prières, suspendre les explosions terribles de ces volcans et maintenir, du moins à la surface, l'ordre que les hommes de paix et de bonne volonté, comme vous, étendent longtemps sur le monde à force de dévouement et de bonté. ]Mais les ambitions mettent le feu aux masses souffrantes; le froid et la faim font le reste, et la justice de Dieu est dépassée. Les innocents sont égorgés ou en fuite, les ambitieux contents pendant six mois, puis remplacés par d'autres. Voyez : c'est là tout ce que je crois deviner au fond de nos mansardes où quelques amis montent tout divisés, tout pleins d'effroi et de rêves divers sur les effets, sur les causes et sur les suites. EUes sont sous un voile bien épais. Bien des gens brûlent de le déchirer à coups de canon. N'est-ce pas ainsi que la vie actuelle en décide? Ce qui fait qu'on s'éveille en tremblant, car le jour est une menace et la nuit un cauchemar. Je vous en dis ])ien long sur nies tristesses enfer-

mées, car je ne parle guère de tout cela pour ne pas semer la fièvre dans le cercle adoré de mes affections. Je pleure seule. Quand je me précipite où dorment les bénis, j'y vais seule, et comme je suis d'ordinaire très pâle, on ne s'aperçoit pas de la secousse profonde que je viens de recevoir. Vous devez avoir des réveils bien tristes ! Ces réveils qui vous rapprennent tout... Se peut-il que les anges et la bonté divine en terrassent, tous les jours, de faibles créatures, comme nous? Voilà pour l'âme.

]\Ioi, qui conduis le petit labyrinthe du ménage, j'en sais heureusement seule les épines. Les fiertés souffrantes de mon cher mari s'en doutent, mais je souris hardiment comme si tout allait bien. Notre charmante Ondine redonne enfin la grâce de sa présence à cet humble coin. Son emploi d'inspectrice des pensionnats me paraît bien fatigant, non pas pour son courage, mais pour sa santé mobile, comme la mienne. Ses courses journalières, par tous les temps, à travers l'immense Paris, me tiennent au supplice. Notre bon Hippol>i;e est fort bien posé à l'Instruction Publique où son avenir paraît se consolider. ]Mon cher Valmore seul est en surnumérariat interminable dans une bibliothèque. Et tous vous embrassent d'une étreinte affectueuse, car vous êtes lié à tous nos souvenirs.

Que pensez-vous de l'Algérie? Tout le monde s'y précipite, dans l'impossibilité de vivre en France. J'ai un beaufrère, habile mécanicien, chef d'une famille de onze personnes et qui n'a plus de pain. Son gendre reste seul chargé de toute la tribu, et mon beau-frère veut partir pour Alger, dans l'espoir d'y diriger des constructions, des métiers, des irrigations pour les usines. Tous ces termes me sont étrangers, mais lui m'est cher et je voudrais savoir si son projet n'est pas un danger. J'aiderais à l'y faire passer, comme je viens de l'obtenir pour M. Faure. Si

A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 183

VOUS pouvez me donner un peu de lumière à cet égard, obligez-moi de me l'écrire, vous qui m'avez aidée à tant de choses difficiles. Sans l'amour qui nous tient ici serrés à nos deux enfants, Valmore et moi, nous quitterions Paris où nous souffrons vraiment trop. Sainte-Beuve nous eût aidés à ce nouvel exil, mais lui-même vient de s'y décider et je vous parle, le cœur encore serré de ses adieux. Il est à lyiége, m'a-t-il dit, sans retour, et tant d'autres !... C'est une frénésie. On n'entend partout que cela : « Partons ! Partons ! » Et lui quitte tm sort vraiment solide, aussi paisible à pareille époque. Tout cela consterne et commence... ce que je n'ose pas écrire, quoique j'y pense toujours.

22 Février 1849.

Je viens de brûler une lettre qui vous était destinée, si remplie de tristesse que je n'ai pu me résoudre à vous l'envoyer. C'était mal répondre aux consolations que m'ont apportées les vôtres.

Devais- je oublier combien vous avez aussi besoin de consolations? J'aimerais mieux vous parler, que vous écrire. Je serais ou moins contrainte, ou moins expansive. Il est certain que réunie à votre femme et à vous, nous n'aurions jamais versé nos dernières larmes, mais nous nous aiderions tous trois à parler et à nous taire. En vous écrivant, je suis seule. Eh ! que puis-je dire, sinon ma douleur qui ne peut qu'aigrir la vôtre à tous deux, en vous prouvant que le temps ne guérit rien?... Il ne fait que nous flétrir.

Je ne veux pas davantage me rendre compte si nous avons les mêmes yeux, vous et moi, dans la contemplation des grands orages de notre époque. Qu'est-ce que cela fait aux liens sérieux qui se sont formés avant ce tremble-

184 MARCEMNK DESBORDES-VALMORE

ment de terre que nous regardons de loin, sans nous y mêler que par la souffrance? I^a mienne est pour tous; je n'ai pas d'autre énergie et, si vous grondez, j'embrasserai tendrement votre femme qui sait bien qu'on ne doit pas gronder les mères. Il faut les laisser aimer et pleurer.

Mon cher mari et moi ne sommes mêlés à aucun flot de l'époque. Tous deux déçus et ruinés, nous vivons dans une solitude complète, demandant à Dieu du travail qui ne vient pas, mais ne le demandant qu'à Dieu, car nous ne connaissons absolument personne qui prenne le moiiis d'intérêt à notre humble existence. Elle touche de si près à la misère que, sans l'adorable caractère d'Hippolj^e et la grâce encore célibataire de sa sœur, nous aurions suivi le grand emportement qui enlève tant d'infortunés pour l'Algérie. Valmore s'y fût décidé, car il a été étrangement trahi dans ses droits et dans ses vœux les plus bornés; mais s'arracher à de tels enfants a été, jusqu'ici, au-dessus de nos forces. . .

2 Juin 1849.

...Je les aime bien, ces chères lettres, autrefois si fréquentes, rapides comme des ramiers trempés pour moi du soleil de Marseille qui a toujours manqué à ma vie, vous le savez, mais dont le reflet m'a toujours aussi fait battre le cœur, né pour lui, en vain ! Ces lettres, cher monsieur Frédéric, ces ramiers ont perdu l'essor. Il y a eu bien des larmes sur leurs ailes ; le nid d' où elles s'échappaient a été, comme le mien, cruellement ravagé par la mort. C'est fini pour moi, comme pour vous; ime autre vie a succédé à celle du jeime père heureux et fier de sa fille; im purgatoire a commencé pour la mère qui n'a plus sa fille par la main. Je suis dans

A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 185

un désespoir pareil au vôtre. Je ne supporte plus rien de ce que j'aimais comme un rappel ou un avertissement douloureux. Aimer, aimer presque dans ses os, et se les sentir arracher, bon Dieu ! que cela fait de mal !... Est-ce pour cela que vous ne m'écrivez pas? Etes- vous aussi lâche que moi, dans les tortures que Dieu inflige à tout ce qu'il a jeté sur la terre?

Cette pauvre femme, que je vois assez souvent et qui se traîne encore, est au moment d'une séparation qui va la briser. Quand son fils aura fait sa première commimion (je parle d'Henriette, deM"^^ Geille), elle l'enverra, je crois, à Mâcon, sinon, il entrera à Saint-Nicolas afin d'y devenir un habile ouvrier. Il est temps de donner un but à tant d'intelligence. Le pensionnat où il est admis n'est plein que de tout petits enfants. Mais, Seigneur, qu'il en coûte pour ouvrir une voie honnête et sérieuse à ces petits êtres qu'on adore ! Quand donc l'homme naîtra-t-il avec son passe-port dans son berceau et le droit de présence à ce banquet dont parle Gilbert avec tant d'amertnme? I,e fils de M. Geille le trouvera-t-il moins ravagé que son père ? Je l'ai vu souffrir horriblement. Je vous en parle, malgré moi; mais tant de ces souvenirs me sortent par le cœur qu'un mot les amène au grand jour. C'est, d'ailleurs, vous rappeler tout ce qu'il y a eu de bon en vous pour cet homme si tôt parti. Nous n'avons rien obtenu, cette année, du Ministère pour sa veuve. D'enfant souffre beaucoup moins qu'elle; il est frais et beau, moins qu'elle aussi, à qui la maladie et le travail n'ont pu ôter encore ces moments de lueur di\-ine qui lui reviennent, çà et là, dans sa maigreur si pâle.

