CHAPITRE III
Indépendance de Sainte-Beuve. — Conscience de sa critique. — Reproche de M. Faguet. — Sainte-Beuve, historien du romantisme. — Les défauts : les potins dans Sainte-Beuve. — Immensité de la tâche.
Articles sur Joseph de Maistre. — Les recherches ; les déceptions. — J. de Maistre et Guy Marie de Place : leur correspondance. — Publication de Collombet.
Port-Royal. — Les Observations sur les Provinciales de Collombet. — Pascal et l'Université. — Les Mémoires de Collombet. — Collaboration efficace.
L'œuvre critique de Sainte-Beuve compte, aujourd'hui, autant d'admirateurs que de lecteurs; mais, à ses débuts, les mérites de cet écrivain furent discutés, et même après ses premières campagnes à la Revue de Paris et à la Revue des Deux-Mondes, il ne lui fut pas inutile, pour s'imposer à l'opinion, de partir à l'étran-
ger. A son retour de Lausanne, Sainte-Beuve ne devait pas tarder à connaître le prestige des positions officielles : ses titres de bibliothécaire à la Mazarine, et d'académicien, en firent un personnage d'importance, et le placèrent définitivement au rang des critiques, dont le jugement faisait alors autorité : Villemain, G. Planche, D. Nisard, Saint-Marc Girardin, Jules Janin.
Collombet n'avait pas attendu si longtemps pour apprécier la valeur des Critiques et Portraits de Sainte-Beuve ; le 3 mars 1836, alors que l'œuvre du futur Lundiste était bornée à trois volumes récemment réimprimés, il lui écrivait:
« J'ai remarqué dans vos portraits une exactitude de procès-verbal, qui sait tout faire passer sous les lois de la poésie et du coup d'œil philosophique. »
Cet éloge, venu de l'un des maîtres de la critique provinciale, avait son prix. Collombet s'efforçait, à la même époque, d'apporter dans la traduction des grandes œuvres d'apologétique chrétienne les mêmes qualités de précision, le sens historique, et, à défaut de la poésie qui jamais ne se fit jour dans ses productions,
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la probité d'un chercheur et la conviction d'un savant.
En Sainte-Beuve, il goûtait encore le critique consciencieux, trop ami de la vérité pour s'abaisser aux complaisances des coteries ; le Lyonnais indépendant que sa vie isolée mettait à l'abri des dangers de la camaraderie, qui refusait obstinément de poser sa candidature aux académies de sa province, pour ne rien aliéner de sa liberté, admirait la franchise de ce critique parisien, que les tentations venaient, pour ainsi dire, chercher d'elles-mêmes, et qui savait en triompher: « Il n'a guère abordé jusqu'ici, disait Gollombet, que des noms qui appartiennent à l'avenir, et, sauf quelques rares concessions faites à des amitiés, il n'a étudié des auteurs vivants que ceux qui se sont placés en dehors de la foule (1). »
Chargé, en 1837, de présenter au public une édition des œuvres de Fontanes, Sainte-Beuve défendit vigoureusement les droits de la cri-
(1) Courrier de Lyon, 24 décembre 1837. On a reconnu dans ces concessions signalées par Gollombet une modeste allusion aux bienveillants articles que Sainte-Beuve lui avait consacrés dans la Revue des Deux-Mondes.
tique impartiale; bien qu'il travaillât sous la direction de Roger, ardent royaliste, classique impénitent, et qu'il eût à satisfaire la piété filiale de Mlle de Fontanes et le souvenir en quelque sorte religieux de Chateaubriand, Sainte-Beuve traversa tous les écueils, donna un juste tribut d'admiration à la mémoire de Fontanes, sans jamais compromettre l'indépendance de son jugement, et en se gardant des menues complaisances auxquelles sont sujettes ces publications posthumes.
Les lettres de Sainte-Beuve à Collombet vont, par des témoignages positifs, nous définir les théories critiques dont s'inspirait Sainte-Beuve dans cette période, décisive pour l'avenir de son talent et de son autorité.
Le 29 février 1836, il écrivait à Collombet:
« Voilà un service que je vous demande... c'est au sujet de cette brochure de Ballanche. Pourriez- vous me l'envoyer? ou au moins sa date, son titre et quelques passages. Mais je la préférerais en personne.
« On réimprime précisément les portraits : Ballanche doit passer bientôt, et je n'ai pas de temps à perdre pour cette réédition. Si vous
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pouvez m'envoyer la brochure, faites-le, s'il vous plaît, tout directement (1). »
L'obligeant Collombet envoya la brochure; quelques jours après, Sainte-Beuve l'en remerciait en ces termes (Lettre du 25 mars 1836) :
« J'ai mis à profit la brochure que vous m'avez bien voulu envoyer; elle m'a servi à ajouter deux phrases exactes au lieu d'une, qui l'était peu, sur les dispositions de M. Ballanche lors du rétablissement du culte. »
Cette citation démontre mieux que tous les commentaires jusqu'à quel point l'esprit de Sainte-Beuve était avide d'exactitude: n'oublions pas qu'il s'agit d'une réimpression deux ans après la publication de l'article, alors que l'article original est encore dans toutes les mains, et que les contemporains n'iront probablement jamais remarquer ces menus changements (2) ; mais la conscience du critique avait
(1) Il s'agit de la brochure intitulée : Lettres d'un Lyonnais à un de ses amis, (Cf. Portraits contemporains , t. Il, p. 14.)
(2) Ainsi cette édition de 1836 contenait sur Chateaubriand, pour la première fois, la fameuse note relative au « parfum d'oranger voilé », et que personne en ce temps ne paraît avoir remarquée.
des exigences impérieuses, et l'auteur pouvait, à bon droit, s'écrier, dans la même lettre à Collombet :
« Oh! que la biographie littéraire est une chose difficile et minutieuse, quand on veut être exact, ne dire en rien le contraire du vrai ! » Enfin, il ajoutait :
« Le démon de l'exactitude et du détail littéraire est un démon aussi harcelant qu'aucun; je ne m'y puis dérober jusqu'à ce que les malheureux volumes soient imprimés ; j'irais au bout du monde pour une minutie, comme un géologue maniaque pour un caillou. »
Cette passion du vrai, qui est comme l'armature de la critique de Sainte-Beuve, aurait, dit-on, dans certains cas, été corrompue par quelque autre sentiment moins noble, la rancune, la jalousie, toutes les petitesses qui peuvent affaiblir l'amour de la vérité, même chez les plus scrupuleux.
