‹ Lettres inédites à Collombet;Chapitre 5 sur 8 · SAINTE-BEUVE POÈTE LES « PENSÉES D'AOUT · texte numérisé non relu

SAINTE-BEUVE POÈTE LES « PENSÉES D'AOUT

Les recueils de vers de Sainte-Beuve. — La poésie de sa critique.

La critique et les PenséescV Août. — Sainte-Beuve juge de Sainte-Beuve. — Sa théorie poétique. — Les humbles et les intimités. — La forme, les rythmes. — Luttes contre lalangue. — Sainte-Beuvejanséniste enpoésie.

Après avoir débuté par la critique littéraire dans le Globe, Sainte-Beuve, gagné par cette ferveur poétique dont les disciples du Cénacle étaient tous embrasés, sentit naître en lui le poète, et, s'abritant derrière la personnalité factice de Joseph Delorme, il publia ses premiers vers (1829). Deux autres recueils vinrent ensuite : les Consolations (1830), les Pensées et Août (1837). C'est la portion de l'œuvre de Sainte- Beuve la plus ignorée ; et ce fut certes un étonnement pour les audiieurs de M. Brunetière, de le voir, dans une histoire en seize leçons de

INTRODUCTION

Y Evolution de la poésie ly?*ique en France au XIX* siècle, en consacrer une entière à Y Œuvre poétique de Sainte-Beuve. Ce n'est pas que M. Brunetière ait tenté une résurrection de ces livres aujourd'hui si peu lus ; mais il a cru qu'ils ont exercé sur le développement du genre une influence réelle et digne d'être signalée (i).

Cet hommage inattendu aurait vengé Sainte- Beuve de bien des critiques, et aurait justifié à ses yeux cette confiance qu'il ne cessa d'avoir en son talent de poète. Ne nous a-t-on pas dit que, dans ses dernières années, il dédiait en ces termes à R. de Chantelauze son recueil de vers : Amico... hœc javenilia senex, nec tamen pœnitens (2) ?

Assurément il mit longtemps avant de préférer ses Portraits de la Revue de Paris et de la Revue des Deux-Mondes aux essais poétiques,

(1) « En vérité, disait-il vers la fin de sa leçon, dans une Histoire de la poésie lyrique au xixe siècle, on pourrait presque passer Sainte-Beuve sous silence, ou du moins il suffirait de l'avoir nommé ; mais, dans V Evolution du genre, c'est autre chose ; et j'espère vous avoir montré la réelle importance des Consolations et de Joseph Delorme. » (T. I, p. 253.)

(2) J. Levallois, Sainte-Beuve, préface, p. cxli.

sur lesquels il comptait surtout pour fonder sa gloire (1). L'érudition ne le conquit que lentement ; son « tiroir à élégies » lui était l'écrin précieux dans lequel il enfermait les produits les plus chers de son imagination et de sa verve créa trice. Si donc Sainte-Beuve avait eu assez de fortune pour travailler à loisir, il eût sans doute incliné définitivement vers la poésie et entretenu la flamme divine que les nécessités de l'existence l'obligèrent à étouffer.

Ces conflits de la muse et de l'érudition troublaient encore en 1836 l'âme de Sainte-Beuve, quand, parlant à Collombet de la réimpression de ses Portraits, il ajoutait : « La poésie chôme en attendant: la biographie, l'histoire littéraire est son ennemie mortelle, c'est la fourmi sur le fraisier et qui le ronge. Puissé-je encore avoir quelques fraises rares à quelque printemps ! » (Lettre du 25 mars.)

La biographie devait l'emporter; ce deuil de sa muse, Sainte-Beuve Ta mené avec un atten-

(1) « J'ai fait assez de vers durant cette saison... Au fond, voyez-vous, c'est là ma prédilection secrète, mon courant caché » : lettre à Béranger, 3 septembre 1835, dans Portr. contemp.,1. I, p. 141.