Vous m'écrirez bientôt, n'est-ce pas? J'ai besoin de votre amitié, parmi tous les deuils qui nous frappent. Si j'avais du bonheur, il serait tout à fait incomplet sans

votre souvenir aussi précieux à mon mari qu'à moi, aussi cher à Hippolyte qu'à son père. Hippol5i;e a tout le bienêtre de son âge : mie belle âme et du travail. Ma charmante Ondine a, de ces deux choses, un peu trop pour une jemie fille. J'aimerais tant que quelqu'un l'y aidât. EUe rit d'une telle idée ! Les mères ne rient pas.

Adieu ! nous ne voj^ons âme qui vive, dans ce grand tumulte de cœurs et de voix. Vous ne connaissez pas tous les amis que nous avons perdus ; tant mieux ! Vous pleureriez de mes larmes amères. Mais le nom de quelques-uns suffit, pour les comprendre. Eh bien ! adieu M"^^ Récamier et sa grâce et ses douces mains, bien courageuses aussi, pour attirer et soutenir les plus souffrants. La perte de M. de Chateaubriand l'a déracinée de la terre. Ses beaux 5'eux sont devenus aveugles; et cette créature, jugée légère parce qu'elle souriait même en pleurant, a voulu mourir... Elle me l'a dit, près de ces places vides, quittées par Ballanche et le grave René... Quelle solitude pour moi dans ce coin autrefois si habité, si bon, si sûr ! Adieu !...

Paris, 1 8 Septembre 1 849.

...Nous vivons au milieu d'impressions funestes et f imèbres, sans pouvoir y plier nos cœurs. Je demande inutilement au cher auteur de nos épreuves de les comprendre et de m'y soumettre; tout ce que je peux faire, c'est de retenir quelquefois mes paroles. Ma tête et mon cœur sont pleins de larmes et d'effroi.

Pourquoi donc, cher Frédéric, ne m' écrivez- vous plus que rarement, durant des crises si violentes et quand, je l'ai cru, vos devoirs sont un peu moins asservissants? Il est vrai que tout est changé pour vous, comme pour moi, je

A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 187

le sais ! ly' animation est perdue. La plainte même a cessé, terrible époque des douleurs sans remède. Je ne peux plus dire, de vous : « Il me cherche pour pleurer avec moi et pour se consoler...» — Vous avez senti que c'était inutile. Nous sommes rentrés en nous-mêmes, et c'est à présent désolés pour toujours... quel que soit ce que nous osons appeler sur la terre toujours !

Mais l'épidémie (i) nous cerne en même temps, et nous devons avoir quelque pitié l'un de l'autre, car il nous reste la faculté de beaucoup souffrir les ims pour les autres. J'ai laissé passer deux mois sans vous apprendre que M. Ivacour (2) ne répondrait jamais plus à vos bonnes lettres qu'il aimait. J'ai affreusement souffert de ce coup de massue rapide, comme dans l'émeute. Je l'attendais, un jour; je me hâtais de revenir de chez Béranger, pour recevoir ce bon M. Lacour, si ponctuel et si empressé!... La nuit même, il avait été saisi du mal terrible, et, le lendemain, j'ai assisté à genoux aux secours que la religion lui apportait.

Vous peindre notre situation au milieu de tous ces convois, n'est pas à essayer. Je tremble qu'il n'en soit de même à Marseille, et je vous prie de m'écrire. Votre écriture me fera du bien à voir. Ressouvenez-vous de l'époque fmieste où vous m'en avez donné le consolation fréquente. Je vous aime mieux encore que dans ce tempslà, parce qu'il y a plus longtemps que je vous aime et que ce temps nous a fait les mêmes blessures.

Que vous dirai- je de M°^e Geille, sinon qu'elle lutte effarée contre son affreuse misère? Il m'afflige profondément, je vous l'avoue, de voir son fils enveloppé dans cette

(i) I,e choléra.

{2) Mort du choléra en 1849 (H. V.).

188 MAUCELLNE DESBORDES-VALMORE

espèce de malédiction. Sa santé s'altère visiblement. Elle ne trouve nulle part à le faire admettre à demeure, pour la modique pension qu'elle peut offrir. Elle perd un temps considérable en incertitudes, en terreur de s'en séparer, en fausses démarches qui la tuent, quand elle n'est pas alitée. C'est une ombre effrayante qui marche. Mais l'enfant respire un air dangereux près de cette pauvre et malheureuse mère; et c'est un trésor compromis, car ce petit est rempli d'esprit, d'intelligence et de grâce, de cœur aussi, ce qui le rend tristement sensible aux orages dont il est la victime et le témoin. Arrivée à ce point, la misère ne se cache plus et vous reculeriez, en entrant là, de tout ce qu'elle révèle. Cette femme, autrefois si belle, est pourtant bien courageuse. Mais quoi ! l'abandon, la maladie, Paris comme il est fait pour le malheur ! Si vous saviez Paris pour les indigents, Frédéric, et il en regorge, votre charité intelligente s'étonnerait encore de la rareté des soulèvements de ces tristes créatures de Dieu.

Je vis dans des pensers bien graves et devant des tableaux bien réels. Pourtant la terre est un jardin, le soleil doux et charmant la couvre de fruits... Au revoir, ami bien cher, donnez-moi des nouvelles de votre fils... Aimons-nous !

26 Février 1850.

Je viens de voir partir pour Marseille un voyageur m'offrant ses services empressés. lya première pensée qui lui a répondu, en moi, a été celle de vous écrire, cher monsieur Frédéric; la seconde n'a été qu'un affreux serrement de cœur : et je l'ai refusé. Pourquoi s'envoyer des messagers d'amitié? On s' 3^ attache, en raison du cher

A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 189

absent qui les envoie; et puis, on apprend un jour qu'ils ne sont plus.

La perte irréparable du bon 'M. lyacour m'amène ces idées tristes; je n'en ai plus guère d'autres. Et vous, cher absent, n'avez-vous pas senti jusqu'au cœur ce qu'un tel ami perdu laisse de vide dans un monde où je l'avais vu presque naissant? C'était le dernier témoin qui pût et qui pouvait seul me reparler de ma mère. Vous comprenez parfaitement, vous, ces longs échos du passé; vous les avez dans l'âme, et vous êtes souvent seul à les écouter.

Quant à l'autre voyageur, il n'était que notre prochain, sans titre de plus à notre affection. J'ai vu, déplus, dans son dernier entretien, que ses attractions politiques diffèrent entièrement des vôtres; et ne pas vous envoyer au moins un accord harmonieux, en signe de mon souvenir éternel, ce serait faire ouvrir en pure perte votre oreille et votre cœur à mon nom. Je choisis donc la poste pour confidente. Cette courrière n'a que du zèle, et pas d'opinion. Je vous livre toutes les miennes dignes de se mêler à vos plus nobles instincts, puisqu'elles font essentiellement partie de ma religion, de ma foi, de mon espérance, du pardon sincère des offenses qui m'ont été faites. Vivonsnous assez longtemps pour nous ériger en juges de tous les rêves de nos frères en Dieu? Ils sont eux-mêmes si à plaindre, condamnés à la mort comme nous, à voir mourir les chères parties d'eux-mêmes sans lesquelles ce monde si charmant à voir n'est plus qu'une tombe anticipée ! Quand même, ô mon cher ami, j'aurais les facultés énergiques de la haine, je n'en aurais pas le temps, pressée comme je le suis d'aimer et de plaindre, de m'abattre sous le poids terrible de mon deuil... et de tâcher encore d'en consoler d'autres qui sont blessés, comme moi, pour toujours. Le « toujours » delà terre serait-ij si effrayant, si nous osions

le mesurer? Mon Dieu ! que d'êtres chéris viennent encore de me l'apprendre, et que j'ai versé de larmes, depuis ma dernière lettre !

Le petit Geille a dîné avec mon cher Hippolyte et nous, avant-hier. Cet enfant se développe en tout et ses maîtres en sont sérieusement fiers et contents. Il est très beau, très intelligent et gai. Je vois beaucoup moins sa mère qui loge très loin. Il y a tant de viUe.s, dans Paris !

