‹ Lettres inédites à Collombet;Chapitre 6 sur 8 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La sincérité de Sainte-Beuve. — Sa formation intellectuelle et morale. — Les étapes avant la crise religieuse. — Des Consolations (1830) aux Pensées d'Août (1837). L'amour et la religion : les deux délectations. — Volupté. — Sainte-Beuve, Collombet, Vinet. — Retraite intellectuelle à Port-Royal. — Le dénouement de la crise. — Le testament moral de Sainte- Beuve. — Influence de cette crise sur le talent du critique.

Avec la poésie, tout un ordre de sentiments auquel on avait pu croire Sainte-Beuve fermement attaché; disparut de son âme : les sentiments religieux, ou ce que lui-même a plus exactement appelé « sa sensibilité chrétienne ». Lorsqu'il mourut (1869), refusant même cette <i messe basse le matin à huit heures », qu'il avait souvent demandée pour ses funérailles, on aurait surpris beaucoup de ceux qui lui firent cortège au cimetière Montparnasse, en

leur parlant de la crise religieuse subie par ce libre penseur, à l'âge de la maturité.

La plupart ne connaissaient que les opinions de Sainte-Beuve, durant les dernières années de son existence : pour ceux-là, le moindre soupçon de croyance religieuse ne pouvait être attaché à la mémoire de l'écrivain. Si quelques-uns, mieux renseignés, se souvenaient de l'esprit qui anime les Consolations, ils n'hésitaient pas à prétendre que Sainte-Beuve avait usé autrefois « de fourberie et de tactique dans les choses de la conscience (1). » L'un même de ses secrétaires, M. Jules Levallois, dans une étude écrite en l'honneur du maître, soutenait que l'inspiration religieuse des Consolations était factice et artificielle, et il regrettait la <( religiosité parasite », qui traverse et gâte ce livre, ainsi que Volupté et les premiers volumes de Port-Royal (2).

M. d'Haussonville, dont nous aurions pourtant excusé les sévérités en pareille matière, a, par un effort loyal de sa haute intelligence, revendiqué pour Sainte-Beuve la sincérité de

(1) Ed. Fournier, la Patrie, 19 novembre 1871.

(2) Op. cit., p. 13.

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l'inspiration religieuse. Les pages qu'il a consacrées à l'étude de cet état d'âme sont les plus pénétrantes de son livre sur Sainte-Beuve : « Sans doute, a-t-il conclu, la flamme s'est éteinte avec les aliments qui l'entretenaient : mais elle n'en a pas moins brûlé quelque temps sur l'autel (1). »

M. d'Haussonville a pris au pied de la lettre la déclaration même que Sainte-Beuvo faisait en 1869, lorsqu'il esquissait ainsi l'histoire de sa pensée : « Ma première jeunesse, du moment que j'avais commencé à réfléchir, avait été toute philosophique, et d'une philosophie positive en accord avec les études physiologiques et médicales auxquelles je me destinais. Mais une grave affection morale, un grand trouble de sensibilité était intervenu vers 1829, et avait produit une vraie déviation dans l'ordre de mes idées. Mon recueil de poésies, les Consolations, et d'autres écrits qui suivirent, notamment Volupté, et les premiers volumes de Port-Royal, témoignaient assez de cette disposition inquiète et émue qui admet-

(1) Page 74.

taitune part notable de mysticisme (1). » Sainte- Beuve méritait d être cru sur parole : nous n'avons d'autre ambition que de produire, à notre tour, quelques témoignages recueillis auprès de nos Lyonnais, et plus spécialement de ce catholique militant que fut F.-Z. Collombet. Ils pourront fortifier la thèse de M. d'Hausson ville, et prouver que Vinet et les âmes pieuses de Lausanne ne furent pas les seuls à croire Sainte-Beuve sinon converti, du moins convaincu.

Pour bien saisir cette évolution de Sainte- Beuve, il est indispensable de rappeler dans ses grandes lignes l'histoire de sa formation intellectuelle et morale.

Dans une pièce touchante des Consolations, Sainte-Beuve a évoqué le souvenir de ses premières années, pieuses et douces :

Car je l'avais, Seigneur, cette vérité sainte :

Nourri de ta parole, élevé dans l'enceinte

Où croissent sous ton œil tes enfants rassemblés,

Mes plus jeunes désirs furent par toi réglés ;

Ton souffle de mon cœur purifia l'argile ;

Tu le mis sur l'autel comme un vase fragile,

(1) Note ajoutée à la fin d'un article sur La Rochefoucauld, Portr. de femmes, p. 321.

INTRODUCTION

Et les grands jours, au bruit des concerts frémissants, Tu l'emplissais de fleurs, de parfums et d'encens (1) !

Les impressions de cette enfance, semblable à toutes celles qu'ont guidées des mères chrétiennes, persistèrent de longues années encore. Un compatriote de Sainte-Beuve, M. F. Morand,

nous Ta montré, à l'âge où d'ordinaire les

jeunes gens ont oublié la leçon apprise dès le berceau, cherchant dans les pratiques religieuses une consolation à ses chagrins (2).

L'année où il étudiait la philosophie au collège de Bourbon, il s'émancipa (3). Tracy initia cette jeune intelligence à la connaissance du xvme siècle. Sainte-Beuve lut les œuvres

(1) Page 211.

(2) Les jeunes années de Sainte-Beuve (1872), notice préliminaire, p. xv, et Lettre à l'abbé Barbe (11 janvier 1819) : « La religion est ce qui contribue beaucoup aussi à me consoler. » (Nouv. Corresp., p. 3.) — Cependant, en 1868, Sainte- Beuve se défendait avec énergie d'avoir jamais respiré l'air « des oratoires, des chapelles mystérieuses, ni des sacristies ». (Causeries, table, p. 37-39) ; mais le long plaidoyer qu'il opposealors aux affirmations récentes d'un journaliste du Pas-de-Calais est un plaidoyer de circonstance ; dès 1835, Eugène de Mirecourt disait de Sainte-Beuve enfant que « fort chrétiennes l'une et l'autre, sa mère et sa tante en avaient fait une sorte de petit séraphin. » (Les Contemporains, 42e livr.)

