XX V
Herblay, mardis s. d.
■^Ime Tristan m'a envoyé ici ses Promenades dans
Londres, nouvelle édition corrigée. C'est un cri de
pitié, d'indignation en faveur du peuple anglais.
Comme cela manque de goût et de délicatesse, vous
ne sauriez le lire. Dites-moi si elle a envoyé quelques exemplaires à Marie, car elle s'adresse aux femmes pour les placer !
J'avais d'abord, comme vous pensez, cherché saint Augustin et Fleury. Votre Princesse (i) n'en a rien pris, elle a marché de ses propres ailes. Elle a plus de critique (quoiqu'indirecte) que Fleury, mais elle n'a pas son parfum tendre et tranquille ; on pleure chez lui et pas chez elle. Je ne dis pas cela pour lui nuire près de vous, je n'en suis plus jalouse ; j'ai retrouvé ma raison parfaite dans la crise où je suis, c'est B uhver] aujourd'hui que j'appelle Tancrède ; nous en sommes à la scène, c'est un conseil que je reçois. Je vous l'ai donné pour vous faire plaisir, mais la scène, je crois, n'aura pas la même fin. J'ai pensé que vous m'auriez trouvée bien ridicule et, puisque nous en sommes sur Molière, que vous m'auriez prise pour Philaminte ou Belin, avec vos sonnets, et m'écriant : Holà, à Dieu, laissez-nous, on se pâme, on se meurt de plaisir! Cependant j'ai trouvé un chef-d'œuvre que je n'avais pas tant remarqué d'abord, car la poésie a ses jours et ses instants. Ce sont les vers à M. Patin ; vous avez bien fait d'y mettre le nom de Voltaire, ce nom vient là très à propos. C'est fait avec le goût, la sévérité, la grâce des anciens, et les latins, les latins, cela me plaît pour mille raisons, ces vers nous rappellent au goût et nous replacent
Au cercle délicat des mortels généreux.
(i) La princesse Belgiojoso.
A SAINTE-UEUVE Sy
Vous ne m'avez jamais envoyé les vers. Vous aurez voulu épargner la belle Armande.
Avez- vous lu enfin votre Princesse? Je ne vous l'ai pas envoyée, car j'ai cru que l'aimable Marie vous l'aurait donnée, elle l'a lue sans doute, et nous sommes toutes empressées à satisfaire vos goûts moitié volag-es, moitié sublimes, où cette belle savante répondra parfaitement !
Dites-moi si vous avez repris Pascal? Je suis charmée de Nicole. Donnez-moi des nouvelles de votre santé. Rien de si bête que de se priver, comme j'ai fait, d'écrire aux gens parce qu'on les admire. Gela ne m'arrivera plus. C'est aussi trop ridicule à mon âge. Pardonnez-moi donc les bêtises que je vous écris trop souvent. Adieu, monsieur.
Herblay, vendredi, s. d.
Vous êtes obligé délire le deuxième vol. de la Princesse milanaise, c'est saint Augustin et la grâce efficace. Elle dit poliment qu'elle n'ose aller à d'autres travaux sur ce sujet. C'est Port-Royal ; saluez donc, monsieur, cette belle; il. y aura entre vous un rapprochement inévitable . Son esprit est grave et élevé, c'est-à-dire italien. Mais ce n'est pas un livre, elle n'a pas d'opinion ni de but. Et puis une foi stupide. Passe pour une Princesse romaine d'écrire comme ça. Mais une Milanaise g-alante et voya-
geuse ! Si c'est si beau de se martyriser, qu'elle se martyrise ! Je n'ai pas vu sa moquerie, mais je n'ai pas lu attentivement. Elle n'aime guère saint Jérôme et saint Augustin, elle les taquine, mais ce n'est rien. Quoi! ces grands travaux des penseurs du dernier siècle n'ont pas suffi, et voilà, voilà l'ouvrage qui sort de l'école des terroristes, car, quoique Mignet s'en défende, c'est lai, et je le lui reprocherai .
Ce n'est pas ainsi, monsieur, que vous touchez ces matières délicates. Votre plume malicieuse n'est innocente que pour le curé d'Herblaj; vous frappez un peu à la Pascal, à la Provinciale, et bien que je vous reproche de n'aller pas assez franc jeu, je ne vous compare pas à cette Charlotte Cordaj sous le cilice.
Quelques hommes voient, aperçoivent, jugent, posent des principes, mais le troupeau des hommes à tout âge dira, fera tout ce qu'on voudra, rien ne le tient, ni le garantit, c'est une pitié! Nous aurons une réaction terrible, qui jettera loin ce retour bancal en arrière. Le retour a été conduit par des poètes et non par des esprits; l'esprit nous en vengera. De nouveaux maîtres édifieront, mais d'après les travaux du dernier siècle, tout celui-ci passera comme un rêve amusant. On arrivera au vrai Dieu ; les catholiques et les chrétiens, avec leurs idoles, seront les impies, et on rira de leur frivole zèle.
J'ai oublié de vous dire deux choses dans mes lettres. C'est qu'en arrivant de Paris j'avais trouvé
A SAINTE-BEUVE 5q
ici une lettre de Libri(i),quine me savait pas encore en ville, et qui me disait qu'à son retour il voudrait bien me faire dîner avec vous à la Sorbonne ; cela vous plait-il ? La Sorbonne nous inspirerait de très belles choses? Et puis c'est qu'on m'a dit que vous n'étiez pour rien dans l'histoire du curé. Voilà tout. Votre petite lettre était très aimable. Je ne nie pas les Philémon et Baucis, mais puisque nous en sommes sur la Sorbonne, il j a une chose qui fait qu'on n'envie guère ces bonnes gens. C'est. .. quoi? La science, la connaissance. Connaît-on la nature humaine, connaît-on l'homme si on n'en a aimé, charmé, consolé qu'un? Si un homme venait vous dire qu'il n'a aimé qu'une femme au monde, qu'il n'a connu que celle-là, obtenu que celle-là, ne le trouveriez-vous pas tout de suite un peu imbécile? Vous ne lui parleriez plus des femmes, il n'y connaît rien. Moi, j'aime dans Bulwer cette grande habitude qu'il a de nous, son adresse, son habileté avec mes pareilles, il apporte à mes pieds (quand il le fait) beaucoup de lauriers admirablement moissonnés. Sans doute la grande passion est belle, mais elle va avec cette force-là; vous verrez que les hommes les plus passionnés ont été les plus séduits, et de même des femmes. Amaury a des remords, mais que penserait-on de lui, s'il restait amant chaste de M""^ de C[ouaën]. Il faut que la vertu ménage la puissance, il faut les combiner ensemble, autrement les gens puissants n'auront pas de vertu.
(i) Voir, sur Libri.lechap, premier de notre livre sur Hortense.
lETTP.ES INEDITES
Et la vertu et la puissance pourtant vont bien ensemble et doivent s'allier.
Voici une lettre très sérieuse pour un homme aussi léger. Mais vous êtes sérieux au fond, et fort aussi. Je l'ai senti en lisant la Princesse. Votre frivolité est un mélange dont vous voulez charmer la beauté.
Adieu, monsieur, mon trop cher monsieur, je n'accepte pas Fontaine, je vous le reporterai quand j'irai à Paris, et les vers ?
Ilerblay, mercredi [26 novembre].
Si c'était la Princesse elle-même qui vous env^oyait le livre? Que diriez-vous? Ce n'est pas elle, mais elle sait sans doute qu'on vous l'envoie, car c'est Mig-net, voici comment. Je vous l'ai offert, vous n'avez pas répondu, je l'ai rendu. Depuis, j'ai prié Mig'uet de vous l'envoyer, lui disant que vous croiriez que c'était moi, et que vous et la Princesse vous étiez tous deux Pélag-iens. Voilà tout. Gardez l'ouvrage à votre aise, et faites-le mettre après chez Mig-net , rue des Capucines, n"' lo.
Quel est donc ce dîner ? Est-ce chez Bulwer? C'est ce que je comprends. A propos de quoi ? Marie y était-elle? Il soupçonne ce qui s'est passé entre nous ; vous a-t-il été très aimable; car entre hommes cela vous rend furieux, jaloux au midi, mais au nord plus aimables les uns envers les autres.
A SAINTE-BEUVE 6l
Rappelez-moi au souvenirde Marie. Adieu, poète, vous me direz promptementvotre avis sur ma chère et grave Princesse. Je ne lui ai pas écrit, mais j'ai dit toutes les choses aimables à son ami. Aucune autre femme n'a encore montré tant de profondeur et à' attention , mais l'ouvrage ne peut intéresser que les docteurs ! Et quel goût ! De Princesse, de Trivulze, d'Italie, quoi style noble et convenable! Vous verrez.