...A présent, pauvres pères et mères que nous sommes, nos mains se déchirent à toutes les fleurs, et les parfums du bel âge innocent nous suffoquent de sanglots. Que Dieu et le temps calment les vôtres !

I<e 19 Mars 1850.

J'espère qu'une lettre de nous vous est arrivée en croisant la vôtre, à la manière des oiseavix qui se cherchent; elles se sont presque touchées. Mais M. Autran tenait vos ailes dans son portefeuille, et la poste cachait les nôtres dans sa boîte.

...C'est ressaisir quelque chose du passé, que de rentrer à la place où il s'est écoulé. Peut-être ce mouvement imprévu a-t-il réveillé en vous des impressions bien tendres et bien tristes. De quel côté pouvons-nous maintenant nous retourner, sans pâlir? Pour moi, d'où je suis, je n'ai d'abord ressenti que l'extrême joie de la justice qui vous est rendue, et le bien-être du cœur de vous retrouver à la même place où je vous ai si souvent cherché, quand vous étiez heureux, quand je l'étais encore ! Ayons pitié de nousmêmes; marchons comme nous pouvons, appauvris et craintifs, sur ce qui nous reste. Je ne voudrais pas vous

A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 191

affaiblir en laissant parler l'âme de la mère inconsolable à l'homme frappé de la même blessure; mais j'ai déjà oublié que cette lettre ne devait être qu'mie félicitation vive: Nous sommes encore bien loin de pouvoir sourire autrement que par éclairs...

Ondine est adorable et adorée, mais frêle, comme paraît l'être votre femme. Sa position de dame inspectrice s'est consolidée et améliorée encore. Je commence à me convaincre que cette profession, quoique grave, ne pourra qu'améliorer sa santé par tm exercice salutaire et des occupations tout à fait dans ses goûts. Elle demeure simple et gracieuse comme une enfant, et la voilà dotée. Dieu n'a-t-il pas en effet pour moi des pitiés profondes, cher monsieur Frédéric? Eh ! comment n'en aurait- il pas pour vous qui les méritez mille fois davantage?

Usez de toutes les occasions de nous écrire, s'il peut vous en rester le temps. Vos lettres me sont très chères et me font du bien. Nulle amitié nouvelle ne me tient lieu des premières. Une de celles-ci qui se brise m'ôte vraiment de ma vie. L'époque est redoutable par les enfantillages cruels de ce que l'homme appelle conviction politique. O Dieu ! cher frère ! quand on a pleuré les vraies larmes du sang et du cœur, vous, celles du Christ, moi, celles de sa mère, que ces larmes de parti vous semblent frivoles ! Qu'elles sont facilement éteintes, au souffle de la charité ! Peut-on avoir ou se créer un seul ennemi quand on peut se dire, à coup sûr, hélas ! « Il souffrira, il mourra ! » Non, non: je veux aimer ce monstre et cet autre monstre; il le sera si peu de temps, et puis après si étonné, si triste de l'avoir été ! Je me figure Dieu, notre père et le sien, si grand, si bon pour nous et pour tous ! Ne souriez pas de moi, ce n'est pas le sentiment de ma faiblesse qui vous parle, c'est ma mémoire forte et pleine de ce que j'ai connu

en vous d'attendri, de charitable et de juste. Je ne vous aime pas pour rien.

Henriette — 'M^^ Geille — m'a serré les mains, il y a trois jours. Elle vit parce que son enfant grandit et la tient à ce monde, c'est-à-dire son ombre. Elle travaille à travers ce long cauchemar de maladie et d'infortune; elle est remplie d'ordre et de génie pour son enfant. Quant à elle, tout semble défait, usé, en lambeaux dans cette personne étrange et belle, que j'aime et que je ne connais pas encore. C'est mie fièvre errante et qui ne peut qu'errer, le repos la tuerait tout à fait. Elle m'émeut puissamment, que je la voie ou non. Pauvre Henriette, pauvre femme d'Orient, triste flamme qui vacille au milieu de nos orages ! Croyez que je lui donne toutes les consolations qui peuvent venir d'une faible et pauvre femme, comme moi.

12 Septembre 1850.

Je n'ai pas vu votre ami et c'est pour moi mie contrariété sensible. J'étais sur vous dans un vague triste, tellement que je n'osais rompre l'incertitude de mes rêves. Celui de votre oubli ne s'y mêlait guère, soyez tranquille à cet égard : quand la mémoire se loge dans le cœur, elle n'en sort plus qu'avec la vie. J'étais donc triste de peines que je vous supposais, de malheurs nouveaux qui brisent les forces et la voix. Allez, Frédéric, je vous aime bien pour vous répondre et soulever le poids terrible que je rapporte d'un voyage où j'ai été recevoir les derniers embrassements d'une sœur adorée, part vive de moi-même, toujours absente. Grand Dieu ! quelle douleur ! Mon ami, quel tremblement convulsif dans mon existence, et que j'ai posé tristement votre lettre sur mon front alourdi de telles larmes ! J'ai

A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 193

bien peur de vivre, au prix de tels coups. I^es paroles fuient, et tant mieux. Je ne voudrais pas prolonger un récit qui certainement vous afflige et ne vous rappelle que trop vos calvaires, à vous...

Hippolyte est toujours au cabinet de l'Instruction Publique. Il monte comme appointements avec une lenteur infiaie, et Paris est brûlant pour la vie matérielle.

Mon mari cherche un appui pour entrer au musée du Louvre que dirige M. le comte de Nieuwerkerke. Valmore a sa promesse, mais que l'effet en est tardif pour un sort comme le nôtre ! Si vous pouvez quelque chose, envoyezmoi votre nom près de quelque influence. Un si cher intérêt rendrait peut-être quelque mouvement à mon âme en deuil...

I<e 29 Janvier 185 1.

Ondine est mariée. Devinez-moi tout entière, au milieu de ces émotions nouvelles. Tenez, mon cher ami, il y a des larmes partout : n'envions jamais le bonheur de personne.

Je crois cette charmante enfant très bien mariée, selon son cœur et sa tendre raison. L'homme qui l'a choisie l'a voulue tellement pour elle-même, qu'il comprend par cela tous les trésors qui lui tiennent lieu de richesse. L'aisance qu'il possède déjà leur suffira toujours pour les abriter contre la bise, et son grand talent leur promet beaucoup plus. Je suis donc, et je dois être contente du vide nouveau qu'elle laisse autour de moi. Mais que ce contentement est grave, cher Frédéric, et quels étranges contrastes se rencontrent dans les amours profonds !

Après en avoir eu tous les courages, j'en éprouve aujour-

d'hui l'abattement. C'est plutôt mon cœur que ma main, qui vous envoie cette nouvelle dont le doux tumulte enivre encore ma maison. Mais Ondine est déjà dans la sienne depuis huit jours, honorée du nom de M™^ Langlais. Son père, plus fort, plus sensé, je l'avoue, est plus complètement satisfait que moi, toute pleurante comme si nous étions mères pour autre chose que pour des renoncements...

jer Fé\Tier 1851. ^

Puisque vous le souhaitez avec de si tristes paroles, je vous envoie ce petit livre, cher Frédéric. Vous n'y trouverez, ni la mère qui pleure, comme moi, nulle trace visible de nos blessures. Je n'ai pas eu et n'aurai peut-être jamais le courage d'appuj-er sur des portraits si vivants et si douloureux. Mais ces tableaux d'enfants sont redoutables pour nos deuils; je vous les avais épargnés, par mi tendre égard.