INTRODUCTION

drissement pieux et une touchante mélancolie. Dans une belle pièce des Pensées d'Août dédiée à Mme A. Tastu,il décrit la blessure intérieure, que chacun porte en soi, souffrance d'amitié ou d'amour, rêve de gloire arrêté dans son essor, ambitions de l'orgueil déçues : mais plus profonde est la blessure de ceux qui ont fait le sacrifice d'immoler en eux-mêmes le poète :

Plus d'un, crois-le pourtant, a sa tâche qui l'use, Et sa roue à tourner et son crible à remplir, Et ce labeur pesant, meurtrier de la muse Qu'il doit ensevelir.

Sans plus chercher au bout la pelouse rêvée, Acceptons ce chemin qui se brise au milieu ; Sans murmurer, aidons à l'humaine corvée, Car le maître, c'est Dieu (1) !

Il renouait, d'ailleurs, si volontiers avec ce cher passé de poésie, qu'il écoutait, frémissant, les appels de ses amis, et qu'à la moindre invitation il se remettait à chanter. A l'occasion, il s'engageait même pour un avenir plus ou moins lointain à répondre en vers aux vers qu'il recevait. (Lettre du 24 décembre 1837.)

(1) Poésies complètes, p. 330.

Le poète en lui ne mourut jamais. Il se retrouvait dans les articles de biographie et de littérature : sa critique garda toujours ce rayon de poésie qui, projeté sur les hommes et sur les œuvres, en illumine les contours, descend juqu'aux profondeurs les plus mystérieuses, donne à ce qu'il pénètre plus de vie et plus de clarté. 11 dira plus tard : « Ce que j'ai voulu en critique, ç'a été d'y introduire une sorte de charme et en même temps plus de réalité qu'on n'en mettait auparavant, en un mot, delà poésie à la fois et quelque physiologie (1).» Telle a été, en effet, l'originalité de Sainte-Beuve; nul ne conteste la part de physiologie, ou, si le mot est déplaisant, de science qu'il a mise dans la critique ; on peut même trouver qu'il a fait quelquefois à l'homme une place prédominante au détriment de l'écrivain. Quant à la poésie, qui donc ne serait pas heureux delà rencontrer dans un genre devenu si triste, si austère entre les mains de quelques-uns de ses successeurs ? N'est-elle pas plus vivante et plus intelligente à la fois, cette critique de Sainte-Beuve qui

(1) Portr. littér., t. III, p. 546.

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doit à la poésie une sorte de divination, un vif instinct de la beauté, une réelle puissance créatrice, qui lui donne un « charme » si original ?

Dans la correspondance que nous publions, on lira une longue lettre de Sainte-Beuve sur les Pensées d'Août. C'est pourquoi nous nous arrêterons sur ce recueil de vers, non pas le meilleur, mais le plus significatif de Sainte- Beuve, parce qu'il résume admirablement les qualités et les défauts de sa manière.

De plus, ce livre paraît à une époque où la destinée poétique de Sainte-Beuve est, pour ainsi dire, en jeu : il a résolument dégagé son talent des influences diverses, il a mûri ses théories d'art, et il s'imagine de bonne foi avoir écrit ses vers les plus originaux. Le jugement que le public portera sur cette œuvre peut engager Sainte-Beuve plus avant dans cette voie, ou peut-être le déterminer à faire ses adieux à la muse.

Le public le reçut fort mal. G. Planche écrivit à la Revue des Deux-Mondes un article où le parti pris d'indulgence éclatait à chaque ligne malgré quelques sévérités ; mais d'autres critiques qui n'étaient pas retenus par les mêmes

motifs de confraternité, déployèrent contre les Pensées d Août une animosité telle, qu'elle se traduisit par d' « inconvenantes parodies », des « citations tronquées », des « images malignement séparées du cadre où elles peuvent recevoir la lumière (1) ».

Ce pauvre recueil tant moqué par la critique parisienne, trouva dans Collombetun juge plus impartial.