Dimanche soir.
Votre marais et votre chasseur antique sont une comparaison admirable, et on ne peut guère lutter avec vous. Je dirai seulement que les armes doivent changer quand le terrain a changé. Ferons-nous la même guerre que du Perron ? A quoi bon tant d'adresse ? Moquons-nous plutôt des philosophes en fesant de la vraie religion, que de faire de la fausse religion en nous moquant de cette religion-là. Vous citez les anciens, mais les anciens parlaient des Dieux sans affecter d'y croire; ils cherchaient la nature du grand Dieu sans l'appeler Jupiter. Enfin si personne n'était victime de ce jeu, passe encore. Mais Pascal en est mort; et voyez aussi que, quel que soit ce génie des élus, ce sont les plus forts souvent qui se laissent prendre, ce qui est fait pour rabaisser l'orgueil du genre humain. Quand les reli-
02 LKTTRES INEDITES
gions ont été fortes, tous y croyaient ; c'est quand la religion s'altère que commencent les esprits forts. Il me semble que le mieux et le plus honnête est de mettre son espèce dans la route qu'on croit la vérité. A quelque distance que les hommes soient les uns des autres, ils sont liés par des traits sacrés de prudence et d'humanité.
Non, monsieur, je ne crois pas qu'il soit bien de parler à l'oreille de plusieurs belles. Mais ceux qui éprouvent les passions sont aussi ceux qui les inspirent. C'est par des forces diverses que les cœurs sont ravis et déchirés. C'est vivre. C'est à cette énergie que Dieu nous destine, mais en la réglant sans doute.
Aussi il pourrait se trouver des gens qui vous craignissent et voulussent un peu étudier en paix. Si vous écrivez les lettres les plus spirituelles, les plus fortes et les plus aimables du monde, si votre santé touche, si votre pensée fait faire je ne sais quel mélange impie, semblable à celui d'Amaury, si on reçoit de vos écrits, en les reprenant, un trait perçant, ah ! monsieur, il est temps de rappeler sa vertu; quel objet en sera plus digne ? Il est facile de revenir au clou (Tor et à la sainte amitié.
Je ne vous écrirai pas de 1 5 Jours.
Il faut reprendre Fleury et saint Augustin pour voir ce qu'en a tiré votre Princesse. Eclairez -la. Hélas î ce poète, qui ne sait pas être heureux, dira encore :
Non, c'en est fait, jamais! Ni son regard humide,
A SAINÏE-BELVE 63
Où de l'astre d'amour tremble un rayon humide, Ni son chaste entretien, Non rien, je ne veux rien !
Qu'il soit heureux plutôt, et moi.
Me laissant un instant ravir à son ivresse. J'adoucirai ma peine et noierai ma tristesse En sa fëlicilé.
Bonsoir donc, mon trop cher monsieur.
Herblay, dimanche, s. d.
. . . Esl-ce qu'on ne parle pas à Paris de l'ouvrag-e de la Princesse B[el§-iojoso] ? Est-ce que Marie ne s'en occupe pas? L'a-t-elle lu et jugé? Qu'en dit-on ? Je serais très curieuse d'en avoir votre avis. Suivezvous le régime que je vous ai indiqué, allez-vous, suivant les quais, jusqu'au Champ-de-Mars, promenade que j'ai faite souvent avec René? Le voyez-vous chez M'^'^ Récamier? Il dit qu'il est toujours souffrant. Adieu, je ferai prendre les vers un de ces malins. Encouragez-moi dans la route où je veux entrer, me demanderez-vous aussi mon portrait ? Adieu, adieu, mon trop cher monsieur, j'attends toujours queDelloye(i) ait fini pour faire un voyage à Paris.
(i) Soa éditeur pour l'Histoire de la République de Florence.
64 LtTTRES INÉDITES
Herblay, samedi, s. d.
Attendez, attendez, je vous écris souvent des bêtises, c'est ce que j'ai fait hier en vous disant que votre Princesse attaquait saint Augustin, mais que ce n'était rien. Je n'avais pas tout lu ; j'ai achevé depuis; elle fait voir qu'il ne savait guère ce qu'il disait lui-même, mais en le citant seulement. Elle rapporte de longs passages. Mais quand nous analysions avec ennui, dites-vous, ce gros Jansénius, vous attendiez-vous que c'était la beauté qui allait vous le prendre des mains ? Heureusement que vous lisiez le vôtre à la maîtresse d'un jour que vous aviez alors. Voici ce qu'elle dit : « Les défenseurs de Jansénius déployèrent dans cette lutte un talent sans égal, une grandeur d'âme étonnante et une profonde habileté. Les défenseurs de l'Eglise catholique, car tels étaient les Jésuites, firent preuve de bon sens et de bonne foi en ce qui touchait à la question ellemême, mais ils employèrent de mauvais moyens. »
Voilà donc Jansénius à la mode, grâce à vous et à elle. Mais comme Fontaine, elle fait voir que vous manquez un peu de critique. En maître, vous prenez la fleur du talent de ces hommes; par partie, c'est beau, vous nous donnez le beau seul ; vous cachez l'infirmité, la bêtise ; on est encore ébloui. Celle-ci nous montre à découvert la folie de saint Augustin
A s.viNTE-n;;uvE 65
et ses contradictions; elle le juge trop sévèrement même, il me semble. Mais elle le bat par ses armes à lui.
Vous, si vous disiez : « Voilà les beaux côtés de Jansénius et de saint Augustin, mais ces grands hommes, etc., etc., mais, mais... à la bonne heure 1 » Mais non. Vous ne les attaquez jamais directement. Votre guerre est différente de celle de cette dame. Vous avez plus de force et d'esprit, plus de malice aussi. Elle, on n'y comprend trop rien. De bonne foi croiton ces folies ? Surtout en les voyant de ce côté stupide, frivole et détaillé, où elle les expose. Mais c'est une femme pour vous charmer ; elle est pleine de vos sujets et très capable, grave, profonde même, c'est un travail d'homme. Comme vous causerez bien avec elle, en regardant ses yeux, et son sourire, le plus beau que j'aie vu !
Je renonce à Tancrède.
Adieu, monsieur, j'ai généreusement réparé mon erreur avec cette docteur. J'ai envie de lui écrire ; me le conseillez-vous ? Je ne pourrai éviter de lui parler de Port-Royal. J'ai causé avec elle dans le monde une fois, où je lui avais enlevé Mignet pour deux heures. Mais les auteurs aiment qu'on les comprennent (sic) .
Vous me parlez de vos yeux. Je suis sûre que vous ne faites aucun exercice et que vous travaillez trop, il faut marcher. Suivez les quais, vers le Charap-de-Mars, c'est un bon endroit pour rêver, travailler, c'est un air des champs, c'est la campa-
gne d'un côté. Les gens qui étudient sont toujours mal en ^ille, car le g^rand air compense seul cette vie peu naturelle des livres pour une créature destinée au labourag-e. Mais ces malades sont aimés des Dieux. Pensez à la Princesse et que voici une nouvelle femme pour vous éloig-ner encore de Philémon et Baucis.
P. S. — Lisez le livre et parlez-m'en. Voulezvous mon exemplaire de 3Iiguet ?
Herblay, vendredi [10 décembre].
Je tiens que vous ne m'avez rien dit de la Princesse,parce qu'elle ne paraît qu'à la moitié du second volume, à la question de Pelage. Elle aurait dû, il me semble, borner là l'ouvrage et faire ainsi un volume excellent.
Mais pourquoi voulez-vous qu'on songe en théo- 1 ogie aux lecteurs peu attentifs et peu sérieux ? Passe pour vous qui voulez relever selon la mode les cheveux de Minerve et lui donner une toilette semblable.
Votre Minerve ne l'a jamais été plus que dans ces jours, où le mariage abordé de front l'épouvante! Je ne le veux pas rejeter, mais reculer, l'homme s'offense, il me plait pourtant, mais dès qu'on est Flore on redevient timide. Le temps seul, il me sem-
A SAIMTE-BEUVE 67
ble, donne ces désirs de durée, difFérents des auires désirs. Epouser Apollon est la seule noce qui n'effarouche pas. Pour moi, je me fierais aux femmes qui ont ces craintes ; quelle lég-ereté de se marier ! Il faut au moins deux ans d'intimité avant cela.
Je vous crois très épris de votre côté, volag-e, vous serez sur les ondes à pleines voiles. J'étudie, mais deux hivers à la campagne me semblent longs, c'est ma Florence qui en est cause, et Delloye n'en finit pas. Au premier jour j'irai à Paris pour cela, mais vous aurez le temps de me dire si la Princesse est montée enfin à la hauteur des dieux.
Mille tendres souvenirs et amitiés.
