A M""'' CAMILLE DER\L\S
d'aller sa\-oir de vos nouvelles. Je n'ai que lui qui me vienne en aide, dans toutes les fibres souffrantes de ma vie.
Ma chère Inès continue à me désespérer et à m' enchaîner plus que jamais. Nul bien ne se manifeste dans cette organisation accablée. C'est le seul mot que je trouve pour rendre cette prostration profonde de la vie dans ce cher jeime être qui ne peut se lever sans s'évanouir, et dont la voix est entièrement interceptée depuis trois mois.
21 juillet 1846.
Hier, quand vous entendiez tousser ma chère petite Inès, c'était une hémorragie nouvelle et mon cœur qui s'ouvrait encore ! . . .
Je ne sais plus
9 Avril 1847.
Votre chère lettre m'a fait du mal et du bien. Elle vient de vous, elle est tendre et pure : voilà le bien. Ce qui m'a le plus émue, c'est la généreuse colère qui vous a rendue assez forte pour me l'écrire au milieu de votre fièvre, chère amie. Vous remercier m'est impossible autrement qu'en vous avouant que je vous reconnais ainsi, telle que vous êtes pour moi, telle que je serais pour vous, car vous m'êtes sacrée. La parole peut me manquer souvent, au milieu de malheurs plus grands que mes forces; mais la kimière, ma chère Camille, se réfugie au fond du cœur: tout brisé qu'il est, vous y tenez une place solide. Je me crois de même dans le vôtre, et, relativement à l'affection que je vous porte, je sens que je le mérite.
Si le temps était tolérable dans l'état de santé où ]i suis moi-même, j'irais vous faire voir clair dans Veau pure
que cette dame plus folle, j'espère, que mauvaise, vient encore une fois de troubler (i). Elle est rentrée inopinément, vous le savez, après un voyage lointain et une maladie si grave qu'on l'avait jugée perdue. Ondine l'a reçue en mon absence, puis Hippolyte, avec l'embarras de revoir quelqu'un dont les rapports ne sont jamais calmes. Mais elle reparaissait lasse, triste et fort changée. « Entrez donc, Madame, puisque vous le voulez absolument, et reposez- vous si la raison vous est revenue. » Voilà comment, à demi foudroyée comme je le suis (2), je n'ai eu ni le temps ni la volonté même de m' abriter contre cet ouragan; car je devais prévoir, en effet, qu'une telle nature ne change pas. Notre misère, qu'elle étale, lui a donné trois fois un humble dîner, et mes confidences n'ont pas été plus loin que le projet de vendre im bijou devenu tout à fait inutile à ma solitude et déjà passé de mode. Ce détail n'est venu qu'après l'indiscrète demande, mais concevable indiscrétion de femme, d'ouvrir sur ma cheminée une petite boîte marquée aux armes de l'Altesse qui me l'a envoyée : vous savez à quelle occasion. Elle a saisi, à la lettre, mais obligeamment cette boîte pour faire estimer le bijou par un connaisseur très sûr, et me l'a rapporté aussitôt. Elle m'a offert de me prêter de l'argent, ce que j'ai refusé, parce que j'aurais faim et soif avant que d'en emprunter à de certains caractères. Elle m'a offert d'en solliciter pour moi au IMinistre de l'Intérieur, étant parente de M. Duchatel. Je lui ai positivement défendu d'y penser, par la raison que l'argent démoralise même celui qui le donne et que, dans mon opinion, M. le Ministre, qui a consenti notre ruine en nommant MM. I^ireux et Bocage
(i) W^e I^ Br. de Vire (H. V.).
(2) Après la mort d'Inès, 4 décembre 1846 (H. V.)
A M"'° CAMILLE DERÀINS 221
(directeurs de l'Odéon), devait à mon mari, victime de leur inepte cupidité, un autre dédommagement qu'un billet d'aumône dont je ne serais pas reconnaissante.
Voilà tout, chère Camille. Sa manie est d'obliger l'univers : passe ! mais la trompette est de trop, et les commentaires odieux sur une telle infortune avouée ou devinée, dans une famille dont on force la porte sans jamais une seule fois y avoir été invitée.
Ne vous troublez plus de ses bavardages inconvenants. Je vous en raconterai d'autres qui devraient m'avoir accoutumée à ces vilaines surprises. Je m'en suis garantie silencieusement, comme je ferai de ceux-ci. Quoi ! ne pouvoir pleurer saintement les blessures saintes que l'on sent divines, à force d'être terribles ! Etre frappée à genoux et plus inoffensive qu'un enfant ! Voilà, ceci est l'inconvénient de la terre et ce qui doit finir par consoler d'en sortir.
25 Juin 1848.
Et vous? et votre mari (i) ? Vos images traversent toutes ces heures si longues, si désolées !
Ne sortez pas (2), chère amie. Ce mot vous embrasse d'ime affection profonde que mon fils vous porte. Nous sommes devant la volonté de Dieu.
Rouen, 29 Août 1850.
Personne ne peut me deviner mieux que vous, telle que je suis en ce moment, près du lit de ma bien-aimée sœur (3)
(i) Son mari, M. Derains, ne devait périr qu'eu décembre 1851, le f. jour où Napoléon III fit tuer pas mal de monde sur le boulevard Montmartre (H. V.).
(2) Pendant les journées de Juin (H. V.).
(3) M™e Eugénie Drapier (H. V.). ,
222 MARCELINE DESBORDES- VALMOHE
que mon cœur, plutôt que mes yeux, a reconnue. Nous avons toutes deux soutenu cette épreuve par cette protection des faibles qui ne se voit pas, mais qui se sent. Être venue où je devais venir, me donnait déjà beaucoup plus de force qu'on ne m'en suppose. Je vous raconterai le reste.
J'ai revu des églises sous la pluie fréquente qui n'étonne jamais à Rouen. Toute une vie passée m'attendait à travers ces petites rues sérieuses qui m'ont, autrefois, appris par les affections qui vous y aident. Je pense trop, pour vous écrire.
29 Décembre 1850.
Je voudrais aller vous embrasser moi-même d'une nouvelle qui vous donnera une grande part de ma joie. Joie ! ce mot que je n'osais plus prévoir. Il est pour Ondine. Elle se marie. Nous lui donnons, ou plutôt Dieu lui donne, ce qu'elle souhaite. Je vous raconterai bientôt le reste. J'ai eu à bénir et à porter cette grande émotion, puis tout ce qu'elle emporte avec elle de soins et de préoccupations pour la chère fiancée. Réjouissez votre adorable mari de cet événement doux et grave. Si j'avais pu m'en voler au niiUeu de vous deux, nous nous serions regardés tous les trois avec des yeux pleins de ciel.
l,e 7 185 , à 3 heures.
Je ne réponds qu'avec des larmes à votre lettre, ma bonne amie. Je vous aime trop quand je vous sens déchirée à ce point, et je trouve étrange que nous soyons obligées de marcher sous ce poids cher et terrible. Et puis, si nous n'avions pas eu le bienfait des mille transes de nos infor-
A M"* CAMILLE DERALNS 223
tunes, ces labeurs de tous les instants, croyez-moi, nous n'aurions pu survivre, et, pour ceux qui nous aiment, il le faut, ma chère.
Vous aurez, quand les importuns seront las de me tuer, la lettre pour M. Charton. Hier, mon beau-frère m'a pris trois quarts d'heure du jour, avant-hier de même, et, pour m'achever, une personne, en me rapportant hier mon parapluie oublié dans sa maison, m'a raconté, le parapluie sur la gorge, son histoire depuis vingt ans. J'étais stupéfaite d'impatience et d'admiration...
lyC 25 Novembre 1853.
Ma bien chère amie, sans oser appuyer toujours sur le martyre incessant qui nous étreint, je tâche comme vous d'apprécier les gouttes d'eau vive que Dieu daigne accorder à une telle fièvre, en mémoire peut-être de la soif qu'il a voulu souffrir... Ah! nous n'avons pu le vouloir, n'étant que de pauvres femmes.
Je ne voulais vous dire qu'une chose, c'est que je suis charmée de voir qu'un des rayons de cette grande flamme qui brûle en nous se tourne, comme un accueil, vers l'idée qui a percé (à la lettre) une de mes nuits sombres : l'image triste et patiente de M°^e Desloge qui souffre dans sa fierté et dans son intelligence stérile. Votre avenir doit tendre vers un but de développement dont tous les germes peuvent être honorablement productifs, pour votre indépendance et le bien répandu sur quelques-uns, abstraction faite de moi qui me trouverais mêlée à cette moisson fraîche, comme un pâle bleuet aimant la vie. . .
Tout ce rêve doux et grave m'a redonné l'idée que j'achèverais, s'il se réalise pour vous, les petits contes abandonnés, pleurant après moi dans un coin.
...J'ai beaucoup erré, tous ces temps, à travers les flèches que le sort ne m'épargne pas. Je suis frappée de tous les côtés, dans mes amis qui souffrent ou brisent leur ban. Non, c'est à ne pas croire que l'on subisse, debout, ime pareille course à travers le purgatoire. Ah ! c'est que l'amour s'y trouve encore; c'est qu'il est tapi au fond du cœur poignardé et qu'il raccommode avec tout le reste. Seulement, il fait son ouvrage en silence; il n'a plus la force de parler.
30 Novembre 1853.
Mon étoile est de fer et penser à la changer, ma bonne Camille, est plus que jamais un rêve. Vous pouvez cependant, mieux que personne, apprécier la préoccupation fiévreuse qui m'obsède d'arriver à payer au passé ce que je lui dois encore. C'est affreux de n'obtenir aucrm résultat honorable à son travail. Dante a oublié cela encore dans son enfer.
Ah ! l'enfer est ici, l'autre me fait moins peur.
Et pourtant, je vous écris avec le soleil dans les yeux, seule beauté de la nature que j'aime encore, et qui m'attendrit jusqu'aux larmes. Il m'aide à vivre et à me signer votre amie. M. V.
12 Octobre 1854.
...Vous et moi n'avons le temps de pleurer que dans la rue. C'est à . ce compte que nos courses sont épuisantes...Nous sommes les biches blessées de Dieu.
A M"'® CAMILLE DERAIXS 225
La saison de tous les besoins s'avance; pour nous, comme pour les autres, le travail est bien souhaitable.
20 Décembre 1854.
Ma chère amie, voilà ce que je viens de faire, et ce que je vous écris dans l'ombre, n'y voj-ant plus par ce temps affreux et ses torrents de pluie.
Après avoir écrit à M. Taxile Delord (i) ce que je crois bien pour vous, j'ai rouvert ma lettre, et, parim cri parti de mon cœur, du vôtre et de celui de votre mari, je lui demande d'ouvrir à l'instant même ime souscription pour la France qui meurt là-bas (2), et de prendre cent volumes de M"^e Camille Derains et cent volumes de moi, n'ayant pas d'autre valeur à offrir. Il ne faut pas laisser dire ni croire que les Anglaises savent aimer plus et mieux que nous... grand Dieu !
Hier, le journal de M. Taxiïe Delord m'a fait fondre en larmes. Voilà ce que j'ai fait. Est-ce que vous me blâmez, mon pauvre ange ?
7 Février 1855.
Ma bonne amie, je vous entends au fond de moi-même et nous avons maintenant comme une langue à part pour converser... Quelle triste révélation nous devons au malheur ! Et pourtant ni vous ni moi ne voudrions guérir
(r) Taxile Delord qu'elle ne connaissait que par ses articles et qui ne crut pas devoir répondre à sa lettre (H. V.). (2) Crimée? Pologne? (H. V.)
de nos peines, à ce point de les oublier. Je sens bien, comme vous, qu'il n'y a plus autre chose pour nous.
J'ai essayé de reprendre la lecture de quelques journaux, — je crois rêver. Tout est-il donc changé sur la terre? Sommes-nous donc restées sur un point fixe, tandis que tout le monde s'est mis à courir? Une telle lecture me fait tourner sur moi-même. Je ne suis curieuse à rien. Mon Dieu ! si je pouvais cependant devenir curieuse ! Mais comment l'être pour des mensonges? Restons donc ainsi; vous, à Auteuil encore, comme vous pouvez; moi, où je suis, comme je peux, s'il est vrai que je le puisse.
Tout ce que je suis à même de voir est si navrant, que je m'en sens abattue. Le bonheur seul des autres, leur repos du moins, me donnerait la résignation... si, franchement et la main sur la conscience, rien ne pouvait donner la résignation d'une lutte pareille à celle où je me relève et succombe, douze fois par an. Elle (i) arrive à faire éclater ma tête...
...Je vois subir à tout le monde l'influence du temps et des préoccupations de l'avenir dont les nuages s'amassent, en effet, bien sombres. Quelle triste contemplation que celle des passions humaines ! Quelles forges ardentes dans ce coin dont vous me parlez ! Je voudrais vous voir tous les jours pour oser parler librement mon langage qui est tout vôtre, comme la source où nous le puisons. Mais il 3' a de longues rues, entre nous, et beaucoup à coudre ici où je pense et pleure. Cousez moins, je vous en prie, et faites des séraphines (2), puisque vous en avez dans l'âme...
(i) 1^ fin du mois, le règlement de comptes impossible. Le peu qui venait, partagé en deux, s'en allait moitié en aumônes, moitié à désarmer le passé (H. V.).
(2) ^1™"= Derains faisait aussi des contes d'enfant, les Leçons dans les Fleurs. Séraphine ou les Inférieures. Elle n'a jamais eu d'enfants (H.V.).
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i8 Avril 1855.
...Nous nageons, évidemment, dans un élément actuel tout à fait contraire à notre nature simple, droite et libre. Ah ! j'en pleure ! c'est une consternation, à part même de nos désespoirs enfermés. Je ne sais plus dans quoi je tourne, mais on dirait l'impossible qu'il n'appartient qu'à Dieu de changer. Soyez sûre aussi que notre état moral accroît toutes les difficultés matérielles... comme si je vous apprenais une grande chose !
J'ignore où est en ce moment le bûcher d'Henriette (i), mais je sens bien qu'elle brûle, et c'est fort douloureux puisqu'on l'aime infiniment. Non, je n'ai plus d'amitiés que couronnées d'épines; comme celle qui nous lie est tout à jour, j'ai un besoin particulier de vous voir, d'oser parler. Soyer sûre qu'il ne le faut pas faire avec abandon, nulle part. Aujourd'hui encore, je vais au rebours de ma volonté : des visites qu'il faudrait rendre à pieds brisés, sans l'argent des omnibus qui ressemblent tous à des fous sans camisole de force. Tous les parcours sont changés. On veut aller au nord, on monte, on se trouve à trois lieues de son but. Personne ne vous a averti. On n'entend que des cris, des plaintes dont les chevaux se moquent et les hommes bien davantage; et puis l'on vous descend dans des lieux inconnus que l'on prend pour l'Algérie ou l'affreuse Angleterre, et l'on se sent attendu par des yeux et par des estomacs grands comme des portes cochères. J'ai vu des scènes inoubliables. J'ai ressenti moi-même de grandes mortifications. Cette époque ne ressemble à aucune autre. Tout vole à grande vapeur et malheureusement nous n'avons que des pieds...
(i) Henriette Favier (H, V.).
228 MARCELINE DES30RDES-VALM0RE
J'ai besoin de vous sentir au milieu d'un air respirable. Je connais quelqu'un qui a couché dans la cour avec ses meubles.
15 Mai 1855.
Je recommence toujours la même chose, ma bonne amie, car le temps ne varie plus. Il est d'une égalité horrible.
Le besoin croissant que j'ai de vous voir, de vous savoir au milieu de tant d'atrocités qui glissent sur beaucoup, comme des ondées différentes, commence à me faire un tourment de mes entraves. J'ai beau vous deviner, comme il vous est accordé de me deviner moi-même, il manque le regard et l'âme à cette intelligence...
Non ! non ! je ne me persuaderai jamais que l'absence ne soit pas le plus grand des maux. Vous et moi savons le contraire. Je m'éveille chaque jour résolue à sortir, mais le chemin me manque et la fièvre me reprend. Ce sera comme Dieu voudra... Mon âme est sans clarté... Je sens bien qu'Henriette est trop absorbée pour songer à moi; tout ce que j'aime souiïre et pleure.
Il me semble qu'un rayon de soleil tombe sur ma lettre. Qu'il vous arrive donc, ma bonne et bien chère amie, avec l'amitié fidèle, comme lui.
I^e 21 Juillet 1856.
... Vous êtes toujours la même, de m'offrir ce qui est à peine descendu dans votre main. Non, ma bonne amie, je n'en veux pas. L,e gouffre est le même pourtant, mais nos faibles efforts ne peuvent le combler. Je me réveille
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avec des sursauts de terreur, et je ne peux ouvrir mes lèvres sur un tel sujet autour de moi. Exister ainsi, prouve la puissance de Dieu qui est l'amour ! Que toutes ces tristesses augmentent, s'il se peut, les consolations que je dois à votre attachement.
Le 29 Septembre 1S56.
Je vous ai promis, ma bonne amie, et je me suis promis à moi-même de vous annoncer le premier rayon d'allégement qui luirait ici. Quand votre lettre n'appellerait pas la mienne, vous sauriez donc presque en même temps que moi l'admission positive de mon pauvre beau-frère au meilleur asile de retraite de Paris (i). L,a Providence s'est laissé toucher pour lui et pour nous, et le meilleur des hommes vivants vient de m' accorder un si grand bienfait sans le moindre droit pour l'obtenir, avec quatre motifs d'exclusion !
Ce directeur comme divin a été jusqu'à me dire : « I^a chose est impossible. Madame. Et pourtant, je vois qu'il le faut; et, puisqu'il y va de votre tranquillité, nous passerons par-dessus ce que je ne peux vous décrire; et, pour que vous soyez heureuse, nous en ferons un homme heureux ! » Il le sera, si rien peut éclairer une nature à la fois si vulgaire et si impérieuse par lacunes. Nullement méchant, vous le savez, mais... vous savez tout le reste. Ma sainte sœur, qui a tout conduit d'en haut, ne lui a-t-elle point pardonné? Je vois ses beaux grands yeux noirs lumineux me regarder si tendrement, que je n'ai jamais pu qu'une
(i) Sous les auspices de M. Davenne, directeur de l'Assistance Publique, ami de Béranger (H. V.).
fois ressentir du courroux contre celui qui l'a rendue si malheureuse et qui n'en savait rien... Je m'égare dans le passé, quand le présent réclame le peu de force que j'ai et d'invention pour arriver au but honorablement.
Il est enchanté ! Mon cher \^almore en ressent une dilatation bien permise et bien méritée. C'est, je vous le redis, le plus grand bienfait dont la Providence pouvait me consoler parce que le souvenir de ma bonne sœur était mêlé à tout.
C'est dans mon lit, où m'avait rejetée ma troisième maladie depuis cinq mois, que cette nouvelle m'a été lue par mon cher fils. J'étais hors d'état de lire moi-même, les yeux enflés par un érysipèle et une fièvre. . comme j'en ai. I/'embrasement de l'Orient qui me terrasse par intervalles.
lycs bons anges se sont mêlés de tout, et j'ai la douceur de vous sentir bondir sous cet événement qui intéresse tant d'intérêts, chère ! et qui a mis en jeu jusqu'à ma propre vie. Dieu l'a vu. Ma sœur aussi.
Soyez donc une pauvre fois bien contente dans l'affection que vous ne pouvez plus vous empêcher d'avoir pour moi, scellée, de part et d'autre, par des larmes si véritables.
30 Octobre 1856.
Vous êtes bien ma bonne amie de m' avoir écrit dans cette circonstance, mais ne gardez aucune arrière-pensée sur ce voyage qui ne m'a fait aucun mal. Au contraire, il a comme élargi la respiration de ma tête. J'ai cheminé sous une si belle étoile et par un calme si profond, qu'un tumulte inexplicable d'idées en a reçu quelque apaisement. Je sais et je vois du moins, à présent, d'où vous m'écrivez solitaire et tout à fait abritée sous un bon toit. Si la mémoire ne vous
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y torturait pas, quel bieu-être serait le vôtre ! Tout est charmant dans ce qui vous entoure et présidé ou préparé vraiment par un esprit (i) attentif à vos peines. Cette idée est fortement en moi, plus que jamais j'en suis parcourue. Pour me reposer, hier, je me suis élancée chez M. Hachette dont j'ai trouvé le gendre très poli, mais ivre de travail, qui n'a rien examiné encore et qui me redemande quinze jours pour parcourir Uvres, imprimés et manuscrits de vers ou de prose. Je suis revenue sans espoir. Il n'y en a pas chez les millionnaires.
Paris, le II Novembre 1856.
...Je crois en tout ce que vous croyez. Je suis avide des preuves qui m'en arrivent, et vous savez si la source des vôtres m'est chère (2). Je l'invoque moi aussi quand je ne sais plus comment porter mon abattement, et j'ai la conviction profonde qu'il ne m'oublie pas plus que je ne peux l'oublier moi-même. Comment voulez-vous donc que je ne vous plaigne pas à toute heure de cette vie, et que je ne sois pas très intéressée à savoir comment il lui est permis de vous en consoler? C'est vraiment par pitié qu'il faut me le dire. D'abord et avant tout, parce que je vous en crois moins malheureuse et parce que j'ai plus de confiance encore dans ces idées dont je me sens envahie. Je les ai toujours eues. Jugez maintenant, par le besoin que j'en éprouve pour supporter et comprendre la froide absence.
C'est déjà une autre vie que celle qu'elle nous fait. Il
(i) Vâme de M. Derains (H. V.).
(2) M™'= Derains se pensait en relation avec l'âme de son mari. M™^ Valmore avait toujours cru que les morts communiquent avec les vivant. Elle accueillit donc les révélations de M™"= Derains (H.V.).
y a mille moments où je ne sais plus où je suis et où je ne suis plus, du tout, ce que j'ai été. Cela me donne une extrême difficulté de ne pas faire mille contre-sens avec les personnes qui me cherchent. C'est en cela que les grands affligés qui fuient tout à fait le monde me paraissent comme raisonnables. Moi, je l'aime immensément encore dans ce qu'il m'a laissé. Hélas ! que nous sommes combattus, puisqu'il faut que je veille sans cesse à ne pas faire souffrir ce que j'aime du profond détachement que j'ai maintenant du reste.
En même temps que votre chère lettre, j'en reçois une de M. Templier (i), qui détruit toutes nos espérances. Il me renvoie nos livres poliment. C'est fait, et je remercie Dieu d'être délivrée de cette incertitude. Elle rend la liberté; tâchons maintenant d'en user. Mon volume de poésie est enveloppé dans la même proscription. Tant de démarches perdues me prouvent, du moins (pour en éprouver une secrète joie), que cette époque n'est pas du tout la mienne. Pourquoi faut-il qu'elle exige tant d'argent?