Votre ami, que je vois déjà partir avec regret, vous donnera tous les détails qu'il aura pu retenir du mariage inattendu de notre charmante Ondine. Ce mariage est adorable pour la conformité des caractères. Toutes mes f ra5-eurs d'un si grand événement, pour elle, se sont changées en joie sérieuse. Elle est aimée imiquement pour elle-même, et, si son cœur méritait cette grâce du ciel, elle le donne en retour tout entier. Vous pouvez donc croire, chers et fidèles amis de mes infortunes, qu'il se mêle de grandes consolations au chagrin involontaire de nous séparer d'elle. Elle entre dans la maison toute faite de son mari, M. Langlais, dont le nom honorable la rend toute fière. J'aurais im livre entier à vous écrire sur ce qui se passe en moi, depuis son changement d'état. Il me semble être en voyage ou rêver. Vous pouvez croire que nous étions, ainsi qu'elle, dans

A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 195

l'ignorance des sentiments qu'elle inspirait et dont nous avons reçu l'aveu charmant, le jour de Noël. lyC consentement du cœur d'Ondine et le mariage ont suivi si immédiatement, que les heures et mes forces ont à peine suffi aux soins qui regardaient ma tendresse. Je n'ai donc pu vous instruire ni plus tôt ni avec plus d'ordre que je l'ai fait. ly' essentiel m'a paru être de vous assurer qu'Ondine est heureuse, à l'abri de notre mauvais sort, sous la tendre protection du plus honnête homme et l'un des meilleurs que je connaisse. Vous voyez par là qu'tme bénédiction céleste a visité ma tristesse. Il en sera de même pour vous; j'ai maintenant le droit de vous l'annoncer, puisque Dieu m'a forcé d'y croire.

30 Mars 1851.

...Quand vous pourrez me donner, si brèves qu'elles soient, quelques nouvelles devons et de votre chère femme, n'oubhez pas que votre écriture allège toujours ma respiration. Je vous épargne les détails de tous les chagrins qui l'oppressent plus que jamais. Ruines et deuils de famiUe, pertes irréparables d'amitiés, j'ai tout subi. Ondine, par son bonheur, est mon seul rayon du ciel qui ne soit pas orageux. Quant à mon cher mari et son fils, ils font tous deux si étroitement partie de moi-même, que ce qui blesse l'un blesse l'autre.

Puissiez-vous, mon cher Frédéric, être au moins au milieu de la vraie lumière qui se voile de tous côtés où nous sommes. C'est en vivant comme un grillon de cheminée, que je parviens à une ombre de paix avec les miens.

196 MARCELINE DKSBORDES-VALMORE

Paris, le 9 Octobre 1851,

...Dès ce matin donc, 9 octobre, Henriette possède ce trésor (i) et respire. Ne la voyant guère que dans les crises les plus désespérées de son sort, je n'ai peut-être pas une idée juste de ce caractère plein de fougue à la fois et de patience divine. EUe dépense dans ces luttes obscures \nngt fois plus de courage et d'invention qu'il n'en faut pour conduire un gouvernement, et en pensant que c'est pour du paiti, pour quelque lambeaux de vêtements et l'espèce de bouge où mae telle beauté se flétrit, l'âme se consterne d'assister à un tel spectacle. Comment? la terre est faite ainsi ! Des sœurs, des tantes, des frères possédant les uns quarante, les autres quarante-cinq miUe livres de rentes, n'ont pas encore trouvé qu'il est tout simple d'abriter une telle malade sans un secours? Ils disent qu'elle a mauvaise tête, qu'elle fait des imprudences, je ne sais quoi, et Us sont aigris, Frédéric, — aigris quand on possède, quand on a chaud et que la faim ne fait pas de notre corps une ombre, un cadavre, c'est très mal. Vues de près, ces grandes horreurs étonnent. Sa mère est morte de douleur. Assister aujourd'hui les mains vides à une telle contemplation, mon bien cher ami, c'est y puiser de tristes lumières.

J'avais ouvert l'avis de destiner l'enfant à l'agriculture, c'est mie carrière saine, large et, dit-on, pleine d'avenir. J'en avais déjà parlé plusieurs fois à la mère. EUe dit oui; et puis, dans l'effroi de voir, un jour, son fils s'éloigner un peu d'elle, elle court tenter d'autres choses, elle escalade des montagnes où il n'y a rien dessus et revient broyée de fatigue et de déception. Que pensez-vous, Frédéric, de cette voie de l'agriculture? Hippolyte, qui vous salue

(i) Un secours d'argent que I<epeytre avait envoyé à M"° Geille (H. V.).

A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 197

d'une affection très vive, m'a donné ce prospectus que je vous envoie. Si vous avez le temps de le parcourir avec vos lumières, dites-moi ce que j'en pourrais faire pour ce cher petit, si je me retrouvais à même d'être secondée par quelque puissant. Je l'ai été pour Henriette en d'autres temps, où, ne demandant rien pour moi, j'obtenais beaucoup pour les autres. Cela est changé. Les portes sont de bronze, les cœurs distraits, le mien navré. Ainsi donc, excepté quelques petits travaux, quelques serrements de mains bien affectueux, je ne peux rien en ce moment pour elle, abandonnée moi-même de tout ce qui semblait devoir me soutenir. Si c'est le dernier mot du sort, j'en suis bien fâchée relativement surtout à ceux qui m'étaient chers, et à ceux qui m'ont donné de leur vie. Deux amis m'ont aidée dans les mauvais jours; vous êtes l'un de ceux-là, mon cher Frédéric. Vous devez comprendre les soucis poignants qui se mêlent au deuil de mon âme. J'ai bien des chagrins à vous raconter; mais les détails en sont infinis et le temps vous manque, absorbé comme vous l'êtes par vos travaux brûlants. Je suis également l'esclave des miens, car je ne pense pas qu'mi pauvre coin solitaire soit plus affairé que celui qui cache nos déceptions et nos luttes silencieuses avec le malheur.

I,e 12 Octobre.

Ma lettre a été suspendue par le retour inattendu d'Ondine. C'est toujours ime joie pour moi de l'entrevoir, parce qu'elle est presque heureuse. Ainsi c'est, à la lettre, une portion de moi qui ne souffre pas. Elle est fortifiée par son séjour à la campagne qui l'aidera beaucoup, j'espère, à devenir, dans quatre mois, une glorieuse mère. Elle

habite en ce moment avec nous, durant l'absence de son mari, en tournée pour une mission qui le conduira peut-être jusqu'à Marseille. Il n'ira pas certainement jusque-là sans saluer le plus sincère ami de sa nouvelle famille.

Mon excellent fils me recommande de vous dire qu'il s'est fidèlement acquitté d'une information dont vous l'aviez chargé. Il désire beaucoup en savoir l'issue et met tout son cœur à votre service, et ce cœur est tellement pur, tellement digne du vôtre, qu'il sera bien à vous d'en user. Je l'aime, je l'estime dans l'immense étendue de ces deux sentiments. Une telle affection a pu seule rendre la vie possible à son père. Il faut donc croire que Dieu ne nous hait pas tout à fait. Et vous, bon et malheureux père aussi, qu'avez- vous qui vous aide à la fois? Il faut vous y attacher avec passion et sortir violemment de cette tombe que vous portez en vous-même. Obéissons et tendons nos bras vers l'avenir, puisque le passé nous a trompés. L'avenir, l'avenir, Frédéric, nous rendra nos enfants. Ils y sont, ils existent, c'est sûr, comprenons-le bien, et sans tout ce qui nous empêche de respirer. Votre amour de fille, la mienne que j'aime jusque dans mes os, elles sont là tout près !... Seulement nous ne voyons pas leurs charmes, mais qui donc peut se vanter de nous les ôter de l'âme? Eh bien ! soyons raisonnables, ayons la vraie pitié, croyons et rendons heureux ce qui nous entoure, car nous sommes affreusement désenchantés par la mort.

Le 15 (au matiii).

Voilà comme je vis, sans une heure de recueillement possible... Cette lettre n'a pu partir, et je voulais la faire courte, mais avec ^'ous, c'est impossible. Je l'achève sur une dernière feuille que m'a donnée uiabien-aiméeBranchu,

A FRÉDÉRIC LBPEYTRE 19li

peu de jours avant son dernier au revoir. Que cette feuille s'attendrisse de son nom, l'un des plus chers de mes larmes ! Qu'elle était bonne ! qu'elle était sainte, et grande, et simple ! . . . Elle aimait.

Quand vous pourrez me jeter quelques lignes, votre nom, n'importe comment, saisissez-en l'occasion, c'est un devoir dans ces temps d'orage. Il y a bien de la colère au monde, en ce moment. Mais c'est de l'amour qui se trompe, lya douceur peut tout désarmer.

I<e 29 Décembre 185 1.