Herblay, vendredi, s. d.
Durant l'hiver à la campagne, il y a deux heures ennuyeuses, le soir, de neuf à onze. Jusque-là on a du bruit, du monde, un enfant. Mais plus tard on n'a rien, le village entre dans un profond repos, au loin s'étendent le silence et le froid. Si vous dites : « Et les livres ! » je répondrai que quand on a lu avec plaisir toute la journée et écrit, on n'est plus si charmée de lire le soir. Je le fais cependant, mais je regrette deux ou trois hommes d'esprit dont la conversation me plairait cent fois mieux. Se plaindre pour deux heures par jour, on ne le saurait faire, car rien n'est si doux d'ailleurs, si chaud, si riant
68 LETTRES l^;ÉDITES
que l'hiver à la campag-ne. Nous avons un temps charmant, mais vous vous en apercevrez à peine à Paris. Tout ceci est pour vous dire que je profite de mes deux heures et viens vous faire une scène.
Vous êtes vraiment un homme du monde. Vous lisez cette dame à la hâte, pensant (on le sent dans ce que vous dites) qu'elle en ennuie une autre qui vous est chère (i). Vous ne lui pardonnerez pas le léger nuage qu'elle a répandu sur le noble front de Marie. Vous voulez de la théologie et de l'amour à l'eau de rose.
Seconde scène. — Vous ne me dites pas un mot de mon mariage^ vous ne me dites pas en ami : Achevez donc! ou comme Déranger: Arrêtez! J'ai voulu amuser celui-ci en lui racontant comment les choses se sont passées. Tout est remis à février, la saison des amours et chez les Romains du mariage (un peu plus tard). Ou vous dites: « Que m'importe cette perfide avec tous ses amants, ses adieux, ses incertitudes et l'Anglais, et le Languedocien, quelle femme légère et irrésolue ! » Ou vous dites : « Pour Dieu, qu'elle ne revienne pas tendre et enchantée des poètes ! Je suis tout ailleurs et elle doit le comprendre. »
Oui, monsieur, on le comprend. Ce n'est pas une fiancée qui coquette avec les poètes. Il se peut que j'aie fait des adieux qui m'aient troublée, mais ce n'est pas à vous.
(i) Toujours M"" d'Agoult.
Enfin VOUS ne m'écrivez ni avec liberté ni avec abandon. Peut-être les villageois sont trop loin du o-enre de vie élégant que vous faites. Vous êtes d'ailleurs riiomme des rélicences et des délicatesses, un homme dont, dans ma jeunesse, j'aurais brisé les portes.
Nous n'en sommes pas là, et ce qui fait qu'on hésite ici à partir pour le Languedoc, c'est aussi l'àg-e, le calme, un bonheur suprême que le temps donne et qu'on craint de risquer dans une mer nouvelle.
Bonsoir. Je vous ai écrit tout ceci comme à un voisin de campagne. La lune brille dans une soirée douce et sereine, rien dans la nature ne parle de décembre aux hommes. Mais il faut pourtant avouer que c'est décembre. C'est là où nous en sommes, nous, jeunes encore de cœur, mais penchant vers le moment où l'on cesse de plaire et d'aimer.
C'est alors que je vous ai donné rendez-vous pour causer, pour revenir sur Pelage, sur ces questions que ces hommes ont singulièrement rapetissées en les liant à une fablcc C'est ce que votre Princesse ne dit pas. Voyez-la donc, et sa bouche et ses yeux, ses dents fabuleuses de beauté, et son sourire! Moi, j'encourage toutes vos faiblesses, et je vous permets même de faire de la théologie pour les dames.
XXXilî
Herblay, mercredi soir.
Qu'importe, en effet, pour vous tous les mariages tant qu'un certain comte existe? Il vit, il n'est pas encore un vieillard, qu'importe des jeunes troubadours, car celui-ci, comme Richard Cœur-de-Lion, est à la fois un héros (il a eu une conduite héroïque à l'armée dans les affaires de Lyon), un troubadour, car il chante admirablement (et c'est ce qui m'a le plus ravie en lui) et un Languedocien, une ancienne et noble race de Toulouse, où sont les plus belles voix, A'ous savez.
Mais est-ce ma faute si je me trouve toujours précisément dans la position de la reine Elisabeth, si je suis Yierge-Reine à sa façon ? Je suis au moment d'épouser, un peu vieille, le duc d'Alençon, mais j'aime encore Leicester, mais Essex déjà me charme, mais je n'ai pas trop à mes pieds de mes sujets des trois royaumes.
Eh bien, ce qui m'occupe plus que mon mariag-e, c'est Hume. Il me semble qu'on ne l'a point assez vanté. C'est le Tite-Live des temps modernes. Pour les Romains, pour le peuple libre des temps modernes. Et il faut remarquer que les grands peuples ont eu tous de g-rands historiens ; ce que Machiavel peut faire dire pour Florence. Hume est un modèle d'historien. Voilà un écrivain qui domine son sujet ! —
A SAINTE-BEUVK 7I
Enfin, enfin, il est venu remplir et enchanter ces deux heures un peu longues du soir d'hiver, et me rendre une nouvelle visite.
Au moment où je recevais votre lettre ce matin, le troubadour est arrivé, Ajax parti furieux, l'autre jour, disant qu'il ne me reverrait de sa vie. Il venait à cheval me demander ma parole pour février, mois tentateur et entraînant. J'ai ri, j'ai promis, mais de parole point, c'est ce qu'évita toujours la reine Elisabeth. Qui de vous ou de B[ulwer] serez Essex? Cet Anglais me tourmente plus que vous parce que vous êtes léger à détacher, qu'il y a des vers abominables devons à A If. de Musset, où vous dites que vous ne pouvez n'aimer qu'un jour ; et lui, qu'avec un fond de constance, il est habile ! Il dit : « Mariez-vous )),mais il dit que nous eussions fini par passer nos jours ensemble. Il dit des choses dures, pleines de ressentiment, mais il en dit de tendres. Il me reproche mon séjour ici ; il y a un peu de malenten duentrenous, la reine Elisabeth est trop fière.
Mon cher monsieur, votre santé me touche. Et Marie en est-elle touchée ? Trouve-t-elle dans vos écrits, vos façons, votre tristesse quand vous en avez, un fond de passion et de noblesse qui enchanterait des femmes plus faibles encore que ne le sont les Reines ? Vous autres hommes vous n'avez pas de richesse. Si vous avez Marie ou Julie, tout le reste est oublié. Mais nous! nous ne cessons pas un instant d'être sensibles aùcharme qui nous a une fois entrât-
nées, et tous les enchanleinents nouveaux, les belles voix, les vaillantes actions à la g-uerre, les anciens attachements, la ruse des ambassadeurs qui veulent nous retenir tout en s'amusant, rien ne nous rend oublieuses, rien ne nous rend infidèles au talent modeste mais brillant, à l'esprit flexible et élevé, à une conversation admirable, à la vraie amabilité, la haute, celle qui s'appuie sur les avoir et la force.
A présent je vous demande quel mal il y aurait, quand vous êtes malade, à aller chez vous vous donner des soins, vous lire tout haut, puisque, comme Capponi, vous aimez ma voix, vous rendre les services qu'on rend à l'amitié ? Et l'amitié, monsieur, c'est l'amitié, monsieur, et que votre passion platonique pour Marie ne s'offense pas !
J'ose même vous dire ces choses, homme réservé, seulement parce que mon brûlant fiancé sort de chez moi, je vous assure. Je l'épouserai peut-être; si je pouvais vivre chaste, je ne connaîtrais plus que Hume, mais il faut plier la tête. Dieu m'a destinée à vous autres avec une volonté divine, mais cruelle. Celui-ci est bon, dévoué, jeune, il me laissera tous mes amis, vous tous.
Mais vous, mes amants, il faudra vous dire adieu!
O Sainte-Beuve, au printemps, quand le soleil va se coucher et que je partirai pour Herbla}', je ne pourrai plus, comme ce jour, un des plus charmants de ma vie, vous dire adieu à la hâte et sceller notre tendre amitié par un lien plus doux !
Mais j'ai encore deux mois de liberté et de réflexion.
Votre lettre parfaitement tranquille et sage me promet chez vous de grandes lumières. Pardonnez à Flore les folies de cette lettre. Ne sachant comment dire à B[ulwer] que je retardais mon voyage avec Ajax, je lui ai dit qu'Ajax avait jadis, vous savez, violé Cassandre dans le temple de Minerve et que j'avais craint d'offenser de même la Déesse.
C'est donc à cette Déesse qu'il faut revenir dans tous nos jeux. C'est à son temple que je vous rappelle, mais dans le respect que nous lui devons tous.
