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pour un prix Monthyon. C'est la Science populaire de Claudius, dont j'ai lu tous les petits volumes, ce que n'a fait sans doute aucun des juges du concours. Or cette publication m'a paru tout à fait en dehors de cet amas de livres qu'on publie pour l'éducation des classes inférieures, et aussi remarquable par la série des connaissances qu'il fait parcourir que par la manière heureuse dont il les résume. Le style en est même empreint d'une certaine originalité, qui ne nuit ni à la clarté ni à la méthode. C'est une œuvre d'utilité réelle, à la hauteur des lumières du temps, et plus qu'une autre propre à les répandre dans les classes inférieures, et dont pourraient profiter les hautes classes, cela soit dit, malgré le respect que je porte à toute leur capacité.
Tâchez donc, mon cher ami, d'obtenir un prix pour Claudius. Après avoir loué l'ouvrage, je pourrais louer l'auteur. C'est un excellent jeune homme exploité, je crois, par les libraires qui le font beaucoup travailler et le payent le moins possible. Une couronne serait bien placée sur cette tète qui se fatigue sans fruit, mais aussi sans se décourager, parce que M. Ruelle (c'est le nom du père de Claudius) fait dans cette entreprise encyclopédique œuvre de conscience et d'humanité plutôt que de spéculation d'intérêt. Pourtant, je vous confierai que M. Ruelle est dans une position assez pénible, et que ses vertus privées pourront prolonger encore longtemps; car, vous le savez, vous qui avez été et avez su être pauvre ou à peu près, les vertus ne font pas faire fortune! Intéressez-vous donc, je vous prie, à l'ouvrage de M. Ruelle, et croyez que je vous serai reconnaissant de tout ce que vous ferez pour lui.
Adieu, je me porte bien et suis à vous de cœur.
BÉRANGEB.
Tours, 12 février 1840.
Dupin est, dit-on, de la commission qui juge les ouvrages. Priez-le en mon nom de protéger Claudius. 11 vient de m'envoyer son éloge du duc de Nivernais, avec une lettre tout aimable où vous vous doutez qu'il me presse encore pour l'Académie. Au lieu de sa voix pour moi, c'est pour Claudius que je la demande.
Non, certes, je ne suis pas de votre Académie, mon cher Lebrun, et bien m'en prend, car j'y aurais l'ait de l'humeur, en voyant toutes les intrigues qui ont dû s'y croiser pour amener vos deux derniers choix. Il y en a unpourtantque je comprends, si je ne l'approuve pas. Mais votre M. Fleurant (1) me semble donner à votre classe un cachet de ridicule indélébile. Est-il vrai que Lavigne ait été de ceux qui ont mené cette exclusion de Hugo? J'ai peine à le croire de lui, que j'ai connu bon et honnête. Il n'est pas possible qu'il ait porté si loin la haine d'un rival. J'avais écrit à Dupin (en le remerciant de l'envoi de sa notice sur le duc de Nivernais), en faveur de Hugo. J'ai vu par les journaux qu'il a été bien d'abord, mais que pour en finir, il a fait une sottise. Il est étrange qu'un homme de tant d'esprit finisse toujours ainsi. Du reste, cette fois, on assure qu'il [en| est convenu. Faute de mieux, sachons lui gré de sa franchise.
(1) Plaisanterie sur le piiysiologiste M. J.-P. Flourens, «lui venait de remplacer Michauil à l'Académie Tram-aise.
Le nouveau ministère vous ôte voire inlérim, puisque Villemain n'a plus rien maintenant de mieux à faire qu'à se livrer aux travaux académiques. J'ai peur que mon pauvre Claudius ne souffre de ce changement. Je ne vous en remercie pas moins de vos bonnes intentions pour lui et pour M. Ruelle, et de l'empressement aveclequel vousm'avezassuré de votre bienveillance pour eux. Je regrette bien qu'un obstacle se soit rencontré à la course que vous deviez faire ici. De toutes vos bonnes intentions, c'est, vous n'en doutez pas, celle qui me touche le plus. Mais plus encore pour un voyage que pour les lettres je comprends parfaitement que votre bonne volonté soit souvent contrariée par la multiplicité des occupations. Pour les hommes de cœur les places ne sont pas des sinécures et c'est surtout pour cela que je n'en ai pas voulu.
Que dites-vous de la conduite de Cousin? Il me semble qu'Etéocle a été plus adroit que Polynice. J'ai toujours jugé ainsi ces deux hommes, pour qui je n'ai pas une grande estime, comme vous savez. Il y a dans la tête de Cousin quelque chose de plus large, de plus élevé que dans celle de Villemain. Ne parlons pas de leur cœur, si ce n'est pour dire que Cousin a plus ce qu'il faut pour en simuler un bon que l'autre, qui ne comprend que l'esprit.