« Je serai heureux, lui écrivait Sainte-Beuve, le 24 décembre 1837, d'en recevoir votre jugement, si j'ose appeler jugement ce qui vient si près de l'amitié. »

Collombet avait devancé le désir de son ami, car ce même jour paraissait son article sur les Pensées d'Août. Nous allons en citer le passage essentiel, et Ton sera frappé de la justesse des observations, en même temps qu'on admirera la franchise de cette critique, incapable de s'abaisser aux éloges de complaisance :

« Les Pensées d'Août, qui sont bien de la famille des Poésies de Joseph Delorme et des Con-

(1) Ainsi s'exprime une note anonyme (due à Ch. Labitte) parue dans la Revue des Deux-Mondes, le 1er novembre 1837, un mois après l'article de G. Planche.

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solations, mais qui exagèrent certains vices que l'on remarquait dans ces deux premiers volumes, n'en continuent pas toutes les beautés. C'est assez dfire que nous croyons ce volume-ci inférieur aux autres... Poèmes^ élégies, méditations, épîtres familières et sonnets, tout cela s'y trouve, mais avec un sans-façon que Ton regrette, car ce vers heurté et brisé, cette périphrase enchevêtrée, ces coups de plumes donnés à la grammaire et à la rime ne déconcertent pas médiocrement, lorsqu'on sort de quelques pièces gracieuses et pures, telles que M. Sainte-Beuve sait en faire. C'est un écart un peu systématique, et nous voudrions qu'une autre fois le poète revînt à ses habitudes des Consolations, en les fortifiant de tout ce qu'il y a de nouvelle puissance et de maturité acquise (1). »

Sainte-Beuve fut, comme il le dit, « touché de ce jugement si favorable» ; cependant, Collombet ayant insisté pour avoir sur les Pensées

(1; Courrier de Lyon, 24 décembre 1837. Nous ne saurions donner une meilleure preuve du goût de Gollombet, que de dire qu'avant Vinet, il voyait dans les Larmes de Racine le chef-d'œuvre des Consolations.

d'Août l'opinion de leur auteur, Sainte-Beuve répondit par un plaidoyer en faveur de ce nouveau volume qu'il ne croit pas si loin de ses aînés (22 février 1838).

Cette apologie nous invite à nous arrêter sur les théories poétiques de Sainte-Beuve.

Nous n'avons aucun effort à faire pour dégager ces théories de l'œuvre de l'écrivain,- car celui-ci nous les a longuement et clairement exposées : qui, mieux que lui, aurait pu nous définir son idéal ?

Remarquons tout de suite que l'infériorité de cette poésie vient de ce qu'elle est d'abord une théorie ; parmi les poètes de l'Ecole romantique, le jugement n'était pas une qualité fort répandue ; ils ont eu, les plus grands surtout, plus de génie que de goût; si par hasard ils se sont appliqués à la critique, ils ne nous ont pas donné de chefs-d'œuvre ; la faculté créatrice esta ce prix : elle produit la beauté, laissant à d'autres le soin de l'apprécier.

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Sainte-Beuve, au contraire, était né pour être le critique de la nouvelle école ; sa première campagne au Globe, ses articles retentissants sur les Odes et Ballades, son Tableau de la poésie française au XVIe siècle semblaient lui marquer sa voie. A cette époque, où les vrais poètes n attendaient pas d'avoir vingt ans pour être célèbres, Sainte-Beuve à vingt-cinq ans n'avait pas encore écrit de vers ; mais on ne respirait pas impunément l'atmosphère poétique du premier Cénacle ; au milieu de ces jeunes gens, grisés par toutes les ivresses du rythme et de la couleur, l'imagination prenait feu, et toutes les lèvres chantaient (1).

Sainte-Beuve fit des vers distingués, qui ajoutèrent à l'opinion qu'on avait déjà conçue de lui ; Joseph Delorme obtint des suffrages de choix.