On vous aime autour de moi et l'on dit : « Qu'elle est loin ! » Que ne puis- je dire au moins : « Qu'elle est heureuse !... )) Mais, oui, pourtant, vous l'êtes de l'excès même d'une telle douleur. Elle élève et nourrit l'âme, elle mène où Dieu vous rendra ce que vous êtes plus digne que jamais de posséder sans fin.
(i) De chez M. Hachette. M. Templier avait fait lire les contes de ma mère par ses enfants : c'étaient, disait-il, les meilleurs juges en pareille matière. Malheureusement les contes ne plurent pas aux petits juges, et ils furent repoussés par la maison Hachette (H. V.).
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3 Janvier 1857.
Il tombe de l'eau par torrents. On dirait que c'est sur mon âme qu'ils ruissellent. Je ne reçois que des lettres dolentes et fiévreuses. La France est à l'état de pomme de terre malade, vraiment; mais, quoi qu'il en soit, tout fermente et s'épuise, et, puisqu'enfia l'espoir n'est pas le bonheur, il ne faut pas prétendre qu'il soit toujours habillé de rose. Je ne lui er'. souhaite que des fragments, pour le distinguer de son affreux frère. Il n'y a que l'enfer et le remords qui doivent s'envelopper complètement de noir (i). Il y a bien des années que je pense ainsi, que j'agis ainsi, et que je m'efforce, quand je l'ose, de convaincre les cœurs déchirés et profondément délicats qui peuvent me comprendre.
Le 27 Février 1857 (au soir).
...Je remets à notre prochaine entrevue tous les détails d'inforttmes étrangères qui demandent secours, si tant est que quelque infortune véritable nous soit étrangère ! Nos pauvres âmes ne s'enfermeront jamais, même datis leurs tristesses personnelles; les calamités de tous les ont agrandies... mais je vous avoue, à ma honte et avec larmes, que la mienne n'en est pas plus forte, au contraire. vSon silence ne prouve qu'un abattement profond. Je ne sais plus souffrir, ni voir souffrir. Ainsi ne souffrez pas dans tout l'excès de votre maUieur, ma chère et fidèle Camille,
(i) Elle avait horreur des vêtements de deuil et ne portait de noir que dans son cœur, et ne le quittait presque jamais (H. V.).
234 MARCELÎN'E desbordes-valmorë
vous me mettriez au désespoir... Aidez-moi au chagrin de ne pouvoir changer votre irrévocable tourment.
]\Ies cinq ou vingt étages me paraissent des Pyrénées, moins les fleurs. Loger au second, première richesse des ambitions raisonnables; m'est-il à jamais interdit d'y prétendre? Mais il me sied bien de me plaindre en ce moment, moi qui bénis à genoux tous les jours la grâce que me fait la Providence, d'avoir un peu d'air et de clarté, près d'un feu si humble qu'il puisse être ! Quand on vous dira que je suis ambitieuse, ma bonne amie, répondez hardiment : « C'est là son moindre défaut. »
II Mars 1857.
...Vaudrait-il mieux végéter à la même place quand on n'a fait que s'égarer par le monde et répandre le sang de son cœur... comme lui maintenant, ce grand larmoyeur des autres et de lui-même que vous avez bien nommé : épouse et mère! mais homme aussi, puisqu'il garde la force de proclamer ses blesures mortelles pour en instruire l'univers et Dieu.
Entre vous et moi, nous vivons en somnambules sans la moindre hésitation ni crainte de nous heurter. Je crois vraiment que nous nous voyons en dedans... Notre existence physique et morale est tellement remplie de phénomènes, que je ne vous dis rien de ceux qui entourent ma vie.
Je suis la prière qui passe,
Siu' la terre où rien n'est à moi... (i)
(i) L'dme errante (Poésie inédite) (H.V.). '■-
A M"'" CAMILLE DEUALNS 235
Voilà la rêverie qui me reprend. Elle est un contraste douloureux avec l'activité que demande ma situation ; mais quand j'appuie ma pensée, alors, je ne peux plus agir que par un effort qui me fait souffrir infiniment. J'ai toujours été ainsi. Cette lutte fait que je suis plus gaie que gaie, et aussi plus triste que triste. Comprenez-moi si vous pouvez; il y a de cela en vous. C'est ce qui fait, comme vous me le dites quelquefois, que quelques-uns vous croient guérie. Je sais si parfaitement que vous ne guérirez jamais, que vos silences en effet m'alarment quand ils se prolongent trop, et que je crois vous avoir vue moins courageuse que vous-wènre.
Au revoir où vous êtes encore, où vous serez, et partout où nous serons. Ce sera pour aimer encore.
A SON FILS HlPPOLYTE^''
Rouen, le 30 Décembre 1832.
J'ai rêvé de toi, mon bon Hippolyte, et je voudrais t' embrasser en réalité, comme Dieu me l'a permis en songe. Je t'ai vu si heureux et si tranquille dans ta situation présente, que je me suis éveillée avec le besoin d'en remercier M. Froussard. Cette idée, j'espère, mon petit ange, te vient souvent en t' éveillant et en te couchant, de prier Dieu qu'il nous acquitte envers lui (2). Toi, tu peux l'essayer par ta conduite, et ton aveugle soumission à ses bons conseils.
Tes sœurs veulent t' écrire ou faire semblant pour te souhaiter d'être toujours un bon frère (3), comme je t'ai trouvé un bon fils. Ton petit papa t'embrasse et te serre affectueusement contre son cœur, qui t'aime comme je
(i) lyCS lettres à Hippolyte Valmore (né à Paris, le 2 janvier i<S20, mort aussi à Paris, le 9 janvier 1892), comprennent 129 pages manuscrites (t. IV, pp. 385-514).
(2) Ma mère m'avait conduit de Rouen à Grenoble chez M. Froussard, chez qui je me trouvais à demi-pension ou à peu près. Nous avions à notre charge le trousseau et d'autres frais; mon maître ne s'en tenait pas à la lettre de nos conventions tt acquittait personnellement bien des choses, ce qui me constituerait une assez joUe dette si j'en pouvais connaître le chiffre.
(3) Hippolyte avait l'amitié fraternelle un peu brutale et l'obéissance à son père toujours iinj)aliente (H.V.).
A SON FILS IIIPPOLYTE 237
t'aime, Hippolyte ! Tu penses bien que ton bon papa est de moitié dans nos tendresses.
N'oublie pas, mon ami, d'écrire à M. Prud'hon (i) qui espérait recevoir de tes nouvelles par toi-même. Notre bon papa Berjon serait aussi bien aise d'une lettre de toi. Songe que ce sont des amis pour toujours, et que ta vie doit être attachée à la leur.
Dis, mon ange, apprends-tu bien l'allemand? Je serais heureuse que tu y prennes goût. C'est la clé de tant d'autres langues, qui te paraîtront faciles après.
Ton ami Arago t'aime et t'embrasse, comme M™^ Duchambge et la bonne M"^o Fournier.
Tes tantes te font mille compliments affectueux, et moi, ta mère, je t'embrasse plus longtemps que les autres. Si j'en ai les larmes aux yeux, ce n'est pas d'une tristesse sans bonheur, car je te sais près de ton bon maître.
Demande à M. Froussard de te donner en argent dix francs, afin que tu puisses les offrir aux honnêtes demoiselles de la maison qui ont tant de soin de toi.
Rouen, le 6 ]Mars 1833.
Viens donc que je t'embrasse, mon cher enfant, pour te pardonner ton long silence d'abord, et pour te remercier d'avoir écrit après, deux fois pour une. J'ai aussi à te témoigner tout mon contentement de répondre par ton travail et ta bonne conduite aux soins généreux de ton maître. Hippolyte, mon cher petit ami, tâche de lui ressembler
(i) rrud'lion était le parrain d'IIippolj'te.
238 MARCELIXE DESBORDES- VA LMORE
en quelque chose. Ton heureuse étoile te donne un bon exemple à suivre. Tu sais ce que j'ambitionne le plus au monde, c'est de te voir devenir un honnête homme, comme tu as été un enfant soumis.. Ecoute et regarde ton maître, et suis ses leçons comme celles de Dieu. S'il te rend notre absence facile, à force de bonté, je t'avoue, mon petit ange, que c'est lui qui me rend soumise à la tienne. Tout ce qu'il fait pour toi m'oblige à remercier Dieu de ce vide immense que tu as laissé dans ma maison et dans mon cœur de mère. Et n'oubUe pas, non plus, que la Providence qui t'aime s'est servie de M. Pierquin pour te remettre dans les mains de M. Froussard. Pénètre ton bon petit cœur du sentiment le plus digne de le remplir, la reconnaissance et une soumission pieuse aux avis et aux exemples de ton maître. Je parle au nom de ton père et au mien.
Tous tes amis de Rouen, tes tantes et ton oncle t'embrassent. Ma santé n'est pas bonne, mais cela viendra plus tard. Ne sois jamais trop longtemps sans m' écrire, et tu contribueras au repos qui m'est nécessaire. Au revoir, mon ami, je t'aime de toute la tendresse de mon âme, et je compte sur la tienne qui a fait et fera le bonheur de ta bonne et tendre mère.
6 Juin 1833.
Bonjour, mon cher enfant ! Je suis à Paris depuis quelques jours. J'explique à ton bon maître pourquoi j'ai été trop malade pour lui écrire plus tôt, ainsi qu'à toi, mon bon ange. Mais à présent que j'ai la certitude de nous fixer ici avec ton petit papa, je prends, pour récompense de bien des peines que j'ai souffertes, le bonheur de t'em-
brasser, mon fils. Partout ici, je pense à toi, cher petit compagnon de mon voyage. J'ai été dîner seule, où nous avons dîné à deux, pour avoir le plaisir d'être à la même table où je t'ai vu, et j'ai pleuré de ton absence en la bénissant toutefois; car c'est la Providence elle-même qui t'a mis sous une si grande et si admirable protection. Tous tes parents de Rouen t'embrassent de cœur ainsi que ton ancien maître M. Langlois (r).
Je vais retourner, dès que je pourrai me lever, pour les préparatifs de notre installation à Paris. C'est déjà trente lieues de moins entre nous. Le voyage en sera plus léger. Viens que je t'embrasse. Que cela me ferait de bien à l'âme, si c'était vrai !
Sois toujours pour ton maître ce que je suis moi-même, plein de reconnaissance et d'une confiance religieuse. Il représente, à lui setd, tout ce que tu aimes sur la terre et il a la bonté d'en tenir lieu.
Garde-moi dans ton cœur, ainsi que ton père. Au revoir, mon cher espoir.
'Ta mère.
I<e 15 Septembre 1833.
Mon cher ange, je t'embrasse. Tu nous as fait tout le bieti possible, par la nouvelle de tes succès, et nous te bénissons tous d'être un si bon fils, un enfant soumis aux conseils de M. Froussard. Ton père avait bien besoin de cette preuve de ta tendresse, mon fils; et moi aussi, je t'assure.
(i) Hyacinthe I^anglois, dxx Pout-de-r.:Vrche, graveur distiugué de Rouen archéologue, etc (H.\'.).
Tu as donc vu M. Perlet, dis? Il t'a, j'espère bien, embrassé en notre nom. Inès et Line te disent mille tendresses de sœurs qui t'aiment et désirent toujours te voir. Tu sais, mon bon ange, qu'il faut prendre patience à cet égard, et que ce n'est pas possible de l'espérer encore, surtout M. Froussard ne venant pas à Paris. Tu n'y peux venir seul, j'aurais trop d'inquiétude, et je ne veux te confier qu'en des mains en qui j'aurai toute confiance. Attends, mon bon Hippoly te ; fais comme ta mère, soumets - toi. Il y a au fond de tous les sacrifices une récompense et tu l'obtiendras. Tu peux croire, d'abord, que je t'en aime plus, ainsi que nous tous.
Aime-moi de même et écris-moi. Explique-moi pourquoi tu ne dis rien du portrait que ta sœur t'a envoyé, ni de sa lettre ni de celle de ton petit papa, et de la bourse bleue et de tes foulards. Donne-moi les détails, car tout m'intéresse de toi que j'aime plus que ma vie.
I^e 21 Octobre 1833.
Mon cher fils, bonjour ! Courage et bonheur sur toi, mon bon Hippolyte. Ta destinée, si bien abritée sous les soins paternels de ton maître, fait toute ma consolation. Je n'ose me plaindre de ton absence, dans l'idée que tu es avec M. Froussard. A présent qu'il te guide et t'a pris sous sa puissante protection, il est pour moi l'image de la Pro- \-idence. Aime-le, comme tu aimes Dieu et comme tu chéris ta bonne petite mère. Ne pense pas que je pleure quelquefois de ne pas te voir, et songe qu'il y a une grande douceur mêlée à mes peines de mère. C'est que j'ai foi entière en ton maître, que j'aime ses lumières, autant que sa bienfaisance, et que je m'honore de lui devoir
plus que je ne pourrai jamais lui rendre en ce monde.
M. Dumas est revenu content de toi et de ton caractère. C'est un grand poète et un homme plein de simplicité et de cœur. Ton père a beaucoup à s'en louer. Ce sera, j'espère, un des amis de ton avenir. On n'oublie pas les enfants qu'on a vus bons, quand ils deviennent d'honnêtes hommes; et je suis sûre, mon cher enfant, que tu seras un bien honnête homme.
Au revoir! Je ne peux t'écrire longtemps, car j'ai un grand mal d'yeux. J'ai beaucoup travaillé depuis quelques mois, et puis, tu sais aussi que j'ai pleuré. Tu m'en aimeras mieux s'il est possible, comme de mon côté, je t'étreins de toutes les espérances et de mon tendre amour.
i,e 5 Janvier 1834.
Tu sais maintenant, mon bon petit ange, tous les ennuis qui m'ont affligée : l'obligation où ton père s'est trouvé de retourner à Lyon tout seul, à cause de ma mauvaise santé, et l'incertitude où nous sommes encore si je rejoindrai ton papa pour rester avec lui, l'année prochaine, ou si j'irai seulement pour t'embrasser, mon cher fils, et revenir avec ton père nous fixer à Paris. Cette perplexité est telle qu'elle m'empêche de me rétablir, mais tu sais qu'il faut avant tout se soumettre à une position difficile et en tirer tout le parti possible. Le malheur même a un beau côté qui est de nous relever à Dieu par la résignation et l'espérance. C'est ce qui m'a soutenue en me séparant de toi, cher ange, et ce qui me soutient encore. Je travaille et je fais travailler tes bonnes petites sœurs, n'ayant dans ce moment le moyen de leur donner aucun maître que moi.
Tu as reçu, j'espère, une bonne lettre de ton petit papa qui est heureux de se sentir un peu rapproché de toi, bien qu'il soit trop esclave dans sa profession pour aller t' embrasser, comme il le voudrait. ]Mais ce bonheur viendra, sois tran(|jille, nous le désirons autant que toi ! Nous sommes heureux de tes progrès et de ta manière de répondre aux bontés de M. Froussard. Tu sais, cher, que c'est le seul prix qu'il attache au bienfait inestimable de ta bonne éducation. Je ne pourrai jamais m'acquitter envers lui de ce que je lui dois que par la vive gratitude de mon cœur. Tu auras mérité ses soins, cher enfant, si tu y réponds par toute ton aptitude et ta reconnaissance.
Je t'aime et je t'embrasse de toute la tendre affection de mon âme, te serrant dans mes bras et te remerciant d'être un bon et honnête garçon, entends-tu, mon cher fils? Tu me ferais aussi un grand plaisir pour mon petit orgueil de mère, de soigner un peu ton écriture et l'orthographe de tes lettres : tu fais des fautes grosses comme la tête. Dans un an, je ne t'en permettrai plus; à présent je te les pardonne et je t'embrasse encore tendrement, comme je t'aime.
Ecris-moi : cela me fera du bien, mon cher ange. Ta sœur veut finir cette lettre et te parler d'Inès et d'elle-même.
l,3"on, le 28 Mars 1834.
Je suis à Lyon, mon bien-aimé enfant. A travers bien des fatigues et des embarras, je suis arrivée avec tes deux chères petites sœurs; mais, ne trouvant pas de logement prêt encore pour nous recevoir, M. Pelzin (i), tandis
[ (i) Imprimeur à Lyon (H.V.).
qu'on nous prépare une habitation, nous emmène à la campagne. Je reviendrai dans le milieu de la semaine prochaine, pour nous installer tous un peu décemment dans une ville si difficile aux étrangers. Après quoi, j'irai te voir ou je demanderai à ton bon maître la faveur de te faire venir. Travaille bien, pour mérite ce bonheur que j'achète moi-même par tant de sacrifices et de résignation. En te faisant venir, tout le monde y gagnerait; car ton père qui ne peut s'absenter d'un jour et tes sœurs, qui t'aiment tant, te verraient comme moi. Montre ma lettre à ^L Froussard de qui toute ta conduite et tes démarches dépendent. A mon retour de la campagne, je lui écrirai à lui-même. Jusque-là, mon petit ange, présente lui mes respects affectueux.
Tu me fais de la peine en m'apprenant que tu n'es pas content de ton travail de cette année. Nous en causerons sérieusement et amicalement ensemble, mon cher fils, et tu trouveras dans ton affection pour moi le courage de réparer la perte la plus précieuse à l'âge où te voilà, la perte du temps et des bontés pleines de lumière de ton maître qui doit être triste aussi de ta nonchalance.
Au revoir, cher enfant de mon cœur. Je t'embrasse pour moi et toute ta famille a\'ec l'amour que nous te portons tous.
I,yon, 12 Juillet 1834.
J'ai ta lettre, mon bon Hippolyte. Je voudrais doublement que tu fusses content de toi, parce que tu serais heureux, et ton bonheur sera toujours le mien. Songes-y donc au fond du cœur, dans ton intérêt et dans le mien, mon cher ange, et réalise autant que tu le pourras l'espoir que je nour-
ris de te voir répondre dignement à la condiiite paternelle de ]\I. Froussard. Si tu respectes Dieu, respecte ton père qui le représente, et, si tu m'aimes toujours, comme je n'ai pas le malheur d'en douter, ne fais rien pour attrister ta mère. Ce que je demande avant tout au ciel, c'est de retrouver en mon cher fils un honnête garçon.
Y kiss y ou in this hope, dear. Benever rude no abrupt. Remember yoiir mother in ail yoiir condud. Be my glory, child, and my comfori on earth writes me sometinies in english, my good boy; i shoiild be glad to pidge your progress in the only longue know.
Tes petites sœurs t'aiment et t'embrassent de cœur. Le temps approche où nous nous réunirons durant quelques jours de bonheur et de repos. Tâche qu'ils soient la récompense de ton travail d'ici là, mais toujours et avant tout de ta reconnaissance pour tes maîtres. Songe que ton avenir tout entier repose sur l'intérêt que ton caractère inspirera. Tu n'as nuUe fortune, si tu négliges la plus solide : un bon caractère, franc et loyal.
M. Pierquin m'a assuré que la bonté de ]\I. Froussard ne te laissait aucun besoin que je dusse prévenir. Il me semble cependant que tu dois avoir des chemises bien courtes, puisque tu deviens plus grand que moi. Enfin tu me diras tout cela en septembre. Y long after that month.
Je t'embrasse pour moi, d'abord, et puis pour toute la famille. Ton bon père est impatient de te voir. Et toi, Hippolyte? Va, j'en suis sûre, comme je suis ta bonne et tendre mère.
I<yon, le 23 Juillet 1834.
Serait-il possible, mon bon petit garçon, que tu n'aies pas encore reçu nos lettres? Je suis triste de penser que tu as été inquiet sur nous tous. Ne le sois plus. J'ai le cœur, au contraire, attendri d'espoir de tout ce que M™^ Milloz, si bonne et si vraie, m'a raconté de toi. Je t'embrasse pour tout le bien que j'en ai ressenti. Tu peux tant contribuer à mon bonheur de cette vie, cher enfant, et l'époque appelée depuis tant de mois s'approche. Tu seras bien content aussi, n'est-ce pas? Tous mes amis t'attendent pour te récompenser par leur accueil d'avoir bien rempli les jours de travail qui nous séparent encore; mets-les bien à profit, mon enfant, tu en auras plus de bonheur à te reposer dans notre tendresse. C'est ce que font tes sœurs qui sautent de joie en pensant à cette époque.
Je termine ma lettre trop tôt pour ma volonté. Mais, sans être au lit, je suis en ce moment d'une grande faiblesse, par suite d'une fraj^eur grave qui m'a rendu toutes les terreurs de la guerre civile. vSalue de cœur et pour moi ton bon maître sur qui j'appelle toute la félicité de ce monde.
Au revoir, mon fidèle enfant.
Octobre 1834.
J'ai souffert de ton départ, mon bon ange, et ces derniers jours m'ont été tristes; mais j'offre à Dieu tous ces sacrifices pour qu'il t'en fasse du bonheur. Je vis trop dans mon âme pour me distraire de toi, et ta figure aimée attendrit toutes mes peines. Rien de nouveau ne s'est passé ici. Je n'ai qu'à te renouveler mes tendres prières pour tes études
246 MARCELINE DHSBORDES-VALMORE
et ton courage. Il y a du bonheur pour tous dans l'avenir; j'en aurai partout, si je vois le tien.
Ton père t'embrasse de toute la vivacité de son affection; quant à moi, tu sais bien que c'est de l'âme d'une mère.
Lyon, le II Novembre 1834.
Cher enfant, tu es rentré dans toutes tes études et sous l'autorité du meilleur des hommes. Je crois à tes promesses ainsi qu'à ton bonheur. Tu nous a quittés le coeur soulagé d'un grand poids, puisque tu as emporté la certitude d'un changement de position pour nous, et que ta douce présence avait tant adouci la gravité de cette épreuve.
Adore comme moi la Providence, car si on se lasse quelquefois de la prier, elle ne se lasse jamais de nous relever. Ton père est content, car le travail lui est rendu, et il t'a embrassé autant que le souhaitait son cœur. Le mien est resté gonflé de ton départ, et j'ai eu la fièvre; mais je t'ai revu en rêve, comme un ange qui vient consoler sa mère.
Je te plains d'avoir eu une douleur dans ta reconnaissance, en revenant à Grenoble. Cette tendre femme m'était chère à moi-même. Si tu vas jamais avec ses enfants visiter sa tombe, mets-y ma lettre et une prière pour moi (i).
J'attends dans ta prochaine lettre de plus amples détails. Tu sais que tout est précieux dans l'absence. Parle-moi de M. Froussard, de sa santé. As-tu revu ma chère M*"^ Giraud (2) et M. Pierquin? Dis-moi tout.
(i) Il s'agissait de M"'^ Prosper Leborgne, mère de mes amis Emile et Félix, qui m'avait accueilli à sa campagne, à titre d'ami de ses fils (H.V.).