« On attendait d'un tel homme, dit M. Faguet, une histoire littéraire au jour le jour d'une
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moitié du xixe siècle, et c'est cette partie de sa tâche qu'il a le moins bien faite. Les grandes gloires littéraires du xixe siècle ne sont pas dans ses écrits à leur vraie place, à leur vrai rang, parce qu'il a toujours quelque raison personnelle de ne pas leur donner ce rang et cette place (1). »
Il est vrai que cette Histoire littéraire d'une moitié du XIX* siècle n'a pas été faite par Sainte- Beuve, mais seulement parce que les circonstances Font détourné des projets qu'il avait formés à Liège, et l'ont ramené à ce genre de portraits ou de causeries, dans lequel son esprit d'analyse patiente et de délicate minutie le servait merveilleusement ; du moins a-t-il écrit, dans son cours sur Chateaubriand, une fort belle introduction à cette histoire. Et même, il serait facile de recueillir dans ses Portraits contemporains et dans ses Causeries les éléments d'une histoire littéraire du xixe siècle, à laquelle nous apporterions aujourd'hui beaucoup de correctifs, cela va sans dire, mais qui pourtant resterait juste dans ses lignes essentielles. Qui
(1) Politiques et moralistes du xix- siècle, 3e série, p. 187.
donc, par exemple, a, d'une touche plus fine, esquissé la physionomie du premier Cénacle? A-t-on jamais mieux discerné les étapes de l'évolution qui à la Muse française a fait succéder le second Cénacle, pour aboutir à la dispersion des talents après la Révolution de juillet? Sur Victor Hugo, il a gardé le silence après les Chants du crépuscule , mais par convenance, et non par hostilité. L'un de ses secrétaires, J. Levallois, nous a dit combien il admirait les Contemplations, la Légende des Siècles et les Châtiments.
Dans cette ruine de l'ancienne affection, de cette amitié « si grande, et dont tous parleront » (1), l'estime avait survécu ; et, bien loin de dénigrer Victor Hugo, Sainte-Beuve se hâte de l'excuser auprès de Collombet, qui se plaignait d'avoir écrit deux articles sur les Chants du crépuscule, sans obtenir un mot de remerciement. (Lettre du 21 mars 1837.) Dans d'autres circonstances, pour parler de l'ami d'autrefois, il prend un ton dégagé et indifférent, mais sans la moindre amertume. (Lettre du 8 juin 1841.)
(1) Pensées d'Août. [En revenant du convoi de Gabrielle p. 371.)
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On reproche à Sainte-Beuve d'autres méfaits : on dit qu'il a injustement jugé Lamartine ; mais est-ce le Lamartine des Méditations ou celui des Confidences ?
Il fut un temps où les admirateurs intransigeants de Musset accusaient le critique d'avoir rabaissé le génie de leur poète préféré ; mais nous ne faisons plus de Musset le premier poète du siècle ; nous l'avons remis à sa place, encore bien glorieuse, et il ne nous semble pas que Sainte-Beuve l'ait méconnu.
Le blâmerait-on d'avoir dénigré Béranger, après Tavoir loué avec excès ? Des deux jugements portés par le critique sur le a chansonnier national », est-ce au dernier seulement que nous trouverions à reprendre?
Sur les rapports de Sainte-Beuve avec Chateaubriand, il y aurait beaucoup à dire, bien que la question ait été récemment soulevée, et traitée en détail (1).
S'il n'a pas compris Balzac et Michelet, la
(1) M. Léon Séché a récemment consacré un chapitre de son Vigny aux rapports de Vigny avec Sainte-Beuve. Quelques-uns des reproches faits à Sainte-Beuve nous paraissent très discutables : voir un article de M. G. Latreille dans la Revue d'histoire littéraire, avril-juin 1902,
cause en est moins dans son amour-propre froissé que dans des divergences de tempérament ; le critique aurait dû s'y soustraire sans doute, mais lequel d'entre ses successeurs pourrait lui jeter la première pierre ? Balzac et Michelet ne faisaient d'ailleurs, eux aussi, aucun effort pour comprendre la manière de Sainte-Beuve, et dans la guerre qu'ils engagèrent avec le critique, les pointes malicieuses, les boutades épigrammatiques, même les brutalités de plume ne partirent pas d'un seul côté.
Ce qu'il faut dire, c'est que Sainte-Beuve cessa un jour d'être Y avocat des romantiques et qu'il s'établit leur juge. Il ne s'est pas piqué à leur égard d'une fidélité qui prouverait la constance de ses sympathies littéraires, mais qui diminuerait la valeur de sa critique. En 1835, analysant, à propos de Bayle, le génie critique, il disait de ses pareils : et L'infidélité est un trait de ces esprits divers et intelligents.... Ils ne se font pas faute de se réfuter eux-mêmes et de retourner la tablature (1). »
(1) Portr. littér., t. I, p. 371.
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Sainte-Beuve a passé son temps à se réfuter lui-même : son impartialité n'a pu qu'y gagner.
Il est heureux, au, contraire, que Sainte- Beuve n'ait pas conservé les engouements candides et les naïves admirations du début de sa carrière. Sait-on comment il envisage le rôle du critique en 1834 ? Amaury, qui n'est au fond que son propre portrait, fait quelque part cet aveu : « Comme j'enviais à mon tour d'être le secrétaire et le serviteur des grands hommes (1) ! » C'est avec une sorte d'adoration pieuse que jusque-là Sainte-Beuve avait sacrifié sur les autels du Cénacle : « Je les ai tous connus ! Ils étaient grands et bons (2)», et surtout Victor Hugo, le plus grand de tous et le meilleur; c'est avec un éblouissement juvénile qu'il avait essayé de fixer pour la postérité les radieux souvenirs de l'Abbaye-aux-Bois ; Béranger, Lamennais, A. Carre! , toutes les gloires et toutes les espérances de cette époque, féconde en esprits d'élite, il les avait faites siennes, pour ainsi dire, il les porta
(1) Volupté, ch. xxi.
(2) Le Cénacle, p. 65, Poésies complètes.
religieusement dans son cœur; il eut l'orgueil de ces enthousiastes adorations, il voua un culte à ces héros et leur consacra sans réserve toute Pactivité de son talent.
Certes, cette ardeur est généreuse : mais devons-nous regretter que le critique de 1834 ait eu ses repentirs ? Au lieu de le blâmer pour ses trahisons, comme on dit, n'hésitons pas à nous féliciter que Sainte-Beuve se soit soustrait à ce charme, qui pouvait émousser son goût et enchaînera jamais son indépendance ; avec le désenchantement, commença une période de critique sans doute agressive, mais infiniment plus clairvoyante. G. Planche fait remarquer très justement que « Sainte-Beuve a perdu sa bienveillance en perdant sa jeunesse», et qu'il « n'a pas su garder la sérénité de sa pensée » ; mais il ajoute aussitôt qu'en démentant les éloges prodigués jadis à ses contemporains, il l'a fait, « non par injustice, mais plutôt par amour exagéré de la justice (1). »
Gollombet, qui avait manifesté son étonne-
(1) Article écrit en 1851, et recueilli dans le? Nouveaux Portraits, t. I, p. 353-402. ,
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ment de voir Sainte-Beuve si sévère pour ses contemporains, en reçut cette réponse :
« Il m'est pénible d'avoir à me prononcer si rudement parfois sur des hommes que j'admire et que j'ai connus. Mais faisant un métier, je ne puis que le faire honnêtement et en toute droiture. » (Lettre du 4 juillet 1850.)
