‹ Lettres inédites à Sainte-BeuveChapitre 6 sur 11 · I04 LETTRES INÉDITES · texte numérisé non relu

I04 LETTRES INÉDITES

Herblay, samedi [21 juin].

Lundi soir je serai à Paris. Voulez-vous venir ce même soir à 9 h. 1/2, car je partirai par la voiture du soir à cause de la chaleur ? Je crois que je déciderai enfin mon fils à laisser l'armée, et j'en vais causer avec les MM. Passy. Mais il est des conversations encore plus douces. A revoir.

Voulez -vous faire mettre ce billet à la poste?

Jeudi soir [27 juin] .

J'intrigue pour mon fils et je ne suis pas partie. Le temps est venu de ne l'occuper que de ses fils. Venez demain vendredi ou samedi après 3 h. ou 4 h. Et mille amitiés.

Ilerblay, mardi [8 juillet].

Je cherche dans ces revues et je prends T hier s (i), un peu avec crainte, vous le dirai-je ? à cause de ses

(i) L'arlicle de Sainte-Beuve sur Tliiers parut dans la Revue des Deux .l' oncles du i5 janvier i8'|5.

A SAl.NTli-IiKLVli

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doniitM's volumes. Mais quel bonheur ! vous n'avez parlé justement que du premier vol[ume], qui est si beau et que vous jugez très bien. Je lis et relis donc paisiblement cet article, et, vous le dirai-je aussi, moi dont l'avis est très peu de chose, il me semble que vous n'avez jamais fait un si bel article et si fort, d'une critique si élevée, si au delà de la critique littéraire. Il semble un peu que vous vous soyez amusé à mettre les lettres au-dessus de l'histoire, à montrer qu'on juge mieux, qu'on est plus moral sur votre terrain. C'est très bienveillant, mais c'est très indépendant, vous faites vos réserves et pas une concession. La question de la fatalité, de la Terreur, tout cela me paraît admirable, et d'un homme qui, sur ces hauts points, dépasse bien Thiers, malgré votre modestie. Que pouvait-on dire mieux que ceci : « La vivacité du sens historique s'y substitue presque partout à la sévérité morale du jugement ; sur ce point il n'y a pas de système, il y a de l'oubli. » Et quand plus tard vous revenez sur la fraîcheur de celte vallée d'Argelèset parlez de ces organisations du midi qui sentent plus vivement la vie, sa brièveté et la mélancolie, tout cela me semble de la première beauté.

Je m'amuserais à relever bien d'autres parties, si je ne craignais de vous ennuyer, mais l'histoire du National est parfaite, et vous avez caractérisé Thiers et noire école politique actuelle en disant que, sous air de professer Delolme (i), il est aussi révolution-

(i) Delolme (Jean-Louis;, jurisconsulte suisse, né à Genève en 17^0, mort à Seewen (canton de Schwj'z) le 10 juillet 1S06. Il appartenait

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naire qu'il faut. C'est noire état et c'est aussi notre gloire. C'est là la perfection politique jusqu'ici connue.

Hé bien, monsieur, n'êles-vous donc pas un homme politique ? C'est tout clair, et j'en étais sûre. Vous êtes parfois un peu faible, changeant ou indécis dans vos sujets mondains ; c'est de la bonne grâce ; mais quand vous vous élevez, vous êtes ou vous semblez très convaincu... Vous n'avez pas un doute ici sur l'horreur d'une partie de cette histoire, et pourquoi ne traitez-vous pas plus souvent ces sujets littéraires qui nous raffermissent, mais qui peut-être, il est vrai, ne plaisent pas tant aux belles? Vos éclairs du cheval de bois et ces beaux éloges de Déranger font bien voir que les esprits grandissent avec les motifs, comme vous l'avez si bien montré dans les parties sérieuses de Port-Royal, et aussi dans Joseph Delorme, où vous n'étiez pasencorehommedu monde; et c'est par là qu'on atteint la postérité. Je vais lire Fauriel (i).

Marie répond à vos hommages à la colline par des compliments affectueux. Elle voulait vous inviter pour une partie que nous ferons dimanche dans la forêt de Saint-Germain sous nos fenêtres, mais nous avons pensé que cela ne vous plairait pas. Il y aura

à une famille de rcfugiés proleslants. Banni pour ses opinions dcmocratiques 11787), il se relira à Londres, où il rcunit les ('lemenls d'un ouvrage sur la Constitution de l' Angleterre (Amsterdam, 1791). Cet ouvrage, qui a fait sa réputation, est une apologie du régime parlementaire.

(i) L'article de Sainte-Beuv". sur Fauriel parut dans \a. Revue des Deux Mondes des i5 mai et i" juin i845.

A SAINTE-BEUVE ÏQJ

son amie allemande, une autre dame, MM , de Ronchaud, Lehmann, etc., etc. Si le cœur vous en dit pourtant, vous serez des nôtres. Nous vous avons cru trop au-dessus de ces plaisirs-là.

Mariés tient les vol. 1 8, 19, 20 de Lingard (i) dans une édition rue de Richelieu que vous aurez sans doute aussi chez vous. Il est léger et coupé et très intéressant. Je suis mécontente de M. \ iel-Castel surtout en travaillant dessus, c'est long- et entortillé, mais il y a la sorte de mérite que vous dites. Je suis bien aise que vous écriviez à la Reine. Elle a dit qu'elle vous a beaucoup aimé, fraternellement, mais beaucoup.

C'est là où nous voulons toutes en être, avec un homme si studieux et si léger à la fois. Moi, je vous verrai ici avec le plus grand plaisir, abritée par Marie, derrière Marie. Je la trouve une femme élevée et plus sensible que vous ne croyez, mais de cette sensibilité une fois prise et qui reste là; c'est ce que j'avais compris déjà à Florence.

Adieu, dites-nous si vous voulez de cette partie

(i) Lingard ou Licghart (John', historien anglais, né à Winchester, le 5 février 1771, mort le 17 juillet i85i. Reçu prêtre en 1796; après avoir professé la philosopiiie à Crookhàll, il publia, en 1806, son premier ouvra2:e : les Antiquités de l'Eglise anglo-saxonne. En 1819, il publia les premiers volumes de son Histoire d'Angleterre^ dont le dernier parut en i83o. Cette histoire eut beaucoup de succès. Calholique de l'école gallicane, Lingard se vit attaqué à la fois par les ultraïTiontains et les protestants, mai? par sa modération même il détermina dans le^ universités un courant favorable à la cause du catholicisme, ce doiit Rome lui fut reconnaissante. Pie VII le nomma docteur en 1821 et Léon XII l'invita à se fixer près de lui. Mais il ne voulut pas 'quitter l'Angleterre, oii il publia un grand nombre de brochures de polémique historique et religieuse.

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de Saint-Germain, et, de toute façon, venez bientôt. Vous dites bien pour Bérang-er; je crois pourtant que Chateaubriand concédait le plus, mais pourquoi pas? il n'en était que plus aimable.

Je ne m'étonne pas si Thiers, l'autre jour, m'a paru si cliarmé, même touché de votre article, et s'il a eu tant de succès. Et comme vous avez bien saisi aussi son caractère et son amabilité charmante ! Et c'est bien d'avoir osé dire une chose en lui naïve, je ne sais plus.

Herblay, samedi [8 août] .

Je viens vous demander deux commérages. Je voudrais savoir deux choses que vous aurez entendues. Qu'a dit Marie de son séjour ici, de nos relations d'amitié, etc. , etc. ? Je vous ai dit que je la prenais comme une relation légère, et c'est vrai. Mais depuis son séjour à Herblay, depuis que j'ai lu son roman, elle m'est apparue autrement, je la trouve une femme supérieure, comme dirait Corinne, une imag^ination élevée, une nature fière et à part. Elle a répondu il y a longtemps très bien à ma lettre de Paris, mais je ne la crois pas aussi franche qu'elle est noble, ou plutôt tout le monde n'est pas traité sincèrement par elle et je ne sais desquels je suis. Vous devez savoir ce qu'elle dit par M""^ Valmore.

Enfin dites-moi, je vous prie, ce que vous aurez su

A SAINIK-BtUVK lOQ

de M'"'' Rolland, qui voit aussi M"^^ Valmore. Pourquoi est-elle triste ! Est-elle séparée A'Aijcard? ie, m'intéresse beaucoup à elle et à sa touchante histoire ; qu'y a-t-il donc ? Je ne vous demande pas de faire des questions. Ce serait indig^ne d'un penseur, mais dites-moi ce qui vous est tombé aux pieds. Je sais bien qu'il vous sera doux de vous occuper de Marie, surtout quand on dit qu'elle en est diçne. Je la crois aussi un peu faible et subissant l'influence de tous ses alentours. Mais je crois que nous resterons liées, car je lui ai montré mon admiration, et elle n'a pas sur moi les doutes que j'ai de sa sincérité.

Pour vous rendre plus agréable ma commission, je vous envoie une lettre d'elle de cet été. C'est une belle lettre (vous me la rendrez) qui dit tout, elle est écrite sans aucune prétention et en courant, nous nous écrivions souvent le matin. Je ne vous dirai pas le fond puisqu'elle ne veut pas que je prévienne les bons esprits, et, d'ailleurs, j'avais mal compris quelque chose (i).

Je ne serais en train aujourd'hui que de vous écrire et j'aurais mille choses à vous dire si je me laissais aller. Mais vous êtes si sévère pour l'abandon qu'il vaut mieux ne vous parler aujourd'hui que de ces dames. J'ai lu hier soir à mon fils ('j'aurais voulu que ce fût à vous) le i^^ Hippias ou du beau. Il a trouvé cela charmant, quoiqu'il ait plus de ii-oût

(i) Voir celte lettre au chap. iv de notre livre sur Hortense.

LETTUK3 INEDITES

pour le plaisir que pour la philosophie, et moi j'ai été encore plus charmée qu'avant, malgré la subtilité trop prolong-ée de la fin. Ce qui est le plus beau sans doute, c'est cette grâce unie à cette profondeur cachée, ces éclairs rapides levés sur tout un monde et perdus dans une excellente plaisanterie. C'est le charme des Grecs et de quelques autres chez nous. Vous avez étudié le grec pour nourrir ce rapport. Adieu, puisque mon papier finit et qu'il faut quitter ce seul plaisir aujourd'hui qui serait de vous écrire. Je vous retrouve dans mon travail où j'ai à parler de la moralité de nos hommes d'Etat. Vous ne me trouverez pas assez sévère. Hélas! Vous ne m'avez jamais trouvée sévère.

LU

Paris, lundi [1er septembre].

Je suis à Paris pour un jour ou deux, mais je ne sais si j'aurai le temps de vous voir. Fi delà jeunesse et des tristesses qui suivent nos anciennes passions, nos anciens souvenirs, nos pénibles retours mal partagés.

Il n'y a de sag-e et d'heureux que ce que nous sentons vous et moi l'un pour l'autre. Hélas! vous n'en êtes pas consumé.

un

Paris, mardi [2 septembre].

J'ai bien regretté do ne pas vous voir hier soir, votre visite m'aurait été la plus chère du monde. Je passe encore la journée avec ce malade(i). II va mourir. Il y a des mots de Salomon qui disent : « Ne donne pas ta substance aux femmes. » C'est bien profond. Ceux qui la donnent, ceux qui ont confondu le vice et la volupté sontbientôt morts ou perdus. La femme ne fait jamais cela. Je ne suis pas mécontente de lui, il est bon, il est très tendre, il me voulait faire loger chez lui, mais je suis revenue ici pour pleurer, rêver, sortir et me distraire. Je pleure des passions délicieuses, qui sont aussi vives, quand je le revois, qu'il y a i5 ans, car je suis vieille pour tout le monde, mais non pas pour lui, et je lui serais meilleure que tant de poupées. Mais il ne comprend rien, il ne choisit pas, il est aimable et c'est assez. De la grande ambition, il n'en a pas. Il mourra, et pourquoi vieillir quand on n'a pas la science, l'ordre, l'étude^ les Muses? Par un retour vers vous, je trouve aussi que vous avez donné votre substance trop souvent, vous avez fait (chacun le dit) l'atroce mélange, et puis vous avez été un peu sévère, je crois, pour cette femme de votre jeunesse qui vous avait aimé jusqu'à mourir.

( I ) Buhver .

LLTTRES INEDITES

Si vous êtes tous coupables, on sera donc plus indulg-ent pour vous tous. Mais la vie et la santé, les hommes n'y songent pas.

Septembre, s. d.

Votre seconde lettre, reçue avant-hier, est aimable et pleine d'amitié; elle est ce qui convient à Minerve, et comme ces éclairs, dont vous parlez, se lèvent sur toute la poésie pour nous la rendre, elle m'a rappelé des mots de Renaud dans la Jérusalem délivrée, que je vous envoie pour vous rappeler aussi à ces charmantes choses. Armide était jeune et belle, et de plus magicienne ; désespérée des adieux de Renaud, elle lui dit mille paroles violentes qui' j'oublie, qu'elle l'a donc offensé, qu'il veut la vengeance, qu'il la hait, la méprise, qu'elle voudrait être sa servante, qu'elle sera son ennemie et qu'elle s'est ég-arée en se livrant si passionnément? Il répond ce que je vous envoie là qui est un chef-d'œuvre. Tasse a voulu faire dire à un amant tout ce qu'il y a au monde de plus tendre et de plus froid, de plus aimable et de plus désespérant. On serait moins sûr de son intention et on pourrait croire qu'il a eu un bonheur de hasard, si la réponse d'Armide ne montrait bien ce qu'il a voulu ; elle s'écrie comme Didon : « Le Caucase g-elé t'a vu naître, une tigresse t'a

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noiirri! » Elle dit tout ce que la rage fait dire, et plus tendre elle reprend : « O toi qui portes avec toi la moitié de moi-même, n'en laisse rien ici, prends tout ou donne-moi la mort! » Et elle s'évanouit, vous savez le reste.