(2) M""^ Girod-Milloz. Ma mère avait écrit, je crois, vme épitaphe en vers pour tm enfant qu2 cette mère avait perdu. Elle me faisait sortir avec son fils (H. V.).
Tes amis se portent bien et te serrent la main. IMoi, je te serre sur mon cœur où tu manques déjà.
Tes soeurs veulent t'écrire. Au revoir, mon bon ange. Aime-nous, crois en nous et en Dieu ! Tu vois que chaque année ne fait que serrer les doux liens de l'âme.
I^yon, le 23 Décembre 1834.
Tu recevras, mon cher bien-aimé, par une occasion sûre, un petit paquet préparé pour toi depuis quinze jours. Dès que tu l'auras, tu m'en accuseras réception afin que je sois tranquille. Sur ce faible témoignage de ma tendresse pour toi, j'ai joint, à ce que je t'envoie pour tes étrennes, cinq francs que tu donneras à la bonne du pensionnat. Tu feras, du reste, ce que tu voudras. Prends avec cela les affectueuses caresses de ta mère et sois heureux, mon cher fils. Je sais que tu ne peux l'être que quand tu es satisfait de tes actions, de ta conscience et de l'estime de tes maîtres.
M. Berjon ne m'a pas donné la joie de ton portrait. Par bonheur, cher enfant, je t'ai bien ressemblant dans mon cœur, et la peinture ni le crayon ne vaudraient l'image animée que je te dois d'un bon et tendre fils et, dans ton absence, Hippolyte, je n'ai besoin que de ta présence. Elle me serait d'un grand secours pour prendre en patience ma mobile et fiévreuse santé. Tes chères petites sœurs remplissent bien tous leurs devoirs et de\-iennent de plus en plus raisonnables. Tu les aimeras toujours beaucoup, n'est-ce pas, mon cher ami? et sans raillerie (i). Tu ne seras glorieux
(i) Ondine avait la riposte vive et acérée. Inès pleurait. Ma mère détestait l'ironie, presque à l'égal de l'ingratitude (H.V.).
d'être le plus fort que pour les protéger, et je te remercie de la promesse que tu m'en as faite.
Viens donc ! viens que je t'embrasse avant de cesser de t'écrire. Aime-moi ! Aime ta meilleure amie et ta mère.
lyj-on, le 20 Mars 1835.
Ne sois pas inquiet, mon cher fils, car l'approche du printemps relève un peu ma santé qui était, en effet, plus faible et plus mobile que jamais. Tu peux penser une chose qui doit toujours te rassurer, c'est que si j'étais tout à fait malade, ton père, ou Ondine, ou M. Prud'hon se chargeraient de te le dire en t'écrivant à ma place; mais comme je me réserve ce plaisir, je suis souvent obligée de le retarder ou par indisposition de fièvre, ou par toutes sortes de travaux qui absorbent les jours pluvieux de ce mauvais climat. J'ai, tu le sais, tant de lettres à faire que l'écriture me fatigue par moment. Je te sens toujours là, si près de mon cœur qu'il me semble impossible que tu n'entendes pas ce que je pense. D'abord, je réponds à ta demande pour affranchir la lettre à M. Berjon. Non, mon cher ange, ne l'affranchis pas; il en serait tout triste, et le plaisir que lui causera ton souvenir sera, je t'assure, fort peu payé par un port de lettres. D'ailleurs, sa position ne l'exige nullement. Il t'embrasse de toute son affection, ce bon vieillard, et se fait une joie de printemps de te revoir bientôt. Peuxtu être triste, mon cher fils, au moment de nous réunir? Nous en sommes déjà tout rayonnants, car c'est tout à l'heure ! Prie et conjure M. Froussard de te préciser les jours de vacances qui nous seront accordés pour te posséder avec nous. Ils te seront d'autant plus heureux que nous restons à Lyon en 1836 et qu'il est bien présumable qu'à
A SON FILS HIPPOLYTE 24tl
notre tour nous pourrons faire un voj-age à Grenoble, dans le courant de l'année (i). Ondine va faire sa première communion et soupire après toi, pour ce plus beau jour de sa vie.
C'est le 2 avril qu'aura lieu cette solennité qui nous préoccupe beaucoup. Inès est un peu malade, mais c'est le printemps, j'espère; et puis, il a tant plu cet hiver! Tu peux donc, cher enfant, te réjouir en toute sûreté, car nous ne quitterons pas le cher voisinage de Grenoble. J'ai un grand besoin, je te l'avoue, de voir ton bon maître, afin de lui ouvrir mon cœur plein de reconnaissance, et de lui parler aussi de toi. Nous en parlerons quand tu viendras et puis, s'il le faut, j'irai m'entendre avec M. Froussard, si bon, si simple, et à qui il m'est si doux de devoir tout ce que tu lui dois. Ne t'occupe maintenant que de la joie de ton voyage; ton avenir, j'espère, sera bon et pur. Tu peux y contribuer en plaçant surtout dans le travail une grande partie de tes jours; car ce bonheur est de tous les âges et c'est un sûr remède contre les abattements de l'âme.
Ta sœur a copié, pour toi, mon Nouveau-Né (2) et te l'envoie en t' embrassant de tout son cœur, ainsi qu'Inès. Tu as pris, l'autre jour, pour toi ce qui n'était qu'une petite leçon à Ondine. Tes plaisanteries à toi n'étaient pas du tout déplacées, et ce sera toujours de la gaîté pour moi de t'en voir à toi-même. Ne me prive pas de cette joie, mon bon Hippolyte, et sois, en langage, longtemps l'enfant qui rit de tout. Ta sœur avait trop oublié qu'elle est une demoiselle, et c'était pour qu'elle lût mes réflexions que je les avais écrites.
Adieu. Je t'aime, je t'embrasse, heureuse de tes lettres.
(i) Ma mère seule est venue avec M""^ Paule, et nous sommes montés ensemble à la Grande Chartreuse (H. V.' . (2) Pauvres Fleurs, page 13.
250 MARCIiLlXE DESBORDES-VALMORE
de tes études et de ta prochaine arrivée. Le 30 mars, je t'écrirai encore, entendG-tu? Sois gai, je le suis et j'écrirai à M. Froussard. Tu ne partiras pas sans saluer M^^^ Giraud. Ta bonne et tendre mère qui te presse sur son cœur où tu es bien tout entier.
Tu te trompes quand tu dis que tu n'as pas d'ami, mon cher ange. Marins (i) t'attend, bondit avec impatience.
Lyon, le 5 Mai 1835.
En recevant ta lettre, mon cher fils, avec le sentiment qui pouvait adoucir l'effort de notre séparation, je me promettais de te répondre vite. Une secousse nouvelle dans ma santé me l'a interdit. J'ai la fièvre et, si je ne soufi'rais de l'idée que tu pourrais t'inquiéter de mon silence, je remettrais le bonheur que j'ai à t'écrire, mon cher Hippolyte. Je suis au moins dans mae reconnaissante sécurité sur l'accueil de ton bon maître, et je me fie à toi pour reconnaître ses immenses services à force de zèle, pour profiter de son excellente éducation. J'irai bientôt l'en remercier moimême, tu le sais, et je saisirai pour cela tm intervalle de force dans l'abattement qui écrase ma vie. N'oublie pas, cher enfant, de porter ma lettre à M.^^ Giraud, afin que sa réponse décide de la manière dont j'irai à Grenoble : seule si elle persiste dans l'oû're obligeante de me recevoir, ou avec M"i^ Paule qui partagerait de bon coeur ma solitude dans quelque auberge. Ce voyage, j'en suis sûre, me fera tout le bien que ta présence chérie m'a apporté. Car ta présence était pure et pleine de tendre affection. Ce sont là des
(i) Marius Paule (H. V. ). , ^ . .
souvenirs qui seraient immobiles, si l'on vivait toujours. Mais on les emporte partout. Tu sais ma croyance et ma foi profonde en Dieu ! C'est pour cela que je te recommande et te prie de surveiller toujours ta conscience, afin de l'ouvrir devant Dieu sans frayeur de sa justice. Tes progrès et tes talents, mon bon ange, me feront grand plaisir, mais ton intègre probité, que je découvre de plus en plus dans ton charmant caractère, voilà une joie qui surpasse pour moi de grands trésors, car elle est de tous les temps et de tous les mondes.
Ton père ne cesse de me dire qu'H est heureux par toi et qu'il a trouvé un changement favorable dans tes manières. Elles sont redevenues affectueuses comme quand tu étais mon cher petit Lite, et je t'assure que cela va fort bien avec ta taille de grand garçon. Que je t'aime, mon bon Hippolyte ! et que je te suis du cœur, d'avoir écrit en caractères plus lisibles et mon adresse et tes amitiés pour ta mère. Je t'embrasserai bientôt pour t'en remercier. Au revoir, courage au travail, bonheur, sommeil et santé. Je fais tout pour fortifier la mienne, sois tranquille. Toute la famille te comble de caresses et t'aime.
N'oublie pas, en recevant ma lettre, d'offrir à ^I. et à Mme Froussard mes affectueux souvenirs. Prends-les dans la tendresse de ta meilleure amie, de ta mère.
I<e 22 Mai 1835 (au soir).
Mon cher enfant, bonjour ! J'ai bien voulu quêta sœur se mît devant moi, parce que j'aime beaucoup cette petite ambitieuse. De plus, mon ami, je suis très occupée. J'ai terminé le travail d'écriture le plus pressé, et M. Coignet m'emmène demain à Saint-Chamond, ce qui me fera, j'es-
père, autant de bien que quelques beaux jours m'en ont déjà fait; car je n'ai pas de fièvre, j'existe. Je t'aime bien. Je ne resterai que jusqu'à mardi, car il faut que je revienne vite dans ma chère maison afin d'y tout préparer pour l'autre voyage de Grenoble. J'ai un besoin très vif de voir ton bon maître et toi. Crois-tu que je revoie aussi avec plaisir mon cher fils, toi, dont le retour ici m'a fait tant de bien, à écouter ta voix, et à t'entendre rire ! Il y a bien de la vie là dedans pour une mère ! Aussi tu m'as retenue (i)... merci! Dis-moi donc aussi ce que tu prétends faire avec ta souscription de Walter vScott? As- tu trouvé un trésor en chemin pour t'abonner ainsi, et qu'est-ce que cela coûte, mon bon ange? Il faut bien, je crois, que je le sache un peu, qu'en dis-tu? Naïveté, franchise et raison : c'est déjà bien à cause de cela que je t'aime.
Je verrai ton ami, tu me le montreras, et je t'embrasserai, jyjme Paule viendra avec moi, je crois. Elle désire beaucoup faire ce voyage et profite du mien pour voir Grenoble. Si décidément elle vient, je logerai à l'auberge. Je ne peux te l'assurer encore ni répondre, d'une manière positive, à l'aimable invitation de [NI'"*? Giraud. Mais, n'importe; de toute manière j'irai, car mon travail finit et la vente que j'en ai faite me permet ce voyage nécessaire à mon repos, dans ma tendresse pour toi et ma reconnaissance pour M. Froussard. Ma résolution définitive sera prise dans les premiers joars de juin. Tu la sauras. Au revoir donc, mon bon Hippolyte. Ton père t'embrasse de toute son âme, et moi, de toute la mienne.
(i) Dans la vie. On ne saura jamais ce qu'elle a souffert (H.V.).
A SON FILS HlPPOLYTË 253
I<yon, le 23 Juin 1835.
Mon cher fils, bonjour ! Arme-toi quelques jours encore de cette résignation qui est la règle de toute ma vie. Mon voyage, fixé au 25, ne peut avoir lieu maintenant que dans quelques jours et cela, mon ami, par une force contre laquelle il n'y a point de résistance : c'est que les paiements sont remis à la fin de ce mois. M™^ Paule est toujours décidément de mon voj^age pour connaître Grenoble et M.Boitel veut, lui-même, à toute force, saisir la même occasion pour y conduire sa femme. Jusqu'ici nous serions donc quatre pour l'exécution de ce projet, conçu pourtant dans le mystère de mon cœur. N'importe ! Comme ces personnes sont bienveillantes et attachées à notre famille, si je n'ai pas toute la solitude que j'aime dans mes chers pèlerinages, du moins je serai bien entourée.
Je suis d'autant plus contrariée de ce retard, que ma santé s'est bien soutenue depuis quinze jours et que c'est déjà bien long ! Je me retiendrai d'être malade pour t' aller voir, toi et ton bon maître dont le long silence m'attriste. Quand je pense aux immenses obligations que j'ai à sa philanthropie et à l'impossibilité de les reconnaître encore et peut-être jamais, je reviens avec plus d'instance à toi, mon bon Hippolyte, qui peux, par tes succès et ta conduite irréprochable, lui faire une joie dans l'avenir, d'avoir bien semé ses bienfaits. En élevant ton âme jusqu'à eux, tu allégeras toi-même le poids de la reconnaissance; elle ne te serait douloureuse, un jour, que si tu n'avais pas répondu à des soins que toutes les fortunes du monde ne t'au raient pas obtenus ailleurs. J'espère que M. Froussard participe toujours, s'il en a le temps, à la lecture de mes lettres qui sont de véritables visites de mon âme
à Grenoble, et que lu l'as instruit de mon prochain voyage.
Sois tranquille sur le paiement de ta promenade en voiture. Je me charge d'acquitter ta conscience d'honnête homme. Tu as commencé à l'être de trop bonne heure pour l'oublier jamais. C'est une de mes joies les plus profondes. Je t'aime.
l,yon, Août 1835.
Mille tendresses à ton bon maître.
Tu vois, mon cher ange, que ta sœur m'a rendue hier bien heureuse de son bonheur (i). Je ne me console de ton absence dans une telle solennité, que dans la certitude de te voir tout à l'heure. J'ai lu ta lettre à M. Berjon, il en est bien content et moi aussi. Ta sœur tombe de sommeil ;
(i) Ondine faisait alors sa première Communion. Voici sa lettre qui précède celle de sa mère :
" Cher et bon frère,
« Hier, j'ai fait ma première communion, et dans les prières que j'y ai adressées à Dieu, je t'assure que je ne t'ai pas oublié. A chatiue pas que je faisais en y allant, le matin, il me semblait que je marchais vers le ciel; et quand je dis à ma compagne ce que je pensais, elle me répondit : «C'est vrai, nous allons au paradis. » Oh ! qui ne l'eût pas cru dans ce moment. Nous étions toutes vêtues de blanc et nos voiles, qui flottaient comme des ailes, semblaient en effet vouloir nous entraîner au ciel. J'aurais souhaité bien ardemment que tu fusses auprès de moi, dans ce moment si heureux pour tous. Mais adieu, Hippolyte, je tombe de sommeil, et ce sera bien un miracle si tu pourras lire ma lettre que je t'écris au moment avant d'aller me coucher. Je te dirai bientôt à toi-même tout le bonheur que j'ai éprouvé, hier. En attendant, je suis ton amie et ta sœur qui t'aime de tout son cœur.
(Marceline Valmore » {a).
(a) Ses noms étaient Marceline, HyacinUie, Ondine.
moi, de fièvre et de fatigue. Viens, mon cher fils, me donner un peu de santé et de force pour aimer comme je vous aime tous devant Dieu !
Ta mère qui t'attend, M. V.
Je paierai ici ton voyage; nous verrons tes bardes. Je ne puis t'envoyer de souliers, ni de chapeau, ni rien. Tu trouveras tout ici. Au revoir ! N'apporte point de livres. Ton père se porte à ravir. Va saluer M™<^ Giraud.
Décembre 1835.
Encore si ma lettre pouvait t' embrasser le jour qui ouvrira l'année, Hippolyte ! l'hiver et sa grande rigueur seraient supportables, bien qu'il m'ait encore frappée comme il fait toujours. Tu as bien pensé que pour ne pas répondre de suite à ta chère et charmante lettre, il fallait que je fusse bien occupée et malade, n'est-ce pas? Tous deux ensemble, mon cher enfant. Je cherche un jour moins mélancolique depuis une semaine, pour t'envoyer le cœur de ta mère dans tout son tendre courage : la fièvre et mille soins ne l'ont pas voulu. J'aurais considéré comme un bonheur très grand de pouvoir t'ôter l'inquiétude de notre sort, mais rien n'est arrêté encore. Te raconter les obstacles serait interminable. Oa a fait ici de nouvelles propositions à ton papa, qu'il n'a pu accepter. Tout appartient maintenant à une volonté plus forte que la nôtre, celle devant qui tout plie ; mais dans toute cette obscurité, mon bon fils, l'espoir tient un coin du rideau. Ta tendresse pour moi et le bonheur d'être ta mère me font un bien que ne peuvent, du moins, troubler les plus graves inquié-
tudes. Quand elles me surmontent, vois-tu, et que mon cœur se serre à n'en pouvoir tirer parti, je me tourne vers toi, dans le jour ou dans la nuit, et je dis : « Hippoyte viendra ! » et je m'arrête de rien demander de plus à Dieu.
M. Prudhon, qui t'embrasse de toute son âme, est de retour dans sa chambre. Sa santé est très bonne, c'est une joie bien pure pour nous tous qui l'aimons. I^ine est aussi très bien portante; Inès, toujours fort tourmentée pour grandir dans un climat si contraire au sien (i).
Je t'envoie une bonne petite lettre de ton ami ^larius qui a longtemps trouvé ton absence insupportable. Il vient tous les jours.
Dis-moi comment tu supportes ce froid qui me paraît dur pour moi et me remplit de réflexions amères pour les pauvres, plus pauvres que nous. Je t'envoie un portefeuille pour tes étrenneo, des gants, cinq francs pour la bonne, et un peu, bien peu d'argent pour mon cher fils à qui je voudrais faire un si beau jour de celui qui me fait sentir tout ce qui me manque pour ceux que j'aime, comme toi!
I,\on, le 28 Décembre 1835.
Je ne te réponds qu'à la hâte, mon cher enfant, n'aj^ant le temps que de t' aimer au milieu de la correspondance accablante où me jette cette époque. Si j'ai des lettres qui me sont douces à remplir du langage de mon cœur tout pur, j'en ai de simple usage, fort impérieuses. Celles-ci me fatiguent.
(i) Elle était née à Bordeaux (H. V.).
...L'incendie qui ruine à Paris tant de libraires (i), nous atteint pour huit cents francs. Cette nouvelle infortune retarde encore la réparation de toutes les autres. L'avenir, mon cher ami, réparera seul ces divers désastres. Juge si ta tendresse les adoucit ! Je t'embrasse avec plus d'amour afin de m'en consoler, entends-tu, Hippolyte? Remets soigneusement ma lettre à M. Froussard et porte mes tendres voevix à notre bonne amie M'^e Giraud. Je vais tâcher d'y joindre quelques lignes, mais elle sait, aussi bien que ton bon maître, combien je suis à elle de cœur et pour toujours. Tiens, mon ami, voilà le petit livre des enfants qui t'amusera peut-être un peu. Il m'a paru assez joli. C'est M"^^ Bolvaire (2) qui l'a reçu ici : elle en est fière.
Tous nos amis t'embrassent et te crient courage ! étude ! espoir ! Moi, je t'aime; donne-moi ta main.
Ta mère, M. V.
Ton bon père est au travail. Il m'a dit de le remplacer près de toi en paroles. M. Prud'hon t'aime en dedans, comme il nous aime tous. Il est plus gai pourtant et se porte mieux.
Marie, qui te fait la révérence, persiste à dire que tu as perdu ta paume en jouant avec. C'est un parti pris, et pourtant la voici ! Je ne sais si elle est bonne encore. Tu nous le diras.
Nous saluons tous M. Papey et lui souhaitons mille biens ainsi qu'à ton maître d'allemand (3).
(i) Incendie d'un dépôt de livres (H. V.).
(2) lyibraire à I^yon. Il s'agit d'une première publication de contes de ma mère (H. V.).
(3) M. EgU (de Claris?) (H. V.).
Non, mon fils, le bonheur n'est pas une illusion, car je suis ta mère, et ce n'est pas d'une illusion que je remercie Dieu quand mon souvenir s'appuie sur les beaux jours que j'ai passés avec toi. C'est, au contraire, la douleur qui en est souvent tme, quand elle est pleine d'espoir. Espérer, c'est du bonheur.
I<yon, 8 Janvier 1836.
Ta lettre sans bulletin m'a rendue triste, Hippolyte. Ce que tu me dis toi-même dans cette lettre est plus triste encore, car je te vois livré à beaucoup d'abattement. Je crois qu'il est en partie causé, chez toi, par une erreur qui détruit le courage de tout ce qui existe, c'est que : tu n'es pas aimé où tu es. Les remontrances graves te glacent, mon cher enfant, et tu les prends pour une preuve de répulsion. Combien tu t'abuses ! Ce mélange d'amourpropre et de tendresse d'un cœur susceptible te fera plus de mal que la paresse attachée surtout à l'époque de ton âge. On t'aime où tu es, puisque l'on te gronde; et ce serait la preuve énergique de la tendresse de ton père, si je ne l'avais supplié de ne pas me faire cette douleur. Il voulait t'écrire lui-même, et te parler en ami sévère. Moi, je crois que ton cœur te parle plus haut que nos reproches. Je crois que cet avenir d'école Polytechnique t'éblouit et t'épouvante. Ce but te paraît d'une difficulté immense à atteindre. N'y pense pas, puisque nous t'avons dit que nous ne te contraindrons jamais. Seulement remplis, jour par jour, la tâche d'étude qui t'est donnée. Un peu à la fois, tu te trouveras moins ignorant et muni de quelques provisions pour ta route, quelle qu'elle soit. Une science n'est jamais de trop et l'on bénit dans quelque circonstance
imprévue ceux qui nous l'ont apprise, qui ont eu la vertu de lutter contre l'aversion de leur élève. J'ai vu pleurer mon oncle à quarante-cinq ans, d'avoir refusé d'apprendre la perspective. Un regret inutile est toujours fort amer. Je te serre tendrement sur mon cœur. J'espère que tu n'oublieras jamais que rien ne peut t'en faire sortir, tant qu'il battra, mon fils.
J'écris à M. Froussard dont la joie m'en cause une pure et véritable. C'est si doux de voir naître un enfant ! Nous venons de recevoir encore trois cents francs. Tu vois que nous vivons tous ici-bas, des secours de la terre et du ciel. Il faut en remercier Dieu et ne jamais s'en trouver humilié. Cher enfant, reste simple et ne gâte pas ton bon naturel par des raisonnements vagues. Tout cela n'est bon qu'à faire perdre du temps. M"i^ Giraud est mère, tu le vois. Elle fait du bien aux mères, chère femme ! Que je l'aime !