Sainte - Beuve n'avait donc pas à rougir devant le plus consciencieux de ses amis ; il restait fidèle à cet apostolat de la critique, exercé avec une autorité dont l'impartialité était la plus sûre garantie.
Cette méthode de critique avait ses défauts, qui, avec le temps, s'accusèrent davantage ; Sainte-Beuve avait toujours été avide d'anecdotes, de menus faits, de détails infimes de biographie, et, pour les recueillir, nous l'avons vu décidé à faire mille recherches, à interroger, à solliciter, à ruser ; un de ses ennemis disait plaisamment qu' c( il aurait gratté la terre avec ses ongles pour son article (1). » Il eut toujours un goût très vif pour le potin. (Cf. Lettre du 4 oc* tobre 1842,)
(1) Barbey d'Aurevilly, cité par Pons, p. 140.
Déjà, de 1843 à 1845, il avait, sous le voile de l'anonyme, mené, dans la Revue suisse, une campagne de médisances spirituelles, et criblé ses contemporains d'épigrammes finement ajustées. Un jour vint où il se mit à dire tout haut et à signer de son nom ces menues vérités, qu'il croyait relever de l'histoire littéraire, et qui sont tout au plus dignes de défrayer la chronique.
L'auteur des Causeries du Lundi fit, certes, consciencieusement son métier ; mais ce métier, il le plaça trop dans la découverte de petits faits inédits, d'anecdotes contées sous Je manteau. On peut même dire qu'autour de 1860, il traversa une véritable crise de potinage. A cette époque, il met en appendice à son Chateaubriand quelques pages des mémoires de Mme de Saman (Hortense Allart de Méritens), et répond à ceux que choquait l'indélicatesse du procédé : « L'auteur n'est point coupable de les avoir publiées, c'est moi seul qui l'ai pris sur moi (1). d
Il fréquentait alors la société qui se réunissait
(1) Lettre à M. P. Saulnier, Corresp. I, p. 277 (20 août 1861).
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autour de Mmo de Solms à Aix-les-Bains (1). C'est lui qui fit donner à la gracieuse princesse le feuilleton du Constitutionnel, lorsque Edmond About cessa d'en être le titulaire ; il corrigeait lui-même les épreuves de ces chroniques hebdomadaires, parues sous la signature du baron Stock (2). Ce courrier de Paris était « fort cancanier », comme nous le lisons dans une note de la Correspondance de Sainte- Beuve (3) ; et là, dans cette quasi-collaboration avec une femme d'esprit, qui ne s'est jamais piquée de discrétion, se développa cette manie qu'avait Sainte-Beuve de juger les écrivains par leurs petits côtés, de croire qu'il avait
(1) Il écrivait à Ponsard, le 23 octobre 1860, afin de le tenir au courant des tentatives faites pour réconcilier Mme de Solms avec l'Empereur : « J'ai passé, vous Favez su, trois jours délicieux, sous le toit de votre belle amie : il ne se peut de soins plus charmants que ceux dont j'ai été environné, et j'ai appris là à la mieux apprécier encore. J'ai rapporté la lettre capitale, assez longue, et approuvée par les plus sages conseillers, pour être remise ici. Elle l'est, je l'espère, à l'heure qu'il est ; nous attendons l'effet. Je saurais bien ce qui en est,... etc. » — Collection François Ponsard, Lettre inédite.
(2) Cf. Petite Revue internationale, 21 et 28 août 1898. Mme de Solms, devenue Mme de Rute, y a publié plusieurs lettres inédites de Sainte-Beuve.
(3) Tome I, p. 297.
réellement trouvé la formule d'un talent, quand il avait avec finesse analysé un tempérament ou dépeint avec vraisemblance un caractère.
En 1862, il fait explicitement la théorie de cette manière, qu'on ne peut pas dire absolument nouvelle chez Sainte-Beuve, mais qu'il n'avait pas encore élevée à la dignité de système:
« On ne saurait, dit-il alors, s'y prendre de trop de façons et par trop de bouts pour connaître un homme, c'est-à-dire autre chose qu'un pur esprit. Tant qu'on ne s'est pas adressé, sur un auteur, un certain nombre de questions et qu'on n'y a pas répondu, on n'est pas sûr de le tenir tout entier... Que pensait-il en religion ? Comment était-il affecté du spectacle de la nature ? Gomment se comportait-il sur l'article des femmes? Quelle était sa manière journalière de vivre ? Aucune des réponses à ces questions n'est indifférente pour juger l'auteur d'un livre et le livre lui-même (1). »
Heureusement ces détails biographiques, souvent inattendus, étaient mis en œuvre par un
(1) Nouveaux Lundis, t. III.
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homme de goût, et c'est pourquoi l'œuvre immense des Causeries est autre chose qu'un recueil <¥ Indiscrétions sur les morts et sur les vivants. La touche poétique y est encore, aussi légère que dans la période précédente ; il y manque la grâce, cette fleur de sympathie et de bienveillance, qu'il a si joliment définie dans son Port-Royal, et qui s'était flétrie prématurément dans l'âme du critique. Il écrivait à Collombet, le 27 septembre 1853 :
« Mon seul plaisir est dans mon travail quand je m'y suis enfoncé tête baissée, comme on s'enfonce dans un puits. Je me compare quelquefois à un graveur (le plus triste des métiers de l'artiste), qui passe ses journées devant la planche de cuivre qu'il s'applique à rendre plus exacte et plus fidèle : ainsi fais-je pour ces images littéraires qui se succèdent. »
Heureusement ce «graveur » était doué d'une énergie indomptable ; dans son travail patient et minutieux, il était soutenu par une activité surprenante et que rien ne pouvait affaiblir. Le même homme qui avait écrit les Portraits littéraires et les Portraits contemporains, pouvait, tout en achevant ses beaux livres sur
Port-Royal, se condamner pendant vingt ans à son article hebdomadaire. Quelle faculté merveilleuse de renouvellement !
Néanmoins d'obligeants lecteurs lui soumettaient parfois des objections, qu'il n'avait pas le loisir de discuter ; il était souvent obJigé d'accepter sans contrôle des faits rapportés par des biographes antérieurs ; d'une semaine à l'autre, il lui eût été impossible d'établir par des recherches personnelles la vérité sur des points contestés, ou insuffisamment établis.