Je suis sûre que vous faites un très mauvais régime, que vous vivez au feu. Rien de pis que le feu pour les gens nerveux. 11 faudrait toujours de l'air et marcher. Avez-vous fait ma promenade? Xe pouvez-vous composer en marchant? On a un crayon pour les idées, pour jeter des notes, et on arrange au retour.
Adieu, voici une lettre déplacée pour un homme du monde. Mais je l'adresse au Port-Royaliste. Adieu donc, mon cher monsieur.
Herblay, mercredi [février].
Accusez-moi d'insensibilité, de dureté, mais ne dites pas que Hume est un historien froid. Heureux l'homme qu'il aura loué! Peint-on mieux la vertu, le dévouement! D'un mot rend-on mieux le caractère des g'rands hommes et des grands rois ! Il est le plus g-rand historien chez les modernes, mais si on ne l'a pas encore placé ainsi, c'est bien fait, c'est sa punition pour son affection singulière pour les Stuarts. Il a révolté son pays, on n'a pu encore lui pardonner. Cette affection qui semble une affaire de famille ne fait que rendre son impartialité plus admirable, excepté dans le dernier volume. Au reste, les peuples civils auront de grands historiens parce qu'ils inspirent les hommes politiques. Hume eût été un grand roi sans doute, mais sa carrière a été assez bornée dans son pays aristocratique, quoiqu'il ait été enfin ministre d'Etat.
Vous allez dire : « Mais tout ceci est ennuyeux à périr, n'est-ce pas assez de lire votre Histoire de Florence ?))ie. laisse donc, mon amour, mon fiancé Hume.
J'irai à Paris vendredi prochain 17. Je vous attendrai de 3 à 6 h. rue Saint-Nicaise. Apportezmoi des nouvelles de M. de Chat[eaubriand]. Il est malade, au lit, et dicte ses lettres. Est-ce sérieux? II ne m'en dit rien, mais tout est sérieux à son âge. Vous seul, vous serez un jour tout ce qui me restera de la race et du génie de René.
Et ma reine, je vais la voir. Elle a été très malade, des yeux : avez-vous xu cela ? Je resterai bien peu à Paris. On me dit qu'on vous a porté Fontaine.
Adieu, à vendredi, j'espère.
Herblay, dimanche, s. cl.
Vous n'avez pas voulu interrompre le cours de ma délibération? Croyez-vous donc que tout ce tempsci je délibère? Je fais un ouvrage qui sera sans doute très mauvais, mais qui me demande de perpétuelles lectures, et je continue de revoir et d'étudier Hume, le plus grand historien moderne en ce qu'il a marqué la différence de politique et de vie civile. Il a exposé la science du gouvernement représentatif, et cette politique de balancement qui a fait qu'on s'est armé contre Louis XIV et Napoléon. Il n'ex-
pose pas seulement les événements d'Angleterre, mais son coup d'oeil jeté sur l'Europe est juste et perçant; c'est un guide pour tous ceux qui étudieront la politique. Je ne trouve à lui reprocher que son dernier volume, où son affection pour les Stuarts finit par l'ég-arer. Jusque-là cette affection ne faisait que mieux voir son impartialité singulière puisqu'il racontait tout avec bonne foi. 11 semble raconter l'histoire de Rois, ses parents, il en sent tous les torts et les incapacités, mais il les respecte on ne sait pourquoi. Le règne de Charles II est une leçon pour tous les pays modernes et pour la France en ce moment. Ce qu'il nous faut c'est arriver insensiblement à former des hommes politiques assez fermes, assez sûrs pour g-uider des partis, avoir des principes et enlever entièrement le pays à la direction faible, incertaine et inepte de la cour. Mais on ne fait pas ce g-rand ouvrage en un jour; bien des Thiers avant, bien des Guizot périront à l'essai.
Voilà, monsieur, sur quoi je délibère. Je laisse un peu le reste au printemps qui a établi le mariag-e dès l'origine. Voici une neige qui rejette loin février. Je dois toujours aller à Paris et n'y vais pas, mais j'irai, puisqu'enfin Delloye se montre.
Je vous ai envoyé les deux volumes de Fontaine ; les avez-vous reçus? Avez-vous repris Pascal? Travaillez-vous ? Votre santé est-elle meilleure? Etesvous toujours épris de Marie ou de quelque beauté ?
Vous serez très aimable de me donner votre avis sur Florence, car je voudrais corriger et améliorer.
A SAINTiî-BEUVE y^
Vous trouverez de nombreuses fautes d'impression, et ne pourrez pas du moins vanter insolemment l'ouvrag-e, comme vous fesiez d'un de ceux de nos amis, disant qu'il était parfaitement imprimé et soigné.
Croyez-vous que M. Guizot s'en relève? Je crois que oui, à la façon dont il s'y prend. Ceci est fort amusant. Adieu, parlez-moi de vous-même, et mille tendres amitiés. h.
Montaubao, 15 mai.
Tout passe, tout s'envole, ce qu'on a aimé on l'oublie, les Provinciales mêmes étaient perdues, vous les avez remises à la mode, dans l'air, nous les avons respirées, et je pense que vous avez ainsi quelque part à la i''^ Provinciale de Libri(i), de l'autre jour. Il m'écrit (en réponse à mon compliment) que la querelle s'engage et l'amuse; je le crois bien. On fait fort mal de jouer avec ces prêtres; vous croyez avec vos façons de Fontenelle qu'on en vient à bout. Je ne voudrais point de bûcher, mais point de protection pour les fables qu'aucun homme éclairé ne croit.
Je suis dans un pays charmant avec mes horizons, mes collines de la Toscane. Presque le même silence.
(i) Allusion aux Lettres sur le clergé et la liberté de l'enseignement, qae Libri réunit en volume chez Paulin, en i844.
^8 LliTTatS INÉDITES
De l'esprit beaucoup, c'est le lot du midi. On cause bien ici de tous vous autres, on vous lit, on vous juo:e, on est très content que j'aie apporté votre XVI^ Siècle.
Je l'ai lu avec intérêt ; il y a des vers excellents, et des idées de même. Votre partie du théâtre est très amusante. Mais je ne vous détaillerai rien, car vous en avez dit trop peu de Florence. Point d'avis, de critique. Vous m'avez en tout sans doute traitée comme la Princesse, en volant vers Marie ou Julie, et emporté par un flot.
Donnez-moi des nouvelles des lettres. Je ne vous parle pas de mon histoire olympique; une belle voix fut le Galeotto; je me suis laissé enchanter. Ici j'étudie, et j'ai tous les livres qu'il me faut à la Bibliothèque.
Mon mari a été nommé architecte du gouvernement dans ce pays où il a toute sa parenté ; nous y resterons jusqu'à ce qu'il ait une place meilleure, que les Passy (i) lui ont promise. J'aime à changer de pays. Aujourd'hui il faut voir ce midi dont on ne parle pas assez, à mon avis. Je suis curieuse aussi des Pyrénées. Donnez-moi des nouvelles de nos amis, de Marie, de René, faites-moi de la critique sur Florence. Dites-moi si vous avez été content de la Provinciale de Libri, et si vous continuez de le fréquenter : vous lui avez plu beaucoup. Votre Port-Royal doit être de plus en plus à la mode, puisque le voici
(i) Hippolyte et Auloiae.
encore en jeu. Mais conçoit-on que nous en soyons là? Vous pensiez raconter le passé, et point du tout. Ici on est fanatique chez les catholiques et socinien chez les protestants, voilà pourquoi j'ai fait mes fils en naissant, protestants. J'ai le petit ici, Marcus ne viendra qu'aux vacances.
Adieu, mon trop cher monsieur, écrivez-moi quelque lettre affectueuse et n'oubliez rien. Mon adresse est à a M™*^ de Méritens de Malvezie, Moutauban (Tarn-et-Garonne) ». — Dites à Libri que je me moque de son mot madame.
Montauban , 28 mai ,
Notre préfet, homme aimable et obligeant, m'offre une occasion pour Paris par le ministre, j'en profite pour vous remercier de votre lettre ou plutôt pour ne pas vous en remercier du tout. Vraiment 1 Changerait-on à mon âge et après notre tendre et longue amitié; pour qui m'avez-vous donc prise? Les hommes comme vous se trouvent-ils donc sur tous les chemins et dans toutes les provinces?
Mais je ne crois pas que votre régime de rester au lit serait bon pour vous. Comptez bien que votre maladie tient à votre talent, à votre tête, et qu'un bon livre ou une passion serait le vrai remède.
Des bons livres vous en ferez, mais quoi? Les passions ne vous durent qu'un printemps.