Mais ce qui désole la jeune Armide enchante Minerve, et je vous trouve bien conforme à ma prudence, bien convaincu que, pour vous, la tendresse n'est plus qu'un éclair. Oui, comme je l'écrivais hier, tout est changé. Les années sont passées d'un amour impétueux et abandonné. L'heure du soir a sonné, c'est ce moment suprême où le Dieu du jour en silence se plonge dans le sein humide des mers ; les tristes peuples qui avoisinent les Pôles croyaient, à cette heure mélancolique, entendre le bruit du char et des coursiers du Dieu brisant les flots ; ainsi moi j'entends ce bruit, ce dernier bruit des flots qui ne se calmeront que dans les ténèbres.

Mais ce moment aussi a sa douceur, et pour moi je ne sais comment cette douceur me paraît la plus grande que j'aie jamais connue.

Il faut seulement la garder, la soigner, l'empêcher de déborder, je n'ai pas repris mes hommes d'Etat, mais je les reprendrai demain.

Adieu, vous parlez toujours d'articles, mais vous ne parlez plus de Pascal ! Si vous vouliez des détails sur Bonstette [n], Didier en doit avoir, si vous me le dites, si vous me Vordonnes, j'écrirai à Didier pour les avoir.

Adieu donc, monsieur.

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Je rouvre ma lettre, que j'avais donnée à mon cocher du lundi, mais c'est fête, c'est la septembre à Pontoise, j'envoie donc par le chemin de fer, comme je vous envoyai déjà Isidora, et vraiment, en rouvrant sa lettre on est tentée de dire plus, l'occasion, le moment... c'est tout comme l'autre soir, sans qu'on l'ait su, sans qu'on l'ait voulu... et Minerve pouvait s'oublier.

Dimanche, 14 septembre.

Je vous ai écrit, il y a déjà plusieurs jours, cette lettre que je n'avais pas finie, attendant de savoir si vous aviez reçu des lettres de M. Bonstette[n], mais vous ne m'en dites rien, se sont-elles perdues? En repensant à ce que vous me dites sur la façon d'écrire l'histoire avec des documents, il me semble que vous en êtes vous-même un modèle dans Port-Royal. En effet, vous en avez beaucoup mis, vous avez cité même souvent des textes, mais avec tant de choix et d'habileté qu'on les lit attentivement et qu'on est préparé pour en être curieux. Je préférerais avoir fait votre histoire de Port-Royal à celle du Consulat, car il y a bien plus d'idées, de science; à part des choses que vous avez mises pour le monde, je crois, il y a un fond riche, profond et original, à la manière de nos penseurs. Thiers n'a que sa façon habile et légère, mais de la profondeur, de la gravité même.

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il n'j eu a pas. Il n'a que de la couleur, de la grâce, du drame, une façon à la fois pittoresque et simple, l'entente de la politique sans doute, mais pas complète, mais pas bien honnête, pas honnête comme M™*^ de Staël ; quelque chose de la mauvaise école de l'Empire. Jamais on ne reprendra ces 4 vol. (puisque nous ne connaissons pas plus) dans la solitude et pour méditer, mais Port-Royal ouvre d'autres horizons, et on s'y plaît si on cherche les questions éternelles de religion ou de philosophie.

Vous êtes donc de mon avis sur le Prince d'Orange? Voltaire, dans un portrait admirable de ce prince, a dit : « Ce Prince nourrissait, sous le flegme hollandais, une ardeur d'ambition et de gloire qui éclata toujours depuis dans sa conduite sans s'échapper jamais dans ses discours. Son humeur était froide et sévère, son génie actif et perçant. Le Ch. Temple (i) a peint le prince comme le plus habile et le plus honnête des hommes. L'histoire , quand on en force un peu l'étude, est aussi poétique que l'amour et que Flore; c'est la passion qui en est la base. ïl faut des poètes, comme l'auteur de Tancrède et d'Alzine, pour comprendre les hommes héroïques et les rois sensibles, et les plus grands historiens sont ceux qui ont l'âme la plus élevée.

Mais je tourne court, pensant que je vous envoie trop de bavardages, et que vous allez penser que des billets doux vaudraient encore mieux. Je vous

(i) Lord Grenville.

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enverrai bientôt quelque chose de charmant d'une beauté que vous aviez mieux jugée que moi, car je ne la croyais pas capable de si bien faire ; elle a un très beau talent, et il faut seulement qu'elle veuille travailler.

Adieu, dites-moi si vous avez reçu ces lettres, je les ai envoyées à votre adresse par le chemin de fer.

Herblay, vendredi 19 septembre.

Je suis obligée d'aller à Paris mercredi pour les intérêts de mon fils, je vous en avertis dans le cas où le voyage ici vous semblerait trop long. Je serai hôtel du Rhône, le soir de 7 à 8 heures. Venez si vous pouvez. Mais ce sera un soir sensé. J'ai retrouvé avec Pitt toute ma raison. Il me paraît l'homme qui a été le plus haut comme politique, comme civilisation, voici en quoi : en défendant son pays de l'exemple contagieux de la France sans jamais attenter à sa constitution. Et en coalisant l'Europe contre Napoléon, il a fait tout ce que peut faire un Anglais, tout ce que peut faire un homme qui agit sous une constitution et qui a l'Europe à sauver.

Cependant je comprends comment Thiers a pu dire/)ew éclairé, mot que vous lui reprochiez. C'est dans son appréciation de la Révolution française; il

n'a pas assez rendu justice à ce grand mouvement, si beau du moins à son origine.

A mercredi soir donc, si vous pouvez.

LYII

25 sept.

Si vous venez à 3 ou 4 heures, vous trouverez peut-être Mignet, et ce sera bien. En tout cas venez ce soir à 7 ou 8 heures et nous sortirons un peu pour ensemble prendre l'air dans cette place déserte (t) en parlant des sciences illustres.

Herblay, jeudi 3 octobre.

Je reçois ce matin de vous une lettre très aimable et qui charme cette solitude où je me plais avec la pluie, car vous ai-je jamais dit comme j'aime la pluie, et l'automne, et les longues soirées auprès du feu dans ce village tranquille? Il ne serait pas sage de se comparer aux riches et de regretter les plaisirs des villes, mais ici on jouit d'exister en paix, de faire partie du genre humain, de s'instruire par les livres, et quand quelques lettres de Paris nous appor-

(j) La place du Carrousel.

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tent des douceurs si à part de tout, on est heureux plus que vous ne pensez. Je n'ai jamais de conversation dans ce villag-e, mais dans ce moment mon fils m'amuse en me parlant des femmes, de son envie de se marier, de son désir d'avoir un enfant, etc., etc. Il a l'esprit, le visag-e et l'originalité de son père. Je vous lis, monsieur, mais vous me refroidissez un peu dans ce grand appareil de votre royauté littéraire. Vous êtes trop riche, trop occupé, trop homme du monde , vous m'échappez trop par tout cela, et le poète me rassurait mieux. L'article La Fontaine me semble admirable. Vous direz en vous moquant de moi : « Que de chefs-d'œuvre » ! Hé bien, oui. Je me serais amusée à vous écrire sur toutes ces choses si je ne craignais de vous accabler de lettres. Corneille est excellent, et vous montez avec vos sujets. Oserais-je dire que çà et là j'aimerais plus de simplicité,et que Louis XIV et ces dames de la Cour (c'est celles-là qu'il vous faut) vous jettent dans trop de fleurs. Vous étiez grave et profond en peignant ce vieux M. de Sacj et ces belles questions du libre arbitre.

Oscrais-je dire enfin que c'est trop flatteur pour les femmes de mettre Coppet au-dessus de Ferney. Vous n'avez pas assez de respect pour Voltaire ; songez que jamais la tendresse et la noblesse ensemble n'ont été si bien rendues, qu'il est le poète, l'inspiré par excellence. Le plus noble amour du monde et le plus tendre, c'est lui qui l'a rendu dans des pièces qui sont le chef-d'œuvre de la passion, sinon

A SAINTE-BEUVE Iig

de la trag-édie. M"^" de Staël l'a senti, mais elle n'a pas respecté assez dans son ensemble la vie de cet homme d'action intrépide.

Je sais des lyres plus douces, plus mélancoliques, plus pénétrantes qui percent, si on peut dire, comme des sensations, mais ce n'est plus du théâtre ni du temps dont vous parlez là. C'est au-dessus d'ailleurs de ce qui est noble et de ce qui est terrestre.

Marmont, il me semble, a travaillé comme Bacon et Machiavel, posant des principes appuyés de faits, qu'il possède et cite admirablement. C'est bien audessus de l'histoire, mais on nous dira si Marmont a égalé ces oT[ands] hommes dans sa science. L'histoire se traîne dans des landes parfois, et c'est ce qui en dégoûte. J'ai voulu éviter ces landes en essayant de tracer une histoire de l'habileté publique, mais je resterai probablement écrasée sous mon sujet. L'histoire de France devrait être une histoire militaire, une histoire de batailles; il y eut quatre poèmes épiques sous Louis XIV et cent depuis. On veut faire une histoire civile, et il n'y a pas eu de vie civile jusqu'en 1816; Marmont ouvre un nouveau jour sur ce mérite de la France et des guerres offensiA^es où elle excelle, et qui sont les grandes guerres.

Vendredi.

Adieu, je ferme tout ce bavardage. Adieu, je suis bien charmée de vous. Ah ! si nous pouvions de ce moment former, je ne dis pas un amour (dès que je

LETTULS INEDITES

suis rendue à moi-même je sens que le temps n'en est plus et que les poètes n'aiment que les belles), mais une habitude éternelle, un lien cher à tous deux au-dessus de la rapidité du temps et des inégalités du cœur, tout affermi par les muses et par cette délicatesse de vos sentiments et cette richesse de vos idées !

Vous dites très bien sur Thiers et l'Empereur ; tous deux vont à l'aventure et à l'avenant !

Herblay, dimanche [6 octobre].

La raison n'est pas si sûre la nuit que le jour, et souvent, moitié dans le sommeil, moitié dans la connaissance, je vous retrouve comme à Paris, avec la même douceur et le même péril, ô mon divin malade, et un feu se rallume que rien ne calme. Mais laissons dans l'ombre ces nuits si fragiles et si tendres qui sont tout à vous.

Je vous lis pour retremper ces nobles impressions (pas le poète qui ferait le contraire) et je vous assure que je suis si charmée de votre travail que je ne me trouve nullement digne de le juger et d'en donner mon avis. J'avais lu autrefois les 5 vol. (rue Bleu, je crois), je me rappelle Racine^ Corneille que j'ai fort admiré alors,maisil y a ici des choses que je ne connaissais pas. Dideroiei Ampère sont admi-

rables. Certainement vous êtes fait pour ce g-enre de travail, un Plutarque littéraire,quelque chose de plein, de complet, un grand sentiment, beaucoup d'idées, ce qui est votre qualité; enfin, au fond de tout cela, quelque chose de si senti, de si profond, si bon que ces livres suffiraient pour vous faire connaître et res. pecter le plus tendrement du monde, si on ne vous avait jamais vu.

Mais je ne sais pourquoi vous voulez Bonstette[n] et des g^ens qui n'en valent pas la peine ; vos articles sur les grands esprits sont les meilleurs, les plus forts, ceux où vous savez le mieux vous livrer; celui de Bayle est un modèle achevé, quelque chose il me semble qu'aucun homme de ce temps ne pourrait faire. J'espère que vous n'allez pas donner Victor Hugo comme il était. Beau scrupule ! un auteur a droit de choisir, de modifier, laisser tout ce qui s'adressait à une vraie beauté d'amour, mais ôtez les éloges outrés de ce talent sing'ulier. Et je supprimerai aussi deux ou trois sonnets à lui.

Je comprends que ce livre soit cherché par les Ecoles, même les séminaires (mais en secret), et que tout ce qui voudrait se consacrer aux lettres aille chercher là des leçons et des exemples. J'ai donné ce matin l'article Diderot à lire avant la messe, à ce jeune séminariste qui est désolé de ce que vous n'êtes pas sur les quais. Vos femmes ne me plaisent pas tant que les hommes, et si j'étais votre muse je vous donnerais toujours les plus forts sujets, les plus sérieux, les plus élevés; dans le reste, vous mettez

trop de fleurs, vous sacrifiez trop aux grâces, du moins pour mon goût, qui est peut-être rude, mais dans les grands sujets vous avez la richesse, l'étendue, et tous vos avantages. Ainsi dans Joiiffroy ce que vous dites de la philosophie est seul excellent. Vous rappelez-vous qu'il y a huit ou dix ans je vous écrivais en Italie qu'il y avait deux hommes en France, les premiers, vous et Thiers ? J'étais très impartiale alors. Je n'ai pas tout lu, car je lis lentement et j'y reviendrai souvent, je vous en parlerai encore. C'est une belle idée que vous avez eue de faire ainsi un recueil qvii devient très important.

J'ai repris Pitt, que j'achève. Si le chef-d'œuvre de la politique est d'unir la puissance publique et la liberté, certes Pitt est le plus grand politique du monde. Il a fait cela, et c'est très amusant de le mettre en opposition avec l'Empereur brisant tout. Les injures outrées, les sarcasmes, la haine sublime de Fox et de Sheridan sont comme l'auréole de Pitt, en faisant voir combien dans son pays un ministre supporte et respecte la liberté, et le premier mérite en est sans doute à cette forte nation.

Comme vous avez abordé en plein la politique dans votre article sur Thiers, pour i83o, et avec une conséquence dont son ouvrasse actuel s'écarte un peu, j'espère que vous ferez aussi quelques-uns de ces hommes^ ou français ou étrangers. Et Royer- Gollard ?

Adieu, mon poète et mon amour, mon dernier amour, mon mourant amour, puisqu'il y faut renon-

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cer. Ah ! que d'autres choses sont avec vous, et comme on peut bien combattre et repousser ces faiblesses, ces langueurs qui se glissent à travers tout votre esprit. Nous les saurons bien renvoyer au ciel d'où elles descendent avec la rapidité et le perçant d'une flèche.

Adieu, à volis trop tendrement.

Pourquoi ne faites-vous pas Royer-Collard? C'est la grande politique et la philosophie. Ce serait en partie l'histoire de la Restauration. Un vrai sujet pour vous.

Herblaj, dimanche [6 octobre].

