‹ Lettres inédites à Sainte-BeuveChapitre 4 sur 11 · H LETTRES INÉDITES · texte numérisé non relu

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devez être fort encouragé, cela doit aller tout seul. Et Pascal, l'adorez-vous? Donnez-moi de vos nouvelles.

Herblay, 18 sept.

Il y a longtemps que vous ne m'avez fait quelque chose d'aussi aimable que de m'écrire pour me demander si je suis fâchée. iNon, je ne suis pas fâchée; il y a longtemps que je suis faite à vos infidéhtés, mais je comptais vous voir à Paris. Mon voyage a été retardé de quelques jours; je vous avertirai quand j'irai.

Vous voulez me faire ma part dans Nicole ; cela m'a fait rire. Vous voulez donc toujours me faire ma part? Ah 1 si vous ne m'aviez pas fait ma part !... Mais ne revenons pas là-dessus, homme perfide et galant. Marie m'a écrit une fois qu'elle vous aimait à la folie.

Savez-vous si M™® Thayer est de retour ? Je ne suis pas gouvernementale avec Thiers pour le moment, car je trouve qu'il s'y est mal pris; c'est ce que m'écrit aussi Passy. II n'a pas gardé de mesure. Il y a là-dessous des passions blessées. A tout prendre il a raison, et puis il prévoit à qui reviendra la Régence. Gapponi m'écrit de Florence que ce discours est d'un homme habile. Et voilà la diversité des jugements I

A revoir hientùt. Ma sœur part et remet son départ de jour en jour. Ne me croyez jamais fâchée, mais plutôt charmée et à vous tendrement.

Faites mettre ce petit mot à la poste pour Worms, qui achève afin.

XXIÎ

Paris, lundi, 6 heures [i octobre].

Venez demain, je vous en prie, je vous attendrai à 4 h. Ne soyez pas de ces égoïstes qui refusent aux autres quelques beaux jours. Je vous ai dû quelques-uns des plus doux et des plus charmants jours de ma vie. Que faites-vous ? Vous ne savez ce que vous faites.

Je vous écrirais bien des choses tendres, si je ne pensais que, vivant dans le monde comme vous faites, vous n'y aimez une femme sans doute aimable et belle. Cette idée me rejette loin et fait envoler Flore. Cependant un tendre penchant reste pour l'infidèle, surtout quand il s'y mêle une tendre admiration.

Vous êtes le seul homme de notre temps qui ayez trouvé l'accent de l'âme et qui ayez peint l'amour avec tendresse. C'est cela qui vous rend malade? Qu'en faites-vous? Vous m'avez refusé quelques jours de passion et de désespoir, car vous ne me

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connaissiez pas et j'aurais été jalouse horriblement. Je vous aurais fait connaître une vie douce, intime et profonde, comme on la trouve dans ce que vous écrivez de sensible. Oh! pourquoi étes-vous si bète et si passionné? Pourquoi allez-vous réveiller chez moi des impressions qui ne sont plus celles de Flore? Nous nous serons rencontrés sans nous aimer, sans nous connaître, car ce n'est pas à la clarté du soleil qu'on fait cela.

Venez et pensez que la campag-ne et la solitude m'ont rendue folle. Venez demain, je serai très fâchée si vous ne venez pas. Moi j'ai deux fils, chacun a ses affections pressées autour de soi ; acceptezmoi pour ce long- avenir de pensées et d'études où nous marchons, et où on se contentera du « clou d'or» (i) pourtant si on n'a que cela pour se pendre.

Herblay, 22 octobre 1842.

Je reçois deBéranger une lettre dont le post-scriptum est : « Mes amitiés à Sainte-Beuve, que je voudrais bien voir. » lime parle dans sa lettre des beaux esprits du temps, au nombre desquels il vous met, je crois, et qu'il place fort au-dessus de lui. Sa lettre est des plus gaies et des plus aimables, surtou! à propos de mon mariag-e, qu'il combat à outrance ;

(i) Voir le chnp. IV de notre livre sur Hortense.

A SAI.NTE-BELVE 5l

mais ses conseils dans ma jeunesse ne m'ont pas arrêtée, et ne me retiendront pas aujourd'hui si mes résolutions se fixent. J'avais envie de vous envoyer celte drôle de lettre.

J'en ai reçu une de vous un jour où je vous avais écrit le même matin. Vous faites voir autant de sévérité pour les séculiers que d'indulgence pour les curés. A vous entendre et avec votre Philémon et Baucis, il n'y aurait rien de beau dans le monde, car où sont de tels exemples? J'aime les choses belles, mais plus faciles, les raccommodements, les retours. Je déteste cette vertu au haut d'un mont, comme dit Montaig-ne, laissons l'eau couler, ne tourmentons pas Dieu, il n'a rien voulu, je le sens, de tout ce qu'on invente là-dessus, et ce ne sont pas des gens bien organisés qui ont fait les lois. Vous savez à qui Voltaire les attribue, et vous savez que Jésus-Christ était insensible à la volupté.

Je dis ce mot-là pour attirer votre attention et entrer sur vos terres. Etes-vous content, brillant, admiré? Avez-vous chaque soir les plus éloquentes conversations ? Vous préparez-vous au ministère nouveau? Dites-moi si vous avez su que la Reine (i) fût à Paris. — Adieu, je vis avec Fleury et Baronius qui sont de chastes amants. Pensez quelquefois à moi et à ma tendre amitié,

P. S. — Je renverrai Fontaine (2), hôtel du Rhône,

(1) George Sand.

^2) Ses Mémoires pour servir à l'histoire de Port-Royal.

à voire nom. Vous pourrez le faire prendre en envoyant là-bas les vers. Je vous avertirai.

Paris, en partant, s. d.