Ensuite vinrent les années radieuses de la passion conçue et partagée ; Sainte-Beuve, soulevé en quelque sorte au-dessus de lui-même,

(1) « La conversation de Victor Hugo, a dit Sainte-Beuve, m'ouvrit des jours sur l'art et me révéla les secrets du métier, le doigté, si je puis dire, de la nouvelle méthode.» [Causeries, t\ XI, Notes et pensées.)

fit un nouveau rêve de poésie, et passa «six mois célestes de sa vie » à écrire les Consolations (1).

Son roman de Volupté témoigne encore de ce même état d'esprit : c'est une âme curieuse d'amour que Sainte-Beuve y étudie ; les premiers troubles du cœur, les délices intimes de la passion y sont tour à tour décrits"' avec un style enchanteur. Cette prose imagée, harmonieuse et riche, donnait souvent la sensation même du vers ; les thèmes lyriques interrompaient l'action à chaque instant ; il ne leur avait manqué « qu'un rayon pouréclore en poésie» (2).

Les Pensées d'Août furent comme l'aboutissement de cette production poétique, sur laquelle Sainte-Beuve avait d'ailleurs placé le meilleur de sa gloire ; mais l'heure divine de l'inspiration semble passée ; le poète écoute en lui moins la voix du cœur que les exigences de l'esprit ; on dirait qu'il écrit pour appliquer

(1) Lettre à Ulrich Guttinguer, 14 mai 1862, Corresp., t. I, p. 293.

(2) Poésies, 2e partie, 1863, p. 126. — Ainsi on peut lire dans Volupté (p. 349, édit. Charpentier, 1890) un développement semblable à celui que Sainte-Beuve dédiait à son ami Barbe, dans les Pensées d'Août (p. 390).

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un système (1); ce système, il l'a caractérisé dans son E pitre à Villemain, qui est comme Y Art poétique de la poésie des humbles et des intimités.

Elle s'ouvre par une histoire de Ja poésie en France depuis André Ghénier ; l'esprit critique de Sainte-Beuve le sert à merveille pour caractériser celui dont on faisait alors l'ancêtre de l'école, André Chénier, et sa brillante postérité, Lamartine, Hugo, Vigny :

Larmartine ignorant, qui ne sait que son âme, Hugo puissant et fort, Vigny soigneux et fin.

Vigny, qui,

Gomme en sa tour d'ivoire avant midi rentrait.

Sainte-Beuve a-t-il l'ambition de prendre place à côté de ces génies sublimes, qui paraissent avoir envahi tout l'empire poétique et se l'être partagé ? Non; c'est au-dessous d'eux, dans un coin discret, parfumé d'humbles fleurs,

(1) De Loménie condamnait déjà dans Joseph Delorme « tout ce qui se présentait bien moins comme l'expression d'un sentiment que comme la solution d'un problème de facture ou de rythme ». [Galerie des Contemp. ill.t t. IX, p. 29.)

borné par un horizon tout proche, au sein des existences cachées et simples, que notre poète rêve d abriter sa muse,

Rachetant l'idéal par le vrai des douleurs.

On voit s'affirmer ici ridée d'une poésie familière et domestique, c'est-à-dire d'un genre peu connu jusque-là parmi nous, mais dont les Anglais avaient donné déjà des modèles, avec William Cowper, et avec Wordsworth, par exemple.

Cette poésie, que Sainte-Beuve est fier d'avoir introduite en France, laissera de côté les orages de la passion, les sentiments énergiques ou profonds, les rêveries métaphysiques, tout ce qui ébranle fortement l'imagination ou bouleverse le cœur. Elle s'attachera à peindre les petits avecleurs souffrances, leurs joies, vulgaires peut-être, mais bien réelles ; elle fera revivre tout un ordre de sentiments moyens, dédaignés jusque-là par les coryphées de la poésie, et qui cependant ont leur place légitime dans l'existence et par suite dans Fart. Le Jocelyn de Lamartine est certes un modèle de cette poésie intime et privée, de cette poésie