Pitt pensait précisément comme votre lettre de ce matin quand il disait au Parlement : « Toute espèce d'entreprises, les plus folles et les plus désespérées, ne paraîtront pas telles à Bonaparte. 11 ne faut pas dire : si cet homme est fou, il paiera cher sa folie. Non, il est des hasards qui peuvent tourner contre nous. Il y a des chances de réussite quand on risque tout pour réussir. » — C'est de l'extravagance même de Bonaparte et de son aventure, qu'il voulait effrayer l'Angleterre; habile manière qui inspirait le courage national au lieu de l'inquiéter. Je vous rapporte ses propres mots tant ils s'accordent avec les vôtres . Thiers les a-t-il mis dans ceS** volume, a-t-il fait voir

l'agitation de l'autre côté du détroit, et Pitt et Fox d'accord au Parlement pour la première fois ? Ce que Pitt voulait, c'est ce que vous dites : jolie situation qu'une armée de terre victorieuse, mais coupée de son royaume par une mer et une flotte comme celle des Athéniens à Salamine. Si Thiers avait fait ressortir ce caractère aventurier, il aurait pu avec plus de franchise et de vérité en louer la poésie et l'audace, mais en cherchant toujours les sentiments civils en France on rabaisse tous les poèmes épiques. La vie civile commence en France avec M. Royer-CoUard, qui la lie à la haute philosophie, et c'est un travail français où cherchait d'arriver ce xvni*^ siècle qui tendait là. Ces discours de Royer-Collard sous la Restauration ont atteint, il me semble, toutes les hauteurs de l'Ang-leterre ; il pose la politique comme une science avec plus de largeur que Burke, et c'est pourquoi je vous en parlais ce matin.

Ce code civil, comme vous dites, et ce concordat sont trop loués par Thiers, qui loue tout à tort et à travers, affaiblissant ainsi la vraie gloire, car s'il avait montré le côté prodigieux plus en relief, on serait toujours émerveillé. Richelieu a mis vingt-cinq ans pour ses travaux ; en un mois, en un jour, Napoléon dépasse tous les travaux de Richelieu, mais parce que c'est, comme vous dites, en aventurier et sans tenue ; cette nation qu'il rend maîtresse du monde retombe lourdement de ses mains, et tout s'évanouit.

Napoléon fait le triomphe de la science politique par le contraste. C'est l'idée qu'en avait Pitt, il me

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semble, et parlant aussi du sacrifice que Bonaparte a fait de la liberté, il ne le nomme au Parlement qu'avec le plus profond mépris, tout en admirant le guerrier.

Il y avait pour Thiers un beau parti à tirer des débats du Parlement. Il y avait là une étude de la liberté et de la vertu publiques, car le fond du mérite de Pitt, c'est la vertu que son père lui a indiquée et enseig-née dès le berceau. Il y a dans ces hommes de constitution, de conviction, une force et une probité où la France aussi arrivera.

Mais dites-moi, pour en venir à d'autres tempêtes, pourquoi vous avez mêlé ces vers nouveaux de façon qu'on ne les trouve pas? Je rencontre ce matin par hasard : Quand tout renaît, je meurs. Pourquoi n'avoir pas mis les nouvelles publications ensemble (i)? Et pourquoi n'y en a-t-il pas davantag'e? Vous ne chantez donc plus, bel oiseau? Il me semble qu'en pensant désormais modérément à l'amour, vous aurez du temps pour tout, c'est ce qui en fait perdre davantag-e.

Me voilà refourrée dans ce recueil bien malgré moi, mais le temps est si beau, aujourd'hui, qu'on devient poète avec ses amis. Je rentre d'une promenade où j'ai lu Delille. Vous allez trop louer Lamartine, je le crains; excepté dans quelques morceaux, il a moins de saveur que l'eau chaude.

Adieu, et saluons Salamine ensemble.

(i) Dans l'édition de i845 de ses Poésies, Sainte-Beuve a, en effet, fait suivre Joseph Delorme de poésies de beaucoup postérieures, mais qui rappelaient plus ou moins le ton de son premier recueil.

LXÎ

Herblay, mercredi [9 octobre].

J'ai lu ou parcouru un de ces derniers soirs le cinquième volume de Thiers dont je pense comme vous. Il y aun beau moment, c'est quand l'Empereur attend ses vaisseaux. Nous, littérateurs de ces temps, nous avons trop parlé de l'art, de l'excellence, de la nécessité de l'art. Il faut tirer autre chose encore, à moins que vous ne compensiez tout dans Vart, mais ce ne peut être. On ne dira pas que Tacite aun grand art et Bacon de Yart. On a trop mis en nos jours Yart en avant de tout. Thiers me semble dans la vraie méthode historique, celle du bon sens, mais il lui manque... ce que Pitt avait, ne vous déplaise, une g-rande école, Rome ou le Parlement. C'est un commérage perpétuel, défaut qu'il garde souvent à la tribune. Ce sont des événements d'un éclat prodigieux et que l'imagination de cet Itahen colore; et Thiers rabaisse et décolore tout. Je ne sais quel est le plus coquin de vous ou moi, vous qui mettez en principe des choses atroces, et moi qui ne vois rien d'atroce ! Sans plaisanterie, je crois qu'il faut beaucoup se garder d'une odieuse calomnie qui s'attache aux grands hommes. Ainsi, qu'est-ce que Pitt a donc fait de si criminel? C'est l'Empereur qui le calomnie, et quand il dit: « Mon cœur est aussi pur que mes mains >), il a raison. Et Richelieu, qu'a-t-il donc fait?

A .SAiNr:i-iiEUVE 127

Ses excculions capitales étaient justes; il n'a tué que des criminels d'Etat. Il a traité les protestants avec une douceur admirable. II était généreux et loyal, et, s'il est vindicatif, ce n'est qu'à ce propos. Je ne dis pas qu'il soit sans reproche, mais le bien l'emporte mille fois en lui. Cromwell lui-même... mais je ne veux pas faire un cours d'histoire. Je vous abandonne Louis XI et Ferdinand d'Aragon, purs scélérats. Mais je veux dire que l'honneur et l'habileté sont bien ensemble, cju'ii n'est pas besoin de cet emploi du mal que vous dites, qu'on saura toujours mieux l'éviter. Enfin il n'y a qu'une morale publique et on l'atteindra toujours mieux. Les Anglais auraient dominé les Indes sans les horreurs que leurs ag-ents y ont commises, et il y a beaucoup d'hommes dans l'histoire aussi purs que Washing-ton et les Witt qui eux aussi ont été fort calomniés, et je crois qu'ils ont eu tort contre le Prince d'Orange, mais vous ! Vous donnez le tort au Prince d'Orang-e !

Pourquoi donc ne voulez-vous une raison sacrée des choses que pour les Muses, et le voile de Minerve, comme vous le dites d'une façon exquise au portrait de Delilie?

J'ai lu hier dans V Epoque un article sur Royer- Collard; ce n'est pas mal, mais court. Il y a là quelques articles politiques assez bons. Je vous ai dit que mon Prince d'Anglossa trouvée que le roi et M. Guizot dominent l'Europe dans ce moment et surtout l'Angleterre et l'Espagne. Je pense comme lui, et s'il en est ainsi, voilà assez d'habileté. Ce n'est pas du

génie, des entreprises, mais c'est bien habile et bien heureux.

Adieu. J'ai donné deux pig-eons à mon enfant qui m'a dit : il faut les appeler Pitt et Ghatam. Mais je laisse ces deux hommes à présent.

Si j'étais amie de M. Cousin je le supplierais d'ôiev V argument qu'il amis à Vapologie de Socrate. Mais c'est abominable. Il fallait donc tuer Voltaire, Rousseau, Bayle, vous, tous les hommes qui attaquent les Dieux et l'Etat? On n'a jamais jeté paroles plus légères, plus inconséquentes, plus dangereuses. Un pair de France. Il ne l'était pas alors. Le clergé a bien reconnu son zèle I II ne faut pas qu'il meure en laissant cette tache dans sa vie, dites-le-lui donc, mais il a peut-être corrigé cela dans d'autres éditions. — Cette vie de Voltaire, de Condorcet, montre Voltaire fort aux prises avec le monde et moins triomphant qu'on ne dit. Voilà encore un homme calomnié !

Je vous ai épargné tous ces jours-ci mon énorme bavardage, surtout pensant que vous êtes occupé. Mais quand je reprends la parole je ne peux plus la quitter. Cependant je suis redevenue sage et occupée. Je ne pense plus qu'à la philosophie, mon ouvrage marche à sa fin et me laisse courir ailleurs.

Mais que je n'aille pas vous rencontrer! J'ai fini vos volumes, excepté les vers, où j'ai toujours à trouver.

Adieu, mon frère.

Herblay, mercredi soir, 10 octobre.

J'ai voulu rester quelques jours sans vous écrire, car rien n'est si cruel que de penser que peut-être on importune les gens qui nous plaisent et il faut respecter les études et les moments de l'homme studieux. Mais durant ces jours bien des choses se sont passées ou plutôt bien des sentiments m'ont agitée . Cet Anglais est parti (i), je n'ai plus cherché de le voir, mais il est parti, et jusqu'au bout il faut supporter ce tourment. Vous ne comprenez rien, je l'ai bien vu depuis longtemps, aux femmes organisées comme en Italie, et vous comprenez pourtant un homme organisé comme vous. Hé bien, ces femmes sont organisées comme vous. N'avez-vous pas été plus d'une fois infidèle à votre Lz/cy, puis rappelé vers elle,n'étiezvous pas trop aimable, scélérat, pour un homme fidèle, quand vous me lisiez ces belles pages du libre arbitre par où j'ai péri, car j'ai péri par le libre arbitre.

Oh ! Sainte-Beuve, vous n'avez pas eu cette femme à vous seul durant cinq ans, dans une même chambre, un même lit, dans des nuits sans égales au monde, quelquefois séparés sans doute, mais comme pour rendre le retour plus doux pour moi ; j'ai été sa maîtresse, et sa femme, et sa servante dévouée, soi-

{ I ) Bulwer.

r30 LETTRES INÉDITES

g-nant sa santé délicate, lui faisant supporter par des attentions continuelles les longues veilles du Parlement, remplissant notre vie amoureuse des travaux de la Chambre des Communes et des délices d'une volupté fine et puissante. Il avait tout ce qui peut subjuguer une femme délicate ; il aimait comme une femme. Il a tout oublié. Il m'a sacrifiée à rien du tout. Et le voilà seul, malade, vieilli, qui se retire dans un village d'Espagne où une jeune femme va achever de le tuer, sans soin de lui, sans inteUigence, bête et passionnée comme tout ce qu'il a suivi un moment depuis moi.

Et moi, durant ce temps-là,je vous aime, je vous aime comme une femme prudente et d'un âge qui la retient, mais je vous aime enfin, et tout est mal engagé, car vous aussi, vos souvenirs, vos sujets de roman, vos regrets sont ailleurs.

Nous voilà tous deux, connaissant bien notre état, vous amant désabusé, moi éprise de vous, mais inquiète de l'autre. Nous avons pour nous consoler notre esprit, notre connaissance; c'est une belle chose, nous sommes des sages, des stoïciens, ce sont les meilleurs, les plus désintéressés. Vous aviez tout ce qui peut au monde me charmer le plus, votre talent est de ceux que je préfère, vous avez la profondeur et quelque chose de si élevé, de si doux, que je vous ai trouvé tout ce que vous dites de votre André Chénier que vous surpassez bien du côté de la pensée et des autres écrits. On ne peut pas mieux parler de ce qui est beau, on ne peut pas y être plus

A SAINTE-BEUVE l3l

sensible, ni rendre ses émotions dans un plus beau langag"e.

Je n'attends pas beaucoup de vous pour moi, je vous admire avec un certain désintéressement, je ne crois pas être des femmes qui vous plaisent le mieux, il faut autre chose, je ne sais quoi, que je n'ai pas, je vous inspire plutôt l'amitié. Je ne crois pas non plus que votre vie sera désormais, comme vous dites, froide et sans amour. Non, vous aimerez encore. Bah! cette race de René ne cesse jamais, et vous avez dit : « La jeunesse va penser que ces chers orales ne sont complets que pour elle, attendez ! Fdrje mûr en son retard, s'il les rencontre, les accusera plus violents et plus amassés. Ainsi chacun aime d'un amour souverain et parfait, s'il aime vraiment. » — Vous aimerez encore, mais je ne serai pas cette heureuse femme qui sera aimée de vous. René, dans les premiers temps de notre rencontre, me disait quelquefois : Ah ! sij'avais cinquante ans ! — Je répondais que n'en souhaitez-vous vingt-cinq? Il disait : non, cinquante. — Il n'aurait pas seulement osé souhaiter Vàge où vous êtes.

J'ai reçu une lettre charmante de vous et dont le mélange, comme vous dites,meplaît bien. J'y répondrai demain en fermant ceci. Adieu donc pour ce soir, mon amour un peu douloureux, et sans espoir.

Jeudi matia.

Vous ne vous excusez dans votre lettre qu'en avouant vos faiblesses. Si vous aviez dit seulement

l32 LETTRES INEDITES

ce que vous m'écrivez là de Fontanes, je l'aurais trouvé vrai et bien, mais c'est la longueur qui est une flatterie. Et puis vous comparez à Racine, mais quoi ? pour quelques fantaisies comparer à Racine, c'est trop. Votre article sur Léonard (i), voilà un modèle de critique des hommes de premier ordre, vous feriez très bien Fontanes si vous vouliez. — L'article de Maistre (2) m'a semblé des plus forts, d'une critique hardie et polie, c'est un des plus beaux. Et Naadé (3) aussi, quoique un peu timide. — Vous dites: « Vous autres de l'Ecole libérale. » Et vous? qu'êtes- vous? N'en êtes-vous pas? Hume avait parlé de ces négociations comme s'il les avait lues, il avait dit que les négociateurs français avaient la même supériorité dans les cabinets que les généraux français, sur les champs de bataille. Ce grand historien (le plus grand, il me semble, chez les modernes) n'a rien ignoré, mais Mignet a mal choisi en suivant Linghart!