...« Vivre, c'est vivre, enfin. » Tant qu'il reste à aimer sur la terre, le tourment de la vie est souhaitable. 1,'ami cher et parfait que nous avons à pleurer, victime du grand orage où il a été frappé innocent et désarmé comme un enfant (i), ne me fait pas oublier l'ami parfait aussi qui a tant essuyé de nos larmes : vous !

Je vous suis bien profondément attachée puisque je surmonte la stupeur d'un grand deuil par le besoin impérieux de m'occuper de vous. Recevez ce mot, comme une visite de l'âme.

II Janvier 1852.

...Je n'ose toucher une plume dont l'usage me fait peur, car elle dit toujours la vérité sitôt que je vous écris.

Ce que j'ai de courage et de force doit être concentré

(i) Derains, avocat, tué sur le boulevard Montmartre, le4 décembre 1851, retrouvé parmi les 80 cadavres étalés sur le trottoir de la rue Montmartre.

sur l'objet de mon amour malheureux, ma fille plus malade que jamais et que, ni jour ni nuit, je ne quitte. Tous les détails sont de trop et inutiles au cœur d'un père, comme vous ! Je vais, j'agis, je veille comme eu rêve, et je rêve au milieu de la terreur du passé (i), n'osant vous parler de l'avenir. Oui, plus malade que jamais depuis son retour de I^yon. Après le séjour dans la Sarthe (2), où je l'ai rejointe durant tm mois, cette fille chère et charmante s'est jugée si faible, si menacée, qu'elle a voulu fuir Paris, son bruit, ses étoufïements ; Langlais a loué une petite maison au Bois de Boulogne, près de Passy (3). J'y viens dès le jour, pour m'en retourner le soir (4) dans mon cher ménage attristé de mon absence — et quel triste sujet de mon absence ! Bien souvent, Langlais va plaider en province; alors je demeure tout à fait dans cette campagne où leur maison, isolée de tout voisinage, semble être au milieu d'im désert. Vous voyez qu'à travers mie pareille existence, il ne m'est possible que de penser à vous, sans savoir même où poser mon cœur pour écrire.

' " 12 Mai 1852.

Oui, ma charmante fille est bien malheureuse. EUe paie cruellement ce doux nom de mère qui a manqué lui coûter la vie. La voilà donc toute brisée et sans l'enfant ! Il est né, le 18 janvier, trois semaines avant le terme, par suite

(i) 1^ perte d'Inès, en 1846.

(2) A Saint-Denis d'Anjou, chez langlais. Saint-Denis d'Anjou (Mayenne est à une heure de la rivière la Sarthe (H. V.).

(3) III, rue de la Pompe, maison disparue, aujourd'hui, sous la marge gauche de l'Avenue de l'Impératrice (H. V.).

(4) Souvent à pied, par la neigeJH. V.).

A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 201

du saisissement que lui a causé le 4 décembre. Elle a fui sa maison, par ordre de son mari qui venait de manquer d'être fusillé ; tout était dans une terreur. Frêle et courageuse, elle a couru la nuit jusqu'en dehors des barrières; dès ce moment, le cher fruit a tremblé, puis est tombé avant l'heure. Enfin, depuis deux mois, il se fortifiait, tout à fait charmant, tandis qu'une maladie grave nous tenait dans l'épouvante pour Ondine, qui ne se plaint jamais. Son espoir et son amour de mère venaient de lui rendre quelque apparence de santé, quand l'enfant s'est comme envolé de nos bras.

Lte mois des fleurs a porté malheur à bien des mères, cette année. Ma pensée tournoie, aucun détail ne m'est possible et, de plus, c'est un devoir de les épargner à celui qui porte une blessure immortelle...

Je ne vous accuse pas, quand vous ne m'écrivez pas, je sais que vous êtes ivre de travail. De mon côté, je n'ai pas une heure de repos. Je n'ai pas, non plus, de paroles pour ma position. Ses causes sont le dévouement et l'inspiration; sa poésie, le silence; et sa récompense, mon cher Frédéric... Mais non, je ne dirai pas ce mot qui vous paraîtrait cruel, parce que Dieu seul en connaît le vrai sens.

Adieu ! Il ne vous est pas permis, n'étant pas riche, de jeter votre argent à la mer. Je commence à sentir que je ne suis que du sable. Je vous bénis tout de même. Si, en effet, Sylvain Blot restait stable, et qu'il pût agir pour mon cher mari, nous irions résolument là. Là ou là, qu'importe ! Le travail guérit bien des blessures ou les ennoblit. Notre choix est fait; maintenant qu'ils sont grands et honorablement placés, nous aimons mieux quitter nos enfants, puisque nous ne pouvons plus leur rien donner...

24 Juin 1852.

C'est presque avec une joie, que je vous écris. Ondine va mieux et se tient. Après les examens qu'elle préside à l'Hôtel de Ville (i), son mari l'emmène à Lyon en allant à Marseille, puis à Alger où il va plaider. Je conjure Ondine d'aller jusqu'à Marseille, persuadée que le mouvement d'un voyage, même jusqu'en Algérie, lui fera du bien. Les vo5^ages ont été sa plus jeune vie. Celui-là serait si doux ! Elle a déjà, cette charmante, besoin de se ressouvenir et d'oublier.

Mais je m'alarme en même temps que j'espère. Si Langlais n'osait pas l'emmener en Algérie? Si le temps l'arrêtait prudemment à Marseille (que je voudrais ardemment qu'elle connût, de ma part) ? Savez- vous un hôtel tranquille où elle pourrait attendre, huit jours, son cher guide que je ne peux aller suppléer? Je ne peux jamais rien ! Serait-ce bien cher d'attendre à Marseille, et surtout serait-ce bruyant? Il lui faut un coin aussi simple, aussi pur qu'elle. Elle n'a peur nulle part, mais un hôtel vaste l'étonnerait un peu. Savez-vous un milieu convenable pour notre chère colombe, afin qu'elle s'aventure jusque-là? Jetez-moi deux lignes par le retour du courrier, s'il est possible, car le départ est prochain.

C'est bien à la hâte que je vous écris et que je vous prouve à quel point vous m'êtes cher, puisque je vous impose ma tendresse (2).

(i) Elle était membre de la Comxtiission d'examen (H. V.).

(2) En février ■ 853, le malheur redouté arriva. I^e 18 mars, la pauvre mère qui ne dev it plus se relever du coup qui venait de l'abattre, écrivait à I,epeytrf : « Donnez-moi votre main, celle de votre fenune, et embrassons- nor j saintement, sans cris... Moi, je suis une mère à genoux, qui n'ose rcga der le ciel. » (I,ettre publiée par Pougin, Op. cit., p. 339)

A FRÉDÉRIC LEPEYTRE 203

28 JuiUet 1854.

lyanglais vient m' apprendre que vous vivez au milieu des calamités les plus sombres. J'ignorais tout, moi qui me rappelle tout ! Cher monsieur Frédéric, si vous n'avez pas oublié, ce qui me semble impossible, ressouvenez-vous avec quelle charité sérieuse vous avez autrefois calmé mes anxiétés sur vous et votre famille. Je ne suis pas changée par le malheur, je suis devenue plus craintive, plus tendre encore, car je n'ignore plus rien des maux de ce monde. Écrivez-moi donc une ligne, votre nom; envoyez-moi un journal, il me dira ce que je demande à Dieu de savoir. Vraiment, vous me devez cet immense service, car je suis votre amie enfin, puisque j'existe (i).

(i) I^ dernière lettre de Marceline Valmore à Frédéric I,epeytre porte la date du 8 août 1854 et commence ainsi : « Après avoir désiré vivement votre lettre, je n'osais plus l'ouvrir quand je l'ai reçue; et le bienêtre qu'elle a remis en moi vous en attire la réponse vite, peut-être, car je sais que vous êtes cruellement absorbé par vos devoirs. INIais enfin quelques bonnes pensées, qui glissent autour du cœur, le desserrent des impressions les plus tristes, et la conviction que vous nous avez fait de nouveau beaucoup de bien, ne pourra que vous en faire à vous-mêmes Vous voyez que je n'ai rien oublié de votre caractère, chère âme des jours aimés ! I,es jours terribles ne l'ont pas changée. Ils l'ont voilée, sans doute, à l'égal de la mienne qui ne se rallumera plus d'aucun éclat en ce monde, mais qui garde dans sa profondeur les amitiés pures et passionnées de la jeunesse. Que mille bénédictions s'étendent sur ce qui \'ous reste de vivant et d'aimable, autour de vous... »

A Caroline BRANCHU ''

c§o cÇo cf»

I^j-on, 1835 ou 36 (2).