Au revoir, mon bon fils. Pense à ta mère qui vit de ta vie.
I<yon, le 5 Février 1836 (i).
Voilà, mon bon fils, ce que je t'ai annoncé l'autre jour, non pour le premier mars, comme tu parais ra\'oir compris, mais, comme tu le verras en relisant ma lettre dernière, pour les premiers jours de mars : car le billet de mon libraire était payable, fin février... J'appuie sur tous ces minutieux détails afin que tu sois toujours bien sûr, cher aimé, qu'il faut des raisons et des entraves pour mettre du retard dans mes lettres et l'acquittement de toutes mes obligations.
(i) Il doit y avoir erreur de date : c'est le 5 mars probablement.
I^e paquet contient... pour toi six grandes chemises que je viens de faire faire. Tu rapporteras à Pâques les petites qui ne te servent plus, afin de les donner à l'enfant de la bonne Ruissel, qui n'en a guère (i). La g>^mnastique t'a fait grandir, j'en suis sûre, et je suis déjà très émue de la joie de te revoir ainsi plus fort et plus développé. Que je dois bénir ton maître, pour la santé qu'il t'a donnée ! Sais-tu, mon cher fils, que c'est lui devoir une partie de ma vie. Aussi je n'}' puis penser sans attendrissement, car jamais je ne serai quitte avec lui. Onofrio est venu demander de tes nouvelles et se fait une joie de te revoir bientôt. Bientôt ! entends-tu cela? C'est im écho qui parcourt toute notre maison, pour l'égayer et l'animer d'espérance. M. Maffei (2) doit venir déjeuner avec toi au chocolat dont je t'envoie un échantillon, comme si tu étais encore un peu enfant. J'y joins pour payer tes lettres à Cabrier; je ne peux me donner le plaisir de t' envoyer davantage. Arrange-toi, petit ange, pour tâcher de t'en contenter; car il faut que je paie tant de choses et que je sois à même d'acquitter ta diligence, quand tu en descendras. Ton bon maître aura l'obligeance de t'avancer pour tes repas en route, que je te prie de ne pas retrancher. A ton âge, il faut se bien nourrir quand Dieu le permet. Je t'aime, mon bon Hippolyte, et je ne te quitte pas en cessant de t' écrire. Tu sais bien, n'est-ce pas, que je t'attire déjà par la main.
Au revoir.
(i) Notre couturière, dont les deux fils ont été mes amis d'enfance, Claudius et Pétrus. I,e premier est mort noyé, p>oussé par des femmes qui voyaient un jeune homme se débattre dans l'eau et qui traitaient mon ami de lâche, de ne pas aller au secours. Il s'est jeté à l'eau, sans savoir nager (H. V.).
{2) Un fort aimable réfugié italien (H. V.).
I,yon, le 6 Février 1836.
Je ne t'ai pas écrit, mon cher petit bien-aimé, tu vas savoir pourquoi. D'abord, je te dirai que j'en ai ressenti de grandes impatiences, car c'est presque une souffrance de ne pas m'entretenir au moins par lettre avec toi. Ta sœur pouvait, à la rigueur, me remplacer; mais, d'une part, c'eût été bien incomplet pour toi et pour moi; d'une autre, elle travaille tant à son dessin et à l'école qu'il lui reste, le soir, un grand amour de bras croisés. La première cause de mon silence, c'est que j'ai été surchargée de travail par l'absence de Marie. Bile a été forcée d'aller dans son pays, pour régler une petite vente de terre et une pension qu'elle fera dans l'avenir, avec ses sœurs et ses frères, à son père devenu vieux. Tu sais que je ne suis pas très forte, et ce surcroît de sollicitude m'avait d'abord fatiguée, lorsque ton petit papa s'est vu tout à coup forcé de garder le lit par des douleurs atroces de névralgie dans les reins. Il est revenu un soir dans cet état, sans pouvoir continuer sa tâche mercenaire qu'il s'obstine à remplir, malgré mes prières et le besoin qu'U .avait de repos. Je l'ai donc soigné et. Dieu merci ! bien soulagé à force de soins, de frictions, de chaleur et de boissons calmantes. Il respire depuis avant-hier, et je viens à toi maintenant, mon fils, comme à un doux repos après cette tourmente. Voir souffrir ton père est une douleur poignante, et je n'ai le courage de t'en parler maintenant que parce que je l'espère guéri.
Présentement, merci de ton Walter Scott, remis exactement par M. Brager. Je t'aime de tout ce qui me prouve ton amitié. Je t'aime aussi de tout ce que tu fais dans le bon emploi de ton temps pour tes études et pour ta santé. Marins est en joie de ce que tu dis pour lui. Nous com-
mençons à sentir l'espoir, ce bien-être de l'attente. Remplis bien les jours de travail, pour mieux remplir les jours qui les suivront.
Lyon, le 25 Fé\Tier 1836.
J'allais t'écrire, mon bon ange, ne pouvant me résoudre à remettre ce bonheur jusqu'au commencement de mars où je pourrai m'acquitter auprès de ton bon maître; si toutefois l'argent peut acquitter tout ce que je lui dois de reconnaissance pour mon fils, mon cher fils. Car tu sais bien, mon enfant, que ta vie est plus que la mienne.
Je t'engage à continuer ta correspondance avec ce bon M. Cabrier. Ce bon garçon est très malade et, s'il peut trouver quelque douceur dans ce mutuel bavardage du cœur, j'en éprouverai de la joie, car je l'aime. Pour ce qui est de ton style, il est tout ce qu'il faut pour plaire à tes amis, parce qu'on voit ton cœur à travers.
Dis-moi, pour les livres de Walter Scott, si l'on est obligé de souscrire à tous, car il y a un choix même parmi ces beaux ouvrages du maître. C'est ton père qui dit cela, ton père qui t'embrasse d'âme avec toutes ses forces revenues, mieux portant que jamais pour pourvoir à l'existence de sa famille bien-aimée. Ta sœur Line va te mettre au courant du peu d'incidents de notre vie uniforme et calme.
Au revoir. Avant peu de jours, je t'écrirai encore. Je t'enverrai mes embrassements et tout ce que je t'ai dit. Aime-moi pour aimer à coup sûr, et pour répondre à l'immuable amour de ta mère.
23 Avril 1S36,
Je t'embrasse, mon cher enfant, et te confirme tout ce que t'écrit Line. Oui, c'est un grand sacrifice pour moi de résister à partir et de ne pas aller voir tomber la bénédiction (i) que j'appelle sur ton front que j'embrasse avec toute l'effusion de mon âme pleine de mes chers enfants. Inès te saute au cou, toute malade et tendre. Au revoir. Je suis pressée par l'heure.
Ta mère, M. V.
Réponds-moi de suite.
Ton bon père te serre sur son cœur. MM. Maffei, Berjon, ton ami Prud'hon t'embrassent.
Iv3"on, le 6 Juin 1836.
Si le cœur s'envoyait, mon cher enfant, autrement que dans des lettres, tu n'aurais pas attendu si longtemps celleci en réponse à la tienne. Ma santé est détestable, et quand j'en ai, deux ou trois jours de suite, elle s'use en travaux intérieurs. Nous sommes, à vrai dire, tous plus ou moins malades par l'inexplicable atmosphère que nous envoie l'hiver, après le plus pâle des printemps.
Pourquoi, mon cher fils, ne m'écris-tu pas davantage de ton côté? J'espère que ce n'est pas ta santé qui me rend ce bonheur plus rare qu'à l'ordinaire, et nous sommes bien convenus que tu n'attendrais pas mes réponses pour me parler, m'envoyer tes bonjour! qui jettent toujours de la
(i) Ma première communion (H. V.).
joie et du soleil sur tous nos jours de pluie et de mélancolie. Je t'ai dit : «. Ne compte pas mes lettres, pour savoir que j'ai toujours besoin des tiennes. » Toi, tu es plus fort, tu peux me dire plus souvent ce que je pense toujours.
Que vas-tu dire quand tu sauras que j'ai obtenu pour toi une ceinture au gj-mnase, par la protection d'un petit militaire, fils d'une de mes amies de Flandre? L'amitié, c'est comme du soleil : on retrouve ses rayons partout. J'accueille et je reçois ce pauvre enfant déjà soldat avec la tendresse que je demande à Dieu, pour toi, des mères qui se trouvent sur ton passage. Il me semble ainsi, mon bon Hippol\-te, qu'en lui donnant tout ce qui est en mon pouvoir pour l'égaj'er et lui rappeler sa mère, jeté l'offre par la main d'une autre, et cela me fait pleurer de tendresse et de tristesse. Que veux-tu? on sent son âme par la douleur plus que par la joie, en ce monde. C'est notre lien profond avec Jésus-Christ. C'est ce qui me rend impossible de comprendre un autre Dieu que cet homme en croix et bénissant encore. C'est mon cœur qui a versé dans le tien cette foi cachée et indestructible. Enferme-la pour ton avenir, cher ! je ne t'aurai rien donné de si précieux.
J'ai reçu des nouvelles de M"^^ Giraud-Milloz qui t'embrasse, ainsi que M"^*^ Favier toujours bonne et tendant vers toi, dans l'avenir, ses mains de madone protectrice. Bonjour et au revoir ! Pour moi d'abord, ta mère, qui te touche partout de l'âme, et puis pour tes amis Prud'hon, Marins, Maffei, Onofrio, Berjon... et tes deux sœurs qui vont te le dire elles-mêmes.
Aime-moi ! Xe cesse pas d'être mon bon Hippotyte pour ta meilleure amie.
Dis-moi, mon cher millionnaire, où as-tu pris de quoi
donner les Chants du Crépuscule à un ami? M. Cabrier m'en a fait le présent, et j'ai toujours peur que ce bon jeune homme ne se soit privé d'un chapeau ou d'un gilet pour m' enrichir de cette belle poésie. En vérité, le Gouvernement devrait donner à un peuple cette riche étrenne pour rien, afin d'éveiller une telle langue chez toutes les classes qu'elle civiliserait. Je charge ton bon maître de ma tendre reconnaissance. Porte-lui mes compliments et mes vœux pour son bonheur. Parle-moi de la petite Emilie (i) afin que je sache si sa mère est heureuse.
Lyon, le II Juin 1836.
Mon cher fils, bonjour ! Il m'est arrivé trois aventures, depuis mon retour de Saint-Chamond où j'ai passé deux jours chez M. Coignet. Il était venu me prendre pour m' emmener par le chemin de fer embrasser son enfant nouveau-né et sa douce femme qui est bonne et calme, comme la Vierge. A mon retour, je suis tombée malade. Après trois jours de convalescence et décidée à partir pour Grenoble, je suis retombée malade. Enfin, après avoir encore quitté mon lit pour aller reprendre un peu de forces sur le quai Saint-Clair, je suis rentrée avec im coup de soleil et une fièvre si aiguë, qu'elle m'a fait pousser des cris, moi, qui ne crie guère. J'ai encore la tête grosse et douloureuse, et je garde mon lit; ce qui, par cette chaleur, n'est ni gai ni heureux. Que veux-tu? l'idée, mon cher fils, que tu allais m'attendre et t'inquiéter peut-être, m'a fait retarder la décision formelle de suspendre mon voyage arrêté
(i) FiUe de M. Froussard (IL V.).
avec M™6 Paule. J'espérais toujours que le lendemain me relèverait pour t' aller voir. Il n'en a rien été, et je me suis soumise à cette longue volonté du ciel qui me courbe, à chaque instant, sous quelque nouvelle souffrance. J'ai écrit avec bien de la peine le sujet de mon retard à la bonne jyjme Giraud. Pour toi, mon petit bien-aimé, je n'ai pu qu'aujourd'hui t'écrire pour t'apprendre ces trois aventures dont je te parlais plus haut. Il est résolu que si quelque puissante fièvre ne m'arrête encore, M^^^ Paule et moi, nous partirons vers le 25 juin. Je le demande à Dieu dans le désir de t' entrevoir et le besoin de saluer de ma reconnaissance le bon M. Froussard et sa femme que Dieu a mis si heureusement à ma place dans l'intérêt de ton avenir qui sera leur ouvrage, mon cher Hippolyte, Je suis bien pauvre devant un tel bienfait... Je t'aime, mon bon Hippol5^te, et je t'embrasse de tout ce que j'ai de forces. Ta tendre mère,
Tes amis t'aiment et te crient : « Courage à l'étude, car c'est du repos pour l'avenir. »
Je me porte mieux, mon ange, bien mieux !
23 Juiii 1836.
Mon bon Hippolyte, je me fais une joie, de celle que tu vas éprouver en voyant M. Prud'hon qui, de son côté, se fait une fête silencieuse de te faire sortir un jour, avec lui, en passant à Grenoble. Mon pauvre ange, tu auras ainsi un reflet de ta mère et de notre maison. C'est doux pour moi, de penser que tes chers regards vont s'arrêter quelques instants .sur quelqu'mi qui nous quitte et qui va nous revoir.
Il te remettra la ceinture. J'espère que tu la trouveras jolie. J'y joins six francs pour tes petites dépenses. Tu me diras dans ta réponse si c'est trop peu, pour t'acquitter; alors j'arrangerai cela.
Inès est au village. Elle se porte à merveille et devient très gaie, d'une intelligence charmante, mais encore jalouse... pauvre petit cœur!
Ondine a des dispositions pour le dessin, mais elle travaille trop peu. Elle va te faire elle-même ses confessions.
Camille Silvy est le fils d'un ami intime de mon cher oncle Constant Desbordes. Ce fils, que j'ai connu enfant, étant aimé de sa bonne mère flamande, se trouve présentement officier d'artillerie en garnison à Lyon. Il a amené avec lui son jeune frère Achille, charmant enfant de quatorze ans qu'il destine à l'état militaire. Il porte l'uniforme, fait l'exercice et la gymnastique, et m'a procuré la ceinture que je t'envoie. Il vient, dans l'absence de sa mère et de son pays, manger du chocolat et des gâteaux à ta place, mon cher bien-aimé; et je trouve d'autant plus de plaisir à bien accueillir ce bon petit garçon loin de sa mère, que je me figure que Dieu te rendra les petites douceurs que je lui offre en ton nom. Je te révèle là de tendres secrets de mère. Je t'aime beaucoup et dans tout. Tu auras, du moins, toujours à t'appuyer sur cette certitude. Achille a quatorze ans; il est petit et sérieux, avec nous du moins. Son frère que je vois fort, est aussi très grave et honnête homme, comme son père qui n'est plus.
Au revoir, bon courage à l'étude. Emplis tes poches et tes greniers pour l'avenir, mon fils ! Une bonne éducation bien retenue est la clef d'une position honorable dans la vie, et d'un bon accueil partout. vSonge que tu auras à dire avec orgueil : « Je suis l'élève de M. Froussard ! » Ce nom a plus de retentissement qu'il ne semble à la simplicité mo-
deste de l'homme qui le porte. Tu seras fier, un jour, de l'avoir eu pour maître. Je t'aime et t'embrasse de toute mon affection ! Ta tendre mère.
Lyon, le 14 Juillet 1836.
Voici, mon cher enfant, ton extrait de baptême, la bénédiction de ta mère, sa consolation dans ses peines les plus graves, son espoir dans cette vie et dans l'autre, et le pur lien de mon âme avec la tienne. Je te l'envoie pour une action qui te rapprochera de Dieu (i) qui t'a donné à moi et que je prie dans mon cœur, pour qu'en te sortant de l'adolescence, il te tienne par la main dans le sentier de l'honneur. Après cette prière, n'oublie jamais que je t'ai supplié et ordonné de venir te réfugier dans ton asile inviolable, si jamais tu n'étais pas content de toi. J'aurai toujours plus d'indulgence que toi-même pour tes fautes, si tu en commettais. Souviens- toi !
Je suis brisée en ce moment d'une seconde maladie de ta sœur Inès, plus dangereuse que la première. Depuis trois jours, elle est hors de danger. Je partage encore une fois sa convalescence, car j'ai souffert avec elle et par elle ! Elle ne pouvait parler ni voir, pendant cinq jours ! Ce cher petit martyr me déchirait le cœur.
J'aurais désiré un mot seulement sur le reçu de ma lettre par M. Prud'hon, et tu ne m'en parles pas, ni de ta ceinture, ni des six francs que j'}- avais joints, ni enfin de 187 francs dix sous joints à ma lettre pour M. Froussard. Tout cela a-t-il été remis à temps et en totalité? Mon cher ange, il faut toujours tranquilliser sur les envois de quelque nature
(i) La première communion (H. V.).
qu'ils soient : ne l'oublie pas dans ta réponse. Tu trouveras ton extrait de baptême, il est chiffonné et jaune. C'est que ta bonne nourrice Fabvier, qui nous l'a apporté avec toi, l'avait mis dans son sein par une chaleur pareille à celle-ci, et que cette bonne grosse mère n'y regardait pas de si près; l'essentiel est qu'il soit légal; ne va pas l'égarer ! Loin de Paris, ce serait encore mille entraves pour le ravoir. Je le confie à ton amitié pour moi.
Tu me parais abattu dans ta dernière lettre, et fort mécontent de toi. Si tu n'as fait de mal à personne, tu peux déjà dormir en repos. L,a science est belle, utile même à la probité, puisqu'elle fait gagner honorablement sa vie, mais il ne faut pas entrer en désespoir et en mépris de soimême aux moindres remontrances des autres ou de sa propre conscience. Le courage te prendra au cœur, mon cher fils, dès que tu auras, comme nous, des devoirs chers et sérieux à remplir. Il s'agit présentement pour toi, mon ami, de ne pas jeter au vent tes belles heures d'étude qui ne se retrouvent plus, quand on est rentré dans le monde. Tu le regretterais amèrement et le regret ne conduit pas toujours au bonheur de réparer.
Je t'aime et je t'embrasse avec la plus tendre sollicitude. Ton papa se porte bien. Écoute bien une chose, mon fils: nous ne faisons pas trop pour toi, tout pauvres que nous sommes; nous faisons notre plus cher devoir, fais le tien: profite, étudie. Tout se retrouve et Dieu te bénira, comme ta première et ta meilleure amie.
I<yon, le 25 Novembre 1836.
Je l'avais pressenti, mon cher fils. J'ai eu le courage de te voir partir, parce que c'était un devoir à remplir. Le len-
demain, j'étais au lit avec la fièvre parce que je suis trop faible pour ces luttes du cœur. Le monde les veut et j'obéis. Je voudrai toujours ce qui sera bon pour ton avenir. J'espère que Dieu le fera pur, en raison des purs sacrifices que mon âme aura faits. Tes sœurs m'ont dit que tu avais désiré vivement rester encore jusqu'au dimanche qui a suivi ton départ. Pourquoi ne l'as-tu pas dit? J'aurais tout arrangé pour compléter ce vœu. Il ne faut jamais rien me cacher, entends-tu, parce que c'est moi qui en souffre, quand tu en es peut-être consolé. Juge donc ! Un bonheur que j'aurais pu te faire et que tu n'as pas eu, c'est presque un vol que tu m'as fait, pauvre enfant de mon cœur ! Je suis toujours confondue, quand l'un de vous me fait des mystères de cette nature. S'il ne dépendait pas de moi d'arranger le sort, au moins, nous nous en consolerions ensemble. Cette retenue ne vaut jamais rien. Dieu n'en veut pas avec ses enfants, lui, car il s'est réservé le droit et le pouvoir d'entrer à toute heure jusqu'au fond de leur cœur souvent fermé pour nous. Tu ne m'as pas dit, non plus, que tu n'avais pas assez d'argent puisque tu as emprunté celui de ta sœur. Cette joie-là me revenait, cher enfant; je te l'ai demandée avec tant d'instance !
La bonne Rosine est malade d'avoir vu, je crois, jouer 'y.lme Dorval dans Antony. Il est certain que c'est un talent mordant sur les nerfs, comme de l'eau-forte. Sa fiUe, qui lui ressemble si peu en dedans comme en dehors, a passé quatre jours calmes comme elle, avec moi et tes sœurs. C'est une belle et bonne nature d'enfant.
Nous n'avons auctme nouvelle décisive de Paris. Je te tiendrai bien au courant de tout ce qui pourra semer im peu de joie dans tes devoirs bien remplis. Je me fie à toi présentement, pour mettre à profit ce temps de précieuse solitude. Fais-moi de l'avenir, Hippoh-te. Emplis tes poches
A SON FILS niPPOLYTE
pour ce beau voyage. Songe que je t'emprunterai souvent tes épargnes et que ton père y puisera de même son contentement le plus vif. Merci, pour lui et pour moi, des jours de douceur et de joie que tu viens de nous donner. Ces jours intimes en font supporter de graves et solitaires.
Merci aussi à l'accueil sans reproches du bon ;M. Froussard. On sent qu'il est père et qu'il ne fait jamais que semblant de gronder.
Au revoir par lettre. Je laisse une grande place à tes sœurs qui veulent te parler. M. Prud'hon n'est pas encore de retour, et son père étant malade retardera sûrement encore son arrivée. Il demande après toi dans sa dernière lettre et croit que tu l'attends ici. Viens que je t'embrasse de toute la vive et tendre affection dont tu me fais vivre et t' aimer.
lyvon, le 9 Décembre 1836.
Je veux t'écrire depuis plusieurs jours, mon cher fils, je veux toujours t'écrire, mais tu sais comme mon temps est rempli : Inès un peu malade pour grandir et les soins de la maison, fort vide pourtant, et attristée de ton absence. La résignation a pris ta place, mon bon ange; et le travail, tu le sais, nous tient souvent lieu de bonheur. C'est bien ainsi qu'agit et que pense ton père; il a eu, depuis ton départ, des jours haletants de fatigue dont il est reposé par deux soirées de liberté et de solitude, au coin du feu. J'ai reçu une bonne et aimable lettre de ]M"^^ Giraud-^Iilloz. Si tu la vois avant que je lui écrive, dis- lui tout ce que tu sais que je pense, et ma joie de la savoir heureuse par son fils. Je sais par toi, par toi, Hippolyte, que cela console de tout.
Rien ne se décide à Paris. Je n'ose même faire aucune de-
272 MARCELINE DËSBORDES-VaLMORË
mande relative à toi, dans la crainte que nous soyons forcés de t'emmener partout ailleurs. Tu penses bien que si nous allions, par exemple, en Belgique ou tn Italie, ton père n'a pas plus que moi la volonté de te laisser si loin de ta famille. Tu viendrais avec nous, sois sûr. Ainsi, mets à profit ces longues heures d'hiver si propices aux travaux de l'esprit et de la mémoire. Dieu t'en tiendra compte, et moi ! si heureuse et si fière de chaque développement de ton intelligence sérieuse !
Achille ne s'est point fait remettre en pénitence et, pour nous le prouver, il vient souvent prendre et remplir comme il peut ta place à notre humble table. Ta place ! C'est impossible, elle est partout où je suis.