8o LETTRES INÉDITES
Je trouve le mariag-e excellent au fond, mauvais dans quelques parties qu'on peut corrig-er, l'homme en disant parfois « je veux » le gâte ; former un mari seul est plus difficile que si la loi était changée pour le genre humain. ÎNIon mari est aussi bon que braveet généreux. Je le souhaite un jour de vos amis; dites-moi quelque chose d'aimable sur lui comme Libri et les autres ont fait, car il vous faudra le voir. Nous sommes ici, mais pas pour toujours.
Vous parlez de Port-Royal, quand me l'envoyezvous? Le volume n'était-il pas bien avancé? On dit ici (et partout sans doute) que vous êtes un grand savant, que votre volume sur le xvi'^ siècle le prouve. J'ai trouvé votre article c/eA^e^M^ charmant, et vous en avez tout le mérite. C'est plein de grâce, de douceur et de goût. Vous voulez que d'autres que vous posent le ye^o, et pourquoi? D'après ce que dit Libri, ces prêtres vous attaquent aussi, j'en suis charmée. J'ai eu une lettre de René, mais pas encore de la Reine à laquelle j'ai écrit une lettre assez mélancolique. Le pays et le mariage me plaisent pourtant, mais le grand changement autour de soi, s'il plaît d'abord (surtout pour les horizons), trouble toujours un peu le cœur humain. Mais plus d'une personne à Paris sait si c'est moi qui ai voulu changer.
Vous demandez nos noms mieux écrits. Meritens suffirait, ei se décline, mais j'en ai bien d'autres. Je suis Meritens de Malvezie de Marcignac l'Asclaves, de Saman et l'Esbatx, Je date de Charlemagne et nous avons fait les Croisades. Mon beau-père, le baron
de Meritens de Malvezie, dit pourtant que j'étais plutôt faite pour être Reine que femme d'un architecte. C'est un homme d'esprit, vrai homme du Midi qui me raconte la jeunesse indomptable de mon mari et l'histoire fabuleuse de sa vaillante épée. Je vous ai dit que c'est un homme mytholog^ique.
Souvenez-vous de l'hôtel du Rhône, soyez fidèle à l'amitié, pensez que les Croisades ne me changeront pas et écrivez-moi souvent, mon trop cher monsieur.
Montauban, 19 octobre.
Vous dites les ateliers non moins funestes que les couvents. Mais quelle différence ! l'atelier est excellent, s'il est modéré, si les ouvriers sont bien payés et soignés étant vieux, toutes choses faisables. Mais les couvents ne sont jamais bons, on y vit (disent les médecins italiens) dans des maladies affreuses, dans la démence, ou dans des vices honteux, mais secourables. Car j'en ai su les maux à Rome, à la source, des confesseurs et des médecins. Je reprochais^à ceuxci de ne pas soulager les nonnes, mais ils avaient peur des grossesses et disaient qu'ils ne craignaient d'intrigue qu'avec ces pauvres femmes-là, bien que tous ne soient pas si sévères. Enfin, l'atelier convient à l'homme, puisque le travail lui convient, le couvent est une erreur du diable.
Et le mariage, quelle autre erreur du diable ! Que je vous ferai rire au printemps, car c'est alors que j'irai à Paris et pas avant. Mais ne me parlez pas de ce voyage, ni de moi, restez dans les banalités. Ajax est Ajax, plus que je n'ai su, avec ses fureurs et ses jalousies. Je suis charmé d'avoir su bien ce que c'est que le sort de la femme, j'en parlais et je n'étais pas mariée ! C'est à présent que je le sais. Mais je suis d'âge à ne pas m'effrayer, et un amour que j'inspire ne pourra jamais me tourmenter longtemps. Mais chut! et ne parlez que des lettres. On ne lit pas les vôtres, mais par hasard un mot suffirait pour des scènes. Je vais revoir le monde qui revient de la campagne. M. Passy m'a dressé ici M. de Maleville, le député de Montauban, sous-secrétaire au temps de Thiers, homme assez agréable qui croit qu'il va renverser Guizot avec son parti, l'hiver prochain, mais j'en doute. Je passerai l'hiver à la porte, à la campagne, mais je suis tout près de la ville.
II y a aujourd'hui un rôle ou des rôles aussi beaux que celui de Cardinal. Vous y êtes, mais pas assez franc et hardi. Si vos vers deviennent plus sévères, ceux de M. de Musset sont étonnants de bêtise.
Adieu, donnez-moi des nouvelles littéraires. J'aime le sort changeant et un hiver en Languedoc; tout ne devrait sur terre durer qu'un jour.
A SAINTK-DELVE 83
Montauban, 20 octobre.
J'ai eu un peu regret à ma dernière lettre que vous aurez trouvée légère, surtout venant d'une femme sage. La fin s'en accordait peu avec mes éternelles amours, mais prenez-vous-en au joug. Il fait sortir les plus modérés de leur caractère. J'ai cru que ce que la loi du mariage avait d'oppressif et mauvais n'était rien avec l'amour et les promesses d'un homme, mais le plus généreux, s'il est violent et jaloux, s'appuie de la loi dans son transport et dit à la femme: Je veux. Or, je sais bien pardonner à l'amour, juger avec indulgence, mais je déteste la loi. Je ne fais pas cas des femmes qui l'ont subie, et si ma jeunesse n'avait pas été libre, j'aurais perdu la moitié de ma force et de mon bonheur.
Vous autres hommes, vous ne saurez jamais ce que c'est. Il y a là l'oppression de la force et en définitive du bras. Aussi honneur à Marie, à Lélia, à toutes celles qui n'ont pu supporter le joug! J'aime assez le mari, je déteste le mariage. Ajax n'a rien compris, c'est le sort d'Ajax.
Je ne vous parlerai plus sur ce ton. D'ailleurs, je généralise la question et m'applaudis d'avoir su par moi-même ce que je n'avais jamais compris. C'est une leçon, c'est une explication de tout le genre humain. Il n'y a eu avec cette loi de bonheur d'au-
cun côté. Il faut en finir et trouver mieux pour l'homme. Vous autres cardinaux, vous avez habilement su vous en passer. Je suis revenu sur le célibat de l'Eglise que j'accepte enfin. Les filles seules (surtout les filles-mères) ont su exister, respirer, vivre fières et heureuses. Et voilà ce que les hommes craignent que nous ne sachions. Il faut connaître la vérité. Vous allez dire : Vérité pour vous ! Non, la pauvre femme bête ne doit pas non plus être opprimée, ni la femme timide, ni la femme dévouée. — Je vous ai trouvé léger aussi en parlant de Marie et de sa cour,lout de suite après une autre belle plus triste et plus aimée. Je crois comme elle que c'est vous à présent qui avez les torts. Les flots ! ils n'ont pas englouti les vivants, et tant que ces cœurs respirent, qui se sont aimés, ils sont encore sensibles ensemble. C'est une loi plus sûre que Calchas et le mariage. Adieu, que votre légèreté me pardonne la mienne- Je serai sage bien qu'opprimée.
P. S. — Ne me parlez de rien de tout cela dans vos réponses.
Montauban, 2 mars.
Ne m'accusez jamais et croyez bien que si je ne vous écris pas, c'est qu'on n'est plus aimable quand on vit opprimée. Dans un mois, je serai à Paris et mes ennuis seront finis. Non pas tous, car mon petit enfant, pour un ancien accident à Herblay, un petit ccartement fait en jouant, restera peut-être boiteux. Il a été soig-né au rebours ici par le premier médecin de la ville, chef de l'hôpital. Les bons médecins de Toulouse m'ont dit qu'il était encore temps de tout réparer et n'ont rien réparé. Je consulterai à Paris. Ma mère était boiteuse, et je crois qu'il a eu le même accident, qu'un bon médecin eût prévenu, mais j'espère qu'il ne boitera pas beaucoup. C'est le premier chagrin que j'ai eu dans ma vie, mais il est grand. La mort de Sampayo m'a fait croire qu'il serait mieux où il allait qu'ici-bas, et ce chagrin-là se trouvait ainsi compensé. Rien ne compense celui-ci.
M"® de Savignac me cite en vain W. Scott, Byron, Talleyrand, Ag-ésilas, et Tamerlan, et me dit que si Henri V revient, nous aurons le meilleur air. Mon mari est très bon pour ce petit qui, d'ailleurs, n'a jamais été malade et qui est le plus bel et le plus gai enfant du monde, car tout est venu sans qu'on s'en soit douté et en annonçant toujours la guérison. Il est bon pour le petit et il voudrait être bon pour moi car il m'aime, mais il est dur, despote, jaloux, emporté; je déteste nos liens; aucune femme fière n'en supportera de pareils et je les aurais brisés si ce n'eût été mon enfant que je ne peux transporter que dans un mois. Sans cet accident, je me féliciterais de tout ce qui est arrivé pour la connaissance. J'ai parlé du mariage et je ne le connaissais pas.