Voici, par exemple, une lettre qu'il écrivait le 3 décembre 1853 au bibliothécaire de Lvon, M. Péricaud, dont il avait reçu quelques remarques à propos de son article sur Massillon :
« Je vous remercie bien de vos obligeantes attentions et de vos remarques. Celle qui porte sur l'oraison funèbre de l'archevêque de Villeroi me laisse de l'incertitude. En effet, cet archevêque, né en 1606, selon Moreri, meurt à 92 ans, non en 1693, mais en 1698. C'est la date qu'assignent à sa mort Moreri et Bougerel (Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres de Provence, où se trouve un
article fort exact sur Massillon). Je pense donc que 1693 est une faute d'impression, le 8 ayant été pris pour un 3.
« Sur Catinat, il me semble bien que vous avez raison. Je dois au reste laisser ces discussions biographiques à ceux qui auront le loisir de les débrouiller : ainsi sur la date de la retraite de Massillon à l'abbaye de Septfonts, je vois des divergences dans Bougerel, dans une lettre de Ghaudon à Barbier ; mon idée estque le plus exact et le plus sûr des noticiers de Massillon est Bougerel ; par malheur il est sec et entre peu dans les anecdotes (1). »
Nous voyons quelles sont les limites de cette ardeur pour l'exactitude, si justement admirée dans Sainte-Beuve ; elle ne va pas jusqu'à prétendre apporter sur tous les points des solutions vraiment scientifiques ; l'écrivain ne néglige aucune des recherches compatibles avec la rapidité de sa production ; mais dans la critique des sources, il se laisse guider par son érudition acquise, et aussi, faute de temps, par des impressions que la science ne sau-
(1) Lettre inédite (collection Péricaud).
rait accepter sans réserve. Des érudits de profession pourront rectifier quelques dates, rétablir l'orthographe de certains noms (1) ; mais ces légères infidélités étaient le prix dont devait se payer cette œuvre si vaste, Tune des plus étendues, et, somme toute, Tune des plus solides, qui honorent l'histoire de la critique : ce n'était pas la payer trop cher.
Pour montrer avec quelle conscience Sainte- Beuve écrivait, et comment il trouva en Collombet un ami obligeant, un érudit toujours empressé à le servir, il nous a paru intéressant d'utiliser quelques fragments de nos lettres inédites, et d'y joindre les renseignements nécessaires afin d'éclairer complètement cette sorte de démonstration.
Sainte-Beuve publia dans la Revue des Deux- Mondes, en 1843 (15 juillet et 1er août), deux
(i) Voir, par exemple, une lettre de Gollombet, 12 septembre 1853.
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articles sur Joseph de Maistre (t). L'idée première de cette étude remonte à une date bien plus lointaine, et cet exemple nous servira, si nous ne nous abusons, à déterminer avec précision la méthode de travail de Sainte-Beuve, avant la période des Causeries. Dans le Constitutionnelle critique, obligé en quelque sorte de suivre l'actualité, fournit, sans retard, ses réflexions sur les livres et sur les hommes ; ici, au contraire, il médite longuement le sujet qu'il a choisi ; il sollicite de tous côtés des renseignements, et il ne met au jour son article, qu'après l'avoir consciencieusement élaboré, dût-il attendre plusieurs années avant sa publication.
Lorsqu'il écrivit (1er mai 1839) le portrait de Xavier de Maistre (2), il promettaitde parler prochainement de son frère, le « grand théoricien théocratique ». En réalité, l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg, qui d'ailleurs était le frère aîné, avait dû passer avant l'auteur du Lépreux, comme nous l'apprenons par ce
(1) Il les a insérés au tome II des Portraits littéraires, pages 387-467.
(2) Cf. Portraits contemporains, tome III, page 33.
fragment d'une lettre de Collombet à Sainte- Beuve ;
« Après Joseph, viendra, je pense, l'auteur du Lépreux ; les deux frères ne sont pas séparables, quoique si différents l'un de l'autre (1).»
Sainte-Beuve chercha d'abord quelques brochures écrites par Joseph de Maistre à ses débuts. Il les demanda à son correspondant de Lyon, qui se mit tout de suite à la recherche de ces documents ; la poursuite fut longue et difficile (lettre du 8 février \ 837) ; mais Sainte- Beuve apportait une tenace persévérance ; fidèle à sa méthode, il voulait à tout prix éclairer les origines intellectuelles de cet écri-
(1) Lettre du 8 février 1837. Collombet ajoutait : « II y a quelque cinq ans que l'on inséra ici, dans une Revue tout à fait Provinciale, où j'ai commis mes premiers péchés littéraires, une pièce de vers signée Xavier de Maistre. Elle est bonne ; si vous faites l'article Xavier, je tâcherai de savoir comment on avait eu cette pièce, et je vous en enverrai une copie. » Cette pièce de vers, c'était le Papillon, citée tout au long par Sainte-Beuve ; celui-ci écrivait d'ailleurs à Collombet, le 5 novembre 1840 : « Je vous suis très reconnaissant pour vos additions sur le comte Xavier ; le passage sur les poètes est fort joli, et digne de l'auteur du Voyage autour de ma chambre, ce que ne sont pas toujours ses conversations et ses lettres. 11 y est faible d'ordinaire. J'en profiterai, en réimprimant, je ne sais quand. »
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vain, le saisir dans sa période de « tâtonnement et d'apprentissage ».
Gomme nous le voyons par son article, il eut en mains le pamphlet de Jean-Claude Têtu, la quatrième des Lettres d un Royaliste savoisien à ses compatriotes, et un Mémoire sur les prétendus émigrés savoisiens.
Les investigations de Sainte-Beuve, en même temps qu'elles étaient dirigées vers les petits écrits, précurseurs des grands, se portaient de préférence vers l'inédit. Là encore, Collombet lui fut d'un secours précieux, pour le renseigner sur le « bagage posthume » de Joseph de Maistre, c'est-à-dire sur ses œuvres laissées en manuscrit (Lettres sur les Jésuites, Eloge de Costa). Il lui indiquait comme une source précieuse la correspondance qui était entre les mains de la fille de Joseph, Mme de Montmorency, etc. (Lettre du 8 fév. 1837.) Aux demandes faites par Sainte-Beuve, la duchesse de Montmorency répondait d'abord par des promesses, et finissait par ne rien envoyer : Sainte-Beuve s'en plaignait avec dépit. (5 novembre 1840.)
Après la famille, Collombet signalait encore
à Sainte-Beuve quelques amis de Joseph de Maistre : le comte de Virieu pouvait fournir au critique des documents intimes ; Sainte- Beuve se hâtait de frapper à cette nouvelle porte, et attendait vainement, avant de commencer son article, une réponse favorable qui ne vint pas. (8 juin 184t.)