(3) Souven. et Indiscret., p. 28.

de Lamarck et de Cabanis, et du premier coup il alla jusqu'au matérialisme (1) : en conséquence, il résolut de s'adonner à la physiologie (1824), et il suivit pendant trois ans les cours de l'Ecole de médecine.

Dès 1824, il fut attaché par son ancien maître Dubois à la rédaction du Globe. Dans ce journal, que son libéralisme portait vers les novateurs littéraires, Sainte-Beuve loua Chateaubriand, Victor Hugo, Alfred de Vigny, avec enthousiasme, mais sans pourtant donner son adhésion, en termes formels, à la jeune école poétique de la Muse française et du premier Cénacle : « J'y étais assez antipathique, a-t-il dit, à cause du royalisme et de la mysticité que je ne partageais pas (2). » Cependant, ayant écrit en 1827 deux articles sur les Odes et Ballades, Sainte-Beuve se lia avec Victor Hugo et, à dater de ce jour, commença son <s. initiation à l'école romantique des poètes » :

(1) L'Amaury de Volupté, qui ressemble tant à Sainte- Beuve, suit les cours de Lamarck, et il a même l'honneur d'assister à l'un des dîners philosophiques de la société d'Auteuil, aux côtés de Garât, de Cabanis, de Chénier, etc. (p. 136-139).

(2) Souvenirs, p. 33.

cette conversion intellectuelle fut le prélude de son retour aux idées religieuses.

Assurément le second Génacle avait abandonné le programme monarchique et catholique de son aîné : toutefois, là encore, le matérialisme de Sainte-Beuve ne dut pas être goûté : lui-même d'ailleurs n'avait rien d'un apôtre, il aimait mieux accepter les convictions de son entourage que lui imposer les siennes. 11 se laissa donc prendre à cette philosophie spiritualiste, dont l'imagination romantique portait encore le pli profond.

A cette époque, le spiritualisme n'était pas seulement prêché par les poètes ; les philosophes officiels, les maîtres de la pensée eux aussi, menaient contre le sensualisme du xvme siècle une campagne fort vive et très applaudie. Jouffroy, et surtout Cousin, ébranlèrent dans l'âme de Sainte-Beuve le premier fond de matérialisme. La prédication discrète, ésotérique pour ainsi dire, de Jouffroy (1),

(1) Sur les rapports de Sainte-Beuve et de Jouffroy, voir Portr. littér., tome I, p. 320, et Joseph Delorme ; le Soir de la Jeunesse, et p. 87, la pièce qui commence ainsi : 0 vous qui, lorsque seul et la tête baissée, Je suivais mon chemin,

était puissamment secondée par la parole éloquente de Victor Cousin : l'un façonnait sans bruit lame de quelques disciples d'élite, l'autre poussait devant le grand public des charges brillantes contre l'armée philosophique du xvme siècle (1). A ce double enseignement, l'incrédule Joseph Delorme sentait s'accomplir en lui une transformation profonde : son esprit était mûr sinon pour être converti, du moins pour changer d'orientation. Ses négations d'autrefois, ses doutes, ses audaces, il va les enfermer dans Joseph Delorme, comme pour les chasser définitivement de son âme. C'était son adieu au passé : déjà pointait l'aube de la croyance ; six mois après, les Consolations étaient nées. A ceux qui s'étonnaient de la soudaineté de la crise, Sainte-Beuve répondait : « La plupart des chants que les âmes malades nous ont transmis sur elles-mêmes, datent déjà de l'époque de convalescence (2) » ;

Tout d'abord sur mon front avez lu ma pensée, Et m'avez pris la main...

(1) Correspondance, tome I, p. 10. (Lettre à Loudierre, 6 décembre 1828.)

(2) Préface des Consolations.

INTRODUCTION

cette théorie, qui n'est pas rigoureusement vraie pour tous les artistes, s'applique bien à Sainte-Beuve, que son tour d'esprit porte à l'analyse, mais qui ne définit ses impressions que le jour où elles ont cessé d'agiter son fonds intérieur.

D'ailleurs sur la mer orageuse où fit naufrage l'âme désemparée de Joseph Delorme, la brise par instants chantait sa chanson consolante et attendrie. Laguérison prochaine de Sainte-Beuve y est comme entrevue : un ravissant paysage, au sein duquel s'ébauche un vague roman d'amour, rattache son âme à la vie, et le poète, renaissant à l'espoir, s'écrie :

Je sens et je me dis que je suis jeune encore,

Que j'ai le cœur bien tendre et bien prompt à guérir,

Pour m'ennuyer de vivre et pour vouloir mourir (1).

Le rêve platonicien, que les Méditations avaient réintroduit dans la poésie française, et que Jouffroy, à défaut de Cousin, trop absorbé par sa poursuite de l'éclectisme, rétablissait dans la philosophie, venait bercer l'âme même de Joseph Delorme : plus d'observations

(1) Promenade, p. 79.

pessimistes sur les hommes ni de sombres défiances devant l'avenir. Le même cri d'espérance, qui avait traversé la tristesse de René, retentit à l'oreille de Sainte-Beuve : « On ne hait les hommes et la vie que faute de voir assez loin » . Etendez un peu plus votre regard, et vous ce serez bientôt convaincu que tous ces maux dont vous vous plaignez sont de purs néants (1) ». Réconcilié avec la vie, il fit un pas de plus : il se dirigea vers Dieu, comme l'attestait, au début du nouveau livre, cette phrase de Pétrarque : « Credo ego generosum animum, praeter Deum ubi finis est noster, nusquam acquiescere. » Joseph Delorme succombait à la maladie morale dont il souffrait ; au contraire, le poète des Consolations accepte « Dieu et toutes ses conséquences : Dieu, l'immortalité, la rémunération et la peine : dès ici -bas, le devoir, et l'interprétation du visible par l'invisible. »

L'amour ne fut pas étranger à cette transformation : le critique a aimé à cette époque, et la postérité, dont il a lui-même tant de fois encouragé l'indiscrétion, sait presque tout sur

(1) Epigraphe des Consolations, tirée de René.

INTRODUCTION

cette passion de Sainte-Beuve. Mais l'amour a des ailes ; il s'unit étroitement à l'amour divin, dont il n'est qu'un délicieux reflet : c'est la théorie platonicienne, avec un accent peut-être plus discret, plus intime : Lamartine a passé par là. Comme le poète d'Elvire, c'est le culte de la femme aimée qui le conduit à Dieu. Aimer, dit-il à Dieu,

Aimer, c'est croire en toi, c'est prier avec larmes Pour l'angélique fleur éclose en notre nuit, C'est veiller quand tout dort, et respirer ses charmes, Et chérir sur son front la grâce qui reluit (1).