La loi est mauvaise, qui soumet un être libre et capable de liberté. La communauté n'est pas même, puisque l'homme peut tout et la femme rien sans lui. Que les hommes l'acceptent pour eux, bon! mais pour leurs filles! je n'y conçois rien. Vous direz: « N'allez pas juger par des exceptions et Ajax en est une. » C'est bien dit. Mais il faut pourtant compter que la moitié des femmes se plaignent comme ou plus que moi. Et voilà Bulwer qui vient se placer de l'autre côté des Pyrénées qui sont devant ma fenêtre !
0 mes amants, mes aimables amants, amants d'un jour, de dix ans, amants d'imagination, amants de cœur, combien tout cela revient avec charme à la mémoire quand on vit seule et opprimée ! Comment,
VOUS poète et zéphir, avez- vous pu jamais song-er à vous mariera cette belle jeune fille ( i ) ?Mais quelle folie vous eussiez faite ! Encore plus grandeque la mienne. J'ai été bien touchée de ce que vous m'avez dit de votre santé, votre lettre m'a été remise froissée et en morceaux. Heureusement qu'elle fesait voir votre innocence. Ne m'écrivez plus puisque je pars dans deux ou trois semaines. Je lis la collection de Bûchez et j'en suis indignée. On comprend là tous les sentiments du Roi; de M. Guizot et des conservateurs, monsieur. Tant de crimes et tant d'extravag-ances dans ceux qui les racontent font craindre des crimes pareils dans de mêmes circonstances. Avez-vous vu les doctrines de cethomme? Ce qu'il dit du Christ et de l'égalité? Croyez bien que les Jacobins et tout cela reviendraient sans la prudence du gouvernement. Voici Thiers qui s'ouvre dans les nues de nouvelles voies; nous verrons. Je compterai toujours sur sa haute raison.
Adieu, à revoir donc. Je vous écrirai peut-être avant mon départ. Ayez la bonté de faire porter ce billet chez M. de Chat[eaubriand]. J'ai trouvé charmant ce que vous médisiez de M^'^ Rachel, quoique trop louée. L'article de M. Léon Faucher est excellent sur le système pénitentiaire, et voici deux revues très belles où pourtant vous n'êtes pas. Avez-vous lu le pl?n de M.Gladstone et l'article sur rinde?0uelle affaire et quel avenir ouvert I
(i) La fille du général Pelletier.
Adieu, g-ardez-moi pour un mois un tendre souvenir, après ce temps je saurai bien vous faire penser à moi. J'ai trouvé de bonnes conversations ici; je fais de la politique avec M. de Preissac, pair de France, qui déteste M. Guizot ; il demeure ici, mais sa pensée est à Paris, à la Chambre. J'espère que vous travaillez et que nous allons voir Pascal .
Mille amitiés.
Herblay, dimanche 3 novembre.
Clarendon s'est gâté ; au lieu de ce commencement supérieur et digne d'un homme d'Etat, il continue son histoire avec des pièces. Je vous aurais écrit làdessus et sur d'autres choses, si vous m'aviez encouragée, mais comme vous n'écrivez pas, je vous crois occupé et je ne veux pas vous troubler. Je vous ai laissé pour Buffon, car, comme ma forêt chang'e de couleur, que les armées de corbeaux de Virgile arrivent dans nos plaines, j'ai cherché cet oiseau chez le grand naturaliste qui m'a un peu déroutée, car il appelle ces armées des corneilles, ce qui ne s'accorde ni avec leur forme ni avec Virgile. Dans nos climats, le corbeau représente l'oiseau de proie, il en a le vol hardi, élevé, l'audace, l'élégance en haut des nues, les ailes étendues et onduleuses. Mais ce n'est pas l'oiseau guerrier des mers, cet oiseau des tropiques,
le plus noble des oiseaux, qui a i4 pieds d'envergure quand l'aigle n'en a que lo, qui fait près de mille lieues sans se reposer, qui est petit, et qui, au moment de l'orage, s'élève au-dessus des tempêtes et les voit sous ses pieds. Et pourquoi Leroux ne nous permettrait-il pas de revenir parfois oiseau des mers? Pour moi, je le voudrais mieux que de revenir femme éternellement; quel plaisir d'être oiseau des tropiques, avec cette puissance de vol, cette légèreté, cette rivalité du vent îBuffon me semble plusgrandque Guvier, car il a tracé des voies que l'autre a suivies, mais quel dommage qu'il ne soit pas déiste! Voltaire sut l'être, et le plus grand tort du xviii® siècle est d'avoir empêché Buffon d'être religieux. Vous le dirai-je ? Je l'aimerais mieux élève de Port-Royal que si dur, si bête, riant des causes finales évidentes, et supposant toujours ses coups heureux et hasardeux de la matière? Pour vous autres poètes, ces oiseaux des mers feraient de belles comparaisons, et déjà le plus éloquent de nos jours s'en est bien servi. Sans doute, Dieu n'est plus dans son œuvre comme un homme se plaît dans la sienne ; on voit une imagination merveilleuse, un sentiment de la lumière singulier; croyez bien que Dante a raison, quand il représente la béatitude par la lumière, et en tout, au moral même, le plus beau c'est la lumière. Pourtant cette saison d'automne est la plus chère, la plus intime, la meilleure à la campagne. Je vous ai dit tout ce qu'elle inspire.
Penser rêveur et non morose.
go LETTRES INEDITES
On est riche (comme vous), on est content, on travaille mieux, on bénit la vie. Mais vous ne sentez pas cela si bien à la ville où vous n'avez pas les teintes variées du feuillage, ni toute la Gaule. Cela me reporte à d'autres années et à notre chien Sensiiia.
Soyez bon, et écrivez-moi une lettre aimable, traitez-moi comme à Montauban, pardonnez-moi mon retour et ma légèreté d'oiseau de mer. Croyez que si mon mari n'eût pas eu les fureurs d'Achille qui m'épouvantaient, j'aurais vécu en paix près de lui, oubliant la volupté et tout le reste que le temps nous ravit. Retrouvez le premier charme qui vous plaisait dans notre amitié. Ne me traitez pas comme tant d'autres belles effacées de votre vie; songez que je vous fus plus douce et plus chère. Si vous cessez nos rapports d'amitié, je ne vous en aurai pas de ressentiment, mais j'en aurai un regret infini, et à quel autre pourrai-je parler de l'automne, des champs, des feuilles, des Gaules, et des chiens des Germains? Ne perdons pas nos habitudes.
Si je ne vais pas à Paris, hôtel du Rhône, j'en ai du regret, mais c'est mon fils qui m'en empêche avec ses écoles militaires (i). Il vient d'entrer en première. On en est content sous tous les rapports. — J'ai reçu une lettre très aimable de Mignet, qui m'a promis comme vous de m'appuyer et de faire agir Thiers. Les Passy sont d'une obligeance que rien ne lasse et c'esteuxqui onttoutesles inventions. L'abbé Lanci(2)
(i) Marcus était à Saint-Cyr.
(2) Laaci (Michel- Ange),ai\ite\ir de la Sainte Ecriture éclairée à laide
a eu une invitation de la princesse Belgiojoso.Passy est étonné et enchanté de ses découvertes et dit que c'est bien malheureux d'avoir brûlé vifs ceux qui ont dit que le soleil ne pouvait s'arrêter quand on voit qu'il y a en hébreu : « marche » ! au lieu de « arrête » ! Vous devriez voir cet abbé à cause de Port-Royal. Il faut du moins que vous connaissiez les innocentes erreurs de Sacy. L'abbé est un vieillard, simple, vrai, qui vous plaira, qui n'aime que la science et croit qu'on ne songe qu'à Moïse sur la terre, il est à demi croyant, épurant les choses, les rendant plus probables. C'est ici une seconde réformation; je presse M""^ Majon de le faire rencontrer avec M. Coquerel (i).
Adieu, monsieur, monsieur mon aimable ami, écrivez-moi, ne soyez pas si dur et si volage. Ne pouvez-vous suivre les belles et écrire quelques mots aux paysannes ? J'espérais qu'une affection si différente des autres, si peu du mo«c/e, comme dit Angélique, si champêtre et si lettrée, vous plairait et vous reposerait de Paris. Vous devez être dans les préparatifs de votre réception (2). Louerez-vous ce grand Cardinal ? Je suis très curieuse de ce que vous direz. Adieu donc.
des monuments phéniciens, asi'iji'iens et éffi/ptiens, ouvrage traduit de l'italien, en i844, par l'abbé J.-F. André, et de la Lettre sur l'interprétation des hiéroglyphes égifptiens, adressée à M. Prisse d'Avenues, membre honoraire de rÀssocialion littéraire d'Egypte, parue en 1847.