Surtout Collombet avait eu la bonne fortune de trouver à Lyon un littérateur qui, disait-il, avait été en relation et en intimité avec Joseph de Maistre. C'est lai qui avait fait la préface du Pape, lui qui avait travaillé à ce livre et en avait corrigé les épreuves ; il avait été un réel collaborateur pour Joseph de Maistre, duquel il exigeait, nous le verrons dans une lettre citée plus bas, des « adoucissements » quand il retouchait ses ouvrages. Il s'appelait Guy- Marie de Place (1) ; son nom même est aujourd'hui complètement oublié : mais ceux qui ont pratiqué les livres de ce savant trop modeste ne peuvent qu'admirer l'étendue de ses
(1) Les opuscules qu'il a signés portent : G. M. Déplace ; mais la famille était noble ; beaucoup de familles avaient supprimé la particule à la fin du xvnr3 siècle, ou l'avaient rattachée à leur nom ; nous croyons bon de rétablir la véritable orthographe.
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connaissances, la justesse et la sévérité de son goût, l'élévation de son âme. Une correspondance fut échangée entre J. de Maistre et de Place; comme nous le verrons tout à l'heure, elle honore à la fois l'auteur et l'éditeur du Pape.
Sainte-Beuve désirait, avec quelle ardeur, on le devine ! écrire l'histoire de cette collaboration ; ah ! s'il avait pu, grâce à l'obligeant Collombet, tenir en mains cette correspondance! Le voilà décidé à écrire à de Place une lettre renfermant des interrogations précises. (23 juillet 1839).
Cette lettre, il l'envoya de Paris, et chargea Collombet de la présentera son destinataire :
« Je viens, disait-il, demander de nouveau des documents à M. de Place qui a déjà été si obligeant dans son accueil. » (25 septembre 1839.)
Sainte-Beuve ne devait pas obtenir les lettres convoitées. (Lettre du 5 novembre 1840.) Mais il n'avait jamais mené avec pareille ardeur la chasse aux documents ; jamais il n'avait poursuivi l'exactitude avec pareille ténacité : du côté des de Maistre, rien ne lui avait
SAINTE-BEUVÈ CRITIQUE
réussi jusque-là ; n'avait-il pas été accusé de mensonge par Xavier de Maistre, pour avoir interprété faussement une de ses confidences (1) ?
Cependant l'article sur J. de Maistre parut (1843) ; Sainte-Beuve avait-il appris par Collombet que de Place était sérieusementmalade, et avait-il voulu prévenir une publication des lettres de J. de Maistre ? Quoi qu'il en soit, il ne craignait pas de se compromettre, en paraissant le premier ; car s'il ne connaissait pas le texte exact de la correspondance, le sens général lui en avait été indiqué par Collombet.
Le lendemain même du jour où avait paru le premier article de Sainte-Beuve, de Place mourait, et, comme il fallait s'y attendre, sa famille
(1) « Avez-vous lu ma biographie par Sainte-Beuve ? écrivait Xavier de Maistre, le 18 juillet 1839, à la vicomtesse de Marcellus. J'avais dit une fois à cet indiscret que personne, à la cité d'Aoste, ne craignait de voir le lépreux, et que je lui avais fait plusieurs visites avec une dame à laquelle je faisais la cour. Mais je n'ai point parlé de rendez-vous qui n'existèrent jamais... C'était une jeune veuve, indépendante, la plus belle de la ville d'Aoste et y jouissant. d'une assez jolie fortune. Je lui avais fait la cour pendant trois ou quatre ans dans l'espoir d'en faire ma femme, mais elle en préféra un autre ; voilà en quoi consiste une bonne fortune que l'on publie dans les deux mondes ». Cf. Pailhès, Chateaubriand, sa femme et ses amis, p. o69.
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permit l'impression de quelques-unes des lettres de Joseph de Maistre.
Rapprochement piquant! C'est Collombet qui fut chargé de faire cette publication, que précédait un bel éloge de Guy-Marie de Place. L'opuscule fut imprimé dans la Revue du Lyonnais ; et Sainte-Beuve, aussitôt prévenu, tirait parti de cette notice et de cet inédit, pour insérer, dans la Revue des Deux-Mondes (1er décembre 1843), quelques pages en appendice à ses articles sur J. de Maistre,
Avec une parfaite bonne grâce, Sainte-Beuve rendit hommage aux qualités de G. M. de Place, « cet homme de bien et de bon conseil», il loua sans réserves la biographie due à Collombet, « un écrivain lyonnais, dit-il, bien connu par ses utiles et honorables travaux. » Il dut cependant regretter vivement les traits précieux dont ses articles auraient pu s'enrichir, s'il avait pu puiser à souhait dans cette correspondance inédite.
Quoi de plus gracieux, par exemple, que ce fragment d'une lettre du 11 décembre 1820, adressée par de Maistre à son ami lyonnais :
« Vous m'aimez tout bas, dites-vous j depuis
trente ans. Vous ne sauriez croire à quel point cette charmante expression m'a touché. Je ne puis vous la renvoyer, puisque je n'avais pas l'honneur de vous connaître. Ce que je puis bien vous assurer, c'est que mes premières relations m'ont inspiré pour vous une confiance sans bornes. »
L'érudition théologique de G. M. de Place fut d'un grand secours à Fauteur du Pape, comme en témoigne ce passage d'une lettre de J. de Maistre :
« Rien de mieux pensé que de substituer les citations diverses tirées des œuvres de Bossuet à celles que j'ai empruntées à M. deBausset. Lorsque vous pouvez le faire nullo negotio, vous me ferez plaisir. Mais ne vous fatiguez pas trop, parce que enfin cet objet est très secondaire. Par une inconcevable bizarrerie, en composant mon ouvrage, j'ai constamment manqué de livres, et maintenant encore j'en manque, ce qui vous paraîtra fort extraordinaire ; cependant rien n'est plus vrai. Toutes les bibliothèques pourtant me sont ouvertes. D'ailleurs, je nai plus le temps de consulter, et mon fils me manque. » (7 septembre 1819.)
INTRODUCTION
Sur la portée du livre du Pape, selon son auteur, Sainte-Beuve n'aurait eu qu'à transcrire cette déclaration de J. de Maistre : « Il n'est ni gallican, ni ultramontain ; il n'est que logique et historique. » (3 avril ! 820.)