Le torticolis ne fait pas rêver des romans et des projets littéraires. Je ne vous dis pas que vous ne commencez pas de vous reposer, parce que vous êtes fatigué, mais cet état devient doux puisque la rêverie et le talent s'y mêlent aussitôt. Descartes a rêvé parce qu'il était malade, et n'a pas prévu où son repos et son lit le mèneraient. Je dis seulement: Ne vous inquiétez pas d'un état qui, au lieu d'être un

(1) L'article sur Léonard parut dans les Débats du 21 avril i84-'.

(2) L'article sur de Maislre parut dans la Revue des Dax Mondes des i5 juillet et f août i843.

(3) L'article sur Naudé parut dans la Revue des Deux Mondes du i*"" décembre i843.

afFaiblissement de forces, n'en est que la réparation.

Adieu, vos lettres sont très aimables, je crains seulement que les miennes soient trop longues et trop fréquentes. Cet Anglais me demandait l'autre jour, l'autre hiver, en Espagne, quatre lettres pour uue, disant qu'il n'y avait pas d'esprit à Madrid, et qu'il fallait lui en envoyer; il est vrai qu'il répondait plus tôt qu'il n'avait dit, malgré ses occupations et ses maladies. Vais-je donc reprendre ce commerce bien innocent des Pyrénées? Que vous importe? Je ne suis pas, non je ne suis pas cette belle, cette jeune fille heureuse qui un de ces jours va être aimée de vous. Qu'aimez-vous dans ce moment? J'ai fini Diogène Laerce, il est d'une bêtise qui m'étonne avec de bons détails. J'ai pris à cause de vous la vie de Voltaire, de Condorcet, cela me semble sec, vous m'avez jeté une idée de faire Voltaire, j'en serais charmée, car vous le traitez mal, mais vous le traitez bien parfois, et m'écrivant sur lui vous ferez ce que vous savez faire.

Chateaubriand vousa-t-il envoyé l'article de Marie?

[19 octobre.]

Ecrivez-moi, il me semble qu'il y a un siècle que je n'ai eu de nouvelles de vous, je m'ennuie à périr sans lettre de vous. Comme le cerf brame après l'eau du torrent, mon âme soupire après vous,

l34 LETTRES INÉDITES

Seig^neur ! Mon âme a soif de Dieu, du Dieu fort et vivant; oh! quand entrerai-je et me présenterai-je devantla face de Dieu? — Que je vous conte une rencontre charmante : Pitt exprime au Parlement ses regrets de n'avoir pas relevé l'antique trône royal de France, et de n'avoir pas vu la noblesse disposée à se rallier autour de la monarchie rétablie, et le voilà qui dit aux Communes :

Me si fala meis peterentur ducere vitam Auspiciis, et sponte meà componere curas ; Urbem trojanam primum dulcesque meoruin Reliquias colerem, Prianii tecta ultra manerent

ET UECIDIVA 5IANU POSUISSEM PJÎRGAMA VICîIS.

Et c'est encore ce beau

Et récidiva manu posiiissem Pergama victis!

Hé bien, Pitt est pardonné de n'avoir point aimé les femmes, puisquec'est chez Didon qu'il va chercher sa politique? Peut-on faire une citation plus délicieuse et à laquelle son mince historien du moment peut être plus sensible?

Hier soir j'ai eu ici la visite de Didier, qui est venu passer la soirée et causer comme à Paris, repartant ce matin de bonne heure sans que je l'aie revu. Il rêve de grands voyag-es, l'Orient, c'est ce que j'attendais de lui avant la Chambre où il se fera nommer. Il a parlé de vous. Il vous trouve un g-rand talent (je crois que son avis vous importe peu), mais il en a bien dit sur votre légèreté, votre malice, etc., etc.

Je l'ai trouvé simple dans sa richesse nouvelle, et

A SAINTE-BEUVE l35

toujours le même. Quant à Marie!.... mais chut! Je ne sais pourtant pourquoi les femmes n'y mettent pas plus de loyauté et ne veulent pas au moins servir d'exemple et d'excuse pour les autres. Si les femmes étaient plus sincères, vous en sauriez plus sur leur organisation, et vous n'auriez pas dit imprudemment devant elle qu'il ne fallait que trois amants. Ah! que nous sommes loin de compte! Pour moi, je le dis avec amitié, car ce sont des titres à l'estime qu'une fine et forte organisation, et le temps vient d'ailleurs où tout finit naturellement. N'allez pas l'aimer encore pourtant.

Adieu. Je regrette ce Pittque je vais laisser. Je l'appelle un des hommes sacrés, un des prêtres, ces hommes qui se dévouent à des passions, à des travaux sacrés, qui en souffrent et qui en meurent, comme il a fait. C'est dans ses discours à la Chambre, dans son propre langage, qu'on suit cette sainte chaleur; c'est de même chez Sully et chez Richelieu; chez Charlemagne et d'autres. C'est bien aussi poétique que les ombrages et l'amour même, mais, comme disait Montesquieu, pour arriver là, il faut, ainsi que Saturne, dévorer des pierres.

Je n'aime que ces grandes choses et vous, vous qui savez exprimer ce que les autres savent seulement comprendre, vous dont les écrits et le profond et ravissant langage font vivre dans cet autre monde, ouvert au petit nombre et où il est si doux de nous rencontrer. Ecrivez-moi un mot sur l'étude et sur la sagesse.

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Herblay vendredi, [19 octobre].

0 l'agréable, ô l'innocente vie ! que cette solitude est aimable ! qu'elle est honnête ! qu'elle est préférable même aux plus illustres emplois ! Mers, rivages, dont je fais mon vrai cabinet, que vous m'inspirez de nobles, d'heureuses pensées !

Je me suis rappelé toujours ces mots des lettres de Pline et me les suis souvent répétés à Herblay, bien que d'illustres emplois (si on en était digne) dussent plaire, je crois, plus même que ce cabinet de rivages.

Et vous, il y a une chose pour laquelle je vous plains ; non pour n'être pas encore ambassadeur, non pour quelques rêves perdus, non pas le poète, non pas le critique, je ne plains rien de cet homme-là, non pas même l'amant qui n'a pas gardé sa flamme antique, comme dit Virgile, et se montre à ce propos un peu injuste ou sévère, ou plutôt homme, c'est-à-dire ne comprenant rien à l'égalité des sexes. Non, je ne plains pas cela, la saison de l'amour est la jeunesse, et le temps amène des impulsions plus sages, sinon moins douces. Mais je plains, oui je plains sûrement, tendrement, l'homme organisé poétiquement qui ne vit pas à la campagne. Je vous plains tout simplement d'être en ville. Vous étiez né pour la fraîcheur du matin, le calme du soir, l'auguste repos, le beau silence des champs, et vous voilà au bord^ non de la

rivière, mais des quais ! La lune, vous la voyez dans Paris. Je vous plains de cela, et c'est beaucoup. La douceur de l'âme, l'innocence des pensées, des impressions se perdent dans les mille petitesses inévitables d'une ville. Et je vous renvoie à ce passage de Pline.

J'ai souvent songé à cela pour vous, mais vous ne m'en avez jamais rien dit. Vous ignorez ce que vous perdez en vivant en ville. Et encore, si, comme un un oiseau, vous vous envoliez durant vos vacances ? Mais que faites-vous? Pourquoi ne fuyez-vous pas ? Et la mer? Vous ne pensez donc pas à la mer?

Ne dites pas que Cicéron est trop politique pour vous. D'abord on ne saurait l'être trop pour vous, mais il n'est politique dans ses lettres que pour déplorer sa faiblesse, son amitié pour Pompée, les malheurs de sa patrie, il tient la lyre et il a été fort digne de vous. Mais y a-t-il rien de plus touchant, de plus aimable, de plus charmant que cette douleur pour la perte de sa petite fille, calmée peu à peu par l'amitié et la philosophie ? On le voit se relever, se ranimer, c'est comme un chant harmonieux, toutes ses lettres respirent la tendresse, la tristesse et la simplicité. Bien peu de choses sur la terre ont cette hauteur secrète, et surtout cette simplicité sublime.

Mais je n'en aime pas moins Pline et à propos de lui, je vous envoie, hôtel du Rhône (faites-le prendre), un livre qui vous donnera sa maison et son rivage. C'est cet ouvrage de M. de Bonstetten dont vous m'aviez parlé et qu'il m'a donné dans ma jeunesse à

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Genève. L'ouvrage vous plaira, je crois, gardez-le, si vous voulez.

Je suis aujourd'hui en plein dans la fête.

Entre les deux rivaux Athènes se partage,

c'est-à-dire qu'il y a deux partis pour le banquet qu'offre le. village avant la danse. Les filles ont de l'éloquence et de l'énergie, les deux partis rivalisent d'hommages, les fêtes de villages sont les meilleures ; c'est la vraie joie, l'animation, la vivacité.

Je vous espère ici après ; si vous tardez trop, vous n'y trouverez plus Marie, qui fera, je crois, une courte absence. Si vous ne venez pas pour elle, cela est égal, mais votre ton à son propos est si galant et vous avez si bien l'air d'un amant piqué, que je vous devais cet avertissement. Que parlez-vous de testament? Et Pascal? Vous êtes bien jeune pour les lettres, et vous le sentirez dans les champs, mais on est déjà mort dans les villes, et ce triste été n'est supportable que dehors Paris.

Mercredi soir [28 octobre].

Les stoïciens poursuivaient la volupté, mais une volupté bienfaisante, qui, dans les sens, vient des ravissements de l'esprit.

Dans votre idée fixe (vous savez laquelle), vous me croyez peut-être ici agitée.

A SAINTK-BKtJVi: I 8q

Non, monsieur, vous vous trompez tout à fait. Vous m'avez transformée très facilement. Le temps sans doute aussi devait m'amener à plus de calme. On dit que les femmes, à mon âg-e, sont plus indomptables que jamais. Ce n'est pas vrai, mais je dirai qu'à mon âge elles sont plus faites pour sentir les choses exquises.

C'est une douceur plus grande, et quand je ne sais pas quel bonheur (ne fût-il que pour un jour) cette douceur va s'adresser à vous, le plus fin et le plus exquis des hommes, Sainte-Beuve, alors la volupté, dans le sommeil, dans la nuit, quand une veille stoïque ne la contient plus, s'en va, le dirais-je? se g-lisser dans tous les membres et jusqu'à leur extrémité. C'est une plénitude de délices, une plénitude du bien suprême pour lequel on était née. J'ai trop souffert dans ma vie par l'absence de cette volupté-là ; le reste, on le trouve toujours, on le prend comme un rapide secours, mais ce bien-être suprême, cette mollesse de Dieu, ces impressions g-énérales et délicieuses, je ne demande rien de plus et je ne les dois qu'à vous.

Mais comment, vous, à Paris, me les causez-vous ici, toujours? Et pourquoi est-ce que je préfère à tout au monde, de vous le répéter dans cette profonde solitude ? C'est exister comme je suis faite pour exister.

J'ai reçu de vous cette force qui sait se régler. Je ne ferai que ce que vous voudrez. Heureuse si quelques jours d'une si douce tendresse pouvaient vous être chers et vous distraire de vos anciens reg'rets !

l40 LETTRES INEDITES

Je crois que vous craignez trop ces choses. Un homme qui a vécu comme vous avez fait ne doit pas tant changer, et on reçoit le même effet funeste pour l'esprit d'une austérité absolue et d'un abandon dérég-lé. Ce qui me fait croire que vous vous trompez, c'est que vous dites vous conduire d'après la science, et que (hors en Italie) la science ne comprend pas cela.

Du moins puis-je croire que vous n'avez rien à Paris, dans ce moment. Ni Rose, ni M™e R... rien ?

Vous avez une mauvaise réputation là-dessus, mais j'excuse tout ce que vous aurez fait, et je ne comprends pas même quel regret ces folies peuvent vous laisser. L'homme a toujours l'inconvénient des qualités qu'il possède, il va au-delà, et les plus exquis des hommes et des poètes, qui étaient les Grecs, en faisaient bien d'autres.

Je vous retrouve, au contraire, en vous entendant, une ancienne foi qui m'avait un peu quittée. Je la retrouve dans vos ouvrages, dans votre mélancolie. Cependant satisfait, eussiez-vous eu cette fidélité? Est-elle propre à la passion ?

J'ai fini \os femmes. Le portrait de M™® de Krudener, que je ne connaissais pas du tout, m'a paru beau. Je le crois bien, vous avez à traiter là une g-rande question et à juger eu empereur. Ce que j'ai relu à la première page de M"^* de Charrière (i), me

(i) Sainte-Bauve avait publié, dans la Revue des Deux Mondes du i5 avril i844, un grand arlicle sur Benjamin Constant et M"^» de Charrière.

A SAINTE-BEUVE l4l

fait voir que vous trouvez peut-être que je vous ai mal compris. Votre idéal ne serait, dites-vous, qu'une manière de coup-d'œil sur des coins de jardins d'Alcibiade ; et moi je trouve que ce n'est pas dans ces coins que vous pouvez assez bien développer vos idées ou même les donner, et exhaler au détour, comme vous dites, une certaine poésie cachée. Mais c'est encore là un charme de votre modestie.

Jeudi matin. — Je ferme cette lettre, et je vais trouver que je vous ai écrit trop. Alors je me tairai pour quelques jours, mais vous, ne croyez jamais écrire trop, car je donnerais toutes mes correspondances pour la vôtre, et si je recevais une lettre de vous tous les jours, comme disait Cicéron à Athaïs, j'en serais charmée. Ne vous taisez que quand écrire vous ennuie, autrement ne suivez que votre fantaisie. Quand j'étais à Montauban, vous m'écriviez que vous marchiez comme un porte-faix, pourquoi ne le faites-vous plus? Pourquoi ne prenez-vous pas l'air le matin ? II me semble que vous ne sortez que le soir, ce n'est pas assez. Ah ! Sainte-Beuve, comme cette santé me touche 1 Laissez-moi croire qu'un jour elle me sera confiée.

Passy m'écrit de fort belles choses sur notre politique habile et douce du midi. Il paraît que M. Guizot restera encore assez admiré de l'Europe.