Ce foyer d'amour rayonne sur tous les sentiments, les illumine en quelque sorte, leur communique quelque chose de sa flamme éthérée et divine. L'amitié, c'est le bien qui attache l'âme aux âmes pures, nobles et généreuses, et Sainte-Beuve s'adresse en ces termes à Victor Hugo, si digne d'affection par toutes ses rares qualités du cœur et de l'esprit :

Oh ! garde-les toujours, jeune homme au chaste cœur,

Garde-les sur ton front ces auréoles pures,

Et ne les ternis point par d'humaines souillures (2)!

(1) A mon ami Ulrich Guttinguer, p. 218.

(2) Page 240.

L'art est un sacerdoce : il n'a de véritable grandeur que s'il est au service de la vertu ; il est le révélateur sublime de l'œuvre de Dieu, et Chateaubriand lui-même aurait applaudi cette définition spiritualiste qu'en donne le poète :

Oui, le plaisir s'envole, La passion nous ment, la gloire est une idole, Non pas l'Art : l'Art sublime, éternel et divin, Luit comme la vertu : le reste seul est vain (1) F

L'inspiration qui avait fait éclore le Génie dit Christianisme était renouvelée : entré dans le second Cénacle en matérialiste, Sainte-Beuve en sortait, vers 1830, profondément modifié, vivement préoccupé des vérités religieuses, auxquelles il accordait, en attendant peut-être une adhésion définitive, toutes les marques d'un sincère respect.

Dans les années qui suivent et qui vont des Consolations (1830) aux Pensées d'Août (1837),

(1; A mon ami Leroux, p. 245.

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Sainte-Beuve ne cesse de se rapprocher de son idéal religieux.

D'abord, il se lie avec l'abbé de Lamennais, et, en compagnie de l'abbé Gerbet et de Lacordaire, il assiste aux fameuses lectures de Juilly. M. d Haussonville a finement analysé l'influence que la parole rêveuse et tendre du prêtre breton exerça sur l'âme réceptive de

Lamennais introduisit Sainte-Beuve dans ce monde de la jeunesse catholique, qui se groupa autour de l'Avenir, et crut préparer la conquête religieuse du siècle.

Un Lyonnais, vivant à Paris, qui devait se signaler par son ardeur dans la propagande catholique, Frédéric Ozanam, renseigne son cousin et ami Ernest Falconnet sur le mouvement des esprits ; le nom de Sainte-Beuve revient plusieurs fois sous sa plume :

« Ce qui est le plus doux et le plus consolant pour la jeunesse chrétienne, écrit-il le 10 février 1832, ce sont les conférences établies à notre demande par M. l'abbé Gerbet... Il n'a donné encore que trois séances, et la salle est pleine, pleine d'hommes célèbres et de jeunes

gens avides. J'y ai vu MM. de Potter, de Sainte-Beuve, iVmpèrefils recevant avec transport les enseignements du jeune prêtre (1). » Et encore le 15 janvier 1833 :

« Il y a tous les dimanches des soirées pour les jeunes gens chez M. de Montalembert ; on y cause beaucoup et d'une manière variée ; on prend du punch et des petits gâteaux, et Ton s'en revient tout joyeux par bandes de quatre ou cinq... Dimanche passé, j'y vis MM. de Coux, d'Ault-Dumesnil, Mickiewich, célèbre poète lithuanien, Félix de Mérode que la nation belge voulait se donner pour roi; Sainte-Beuve y est aussi venu. Victor Hugo doit y venir. Il respire dans ces réunions un parfum de catholicisme et de fraternité (2). »

La ferveur du jeune Ozanam neFaveugie pas sur la nature des sentiments qui animent une partie de l'auditoire ; il sait bien qu'à côté des champions de l'école catholique, ces réunions attirent « des hommes d'une autre école, qui viennent, comme des pèlerins d'un autre empire, contempler quelques instants l'esprit

(1) Lettres de F. Ozanam, I, p. 53.

(2) A Falconnet, id., p. 70.

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d'union et de douceur qui règne parmi leurs adversaires (1). » Cependant, il ne faudrait pas croire que Sainte-Beuve assistât aux séances en spectateur désintéressé, en dilettante. Il a dit plus tard des réunions de la rue Taitbout et des Saint-Simoniens : « Je suis allé là comme on va partout quand on est jeune, à tout spectacle qui intéresse, et voilà tout (2). »

Il revenait de Juilly avec des sentiments bien différents : la preuve, nous la trouvons dans une pièce des Pensées d'Août, dont Fauteur a dit « qu'elle aurait pu être imprimée à la fin de Volupté (3) » ; ces vers font revivre la physionomie des soirées de Juilly, pendant l'hiver de 1833 : le rôle que le poète s'y attribue n'est pas uniquement passif. Si le projet de « faire fleurir Port-Royal à Juilly » n'a pas eu de suite, l'esprit versatile de Sainte-Beuve s'en console aisément ; pourtant, il n'a pas traversé ce milieu sans en recevoir Tem-

(1) A Falconnet, 19 mars 1833, p. 79.

(2) Souven. et Indiscret., p. 45.

(3) L'indication qui y est jointe : « Précy, octobre », doit nous la faire placer en 1834 : cette année-là, le 8 octobre, il écrivait de Précy à son ami Ampère (Cf. Covresp., I, p. 25), tandis qu'en 1835 il n'alla pas à Précy (Cf. Nonv. Corresp., p. 31.)

preinte : « croyant » de désir, il a rapporté de Juilly

Quelque chose de bon, de confiant au ciel, De tolérant à tous, écoutant, laissant dire, N'ignorant rien du mai et corrigeant le fiel, Religion clémente à tout ce qui soupire, Christianisme universel.

Il croit au progrès social accompli par la religion, et aussi à l'amélioration du sort des humbles, à la nécessité de l'enseignement général, et il salue l'avènement d'une époque de paix et d'union, où la misère sera moins dure et le bonheur plus répandu.