J'ai fait, cette nuit, un beau rêve ! Tu étais avec nous, et ton bon maître, ]\I. Froussard, t'avait ramené lui-même. Il avait plein ses deux bras de belles blouses qu'il venait d'acheter pour tous ses enfants, et nous lui donnions une petite fête où il semblait heureux. Je l'ai été ainsi quelques moments, car je pouvais témoigner ma reconnaissance, encore si impuissante. Dis-lui mon rêve et qu'il retombe sur le berceau de son enfant.
Je t'aime et je t'embrasse dans le passé et l'avenir, cher enfant ! n'ayant que des grâces à rendre à Dieu de m'avoir faite ta mère. Puisses-tu, de même, le remercier toujours de t' avoir fait mon fils,
Lyon, 23 Janvier 1837.
Je t'aime de m'écrire et de tout ce que tu m'écris, mon cher fils. Si, de ton côté, tu recevais toutes les lettres que je t'adresse dans mon cœur durant le jour et souvent durant la nuit, tu ne pourrais guère te ressouvenir que nous ne
sommes pas tout à fait encore ensemble. Tu sais bien ce qui entrave ce besoin incessant de l'absence : quelquefois ma santé, plus souvent les sollicitudes de notre chère maison. Mais en descendant dans ta mémoire, en écoutant l'avenir, plein pour toi, j'espère, de tant de choses pures et heureuses, fais attention et tu entendras à chaque battement de ta poitrine : « Mon fils ! mon fils ! je t'aime ! » Hélas ! n'est-ce pas aussi là ce que Dieu nous dit, mon petit ange? J'étends quelquefois les mains vers lui pour l'en remercier, car cette conviction me pénètre : n'en es-tu pas la preuve vivante? Je te défends, par tout l'empire que m.e donne sur toi ma tendresse, de laisser prendre à tes idées une direction triste. Il y aurait faiblesse; faiblesse, d'une part, cher fils, et, de l'autre, une... je ne peux me décider qu'avec peine à écrire ce mot : ingratitude. Elle n'est pas du tout dans ton organisation. Je veux (et je te conjure de le vouloir avec moi) que tu sois content, de ce contentement un peu sérieux de l'âme qui naît d'une bonne et pure conscience, et d'une foi profonde en Dieu ! Tu appartiens à Jésus-Christ par ton choix et ta volonté; crois, mon ange, qu'il te donnera toujours des forces pour les épreuves dont il honorera ton courage. Moi, vois-tu, je t'avoue en vérité que je l'adore et je te promets de te donner l'exemple de la résignation, quel que soit l'avenir qu'il va dérouler devant nous.
Je te dirai relativement à cet incertain avenir ce que j'en apprendrai. Jusqu'ici nous savons seulement que le second Théâtre (français) à Paris ne sera guère en état d'ouvrir avant dix à douze mois, et il faudrait trouver jusque-là un engagement pour mettre à couvert ma chère famille, dès que nous saurons positivement quel chemin nous devons prendre. Le bulletin qui te concerne m'a causé une joie, celle de te savoir bien portant.
C'est de la santé pour moi; tout le reste est de nature à soutenir les espérances de ton père et les miennes. Tu nous aimes assez pour les remplir. Il me fait pourtant grande peine de voir que tu n'apprends plus l'allemand. Tu n'es pas assez maître de cette langue difficile pour l'abandonner, avant de la posséder à fond. C'est une chose qui me préoccupe beaucoup, car c'est ainsi une étude en quelque sorte perdue. Si tu entres jamais dans une imprimerie ou que cette langue soit une des conditions de ton admission à quelque place, quel regret ou quel travail nouveau pour n'avoir pas poursuivi celui commencé avec bonheur ! Je vais en écrire à ton bon maître : tu me diras, cher, si ma prière a pu avoir quelque succès. Tu m'écris avec beaucoup de précipitation et trop brièvement. Tu as donc vu l'aimable M^"^ Milloz? Xe pas me parler de sa santé, c'est me dire, j'espère, qu'elle est toujours bonne? Je vais lui écrire. Ici, tout le monde t'aime, t'embrasse et se porte bien, Marius, M. Maffei et M. Berjon. M. Prud'hon, qui t'affectionne le plus, te serre la main en signe de Vau revoir. Nous t'envoyons un livre adressé pour toi par M. Henry Berthoud. J'y joins une part de bonbons reçus au jour de l'an : tu les croqueras dans un moment d'enfantillage.
Au revoir, mon bon Hippolyte. Après t'avoir embrassé du fond de l'âme, je joins quelques lignes de tes sœurs qui demandent à se joindre à ma lettre et à mon cœur qui te cherche dans ce pauvre petit papier, destiné à réjouir un moment tes yeux.
Je t'aime pour finir comme j'ai commencé, mon Hippol>'te.
A SON FILS IIIPPOLYTE 275
I,}'on, iS Février 1837.
Mon bon fils, tu as mis à me répondre, ou du moins entre tes deux dernières lettres, un intervalle qui m'a paru immense. Je sais qu'il te suffira de savoir qu'il m'a rendu triste pour m' écrire plus souvent. Heureuse, je ne pourrais continuer de l'être sans tes lettres qui sont le fond de ma vie; juge donc si, inquiète et troublée de l'avenir toujours mtiet et impénétrable, j'ai besoin de ta chère écriture ! C'est ma plus pure joie, entre lui et moi. Je suis très pressée de savoir si l'épidémie, qui couvre maintenant presque l'Europe, se fait ressentir à Grenoble. Ecris-moi sans retard sur ce point. Ton père a subi cette visite écrasante et, bien qu'il ait joué et soit sorti depuis, il lui reste une grande faiblesse et une toux gênante. Line est, à son tour, retenue par cette maladie qui est générale mais promptement guérie.
Tu ne pouvais en effet que m'affliger beaucoup en m'apprenant que tu as quitté le dessin. Témoignes-en mes vifs regrets à ]\I. Sapey(i), en même temps que ma reconnaissance des soins qu'il t'a donnés dans cette étude que je considère comme si nécessaire à toute éducation. Je ne réclamerai pas pourtant, car il faut que M. Froussard ait de grandes raisons pour avoir pris ce parti... A quoi le destin n'est-il pas utile? A tout.
J'ai différé quelques jours à te répondre, mon cher enfant, par le besoin de t' apprendre quelque nouvelle heureuse ou positive sur notre destination prochaine, mais je ne retarderai pas davantage à te dire que nous n'avons absolument rien de plus que quand tu es parti. Plusieurs espérances
(i) M. Sapcy, sculpteur, ancien tailleur de pierres, à qui l'on doit la fontaine monumentale de Cliambéry, etc. (II. V).
se sont croisées pour nous faire en quelque sorte prendre haleine dans de si grandes inquiétudes. Je remercie Dieu de ce relais qui a ressemblé beaucoup à du bonheur et qui m'a sauvée, j'en suis sûre, de quelque maladie.
Il court le bruit que les théâtres ici sont menacés
d'une faillite nouvelle. Nous tomberions alors dans de tristes extrémités, car je suis à peine quitte de toutes celles que M. lyccomte m'a coûtées, et il faut partir bientôt. Je t'écris de tristes choses, n'est-ce pas? et j'aime encore mieux cela que le silence qui t'inquiéterait sur nous. Tu y trouveras, d'ailleurs, ce qui sera toujours au fond de mon coeur tant qu'il battra, Hippolyte : une tendresse croissante pour toi, augmentée jour par jour de la veille, et l'espoir en Dieu que je prie avec ton nom, mon fils, et enfin la résignation à ses volontés si elles sont rigoureuses. Profite bien du bonheur immense d'avoir des maîtres en ce moment; apprends tout ce que tu peux comprendre et retenir, car, vois-tu, l'indépendance n'est que là : bien savoir.
Quand tu inventes des vers, envoie-les-nous; il y en avait de jolis dans les derniers.
Au revoir, bientôt ! Cela finit doucement une lettre même afiligée. C'est moi, cette fois, qui t'embrasse seule pour tous ceux qui t'aiment et t'attendent. lyC message de lyyon sera, j'espère, plus complet la prochaine fois. M. Prud'hon n'est pas tout à fait malade et te serre la main. Ton père dit comme moi : à revoir!
Ta mère,
Obtiens de ton bon maître M. Froussard, que je salue de mes plus tendres respects, la permission d'aller me rappeler au bon souvenir de M°^^ Giraud que j'aime sans pouvoir lui écrire : je suis tuée de fatigue.
28 Février 1837.
Ne pas m'écrire dans un pareil moment, c'est m'affliger dans ce qu'il y a de plus sensible au monde, l'inquiétude d'une mère; et la connaissance que j'ai de ton cœur pour moi ne fait que confirmer cette tourmentante idée qu'il faut que tu sois malade, à ton tour, de la maladie que je sais à Grenoble, pour me laisser ainsi les bras ouverts de ton côté, cher enfant, sans recevoir ce que je te demandais avec instance dans ma dernière lettre, une lettre !
Ton bon maître, toutefois, qui a quelque chose d'une mère dans sa paternité, me rassurerait en ce moment puisque tu es auprès de lui, si je ne craignais que lui-même ne soit sous l'influence de l'épidémie qui fait tant souffrir et prosterne toutes les forces de l'homme. Ton papa est enfin bien guéri, ainsi que ta sœur, mais par les traitements les plus simples.
Ecris-moi, je t'en conjure. M. Maffei, qui est là, te gronde en itaUen; moi, en mère, et ton père en ami, car il t'embrasse en même temps, avec moi qui serais trop heureuse si ce n'était si loin...
Paris, 14 Avril 1837.
Mon fils, mon cher enfant, je t'aime et je ne peux que te le prouver sans te le dire, car je cours pour t' arranger l'avenir que je demande à Dieu de ne pas séparer du nôtre. Je n'ai encore rien de sûr à t'apprendre. Le temps est affreux, mais l'accueil de ceux qui me reçoivent est bon, c'est l'essentiel. Dieu est là, comme sous le soleil. J'ai
beaucoup souffert en te quittant (i). C'est un déchirement sans nom, et sans plainte, mon fils. Bon Hippolyte, tu le comprendras mieux, plus tard. N'emploie en ce moment ton intelligence qu'à bien finir tes études et à conserver ta santé qui m'est plus précieuse que la mienne.
Ta mère bien tendre et dévouée,
Mille souvenirs à ton maître et à M"^^ Milloz.
IMerci de m' avoir rassurée sur ton voyage. J'avais le cœur bien avide et bien serré ! Je te bénis, entends- tu (2) ? Si ce n'était pas si loin !
Après que tu m'auras écrit, je t'expliquerai; toutes nos espérances tombées pour Paris se relèvent l'une après l'autre; mais je ne peux t'en parler ici, que pour t'égayer si tu souffres de la fièvre. Une idée riante fait du bien dans le cœur, et je voudrais remplir le tien de toutes les joies pures de ce monde.
Paris, 26 Mai 1837.
Je suis tourmentée de ton silence, mon cher fils, car j'ai rêvé que tu étais malade. Je ne sais pas si c'est à l'agitation fiévreuse de notre transplantation que je dois ces rêves tristes, mais la nuit ne me console pas du jour. Ecris-moi souvent, si tu peux, afin que, de ton côté, du moins, mon cœur se repose dans la sécurité que ma tendresse pour toi demande à Dieu, comme la plus puissante consolation de tout le reste.
(i) Nous venions de quitter Lvon, eux pour Paris, moi pour Grenoble (II. V.).
(2) Ce mot : « entends-tu », revient souvent, et me prouve que j'avais l'esprit distrait et le cœirr endormi (H. V).
Nous sommes toujours dans l'espoir plein de mirages qui nous a soutenus jusqu'ici. Ton bon père en éprouve une agitation ou un abattement qui m'afflige. C'est surtout à cause de lui, à qui l'inaction est impossible, que je souffre de cette longue incertitude. Paris est un lieu d'éblouissements et d'accueils flatteurs, et de fatigues accablantes par leur inutilité. Mais la Providence fera sortir quelque lumière simple et vraie, pour nous guider où elle veut que nous allions. ly' essentiel est que nous ne quittions plus Paris pour nos ruineux pèlerinages, et pour y fonder ton avenir dans le nôtre.
Quand tu m'écriras, fais ta lettre plus longue. Parle-moi de ton bon maître et présente-lui mes plus affectueux souvenirs. Je ne peux me décider à lui écrire avant que notre position soit appuyée, car il est difficile d'exprimer cette vie au jour le jour que nous passons ici, appartenant au hasard et sans travail réglé, bien qu'écrasés de fatigue. Ivine est un peu malade aussi, mais je crois que c'est d'être trop assidue aux écritures, sans sortir, et dans un appartement trop bas. Je vais la conduire chez ta tante où je suis toujours attendue pour être la marraine d'un enfant qui se nomme comme toi ; j 'y serais depuis longtemps si j e voyais un peu clair dans nos démarches commencées.
Je t'embrasse avec mon cœur, petit ange, et je t'aime de toutes mes tendres et tristes facultés. Si ton papa obtient sa nomination promise à l'Odéon, ce ne sera qu'en septembre, juste pour te ravoir au milieu de nous: tous les bonheurs ensemble pour ta bonne et première amie, mon fils. Ta mère,
Ton père t'embrasse pour moi et te conjure d'avoir bon courage. Vois-tu la charmante M."^^ Giraud-Milloz ?
28iJ MARCELINE DESBORDES-VALMORE
I,is-lui ma lettre, car elle peut voir jusqu'au fond de mou âme.
Paris, 22 Juillet 1837.
Je laisse plus à ta raison qu'à mes conseils, mon fils, à t' éclairer sur le véritable but de tes études et de ton zèle. Un homme bien élevé est tout, dans le monde : un homme négligé et qui sait mal ce qu'il a appris, n'est rien. J'ai ma confiance entière, non seulement dans ton intelligence qui est suffisante à tout comprendre, mais encore dans ton amitié pour ton père. L'idée de le rendre heureux, lui que le sort bouleverse et torture depuis quelque temps, te donnera le courage qu'il faut, en effet, pour se livrer corps et âme à des études dont quelques parties sont si arides pour ton âge. Nous avons reçu, en même temps que la tienne, une lettre si parfaite de M. Froussard et remplie pour toi de si bons sentiments que je la regarde comme un témoignage de l'estime qu'il a déjà pour ton caractère. Tu liras, un jour, cette lettre qui vient d'apporter tant de consolation à ton père et à moi. Tu verras alors seulement peut-être, cher enfant, quelle âme est renfermée chez ton maître et tout ce que nous lui devons de reconnaissance, pour l'attachement profond qu'il te porte.
Je voudrais joindre à cette douce assurance celle d'un meilleur sort pour ton père et nous tous, mais nous sommes ballottés par la plus longue et la plus fiévreuse indécision. Rendus à nous-mêmes depuis que M™^ Branchu est retirée à Orléans, nous voilà forcés de nous loger avec la plus stricte économie, en attendant l'emploi promis à ton père et retardé par mille incidents trop longs à te raconter.
Que n'as- tu pu obtenir ton diplôme (i), cette année! Toutes ces incertitudes n'existeraient pas et tu entrerais ici dans quelque voie d'avenir. Mais n'y pensons que pour dans un an, avec l'espoir qu'alors tout sera réparé, et nous tous réunis.
I<3-on, 8 Aoilt 1837.
1,'idée que tu es moins heureux en ce moment que les années précédentes, mon Hippoh^e, me suit et me pèse partout où je suis. J'avais cru, durant ces mois de fatigue, de toutes sortes de travaux, de soins, d'insomnie et d'inquiétude, comme de maladie grave, qu'une récompense charmante m'attendait, accordée par la bonté de Dieu, et que c'était toi qui me l'apporterais. Juge si je pleure au fond de moi-même, de m'en voir privée par toi. J'ai écrit à M. Prud'hon; je lui ai confié mes peines et je l'ai prié de m'en consoler. Nous verrons comment il s'y prendra, et s'il comprend bien le cœur d'une mère, de ta mère ! Mon cher enfant, il sait depuis si longtemps que je donnerais de ma vie pour t'épargner quelque tristesse dans la tienne, à toi, qui m'a rendue toujours heureuse ! Je ne te cache pas qu'en me faisant de la peine, ton aveu plein de loyauté a déjà mis du baume sur la blessure, et que mon âme t'embrasse pour te remercier d'avoir choisi le sacrifice au lieu du mensonge : je t'aime.
Présente à ton bon maître mes plus tendres salutations. Dis-lui que j'ai remis à M. Proudhon le bonheur de te consoler, s'il en a le pouvoir, de ce chagrin que je partage
(i) De bachelier es lettres (H. V.).
avec toi. Dieu te le rendra déjà plus léger par le sentiment d'avoir eu du courage et de la sincérité.
Je serre ta main et ta bonne conscience contre moimême.
I,j-on, II Juillet 1838.
Mon fils ! bonjour ! Je n'ai pu te dire une partie de tout ce que j'avais dans l'âme. Que Dieu et ton cœur te l'apprennent !
Notre voyage a été superbe, de soleil et de promptitude ; mes réveils, quand j'ai dormi, d'une douleur profonde. Mais nous marchons déjà pourtant à une réunion. Je te conjure de nous la rendre heureuse, récompense d'un déchirement sans nom.
Tes sœurs, ton père t'embrassent et t'aiment et te tendent les bras. Nous sommes chez le docteur (i), nous partons, je crois, demain.
Va, quand ton devoir le permettra, chez M. Dumas, le bon Hilaire (2), M. Bayard (3). Enfin, va où ton cœur sait que l'on nous aime. Ton sort te place sous une douce et parfaite influence. Ainsi, au revoir. Je t'aime comme ta meilleure amie, et c'est moi, ta mère.
(i) I<e docteur Vinay, à Lyon (H. V.).
(2) Hilaire Ledru, le peintre de Douai (H.V.).
(3) VaudeviUiste (H.V.).
Milan, 20 Juillet 1838.
Viens encore à moi, mon fils ! viens, que je te doive à toi seul le courage, que tu (r) me fais perdre par moments, de me soumettre à un voyage si étrange. C'est un rêve errant et triste, où toutes les habitudes brisées font place à un étonnement stupide. Personne ne nous entend, nous n'entendons personne; nous sommes logés comme des soldats en garnison, harassés de fatigue et d'un ennui rongeur que nous tâchons de surmonter en allant voir partout de belles et merveilleuses églises. Nous avons été arrêtés quatre jours complets à Lyon, par l'impossibilité de trouver des places, et la même cause nous a retenus deux jours à Turin par une chaleur si étouffante qu'elle nous force, à chaque instant, de dormir. Je ne vois rien à admirer, sans te regretter davantage et sans avoir besoin de surmonter mon cœur qui se soulève contre cet arrêt si imprévu qui me prive de toi, cher compagnon de ma vie. Ton père travaille dès sept heures du matin. Il t'embrasse par moi, qui t'aime et te le dirai le plus possible.
Inès se porte bien et t'embrasse.
Milan, le 12 Septembre 1838.
Mon bon et cher enfant, je t'ai écrit par M"i<^ de Simonis très dernièrement, mais je ne peux me décider à laisser échapper une occasion sans lui con fier pour toi mes tendres
(i) Partant pour l'Italie avec mon père (et mes sœurs ({u'eUe ne voulait ou ne pouvait confier à personne), elle me laissait seul à Paris sous la protection d'mi parent. Je devais travailler chez un maître et me préparer pour riîcole Centrale des Arts et Métiers (H. V).
vœux et tout ce qu'une lettre à la hâte peut contenir de mon âme, bien triste sans toi, Hippol\i:e, bien étonnée encore de l'événement rapide qui vient de séparer notre existence de la tienne. Cela est donc vrai? Puisses-tu, mon bon ange, en souffrir moins que nous ! Je ne voudrais pas, pour tout au monde, te sentir loin de moi, dans la consternation d'où je ne peux sortir. Je demande à Dieu, et je le bénis, qu'il te donne en mon absence l'affection de tous ceux que j'aime. Cette idée mêle au moins de l'attendrissement à une tristesse...
9 Septembre 1840.
Mon fils, je reste un jour de plus loin de toi, et je ne partirai donc de Chantilly (i) qu'après- demain matin, il septembre, pour arriver vers midi. Ne prends aucune inquiétude de ce retard, cher enfant. Je ne suis retenue que par l'obHgeance de ]\pie Julienne (2) qui regrette beaucoup de ne pas t'avoir vu arriver avec nous. Tu n'as nulle idée de la beauté merveilleuse de Chantilly. C'est le mélange pompeux et doux de l'art et de la nature. Je t'en parlerai, mais je ne me consolerai pas que tu ne l'aies pas vu avec moi. Je t'aime et t'embrasse, mon bon fils, avec la tendresse qui ne me quitte pas pour toi, chère image de ton père !
I45 Florita, c'est très bien selon moi.
A revoir, mon ami. Ne t'inquiète pas pour mon retour.
Ta mère et ta première amie, M. V.
(i) De chez M"« Mars {II. V.).
(2) Dame de compagnie de M"<' IVIars (II. V.).
Mercredi soir.
Dieu ! que le temps est beau et que le soleil est, ici, bien plus grand qu'à Paris! J'attends, ce soir, les étoiles si belles à regarder, avec toi ! Inès t'embrasse, enchantée.
lyvon, mercredi 21 Octobre 1840.
...Hier, mardi, 20 octobre, ton père a reçu ta lettre et le dessin (i) qu'elle contenait, mon cher fils. Il t'en remercie et partage ton adoration pour Michel-Ange. Que ce monde renferme de bonheurs, quand on possède en soi le sens le plus humble et le plus grand tout ensemble, l'admiration ! Il console toutes les misères et donne des ailes à la pauvreté qui s'élève, ainsi, au-dessus du riche dédaigneux.
...Il fait toujours ici un temps affreux, mais je travaille beaucoup aux habits du nouvel emploi de ton père, en faisant des vœux pour qu'il le quitte au printemps et obtienne toujours la place rêvée qui le ramènerait à Paris. Je ne l'attends plus que de la bonté de la Vierge, qui a déjà tant fait pour moi ! Je t'aime, mon bon Hippolyte, et te renouvelle la recommandation de soigner ta santé du corps et de l'âme. Dis cela à tes sœurs qui prennent en ce moment bien de la fatigue.
(i) C'était alors au dessin que je consacrais et perdais mon temps (H. V.).
286 MARCELINE DESDORDES-VALMORE
Paris, le 13 Septembre 1843.
Mon cher fils, ta lettre m'a fait le bien que tu veux me faire. Elle est venue au milieu de peines accablantes et de fatigues extrêmes. J'ai tant de soucis, quêta chère petite chambre n'est pas arrangée. L'argent me manque entièrement pour faire revenir avec toi ma chère Inès (i) et, de plus, je n'ai pas de lit pour cette petite mignonne, puisque ton oncle y couche. Il faut donc que je sorte de là, comme je pourrai, et que ma fille attende courageusement que je sorte de mes embarras étouffants.