Herblay. Mardi [24 octobre].

Voici un très beau jour, et mon enfant m'a réveillée dès l'aurore, mais je préfère ces jours voilés et mélancoliques comme hier; ce sont des jours pleins de pensées; je ne les ai trouvés ni en Italie, ni en Angleterre, où la tristesse est accablante et stupide. Cette vie que vous vous faites, toujours enfermée dans une ville, me paraît la plus mauvaise pour les nerfs ; j'y ai résisté bien moins que vous et je n'ai oublié les nerfs, les tremblements, les évanouissements que depuis que je vis ici en villageoise. Tout plaît dans l'existence, quand on s'est habitué aux champs: la pureté de l'air passe dans les sentiments, tout est doux, paisible, tout est pris du côté sérieux, éternel, calme de la nature; on oublie le mouvement, les tracasseries des villes où tout est mélangé, vulgarisé, où on ne vit bien que très riche, parce qu'on y est alors hospitalier et qu'on se fait un pays dans sa maison et dans son monde. Laissez-moi croire qu'un jour vous arrangerez mieux vos loisirs, vous songerez davantage à votre santé. Vous pariez de la mort, mais une si longue vie encore vous attend que, comme penseur (on commence seulement à quarante ans), c'est le moment de recueillir et on ne recueille pas, comme vous semblez trop croire, en écrivant dans son cabinet, mais en rêvant, en mar-

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chant au grand air, en voyant les oiseaux voler, cette rivière grossie par tant de pluies, battre son modeste rivage comme la Méditerranée.

Ce pays est charmant, et nous rendrons Marie bonne femme ou nous nel'y garderons pas toujours.. Mais je suis très désintéressée, et c'est pour vous, non pas pour moi, que je voudrais vous voir faire un jour une vie de poète et de penseur. Vous aurez toujours affaire à Paris, ne fût-ce que comme académicien, mais je ne parle pas d'un exil à la façon de ceux rêvés par René (et jamais tenus), mais une vie comme celle que Pline a partagée entre la campagne et la célébrité.

Continuez si vous voulez de m'écrire sur Louis XIV, votre article se trouvera fait bientôt. Si vous n'êtes pas en train de travailler, comme vous dites, écrivez-moi sur votre sujet à tort et à travers, je vous rendrai ces lettres-là, si vous voulez, et quand vous travaillerez sérieusement, une partie sera déjà faite, et peut-être la meilleure, car ce qu'on jette, c'est l'idée, et ensuite vient l'arrangement. Il y a de belles choses dans vos lettres qu'il faut mettre, quand vous dites par exemple que la société est une invention, un art, etc. Jetez-moi à la ville ces belles choses, je ne croirai pas tant vous faire perdre trop à m'écrire, ce sera pour des stoïciens. Si vous faites l'article surMignet, il y aura plus à dire sur le Roi que sur lui-même, et c'est ainsi que vous vous sauvez des minces personnages, par leur sujet que vous voyez mieux qu'ils ne l'ont vu . Vous voilà en plein dans la politique ;

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Mignet a du talent certainement, mais quelque chose de lourd et d'étroit, quoique ce qu'il a fait de mieux sans doute soit cette publication que vous lisez. Son récit des événements de Hollande n'est-il pas excellent?

Si on a pu sur la terre être un homme politique comme Washington, comme Charlemagne, il y a donc deux politiques, diront quelques gens, il y en a une scélérate et une pure comme les cieux. Eh bien, il faut choisir la pure. Il faut voir si l'autre ne serait pas un égarement. Ce n'est pas un égarement pour Richelieu de vouloir l'emporter sur l'Espagne. Dès qu'on est né dans un pays libre, l'attachement aux institutions est obligé, et c'est là une vertu; ainsi les Anglais commencent toujours par une vertu. Voici ce que je fais quelquefois : je vous imagine fils de de Chalam et à la place de ce fils qui lui naquit, quand il était ministre, dont il distingua le génie dès l'enfance, dont il soigna beaucoup l'éducation politique et qu'il laissait enfant, vous saurez briser ses montres et faire tout ce qu'il voulait.

Hé bien, Chatam n'eût pas trouvé en vous la même espèce d'enfant qu'il trouvait dans son fils. 11 eût trouvé un enfant plus aimable, qu'il eût aimé peut-être plus tendrement, car Chatam est autrement sensible que Pitt, et vous, monsieur, jeune Pitt, etélevé par un tel père, ioxiles les passions politiques vous eussent été inspirées par votre père, par la constitution, par le devoir, et enfin par le goût que vous avez de ces choses. Oui, vous l'avez, il se mon-

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tre partout, et vous l'avez bien fait voir clans Volupté. Mais vous perdiez Chalam à dix-neuf ans, et vous étiez, dès l'année suivante, au Parlement et porté sur la haute mer. Ici je cherche, et mon histoire politique n'est pas faite. Vous avez Fox pour rival. Je crains qu'obligeamment vous ne fussiez entré ministre avec lui, ce que Pitt refusa avec raideur et ambition, une ambition déjà démesurée. Et qui sait si Pitt ne vous eût pas charmé, gagné?

Burke aussi, et la Révolution en 89 ? Vous eussiez eu d'abord beaucoup de passions de Fox, et les femmes qui n'ont pas ravi un quart d'heure aux travaux de Pitt, le financier sublime, eussent beaucoup dérangé mon Pitt à moi. Oui sait si la coalisation fût née ? Oui sait si le monde n'en eût pas été plus heureux dans cette intimité de Fox et vous ? Mais voilà le danger, Fox n'a pas de tenue, il se laisse entraîner par Burke, et Burke n'est pas homme d'action. La vie privée ressaisit ces grands talents. Pitt est de fer, excepté quand, s'alliant un moment à Fox, il perdit ses alliances et le paya de sa santé et de sa vie.

Je ne doute pas que vous n'eussiez été un fils chéri de Chatam, que vous n'eussiez eu un beau rôle au Parlement, une éloquence que je vous connais, une parole qui a de l'autorité et qui dit ce qu'elle veut dire. Mais je ne sais plus le reste. Un homme politique vous l'êtes, vous Fêtes, mais un inflexible ministre, un ferme rocher battu des tempêtes de la guerre et de la tribune ; triomphant à Trafalgar et

l/|6 LETTRES INÉDITES

mourant à la peine ; je ne sais si vous n'eussiez pas pris des moyens plus conciliants, plus humains, et peut-être plus sages. Ainsi donc s'en va la g-loire de Pitt devant la vôtre ! La crainte est que ces hommes exquis ne gardent pas le pouvoir et qu'un rustre le leur enlève.

Il fallut aussi une certaine ruse, une certaine habileté auprès de Georges, qui, avant d'être fou, fut un imbécile entêté, et qui, rejetant la haute fierté de Chatam, fut enfin joué par les élégantes façons de Pitt.

Mon fils partant ce matin pour Paris, je vous ai écrit toutes ces folies pour qu'il les mette à votre porte; ce sont des folies politiques. Décidez donc si vous eussiez su vous préserver des faiblesses et des affections de Fox et Burke ?

Adieu, écrivez à Minerve vos travaux mêmes, ôtezmoi ainsi le scrupule de vous faire perdre votre temps et de vous importuner, ô mon vrai fils de Chatam.

J'ai regretté toutes les bêtises que je vous ai écrites l'autre jour sur cet Anglais, que j'aurais façonné par mes mains et aux Communes, mais que je n'ai plus retrouvé depuis et qui met les torts de mon côté quand c'est lui qui a perdu les études et les goûts de sa jeunesse.

Je vous ai écrit d'autres choses sur vous-même à ce sujet, vous façonné par Dieu seul, mais c'est plus stoïcien de ne pas vous les envoyer.

Herblay, samedi [1er novembre].

Je suis charmée, mon Pitt,que la discussion ait eu lieu et que le mot ait été admis. Mais je n'ai jamais dit « mon petit Pitt ». On n'appellerait pas « petit Pitt » son Pitt, le meilleur Pitt, mais vrai Pitt ou noble Pitt, faites cette petite correction.

Mais vous avez profité du nom, vous savez très bien embrouiller les questions, c'est par là où il était fameux, vous ne répondez pas à ce qu'on vous demande. Que faites-vous donc à Paris où voltig-ent tant de belles ? Etes-vous repris par vos anciennes faiblesses ? En comparant les sectes grecques, on voit comme les stoïciens étaient au-dessus de toutes; ils disaient que le Philosophe doit se mêler de politique. Bonjour, ô mon Pitt !

Est-ce que votre travail du jour est un mystère ? Mystère? qui sait lequel? la Reine donne dans l'Epoque un charmant roman (i), précieux de forme, profond d'intention, développant bien ses doctrines et montrant le peuple comme Leroux le voit. Dites-moi si elle est à Paris, je lui en ferai mes compliments.

(i) Isidora.

ll[H LETTRES lxNÉl>ITES

Herblay [dimanche, 2 novembre].

Platon dit que le poète est un être léger, ailé et 5rtcre. N'est-ce pas charmant, et bien pour quelqu'un de votre connaissance ? L'article de V Epoque était signé demain, et il est écrit dans loo ans, ainsi vous y êtes des immortels, mais on dit que vous êtes devenu docteur à la revue (i), tant mieux 1 Les gens appellent docteur ce qui n'est pas comme eux, qui ne savent rien.

Si on est sévère pour René, il n'aura que l'inconvénient de la mode qu'il a trop cherchée, mais qui lui reviendra, car tout tourne en ce monde et les écrivains de cette trempe ont leur temps comme les couleurs. Toute sa vie est expliquée par le mot de Platon, léger, ailé et sacré, c'est ce qu'il a été, ce que vous êtes tous, poètes, ce qui vous fait pardonner un vol parfois capricieux, le départ, le retour, sur un fond saint et adorable.

Je reprends ma lettre, interrompue par la plantation, dans mon petit jardin, de trois cerisiers et deux pêchers pour mon enfant qui demande si les fruits vont bientôt paraître. La nuit est venue, et je ferme à la hâte. Je voudrais vous y voir, plantant un arbre, voilà ce qui convient au poète. Je vous écrirai plus à loisir.

Dimanche soir.

La Revue des Deux Mondes.

A SAINTE-BEUVE l49

Lxrx

Herblay, dimanche soir [3 novembre].

Une femme ici me dit : « Je vais demain à Paris, donnez-moi des lettres pour la poste. «Cela me décide à vous dire un mot ce soir, ce que je ne pensais point faire. J'ai passé la journée dans la forêt sous une pluie de feuilles. C'était fort beau; le pied des grands arbres est entouré déjeunes arbres ; on ne voit que verdure d'automne; c'est un endroit dont les siècles et la nature se sont emparés. J'y ai pensé à la poésie, à vous, à l'amitié, car tous mes sentiments moins sages se sont envolés à l'approche de l'hiver, où je vous vois repris et tiraillé par mille belles. Je reprends donc tous les avantages de l'automne et me trouve doucement dans l'état de la forêt.

J'y avais commandé pour demain un déjeuner, mais au retour la petite maîtresse de mon fils l'a pris en arrivant, avec un joli chapeau rose, et le déjeuner sera pour eux. Allez donc, amour, en chapeau rose, mais sentirez-vous si bien le lang-age de l'automne ?

J'avais là toujours Cousin. Il me semble que Bacon est fort au-dessus de Platon, et la philosophie moderne au-dessus de l'antique. Leibniz, Bacon, Newton, Descartes ; les modernes les ont dépassés, mais il y a dans Platon un grand charme, une grâce, une finesse grecque que Bacon n'a pas. Avez-vous

l50 LETTRES INÉDITES

aussi Platon parmi vos Grecs? Mais vous n'aimez plus durant l'hiver que des frivolités.

Herblay, mercredi soir [6 novembre].

Comme à l'article Fauriel vous avez très bien parlé de Benjamin Constant, je ne crois pas que vous l'ayez si maltraité cette fois. Mais, à votre place, et attaqué par les ordres d'une dame (m'avezvous dit, je crois), j'aurais déclaré que Benjamin Constant avait tout le sérieux permis au caractère français, et que, quand ces Français voulaient faire les sérieux et se dévouer pour les relig^ions et les dynasties, ils sortaient de la vérité, perdaient la candeur et l'abandon par où brilla si noblement B. C. Enfin j'aurais un peu attaqué ceux que les salons ont dominé, car B. C. représente mieux un Anglais sérieux que tous les Français sérieux ne représentent un Ang-lais sérieux. Ah ! n'attaquez pas la candeur, l'oubli du peuple et de l'arrang-ement, un homme qui se li^Te à ses passions et qui écrit à celle qu'il aime ces belles choses que vous citez dans le portrait de M™* de Krudener, car vous critiquez toujours cet homme en en citant des choses admirables. Et moi, pour le venger, je vais faire courir à 5ooo exemplaires en Europe votre billet de ce matin, où vous préférez la jeunesse et un petit

A SAINTE-BEUVE l5l

chapeau rose à rautomne, à la sagesse, à Minerve, aux Muses, aux forêts, à Zenon et Platon.

Homme sérieux, vous voilà ! Oh ! comme Benjamin Constant écrivait autrement à plus de 5o ans ! Vous en avez cité des choses d'une gravité, d'une passion, d'une tristesse abandonnée. Allons! vous êtes jaloux de M™« R [écamier], c'est tout clair.

Vous avez vu comment Machiavel cite Platon, ayant rêvé des lois puisqu'il n'avait pas eu le bonheur d'en établir ; et cela m'a amusée au moment où vous m'écriviez qu'il ne fallait pas mêler Machiavel et Platon ; c'est Machiavel qui les mêle. Votre morale publique est, en définitive, plus délicate que la mienne puisque vous préférez admettre des cas d'exception à ma facilité. Cependant, je vous trouve un peu aventureux en disant que Dieu s'est servi du mal. Mais comment! le moins qu'il a pu ; il n'y a entre le bien et le mal nulle proportion, tant le bien domine. C'est comme si vous disiez que la maladie est un état normal. Les taquins comme Bayle s'amusent beaucoup là-dessus, mais ne suppriment pas les maux imag^inaires des villes ; où est donc le mal de l'homme? Il se plaint, mais vit content. Vous êtes une petite bande élue de gens mélancoliques, mais que de douceurs aussi vous consolent et comme la gloire vous paie! Etpuis si voussaviez mieux résister aux taquins et ne pas vous jeter vers la substance ennemie, vous auriez dans cette mélancolie même le sentiment d'un avenir immortel.