Toutefois, au moment décisif il se dérobe : il se contentera du & cloître intérieur » ; il créera un Port-Royal pour sa conscience, et son imagination n'aura pas à faire le sacrifice suprême, celui des émotions que la vue ou l'amour de la femme excitent dans nos cœurs et dans nos sens.

Nous touchons ici à la vérité sur « l'état d'âme » de Sainte-Beuve : l'amour l'a rapproché de la religion ; mais dans la religion il voudra toujours sauver ce qu'il a lui-même

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appelé dans sa langue poétique « le parfum d'oranger voilé » :

Oh ! oui, qu'on laisse encore à nos rares loisirs, Ces choix d'objets aimés et de touchants plaisirs, Quelque couvert d'ombrage où Ton se réfugie.

Avec son doigté habituel, le poète exprime discrètement sa pensée, mais on sent qu'elle est subtilement imprégnée d'un parfum féminin. Il évoque le souvenir d'âmes chrétiennes, sans les séparer de Jeur cortège de passions profanes : Racine etChariclée, Huet et Zaïde, l'abbé Prévost et Manon Lescaut. Il semble que pour s'élever à l'émotion religieuse, il ait besoin de partir de la femme, de l'émotion charnelle et mystique à la fois qu'elle fait naître en nous. Mélange peu chrétien assurément ! Mais Sainte-Beuve rêvera toujours d'un Eden, où la prière et l'élégie d'amour uniraient leurs accents, car le souvenir et même la présence de la femme,

Des purs amours en nous ravivent la saveur !

Ainsi l'ancien sensualisme de Sainte-Beuve se retrouvait au sein même du mysticisme de

l'heure présente, le dénaturait en quelque sorte, l'altérait par des éléments païens : cette âme soulevée par l'élan des effusions spirituelles, retombait sous le poids des désirs des sens : il n'adora Dieu qu'à travers la femme, et, le jour où il lui fallut prendre parti entre la femme et Dieu, il recula devant l'effort à tenter pour terrasser ce que les jansénistes appelaient la libido sentiendi. Ces dignes « amis » de Sainte-Beuve considéraient la vie morale comme le combat incessant de deux délectations, Tune divine, l'autre terrestre : c'est la dernière qui l'emporte dans ce conflit qui avait eu pour théâtre l'âme de Fauteur dePort-Royal.

Mais nous sommes loin encore de ce dénouement : la crise a persisté plus longtemps qu'on ne l'a dit ; nous demanderons ici nos preuves à nos Lyonnais.

D'abord, dans l'article sur les Œuvres de Salvien, auquel nous avons déjà emprunté une citation, Sainte-Beuve exprime le vif intérêt qu'il porte au nouveau mouvement catholique :

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« MM. Grégoire et Collombet, dans cette publication estimable, n'ont pas été mas seulement par des raisons d'étude, et de choix historique et littéraire ; un sentiment religieux, qui est celui d'une si notable partie des jeunes générations de notre temps, les a poussés à cette entreprise utile dont ils se sont acquittés avec élégance et bonheur... Ainsi les études religieuses renaissent de toutes parts, et il se manifeste un mouvement non douteux de restauration du christianisme par la science (1). »

Quelques mois après, nos traducteurs chrétiens lui dédient les Œuvres de saint Encher, substituant son nom à celui de Lamennais qu'ils avaient écrit d'abord à la première page de leur livre. Sainte-Beuve les en remercie chaleureusement : (Lettre du 13 août 1834.)

« Rien ne pouvait m'être plus doux qu'une telle marque de bienveillance, qui n'a pas à mes yeux un caractère littéraire, mais un caractère moral et religieux, bien autrement précieux, je vous assure... »

(1) Revue des Deux-Mondes, 15 janv. 1834. — Article non reproduit dans les Premiers Lundis.

C'est l'époque où paraissait Volupté, ce livre étrange, sorte de demi-confession, où Fauteur s'est peint à nous, sous le nom d'Amaury. L'inspiration religieuse y est profonde, au point que plusieurs pages du livre sur la vie du séminaire et les premières impressions qu'elle fait éprouver, dues à la plume du P. Lacordaire, ne détonnent en rien dans l'ensemble de l'ouvrage. Collombet, fort difficile et fort méfiant pour tout ce qui touche au christianisme, Collombet qui sera plus tard à ce point de vue si sévère pour Chateaubriand, admire sans restriction le côté religieux de Volupté ; il s'écrie ;

« Comment le poète, sceptique d'abord, estil devenu si chrétien ? Où donc un jeune homme du monde a-t-il puisé cette morale si pure et si sainte ?... Ceci va tout à fait se placer à côté des Confessions de saint Augustin ; on dirait que l'auteur a vécu toujours avec les livres du plus tendre ascétisme... En vérité, si j'apprenais un jour que M. Sainte-Beuve s'est acheminé vers quelque chartreuse, le bâton de pèlerin à la main, je n'en serais pas surpris. Celui qui a composé Volupté n'a plus

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guère de liens, ce me semble, qui le rattachent à la terre (1). » De nos jours, M. Huysmans, dont l'âme, comme celle de Sainte-Beuve, fut livrée aux assauts contraires du mysticisme et du sensualisme, a fini par secouer « les chaînes du siècle » ; Sainte-Beuve, lui, ne réalisa pas l'hypothèse de Collombet. Son roman de Volupté n'en reste pas moins la traduction lyrique d'un état d'âme religieux, traduction écrite dans une langue toute chrétienne.

Un autre Lyonnais, Ernest Falconnet, appelait Volupté le « seul roman d^ utilité spirituelle qui ait paru en France ». Il rendait compte du livre, dans la Revue du Lyonnais, et il disait :

« Joseph Delorme n'a d'abord saisi du monde que la surface sombre ou dorée ; puis il est descendu plus avant dans le mystère des souffrances ou des plaisirs. Il a demandé à Dieu des Consolations... il a retracé dans Volupté un nouveau progrès de sa pensée religieuse... Amaury, l'enfant du siècle, moins fataliste qu'Oberman, plus intelligent que

(1) Courrier de Lyon, 23 août 1834.