A toi, ma fidèle Caroline, à toi cette lettre tardive; car je ne peux écrire ce que j'ai dans le cœur, absorbée comme je le suis par les interminables inquiétudes de mon cher ménage. Que de fois, cependant, je te parle, mon amie ! Que de fois je me lève, le matin, pour causer avec toi sans retard et sans contrainte ! Mais la vie ne le veut pas. Mes enfants, mon mari, le travail, une santé anéantie, comme la tienne, Caroline !... Les jours de travail m'écrasent, et je n'y trouve plus que l'impossibilité d'obéir à mon cœur, si chaud, si empressé dans ma poitrine, qu'il m'étouffe souvent de ses battements.

Nous sommes à plaindre, vois-tu, dans tout ce que nous

(i) T/iine des plus admirables cantatrices dramatiques qui aient illustré la scène de notre Opéra. Elle s'appelait Alexandrine-Caroiine Che\-alier de I^avit, était née au Cap, le 2 novembre 1780, et avait fait ses études à Paris, au Conser\^atoire, où elle obtint les deux premiers pris de chant et de déclamation l\Tique. Engagée aussitôt à l'Opéra (où elle ne tarda pas à épouser le fameux danseur Brandi 11, qui mourut fou), elle y débuta en 1801 avec un succès éclatant, et fournit à ce théâtre une carrière brillante de vingt-cinq ans. Parmi ses plus belles créations il faut citer surtout : la Vestale, Fernand Cortez, les Bayadèrcs, les A bencerages, la Jérusalem délivrée et Olympie. Madame Branchu est morte à Passy, le 14 octobre 1850. (Pougin, op. cit., p. 197.)

(2) Ees lettres de iMarceline Desbordes- Valmorc à Caroline Brancliu commencent au tome I'^'', page 73, et finissent page 458, dans les mss. d'Hippolj'te Valmore.

avons trouvé à aimer sur terre. Alors on devient morne, on s'isole, on ne peut plus parler. Caroline, je ne dois plus songer au voyage que je voulais faire près de toi. Les événements et la volonté d'autriii défont tous mes projets et mes désirs; je ne suis qu'une feuille qui roule à tous les vents contraires. Notre avenir a paru, un moment, moins vague et moins effra^^ant; il s'attachait au second Théâtre- Français (i) où Valmore devait être metteur en scène, ce qui conviendrait tout à fait à ses goûts et à son intelligence sérieuse d'artiste. Il n'a pas d'autre science que celle de l'histoire et des mœurs, caractères et costumes. Il en a encombré ses cartons et ses armoires, c'est sa vie enfin, et là il serait dans sa vraie position. Mais ce théâtre est à bâtir, et toutes les lettres que nous recevons, à ce sujet, changent de version, d'époque probable pour l'ouverture; c'est un vague fiévreux qui ressemble beaucoup à l'état où j'étais à Paris; époque fort triste à rappeler, mon amie. Je n'ose donc m' aventurer dans cette incertitude et ce labyrinthe et je suis moins que jamais en état de voir à trois mois devant nous; car, en avril prochain, nous serons sans engagement, à moins que mon mari ne renoue ici avec des sacrifices et de graves inquiétudes sur une faillite nouvelle. On fait peu d'argent, et les énormes appointements de l'Opéra écrasent toutes les ressources. Le premier ténor a trente mille francs !...

6 FévTier 1838,

Oh ! Caroline, que de genres de tristesses écrasent le cœur, dis ! Cette vie de vertige, dans laquelle nous venons de

(i) Projeté, je crois, par Alexandre Dumas (le père) (H. V.).

passer, me laisse un étonnement que je ne peiix te décrire. Il m'est impossible de commencer aucun travail d'écriture, et j'en suis d'autant plus affligée que, sans cette ressource, nous ne pourrons acquérir aucune aisance. Valmore a des craintes fondées sur la durée de l'Odéon qui paraît toujours un théâtre impossible. I^es étudiants en font une arène de gladiateurs, et l'on n'y fait quelque argent qu'avec Mlle Mars. Du reste, l'engagement n'est pas signé et Valmore n'en reparlera jamais. C'est ici une affaire du ressort de la Providence. J'y crois !...

23 IMai 1839.

...Tranquillise-toi, mon amie, à l'extérieur comme au dedans de ta belle âme troublée. Ne perds pas de vue une pensée qui t'armera de courage contre toutes les tracasseries et les coups d'épingle, si douloureux aux caractères élevés. Ne perds pas de \nie que tu remplis en ce moment une tâche noble et providentielle. Tu représentes la bonté paternelle de Dieu envers un être exilé de sa patrie que j'adore (i). Tu représentes à cet homme sa mère, sa ville perdue, ses amis absents et tous ses moj^ens glorieux d'existence. Cette grande pensée, que tu réalises par tes bienfaits de tous les jours, ne doit- elle pas mettre un baume sur tes ennuis de la terre?

Fais donc comme cette puissance d'en haut que tu représentes : donne aussi ime entière liberté à l'infortuné que tu relèves et, si tu souffres comme femme, jette tes larmes dans les miennes. Quels sont les jours de ma vie où je ne pleure pas?

(i) Un réfugié polonais (II. V.). ■ " V .' .

J'ai trouvé I,ine (i) bien remise. Grâces t'en soient rendues, comme de mon séjour béni près de toi, Caroline. Je t'aime et je t'embrasse d'un cœur tout à toi par bien des liens.

15 Juin 1839.

...J'ai peur des fièvres de ton âme, trop à l'étroit pour ses facultés ardentes. Confie-les-moi quand tu souffres. Je t'aime tant et je te sais si sincère, que c'est une douleur pour moi de penser que tu pleures quand je ne suis pas près de toi.

Notre vie se passe au milieu des travaux du ménage et des écritures, sans fruit. I^e jeime Italien est enfin retourné vers sa mère. Le pauvre enfant a bien acheté son voyage en France. Enfin, Dieu aidant, et son courage aussi, le voilà sur la route de l'Italie où mon mari vient de l'embarquer, mon mari qui porte bien tristement aussi le poids de son exil. Nous pouvons tous nous faire signe d'amitié, du haut de notre croix, ma tendre Caroline ! Que l'espérance et la foi nous y soutiennent !

3 Février, au soir, 1840.

...M. Alexandre Dumas se marie, demain, àM"e, Ida. Voilà ! Rien de plus nouveau ni de plus triste. Ses amis sont au désespoir.

Ecris- moi, mon Alceste, et re cesse d'aimer celle qui t'a portée dans son cœur, toute sa vie.

(1) I,ine pour Marceline, un des noms d'Ondiiie Valmore.

3 Mars 1842.

...Prie la Vierge pour moi, avec ta voix de feu. Je vais tenter, aujourd'hui même, mie démarche décisive pour mon cher Valmore; j'en prends le courage dans mon profond amour pour lui, afin de le faire rentrer à la Comédie-Française. Iv'Odéon n'a pas trois semaines à tenir, L^^on est fermé, partout le théâtre croule. Ainsi la Comédie-Française ou les Chemins de fer sont les seules ressources qui nous restent au monde pour sortir du malheur où tes bras nous ont reçus et consolés, depuis quatre ans. Adieu ! au revoir ! Je t'aime, puisque j'existe. Oh ! ne dis pas que ton âme est trop jevme pour toi. vSeigneur ! n'est-ce pas de telles âmes que Dieu reprend dans son sein, parce qu'elles lui ressemblent le mieux?

Paris, 28 Avril 1842.