Dieu n'emploie pas le mal, mais subit parfois les

l52 LETTRES INEDITES

défauts de l'argile, c'est l'idée de Platon et de Leibr niz, de tous les écrivains qui ont été faits sans s'amuser à effrayer les gens, sans abuser de la pensée et sans se laisser ébranler par les impies.

Vous dites quelque part {Bernardin de Saint- Pierre, je crois) que la nature soigne la jeunesse et abandonne ensuite soncourage. C'est dit d'une belle manière et c'est vrai peut-être, mais combien diff"éremment j'ai senti la jeunesse! Combien alors j'ai trouvé que la nature harcèle, presse et torture son ouvrage, qu'elle en tire par la contrainte, le profit, l'usage qu'elle en veut ! Nos enfants ne sont pas arrachés de nos entrailles avec plus de violence que la nature en meta nous les faire désirer, rêver, aspirer. Il y a une action cruelle, atroce, incessante d'elle sur la femme, et si la femme n'est qu'à moitié italienne, si elle est difficile à réduire, si elle résiste et languit, et connaît des nuits d'insomnie et d'horreur, c'est quand elle a passé lajeunesse, qu'elle jette un cri de délivrance, qu'elle se réconcilie avec la nature et trouve que la nature enfin protège son ouvrage. Vous direz : «Vous y voilà àonc avoir le mal. » Oui, pour uii jour de tourment payé de mille délices. El toutes les femmes ne sont pas si folles. Mais c'est ici, c'est dans la forêl, c'est en vous écrivant sans vous voir, en vous voyant peu, qu'on jouit de la vie d'un âge heureux, qu'on espère au delà encore mieux, qu'on y compte comme un complément de ce que nous avons vu ici-bas, qu'on se sent en voyage et non au terme, et qu'un jour peut-être, dans un autre séjour, nous

nous retrouverons sans les circonstances de la terre, et nous nous correspondrons mieux.

Mais pour la terre vous me charmez comme vous êtes. Je vous trouve aimable pour moi et bon. Je ne suis pas sûre que vous ne voltigiez pas, quoique je vous croie en général un homme vrai. Mais il y a tant de manières de dire à peu près la vérité !

Vous m'avez voulue stoïcienne, et je le suis. Ils disaient (les stoïciens) que ramitié ne pouvait naître qu^ entre des gens qui aimaient le bien et i étude.

Herblay, dimanche [lo novembre].

C'est trop fort, mon cher penseur, pourrait-on vous passer ceci : — «Les choses sont si vastes et si infinies qu'il y a en elles de quoi justifier tous les jugements individuels contradictoires que nous portons sur elles, et quand chacun a bien taillé avec son esprit dans l'immensité, il en reste encore. » — Vous ne reconnaissez donc pas pour l'homme telle chose que la science et la sagesse ? On pourrait donc tuer son père, manger des pierres, marcher sur la tète, supprimer la liberté de la presse ? Si des petits hommes comme Holbach, Condillac (que vous arrangez bien. Dieu merci), si ces gens forcent les Ecoles et se trompent, tous les chefs d'Ecoles s'entendent, et ces grands hommes sont d'accord en morale, en politique, en religion.

l54 LETTRES INÉDITES

Machiavel, dans ce petit discours, ne fait que parler comme Aristole et Royer-Collard, un parti d'en haut, un parti d'en bas. Ouvrir la salle du grand conseil, c'est la liberté publique. Les suivants et les domestiques gâtent tout et font que Kant doit reprendre Platon devant Condillac. Mais vous avez raison, si vous parlez dans le rang- inférieur des questions, et cela n'importe guère que le sénateur soit vêtu de pourpre ou de lin. Voilà juste comme s'aventurait B. Constant, et vous le lui reprochez !

Il y a cinq vol[umes] de B. Constant qui contiennent, il me semble, les plus belles choses sur la politique représentative qu'on ait dites en France. Ce sont des axiomes comme ceux de Bacon. C'est une science posée en maître et certaine. Il est là lumineux et convaincu, développant des vérités qu'il trouve. Vous aurez lu ces livres en leur temps.

Vous vous séparez bien des hommes du moment en accordant dans tous vos écrits une grande part à la puissance individuelle ; aujourd'hui, on ne voit que les masses, mais c'est faux, et vous seul replacez les hommes dans leur valeur personnelle. Je ne vous ai pas dit que Machiavel cite Platon comme homme d'action, mais comme homme politique. Machiavel lui-même n'est guère homme d'action. Je ne tiouve pas que des abymes séparent la pensée et l'action ; la bêtise seule est un abîme.

Voilà comme vous détruisez la science et la sagesse, monsieur, en accordant tout à la santé. Je n'avais pas une très bonne santé quand je tombais éva-

nouie dans les rues de Londres, quand, jeune fille, Bourdais (un grand médecin) voulait brûler mes cahiers,et quand, plus tard, inquiet d'un autre état,ii me disait de lire beaucoup. J'ai fait ma santé par ma prudence, par les amis de ces sages qui sont tous d'accord du plus au moins sur les règ-les de la vie. Voici les paroles mêmes des stoïciens : « La raison a été accordée aux hommes pour les faire vivre selon la grandeur de leur condition et les lois de la nature.» — Comme c'est profond, comme c'est honorable et comme c'est beau !

Tous les penseurs sont d'accord en quelques points. Je ne dis pas Bajie et Voltaire qui battent en brèche et font bien ce qu'ils font. — Mon arg-ile n'est que la Théodicée de Leibnitz. Il est tout clair que la matière a quelque chose à elle qui oblige, c'est aussi l'idée d'Aristote, de Platon, et vous verrez que les grands l'auront tous accordé. Quelle vie ce serait de ne rien croire! Ce serait ne rien voir. Mais vous, vous êtes des meilleurs et des plus croyants selon vos instincts de poète; poète et penseur ! c'est un croyant.

Je serais fâchée que vous fissiez bientôt Mignet, si ce n'était que c'est un sujet qui vous offre des voies diverses. Maisqueje préférerais pour vous les morts et les plus difficiles, les plus compliqués, les plus fameux. Vous avez bien de la force sous votre manière gracieuse, et c'est la vraie force, c'est celle de Dieu qui éclate en ravissem.ents. Vous êtes maître à présent dans la Revue des Deux mondes, c'est à vous de nous donner du goût et de nous rappeler ce qui

l56 LETTHES INÉDITES

est beau. Cependant il me semble que vous vous accusez un peu tropdans vos notes pour le passé. Vous aviez tant loué Racine, que vous n'aviez pas à vous excuser pour de lég-ères critiques, et moi à votre place je n'aurais rien dit là-dessus. Ah ! monsieur, comme vous êtes emporté ! Vous ne pouvez rien faire avec modération. Vous voilà à présent trop épris de ce temps de Louis XIV I Mais vous ne reviendrez pas là dessus. Ce portrait de Boileau était aussi fort bien , vous pouviez louer davantage plus tard sans qu'il y eût disparate et sans indiquer qu'il y en a.

Adieu, aimable race de Platon et de René, jetezmoi vos idées quand vous n'êtes pas disposé à travailler, je les recevrai et vous les rendrai avec respect. Quand je n'ai pas de lettres de vous, j'en suis triste et je prends un de vos Portraits , j'y trouve mille g-râces, ces abeilles de l'Hymette que je n'ai jamais su atteindre, mais que mes lèvres eussent aimé à chercher sur vos lèvres.

En allant bientôt à Paris, je prendrai Cousin et Villemain, car ce que vous me dites d'eux m'amuse, et je le crois très vrai. J'irai établir mon fils à l'Intérieur.

Herblay, lundi [12 novembre].

Je vous écris souvent des bêtises et je ne m'en aperçois qu'après, en y pensant. Ainsi, on ne pour-

A SAINTIi-BEL'VE IO7

rait guère dire que ces mots des stoïciens : « la /'(lisori a été accordée aux hommes pour les faire vivre selon la grandeur de leur condition et les lois de la nature)), sont des mots profonds,parce que l'idée n'est pas bien rendue. C'est parce qu'ils ont la raison, que la condition des hommes est grande, mais c'est peut-être mieux dit en grec. Ils disent que la vertu est une inclination qui s'accorde avec l'harmonie du tout, elle est vertu d'elle-même, non pas par crainte ou par espérance ou par un motif extérieur, de sorte qu'il n'y a personne qui ne porte en soi-même son bonheur, qui est donné à nos âmes pour l'accord de l'univers. L'animal raisonnable se pervertit par des occupations extérieures, par des erreurs, par les compagnies qu'il hante, car pour ce qui est de la nature, elle ne nous donne point d'occasion de nous pervertir.

Lundi soir. — Je reprends, je vous ai quitté pour mes hommes d'Etat, mais j'étais triste et rêveuse et sombre comme l'automne, de sorte que je vous ai fait ce soir une infidélité. J'ai été chercher l'automne et la tendresse et la tempête où je savais les trouver. J'ai pris les 6*^ et 7^ livres des Martyrs où sont les nuages, les horizons, les passions des Gaules et de la Germanie, et certes, quand vous traitez Chateaubriand si sévèrement et je dirai si durement pour son âge, vous oubliez des beautés qui dans leur genre n'ont rien d'égal dans notre langue. C'est le sentiment de la nature bien autrement que ne l'a eu Rousseau, avec une impression de l'infini, avec quel-

que chose de fin et de sublime qui laisse loin le rustique amant de Julie. Mais tout cela et des souvenirs très vifs (car autrefois en lui lisant tout haut ces beaux passages, je l'ai fait fondre en pleurs) ne m'ont pas fait verser de larmes, et je n'ai pu en répandre enfin, et beaucoup, que quand Socrate passe sa main dans les cheveux de Phédon et lui dit : « Demain, ô Phédon ! tu feras couper ces beaux cheveux ! »

Hé bien, monsieur, quand je vous appelais René, et Pitt et Platon, je ne disais qu'une même chose, qu'un même nom ; voici ce j'ai vu ce soir en lisant la mort de Socrate. — Laissez-moi donc rappeler le poète en vous, car le poète est sacré. Le sacré et le saint, voilà ce qu'il faut sauver. Il y a, dit-il, un raisonnement saint, absolu, une beauté, une essence, une certitude. C'est quand quelque parcelle du sacré est chez un homme que cet homme est quelque chose, qu'il nous ag-ite et que nous l'admirons. Et vous, comme vous parlez dignement de ces hommeslà ! Y a-t-il rien de plus charmant, de plus beau que ce que vous dites, dès que vous abordez ces hommeslà? Mais, hélas ! ce ne sont g-uère les vivants. Ainsi que manque- t-il à Mig-net comme écrivain? Ce sont ces sentiments sacrés. Je ne dis pas qu'il n'en est pas dig-ne ou capable, car rien ne les éveille dans notre société. Thiers n'en a pas l'ombre dans son histoire. Mais les anciens, mais les Grecs les abordaient, les traitaient à tout moment. C'est le fait ég-alement de la haute politique et de la philosophie. Vous, commepoète, vous y êtes toujours fourré, votre

recueil en est plein, et aussi votre prosedans les grands sujets! Rappelez-vous ce que vous dites du talent de Bernardin de Saint-Pierre, de cette lune qui se lève et qui idéalise tout. Pourquoi donc n'êtes-vous pas ferme et flottez-vous après comme ne flottent jamais Bacon, Leibniz, Platon, les maîtres?

J'ai vu, Seigneur, j'ai cru, j'adore tes merveilles. J'en éblouis mes yeux, j'en emplis mes oreilles, Et par moments j'essaie, à mes sourds compagnons. A ceux qui n'ont pas vu, de bégayer tes noms.

(Les mots de ces deux derniers vers sont mêlés comme chez les Latins; l'avez-vous remarqué?)

Comme vous avez dépeint les circonstances de l'intolérance abominable du temps de Diderot, Voltaire aussi est un homme sacré et son rôle est sacré.

11 l'est bien dans sa correspondance avec Frédéric, où il est choqué de l'excès d'impiété du roi.

Et je vois (dans ses Mémoires) que ce roi est ce qu'il a le plus aimé avec M'"^ Duchâtelet. Il y a un petit mémoire de Lekain sur Voltaire qui est charmant. Avez-vous cette vie par Condorcet? La voulez-vous? Bah ! ceux qui n'ont pas cru, ceux qui n'ont pas été sacrés, c'est toujours ceux (comme Bayle) qui n'ont pas su faire lever la lune, qui n'ont pas su idéaliser ; ils concluent sincèrement ou plutôt c'est sincèrement qu'ils ne concluent pas. Ils n'ont pas la raison déterminante.

Mardi. — J'espérais une lettre de vous ce matin ; j'en ai reçu une de M°^« Rolland ; elle est fort triste, elle a rompu, mais je ne puis le croire, après tant

d'années, quand on n'est plus jeune et qu'on a eu des enfants 1 Ne parlez pas de ce que je vous dis là. J'ai eu des nouvelles indirectes de Marie, qui ne peut comprendre que je reste ici l'hiver. — Le petit chapeau rose est revenu, elle ne boug-e d'ici ; ils se lèvent à 2 heures, que dois-je faire ? Il veut la prendre avec lui à Paris, Ecrivez-moi et parlez-moi de vous. Oh! qu'il est 6e^e l'argument du Phédon!

Herblay, mercredi soir [13 novembre].