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de curé de campagne, dira Sainte-Beuve ; mais l'œuvre est trop grandiose, Je cadre en est trop élégant, la grandeur de l'expression y masque la simplicité des personnages ; et Sainte-Beuve veut faire autrement : « Il m'a semblé, ditil, qu'il était bon peut-être de replacer la poésie domestique, et familière, et réelle, sur son terrain nu, de la transporter plus loin, plus haut, même sur les collines pierreuses et hors d'atteinte de tous les magnifiques ombrages (1). »

On remarquera ce qu'on pourrait appeler le jansénisme de cette poésie ; c'est la rhétorique même de Port-Royal que Sainte-Beuve transporte dans les vers. A l'éclat des couleurs, au ruissellement des images, à la hardiesse parfois inquiétante des sentiments, qui caractérisaient les maîlres brillants, Sainte-Beuve oppose un art volontairement sobre, terne, maigre et nu. De là devait naître une poésie, d'un genre inférieur, assurément, mais qui néanmoins arrive à l'originalité à force de conscience, poésie à mi-côte comme il l'a lui-même

(1) Note au poème intitulé : Monsieur Jean, maître d'école (p. 306).

appelée, dont le charme n'est sensible qu'à une lecture attentive, charme doux et discret qui s'insinue lentement dans l'âme du lecteur.

Elle choisit des sujets familiers ; elle chante Monsieur Jean, maître d'école ; Marèze, le bon frère ; Doudun, Je bon fils ; le vieux prêtre de l'infirmerie Marie-Thérèse, si joyeux d'officier une dernière fois aux fêtes de Noël ; la pauvre veuve qui vient s'installer à Paris avec ses deux enfants ; le pauvre joueur d'orgue, etc., toute la famille des cœurs simples, des âmes modiques, pour reprendre au poète sa propre expression.

Souvent, de ce milieu, le poète a dégagé le parfum discret de beauté qui s'exhale comme d'un intérieur hollandais. Une lumière égale et claire dessine les moindres délails ; les contours du vers se fondent dans une ligne pure et harmonieuse ; les sentiments des personnages ont cette probité, cette franchise, cette vérité, que Terburg et Metzu ont répandues sur leurs toiles : l'esprit involontairement se laisse gagner à cet art d'une séduction pénétrante. Relisons quelques vers de la pièce à laquelle nous faisions allusion plus haut :

INTRODUCTION

La voilà, pauvre mère, à Paris arrivée, Avec ses deux enfants, sa fidèle couvée... Elle les a, seize ans, élevés sous ses yeux, En province, en sa ville immense et solitaire, Déserte à voir, muette autant qu'un monastère, Où croît l'herbe au pavé, la triste fleur au mur, Au cœur, le souvenir long, sérieux et sûr.

Jamais artiste a-t-il mieux évoqué la poésie des existences banales, des logis pauvres, des choses communes de la vie ?

Ces sujets, qui semblent d'eux-mêmes appeler la platitude, Sainte Beuve s'est flatté de les relever par l'art de la forme ; il l'a dit dans cette même Epître à Villemain :

Plus est simple le vers et côtoyant la prose, Plus pauvre de belle ombre et d'haleine de rose, Et plus la forme étroite a lieu de le garder.

Les vers de Sainte-Beuve, en effet, si peu qu'il y paraisse, sont extrêmement travaillés ; ses maîtres en poésie, ce sont des écrivains moins réputés pour la hardiesse de leur inspiration que pour le soin avec lequel ils l'ont réglée, et comme disciplinée : c'est Théocrite s'exerçant à ressaisir la nature à force de conscience et d'érudition ; c'est Virgile, qui réalisa

ce miracle de la parfaite simplicité dans la recherche la plus laborieuse ; c'est Boileau, enlin, qui sut donner du prix aux idées les plus banales pour avoir connu tous les secrets de la forme. Seuls les poètes dont les vers aspirent à toucher le cœur plus qu'à plaire à l'intelligence ont le droit de négliger ce pouvoir subti] du rythme et des mots ; ceux-là peuventlaisser déborder T « urne de poésie » , parce que leur âme, qu'ils épanchent en même temps, est d'essence si rare qu'elle suffit à parfumer le vers ; comme Sainte-Beuve l'a dit à son ami Du Clésieux, les grandes pensées et les bonnes actions ont leur prix par elles-mêmes,

Et je sépare mal vos vers de votre vie,

Vie austèrement belle, et beaux vers négligents.