Ton liseron m'a jeté deux fleurs douces, comme tes yeux. Ah ! que j'en ai besoin !
Qu'Inès m'écrive un peu, car elle ne m'écrit que bonjour, bien qu'une feuille de plus ne coûte pas davantage par la poste. EmbrasGe-la cent fois; tu sais si je l'aime.
L'oratorio (2) que j'ai livré ne m'est pas payé. Ce passage est affreux, mon enfant, et ce n'est que pour faire prendre patience à Inès que je vous en parle, car je voudrais vous épargner le chagrin de me savoir aux prises avec un des moments les plus difficiles de ma vie.
Paris, 29 Août 1850.
A toi, le plus tendre bonjour de mon cœur, cher bien-aimé ! Il passe en ce moment par un des rares filets de soleil que j'aie vus, depuis mon arrivée. Rouen ou pluie, c'est presque le même nom.
(i) Alors en vacances à Charleval, par Fleury-des-Andelles, chez Richard, filateur, gendre d'Eugénie Drapier (H. V.). (2) Paroles commandées par l'éditeur (H. V.).
Ta lettre a été pour moi une vraie lumière dans les impressions tristes qui me pressent le cœur. Je t'aime et te remercie de m'avoir tenu parole. Du reste, si je n'avais rien reçu, j'aurais compris que rien n'était arrivé de nouveau. Cette marche que prend un incident qui m'a beaucoup émue, est celle que je demandais à Dieu. Ma foi dans sa bonté, et dans l'idée qu'il veille sur toi, simplifie la prière qui va sans cesse de mon cœur à lui, pour toi. Vois-tu, mon bon ange, ce n'est pas telle ou telle chose que je lui demande, c'est ce qu'il daignera juger le meilleur pour ton sort, c'est qu'il éclaire les esprits sur la loyauté de ton caractère et qu'il fonde toutes les malveillances à la sérénité bienveillante de ton âme. Jusqu'ici, Dieu m'a exaucée. Va ! je le serai toujours. De meilleures prières encore que les miennes vivent dans le ciel, pour mon enfant. I^aisse aller le cours providentiel des choses. J'ai beaucoup d'espoir dans M. Jourdain (i) ; ce qu'il t'a dit répond à tous mes vœux pour le présent, et ton devoir est toujours près de lui.
Je ne relève pas tout ce que tu m'as dit de bon, comme toi-même. Je n'en ai pas le temps; mais je respire, donc je t'aime et te parle et te réponds. Trouve ce qu'il y a de plus vrai, de plus tendre, de plus dévoué et de plus aimable, dans la femme que mon amour te souhaite, et tu n'obtiendras en elle que ce que tu mérites. C'est la lumière et non l'aveuglement d'une mère qui te le dit.
Je ne peux me résoudre à te peindre la tristesse de ce lit(2) auprès duquel je t'écris. Tu ne le devines que trop ! N'astu pas vu, pour t'en ressouvenir toujours! (3)... Assez donc sur ta pauvre marraine. lyC mouvement de la maison.
(i) M. Charles Jourdain, de l'Institut, alors secrétaire général au ISlinistère de l'Instruction Publique (H.V.).
(2) De ma tante Eugénie Drapier, morte en septembre 1850 (H V.).
(3) I<a mort d'Inès, le 4 décembre 1846 (H.V.).
288 MARCELINE DESBORDES-VALMORB
l'habitude des autres de la \-oir languir, quelques courses extérieures et le contentement sérieux d'être venue où je devais venir, me soutiennent au milieu de tant d'émotions douloureuses. Je suis convaincue plus que jamais qu'il y a une étrange correspondance du ciel à la terre et beaucoup de soutiens invisibles, qui nous empêchent de tomber, dans nos devoirs les plus difficiles.
Ton cher petit père m'a écrit une bonne lettre pleine de toi. Je finis la mienne par la certitude de vous revoir tous deux samedi, et de dîner avec vous, les chers pains de mon cœur.
Ta mère,
Saint-Denis-d' Anjou, 29 Octobre 1852.
Tu vois que c'est à peine à toi que j'écris, mon cher bien ! A force d'être avec toi par la pensée, je me figure que tu m'entends, et je t'avoue qu'il en est de même de la situation où je suppose ton cœur. Quand même je ne t'écrirais pas, je t'écouterais et je dirais oui ou non. Je ne serais inquiète que des événements.
Demain ou après, nous partons; mais il y a ici un flottant, une indécision, un sommeil d'action qui laisse régner le hasard en maître. Je m'abaisse et m'élève sur cette vague, puisque j'ai au fond la certitude qu'elle me pousse vers la puissante attraction de mon cœur. Je laisse ici, avec les bénédictions des jours heureux que j'y ai trouvés, les vœux très ardents de t'y voir, l'an prochain, avec ton bon père. Il y a beaucoup de silence et d'air pur à y respirer, car on peut s'y croire à mille lieues de Paris. Je t'en raconterai tout ce qui est racontable et mes paroles, alors, n'auront
A SON FILS IIIPPOLYTE 289
heureusement pas besoin de plume. Chez le premier légiste de l'endroit et l'inspectrice des grands pensionnats de France, on ne trouve ni plumes ni papier possibles. Juges-en. Je t'écris avec des petits morceaux de bois ou un vieux cra3'on trempé (^ans l'encre — l'encre, qui est toujours dans la chambre où quelqu'un est occupé à dormir. C'est te dire qu'on laisse à l'imagination son vol par- dessus les toits, et c'est ainsi que je vous atteins cent et cent fois par jour, quand j'ai souri ou pleuré de l'inexplicable santé de notre bien- aimée Ondine.
Je ne crois pas t' avoir parlé de ton rêve visiteur, plein de grâce, de flamme et de pudeur. Je n'y trouve à redire que le mot vêtement, deux fois répété. Dans ces coupes finement ciselées, il ne faut pas qu'un trait se redise, le cœur seul a droit de sinuer autour.
Enfin, j'ai du papier !
Tu vois que ta charmante lettre vient d'entrer à propos, pour que je puisse continuer à t'écrire. Je t'embrasse mille fois, pour tout ce que tu penses de tendre et de bon pour ta mère. Ondine est toute pénétrée d'émotion vivante. Enfin, elle aime, elle croit. Langlais hra sa part, en revenant tout à l'heure du collège d'Anne (i), et si la pluie, qui tombe à clochettes (2), ne se change pas demain en torrents, nous partirons de ce camp presque arabe à petites journées (ce qui rend indécis le jour et l'heure de l'arrivée), laissant derrière nous toutes nos gazelles dont les cornes sont devenues trop pointues et qui ont dévoré tous nos cachemires, ainsi que les pans de chemise de Ivanglais, sa tabatière, une plaidoirie éloquente et nos manchettes de guipure. Shiffah reste avec Daphné et Chloris, les deux tortues cachées dans les
(i) I<e petit séminaire de Précigné (Sarthe) (H. V.).
(2) Expression flamande : à faire des cloches ou bulles d'eau (H. V'.).
290 marcelim: desbordes-valmore
salades du jardin. ]\r. le curé a promis de tenir l'oeil ouvert sur ces habitants de vSaint-Denis-d* Anjou. On n'imagine pas la réputation de richesse que ces petites bêtes donnent à Ivanglais. Tous les pauvres des villages voisins s'envoient chanter à la grille : .
Bonjour, maître ! très bon maître !
Donnez-nous à déjeuner (i) ■'
Plusieurs fermières gênées sont même venues le prier de pa3^er leur ferme avant de partir.
Je te demande de ne dire encore qu'à ton père, en l'embrassant, que je suis entre vous deux presque en même temps que ma lettre.
Nous sommes dévorées de curiosité sur Lima. Quelle est cette nouvelle étoile dans ta nuit, mon cher Saadi? Les Pardo étant loin, nous ne savons plus à qui tu viens de jeter ton ghazel. Dis donc vite, afin que je l'aime enfin (2).
Je t'aime, toi, ton père, comme, oh ! bien plus que ma propre vie.
Ta mère,
(i) Chanson populaire flamande.
(2) Une I^iménienne? Je ne saurais plus dire laquelle (II. V.).
c^ cfo ^c»
Viens que je t'embrasse, ma bonne Ondine. Je suis triste sans toi et ta sœur; mais tu sais, mon cher ange, où je puise tout mon courage et toutes mes résignations. J'y trouve aussi tant d'espoir, ma fille ! Notre acacia se porte très bien.
Paméla te dit mille choses tendres. Elle est bonne jusqu'au cœur, cette pauvre Paméla, et je voudrais pouvoir la consoler même de ses peines imaginaires, car, si l'on n'y prend garde, elles deviennent tristes comme des réalités.
Amuse-toi, petite chère, de tous les innocents plaisirs que Dieu sème autour de toi. Ta santé, qui m'est si nécessaire pour vivre, se trouvera longtemps bien de cette vacance qui calme aussi ton âme de toutes nos secousses morales. Je voudrais t'entourer de bonheur, Ondine, et je sens qu'il est pour toi, comme pour moi, dans un grand calme et l'exercice régulier de nos chers devoirs. Je t'aime, entends-tu, mon petit ange? et je te charge de dire pour moi les mêmes tendres paroles au cœur d'Inès que j'embrasse de toute mon affection.
(i) Née à lyyon, le 2 novembre 1821; mariée à Jacques I^nglais, le 16 janvier 1851; morte à Passy, le 12 féviicr 1853. — I<es lettres de sa mère, classées par Hippolyte Valmore au tome IV de ses manuscrits, vont de la page 279 à la page 383.
I<yon, le 30 Septembre 1839 (i).
J'ai reçu à trois jours de distance tes deux lettres, ma bonne fille; mais toutes deux reçues comme je te recevrais, chère enfant ! Voilà ! ce que je craignais arrive : tu es malade. Tu auras pris quelque froid, et l'émotion de ton départ te fait mal.
Tu aurais une bonne inspiration de m'écrire encore, avant mon départ fixé au 6. Mon cœur, partagé en sens contraire de ce qu'il était à Paris, n'en est pas plus calme. Le déchirement est égal des deux côtés. Sans vous, je ne fais que semblant de vivre et, si je prends le temps de m'asseoir à penser, les pleurs me gagnent. Je te répète cependant toujours : « Veux-tu bien ne pas pleurer ! » C'est que je sais bien ce qui en résulte, va, mon cher enfant. Évite à coup sûr ce que je te dis d'éviter. Je crois que tu as travaillé trop tôt. Hélas ! je ne sais que croire quand je te sens malade. Une douce providence veille au moins sur toi. lyéonie (2), vois-tu, est un peu de la Vierge à qui mon cœur t'a confiée. Dis-lui bien qu'elle ne risque rien de m'aimer; je suis bien riche en tendresse pour elle.
Inès, que j'embrasse tendrement, Inès qui ne m'a pas écrit, à ma surprise et consternation, doit s'attendre pourtant à ouvrir, non pas ses bras, mais deux doigts pour recevoir une poupée azuline (3) habillée et envoyée par Mlle Neresta Jars.
vSi tu aimes le D^" Dessaix (4), tu t'adresses bien: il ne
(i) A Paris, elle était avec ses enfants sans sou mari; à I^yon, avec son mari sans ses enfants (H. V.).
(2) I^éonie d'Erville, sa maîtresse de pension (H. V.).
(3) Azulma était le nom de la sœur de M"^ Neresta (H. V.j.
(4) De Thonon (Savoie), père du général do ce nom. Il voulait marier Ondine (H. V.).
parle et ne rêve que de toi. Sa préoccupation, c'est ton avenir et ton bonheur.
Ton père s'est décidé, avec d'horribles tiraillements, à passer deux heures à la soirée musicale de M™^ Montgolfier. Excepté de nous faire saisir par la gendarmerie, elle a tout employé pour y amener ton père, mort ou vif. Je ne l'ai vu de ma vie si irrité ni si malheureux. Pour moi, j'aurais voulu être à Roanne (i), j'aurais moins souffert que ce soir-là. M. Prud'hon a valsé comme un perdu, et M"i*^ P... a dansé comme M^^^ Noblet (2). Rosine, Marins, tout s'élevait dans les cieux. Nous, alors, nous étions déjà couchés, au bruit des torrents d'eau qui ne cessent de tomber tous les jours.
...Il y a peu de choses dans le monde qui se fassent comme elles devraient être faites. C'est trop bien ou pas assez. M. Dessaix se charge des trop bien. Il est vrai qu'il reste ainsi bien pauvre. Que Dieu l'en récompense !
Je suis ici troublée par des visites bien ennuyeuses (3), et je perds tout le temps qui devrait n'appartenir qu'à votre cher papa. Je suis, de plus, endormie de tous les membres, malgré les courses courageuses que j'entreprends avec M"^^ N... qui ne me quitte plus et qui marche à reculons.
J'ai été porter mon cœur à Notre-Dame-de-Four bières; c'est dire à mes trois aimés qu'ils ont là des vœux fervents pour leur riche avenir.
Au revoir, tous mes anges: aimez-moi, attendez-moi; dites à lyéonie que je m'attriste de l'avoir vue si peu en
(i) Prison (H. V.).
(2) Danseuse célèbre du Grand Opéra.
(3) lya plaie des gens qui écrivent. Sa sanlé en souffrait, elle n'osait feniier sa porte à qui avait monté 5 étages pour la voir : c'était une des fer. lies de sa charité (H. V.).
•294 MARCELINE DESBORDES-VALMÛRE
l'embrassant comme vous savez que je l'aime, au milieu de vous, mes plus profonds amours.
Hélas ! mes enfants, que vous me manquez !
Paris, le 21 Juillet 1840.
...Que je t'aime de tout ce que tu as ressenti et demandé dans l'église Notre-Dame ! Dis donc, petite ! que la vie serait belle et facile si elle coulait à travers ces pures impressions ! Va ! n'importe, nous tâcherons de ne pas te l'alourdir par trop de soins matériels; car le besoin de ton bonheur m'étouffe, mon bon ange !
Parlons peu et parlons bien, cher enfant . A quand met-on, ou à peu près, l'époque de ton retour? Car, ma chère Héloïse ne consulte que son désir de te faire du bien, et peut-être que l'arrivée de Jules rend le nid bien étroit pour tant de monde? A cet égard, je la laisse maîtresse absolue de la décision, car ta santé ne sera que meilleure plus tu oublieras qu'il y a des cours et des compositions dans le monde des pinceaux et des écritoires. Fais-toi là, ou, du moins, profite d'une seconde enfance permise. Tu sais bien que c'est toujours ce qui est le plus agréable à Dieu. Je le prie pour qu'il éloigne de toi tout ce qui pourrait te faire souffrir, car je suis pleine de ressentiment contre tout ce qui aurait la volonté et le pouvoir de te nuire. Tout ce qui t'aime et te protège et t'honore vraiment, m'est si cher ! Car sais-tu que ce qu'il y a de plus saint et sacré sur la terre, c'est ime jeune fille pure? Que sont toutes les infortmies quand on a l'innocence ! Va, sois fière. Il n'y a pas d'orgueil plus légitime. Celui-là, Dieu lui-même te le commande, et il doit te mettre à l'abri du trouble et de la tristesse.
Jusqu'ici nos amis n'ont rien pu pour nous; il est sûr
que dans cette grande déception personne n'est coupable, et quand tout est pur, les larmes n'ont rien d'amer. Enfin, le dénouement de tout ceci est écrit plus haut que les ministères et tous les registres de ce monde. Je me sens souvent bien riche, quand je tends les bras à mes chers trésors. Songe à l'amour profond que j'ai pour toi et prends soin de ma vie dans la tienne.
Je vais tous les jours dans ta petite chambre, voir ton lit, ta chaise, ton petit secrétaire
lo Septembre 1840.
vS'il ne tenait qu'à moi, chère aimée, tu aurais des lettres comme s'il en pleuvait. Je me ferais ainsi connaître à toi jour par jour, mieux peut-être que tu ne l'as fait encore; car tu me verrais toute au-dedans, et l'avenir irait entre nous comme une grioloire (i). Mais les volontés et les meilleurs élans du cœur sont entravés par d'autres devoirs aussi. Tâche donc, mon enfant, de puiser dans ta mémoire quand je n'arrive pas pour te redire ma tendresse qui est de tous les instants de ma vie. Je me suis fait un doux oreiller de ta bonne santé pour appuyer un peu mes autres douleurs. Celle-là me tenait l'âme dans une transe inouïe. Tu vois, chère lyine, que le repos est très salutaire, et tu n'oublieras pas cette leçon, n'est-ce pas? Tu m'as rêvée froide!... Grand Dieu! Qu'allais- tu faire dans cette maudite galère ? Ma froideur est un de tes rêves les plus douloureux pour moi; elle n'a jamais été qu'une tristesse renfermée, quand je te voyais moins ange qu'à l'ordinaire; quand tu oublies trop, par exemple, que tu es sur la terre et que
(i) Glissoire, eu wallou.
296 MAHCELINË DESBORDES-VALMORlî
tu laisses tramer tes ailes sans te soumettre aux réalités de ce monde. Sois sûre, du reste, qu'un peu à la fois, elles sont moins rigides, et que les observer de bonne grâce est une partie de notre bonheur.
J'espère que tu n'auras pas eu peur des récits que l'on vous aura faits sur Paris. I^e mouvement a été grand. La force armée a pris une telle attitude répressive que nul moyen de résistance n'est demeuré aux pauvres soulevés. Hier, c'était orageux et terrible; aujourd'hui, tout s'est aplani. Les canons sont installés le long des boulevards où l'on circule, où l'on dîne, où l'on chante, comme si tout le monde était parfaitement content.
M. Sainte-Beuve a fait imprimer La Cloche dans la Revue de Paris. Je suis toujours dans un dénûment qui me prive du bonheur d'aller voir ton père et de te reprendre en revenant. Ainsi, conjure ]\Ii"e Sandeur de te faire revenir pour une occasion choisie, à moins que tu ne veuilles revenir avec elle, ce dont je te laisse maîtresse. Je m'en remets à ta prudence tout éveillée; tu dois comprendre de plus que je languis de ne pas te voir; mais ta santé, ton penchant, ton repos, voilà ce qui importe au mien. Fais donc ta volonté et celle de MJ^^ Sandeur.
M. Delacroix a permis à ton frère de me dire qu'il est content de lui (i). Hippolyte en est grandi de joie. Moi, je ne fais plus ici que t'embrasser, car je suis un peu abasourdie de l'émeute d'hier et de plusieurs nuits sans sommeil. Mais je t'aime, oh ! que je t'aime ! Ne sois jamais seule, entends-tu?...
(i) « Ce jour-là!... », ajoute en note Hiijpolyte Valmore, alors cl<^ve à l'atelier d'Eugène Delacroix.
Les Rêves d'artiste sont bien avancés, mais interrompus à chaque instant. Dans ce moment surtout, comme à trois autres époques, je suis absorbée en toi. Je te rêve, je te parle, j'appelle tout le monde Ondine. Je pleure de joie, je prie la Vierge, je vais voir ton lilas pour lui en dédier des feuilles. La clématite repousse, à mon grand étonnement. Un autre étonnement, c'est de ne pas recevoir la réponse claire et précise d'Edouard que je lui ai demandée expressément. Quelle lenteur ! Amélie est enceinte (i) et va bien. Elle te veut un peu à la campagne. Ses parents et elle, nous ont pris dans une grande affection. Emile ne veut plus être avocat; il est décidément auteur. Son père grogne et sa mère est enchantée. M. Déroulède est bon, comme le pain.
ly'Odéon est en grande veine de succès. Il y a, entre autres, la tragédie d'un jeune homme de vingt ans (2) qui met tout Paris en émotion. On dit que c'est Chénier et Corneille, tout ensemble.
Ma bonne et bien-aimée Ondine, ma fille, quand je te ressaisirai, voudrai- je ôter alors une douleur à mon passé, un jour de ceux qui auront rappelé ta jemie et chère présence? Ton père déjà me serre les mains et rit et me dit : « Allons ! tu es folle ! » et je vois que ses yeux se mouillent. Inès, qui est devenue raisonnable et qui comprend mieux, me dit aussi : « Allons ! soyez raisonnable, vous allez revoir votre enfant. » Il résulte de tout cela que je t'aime beaucoup et que j'ai cent choses à te dire.
(i) M™« Amélie Déroulède, sœur d'Hiuile Augier, mère de Paul Déroulède (H. V.).
I» (2) Ponsard.
Paris, 26 Aoiit 1S41.
Je ne veux pas te dire ce que j'ai ressenti en te voyant partir et le lendemain*, mon bon ange. Trop de bonheur m'est arrivé dans ta lettre, pour oser me plaindre de l'avoir acheté. Comme je veux ardemment que tu deviennes grasse et robuste, je laisse reposer ton cœur des émotions dont le mien ne se repose pas. S'il m'était possible d'embrasser toute la maison qui te renferme, je serais soulagée d'un vœu. Line, je t'aime ! J'aime tout ce qui te rend heureuse. Obéis à tout ce qu'on te prescrira pour ta santé, au nom de la mienne et du bonheur de ton bon père. Ta lettre nous a comblés de joie.
M. Sainte-Beuve nous est accouru, le soir, dans un chagrin si \nf que j'en ai été touchée. Il a bu le chocolat en faisant des gestes de désespoir, et écrit sa lettre au milieu des voix hautes de T... et de son fils. Voilà sa lettre.
lya mer est, pour toi, ce qu'elle est pour moi. Tu l'as reconnue parce que tu l'as vue par mes yeux, quand j'avais ton âge à peu près. N'étais-tu pas, dès lors, cachée dans un coin de moi-même? J'ai mis bien des années à te faire naître. Nous ne sommes qu'une, mou enfant, devenues deux par la volonté divine. C'est pourquoi je me plains toujours de ne pas te sentir assez près de moi. Que je suis heureuse de te voir aimer cette mer ! Elle va te rendre la santé, j'en suis sûre, et que j'ai d'obligation tendre à Paméla !
Il fait de la pluie et mi froid d'automne, ici, qui glace tout. J'ai pourtant très chaud en écrivant. J'écris dans ta chambre et j'ai mis des fleurs sous la petite Vierge. Inès est très douce, depuis ton départ. Elle m'a dit qu'elle était bien malheureuse de paraître avoir de l'humeur quand elle a de la tristesse, et qu'elle en avait beaucoup de te voir partir. « Je suis comme cela, m'a-t-elle dit en
pleurant, je ne peux pas dire pourquoi. Mon estomac se serre et je réponds mal, au lieu d'être bonne. » C'est comme cela qu'était la petite Rémy, de Bordeaux.