...Je te parlais à travers tant de monde, qu'il m'était impossible de te raconter tout ce qui se passait de douleur en moi. J'en ai tant, de voir ma fille malade ! Il m'est triste de voir cette jeunesse souffrante, sans comprendre son mal. Et tu sais par ta pénible expérience le tourment de vivre éloignée de son enfant. Je n'ose plus me compter pour quelque chose dans la manière de la diriger, car elle n'a pas la moindre confiance en moi. En grandissant, nos enfants nous considèrent comme des guides importuns et, tout en continuant de nous aimer, commencent à sourire de nos conseils. Ah ! quel changement douloureux, et combien de mères me font de pareilles confidences ! Du reste, ayant déjà perdu la tendre autorité que j'avais sur Ondine, je sais qu'elle ne peut être mieux que sous les yeux de sa

fille et dans la maison du docteur Curie qui la trouve plus malade qu'à son premier voyage ; et tu sais, mon bon ange, que ma reconnaissance égale mon chagrin. J'en ai beaucoup.

Paris, 4 Octobre 1842.

...J'ai ressenti un si triste étonnement, en revoyant M™^ Paradol qui m'a fait demander (i), que je ne peux te décrire cette impression. Jamais on n'a vu pareille métamorphose. Elle est toujours belle : c'est tout à fait une autre beauté; enfin, mon amie, c'est une ombre blanche.

...J'éprouve en miUe choses de grands abattements, mon amie. Nous avons, toutes deux, des âmes d'été. I^es souffles froids nous font mal. Sois de ton côté courageuse; il y a des moments célestes qui réparent l'absence et tout.

lyC 18 Février 1843.

ïy'hiver est, sans doute, encore avec toi comme avec nous. Pourtant sous ce givre et cette neige et ces pluies qui nous inondent, on ne peut douter que le soleil ne brûle, comme notre amitié, à travers l'absence. Écris- moi donc, par cette amitié qui t'inquiète; songe du reste que je me donne toutes les raisons raisonnables qui peuvent expliquer ton silence. Je sais que, dans l'isolement surtout, on a de fréquents abattements de l'âme et que les forces sont réduites à végéter, pendant bien des jours. Enfin, mon enfant, quand tu

(i) I<a mère de Prévost- Paradol que Marceline fera, plus tard, débuter dans les lettres.

pourras soulever tes chères mains, que ce soit pour les tendre vers les nôtres que l'hiver ne refroidit pas, au contraire; car l'absence est une fièvre pour moi qui commence à me torturer le cœur, d'une manière intolérable. Voici bien un mois ou six semaines que je demande à Paméla (i) si elle vient te voir au printemps, la conjurant dem'indiquer l'époque, afin de tâcher de prendre encore patience jusque-là; mais elle a si peu le temps de lire mes lettres qu'elle n'y répond pas, et ma fiUe me dit qu'elle ne sait rien. T'en dit-elle davantage, et sa bonne tendresse de femme, qui devine peut-être celle des mères, veut-elle me ménager tme surprise en arrivant avec Ondine sans l'avoir positivement écrit? En y pensant, dis-lui de ne pas faire tme telle chose, toute charmante qu'elle soit: j'aime mieux le savoir, car je suis peu forte contre les vives émotions et je tombe dessous. Tu me feras un bien profond, Caroline, en me disant à cœur ouvert ce que tu peux savoir de précis à cet égard... Si positivement ta fille ne peut venir, Valmore chargera un de ses amis, qui part fiji février avec sa femme, de ramener notre chère enfant qui se porte fort bien et qui le désire comme nous. Une belle position nous est offerte pour elle, si douce, si honorable, si facile, que la Providence semble l'avoir faite exprès pour cette chère enfant. Augier n'y est pas étranger...

10 Novembre 1843.

...Je ne te dirai pas de longues plaintes du procès (2). Tout est anéanti sans espoir et nous n'avons plus d'avenir à ce

(i) Ondine était en Angleterre avec M™^ Paméla I«efebvre (H. V.). Î2) Des sociétaires de l'Odéon avec leur directeur, M. I,ireux (H. V.).

théâtre... Tu sais que l'on offrait à Valmore beaucoup d'argent qu'il ne pouvait accepter sans trahir quelques honnêtes gens que l'on voulait mettre dehors. Il a du moins la consolation d'avoir fait son devoir. Toi, tu aurais agi comme lui. Je te connais si parfaitement ! Du reste, mon amie, et pour répondre à ceux qui blâment cette espèce de vertu exagérée de Valmore, persuade-toi bien que le directeur est un homme si déloyal, qu'il rit lui-même de tous les billets qu'il signe et n'en paie jamais mi... Mais, je te le répète, Valmore a perdu sa propriété de sociétaire et acquis en même temps la haine du directeur. I,es méchants n'aiment pas la résistance. Oublions-les !

Paris, i8 Février 1844.

...Ondine, par bonheur, est la plus forte maintenant de la maison : grosse et gaie, robuste et très active. Ah ! tu avais bien raison : on s'est, grâce au ciel, moqué de ma créduUté. A toi, je te le dis, à qui je dis tout : cette blessure est ineffaçable. Elle marque une duplicité de caractère dont je ne pourrai jamais me consoler. Une fille si jeune et si aimée !...

I,e 16 Avril, au soir, 1844.

...11 arrive un moment, dans l'absence, où tout est inutile pour nous tenir lieu de ce que nous aimons. C'est donc toi-même que je voudrais, Caroline, et ce printemps si beau ne devrait servir à rien qu'à réunir les amis. Mais les jours volent, les affaires et les travaux nous garrottent, comme des prisonniers du Mont Saint-Michel (que Dieu les

212 MARCELINE DESBORDES- VAl.MORE

prenne en pitié, ceux-là !), et la rêverie invincible se glisse au fond d'une fatigue qui ne mène jamais au repos. Je voudrais te voir ! C'est une idée distincte et fixe, comme ime étoile dans le ciel redevenu bleu...

I,e 21 A\Til 1844.

...Mon temps, mes pas, tout est au service de ma maison. Mon âme seule fait des excursions auxquelles personne ne peut s'opposer. Si tu ne la vois pas, ne la devines-tu pas souvent près de la tienne? Augier est venu me parler de toi. Jamais nous ne nous voyons sans t' attraper, entiers; car tu nous manques, bien-aimée, comme la partie haute et brillante d'un trio. Je n'ai pas de raison pour prendre mon parti de cette cruelle absence, qui m'est devenue de plus en plus douloureuse. Augier me dit que l'on peut aller à Orléans autrement que par le chemin de fer, ce qui m'a causé beaucoup de joie. J'irai ainsi, car je n'aime pas ce chemin brutal, que je te conjure de ne jamais prendre. Tu peux lire dans tous les journaux les accidents funestes dont il est la cause. Ce n'est pas du courage que de les braver, chère sœur, c'est de la témérité. J'irai tout naïvement par celui qui m'a été si doux, quand j'ai été te voir...

2 Mars 1845.

...Je soulève à peine ma fatigue de corps et de cœur pour te jeter quelques lignes, afin d'attirer une lettre de toi qui vienne consoler mes jours et mes nuits. Depuis quatre mois, je n'ai pu sortir. Inès est toujours alitée avec la fièvre et des tortures nerveuses dans l'estomac. Enfin, l'état

A CAROLINE BRANCIIU 213

que je t'ai décrit n'a que quelques jours d'amélioration par mois, et recommence avec des accès terribles.

Valmore presse tes mains chéries dans les siennes. Sa position ne change pas à l'Odéon et notre intérieur est bien grave.

i8 Juin 1845.

...Du matin jusqu'au soir, Valmore court pour se placer. Hippolyte en a pour lui-même l'espérance prochaine. Après avoir frappé à bien des portes, une s'ouvre enfin pour accueillir ce cher enfant et lui ouvrir un chemin solide dans la comptabilité (i). Si mon cœur qu'il a tant consolé se tranquillisait sur lui, je me sentirais plus de force encore pour porter les calamités nouvelles que Dieu nous envoie.

...Inès est toujours au même point, moins les tortures et les crampes. Pourtant elle se lève et marche.

Je ne te parle pas d'Ondine, cette chère cause de tant de nuages et d'erreurs dans notre affection. Qu'elle soit bien heureuse, ce sera me consoler de tous les maux qu'elle m'a attirés, sans le vouloir.