Enfin Sainte-Beuve, toujours à l'affût des diatribes échangées entre gens de lettres, eût été ravi, s'il eût pu, en 1843, nous dire qui était visé dans le post-scriptum cavalier de J. de Maistre, qu'il a reproduit : « Je laisse subsister tout exprès quelques phrases impertinentes sur les myopes. Il en faut (j'entends de ï impertinence) dans certains ouvrages, comme du poivre dans les ragoûts. » J. de Maistre continuait: « Si le Pair les prend pour lui, nous verrons ce qu'il dira. » Cette malice à l'adresse du comte Ferrand, alors mintres, a son prix.
C'est aussi par l'intermédiaire de Collombet que Sainte-Beuve connut un ouvrage publié à Lyon en 1843 par J.-B. Nolhac, sous ce titre : Les soirées de Piothaval, ou Réflexions sur les intempérances philosophiques du comte J. de Maistre (2 vol. in-8). Sainte-Beuve qualifiait l'auteur d' « esprit droit, scrupuleux et lent », d' « homme religieux et instruit » ; mais il
lui reprochait de n'opposer aux paradoxes de J. de Maistre que des truismes (1).
Tels qu'ils sont, les articles que Sainte- Beuve a consacrés à J. de Maistre témoignent une fois de plus de son indépendance et de sa souplesse : analyste consciencieux, préoccupé du document intime, il fit un effort méritoire pour comprendre J. de Maistre. Son jugement put satisfaire un catholique aussi convaincu que Collombet : ce dernier, rappelant plus tard ce portrait, louait avec raison « le critique sérieux et fin, dont les affections ne sont pas précisément de ce côté-là, mais qui est respectueux envers son adversaire (2). »
C'est surtout pour son Port-Royal que Sainte- Beuve mit à contribution l'érudition inépuisable de F.-Z. Collombet.
Un des grands projets de notre Lyonnais fut
(1) En 1844, J.-B. Nolhac publia de Nouvelles Soirées, ou Réflexions... ; comme dans le livre précédent, Nolhac y relevait les intempérances philosophiques du Pope et de VEqlise gallicane.
(2) Chateaubriand, sa vie et ses écrits, p. 59.
76 INTRODUCTION
une réfutation des Provinciales, dont il prépara les matériaux à son entrée dans la vie littéraire. En parlant des nombreux traités empilés successivement contre les Jésuites par les successeurs de Pascal, Sainte-Beuve a écrit qu'ils lui faisaient l'effet « du gros train et des fourgons, qui, en traversant le champ de bataille, achèvent les blessés et broient sous leurs roues les morts (1). » Collombet, lui, prépara son fourgon contre l'armée des Jansénistes, depuis longtemps à la débandade : il y engouffra des documents toujours accrus, des extraits toujours plus volumineux, des réfutations toujours plus pressantes. Il allait, au gré de ses lectures, cueillant çà et là de nouvelles citations, et préparait avec une patience infatigable l'œuvre immense qui justifierait ses amis les Jésuites, d'une façon définitive.
Et quel ressentiment l'anime contre les Jan- . sénistes ! Au milieu du xixe siècle, il parle comme un contemporain de Montalte ; il revit cette époque disparue, il voit ses adversaires en face, et fond sur eux, avec l'ardeur qu'on
(1) Port-Royal, t. III, p. 146 (i™ édit.).
met dans une polémique toute personnelle (1).
Mais des luttes plus immédiates absorbèrent l'activité de Collombet : sur le signal de Villemain, les partisans de 1 Université venaient de crier : Sus aux Jésuites ! Collombet se jeta dans la mêlée; et cependant, même alors, c'est contre les jansénistes, — contre Pascal «choyé» des universitaires, Villemain, Cousin, Guizot, — que Collombet porle ses coups les plus violents. Dans sa pensée, combattre l'hérésie janséniste, c'est combattre l'athéisme ou le scepticisme universitaire; réfuter Montalte, c'est réfuter
(1) Un de ses amis félicitait en ces termes Collombet d'avoir refait, après Arnaud d'Andilly, une traduction de sainte Thérèse : « 11 vous restera toujours la gloire devant Dieu et devant les hommes d'avoir le premier protesté contre ce vieux factum janséniste d'Arnaud, et d'avoir le premier ébranlé sur sa base antique cette idole vermoulue, ce je ne sais quoi qui a la proportion d'un cadavre et son contact glacé, et son poison interne, mais qui n'a point les nobles formes de la vie humaine. Que pendant deux siècles cette traduction ait régné, que pas une voix ne se soit élevée contre, je l'avoue, c'est un mystère pour
moi Pour en finir avec cet homme et son œuvre et ses
admirateurs, le plus court sera de rédiger un petit travail d'extraits où Ton montrerait clairement ses droits à l'Index. L'ouvrage une fois condamné à Rome, il faudra bien qu'après deux siècles de silence ou d'approbation de la part de la France savante et catholique, on ouvre enfin les yeux ! » Arnaud à l'Index vers 1840 ! Sainte-Beuve avait bien raison : la plaie des Provinciales est toujours prête à se rouvrir.
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le Cousinisme et ses adeptes. Les hommes ont changé, les arguments sont restés les mêmes : Pascal est toujours l'inspirateur des ennemis du catholicisme, c'est-à-dire de la Société de Jésus. Voilà pourquoi, dans son pamphlet contre Villemain, dans la 111e partie du Catéchisme de F Université, dans Y Histoire de la suppression des Jésuites, Collombet a dirigé une polémique fougueuse contre les Provinciales et le jansénisme. Mais ces emprunts, faits à l'œuvre en préparation, la modifiaient nécessairement : il fallait chaque fois combler ces vides, garnir à nouveau le fourgon.
Pourtant, deux extraits des Observations sur les Provinciales de Pascal parurent dans une revue lyonnaise, l'Institut Catholique. (Décembre 1814 et janvier 1845.)
Dans le premier, Collombet réfutait cette assertion de Pascal, que les Jésuites ont négligé les Pères de l'Eglise; il dressait une liste formidable de Jésuites et d'ouvrages de Jésuites pour démentir les conclusions de Montalte : que de noms sont là, pressés en foule sur le papier, inondant les notes elles-mêmes, sans ordre de dates, pêle-mêle! Le lecteur se lasse-
rait de suivre plutôt que l'auteur de citer, et quand celui-ci est au bout de rémunération, on sent qu'il s'écrierait volontiers avec le poète ; « J'en passe, et des meilleurs. » Sainte-Beuve pouvait venir : les textes étaient rassemblés. Quelle mine d'érudition théologique il aurait à sa disposition ! Les moindres infidélités d'Arnaud sont dépistées ; avec quel dédain Collombet parle du « faste des citations d'Arnaud et de son appel à l'autorité des Pères » ! 11 traduit à nouveau les passages que les Jansénistes ont sollicités, et il conclut triomphalement comme si lui-même eût été infaillible : voilà comment ces grands docteurs lisaient et interprétaient les Pères de l'Eglise !