Il y a une question sur laquelle, monsieur de Port- Royal, vous étiez bien sûr que je vous reprendrais plus tard. Je vous ai dit : «Je porte ces choses devant Dieu. » Vous répondez ; « Porte-t-on les besoins de la vie devant Dieu ? » On a pourtant inventé le jeûne, on y a attaché une idée religieuse, et, inventé peut-être pour se dompter, on a dépassé le but.

Mais il est un besoin qui est tout mêlé de sainteté. Il est si doux et si entraînant, il renferme tant de dangers et il est si bien le père de la pudeur, qu'on a cherché tous les moyens de le dompter, et comme il peut devenir grossier ou sortir même des lois naturelles, les chrétiens l'ont flétri jusque dans le mariage. Il en a été comme pour le jeûne. Mais de même que vous dites Montaigne est pure nature, il s'est trouvé bien des gens qui ont été sur cela pure nature.

C'est beau en soi et selon les gens. Votre amour à vous a été le plus beau et le plus saint du monde. Et telles ont été, je crois, les deux passions qui ont rempli ma vie (i). Mais si les gens ainsi organisés sont

(i) Sampayo et Buhvcr-Lylton.

privés de ceux qu'ils aiment, ne peuvent-ils pas porter devant Dieu leur trouble et leur fbrceet lui demander ce qu'ils en doivent faire. Dieu les va-t-il mépriser pour ce trouble et cette force qu'il leur a donnés? Il leur dit : (( Allez, calmez- vous, vivez. » — Sous cette inspiration on ag-it toujours le plus honnêtement et le plus loyalement du monde, on ne méprise, ni ne joue ses amants; si, au moment d'une rupture affreuse, on en a pris peut-être sans les aimer, et même avec horreur, on les a estimés comme des frères, on s'est intéressé à leur sort, et on les a avertis, on a préservé leur repos et leur dig-nité.Ce premier désespoir passé et la nature calmée, on s'est laissé aimer, on a choisi par exemple le père de mon deuxième enfant, le plus honnête homme du monde, qui, après la naissance de l'enfant, est venu m'offrir de m'épouser, ce que j'ai refusé, parce qu'ayant voulu l'aimer je ne l'ai pas pu, et que jamais mon ancienne amitié ne s'est chang-ée pour lui en amour. J'avais porté cet attachement devant Dieu, mais jamais Dieu n'est descendu entre nous. Entre Bulwer et moi, il est sans cesse présent. Mais il m'en sépare pour certaines raisons. Et si, en arrivant d'Italie, je n'ai pas cédé à Bulwer, si je n'ai pas accepté l'appartement qu'il avait préparé pour nous deux, c'est parce que j'avais fait des serments devant Dieu, qui m'étaient plus chers que Bulwer et moi-même. Quand j'ai été occupée de vous, et libre pourtant par vos aveuxj j'ai moins craint de le voir, et vous savez ce qui est arrivé, mais de nouveaux serments m'ont sauvée. Il

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y aune Eglise rustique à Herblay, où, depuis des années, je vais me calmer et rêTer,et là au printemps Dieu m'a donné de nouvelles espérances et a appuyé un homme qui demande sans cesse à m'épouser tout de suite.

Il est d'une famille noble, si je crains sa famille, je crains sa jeunesse, je crains tout. Si vous m'aviez aimée l'autre année, j'aurais voulu ^-ivre pour vous ; moins exigeante, moins violente que vous ne pensez. Mais qui sait? Laissons, selon votre tranquillité, les choses et les familles se déclarer.

Je vous ai trouvéun peu sévèrepour M""^ de Couaën. Prenez garde, monsieur, que la vie du monde que vous faites, n'altère, pour un moment, chez vous comme chez tous les hommes, le côtéle plus poétique et le plus cher de la vie. On peut trouver des charmes, des délices même, à soigner son amant malade et mourant, mais soigner son enfant malade et mourant est une douleur atroce, où nulle douceur, nulle consolation ne se mêle. Une mère seule sait cela. C'est le plus grand mal sur la terre. Elle a cru que vous le saviez, elle a oublié que vous n'aviez les moyens ni de le lui dire, ni de lavoir; elle a été folle, cela rend folle , et l'excès du mal la justifie si bien que, si l'enfant meurt, vous lui pardonnez tout.

Un homme de goût m'a dit encore hier qu'elle était plus belle que jamais (i). N'a-t-elle donc pas d'amant ? c'est ce qui m'étonne. Si elle en a un, elle

(i) Allusion à M"" d'Agoult.

A SAINTE-BKUVE

l'aime bien peu, puisque c'est vers vous qu'elle jclte ses cris et dirige sa douleur et ses reproches.

Je n'aurais jamais été heureuse avec vous à cause de cette femme. Je vous crois pourtant supérieur à ce que vous étiez de son temps, plus savant, encore plus éloquent, plus sage, plus ferme, plus ambitieux, mais ce progrès de l'âge, cette amélioration aussi des sentimentsde rhomme,jen'ai vu que M. de Chat[eaubriand] l'avouer, tout en se plaignant d'ailleurs beaucoup du temps. Onne doit point s'en plaindre. Heureux qui vieillit ! heureux qui blanchit ! Si les passions nous étaient données faciles, si l'ambition, les lois, la pauvreté, la convention, les préjugés ne les gênaient pas sans cesse, il faudrait rester jeune, mais on est très heureux quand on garde le souvenir, la douceur, la perfection des passions avec le repos de i'àme et l'enchantement de l'étude.

Voilà ma morale, voilà ma morale, voilà ma morale! Daignez vous l'approuver, monsieur, j'en dirais plus si je n'aA'ais pas une plume qui n'est pas la mienne et me trahit. Bonsoir donc.

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