Mais il en est à qui la beauté de leurs sentiments n'accorde pas le privilège de chanter ainsi, « à pleine âme » ; ceux-là sont les serviteurs de l'art, les ouvriers diligents, qui tâchent à ranger leur miel en « parfaits rayons » ; Sainte-Beuve le dit avec force :

L'art existe pourtant ; il a ses soins sacrés ; Il réclame toute œuvre, il la presse et châtie,

INTRODUCTION

Gomme fait un chrétien son âme repentie ; Il rejette vingt fois un mot et le reprend, De nos tyrans humains ce n'est pas le moins

[grand (1).

Gollombet s'affligeait de voir son poète aimé rechercher les coupes bizarres, et il lui écrivait : « Toujours je m'entête, malgré le miel qui est au fond de vos vers, à me fâcher contre cet alexandrin brisé » ; Sainte-Beuve, ému de ce reproche, répondit par ce sonnet curieux :

Oui, cher Zénon, ma lyre est bizarre, Je le sais trop ; d'un étrange compas Elle est taillée, et ne s'arrondit pas D'un beau contour sous le bras du Pindare.

Le chant en sort à peine et comme avare ; Nul groupe heureux n'y marierait ses pas ; Mais écoutez et dites-vous tout bas Quel son y gagne en sa douceur plus rare.

Demandez-vous si ce bois inégal,

Ce fût boiteux qu'un coup d'œil juge mal,

N'est pas voulu par la corde secrète,

Dernière corde, et que nul avant moi

N'avait serrée et réduite à sa loi,

Fibre arrachée au cœur seul du Poète (2) !

(1) A Achille du Clésieux, p. 333.

(2) Réponse à mon ami F.-Z., p. 439.

N'en croyons pas Sainte-Beuve sur parole; ces secrets d'oreille qu'il se flatte de connaître ne font sur ses lecteurs que l'impression d'un rythme mou, pénible et languissant ; si prévenu que l'on soit en sa faveur, il est impossible de le ranger parmi les maîtres de l'harmonie ; ni les rejets, ni les coupes n'ont dans ses vers la grâce aisée ou la piquante saveur ; nés d'un effort évident, ils ont gardé delà raideur et comme de la gêne.

Sainte-Beuve avouait lui-même à Collombet (Lettre du 22 février 1838) son impuissance à vaincre parfois la difficulté que les mots lui opposaient, quand il voulait traduire une impression subtile et trop personnelle. Mais il nie les prétendues fautes contre la langue, que certains de ses ennemis lui reprochaient. « Mes grammaires, dit-il, quand j'écris, c'est le souvenir d'André Chénier, de Boileau (oui de Boileau, à qui Condillac a reproché tant de fautes de grammaire), r de Racine même , à qui d'Olivet en a tant reproché aussi. »

Quoi qu'en dise Sainte-Beuve, il a travesti ses modèles plus qu'il ne les a suivis : est-ce

André Chénier qui lui fournissait des exemples d'inversion comparables à celui-ci :

De Talma, les matins, pour Saùl, accueilli (1).

Est-ce dans Boileau qu'il trouvait des coupes aussi dures que celle de ce vers :

Mais si son fils, dehors qu'appelle quelque étude (2) ?

Est ce Racine, dont la muse industrieuse aurait imaginé des constructions aussi insolites que celle-ci :

De retour à Paris, après sept ans, je crois,

De soleils de Toscane ou d'ombre sous tes bois (3),

ou encore cette autre très familière à Sainte- Beuve, et dont on pourrait contester l'aisance, et même la correction :

Tout causant au hasard du salon je sortis (4).