(i) Alhanase Coquerel, célèbre pasteur protestant.
(a) A l'Académie française.
Herblay, dimanche 31 mars.
Je reçois de vous un petit billet d'homme du monde, j'y répondrai en campagnarde et je reprendrai un moment cette question de mœurs, car je m'intéresse moins à moi-même qu'aux questions.
Eh ! monsieur, pourquoi mettre d'autre terme au nombre des amants que la libéralité des dieux ? Vous avez dit insolemment que trois amants c'était assez, et que plus menait à je ne sais quoi. Comptez-vous donc qu'une femme aime depuis l'âge de vingt ans, qu'elle est trahie, qu'elle est mariée le plus souvent par ses parents, etc., etc. Je n'ai vu qu'en Italie un beau jugement porté sur les femmes. Jamais pour les juger on ne pense à leurs amants. On dit : la Giulia est bonne, elle est sincère, elle a de l'esprit (ils disent du talent). Et si un français est là qui demande : « A-t-elle des amants? » Ils rient et disent : — Et comment doutez-vous qu'une femme
LETTRES INÉDITES A SAINTE-BEUVE qS
en ait ? — Et combien ? — Et qu'importe? C'est que ces femmes ont de Fénerg^ie, des cœurs tendres et des âmes fortes. Depuis que j'ai quitté mon mari, je suis restée seule dans cette campagne et sans amani, car il n'y en a pas, mais s'il y était venu un exilé d'Espag-ne, ou de Pologne, logé près de moi, triste, aimable, quel mal eussé-je fait de le consoler, et, en causant, en se promenant, de l'aimer? Comme mon mari est mon mari, je n'ai pas dû chercher des occasions de faire des choses qui lui seraient odieuses, s'il les savait, mais si le sort les eût préparées, si un hasard un jour les eût amenées, je ne lui devais pas plus de fidélité qu'il ne m'en garde sans doute, et mon âge serait la plus vraie raison pour me retenir. Aussi, est-ce encore plus mon âge qui m'a retenue que toute autre chose, si l'occasion d'un exilé trop jeune s'est présentée. Eh bien, serais-je blâmable pour être moins prudente ou plus jeune ? Pourquoi une femme ne pourrait-elle pas aimer comme vous autres? Amaury voulait pour être heureux trois femmes à la fois. Souvenez-vous-en, ou je chercherai la page.
Ne dites donc pas qu'il ne faut pas dépasser trois dans toute sa vie. Ne mettez pas des nombres. Dites seulement qu'il faut garder l'honnêteté, l'estime, ne faire que ces choses qui ne sont pas toujours la passion, mais que Dieu voit et accepte, car c'est sa loi entraînante et invisible qu'il impose.
Ne parlez pas d'une femme que vous avez si longtemps adorée (ce n'est pas moi, qui n'ai fait que
q4 lettres inédites
passer comme un songe) en termes si lég-ers que ceux que ceux de votre billet (i). Pour moi, je crois ce que vous dites d'elle, elle a le goût faux, mais je l'estime; elle a su aimer, et n'a jamais pu, infidèle ou blessée, se détacher de cette tendresse et de cette volupté de sa jeunesse. J'ai mes raisons pour tant sympathiser avec elle. Elle a été maltraitée par la Reine, et elle l'admire encore, et elle pardonne tout. Le fond de son âme est meilleur et plus beau que vous ne pensez. Je ne sais pas seulement pourquoi vous discutez d'aucun point littéraire ou politique avec elle, mais les autres femm.es en discutentelles beaucoup mieux?
J'ai revu la Reine avec enchantement. Elle a été charmée de votre discours et du ton, mais V. Hugo l'a endormie. Elle ne sait rien de vous et du monde et vit dans son château, rue Saint-Lazare. Elle a toutes les passions de la vie et les dédaigne. C'est Gléopâlre, moins le trône de César. Je me suis amusée au delà de l'expression. Sachant que vous étiez le plus heureux des hommes, je n'ai pas désiré de vous voir seul. Je pensais que vous n'aviez rien à dire d'intime et que peut-être, d'ailleurs, puisqu'on vous avait séparé de Marie (à ce qu'on m'a dit), on vous tenait très serré.
Ayez donc un peu d'abandon et dites comment vous êtes. Vous n'écrivez plus, vous ne dites rien, vous répondez en homme du monde. Vous dites que vous
(i) Il s'agit toujours de M^ie d'Agoult.
A SAINTK-BKL'VE f)5
êtes rarement gai! On n'est pas gai dans les délices, on est transporté, c'est sans doute cela que vous voulez dire.
J'ai rapporté Thiers et lu le premier vol[ume]. Je pense comme vous, c'est simple et noble, plein au fond d'une chaleur et d'une élévation qui se contiennent, à la manière des bons écrivains. J'oserais faire deux reproches, une sorte de fatalité acceptée, et une admiration sans critique, car la France et le premier Consul manquaient alors de toute connaissance politique; deux pag-es de l'histoire d'Angleterre sont plus belles non pas que ces guerres, mais que toute cette administration, et depuis mon mariage, je hais surtout la tyrannie. Mais j'ai peu lu, nous verrons. La campagne de Marengo, le passage des Alpes, tout cela me semble admirable. Et à la fin ces mots si modestes, si vrais, si simples : On peut le dire, la France n'avait jamais vu de si g-randes choses. Tout cela est charmant. Comme le sujet tient bien plus de l'épopée que de la politique, je ne doute pas, d'après cette campagne d'Italie, que le reste de l'ouvrage ne dépasse encore ceci, car nous aurons du soleil, puis des frimas, l'Espagne et la Russie, tout ce qu'une grande imagination, un esprit si élevé, un tour si dramatique saura rendre dans sa vérité et ses prodiges.
Adieu, monsieur, je ne vous ai pas dit tout ce que j'aurais pu.
Herblay, mercredi [2 a\Til].
J'ai fini de vous écrire, et il n'y a qu'une seule chose que je voudrais savoir, c'est qui vous avez remplacé de moi ou de Marie, car nous avons disparu toutes les deux, et on n'en nomme qu'une aujourd'hui (i) ?
Mais croyez surtout que je ne dis ces folies qu'à vous, que je ne plaisanterais jamais sur vous, ni sur les personnes qui vous intéressent. J'ai écouté ce qu'on m'a raconté, mais sans rien dire, avec quelques questions, mais plutôt charmée des détails.
Enfin, avec les g-rands sentiments de votre jeunesse, on pourrait croire que vous songiez plus aux lettres qu'aux séductions. On vous croyait peut-être studieux, mais un ancien regret se réveille à vous savoir si évaporé. Vous n'avez donc pas su vivre dans ces rêveries et ces mélancolies de Pascal et de René?
Herblay, mardi matin maij.
Encore! dites-vous, est-ce toujours sur les femmes italiennes? Que veut-elle? Minerve se laisse-t-elle
(i) M™e d'Arbouville.
surprendre? Ou'a-t-elle donc appris à Paris qui l'occupe et la fasse écrire? — Thiers dit dans son livre au début : « Ce que j'ai vu m'a peu surpris; » c'est leur prétention à tous, c'est le nil admirari. Moi aussi ce que j'ai su m'a peu surprise. Mais enfin je ne peux pas dire que cela m'est indifférent.
— Mais quoi ! me suis-je dit à moi-même, ne pensiez-vous pas qu'il s'était engagé ? Aviez-vous la moindre prétention sur cet homme ou le moindre droit? Sans parler de la saison des éternels adieux, de ce soir de la vie qui n'est beau et respectable que s'il se connaît, ne vous étiez-vous pas envolée, mariée, lui déjà retiré? — Tout cela est vrai. — L'avez-vous beaucoup cherché depuis votre retour, et, sentant sa froideur, avez-vous du moins désiré lui parler, et le voir? Non. — Pensiez-vous que les poètes ne trouvaient pas parfois de dignes objets sur leur chemin, etignoriez-vous que celui-ci est essentiellement créateur d'enchantements passagers?
— Je savais tout cela, mais surtout que je le cédais à la jeunesse qui seule peut plaire, car si la femme italienne ne compte pas ses amants, ni par 3 ni par 7, c'est quand elle est jeune et belle.
Voyez pourtant, monsieur l'homme sérieux, notre petite histoire. Ce qui s'est passé entre nous un jour vous a laissé indifférent à tout ce qui est arrivé. Je sentais seule et regrettais seule, et aujourd'hui, que tout est fini à jamais, c'est moi qui suis triste un peu et qui déplore ce départ absolu d'un oiseau de passage et d'un ami si fait pour plaire et pour tou-
q8 lettres inédites
cher. Encore si vous étiez comme moi qui vous ai dit tant de choses tendres en nous séparant, mais nous vivons dans un secret impénétrable, et si vous n'aviez pas un mérite qui fait qu'on sait ce qui vous arrive, on ne reconnaîtrait rien de vos sentiments.