Je n'irai à Paris qu'à la fin du mois, dans deux ou trois semaines. Mon fils me presse fort d'y aller, mais je résiste, je veux retarder le plus que je pourrai le moment où il sera seul à Paris. Oui, je résiste sagement, car mon penchant est aussi d'aller à Paris, moi plus folle que mon enfant et plus profondément folle . Il faut craindre de chercher ce grand charme de vous voir pour le perdre aussitôt. Oh ! sur quelle pente de regret, de douleur, de tristesse, je suis, si je ne me rappelais que vous n'aimez que la jeunesse et que vous n'entendez rien à ce second âge, à cette seconde flamme de la vie, qui pour moi peut-être eût été la première. Car ce n'est pas la jeunesse qui est riche, qui est forte, qui est grave. Moi, je l'ai connue comme un trouble et un tourment ; à présent je sentirais mieux la passion et son harmonie.

iGl

Mais vous me modérez bien, trop bien et comme autrefois, à mon retour de Monlauban, je disais : « Bon ! il m'a oubliée, autant de sauvé » ; aujourd'hui je me dis : « Bon ! il est mort, il le dit et je veux le croire. » Mais je ne le crois pas, et je vous suppose tout près de vous envoler pour le premier oiseau. Je vous écris par entraînement, mais le plus souvent je pense que je vous écris trop et que je ne vous dis que des choses très communes et très bêtes pour un homme comme vous. Je crains jusqu'à ce goût du savoir peut-être à la fois lourd et frivole en moi, devant un homme comme vous, si savant, mais si tin et si élégant. Vous m'écrivez de belles lettres, où vous vous livrez avec bien de l'amitié. Croyez que vos lettres sont le plus grand charme de ma vie. Vous allez donc partir? Pour deux jours seulement ! Vous aurez tout le temps de faire votre course avant la mienne.

Il y a presque deux mois que Marie est à Paris. En lisant son roman, vous verrez si quelques parties n'en sont pas belles, si ce n'est pas une imagination haute et un grand talent. Et qu'est-ce donc qu'une femme supérieure? Je pense que M^""^ Rolland reprendra son nid, c'est une rupture pour rire. Aycard l'aimait beaucoup, je suis sûr qu'ils reprendront. Elle m'écrit souvent, mais ne dit rien qu'à moitié.

Vous êtes trop aimable de vouloir lire le premier Hippias. La dernière page est la plus belle et vous conviendra. Leroux a un peu dans sa conversation de cette grâce de Platon, pas avec les hommes peut-

être, mais je la lui ai trouvée dans des conversations de trois ou quatre heures de suite, avec ce sentiment divin des choses qu'il a augmenté là.

11 a trop gâté le Phédon dans ce qu'il en a pris, et on ne saurait admettre son changement. C'est un homme celui-là qui... mais non, aujourd'hui non.

Eh ! monsieur, je voudrais bien vous taquiner. Je ne suis pas toujours si douce et si humble que je vous semble, c'est vous seul qui m'avez ainsi changée et modérée. Je veux rester telle, heureuse le soir de voir se diriger vers la forêt ces armées de corneilles qui me semblent aussi un Parlement.

Vous croyez déjà que c'est l'hiver à Paris, mais ici nous avons mille nouveautés, ce retour des oiseaux de passage, les teintes du feuillage qui changent jusqu'à tout moment, un vent doux, un ciel parfois couvert, le grand langage de cette saison que j'appellerai, puisque je suis en train, la saison sacrée. Mais la vôtre c'est le printemps, et voilà!

Jeudi matin, — Mon curé, qui est un homme d'esprit et de mes amis, vient de publier un livre traduit de l'hindoustani ; il m'a priée d'en faire un article qui a paru ou va paraître dans la Revue indépendante. Ce sont seulement des citations sur la mort de Mahomet qui m'a rappelé... celle de Cromwcll, car ce sont tous prophètes. Vous voyez qu'on est bien lettré à Herblay. Parlez-moi devons, dites-moi ce que vous faites, si vous travaillez?... Je suis interrompue par mon fils qui vient de mettre sa petite en voiture.

Adieu donc ce matin.

SAINTE-BEUVE l63

Herblay, mardi soir [3 décembre].

Ma position devenait de plus en plus embarrassante. Votre amour est plein de réserve et d'élégance. Je ne sais si le mien a de l'élégance, mais il manque tout à fait de réserve. Ajoutez que ce mot amour me sonne ridiculement.

L'amour ne convient dans l'automne qu'à l'homme, l'homme peut aimer même bien plus tard. Mais la femme ne conçoit plus qu'une sorte d'austère volupté, quelque chose où le ravissement du ciel se trouve encore, mais contenu, dominé, ramené au ciel.

Pour moi, je pense peut-être encore à vous, mais aussi je pense à la Sorbonne. Oui, monsieur, à la Sorbonne. Heureuse Sorbonne! Savez-vous que cet hiver on n'aura pas plutôt entendu un jour, un cours sur la Vie et les ouvrages de Cicéron,siir les lettres à Atticus, que le lendemain, on aura un cours sur la secte stoïcienne, et le jour après, un cours sur la philosophie de Leibniz ! Mais quelle année de bon goût! Oui a donc choisi tout cela? Je le prends comme une galanterie que vous me faites.

Allez une fois, je vous supplie, entendre ce monsieur sur les stoïciens; qu'en dit son maître, M. Cousin? Hélas! je n'ai pas grande confiance en M. Cousin. Il doute que Platon soit l'auteur de deux ou trois dialogues excellents. Et pourquoi? Il n'en donne nulle

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raison. A moins du style grec, ils sont de Platon, c'en est la façon que M. Cousin n'a jamais sentie.

Je lisais l'autre jour des vers de vous tout haut, quand mon enfant s'est écrié : « Dis-moi si tout cela c'est des menteries ou si c'est vrai ? »

Nicollini n'est pas mort. J'ai reçu plusieurs lettres de Florence qui me parlent de lui. Capponi va très bien, ce qui ne serait pas si l'autre était mort.

J'ai trouvé dans Chesterfield ce que je cherchais, quelques détails sur Cliatam, mais peu de chose; il s'entend mieux aux petites affaires qu'aux grandes.

Mon fils est allé à Paris rompre avec sa belle ou peut-être la reprendre. 11 me presse de l'établir à la ville. Il y avait en Bourgogne un paysan qui me disait: — « Votre fils sera un luron. » Je crois vraiment que mon fils est un luron, les femmes lui courent après. Il a rencontré l'autre soir à un bal de ces Demoiselles un fils de votre étoile avec lequel il a assez causé, et qui s'amuse à ce qu'il semble. Elle n'a donc pas peur de le laisser aller là? Moi je ne peux plus tenir le mien, depuis qu'il a été dans une école militaire.

Il dit comme vous : « Que ne me laissais-tu partir pour l'Afrique? — Ce petit H[ug-o] n'est pas joli garçon, mais agréable, spirituel.

Adieu, car voilà du pur bavardage. Dites-moi un mot de cette Sorbonne. En parle-t-on? Les leçons seront-elles imprimées? Allez-y donc une fois, ils en seront flattés.

Adieu, monsieur, Paris continue-t-il de vous char-

A SAINIE-EIDI-Vii: 1 G5

mer? Faites-vous des ministres? Moi, je m'occupe à marier M"® Tristan avec ce jeune garçon reçu médecin, que je vous ai un jour adressé,et qui g-arde comme un trophée une petite lettre où vous lui déclarez qu'il n'a pas le talent d'Apollon. Il l'a prise en bonne part ou au rebours, et en est charmé. M^'^ Tristan s'ennuie et il faut la consoler. J'ai d'abord refusé de m'occuper d'un mariage, mais la coutume est si vieille qu'on ne peut la supprimer tout à coup. Ceci est un secret, n'en dites mot. Adieu enfin, et pardonnez ces amicales bêtises.

Herblay, samedi, s. d.

Vous devriez aller à ce cours de la Sorbonne pour y raffermir votre sagesse. Vous donnez bien facilement tort à qui vous donnerait toujours raison. On ne s'occupera plus du mariage de cette petite, puisque le repos de vos jours y semble attaché, mon cher penseur.

Mon fils est arrivé plein d'affaires, de chambres, de mobiliers ; il faut que j'aille à Paris demain. J'y serai le soir à 8 heures, hôtel du Rhône; y viendrezvous parler de philosophie et marier la jeunesse?

Gapponi m'écrit hier que le pape vient d'ôter à l'abbé Lanci toutes ses pensions, gagnées dans les chaires du Vatican durant toute sa vie. Capponi n'y comprend rien après, dit-il, qu'on lui avait per-

l66 LETTRES INÉDITES

mis de dire que le soleil ne s'était pas arrêté! Il me dii de voir Thiers en son nom, au nom de l'Italie . Mais le duc de Luynes et l'Institut seront déjà occupés de cette nouvelle qui ^ient mal au moment du cours de Ouinet(i),maissi on avait du cœur, ce serait charmant.

A demain soir, si vous pouvez.

Herblay, samedi, s. d.

En arrivant ici j'ai trouvé mon fils aîné avec un grand mal de gorge et occupant mon lit; au lieu d'aller coucher dans sa chambre, j'ai imaginé de dormir près de mes enfants dans un fauteuil, et j'ai passé la nuit dans les mêmes impressions, les mêmes sensations, les mêmes rêves qu'à Paris. Ce n'est pas la mère qui a veillé. Vous ne savez pas combien pour moi ces choses sont difficiles à naître, vous qui trompez ces délices auprès des derniers objets (c'est vous qui le dites). Quand je me suis donnée, lors des passions, c'était armée de pied en cap, et surtout la visière baissée, avec vous!... Mais c'est amenée par les seules choses qui rendent cet abandon sacré, la plus grande estime, une tendre et vive admiration, une telle opinion de vous que je vous crois le plus honnête homme de mon pays,

(i) Quinet faisait alors son cours sur les Jésuites.

comme je vous en crois le premier pour les études et le talent.

Je ne vous voudrais pas plus jeune d'un seul jour. Je ne voudrais pas de Joseph Delorme avec ses vierges. Si les Latins préféraient les femmes à mon âge et quand déjà elles avaient quelques cheveux blancs (n'est-ce pas Properce qui l'a dit ?) ils savaient bien ce qu'ils faisaient. Mon fils et sa belle vierg-e, que savent-ils? ils sont si jeunes, si troublés ! Mais pourquoi cette triste loi de la nature, que le plus grand jour pour nous est presque le dernier, et que les choses belles comme ce que je sens pour vous ont une marche si lente, si craintive, si effrayée! Oui, je vous ai craint beaucoup, pour ce qui reste encore en moi d'énergie et de délices. J'aurais voulu changer ce reste en pleurs pour un homme qui m'a faite femme et qui savait aimer autant qu'une femme. Lui dire un adieu douloureux, et quand je peux vivre chaste, le regretter comme l'idéal pour moi de la volupté et de l'amour ; c'était mon désir, mon dernier désir. Mais vous ! vous me faites infidèle au delà de l'infidélité, infidèle et contente, et croyant presque échapper à un joug indigne de mes pleurs et de ma longue faiblesse. Ce n'est pas, sachez-le bien, que je croie que vous m'aimez, mais c'est moi qui vous aime et qui, depuis quatre ou cinq ans, me sais si bien pénétrée de vous^que mes sensations, mes rêves, toutce qui me reste à cet âge où la volupté va nous fuir mais triomphe, est à vous.

Mais quoique je vous aime si bien depuis si long-

lG8 LETTRES INÉDITES

temps, et si parfaitement, quoique votre vue, votre personne éveille en moi toutes ces sensations d'un monde nouveau qui se rouvre encore pour moi et où je ne voulais plus pénétrer, je ne me crois pas si bien faite pour vous plaire que pour vous aimer. 11 vous faudrait quelque chose de plus poétique, de plus fugitif, de plus réservé, de plus vertueux selon le monde, une femme moins forte dût-elle être m.oins tendre, ce qui charme le poète et le tourmente. Vous vous envolerez au premier jour pour quelque jeune fille ou quelque grande coquette, vous vous rejetterez dans un monde où j'aime à vous voir briller. Aussi Minerve éprise se possède et voit l'avenir. Préservée par ma vie austère et rustique, c'est de loin que bien longtemps je me plairai à vous entretenir, en ne vous voyant que parfois, comme il convient à votre santé, et à la mienne, car l'amour est une maladie terrible, une maladie sacrée, un supplice.

Ainsi modérée dans ce qu'il y a de plus immodéré, pieuse par là et préférant votre repos, votre talent à mon plaisir. Dieu peut-être qu'à la longue j'ai rendu maître de toutes ces choses, et dans le sein duquel je les dépose. Dieu me fera plus longtemps vous plaire et vous être chère. Et si les passions sont plus douces, plus entraînantes dans ce soir de la vie, il faut pourtant les retenir par cette même loi de l'âge et de la sagesse.

D'ailleurs l'homme qui fait cesheaux vers (Laissesmoi! fout a fui) (i);Ces vers si tendres et si passionnés,

(i) Poésie du Livre d'Amour, publiée d'abord sous le tilre gônéral

A S.VINIU-BEUVE 169

celui-là a encore bien des secrets, et pour celui-là, riîortense d'il y a huit jours vaut mieux. Pour de tels vers, de tels accents, une femme reviendra du bout de l'univers (i) ; elle ira encore à votre porte, vous la recevrez, et ce sera bien, vous devez tout lui pardonner, je le crois en y pensant mieux. On doit tout pardonner à ces natures qui ont quelques parties admirables, car elles n'ont la conscience que de ces parties-là et c'est par où on les possède : le reste ne compte pas (2).

Adieu donc, monsieur de Port-Royal, nous voici bien loin de Pascal, mais revenons-y; et pour moi je vous tiendrai les discours que vous voudrez. 0 jour! ô temps !

LXXVIf

Herblay, lundi, s. d.

Si j'avais été fâchée, votre petit mot aimable reçu hier m'aurait consolée, mais je n'étais pas fâchée en

de Romances dans les Poésies complètes de Sainte-Beuve parues en i84o chez Charpentier.

(i) Sainte-Beuve a écrit en mar(s;e : M"= V. Hugo.