Le deuxième article contenait quelques fragments des Préliminaires de l'œuvre future. Il y pose son idée favorite : tout homme qui se déclare ennemi des Jésuites n'est qu'un épicurien déguisé. Le Pascal des Provinciales, c'est le petit-maître, vain, léger, frivole « qui descendait (l'expression est pittoresque après l'accident deNeuilly) d'un carrosse à six chevaux », et qui, du coup, se transformait en censeur austère des casuistes et en sévère docteur!
80 INTRODUCTION
D'ailleurs il mentait, quand il disait qu'il était seul. Enfin, il est l'ennemi des Jésuites, pour
les mêmes raisons que... La Fontaine et
Eugène Sue!
Les courts extraits de ce livre firent sensation dans le parti catholique. Audin, l'auteur d'une vie de Léon X et d'une Histoire de Luther, écrivait à Fauteur (mars 1845) : « J'ai lu vos articles dans l'Institut Catholique. Je vous le dis, en secret, je ne me doutais pas le moins du monde de ce qu'était Pascal. C'est à peine si j'ose croire à ce que vous en dites, et à moins de nier l'évidence, il faut bien croire à vos chiffres, car ce sont des chiffres que vos citations (1). »
(1) En 1850, un Jésuite, le P. Leroux (dont Crétineau-Joly cite une pièce de vers latins dans son Histoire de la Compagnie de Jésus), le félicitait de ces articles, et ajoutait : « Puissiez-vous compléter au plus tôt une réfutation, encore si nécessaire après tant d'autres ! Dans une matière déjà si rebattue, vous avez des aperçus neufs, et puisque Dieu vous l'inspire, vous me paraissez l'homme appelé à cette bonne
œuvre Ce que je désirerais surtout, c'est de voir bien
ressortir tous les mensonges, tantôt grossiers, tantôt perfides, dont abonde ce chef-d'œuvre de Satan... Merci encore de vos observations sur Sainte-Beuve. J ai parcouru il y a longtemps les deux premiers volumes, qui m'ont laissé le vif désir d'aller jusqu'au bout. Connaissez-vous un autre ouvrage, d'un meilleur aloi pour le fond, Vérité sur les Arnaud, par M. Varin... ? »
Enfin ce livre était terminé, quand l'auteur fut enlevé par la mort (1853). Un de ses amis, l'abbé Christophe, nous affirme que le manuscrit était achevé, et il engageait les héritiers de Collombet à le publier. Il semble qu'un sort malheureux se soit acharné sur cette œuvre, si longuement et si patiemment construite : elle a disparu complètement, sans que nous ayons pu en trouver la moindre trace. On ne saurait trop le regretter. N'eût-il pas été piquant de fixer avec exactitude dans quelle mesure Fauteur de V Histoire de la suppression des Jésuites avait collaboré à Port-Royal ?
Car Collombet a aidé Sainte-Beuve, cela est indiscutable. Depuis 1837, il avait parlé à Fillustre critique de son projet de réfuter les « célèbres menteuses », et lui avait demandé en retour des confidences sur son histoire littéraire de Port-Royal ; Sainte-Beuve lui donnait satisfaction le 21 mars 1837.
Dès Fapparition du premier volume de Port- Royal, Collombet promettait à son ami d'en parler au Courrier de Lyon ; en 1842, Renduel édita le second volume ; puis les mois se passèrent, et Collombet se mit à batailler contre
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l'Université, ses grands maîtres, ses professeurs et ses journalistes. Cependant Sainte- Beuve croyait au prochain achèvement d'un livre, où son ami pouvait puiser ainsi des développements tout prêts contre le jansénisme ; il était retardé par ses affaires académiques, par les querelles religieuses et universitaires ; il voulait être modéré, il serait donc lent, et il disait à son ami : « Vous passerez, d'abord, et je profiterai de vous. » (30 septembre 1844.)
Je veux être modéré, Sainte-Beuve Favaitdéjà dit à l'abbé Barbe, quelques mois auparavant ; il le répétera encore dans sa préface du tome TU (1848), quand il affirmera son intention de ne parler des Jésuites « qu'historiquement, froidement, comme d'une chose déjà morte et déjà lointaine ». « Et voilà, continuait-il, qu'ils faisaient semblant de revivre et quon faisait semblant d'en avoir peur... Je m'étais cru dans un cloître, et je me trouvais dans un carrefour (1). »
Puisqu'il s'agissait, comme nous le lisons dans la lettre à l'abbé Barbe, de « redoubler de
(1) Préface, p. v.
prudence et d'impartialité » , Sainte-Beuve ne devait-il pas être tenté de s'adresser à Collombet ? Il aurait là, non pas certes une œuvre de sereine et impartiale critique, mais une œuvre de combat, un vaste factum bourré de faits, de dates, de noms, de discussions théologiques, d'interprétations de textes, qui l'aiderait à porter sur la question un jugement plus éclairé et plus complet. Collombet avait condensé dans son volume la matière de presque tous les pamphlets parus en faveur des Jésuites : il vivait dans une intimité absolue avec les membres de la congrégation ; il avait profité des richesses infinies de leurs bibliothèques ; il s'était mis enfin lui-même tout entier dans cette réfutation volumineuse, luttant contre les Jansénistes avec le même emportement que contre les Universitaires, car ils étaient pour lui et au même titre les ennemis communs de la religion catholique.
En conséquence, Sainte-Beuve s'empresse de demander l'appui de Collombet. (Lettre du 30 septembre 1844.)
Quelle aubaine pour le « bénédictin laïc » que l'érudition théologique de celui que ses
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adversaires dans la question de l'enseignement appelaient a un évêque laïc » ! « Nous sommes en style de controverse théologique, écrit Sainte-Beuve à un moment ; le mentiris va et vient des deux côtés (1). » Collombet devait dans certains cas aider Sainte-Beuve à arrêter le mentiris de tel côté ou de tel autre.
Aussi, pour la continuation de ce livre frappé par l'Index, c'est au pieux Collombet que Sainte-Beuve va avoir recours. Il lui demande sans détour de lui communiquer ses Observations sur les Provinciales ; il lui dit très nettement qu'il veut les mettre à profit. (Lettre du 8 juillet 1845).
Collombet ne savait pas refuser à un ami ; à diverses reprises, il envoya des chapitres de son ouvrage en préparation. On verra, par les remerciements de Sainte-Beuve dans les lettres que nous publions, l'étendue du service que lui rendit Collombet. (Lettres du 16 juillet et du 28 septembre 1846.)
Désireux d'être sincèrement impartial, de faire connaître ses personnages, comme il dit,
(1) Port-Royal, t. III, p. 17.