Je suis charmé pourtant de vous savoir content. Jouissez dans tous ces légers détails qui enchantent le poète. Si j'avais cru que votre gaîlé venait de me voir, j'en aurais été bien aise, mais je n'ai vu là qu'un bonheur insolent. Oserais-jc le dire pourtant? Je ne vous ai point trouvé cet air un peu ébranlé, cette pâleur, ce je ne sais quoi de l'homme heureux quand vous l'êtes, vous.
Adieu, tout ceci est singulier, gardons notre affection en Cicéron. En vous revoyante Paris, je ne vous parlerai plus de tout cela. Entre les hommes distingués de mon pays vous êtes pour moi le premier, le plus honnête homme, le plus savant, le plus penseur, le plus modeste, tel qu'on doit être quand on cultive les lettres.
Je relis ma lettre et dis : enverrais-je ou bien brûlerais-je ces folies ? Je les livre à ces premiers vents du printemps, à ce renaissant soleil, à ces sexcentas epislolas d'Athènes à ces douces et longues journées qui consolent, troublent, mais rassurent toute la nature.
A SAINTE-BELVE ^9
Hcrblay, mercredi, s. d.
Je VOUS ai écrit des choses qui vous auront peutêtre paru impertinentes et sottes.
Mais en vous rendant responsable un peu de certaines paroles qui se sont dites l'autre jour à la tribune, je ne vous trouvai pas le même tort qu'à ceux qui les ont dites. Car on ne vous a jamais vu révolutionnaire, vous n'avez pas vanté par-dessus tout une époque. Vous fûtes tout jeune de l'école à la fois de René et de Port-Royal. Vous avez penché où étaient les femmes belles et galantes. J'ai pensé depuis que vous pourriez trouver que ma manière était dure, et peu digne du respect qu'on doit à un académicien et à vous. Pardonnez donc si je ne vous ai pas parlé avec la bonne grâce dont vous ne vous écartez jamais vous-même.
Marie vient vivre ici pour un an; vous nous avez promis une visite cet été. Notre village est plein de choses. Comme mon fils me tourmente pour lui laisser faire en soldat la campagne d'Afrique qui s'ouvre, je cherche ici tous les soldats qui arrivent d'Afrique, et en voici un qui a été chargé par son général de voir sa femme à Paris, et surtout de lui taire, pour qu'elle aille en Algérie, les difficultés et les ennuis de l'Afrique ! Dénoncez cela, si vous voulez- Je ne veux pas que mon fils parte ; je trouve qu'il a raison, mais la mère résiste en pareil cas, j'ai
LETTRES INtDITES
peur du climat et de sa grande jeunesse, il a 19 ans. Dites-moi si vous voyez René, il m'écrit bien tristement, et son état me touche et m'afflig-e. Adieu, René.
Herblay, vendredi, s. d.
Je ne sais si vous viendrez nous voir cet été, cela suivra les caprices de René, mais ce que je sais bien, c'est que je ne veux pas être associée dans aucune de vos affaires avec Marie, ni que vous pensiez que son séjour ici peut nuire à nos relations d'amitié ou que je lui rapporte ce que vous me dites.
Je peux lui répéter parfois les choses agréables, mais les autres jamais, et puisque vous m'avez reproché de parler trop des belles dans mes lettres, je m'en souviens et ne vous en parlerai qu'en passant.
J'aime assez cette dame et je l'estime pour une passion que je crois vraie en elle; sa conduite a été dans mes idées, mais mes relations avec elle sont légères parce que je les crois légères de son côté pour moi, et je les accepte ainsi.
Je ne sais ce qui s'est passé entre vous, et ne la questionnerai pas, mais elle ne paraît nullement fâchée contre vous, et je crois que vous ne lui aurez fait nul reproche, ou du moins que vous les aurez faits avec tant de faiblesse et de douceur qu'elle les
a oul)lics. J'en suis charmée parce que vous viendrez peut-être nous voir ici, mais laissons ça aux vents et aux étoiles.
Je viens d'avoir une lonçue explication avec deux curés, le mien, et un voisin qui chacun avouent la rupture avec l'Etat et disent que le bas clergé fera une résistance héroïque si on le tente, comme je leur disais qu'on a tenté et entraîné le bas clergé de Suède et d'Angleterre. Cette foi catholique finira comme la race humaine au délug-e ; elle sera pressée par les grandes eaux, sur un point, un arbre, un roc, et disparaîtra dans les flots ! Il est beau de mourir ainsi comme Israël, mais il faut mourir. Nous deviendrons tous (notre race) protestants, c'est-à-dire évangélistes, protestants progressifs, comme ils sont essentiellement, rejetant l'enfer et jusqu'à la divinité du Christ. Ce sera la philosophie unie à la partie sublime de la morale du Christ, mais je désire qu'on rejette l'horreur pour l'amour en lui-même . La retenue soit, quoique les anciens l'aient peu connue, mais l'horreur non. Cela vient moins de Jésus-Christ que de saint Paul, et permettez-moi d'appeler saint Paul le baron d'Holbach de J.-G. H y a une troupe de petits hommes qui ont gâté le xviiie siècle, si on daigne les comprendre dans le xviii® siècle ; et de même une troupe de petits saints (et permettez-moi d'y mettre cette bête de saint Paul) ont gâté la morale de l'Evangile en la forçant et surcharg-eant. On chassera du Temple et du siècle les barons d'Holbach, et par là l'Evang-ile ; la philosophie et le xviii" siècle se
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donneront la main, car ce sont les Écoles, à toutes les époques, qui ont dénaturé les travaux.
Je n'ai pas dit cela à mes curés; j'ai parlé poliment à ces gens là, et de la gloire qu'il y a à bien tomber en laissant le reste à Dieu. Mais Dieu ne fera rien pour le reste; il sera avec la justice et la liberté. C'est aux croyants à relever les temples, et non aux catlioliques abusés. Le vrai Dieu acceptera une philosophie évangélique et voudrait bien la philosophie pure si une fable n'était favorable au peuple, la fable est cette parabole dont J.-C. se servait pour offrir une image aux gens bornés. J'ai donc fini avec vous la conversation des curés ! Que Port-Royal me pardonne !
Herblay, samedi [24 mai].
Vous vous réfugiez dans l'étude, vous feriez mieux de penser à nous et à nos forêts, à deux femmes un moment suivies qui vous gardent un tendre souvenir et vous ont plusieurs fois rappelé. C'est là qu'il faut vous réfugier. Vous savez cette petite maison poétique, au sommet de la colline, battue de tous les vents de la forêt et du rivage ? C'est là qne j'habitais autrefois et que j'étais revenue ce printemps. Je n'en occupais qu'une partie, mais j'ai cédé le tout à cette belle que vous disiez faite pour tous les vents. Elle vient ici à ce prix, et moi, charmée de sa venue, j'ai
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trouvé une autre cabane et lui cède ma chaumière qui déjà retentit du bruit des ouvriers qui lui ')àtissent un cabinet de toilette et suspendent ses miroirs dans ces déserts. Cette Gaule g-Iacée, ces bois de Velléda, comme vous dites, sont un peu sévères pour Marie, mais nous voulons toutes devenir graves et détachées. Elle me demande le secret, mais déjà ses amis savent qu'elle vient ici, et c'est à vous de lui donner la gloire. Nous rions beaucoup, le village est (Uichanté, vous viendrez voir cet établissement.
Il n'est rien de doux que l'amitié qui vaut bien mieux que ces passions douloureuses si vite envolées. Vous voulez donc envoyer Marcus en Afrique? Il serait fort content s'il savait ce que vous dites. Mais il est trop jeune et le climat trop redoutable, sans parler des Arabes, et d'ailleurs la vraie marche pour lui est par Saint-Gyr, mais c'estla guerre du m.oment qui le séduit. Je vous verrai bientôt à Paris où ses afPaires m'appelleront. — Vous m'avez dit que vous alliez m'envoyer l'article sur Thiers et d'autres imprimés, je me suis jetée là-dessus, après l'avoir demandé en vain à Paris, en quelques endroits.
Capponi m'a écrit de Florence un grand éloge de l'ouvrage du Consulat en se moquant de mes critiques, j'ai envoyé tout cela à Thiers, qui fait grand cas de Capponi.
Adieu, à revoir bientôt, votre petite lettre est très aimable, et vous avez le temps d'écrire encore, si vous voulez, avant mon voyage à Paris, qui n'est pas fixé et dépend de différentes choses.