Vous devez avoir une pensée sur le nouveau ministère. Nous autres, provinciaux, nous ne savons rien. Nous ne voyons pas le théâtre et encore moins les coulisses Je me rappelle pourtant avoir dit à Thiers, à son passage ici, à propos de son discours anglais : « A moins que vous ne soyez d'accord avec quelqu'un, pour servir un jour à quelque tour de passe-passe. Ah ! farceur ! mais prenez-y garde, en
fait de rouerie, les vieux savent plus que les jeunes. » Ce qu'il y a de sûr, c'est que l'Angleterre va compter un peu plus sur nous. Quitte à lui faire de mauvais tours, si nous pouvons. Le ministre plénipotentiaire en Hanovre doit être au courant de tout celn. Que dit-il? J'avais presque l'idée qu'il vous accompagnerait ici, et je ne vois point que vous me donniez de ses nouvelles, ce qui ne m'empêche pas de vous charger de nouveau de lui faire bien des amitiés de ma part.
Je me porte assez bien, chansonne toujours un peu et viens d'écrire ma biographie, que mon éditeur sollicitait avec instance. Elle paraîtra avec mon dernier volume, lorsque je ne serai plus là pour corriger les épreuves. Je ne sais si à ma mort Perrolin tirera un grand profit de tout cela, mais je le souhaite plus pour lui que pour moi. Comme l'âge rend indifiërent à tout ce qui nous a passionné dans notre jeunesse 1 Qui m'eût dit qu'un jour ce qu'on appelle renommée, me deviendrait chose presque pénible. On appelle ce changement de la philosophie ; on a grand tort. C'est plutôt un affaiblissement de nos plus nobles facultés, une apathie, résultat de la fatigue. En repassant ma vie, cette idée a dû me venir souvent, car, en effet, mon moral a été terriblement secoué. Aussi, je m'étonne du fonds de gaieté qui me reste encore. Vous ne devez plus avoir le temps de faire des vers. .le vous plains. Je disais un jour la même chose à M""' de Girardin qui me disait être obligée à faire de la prose. Je viens de lire sa comédie et elle me fait regretter, pour la forme comme pour le fond, qu'elle se soit remise à rimer. Comment la pauvre Delphine a-l-elle pu produire un tel ouvrage ?Comr. it. 8
ment M. de Lamartine ne lui a-t-il pas fait sentir qu'une satire de ce genre ne peut convenir à une femme? Peut-être n'est-il pas d'homme aujourd'hui qui voulût en prendre la responsabilité. Elle a trop contourné son sujet pour n'en avoir pas vu les inconvénients. 0 Muse de la Patrie ! si vous vous remettiez à faire des vers, ils ne seraient pas de ce genre, et sur de pareils sujets. Aussi serais-je bien curieux de les connaître. Allons, retournez donc un peu à vos premières amours.
Adieu, faites mes amitiés à M™*^ Lebrun et aux Aubernon, quand vous irez à Versailles.
A vous de cœur. Bérangeh.
Tours, 7 mars 1840.
Rappelez-moi au souvenir de M. Delorme. Vous devez voir Hugo quelquefois. M'en veut-il toujours? On nous annonce un nouveau volume de poésie de lui. Jele lirai, moi qui ne suis pas comme M. Royer- Collard.
Mon cher Lebrun, le jeune Lédo que Manuel et moi nous vous avons recommandé et qui est com positeur dans vos ateliers, ayant perdu son père, éprouve le besoin de venir le plus tôt possible au secours de sa famille. Il croit qu'une place d'employé remplirait mieux cet honorable but que le travail d'un simple ouvrier. Il sollicite donc de vous un emploi dans vos bureaux, où, dit-il, doivent avoir lieu plusieurs vacances. Si cela est et que vous soyez libre d'engagements, voyez, mon cher ami, si vous pouvez caser ce jeune homme dans la bureaucratie de rimprimerie royale. Manuel s'intéresse vivement à sa famille qui le mérite et dont la
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position est des plus pénibles. Le jeune Lédo est d'une conduite irréprochable.
A vous de cœur. Béranger.
. 16 janvier [1841].
Certes, vous avez eu bien tort de ne pas venir vous promener dans mon parc aujourd'hui, .le puis dire mon, car j'y étais plus seul que vous n'avez été peut-être dans votre cabinet. Les oiseaux commencent leurs chansons, et de beaux papillons jaunes, les premiers venus dans notre pays, apparaissent déjà sous les feuilles de l'autre année.