Ma chère aimée, je t'écris bien à la hâte et ne me souviens plus d'aucune nouvelle. Louise (i) m'a donné un livre; je pleure tout à travers parce qu'il y a de la vérité, de la grâce et des misères. Elle t'embrasse.
Bonsoir, ma fille ! Je souffre de fièvre et tellement que je n'ai pas pris de café, et tellement que je ne t'écris pas davantage, mon ange, n'ayant de force que pour t'aimer et retomber sur l'oreiller où je t'embrasse d'une affection profonde, comme l'éternité.
I^e 21 Juillet au matin, 1842.
Bonjour et bonheur, mon bien. Je commençais à compter les jours et les heures de ton silence. Ta charmante et grande lettre est venue apaiser toutes mes soifs. Ta santé est plus ardente. O ma fille ! que d'actions de grâces à qui te l'a rendue ! Les détails que tu nous donnes de ta vie ont mis la mienne plus à l'aise et tu sais, mon bon ange, si j'ai besoin de ces douceurs ! J'ai quitté tes tantes avec un effort infini. Elles m'ont tant aimée, toute leur vie, et ta tante Eugénie surtout est si loin d'être heureuse par sa santé perdue et son caractère abattu sous de si longues souffrances morales! Aussi, nous avons pleuré!...
M. Sainte-Beuve est venu deux fois, récemment, et te prend la main. Il a fait une notice au Hvre de Charpentier, qui paraît dans quinze jours. Cette notice est très touchante
(i) I,ouise Cronibadi (II. V.). ^. , ^
(il t'y laisse entrevoir, comme une harmonie voilée). Tout cela est dit, comme il dit.
Je t'ai acheté un joli Ut en noyer.
...Tu trouveras des pantoufles et une robe ouatée pour l'hiver, si le docteur juge que tu puisses nous être rendue prudemment. ]\Ia vie, et une grande part de ma vie, sont dans ses mains. Il est le maître absolu.
Inès va t' écrire; elle est très affairée par ses devoirs, ses leçons et un peu la maison. Sa santé est mobile, son sommeil souffrant. Elle est pâle, mais gaie, facile à s'effrayer d'un rien ; une araignée lui fait pousser des cris. Ses lèvres sont ardentes. Elle suit strictement son régime. Sa marquise est marron. Elle n'osait pas demander une ombrelle par discrétion. Sa marquise me coûte 2 fr. go. ly'ombrelle sera préférée à tout.
Toutes tes fleurs poussent au balcon.
Je ne sais, encore une fois, où me réfugier par écrire, et le temps presse pour les Rêves d' artiste (i) ; cela commence à devenir un chagrin. N'en prends aucun, ma bien-aimée, puisque ton bonheur est le plus pur des miens. Ton parrain nous écrit des lettres déHrantes de joie et de promesses (2). Moi, je m'abandonne à toute la bonté de la Providence qui te berce dans ses bras; et je t'aime plus, Ondine, que je n'ai jamais aimé.
Paris, le 14 Septembre 1841.
Je ne sais, ma bien-aimée, comment va le temps pour toi; mais, Dieu ! qu'il est lent pour moi qui ne te vois, ni ne t'entends, qu'en rêve. J'ai du moins eu le bon- Ci) Nouvelle restée inachevée (II. V.).
(2) Prud'hon (H. V.).
A ONDINE, SA FILLE oOl
heur, cette nuit, de te croire revenue et tu me semblais contente d'être avec moi. Si j'osais croire que notre Caroline d'amour retarde jusqu'au 28 septembre, que je puisse ou non t'aller prendre, j'en éprouverais une joie bien grande. Car il me vient mille craintes que ce temps chaud, comme l'Afrique, ne soit suivi bientôt de froid et de brouillards qui rendraient la mer difficile, et notre chère Paméla ne serait plus maîtresse de te renvoyer avec le charmant garçon de M™'' Curie. Je te fais part d'une partie de mes troubles, non pas pour t'en donner, ma chère âme, car je voudrais que cette belle vacance ne fût pour toi que repos et repos, sans que nos ennuis passent la mer pour aller t' agiter. Notre sort n'a pas fait un pas, depuis que tu es montée en voiture.
J'arrose ton jardin, tant que je peux. Il y a une rose blanche et un camélia. Inès soutient que c'est un laurier blanc, tout pour toi. Ta moutarde a de beaux cheveux ! Mais enfin, je l'arrose, par estime pour ton goût simple. Tu souffres donc bien de ta chère tête? Est-ce encore de même? I^e sommeil ne te calme-t-il pas? J'ai eu ce mal à ton âge, tous tes pleurs aussi. Que je t'aime, et que je voudrais te prendre ! Inès travaille beaucoup. Si tu ne la trouves pas plus avancée, ce n'est pas sa faute. Elle fait des progrès au piano et pleure de ne pas se disputer avec toi. Mais tu as besoin de la liberté de l'oiseau, chère mignonne, et tu l'auras. Quel autre bonheur, en effet, avonsnous que celui de ce que nous aimons? Les dilatations de ton cœur ne sont-elles pas nécessaires au mien? Mais on rêve toujours mille dangers pour ses enfants, on tremble de les laisser dans la foule (i), et c'est ce qui rend les mères quelquefois assommantes.
(i) I<a fille de M. Félix Delhasse, notre ami de Bruxelles, portée sut
Ton parrain (i) nous a écrit, il y a trois semaines, une lettre remplie de ces petites chambres de satin rose et de nacre que tu me rappelles. Cette lettre devait être immédiatement suivie des réaUtés qui faisaient, de mon voyage à Londres, une possibilité ravissante pour tous. Je menais Inès chez vos tantes; je laissais tout en ordre à Paris et le vaisseau me donnait ses voiles, pour aller regarder tes yeux bleus couleur d'amour. J'avais dit cela à M. Sainte-Beuve qui dansait de joie, mais ton parrain s'est endormi. Voilà, mon adorée, encore ime ville de vue (2). Dieu est le maître : qu'il me donne ta santé, et je serai bien plus riche que M. de Rothschild. M^i*^ Mars, que j'ai vue, t'embrasse; elle est fort agacée de ton voyage à lyOudres; il y avait un peu de vinaigre dans ses embrassements. Il est certain que Julienne (3) m'a mise dans une position étouffante. Cette folle m'écrit les plus vifs remerciements de ce que j'ai compris qu'il n'}' fallait pas aller, comme ceux qui n'aiment que les bons dîners et le bon vin. Il y a de quoi, en effet, me faire monter en ballon.
Ton père travaille, du matin au soir, comme s'il était payé. Dieu tient compte de tous les courages; jamais je n'en ai vu un sans récompense; mais il ne faut pas, non plus, trop travailler : entends-tu ? C'est mettre de la chaux dans le champ de blé. « Ondine a-t-elle écrit? « Telle est la ques-
les bras de son père au milieu d'une fêle publique, lui disait de sa voix calnie et irrésistible : « \'ous ne laisserez pas votre enfant dans la foule. » (H. V.)
(i) Paul- Emile Prud'lion.
(2) Un Anglais parcoiu"ait l'Italie en berline, et dormant, ne s'arrêtait nulle part que la nuit. Eveillé par un choc à quelque relais : « Où sommesnous? demandait-il au postillon. — A Como ou à Vérone, Excellence — Bien, répondait-il en bâillant, encore ime ville de vue », et il se rendormait (H.V.).
(3) Ancienne comédienne, dame de compagnie et femme de charge de M'"^ Mars. Ma mère et les bons dîners, le bon vin, c'est du plus haut comique, mais cela ne fait pas rire (H. Y.).
A OXnlXE, SA FILLE 303
tion d'Hippolyte, tous les jours, en rentrant. Il t'aime silencieusement et bavarde sur autre chose. Il peint du Paul Véronèse, en ce moment. M. Delacroix lui a demandé im de ses dessins pour toujours, ce qui lui a fait un beau jour. La princesse Pauline (i) a dit à M. de ChâtiUon qu'elle n'aimait que toi, du blanc troupeau I^évi.
Je n'enverrai que demain cettp lettre pour avoir encore ce soir la joie de t'écrire. Reste-là pour l'attendre et pour t'embrasser. Be welll
Le i6... au matin.
Que j'ai bien fait, Line, de ne pas t'envoyer, hier, cette lettre ! Tu la trouveras bien meilleure, toute pleine de la joie que me donne celle de Paméla et la tienne. vSi ce n'est pas en pitié de mes inquiétudes que vous me dites des choses si charmantes, pour mon repos, je vais dormir et m' abandonner au bonheur. Que la Vierge est bonne et puissante ! Écoute, chère enfant, eUe fait bien toutes choses, et en me relevant de ses genoux, il ne faut pas te cacher que je prends Paméla par la tête pour l'embrasser, puisqu'elle est évidemment, en cette circonstance, au lieu et place de la Providence. Je suis bien heureuse. Tu me rends un compte exact de ton bonheur. J'attends Caroline (2), sans toi. Je sens que l'on ne peut prétendre à tous les biens.
I,e 12 Octobre 1841.
Tu auras pensé, ma bien-aimée, que ne pas t'écrire, c'est être surchargée d'affaires ou malade, et les deux
(i) I<a princesse Pauline Bonaparte suivait les cours de M. Lévi-Alvarés (IL V.).
(2) Caroline Brancliu.
304 MARCELINE DESBOHDES-VALMORE
arrivent en même temps. I^es premiers froids vifs, les courses forcées, et mon sort ont ramené cette fièvre qui me surmonte souvent et que, si souvent aussi, on prend pour tme inégalité d'humeur, parce qu'alors je suis plus grave et que parler me tue. C'est un grand art, de se faire pardonner de souffrir. Puisses-tu le posséder, mon cher ange, car tu sais déjà que l'on peut être bien malade sans garder le lit et sans se soigner.
Je souffrais, de plus, de ne pouvoir t'écrire, comme d'un manque de nourriture. Je n'emploierai pas cette lettre à te nombrer les petits supplices qui m'en ont privée. Tu me devines et je te crois destinée, comme moi, à les ressentir au vif comme à les oublier, dans un quart d'heure de doux travail ou de repos de l'âme. C'est là pourtant ce qu'il faudrait s'apprendre à soutenir vaillamment et doucement, parce que la vie en est tramée. Je te fais de la morale parce que je pense à toi sans cesse, dans mes repos pour te les souhaiter, dans mes troubles pour t'en garantir.
M^ie ]\j;ars m'écrit tendrement sur toi. Elle veut que tu reviennes, s'il se peut, quelque jour à sa campagne qu'elle ne quittera que le plus tard possible, afin d'en respirer tout ce qu'elle a de pur, et qu'elle voudrait te faire partager. Ta sœur a pleuré de n'y pas aller...
S'il faut aborder la question de l'Odéon, c'est pour l'éternel refrain qu'il est impossible. On doute toujours de l'ouverture, et, malgré l'étouffement de cette incertitude, dis bien à Paméla que ton père ne peut plus s'en dégager avant la chute naturelle du directeur, sans courir les conséquences de dommages considérables. M. d'Epagny (i) le ferait attaquer comme voulant détruire sa troupe, à
(i) Directeur de i'Odéoii, auteur de Luxe et Indigence, etc.
cause qu'en effet il jouera et répète depuis deux mois dans les ouvrages qui doivent ouvrir l'Odéon, si l'oiwerture a lieu. On ne saura rien de positif avant le 30 Octobre, ce qui met ton père sur des charbons ardents. Dis de plus à Paniéla, à qui je n'écris pas aujourd'hui, étant trop faible, que ton père ne veut plus entendre parler du métier de régisseur à Paris, ni nulle part. Il m'en a fait le serment. Je ne lui en reparlerai jamais. Ce n'est donc que comme artiste tragique et comique qu'il travaille en ce mo' ment à l'Odéon, et comme un dog (i), de même que s'il était payé; allant, matin et soir, dans cette galère d'iniquités et de pénurie. Gergerès (2) est affligé de ne pas te voir à ce voyage ; il veut nous fixer tous à Bordeaux. Beau rêve ! Ton parrain poursuit les siens de crème et de lait (3). Ton bon père demande avec instance à Pela qu'elle écrive dans une dizaine de jours, au plus, à M. Maurice (4), afin de désarmer sa critique qui est ce qu'il redoute le plus au monde. Il est pourtant trop fier pour aller le voir lui-même. De telles nuances sont difficiles à ménager.
Je te parle peu tendresse, ma fiUe; mais t'écrire et vivre, n'est-ce pas t' aimer? Qu'est-ce que cela fait, de fréquentes lettres? lyC cœur n'est-il pas toujours à la même place pour son enfant? Que cette sécurité sucrée soit le fond de ta vie, ma chère bien-aimée. Quand l'univers entier serait en guerre avec toi, tu sais bien que j'ai mon shall pour t'abri-
(i) Un chien.
(2) Procureur du Roi à Bordeaux, puis bibliothécaire. Nous avions été presque heureux à Bordeaux, la ville nous fascinait (H. V.).
(3) Prud'hon voulait créer une fromagerie modèle à l'ontgibaud (Puyde-Dôme). Nous y étions tous casés. Moi-même on devait m'utiliser, autre beau rêve (H.V.).
{4) Critique facile à désarmer par un honnête cadeau, un certain nombre d'abonnements, ou, faute de mieux, avec de l'argent (ILV.).
ter comme à Bordeaux, et pour avoir bien chaud (i). Dieu merci, tu es aimée partout, ainsi prends ta force et ta liberté. C'est la santé de l'âme et du corps.
On m'a manqué de parole pour le déménagement. Je devais entrer le lo, et ceux que je remplace, à présent qu'ils sont payés de plusieurs choses que je reprends, ne veulent plus me laisser entrer que le i6. Tout cela recule mon voyage à Londres que je voulais avancer; car il faudra que je mette chacim en ordre et tolérablement, avant de partir. Avec ma santé actuelle, ce serait du reste impossible. Je suis prise, comme mie pauvre abeille dans de la cire brûlante. Mais encore un jour de Ut et j'espère me relever plus forte...
Je n'ai pas le temps d'écrire une ligne pour l'impression. Figure-toi que c'est moi qui suis le correcteur de M. de Ch... et que j'ai cinquante feuilles à surveiller; c'est inouï d'inconséquence (2),
5 Avril 1842 (vent d'enragé).
Vos deux petites lettres sont venues, en place de soleil, au milieu de notre silence. Durant deux jours, nous n'avons pu parler. Le courage était resté dans la cour de la diligence. Ce cœur est ainsi fait ! Je t'embrasse, ma bienaimée, de m' avoir écrit quelque chose de relevant, dans
(i) Avant 1826, nous étions des deux côtés de notre mère, la tête couchée sur son giron et recouverts par son shall. EUe nous berçait d'im chant et de paroles plus que simples : « Cache, cache, cachons-nous, cachonsnous pour avoir bien chaud ! » C'était bien doux (H. V.).
(2) Ma mère, en qualité de poète, avait à corriger les épreuves du travail de M. de Ch., 2 volumes in- 8°. Touchante preuve de çonliançe de ce véoérable nourrisson des Muses (H.V.),
A OXDINE, SA FILLE 307
ce parfait tombé (i). Ta santé (car tu m'as dit vrai) m'a rendu de la respiration, et la brillante orthographe de Pela un rire de tendresse qui fait avaler bien des pilules amères. Te sentir avec elle et ses divins amis, met presque du bonheur dans cette absence qui m'abandonne à moimême. J'ai tant besoin de ton bonheur à toi, de ta santé, de ta force, que, pour t'en voir, je consentirais à m' anéantir, car je t'aime plus que moi. vSi tu le savais!... comme je sais que, de ton côté, tu as besoin de mes nouvelles. Je n'attends pas ton arrivée à Londres, pour t'envo^^er ce petit lambeau de mon cœur, pour te dire, mon amour :
Mon âme est triste; Mais bah ! tant pis !
Je n'en suis que plus à genoux devant la bonté de la Providence qui te crée des amis plus puissants que moi, pour compléter ta chère existence...
Dis au docteur, en mettant mon âme dans son gilet, du côté gauche, que je t'écris au milieu d'étoiles qui ra^'onnent blanc, rouge et violet devant mes yeux. Chose étrange, depuis Bordeaux, avril ramène toujours pour moi ce phénomène brillant q'ii m'a tant effrayée, il y a seize ans.
L,e froid est très vif ici, et je voudrais bien te remettre encore un shall où que tu sois. Hélas ! les mères sont obsessives. Elles ont toujours trop froid ou trop chaud pour leur enfant. Je me suis mise au travail et j'ai reçu une lettre amicale de M. Sainte-Beuve qui salue ton voyage de tous ses vœux.
A l'heure où je t'écris en t'aimant, nous mangeons un œuf cuit par nous, ta sœur et moi, et nous grelottons près
(i) Expression reçue entre nous pour exprimer la prostration complète, l'impossibilité de vouloir, et par suite d'agir (H. V.).
d'un petit feu avec chacune un mal de tête qui nous serre depuis deux jours. Tes fleurs vont bien. M™^ Fabvier est venue cherchant avec une solHcitude désolée ses fleurs qu'elle avait crues mortes. Il n'en était rien, et elle a poussé des cris !...
12 avril 1842.
Que je t'aime de m'avoir écrit, chère bien-aimée ! quoique sans les détails auxquels j'aspire sur ta santé, que ta chère écriture m'a fait de bien ! N'as- tu ressenti aucmie améhoration dans ce rhume qui m'arrachait l'estomac? Ne me parle surtout que de ton état physique: je sais si parfaitement l'autre !...
Rien n'est bon que d'aimer, rien n'est doux que dj croire.
Je crois en toi comme en Dieu, ma fille ! Mais j'ai trop besoin de ton bonheur, de ta santé, de ton bien-être et de tes perfections pour vivre.
Toi, mon amour, viens que je t'aime et t'aime
et te tienne dans mes bras.
Mon âme est triste; Mais bah ! tant pis !
I/'avenir^est si doux avec toi, ma fille !
II heures du matin. Paris, 13 Mai 1842.
Toute notre maison est pleine de santé, quoique martyrisée par le grand événement de Versailles (i). Il laisse
(i) Catastrophe du 8 mai 1842 sur le cliemin de fer de Versailles (Kive gauche) (H. V.).
dans l'âme un affreux ébranlement et mille eft'rois qu'on ne peut vaincre pour les dangers que peuvent courir tous ceux auxquels tient notre vie. Nos lettres, pas M^^^ Espérance, contenaient tout ce que je pouvais t' apprendre. lyCur retard n'a pas tenu à ma volonté. Pourquoi Pela ditelle qu'elle est habituée à mon silence? Ici commence le soulèvement de mes cheveux. Comment n'est-il pas plus simple, quand on n'a pas de nouvelles de ceux qu'on aime et qu'on les sait tendres jusqu'à l'excès, de l'attribuer au milHon de causes qui entravent ou perdent les lettres, plutôt qu'à la négUgence? A ce mot, je reste en l'air, et je ne redescends que pour vous battre, pleine de joie d'en avoir la force. Un retard survient, vous m'écrivez (6^ lettre depuis votre départ de Paris; compte les miennes, cher amour, pour être juste), et vous m'écrivez sans date : et quand vous savez que je ne respire que du besoin d'être rassurée sur ta santé, qui m'occupe nuit et jour, vous ne m'en dites pas un seul mot, sinon que Pela m'appelle : « Vilaine ! vilaine ! vilaine ! » Mon exécution est finie, je suis lasse de mon énergie et je rentre dans les pantoufles de mon amour. Laisse-moi seulement ajouter que tu ne peux oubHer les tiraillements de ma vie intérieure, j'ose presque dire les persécutions des pauvres du Pav. et d'autres infortunés, qui viennent me demander, à défaut d'argent, des courses, des pleurs, des lettres et du temps. Cela t'explique pourquoi cette lettre n'est point partie par le retour du courrier. Inès demande aussi à t' écrire quelques lignes. Viens donc, petit ange, je t'embrasse avant de m'interrompre. Avez- vous eu les pluies qui nous ont inondés et le froid qui nous a forcés aux vêtements d'hiver. As-tu assez de vêtements, toi? dors- tu? respires-tu mieux? Ah! connuent ne me dis-tu rien de tout cela?
310 MARCELINE DESBORDES-VALMORK
Ta marraine (i) t'embrasse tendrement ainsi que yin\e Favier... Moi je suis très rêveuse à cause de ton éloignement. Si je ne te sentais mieux cent fois que sur cette terrasse (2) parfois bien doucement chauffée par le soleil, je finirais par me consumer loin de tes yeux de ciel, mon enfant ! Hélas ! ma Paméla sait-elle tout ce qu'il m'a fallu de tendresse, de sainte confiance en elle et son amie, pour m'avoir donné la force du martyre ardent de ton absence? Elle, à qui je crois souvent le don de la seconde vue, ne lit-elle pas mes nuits et mes jours à travers la mer, comme si elle n'était pas entre nous? M. DeUiasse écrit de Bruxelles pour t' embrasser. Ses deux enfants se portent bien. Et toi, mon enfant? Je ne suis pas malade, mais je suis triste, quoique j'adore Dieu et sa bonté : il faut bien qu'il me pardonne de n'avoir pas une âme plus ferme. Je t'aime de tout ce que tu veux faire pour moi dans notre avenir, et c'est déjà du bonheur réel que tu me donnes.
3 Juin 1842.
ly' empêchement continuel de t'écrire, chère enfant, me cause une contrariété si vive que j'en suis malade. Je perdrais un grand temps à t' expliquer les entraves qui s'y sont opposées : devines-en une partie, puisque tu sais de quoi se composent mes journées. En y ajoutant le tourbillon dans lequel je viens d'être emportée, tu comprendras surtout que je viens de subir des fatigues de corps et d'esprit au-dessus de mes forces.
Je n'ai pas le temps de respirer. Au milieu de mes solli-
(i) Pauline Duchambge (II. V.).
(2) 8, rue de Tournon, sur la rue.
citudes, la seule douceur, mon enfant est de te savoir heureuse : c'est ce qu'il y a de meilleur au monde. Je me garde bien de demander à M. Curie de te rendre à nous, avant qu'il ne soit content tout à fait de son ouvrage. Je n'ai pas encore surpris un vœu personnel dans l'amour que je te porte. Tout pour toi, lyine, de ce que je peux donner d'abnégation et d'oubli de moi-même. Je suis mille fois payée, à ce compte, par l'idée de ton bien. Qu'il soit donc en ce moment dirigé par les lumières de M. Curie en qui j'ai jeté toute ma confiance comme ma vie aux pieds de Dieu.
Enfin, j'ai vu ime fois M. Sainte-Beuve en voltigeant. Il t'embrasse sans façon, joyeux de ta santé. Il ne m'a paru nullement fâché de n'être pas académicien.