René, a demandé la paix du cœur au christianisme, celte grande aumône faite à une grande misère... M. Sainte-Beuve n'a point voulu mettre un nom plus décisif en tête de son volume, parce qu'il n'est encore qu'une pierre milliaire de sa grande marche à travers les idées (1). »

Falconnet prit texte de ce même roman, pour adresser à Sainte-Beuve des vers empreints du plus vif sentiment d'admiration à l'égard du romancier chrétien, dont il excusait les anciens « blasphèmes » , à présent qu'ils lui apparaissaient gros de repentirs. Nous citerons quelques strophes de cette pièce, où l'élévation de la pensée rachète quelques défaillances de style :

Sur les mots murmurés dans l'ivresse des rondes, Sur les désirs mauvais et sur les beautés blondes, Dont votre cœur ardent était trop enflammé, Vous avez bien poussé des sanglots solitaires, Et vous vous êtes dit des paroles austères : « Seigneur, Seigneur, j'ai trop aimé !

« Seigneur, Seigneur, mon âme est une pécheresse, « Stérile en repentir et féconde en tendresse ;

(i) Revue du Lyonnais, 1834, p. 246-247.

INTRODUCTION

« Inspirez-lui, Seigneur, de célestes soupirs, « Les douleurs du cilice et les forces du jeûne ; « Refaites-la, Seigneur, et vierge et toute jeune, « Se répandant en saints désirs ! »

Plus tard, ayant compris cet exil où nous sommes, Pour attendre et souffrir, et qu'hélas ! tous les hommes Payent en longs sanglots leur part d'humanité, Vous avez déploré notre amère impuissance, Et vous avez lutté, martyr de la science, Durant les jours de votre été !

Et vous avez voulu, pèlerin solitaire, Féconder, pour nous tous, vos douleurs sur la terre ; Armant notre pudeur contre la volupté, Vous avez fait plus fort notre moule fragile, Et vous avez rempli notre vase d'argile, Des parfums de la chasteté (1).

Telle fut l'impression produite par Volupté sur les catholiques lyonnais ; tous les amis que Sainte-Beuve avait à Lyon, Collombet, Falconnet et les autres, furent enchantés par cette histoire d'une âme, que son évolution porte de Lamarck et de Cabanis, à Saint-Marlin « le philosophe inconnu », et à Saint-Cyran. Ils n'arrêtèrent même pas leurs regards surcer-

(1) Ce Poétique hommage à M. Sainte-Beuve ne fut publié qu'en 1837. (Revue du Lyonnais, I, p. 373.)

tains passages du livre qui auraient dû les inquiéter et qui peignaient sous son vrai jour la nature ondoyante et mobile de Sainte- Beuve. Au lieu de ne voir dans certaines déclarations de l'auteur qu'un dernier regard jeté sur un passé à jamais anéanti, ils auraient dû les méditer et y pressentir cette inconstance d'humeur qui empêcha Sainte-Beuve de se fixer. Lors même qu'il paraît le plus éperdument épris d'une idée, prenez-y garde : il en fait le tour, il la sonde, il veut la connaître jusqu'au bout, a sauf à la juger, à la secouer au loin, une fois comprise (1). » La véritable conclusion du livre, ce n'était pas le départ de Sainte-Beuve pour un cloître mystérieux : il y avait au fond une décevante et capricieuse inquiétude, qu'il dépeignait en ces termes :

« Et qu'était devenue ma foi aux choses de Dieu, la foi qui tout précédemment en mon cœur s'annonçait comme renaissante ? Qu'elle était loin, en fuite et au néant, chassée sans plus de bruit qu'une ombre ! A certains moments d'intervalle paisible ou morne dans

(1) Volupté, édit. Charpentier, p. 140.

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la vie, il n'est pas rare qu'il s'élève et se forme autour de nous comme une atmosphère religieuse, et qu'une espèce de nuage nourricier s'assemble et s'abaisse aux environs. On y baigne, on le sent déjà qui arrose ; les jeunes rameaux s'ouvrent et boivent aux sucs invisibles. Mais que vienne la tempête, ou seulement une bouffée trop hardie du printemps, un flot plus ardent du soleil, et voilà la nuée dissoute et balayée. Ainsi mes sentiments avaient fui (1). »

Tel devait être le dénouement de cette crise religieuse. Pourtant, au lendemain de Volupté, les velléités chrétiennes de Sainte-Beuve ont de la consistance, et Collombet s'efforce de l'entraîner plus loin dans cette route où il hésitait après les premières étapes. Il fit part à son ami de l'étude qu'il écrivait sur sainte Thérèse ; il lui parla d'un sonnet et d'un cantique de la sainte, qui, mis en vers français, seraient lus avec plaisir (voir lettres de Collombet, 3 mars et 11 avril 1836 ; et lettres de Sainte-Beuve, 29 février et 25 mars 1836).

(1) Page 231.

Dans les Pensées d'Août, parut la traduction du sonnet de sainte Thérèse.

Auparavant, il avait signalé à ses lecteurs de la Revue des Deux-Mondes les nouvelles publications religieuses de Collombet, « Sidoine Apollinaire, cet écrivain si considérable par le rôle politique qu'il a joué et par les renseignements inappréciables qu'il contient sur l'état de la société d'alors», « une fort bonne Vie de sainte Thérèse, composée sur les ouvrages originaux », et « la traduction des Hymnes de Synésius, que chacun peut lire dorénavant dans une traduction élégante (1). »

Ainsi donc, sans aider directement au mouvement de renaissance religieuse, Sainte- Beuve le proclamait à chaque occasion et en parlait avec une respectueuse sympathie.

Les Pensées d'Août devaient affirmer encore, aux yeux des juges sérieux, les dispositions religieuses de Sainte-Beuve : le poète, sans

(1) Article du 1er fév. 1837 (p. 387), non reproduit dans les Premiers Lundis,

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doute, ne prononçait pas encore le credo espéré, mais on pouvait supposer qu'arrêté sur le seuil des croyances religieuses, il ne tarderait pas à le franchir : catholiques, protestants, jansénistes escomptaient les uns et les autres, au profit de leur chapelle particulière, la conversion prochaine du poète des Pensées d Août et du futur historien de Port- Royal (1).