Et pourquoi, diable, vous mêlez-vous de fortifications? Si j'étais député ou pair, je les voterais de peur d'accident, mais au fond je ne sais qu'en penser, moi qui n'ai jamais cru, malgré Arago et ses calculs, que le gouvernement voulût tirer des coups de canon aux gens qui ont des maisons, lorsqu'il serait attaqué par ceux qui n'en ont pas. Faire d'une capitale comme Paris une sille de guerre, n'est-ce pas courir risque d'en dénaturer l'esprit? On voudrait et pourrait en faire un port de mer que bien certainement je m'y opposerais. Je vois pourtant un côté avantageux de le fortifier, c'est de nous rendre la conquête moins nécessaire, et vous savez que je ne suis pas pour les conquêtes, où trop souvent les agressions nous ont poussés. Serons-nous donc toujours des Hrennus et des Bellovèse?
Ouant à votre ami Joufl'roy, c'est un esprit malade, qui a peur qu'on ne casse une de ses trente six marmites. J'en ai lu le compte ce matin dans le Naliondl. Voilà donc ces philosophes qui catéchisaient la jeunesse! Quels exemples davidilé ils lui
ont donnés! Les grandes ambitions, je les pardonne; elles peuvent être utiles; mais à voir de pareilles gens puiser sans fin dans la bourse de la flation me fait toujours craindre qu'ils n'aillent jusqu'à voler le tronc des pauvres. A quoi servent les livres? Je commence à croire qu'il ne serait pas mal de les brûler tous. Vous ne vous en plaindriez pas, puisque vous ne lisez plus, dites-vous. Les livres ne doivent pourtantpas vous manquer. Âuriezvous par hasard celui qu'un de vos confrères vient de mettre au jour : la Divine Epopée, que doit suivre la Vierge d'Orléans? Je voudrais bien lire l'un et l'dutre. Si vous avez l'Epopée Divine, apportez-la moi à votre première visite. Soumet a souvent fait de beaux vers, mais il me semblait un peu pauvre d'idées. Je voudrais savoir si je me suis trompé. Aucun journal n'a encore parlé du nouveau poème.
Vous seriez bien aimable de venir dîner. Wilhem el Ântier viendront peut-être samedi; vous pourriez, grâce à votre cabriolet, partir le soir; mais il ne faudra pas venir trop tard, quoique nous ne dînions guère qu'à six heures.
Adieu, mes amitiés bien tendres à Madame, et mes compliments à l'Académie, si elle nomme M. de Tocqueville.
A vous de cœur. Berger {sic) (1).
Dimanche [lévrier 1841 ]
Mon cher Lebrun, je meurs de peur que vous ne
(1) Sainte-Beuve {Nouveaux Lundis), (I, 19") nous donne le mot de celle énigme. A Tours, Béranger était tombé amoureux d'une Anglaise, et, pour la fuir, il avait brusqueinenl (juilté la ïouraine el était venu se cacher à Fonlenav-sous-Uois.
veniez aujourd'hui, car je vais faire une absence de cinq ou six heures. Dieu veuille que votre visite n'ait pas lieu dans ce moment !
J'ai à vous recommander (voyez, à peine sait-on que je suis dans les environs qu'on s'adresse à moi,) à vous recommander un ouvrage pour le prix Monthyon. Celui-là je l'ai lu et je lui trouve un véritable but d'utilité, surtout dans ce temps où les réformateurs, les prophètes et même les messies nous tombent de tous les coins de l'horizon : il est bon d'examiner si leurs papiers sont en règle, et de fouiller leur bagage, pour voir s'il n'y a pas de la contrebande. Reybaud a pris cette peine, et dans son livre des Etudes sur les réformateurs contemporains, vous trouverez d'excellentes analyses des trois grands systèmes saint-simonien, fouriériste et oweniste. L'auteur conserve assez d'impartialité et ses critiques doivent plaire à vutre Académie, où les novateurs ne sont pas très bien vus, si je ne me trompe. Le livre est écrit avec bon sens, goût, logique, et, je le répèle, son utilité doit paraître grande à vos collègues. Il leur fera connaître ce contre quoi ils ont crié, pesté, juré et qu'ils n'ont jamais étudié ni compris. Enfin, un livre bien fait, bien écrit sur une pareille matière me semble devoir obtenir un prix Monlhyon, et faire honneur au discernement des quarante ou trente-neufs grands hommes de ce corps illustre.
Voyez, mon ami, si dans votre intérim de perpétuité vous pouvez quelque chose pour Keybaud, digne et excellent homme, travailleur consciencieux, écrivain pur et élégant, critique habile et qui lient dans la main la férule littéraire de trois ou quatre journaux où il ne cesse de combaUre pour