« historiquement et sous l'aspect moral », Sainte-Beuve eut sous la main, grâce à Collombet, tout ce que Ton pouvait alléguer de vrai, de spécieux ou de douteux en faveur des Jésuites. 11 entendit les deux parties tour à tour, et Collombet fut en quelque sorte l'avocat de la congrégation.
Nous aurions voulu indiquer avec une exactitude peut-être minutieuse, mais assurément intéressante, ce que Fauteur de Port- Royal puisa directement dans les Mémoires que lui soumit le défenseur des Jésuites. Tous nos efforts pour retrouver ces Observations si malencontreusement égarées ont été vains, et nous en serions réduits, pour éclairer ce point, à prendre les deux fragments publiés dans l'Institut Catholique, à y joindre les développements contre Pascal et le jansénisme épars dans les œuvres de Collombet, et par là nous pourrions peut-être nous faire une idée de ce qu'aurait été son grand ouvrage.
On conçoit que nous n'arriverions qu'à des hypothèses. Car sommes-nous sûrs que les passages déjà employés ailleurs par Collombet auraient reparu sans changement dans l'œuvre
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définitive ? que ceux-ci n'auraient pas été modifiés, ceux-là peut-être supprimés ? Enfin la lecture même de Port-Royal n'aurait-elle pas déterminé certains changements, au moins de détails, dans l'œuvre de Collombet ? Sans doute Sainte-Beuve n'était pas « dans ses eaux », mais Collombet n'avait-il pas pour son talent et pour ses idées la plus vive admiration?
Un ami de Collombet, l'abbé Gorini, lui écrivait à propos de Port-Royal : « Que de choses douloureuses ; que de choses admirables dans ce livre! Je m'étonne que Sainte- Beuve n'ait pas saisi, ou du moins qu'il ait craint d'exposer au net la pensée de Pascal sur la certitude en matière religieuse ! Je suis convaincu que pour Pascal, sur les sujets religieux et métaphysiques, il n'y a point de certitude (1). »
Que de choses douloureuses ! Et en première ligne, la sympathie de Sainte-Beuve pour ses amis, pour ses dignes amis, les Jansénistes. Des hommes comme Collombet devaient bondir devant cette affirmation du Port-Royal que les
(1) Lettre inédite, 12 novembre 1850.
Jésuites étaient morts, que les curés de Rouen et de Paris avaient été stupéfaits de trouver tant d'exactitude dans les citations des Provinciales, que chez les défenseurs de la congrégation se voit « une sorte de mauvaise foi, non pas cette mauvaise foi méditée et du cœur, mais celle qui se glisse dans le torrent des paroles, et qui serpente dans les intervalles des lignes qu'on écrit (1) ». Ne pourrait-on pas trouver, dans les lignes suivantes, une leçon directe à Collombet et à tous ceux qui pratiquent l'art fâcheux de compromettre leurs adversaires par des extraits habilement choisis et détournés de leur sens : « Si j'étais bien fort janséniste, j'appellerais cette mutilation de texte une falsification ; mais comme je sais que chacun, en pareille matière, tire à soi (même les plus honnêtes), j'appelle cela simplement une inexactitude (2). » Collombet, après avoir tant lutté contre ces Universitaires, qui prétendaient dégager l'idée chrétienne des « possessions et des exorcismes », ne devait-il pas trouver douloureux que Sainte-Beuve vît
{1) Port-Royal, t. III, p. 175.
INTRODUCTION
dans le miracle de la sainte Epine « l'humiliation de l'esprit humain (1) ? »
Mais d'autre part ne devait-il pas juger admirable l'éloquence avec laquelle Sainte- Beuve, <( non par précaution, mais par justice », célébrait les services rendus par les Jésuites? JNous savons que Collombet avait dressé des sortes de tableaux synoptiques de leurs missionnaires, de leurs érudits, de leurs savants ; Sainte-Beuve ne les avait-il pas consultés ?
Il avait vu Collombet revenir avec insistance sur cette idée que Pascal était l'homme élégant, courant Paris dans un carrosse à six chevaux, que Pascal mentait quand il prétendait être seul, et, sans oser affirmer que Sainte-Beuve aurait eu besoin de Collombet pour s'en apercevoir, — ce qui serait ridicule, — nous ne doutons pas que son attention ait été attirée sur ces points par le livre de son ami.
Car il lui arrive souvent de reprendre des faits énoncés par Collombet, pour les expliquer soit dans une note, soit dans un développement. Il explique, par exemple, comment ce
(1) Port-Royal, t. III, p. 109.
luxe de six chevaux était moins extraordinaire à cette date, comment il est vrai que Pascal n'appartenait pas à Port-Royal, bien qu'il y eût dans ses paroles « un sens quelque peu jésuitique », comment il faut entendre le mot de Pascal disant qu'il ferait les Provinciales « plus fortes, ce qui ne veut pas dire plus franches », etc., etc.
Collombet, sans le vouloir, indiquait à Sainte- Beuve les points sur lesquels il était nécessaire encore de réfuter les attaques des Jésuites.
Quant aux textes, Sainte-Beuve n'eut presque aucune recherche personnelle à faire. Parle-t-il des apologies des Jésuites « qu'il a lues et auxquelles il trouve du vrai » ? Nul doute qu'il n'ait aussi sous les yeux celle de Collombet; voilà pourquoi, après avoir signalé les ouvrages du P. Daniel, il ajoute : « Je sais toutes ces choses, et j'en pourrais ajouter d'autres dans le même sens, n'était la peur de paraître tomber dans le dossier (1). j> Oui, le dossier était prêt : il était constitué en majeure partie par les observations dont Collombet envoyait
(1) Port-Royal, t. III, p. 62.
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si obligeamment les différents chapitres, comme les Jansénistes envoyaient jadis leurs mémoires à Pascal.
Ce dernier a écrit dans sa seconde Provinciale : « Je trouvai à la porte un de mes bons amis, grand Janséniste, car fen ai de tous les partis » ; Sainte-Beuve aurait pu en dire autant, et dans le parti jésuite il eut un ami qui le servit à merveille.
« J'aime mon sujet, je le révère, mais j'y habite depuis des années et j'ai eu le temps d'en faire le tour : j'en sais les côtés faibles et bornés, et comme rien ne m'oblige à les dissimuler, je les dénonce. » Ainsi s'exprime l'auteur de Port-Royal dans les premières pages du tome III (1). Il serait puéril de prétendre que Collombet fut pour Sainte-Beuve un guide indispensable, quand ce dernier faisait le tour de son sujet ; mais du moins nous pourrons conclure que Collombet fut un guide précieux, là même où sa passion le rendait moins clairvoyant, et que Sainte-Beuve lui dut plus d'une fois de bien connaître les « côtés faibles et bornés ».
(1) Page 29.