Gollombet terminait comme il suit l'article sincère qu'il avait consacré au premier de ces deux ouvrages :

« Si l'on est en droit de reprocher à M. Sainte- Beuve plusieurs choses du côté littéraire, on devra reconnaître que son but est moral, que son ton est grave et religieux. Quand la prose et Ja poésie s'ingénient si souvent à flétrir tout ce qu'il y a de sacré, il fait bon rencontrer un écrivain qui se respecte, et en toutes circonstances l'auteur des Consolations ne s'est pas moins honoré par sa vie que par son talent (2). »

(1) Les solitaires de Port-Royal avaient inspiré à Sainte- Beuve un beau mouvement lyrique dans Volupté, et il y avait esquissé une conciliation de la grâce avec le libre arbitre ; en 1835, il écrivait à l'abbé Barbe (Nouv. Corresp.y p. 27) qu'il avait fait le plan d'une « histoire littéraire de Port-Royal et des solitaires qui s'y rattachent ».

(2) Courrier de Lyon, 24 décembre 1837.

De son côté, Vinet ne doutait pas de l'adhésion imminente de Sainte-Beuve à la religion : auditeur assidu du cours de Lausanne, confident des pensées intimes du conférencier, Vinet, dans les longues causeries du soir, mesurait les progrès religieux de son ami : il mettait à sonder ce cœur toute son expérience de moraliste, à le convaincre, toute son ardeur d'apôtre. Nul doute qu'à ce confesseur laïque, d'une ouverture d'esprit si remarquable, Sainte-Beuve n'ait accordé la confiance la plus entière, et n'ait pour ainsi dire livré son âme malléable, avec le plus affectueux abandon.

La prédilection avec laquelle le poète recherchait les idées chrétiennes, et s'attachait, en pensée du moins, à la règle morale du christianisme, faisait croire à Vinet que Sainte- Beuve, déjà parvenu à triompher du doute, luttait encore « non plus contre un obstacle vivant et vivace, mais contre un obstacle mort, contre l'impression subsistante d'une vie entière, contre des habitudes qui ne sont plus suivies, mais dont le pli est resté ; contre tout le poids du passé, du passé qui est notre vrai

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présent, et qui s'accumule tout entier sur le point même où nous vivons (1) ».

Les Pensées d'Août, au jugement de Vinet, inauguraient dans notre littérature la vraie poésie chrétienne ; ce n'est pas qu il oubliât Victor Hugo, A. de Vigny, et surtout Lamartine, avec la longue théorie des poètes religieux formés à son école ; mais avant Sainte- Beuve, dit-il, on avait « parlé en vers des choses divines et des perspectives éternelles » ; Sainte-Beuve « est le seul qui ait nommé, tantôt par leur nom, tantôt par leur substance et leurs effets, les éléments distinctifs du christianisme, le seul chez qui la conscience, la grâce et V humilité apparaissent comme conditions d'une religion vraie, le seul par conséquent dont l'accent soit véritablement sérieux et pénétrant (2). »

La retraite intellectuelle que Sainte-Beuve commençait alors à Port-Royal encourageait encore les espérances qu'on fondait sur sa con-

(1) Article du Semeur sur les Pensées d'Août, publié dans les Etudes sur la littérature française au xixe siècle, t. III, p. 5.

(2) Id., p. 13.

version définitive : en lui, le cœur et l'imagination étaient déjà séduits, la raison elle-même cessait d'élever des objections ; la volonté seule résistait encore, par habitude ancienne. Le premier volume de Port-Royal, paru en 1840, donna satisfaction à toutes les âmes pieuses qui suivaient avec un intérêt passionné les péripéties de cette crise religieuse. Quel respect recueilli pour parler des solitaires, quel esprit chrétien pour les juger ! On s'en convaincra par cette unique citation :

« Bien des jours de la vie des saints, comme de celle des heureux, se ressemblent ; ce sont des labeurs tout réels, arides, épineux, sans cesse recommençant sur cette terre, qui ont bien leur secrète joie, qui ont surtout leur lutte obscure. C'est par l'étude suivie, réfléchie et presque contrite, par une étude plutôt mêlée de prière, non point dans ce genre d'exposition sérieuse, mais extérieure et trop littéraire, où l'imagination et la curiosité ont tant de part, qu'il les faudrait aborder (1). »

Aussi Vinet reconnaît-il à l'auteur de Port-

(1) Page 189 (édit. 1840).

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Royal « l'intelligence du christianisme» ; «une pensée chrétienne, disait-il, chrétienne départ en part, a présidé au travail dont l'ouvrage de M. Sainte-Beuve nous livre les résultats (1). »

Mais n'allons point trop avant, et, pour le plaisir de suivre à la trace ces manifestations d'une pensée religieuse chez Sainte-Beuve, n'oublions pas que l'écrivain s'est dit lui-même « le plus rompu aux métamorphoses (2) ». C'est une déception d'amour qui l'avait rendu janséniste, comme il l'a avoué lui-même à Turquéty (3). Ce jansénisme d'occasion cadrait

(1) Op. cit., p. 40.

(2) Il faut prendre au pied de la lettre cet aveu de Sainte- Beuve : « Je comprenais si bien les choses et les gens que je donnais les plus grandes espérances aux sincères qui voulaient me convertir et qui me croyaient déjà à eux. » (Portr. littér., III, 545.)

(3) C'est le sens des vers qu'il lui adressait :

Il est un jour aride et triste, Où meurt le rêve du bonheur :

Voltaire y devient ricaneur, Et moi, j'y devins janséniste !

La pièce non datée, qui est une réponse à des vers de Turquéty, doit avoir été faite en 1841, comme le pense M. Saulnier, le biographe si bien informé de Turquéty. « Gardez-moi le secret de mes plaintes », écrivait Sainte- Beuve à Turquéty, en lui envoyant cette réponse en vers.

« Turquéty, nous écrivait M. Saulnier, n'a imprimé dans aucune édition de ses œuvres ni la poésie du critique ni

admirablement avec la sensibilité chrétienne de Sainte-Beuve, attendri et comme incliné à croire par « une vie sobre, un ciel voilé, quelque mortification dans les désirs, une habitude recueillie et solitaire » (1). Mais ces dispositions allaient-elles passer de la sensibilité dans la volonté ? La conversion toujours différée allaitelle enfin se produire ?