29 Août 1845.

...J'ai besoin de t'ouvrir mon âme. Arrivée à ce moment grave et tendre de la vie où l'on voit s'envoler toutes les illusions, on a besoin plus que jamais d'être en mesure avec son devoir. Eh bien ! laisse- moi le remplir de nouveau avec toi, ma si chère amie, et envers Gabrielle, aujourd'hui

(i) Une Compagnie d'Assurances, l'Equitable, où je restai six mois (H. V. )

la plus à plaindre des trois. Laisse-moi te jurer, avec une conviction sainte et profonde que j'appuie du témoignage respectable de son pauvre mari mort, qu'elle t'aime et t'a toujours aimée; qu'elle est, et qu'elle a été devant Dieu et devant toi innocente, comme moi-même, de la trahison dont tu l'as crue coupable; et je considère que ta belle âme m'accuserait, tm jour, d'une faiblesse répréhensible, si je n'avais pas tout emplo3'é pour ôter à une femme d'un mérite aussi élevé que le tien une croj-ance fausse, née des plus tristes rêves de l'âme. Crois- moi, je suis vraie comme toi-même et je t'atteste l'honnêteté entière et pure deGabrielle, sur les pieds du Christ à qui j'obéis en te renouvelant cette déclaration sacrée. Je la considère comme importante, pour une âme sublime en tendresse comme la tienne, et qu'il faut à toute force soulager du poids d'mi repentir; car cette femme a beaucoup souffert de ton erreur, et maintenant qu'elle a tout perdu, rends-lui, Caroline, le trésor immense d'une amie telle que toi. Je te le demande à deux genoux, pour toutes les trois ! Tu lui écriras, n'est-ce pas, à cette pauvre veuve? et ta lettre sera un baume sur sa blessure inguérissable. Je ne t'ai jamais donné de preuve plus vive de mon éternel attachement qu'en te rappelant à celui-ci, ma bien-aimée. Je t'aime tant, que je ne veux pas te laisser contre toi-même un reproche d'injustice, à toi qui as rempli saintement les plus douloureux devoirs.

25 Octobre 1845.

... Pour ton bon frère Valmore, rien de sérieux ne se présente encore. Il court, il frappe à bien des portes. ly' espoir se ranime et s'éteint, de jour en jour. Je n'ai rien à t' apprendre pour consoler ton cœur. Jamais le mien n'a dû

A CAROLINE RRANCHU 215

être plus triste, par nos malheurs et ceux qui accablent beaucoup de nos amis. lya seule chose qui m'aide à supporter une vie si laborieuse, c'est de me ressouvenir que je ne suis pas née pour la prospérité, et je reprends l'habitude d'une détresse qui a presque toujours été mon partage. Tu le sais mieux que personne, toi, ma chère Samaritaine !

Je demeure donc ton petit caissier, pour la somme de trente-cinq francs ; car j'en avais, à toi, cinquante. Tu me diras si tu m'autorises à payer, d'époque en époque, les quinze francs à ton amie. En attendant, je garde ton argent dans tm coin de mon secrétaire. Pour moi, bonne chérie, j'en ai gagné un peu avec des contes d'enfant, et je demande à Dieu qu'il me donne du travail.

3 Novembre 1845.

...Depuis bien longtemps, Caroline, tout s'est défait dans ma vie. Une influence grave semble présider à tout ce que nous faisons; une lutte sourde se passe entre nous et la destinée. ly' époque est de fer, elle nous broie... allons !

Que tu m'as consolée pourtant en me disant que tu as vu Gabrielle, comme autrefois ! J'ai tressailli jusqu'aux larmes en pensant que Dieu lui a donné cette consolation, à elle aussi qui en a tant besoin, si triste, si abandonnée, si pauvre. Ah ! je te remercie et je te presse sur mon cœur si sincère pour toi, mon amie, et pour elle qui t'a si fort aimée et qui est devenue la plus à plaindre.

Rien ne change dans la santé d'Inès dont l'estomac rejette toute nourriture. Ondine n'est pas, non plus, assez forte pour continuer le rude métier d'institutrice. A cet égard aussi, voilà ma crainte justifiée. Il lui faut l'air libre, le repos, un travail facile et souvent interrompu. Toute con-

trainte est une fièvre pour elle, et son courage la trompe toujours. Pourquoi sommes-nous femmes et mères, si ce n'est pour pleurer ?

17 Mai 1848 (2 heures).

Hier, en arrivant à six heures, mon amie, à travers des torrents d'eau, je n'ai trouvé ni onuiibus ni voitures levés; j'ai donc attendu, comme tu sais que j'attends en pareille occasion et, comme tout passe, l'heure a passé en amenant un cabriolet. J'ai trouvé mon fils et Paris dans un calme et profond sommeil. Tout est remis en ordre à l'extérieur, mais les détails de ce soulèvement sont affreux. On avoue au moins deux cents tués. Charles a vu tomber un jeime homme sous la balle qui lui était envoyée à lui, curieux aussi et en paletot. Son camarade, regardant, a eu la manche trouée d'une balle. 1,'Hôtel-Dieu est plein de blessés. J'avais raison dans mon cœur de vouloir accourir, car mon cher garçon n'ayant assisté à rien, le dimanche, a voulu tout voir le lundi. Il me disait finement qu'il s'est tenu à une rue de distance !... L^es enfants sont ingénieux pour rassurer leurs mères. Enfin, je me suis couchée et puis, le soir, j'ai écrit à mon mari jusqu'à minuit; car cette grande catastrophe doit le mettre en tourment.

A M'"^ CAMILLE DERAINS '

I" Mars 184a (2).

Je n'ose vous parler des impressions dans lesquelles je vis. Il y a, dans ce départ irrévocable de M. de Ivamennais, un mélange inexplicable de joie et de douleur qui m'étonne moi-même. Il est libre ! Ses méchants frères ne peuvent plus l'affliger. Les paroles me manquent pour vous rendre compte de mon agitation devant toutes les lumières qui semblent s'allumer devant cette âme qui s'élève... Ne sont-ce pas toutes les âmes des meilleurs qui viennent lui dire : « Arrive, nous t'attendions dans notre amour ! «

(i) Femme d'im avocat, collaborateur au Dictionnaire de Jurisprudence de Dalloz. M. Derains est mort sur le boulevard Moutmartre, le 4 décembre 1851, avec bien d'autres promeneurs. Il avait reçu trois balles et deux coups de baïonnette et fut étendu provisoirement, lui 83«, sur le trottoir de la rue Montmartre. On passait au fil de l'épée et de la baïonnette les curieux, au moment où ils se précipitaient dans un café qui se ferma enfin, laissant M. Deraitis deliors. Cette scène le troubla, et il poussa un cri de terreur ou d'horreur. I^es assassins sont susceptibles. M. Derains fut cloué sur la porte du café. — M'"" Derains a écrit des contes moraux pour les enfants : Séraphine ou les inférieurs, etc. (H.V.).

{2) Dans les mss. a'Hippolyte Valmore, les lettres de M™« Derains commencent à la page 459 du tome I^'', pour finir à la page 541.

i*^"" Octobre 1843

...Si j'ai quelques minutes dans le tumulte où je pleure souvent, je me cache dans un coin avec l'Imitation de Jésus- Christ. J'en reviens soumise, sinon bien forte contre l'astuce et tout ce que je ne peux vous raconter d'indignités.

Où sont les paisibles tristesses de la province? A peine savions-nous, que pour l'avoir entendu dire, qu'il existât des méchants ; nous voici tout au milieu et leurs traits sont tournés contre mon mari. Je n'aurai pas le courage de le supporter longtemps... Ces blessures à toute heure ouvertes m'empêchent de vous voir. Je retiens de tout mon courage le peu de force qui me reste pour aider mon mari dans cette lutte. Gardez cet épanchement pour vous; il m'échappe, et je sais que vous m'aimez.

!'='■ Septembre 1844.

...Pourquoi, chère Camille, cette faiblesse qui augmente en moi, à mesure que je deviens plus sauvage aussi? Je ne peux vous dire combien de migraines et quelquefois de pleurs me causent les volontés innocemment despotiques des autres. Je n'échappe à ces petites luttes fatigantes qu'en cédant. Je tremble que ce ne soit pas toujours de bonne grâce. Je porte là- dessous trop de peines sérieuses.

I,undi, 25 Mai 1846. ,

Je reviens tout inquiète de vous et des vôtres. Je ne suis que mélancolie, et elle se répand sur les affections les plus près de mon cœur.

Hippolyte est sorti de grand matin, avec l'intention

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