Ton parrain vient de nous écrire une lettre rayonnante d'espoir. Il voudrait avoir ton père avec lui, pour commencer en juillet ; tous ses préparatifs sont terminés. Mais si le théâtre ne ferme pas, naturellement ton père n'ose rompre sur une éventualité dont il ne peut calculer le résultat. Prud'hon dit qu'on peut vivre pour rien là-bas; mais nous, à Paris, ce n'est pas du tout pour rien (i). Tout est donc aussi vague que par le passé, et je ne me donne plus du tout à l'espérance : elle m'a aigrie considérablement. Je te dirai que ta vigne et ton rosier commencent à poindre, l'un en fleur, l'autre en verdure (2), Je suis ravie.
Je n'ai pas besoin, mon bon ange, de te dire que dans tant de courses et de tracas, les Rêves d'artiste ont été
(i) Nous avions tous notre vie assurée dans cette entreprise de fromages, rêvée par Prud'hon. Son plan nous a longtemps amusés et bercés puis la froide réalité a soufflé sur le mirage. Prud'hon y a laissé de ses plumes. Pauvre, bon et spirituel ami (HV.) ! __ (.:) vSm la fenêtre (H V.),
abandonnés. J'ai seulement corrigé avec soin l'épisode de la chanteuse et mis enfin en ordre, pour l'impression, le volume de poésies inédites avec le titre de : les Bruits dans l'Herbe (i). Dis-moi si ce titre te plaît. C'est, pour moi, le plus difficile du livre.
Enfin, je me suis rafraîchi l'âme à t'écrire, mon bien ! Ce doux moment de repos est comme un bain qui me calme. Je suis seule dans le petit salon. Personne ne pourra d'aujourd'hui porter cette lettre à la poste qui devait partir avant-hier, mais du moins elle est écrite et je ne souffrirai plus du martj-re de ne pouvoir le faire. Je viens d'avoir une heure de solitude, et pour la passer avec toi ! Que veux- tu que je demande de plus à Dieu, dans ton absence, ma pauvre et bien-aimée enfant ?
Dimanche matin.
J'ai tant à coudre ce matin, ma chère fille, puis tant de visites à faire, qu'il faut emporter par les rues la tendresse que je voudrais t'écrire; mais je vis, tu sais donc que je t'aime. Toi, tu ne m'écris guère; mais tant mieux, car je sais que l'écriture te fatigue. Oh ! chère mignonne, ne m'écris pas !
Paris, lundi, i^r Août 1842.
Je t'avertis que cette lettre, commencée le i^r Août, ne partira que le 2, et qu'il en arrive souvent ainsi. Je t'avertis, comme si tu m'entendais; car peut-être que tu
(i) Titre abandonné pour Bouquets et Prières. I,e romancier avait mis ces titres à la mode. Poésies tout seul paraissait troo menaçant, trop cru, et le lecteur français veut être ménagé (H.V.).
m'entends. Je me le figure, surtout quand je reste les bras croisés, rêvant profondément au lieu de t'écrire les mille émotions, souvenirs et prévisions qui me bercent, me disant : « Eh ! ne le sait-elle pas? »
Tu sais donc qu'une migraine lourde et fiévreuse me tient comme dans du plomb, malgré ta chère lettre en réponse à la mienne de Paris. Elle m'est bien précieuse, ta réponse, mais j'ai le courage de la trouver trop longue parce qu'elle a dû assurément te fatiguer. Je préfère du papier blanc à cette pensée, pourvu qu'il y ait dans im coin : « Je t'aime et je vais mieux. » Dis-moi donc comment tu ne vas pas bien tout à fait? Est-ce parce que la santé parfaite est impossible avec une organisation trop sensible, ou si c'est, en effet, que tu es malade pour bien du temps encore d'un mal exceptionnel? En ce cas, il ne faut pas bouger de l'aile du docteur, car je trouverai plus de raisons qu'il ne m'en faudra dans celle-là pour me résigner à ne te serrer dans mes bras qu'en rêve. C'est déjà bien doux et bien tendre.
-^ne Mars était venue deux fois, en mon absence, nous retenir tous trois pour dîner. Il a fallu m'habiller, tout agitée d'émotion d'avoir vu Pela et de ne pas t' avoir vue entrer dans une si chère compagnie. C'était pour moi, je te l'avoue, une très vive contrariété; il te reste à juger si elle a été complète, lorsqu'en arrivant chez M^^*^ Mars, nous avons vu un somptueux couvert qui m'a paru un peu suspect, et qu'en réponse au domestique qui nous annonçait, je l'ai entendue s'écrier : « Ah ! mon Dieu, ils viennent dîner ! >> Son embarras, sa terreur même si naïve quand je suis entrée, m'ont rendu tout à coup une honnête aisance, et je l'ai conjurée de m'excuser si je venais si tard me déprier, ainsi que ton frère et ta sœur; mais que la fille de M™^ Branchu, n'ayant en traversant Paris
que peu d'heures pour nous réunir, je n'avais pu résister à son invitation de dîner avec elle. La sérénité a reparu chez cette belle oubUeuse, et nous l'avons laissée, ra\de d'un hasard auquel elle a tâché de croire. Hippolyte, Inès, et moi, ne sachant malheureusement où retrouver Pela, nous nous sommes abattus au Petit Capucin, près du boulevard, où nous avons fait un repas pur anglais.
J'ai vu ton Amélie (M™^ Déroulède). Je la crois enceinte et elle l'espère. Elle m'a parlé de toi avec une chaleur d'amitié et de regret, presque aux larmes de ne pas t'avoir vue depuis longtemps. J'en ai été fort émue, lui jurant que je t'écrirais en t'embrassant pour elle, et que tu n'as jamais cessé de l'aimer. Sa petite sœur est devenue très grande, et c'est à son tour d'être froide et guindée comme beaucoup de jeunes filles de douze à quatorze ans. EUes jouent à la dame: adieu l'abandon et la grâce (i); mais elle est très jolie. Augier est bon, comme lui. Tu verras le volume de Charpentier. Ils n'ont pas mis Ondine ! enfant joyeux qui bondis sur la terre, sûrement parce qu'il y en a un fragment dans la préface par M. Alexandre Dumas, mais cela m'a fait de la peine. Du reste, je n'ai pas eu encore le temps de relire cela, ni le goût; moins que jamais, mon cher enfant, je ne me sens faite pour écrire. A la campagne, je regarde le soleil, les champs, et je te désire; à la ville, je fais des lettres, des bas, des visites et des comptes de ménage, c'est bien assez ! Il y a présentement une si belle jeunesse, les mai:is pleines de manuscrits et de pensées nouvelles ! Attends, mon amour, laisse mûrir ton âme; je veux dire plutôt fortifie tes nerfs; car
(i) I<a grâce est vite revenue, on est restée jolie et sérieuse : la Sincère Eliante sœur est un des tj-pes les plus brillants de la femme française. Elan, générosité, noblesse, esprit hors de pair, et bonne, et belle, et courageuse : elle a tout (H. V.).
Dieu sait si, d'écrire avec son âme, les ébranle et les fatigue !
Jules (i) est celui qui me va le moins de la famille, parce que c'est celui qui t'a le moins appréciée. C'est une blessure qui reste au cœur d'une mère, fût-elle peut-être un ange. Je ne lui veux aucun mal, mais je le trouve bête et avide. J'aurais tâché, sans cela, de le trouver autrement. Du reste, par tout ce qu'on me dit et tout ce qu'on m'écrit, je demeure persuadée que ces gens-là t'aiment de tout ce qu'ils peuvent aimer; mais que je trouve leur pouvoir d'aimer loin de tout ce que tu vaux, et qu'il aurait peut-être un jour manqué de choses à ton âme si tout était tourné différemment ! Si je me trompe, nous verrons bien, et alors, comme toujours, tu resteras maîtresse de récompenser les affections qui ont eu le courage de ne pas se révéler pour ne pas influencer la tienne, d'une manière préjudiciable à ton sort.
Au revoir, chère bien-aimée; écris-nous sans affranchir tes lettres. Tu vois que je peux payer le bonheur dont j'ai tant besoin.
I^e 5 Septembre 1842.
...Je prends acte devant Dieu de tout ce que tu me dis de tendre, mon enfant bien-aimée ! Je crois, comme en toi, en lui, et je te serre ardemment sur mon cœur malade. Bonsoir, ma fille, je salue tout ce qui t'entoure et j'assiste en idée aux agitations et aux travaux de l'hôpital (2)
(i) lithographe à Paris. Il n'offrait jamais à ses maîtresses que des repas et, comme il disait, des choses dont on peut avoir sa part. Charles était bon pour trois. Edouard était réservé, mtelligent (II. V.).
(2) Elevé par les soins et aux frais du D' Curie (U. V.).
qui s'élève pour tant de malheureux bénis. La migraine ne me permet pas de t' écrire davantage. Ton père travaille comme tm bon cheval et t'aime.
Paris, II Mai 1843.
Je te cherche à travers ces premiers indices du printemps, ma bien-aimée. Depuis quelques heures, il fait chaud. Hier nous avions du feu forcément, et les gens les plus méthodiques en avaient rallumé. Pourtant le ciel est encore couvert de gros nuages et la pluie est continuelle, sinon depuis trois heures. Et toi, que vois-tu à travers les vitres? Est-ce la lune qui te parle de moi? Est-ce le soleil qui va t'effleurer de ma part? Quand reverrons-nous ensemble ces lueurs de notre vie séparée? Fais-toi une idée de ce qui se passe en moi : ton oncle, pour qui j'enchaîne ici mon corps et mon âme, n'est pas encore arrivé. J'ai beau leur écrire que cet incident rompt mon voyage à Londres et que je le conjure d'arriver vite afin de commencer utilement les démarches qui le concernent, il n'arrive pas. Arago n'est pas non plus parti. Vingt obstacles l'arrêtent de son côté, et, je ne sais pourquoi, j'en éprouve une secrète joie. ExpUque cela si tu peux. Il me semble que rester c'est m' attendre et qu'encore que ce soit un peu long, nous partirons ensemble. T'ai- je dit que sa femme avait un talent admirable sur le piano? Elle est bonne et douce, comme ime enfant. T'ai- je dit aussi que nous avons dîné chez M. Augier (i) avec M. Ponsard, l'auteur de Lucrèce? Je dîne avec lui encore chez M. Jars, d'hier en
(i) Gendre de Pigault-I^ebrun, et père d'Emile Augier (H.V.).
huit, qui me l'a fait inviter de sa part. Il est très simple et modeste. Paris, dit-on, lui fait peur, et il va retourner à Vienne (i) pour se livrer au travail.
Ma lettre, interrompue comme toujours, vient de servir d'appuie-main à ton charmant frère, et c'est lui qui a fait toutes les petites souillures d'encre que tu y vois pour me récompenser des belles cravates que je lui ourle. Je crois qu'il sera coloriste : alors, pardonne-lui. Toi, tu me charmes par ton esprit de conquête dans la science.
Ta sœur se porte bien. Oui ! mon cœur est aussi bien sevré de ce côté et Dieu me refuse de tendres joies de mère. J'aurais souhaité ardemment qu'à défaut de moi, tu eusses pu te trouver à Charleval, pour ce moment béni. Inès est devenue très douce et très gaie. Je sens encore tes petites mains serrer les miennes, quand nous sommes sorties de Saint-IvOuis et que tu bondissais sous ton baptême. Vie éternelle de joie et d'émotion, mon cher trésor ! Comment ne croirais-je pas en toi, comme en Dieu? Je t'aime tant ! et tu m'as tant aimée !
La similitude du caractère d'Edouard et de ton parrain (qui ne nous écrit plus) m'a frappée cent fois. Mon amitié pour ces deux hommes semblables à tant d'égards m'a fait beaucoup souffrir. Leur existence entre deux eaux pourra-t-elle bien s'appeler une existence? C'est assurément une des plus tristes déceptions du monde, mais le sentiment qu'ils inspirent finit par leur ressembler : vague,
(i) Isère.
indécis, doux et froid. On aimerait mieux ne les avoir pas connus (i).
On disait que le prince Louis devait sortir de captivité le jour de la fête du roi. Hélas ! non. Quand une porte de prison se ferme, elle se ferme bien.
Augier vient de venir demander de tes nouvelles et t'embrasse pour toute sa famille. Tu sais qu'Emile ne veut plus être avocat, et qu'il veut être poète, auteur dramatique. Son père consent et sa mère est aux nues (2).
J'écris un. peu dans la nuit, ce qui rend mon écriture plus mauvaise encore. Au revoir, Line, mon cher trésor, au revoir ! J'écris à M. Dessaix dans le sens que tu me dis; mais, si blessé, qui peut maintenant le guérir ! Toi, peut-être, si tu y allais. Mais quel cœur fait sa volonté sur la terre? Ce n'est pas le mien non plus, qui t'étreint en idée et qui s'épuise à le rêver. Je suis ta mère enfin.
II Juin 1843.
Je te salue la première de cette nouvelle inattendue, ma fille : la subvention est accordée. Nous ne sommes plus au hasard. J'ai beaucoup de joie à te l'apprendre, parce que je connais celle qui va remplir ton âme. Dieu n'oublie pas ceux qui sont dans l'amertume du cœur. J'aurais bien voulu ne te le dire qu'en t'embrassant, mais est-on jamais trop tôt heureux ?
Deux choses immenses (bientôt ce sera trois) (3) ont donc
(i) Prud'hon cependant était plus tendre et capable de sortir pour un tenips de son inacUon et de faire des sacrifices personnels, eu faveur de l'amitié (II. V.).
(2) I^ fait est que cela lui a assez bien réussi (H. V.).
(3) I,a troisième, c'est le retour d'Ondine à la maison (II. V.).
ranimé ma vie près de s'éteindre : la communion de ta sœur, le changement progressif de sou cœur et de sa raison comme épanouie miraculeusement. J'ai retrouvé par elle ces larmes d'une profonde joie qui ont adouci celles que me causa l'Angleterre. Ecris à cette enfant pour la remercier de devenir si tendre. Elle a désiré ardemment une de tes lettres. Je te ferai voir les siennes. C'est, depuis six mois surtout, un nouvel être, et tu en seras heureuse (i).
M"^«' Sandeur est arrivée, consternée de ne pas te trouver, pour la quatrième fois. Mais qu'est-ce que son étonnement auprès du mien qui durera autant que je serai? Ade- Hne est avec elle, jolie, grande, forte et guérie de la maladie qui les avait effrayés. I^a maladie des jeunes filles, c'est le soleil qui se charge de la guérir; c'est le mouvement et l'air, c'est la nature enfin. Tu sais que c'est aussi mon seul médecin...
12 Juin 1844
Je me lève de bonne heure pour t' embrasser, chère mignonne, afin d'éviter le coup de sonnette. Je ne cesse pas d'en tressaillir depuis ton départ, sans qu'il amène rien de nouveau sinon la perte du temps que je regrette beaucoup. Tu noircis donc au soleil ? Voilà mon vœu rempli : vivre à la manière des plantes, c'est bien vivre...
Inès m'a écrit. Son existence dans le soleil ressemble à la tienne. Les veaux et les poulets attirent ses hommages. Elle était encore lasse du voyage. Nous avons dévoré une de tes fraises, la plante en est toute rouge.
J'aborde ici la question d'absence. Prolonge-la suivant
(i) Inès devait vivre encore trois ans (II. V.). ,
ta volonté. Jouis du beau temps et d'un repos salutaire où tu es sûre d'être aimée. Cette liberté dans l'air pur aura la plus heureuse influence sur toi. Nous te conjurons d'en user largement puisque tu y es. Tu sais que le plus petit voyage ne se fait pas sans beaucoup d'entraves. Fais comme I^a Cavenie (i) qui soupirait aussi fort que possible, afin de n'être pas obligée d'y revenir de sitôt. Que pas une pensée triste ne t'atteigne. L'été, tout va. Tes fleurs sont soignées à Paris. Rapportes-en sur ta figure, afin que je les respire pour vivre.
2 Septembre 1844. 2)
Ton cher petit papa est sauvé d'ime maladie grave. Depuis avant-hier, un mieux sensible, confirmé hier et cette nuit, me relève moi-même de grandes inquiétudes. N'appuyons pas sur ces passages qui réclament toute notre foi et notre résignation, ceux-là sont sans parole : Dieu seul les comprend. Réjouis-toi en pensant que le bonheur est rentré ici avec la santé. Que rien n'altère ta vacance et la douce fatigue qu'elle te cause.
Je n'ai rien à te dire qui puisse hâter ton arrivée, sinon les battements de mon cœur qui avance toujours pour te revoir.
Je partage tes idéer; je ne parle pas du courage, il irait comme Dieu voudrait relativement à une résolution de voyage lointain, s'il était honorable, s'il te plaisait... Je trouverai dans mon amour même de quoi étouffer son excès.
(i) Personnage du Rotnan comique, de Scarrou (H.V.).
(2) Ondine était alors en villégiature chjz notre ami; M"" Marie Castaing, femme d'un négociant de Tarare (Rhône), petite-fille du général Mouton-Duvernet, fusillé à I^yon, après Waterloo. Une vraie madone de Raphaël, mais ricase^H. V.).
M. Sainte-Beuve est revenu. Il pioche à grosses gouttes pour son discours, qui lui coûte !...
Ne sois pas si rare en lettres. Songe que, quand il pleut, c'est du soleil que tu m'envoies, et tu sais si personne en a plus besoin que ta mère qui l'adore et t'adore.
12 Septembre 1844, midi.
Je t'ai regardée longtemps du balcon, sans me persuader cette fois que tu allais en voyage. Le soir, je m'en suis aperçue tristement et, depuis, la maison est devenue grande et déserte. Cela veut dire, ma chère Line, qu'il y a des cœurs qui ne se font jamais à l'absence. Il n'y en aura donc entre nous que celles que tu voudras ardemment; je céderai sans consentir, comme à tous les chagrins de ma vie. J'ai revu la bonne Princesse (i). Elle ne m'a parlé de rien, sinon de tes grâces et beaucoup de la tragédie. Je n'ai pas dit un mot pour provoquer l'ouverture de ses idées. Il faut que tout vienne d'elle et que tu la revoies. Ton bon père a été constamment indisposé. Cette nuit même, il a été broyé de crampes d'estomac et, par bonheur enfin, pris de vomissements abondants; il est las maintenant, mais il a voulu se lever, bien que très faible. J'espère pourtant que cette terrible secousse le débarrassera. Il ne tousse plus. Nous sommes allés hier, par un temps douteux, à la Celle-Saint-Cloud. ]yj;me Augier s'est montrée fort désappointée de ton absence et voulait nous retenir, ton frère, Inès et moi. Mais quelque chose d'impérieux me ramenait... mon cœur ne me trompe
(i) I^a pauvre princesse de Caiiino, veuve de I,ucien Bonaparte, faisait des tragédies pour les lire, et des amis pour les entendre. C'est grâce à cette ardeur de rimer que ma mère devait de la çomiaître (II. V.).
322 MARCELINE DRSBORDES-VALMORE
jamais. Ton père souffrait et une telle nuit, tout seul, eût été cruelle. M. Augier nous a ramenés jusqu'au chemin de fer, à dix heures du soir, et il est remonté seul par une nuit des plus noires, dans les montagnes : c'était comme au temps du Simplon. Te souviens-tu du trajet que nous avons fait à pied, et des profondeurs éclairées au loin, comme une autre vie apparaissant aux vo3'ageurs? M. Augier est très bon, mais, je te le répète pour la centième fois, ces accueils par soubresauts me déplacent violemment et me fatiguent beaucoup. Tu sais que rien ne fatigue davantage que le travail planté là pour le plaisir. C'est un devoir brisé qui vous crée des reproches. Ton père ne voulant jamais venir, me fait de ces parties une sorte de pénitence, et je t'avoue que ce voyage, car c'en est un, ne m'a été qu'un supplice.
M. Sainte-Beuve est venu deux fois, très simplement adorable.
Inès est de même, bien et mal, forte et faible, très douce enfant, aimante et fière. Elle t'embrasse, triste de ton départ. Pour moi, je cesse de t'écrire pour donner ma lettre à ton père qui veut sortir. Je t'embrasse, comme si tant de lieues n'étaient pas entre nous. Que la campagne te soit bonne, et rends-moi quelque peu de l'immense tendresse qui me parcourt pour toi, ma chère fille.
Tous te jettent leurs caresses dans les miennes.
17 Novembre 1846.
Chère enfant, tu ne peux m'affliger davantage qu'en venant par ces temps affreux. Toute secousse est impossible pour de telles journées; on ne peut que ramper
à sa place, comme on peut. Je suis déjà bien assez bouleversée de voir ton frère courir sous de telles inclémences. Ne bouge pas ! Je conjure M'"'^ Bascans de s'opposer à ta sortie. La peur, d'ailleurs, de me faire plus de peine que le sort ne m'en fait, doit être un verrou solide à ta porte. Nous faisons autant de paradis que possible à Inès pour gagner, si Dieu le veut, les jours où l'on respire. Elle a été aussi mal que jamais (i). Je suis aux pieds de la clémence de Dieu. Sache bien que j'obéis. Hélas! ma fille, je sais donc tout Fénelon par cœur, d'après ce que tu en as lu? Je serre tes mains et ton front sur le cœur le plus tendre et le plus dévoué. Je t'aime ! Aime-moi bien en ne venant pas. Ce serait presque une impiété d'exposer une santé qui soutient la mienne et ta mère.
27 Février 1848.
lyaisse-moi la tranquillité de te savoir hors tumulte, mon cher amour. L,es paroles se pressent pour se jeter sur le papier, mais peu de lignes te disent tout mon cœur. Les nouvelles doivent te parvenir mieux qu'à moi qui suis souvent seule, émue des bruits de la rue. Ce peuple de Dieu, si grand, si fort, si sublime, est aimable et doux comme un enfant. Que de larmes sur ses blessures ! Pourquoi sommesnous pauvres, comme lui? Quelle joie ce serait de donner ! Ernest est mi peu blessé à la main, en l'honneur des barricades. Eugène s'est bien battu. ^I. \^^arhi t'embrasse. Ton père doit être allé jusqvi'à Chaillot dans ce moment. Je ne te dis rien de ce que j'ai souffert, de le savoir errant avec
(i) Inès mourait dix-sept jours après, le 4 décembre. Oiidiiie professtiit à Chaillot, au Pensionnat Bascans (H.V.).
Hippolyte, durant tous ces jours. Je descendais moi-même pour tout voir, afin de respirer.
Ne \'iens pas, ma bien-aimée, c'est expressément que je t'en conjure... Je reçois vingt lettres auxquelles je dois quelques lignes de réponse. Mon âme est fixée à Dieu et à vous trois.