Sainte-Beuve n'était pas homme à commettre l'hypocrisie suprême^ celle des choses religieuses. Il s'est demandé s'il était autre chose qu'un amateur, pris en quelque sorte au piège des discussions théologiques. N'a-t-il pas été poussé vers les pieux solitaires, moins par désir d'amélioration morale, que par simple curiosité littéraire? Par démangeaison du savoir, par cette « libido sciendi » si durement maudite par les jansénistes, il s'est approché de ces âmes pieuses et austères ; il les a étudiées avec scrupule et même avec dévotion ; mais voulait-il franchement conjurer cet écroulela sienne. On lui demandait le secret, il Ta gardé. Sainte- Beuve n'a pas voulu que la postérité fût privée de cet échantillon de son talent poétique, et il l'a inséré dans son édition de 1845. »

(1) Portraits littéraires, t. III, p. 543.

ment intérieur de ses croyances ? Ne se complaisait-il pas dans son « péché », pauvre âme à la dérive, condamnée à

Toucher toujours l'autel sans jamais l'embrasser (1) ?

En 1869, Sainte-Beuve affirme que son articte sur La Rochefoucauld, écrit le 15 janvier 1840; « indique une date et un temps, un retour décisif dans sa vie intellectuelle », un abandon complet de son mysticisme: « L'étude sur La Rochefoucauld annonce la guérison et marque la fin de cette crise, le retour à des idées plus saines dans lesquelles les années et la réflexion n'ont fait que m'affermir (2). »

Nous ne croyons pas que la volte-face ait été subite: en tout cas, la date nous paraît arbitrairement choisie ; dans cet article, Sainte- Beuve se range derrière Vinet pour juger Ja philosophie des Maximes ; c'est à ce moraliste qu'il emprunte une expression pour parler de la mort du noble duc, qui mourut, dit-il, « avec

(1) P. 440, édit. Charpentier : sonnet en réponse à son ami A. de Latour, qui l'avait interrogé sur ses héros et sur renseignement qu'il fallait leur demander.

(2) Portraits de femmes, p. 321, note.

bienséance. » Rien de décidément rationnel dans la pensée, rien d'anticatholique ou d'antimystique : rien en définitive qui prouve cette soudaine conversion à rebours, dont Sainte- Beuve nous a parlé.

Ne craignons pas de le répéter: en 1840, Sainte-Beuve n'est pas encore détaché des idées religieuses. C'est vers cette époque qu'il écrit à J. L. Tremblai, l'auteur d'un volume de vers : Maladie et gaérison, retour d'un enfant du siècle au catholicisme (1): « La religion seule donne ce calme qui n'est pas le bonheur peut-être, mais qui suffit après la première jeunesse, etc. (2). »

C'est en 1840 aussi que le docteur Reuchlin rêvait d'appeler Sainte-Beuve dans un humble

(i) Ce livre ne parut qu'en 1843 (Moulin, Desrosiers — Paris, Chamerot — Lyon, Allard et Gie). A propos de ce livre, l'Institut^ catholique de Lyon écrivait : « La religiosité est une voie de retour donnée par la Providence, elle deviendra la religion. » (T. II, p. 336.) Sur Tremblai, voir F. Saulnier, Edouard Turquéty, p. 254.

2) Correspond., tome I, p. 96 ; la lettre porte en date, 1er juin 1843.

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presbytère de la Forêt-Noire, et de l'y garder quelques mois d'été, dans une sorte de « petit Port- Royal » : « La mortification et l'ascétique, lui disait-il, n'y auraient pas manqué (1) ». Enfin, son confident Collombet gardait, avec son amitié fidèle pour le poète des Consolations, un secret espoir de voir Sainte-Beuve revenir un jour à la foi. Avait-il à présenter au public dans une nouvelle édition le Pape de Joseph de Maistre, il abritait son jugement derrière F autorité de Sainte-Beuve (1844); et celui-ci lui répondait ces lignes curieuses : « J'ai déjà vu combien vous avez été aimable pour moi dans le volume du Pape ; j'en suis fier, tenant plus qu'à tout à être cité de ce côté catholique comme un écrivain le plus sincèrement respectueux (2). » La crise avait cessé, mais elle avait laissé sa marque.

En 1846, quand parut le troisième volume de Port-Royal, le critique ne nous cache pas qu'il est détaché de ses solitaires ; cependant, à la fin de sa vie, écrivant à son confrère en

(1) Lettre du 2 mars 1840. (Zeitschrift fur franz. Spr. und Litter., XIII, 1891.)

(2) Lettre inédite, 1844.

Port-Royal, le docteur Reuchlin, il se donnait à lui-même ce témoignage : « Je vois qu'en somme nous n'avons pas trop dérogé ni l'un ni l'autre à notre qualité d'anciens amis de Messieurs de Port- Royal (1). » Tel Renan, lorsqu'il s'interrogeait au soir de la vie, sur la façon dont il avait observé les règles sulpiciennes : tant il est vrai que certains milieux marquent l'homme d'un signe ineffaçable ! L'âme de Sainte-Beuve avait respiré la poésie austère qui s'exhalait du christianisme de Port-Royal, et le parfum dura, malgré les souffles contraires !

En même temps, les liens se relâchaient peu à peu, qui avaient paru unir Sainte-Beuve au catholicisme ; il arriva au déclin de l'âge, sans avoir ouvert son être intérieur à l'influence de

(1) Lettre du 2 mars 1865. Après sa réception à l'Académie, il écrivait le 3 mars 1845 au même Reuchlin : « Vous qui m'avez vu dans mon petit galetas que je regrette, vous m'auriez à peine reconnu ce jour-là dans l'habit de cérémonie auquel s'ajoutait l'épée, et tout un air de cour que j'ai vite tâché de me rendre familier. Qu'aurait dit M. Singlin d'un pareil déguisement ? M. Royer-Collard pourtant assistait à cette cérémonie, et n'a point 'paru mécontent ; mais les Jansénistes de notre temps, même les plus directs et les plus purs de race, sont tellement sécularisés ! »

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la grâce. Du moins, dans sa correspondance avec Collombet, aux heures des méditations profondes, il tourne parfois ses regards vers la religion : alors, tout en marquant la limite qu'il n'a pas franchie, il se plaît encore à contempler de loin l'horizon autrefois souhaité.

Le spectacle troublant des révolutions ramena plus d une fois l'écrivain aux confins de la pensée religieuse. (Lettres du 7 juin 1848 et du 18 avril 1849.)