Ce n'est pas en torturant ainsi une langue, qu'il faut la forcer à exprimer une pensée

(1) Vers à Lamartine, p. 282.

(2) Page 351.

(3) A Lamartine, p. 280.

(4) Page 302. — Il disait à V. Pavie dans les Consolations : (p. 267.)

A mes pieds, tout voyant trembler les flots dormants.

neuve ; il est des limites que Fart ne doit pas franchir, même sous prétexte de parcourir des sentiers nouveaux.

Sainte-Beuve, qui se flattait de relever ses vers par « quelque secret de grammaire », ne peut être excusé. Vinet Ta dit avec bonheur : « Ses négligences sont savantes, ses excès médités ; mais qu'importe si l'usage est pourtant le maître, si l'usage marque le pas? Qu'importe encore, car il faut tout dire, si le goût est essentiellement dans la mesure, et si le problème de l'artiste est de se mouvoir avec force et avec grâce dans une étroite enceinte, sans en raser la barrière, et de faire beaucoup de chemin dans un espace borné (1) ? »

Sainte-Beuve a regardé par dessus l'enceinte, et il a mis le pied dans les loca ignota de la langue ; il savait qu'il marchait hors des endroits permis; mais les solécismes voulus n'en sont pas moins des soJécismes ; les négligences ne changent pas de nature, pour être réfléchies (2). Il est vraiment trop rare que cette re-

(1) Article sur les Pensées d'Août, recueilli dans les Etudes sur la litte'r. franç. au xixe siècle, t. III, p. 24.

(2) Un ami de Gollombet, F abbé Gorini, lui écrivait (12

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cherche d'expression aboutisse à des formules infiniment originales etcurieuses, comme dans ces vers :

L'ennui s'émeut parfois d'une compagne absente, Et l'habitude aimée agite son lien (1).

Il sera cependant beaucoup pardonné à Sainte-Beuve, parce qu'il a aimé l'art d'un amour passionné ; il en a eu le culte, et cette religion de l'art, nul ne l'a célébrée avec une conviction plus chaleureuse. L'art, dit-il,

L'art est cher à qui l'aime, et plus qu'on ose dire ;

Il rappelle qui fuit, et, sitôt qu'il inspire,

Il console de tout ; c'est la chimère enfin.

Pour les restes épars de son banquet divin,

Pour sa moindre ambroisie et Tune de ses miettes,

On verrait à la file arriver les poètes.

J'irais à Rome à pied pour un sonnet de lui (2).

Cet amour de l'art fut le bouclier derrière lequel Sainte-Beuve s'abrita, quand les crinovembre 1850) : « Sainte-Beuve respecte-t-il bien la syntaxe ? que de locutions dans son Port-Royal j'ai crues fort insolites ? Par exemple : un système fondé à l'Ecriture... Ce ne sont pas peut-être ses propres paroles, mais c'est bien sa syntaxe. »

(1) Page 351.

(2) A Villemain, p. 382.

tiques lancèrent contre les Pensées d'Août une nuée d'articles en général malveillants. Ce tapage, mené autour de son livre, il l'entendit de Lausanne, et il ne se troubla pas outre mesure. Il terminait ainsi le long plaidoyer que nous le verrons écrire à Collombet :

« Tout ceci est pour vous dire, cher ami, que je suis un entêté, janséniste même en poésie, et que j'en appelle et en ^'-appelle au futur concile, lequel concile d'ordinaire ne vient jamais (1). »

(1) Lettre inédite, 22 février 1838. — En 1860, il parlait à Mme Blanchecotte d'une lettre qu'il avait reçue de Lamartine : « 11 me met une couronne sur la tête et je ne me considère sacré comme poète que depuis ce moment-là ! C'était la plus ancienne et la plus douce de mes chimères, et puisque M. de Lamartine ne trouve pas que c'est une chimère, ce sera désormais ma gloire. » (J. Levallois, Sainte- "Beuve, p. 244.)

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