Dans son discours de réception à l'Académie française, Jules Janin, dont la critique ne se garde pas des hypothèses hasardées, crut ingénieux de prétendre que « Sainte-Beuve se serait converti h la foi catholique, s'il avait été témoin des effroyables événements de 1871 (1). » Outre que cette idée était singulièrement déplacée dans la circonstance où elle fut exprimée, elle est tout à fait inexplicable, d'après ce que nous avons dit. Assurément Sainte- Beuve fut violemment ému par les grands bouleversements politiques et sociaux dont il

(1) Lettre de M. Troubat à-M. J. Levallois, dans le Sainte- Beuve de celui-ci : M. Troubat proteste, et, avec beaucoup de raison, contre cette « banalité » de Jules Janin.

fut le témoin ; la sérénité de sa foi philosophique dut être sans doute un instant ébranlée : mais rien de plus. Sainte-Beuve ne fit pas un retour en arrière. Il se contentait de laisser échapper un regret, dans une lettre à Collombet (4 juillet 1850).

A mesure que les années agrandissaient l'intervalle que la vie avait creusé entre la pensée des deux amis, Sainte-Beuve sentait le besoin de s'épancher plus complètement dans le cœur de Collombet. Le 27 septembre 1853, il lui écrivait une lettre qui est comme le véritable testament de sa pensée, hantée à certaines heures par les rêves religieux de jadis, mais décidément orientée vers un idéal de raison pure, vers une foi philosophique dont rien ne pouvait plus le détacher (p. 269).

Ces plaintes mélancoliques vont se placer à côté de celles que Joseph Delorme faisait chanter à la Muse de sa jeunesse ; c'est le même découragement, la même lassitude, les mêmes

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regrets. Mais cette fois Sainte-Beuve n'avait plus à espérer un renouveau de ses croyances éteintes ; le poète des Consolations ne revivrait plus. En 1839 près d'Aigues-Mortes, dans un accès de tristesse et de découragement, Sainte- Beuve avait noté cette plainte solitaire : « Mon âme est pareille à ces plages où Ton dit que saint Louis s'est embarqué : la mer et la foi se sont depuis longtemps, hélas ! retirées, et c'est tout si, parfois, à travers les sables, sous l'aride chaleur ou le froid mistral, je trouve un instant à m'asseoir à l'ombre d'un rare tamarin (1). » Cet aveu, qui jaillissait du cœur après une déception d'amour, était prématuré à cette date; à partir de 1853, le tamarin luimême a disparu du morne paysage : Sainte- Beuve se raidit dans une attitude virile : il accepte l'inévitable présent avec noblesse et énergie ; les illusions morales et religieuses, dont il s'était enchanté quelque temps, ne pas-

(1) Portr. littéral. III, p. 540. On trouvera aussi ce passage avec d'autres, également significatifs, dans le chapitre des Extraits de Sainte-Beuve par M. G. Lanson (Paris, Garnier), intitulé : Notes, Pensées et Confidences de Sainte-Beuve.

L'introduction de ce livre est une biographie documentée et ingénieuse du grand critique.

saient plus à tire d'aile sur son horizon désolé.

Cette crise cependant ne fut pas stérile pour le talent de Sainte-Beuve.

Imaginons le critique resté à l 'école de Tracy, de Daunou, de Lamarck : il eût, sans doute, admirablement glorifié notre xvme siècle ; il n'aurait rendu justice ni au xvne ni au xixe. Jamais il n'aurait écrit Port-Royal ; jamais non plus, il n'aurait goûté impartialement l'art que renouvelait Chateaubriand, et toute cette floraison de poésie religieuse, née sur les lèvres de Lamartine et de Hugo, et recueillie par leurs humbles disciples, les Beauchesne, les Guttinguer, les Turquéty, les Victor Pavie. En 1831, il écrivait à l'abbé Barbe qu'il commençait à accepter de Bonald et Joseph de Maistre (1). Combien d'autres écrivains n'auraient retenu son attention qu'en passant, ou tout juste pour mériter ses dédains, s'il n'avait pas eu son heure d'évolution vers les idées religieuses! Grâce à cette évolution, il a donc complété l'éducation de son goût ; il s'est rap proché davantage de l'école romantique; puis,

(1) Lettre du 11 décembre 1831.

quand le romantisme, délaissant ses origines, ne professa plus qu'une religiosité vague et s'atténuant encore avec les années, Sainte- Beuve s'en éloigna, et, mis en présence du vrai classicisme, de celui du xvne siècle, il fut mieux préparé pour le comprendre et l'apprécier.

Il y a donc eu là dans la vie de Sainte- Beuve autre chose qu'un simple accident : d'abord ses velléités religieuses lui ont inspiré les Consolations, Volupté, les Pensées d'Août, les deux premiers volumes de Port- Royal ; ensuite, elles ont duré plus longtemps qu'on ne Ta dit, et que lui-même, vers la fin de sa vie, ne se plaisait à le dire et sans doute à le croire; enfin et surtout, en abordant le christianisme avec sincérité, il pénétra du même coup tout un ordre de sentiments et de beautés esthétiques auxquels son goût si fin, si délié, risquait pourtant d'être insensible. De cette crise religieuse Sainte-Beuve n'est pas sorti chrétien, mais du moins plus grand critique, plus prompt à toutes les métamorphoses qu'exige cette fonction de juger les œuvres littéraires. Il n y a pas trouvé le calme du

cœur, il y a trouvé l'aliment de l'intelligence.

Les âmes pieuses regretteront avec Collombet que le charme de Port-Royal ait un jour cessé d'agir et que le biographe des solitaires ne se soit pas agenouillé au pied de la croix : le biographe de Sainte-Beuve ne pourra s'empêcher d'être ému de l'émotion et de la dignité avec laquelle l'écrivain dit adieu à ses jansénistes :

« Cette religion, il m'a élé impossible d'y entrer autrement que pour la comprendre, pour l'exposer. J'ai plaidé pour elle devant les incrédules et les railleurs ; j'ai plaidé la grâce, j'ai plaidé la pénitence; j'en ai dit le côté élevé austèrement vénérable, ou même tendrement aimable; j'ai cherché à en mesurer les degrés, j'ai compté les degrés de l'échelle de Jacob. Là s'est borné mon rôle, là mon fruit (1). »

(1) Port Royal, t. VI, p. 243 (août 1857).

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