(2; Sainte-Beuve a écrit au bas de la page :

« A cela je réponds : Ce que vous dites. . . est vrai ; aussi je pardonne, mais voilà tout. — Alkz, un peu d'esprit, un peu de £;Tàce, un peu de sensibilité ne nuisent {tas, même à côté d'uncgrande et sublime passion ; ces petits ingrédients si charmants sont surtout fort utiles dans les intervalles, et ils ont toujours manqué à ma superbe et dure violente. » — N'empêche que RI™» Victor Hugo revint tout de même un peu plus tard frapper à la porte de la petite maison de la rue Montparnasse, mais en femme chez qui l'ancien amour était devenu de la bonne et pure amitié. (Cf. notre Sainte-Beuve.)

m'amusant à chercher les impressions de ces jeunes beautés, Armide et Didon, qui n'entendaient rien à la philosophie. Votre disposition me comient et répond à la mienne ; nous sommes ég-alement sortis foudroyés et cicatrisés de trop long-ues et douloureuses épreuves. Mais je n'accepte pas ce que vous dites d'un éternel sommeil. Frédéric écrivait à Voltaire : « Homme mort, chien mort. » Le poète s'offense et dit : « Qu'en savez-vous, en êtes- vous sûr? » Il y a d'autres indications. C'est le moment de vous envoyer ce passage de Burke qui s'applique bien à vous et que je vous destinais :

« Nous ne serons jamais assez fous, lorsque nous aurons à retrancher quelque corruption, à suppléer à quelques défauts, ou à perfectionner la substance d'un système quelconque, ipouT appeler à notre aide sa substance ennemie : si nos opinions religieuses devaient quelque jour exiger de plus amples explications, ce ne serait pas l'athéisme que nous appellerions pour nous les donner. »

C'est très beau et c'est préservateur ! En relisant parfois Bayle, je vois bien qu'il était un taquin, et le monde se partage entre les croyants et les taquins. Il s'amuse de ce qui trouble les autres, il veut les étonner, les dérouter, et c'est souvent aussi un crédule au rebours.

Je vous plains tous, vous autres qui avez besoin des prêtres et des temples pour ne pas vous Jeter dans la substance ennemie. L'univers emporte avec lui son Dieu, sa foi, et peut-être aussi ce que

Voltaire enseignait, assez timidement pourtant, à ce rude roi de Prusse.

Adieu, j'ai toujours peur que vous ne disiez : «Ah I boni la voilà! c'est la campagne! » avec votre idée fixe.

A revoir après la pluie, j'espère.

LXXVIIÎ

Herblay, mardi, s. d.

j'ai voulu reprendre la réponse d'Enée et la comparer avec celle de Renaud que j e vous ai envoyée. L'avantage reste toujours à l'antiquité. Combien ce que dit Enée est plus noble et plus grave ! Il parle de sa reconnaissance, et puis :

Me si fata meis peterentur ducere vifam Auspiciis, et sponte meâ componere curas, Urbem trojanam primum du'cesqiie meoruni Reliquias colerem, Prianii lecta alla manerent, Et récidiva manu posaissem Pergama victis. Sed nunc Italiam magnam Gryneus Apollo, Italiam Lyciœ jussere capessere sortes.

Hic amor, hsec patria est. Si te Carthaginis arces Phœnissam, Libycaeque aspectus detinet urbis ; Ouse tandem Ausonià Teucros considère terra Invidia est ? Et nos fas extera quserere resrna.

Desine, meque tuis incendere, teque querellis : Italiam non sponte sequor (i).

Y a-t-il rien de si beau que ce :

(i) L'Enéide, livre IV.

l']2 LETTRES INÉDITTS

Et récidiva manu posuissem Pergania victis.

Comme je lis tout cela avec la prononciation italienne, j'ai un plaisir d'harmonie que vous n'avez pas, et s'il y a quelques fautes de diction je ne connais pas assez bien l'harmonie latine pour la sentir, et l'ensemble va fort bien. Chez les morts, Enée dit encore à Didon, n'opposant que les Dieux :

Funeris heu! tibi causa fui I Per sidéra juro Fer superos, et siqua fides tellure sub ima est Invitus, Regina, tuo de littore cessi(i).

Et le reste est aussi beau. Vous me direz : « Mais je sais tout cela. » Oui, et je le savais aussi; mais il est des jours où ces choses reviennent avec plus de charme.

Mignet n'a pas voulu dire sans doute que l'histoire devait s'écrire comme sa publication des négociations, mais en donnant des documents, il les a liés par son récit. Quel mauvais modèle ce serait ! Ce sont tout bonnement des documents publiés par un homme habile. C'est à l'historien à faire voir qu'il connaît ces pièces, sans nous en assommer, comme a fait Hume avec sou regard d'aigle qui a vu cela, même sans l'avoir vu, et qui juge tout de haut, comme vous pourrez le voir dans son histoire de Charles II, dont Ling'hart (suivi par Mignet) n'est que l'empreinte effacée. Voltaire aussi connaissait ces pièces ou s'en doutait, et parle de la grande habileté de ces négociations. Ces hommes-là et Montesquieu savaient

(i) h' Enéide, livre VI.

A SAINTE-BEUVE lyS

manier les pièces et s'en garder; ils ne se noyaient pas dans des fatras comme ontfait depuis les Thierry, Mio'net et autres. Eh! que dirait-on.si on voulait écrire l'histoire de ces seize ans sur les dépêches de MM. de Brog-lie et Guizot aux ambassadeurs à Londres, et sur les discours des Chambres? On prend ce qui sort de tout cela.

Les archives ont dérouté et perdu Mignet, il s'y fourvoie, et son dernier livre en est la preuve encore.

Vous dites bien que Louis XIV devait vouloir les Pays-Bas, mais il voulut d'abord anéantir la Hollande, et c'était par insolence, par morg-ue, parce ce que ces pêcheurs, comme il les appelle, ne voulaient pas supporter sa superbe. Richelieu sans doute à la place du Roi eût voulu les Pays-Bas (et que n'eût-il pas voulu à la place du Roi !), mais il s'y serait pris avec prudence, sans jeter au vent toutes les alliances.

Bah ! bah ! la vraie manière d'écrire l'histoire est toujours celle de Tite-Live et de Tacite. Tite-Live avait des documents ; il en parle, il les met dans son beau récit ; l'école de nos jours est si faible qu'au lieu de dominer ses matériaux elle en est écrasée.

Vendredij s. d.

Je rentre et je trouve vos volumes, dont je vous remercie. Je laisserai dans l'hôtel le livre du duc de

Rag'use(i), prenez-le un de ces soirs en vous promenant, je n'en ai pas besoin tout de suite; gardez-le tant que vous voudrez, vous m'en direz votre avis, c'est la seule histoire encore de Napoléon, comme il me semble on doit la faire; c'est une science qui n'est ni la politique ni le g-ouvernementjvous verrez, mais c'est beau, et quand il dit: « Il fallait un Empereurjg-rand capitaine pour commander aux maréchaux et faire ces g-randes guerres, » il a mieux justifié l'usurpation d'un guerrier que ne fait l'histoire du Tribunat.

Chaque science est un monde à elle et on peut manquer à l'univers, même en servant la science, vous verrez tout cela chez ce maréchal-penseur.

Je sors de chez l'abbé (2). Que je m'y amuse! Aussi, c'était avec Dante; je vous enverrai trois vers sur la conscience (de V Enfer) ; cet abbé est un vrai Iialien, hors le monde et les petites choses.

A vous bien trop tendrement.

Vendredi matin, s. d.

Je ne veux point me peindre avec trop d'avantage. Mais si quelque vertu m'est tombée en partage, Seigneur, je crois surtout avoir fait éclater La haine des forfaits qu'on ose m'imputer. C'est par là qu'Hippolyte est connu dans la Grèce.

(i) Esprit dea Institutions militaires, i vol. in-S", chez Dumaine, (a) L'abbé Lanci.

A SAINTE-BEUVE l-]5

Voilà ce que je réponds à celte femme supérieure (car elle l'est) qui m'accuse de mensonge. Je lui ai écrit tout ce matin. Ah ! qu'il me plaît de vous être un moment infidèle aussi pour Marie! — Je laisse ce petit mot en sortant pour aller chez Anaxagore. Je vous écrirai de la campagne, peut-être je vous écris trop. Je ne sais plus cependant comment vous écrire. Tout est changé. Vous étiez bien aimable, hier, de me parler d'aller en Italie ensemble. Si je n'avais ce fils, je vous aurais pris au mot et nous serions partis le même soir, sans plus nous quitter. Mais ne perdez pas cette idée. Hélas! J'ai parcouru durant des années celte belle Italie, sans y rien aimer qu'un amant absent et je n'ai eu de ces nuits délicieuses que les tourments. Mais si vous y veniez, ce serait la Grèce en Italie, ce serait ce que les meilleurs Latins ont cherché d'unir, la Grèce et l'Italie. Les années volent ; cependant pour moi je me rassure, car je vous aime comme eût aimé Minerve, si elle eût aimé. C'est à quoi je m'applique. Quelque flamme pleine d'idée et portant avec elle son adoucissement, un certain bonheur au-dessus du vulgaire et du temps, quelque chose de profond, mais d'ordonné, bien des sensations mais bien des sentiments, un ensemble consolateur quoique délicieux (i).

Adieu, écrivez-moi, et croyez-moi bien prise ici.

(i) Sainte-Beuve a encadre tout ce passage d'un trait à la plume.

Herblay, mercredi, s. d.

Lundi prochain, vers 3 h., ma sœur et moi nous vous attendrons au passage Sendrier, 4» chez M'*« de Savig-nac. Venez, vous serez bien reçu.

Le mardi suivant je vous attendrai vers 2 h., hôtel du Rhône. Venez, vous ne serez pas si bien reçu.

Adieu, j'espère vous voir ces deux jours. Si Marie veut me recevoir lundià 4 h., vous me le direz lundi, et j irai chez^elle,en vous quittant, puisque vous êtes toujours unis d'une façon ou de l'autre.

A revoir.

Herblay, jeudi, s. d.

Une nuit, Chatam, dans son magnifique langage, se plaignit de cette superbe prétention des ministres de diriger les dispositions de la Providence et la volonté du Parlement. L'éloquence politique ne peut aller plus loin.

C'est avec de telles choses que je combats encore ce matin la langueur et les autres douceurs de la terre, que j'éloi^-ne l'impression dangereuse de votre billet d'hier si fait pour troubler. J'étais très tran-

quille, il y a huit jours, vous vous êtes trompé sur cette lettre de Pliue; je ne songeais qu'aux affaires publiques, et si le soir, il est vrai, si la nuit votre image restait dans mon sommeil jusqu'au matin, c etait sans trouble et avec une douceur que rien ne dérangeait. C'était de l'amitié, une amitié un peu vive et pleine de son objet»

A présent, c'est plus que je ne veux, mais cela ne durera pas. Je me réglerai sur vous-même. J'ai peur de vous quand je vous vois, quand vous mettez votre main sur ma tête, mais ici je ne vous vois plus qu'à travers tous les secrets du monde. Le péril, hélas! ne viendra jamais par votre volonté, et vous avez raison. Eh ! qui voudrait retrouver des songes? Puisque rien ne dure, à quoi bon ces déchirantes chimères? C'était bon pour la jeunesse inexpérimentée. Le soir est si doux, et le repos, et vous, quand vous ne régnez pas trop. Je voudrais tant vous voir ce contentement, vous qui avez le talent et la gloire, vous ici, le seul des Grecs ! Mais vous êtes de ces hommes dont la mélancolie se prend à tout; cependant, ces gens sont aussi les plus heureux parfois, et ils comptent sans doute le succès, ce vrai succès qui est de s'entendre avec son espèce, de la toucher et la charmer. Pour moi, je n'ai connu de tourment que l'amour seul, où Dieu m'avait condamnée, mais l'heure sonne de la délivrance. Pourquoi n'aimez-vous pas la politique? il y a là des passions qui passent au spectateur, et comme vous me disiez que vous vous transformiez avec plaisir dans vos biographies, vous

VOUS transformeriez avec plus d'entraînement dans des hommes de passion et d'action.

Demain je vous écrirai sur Mignet, dont j'ai quelque chose à vous dire. Adieu donc, cher poète.

Herblay, dimanche, s. d.

Il est des jours où l'on n'étudie plus; le dimanche est un jour évaporé ; on cherche les poètes,- et si parfois on en a porté un dans son cœur, on les reprend avec plus de charme. Si ma muse un peu héroïque se plaît aux plus nobles expressions, je les trouve chez vous à côté d'autres parties où vous voulez peindre la vie privée, mais ni La Fontaine, ni Voltaire n'ont rien fait de si élevé et de si élégant que le morceau au Sommeil.

Au reste, cet objet fugitif, cette joie craintive que le poète poursuit, ce bonheur effleuré et refusé, c'est ainsi que vous êtes et que vous traitez les autres. Tout est entrevu, laissé, adoré, oublié. C'est une muse si fine et si légère, si élégante et capricieuse, qu'elle prend et échappe à la fois aux meilleures séductions. Enfin elle s'évanouit pour l'étude. C'est cequ'on trouve dans toute votre vie.

C'est donc une aimable vie dont vous n'avez point à vous plaindre. Quand c'est le monde qui attire le poète, le monde peut le charmer, mais ne lui suffit jamais. L'étude à elle seule charme et suffît, car sa

A S.VIN'Tli-BÏÏUVE 1 79

richesse est à elle et infinie. Pour moi je vous plaçais volontiers dans les affaires publiques, je vous y crois propre, et par votre prudence, votre modération, votre fierté, votre délicatesse, toutes qualités qui sont belles dans la vie civile et qui peuvent seules élever notre trop complète démocratie. Mais il faudra quelque temps encore pour qu'on aille entraîner le mérite malgré lui.

Plaisez-vous donc en attendant au vague et aux paraboles, car vous êtes de ces natures tendres et impressionnables qui avez besoin d'un Dieu-homme, de sa fable, de ces marteaux, ces clous, ces images dont les chemins de l'Italie sont tous jonchés.

Vous ne voulez pas ce Dieu de Job, qui est dans l'espace et dont Job dit : « Si je pouvais causer avec lui commeavec un ami! » — Il vous faut un ami. J'ai eu une belle lettre, il y a quelque temps, de M. Aycard sur VAbailard de M. de Rémusat. Il s'enchante d'Héloïse, et moi d'Abailard. Rien de si beau que les passages de cette correspondance traduits simplement, et peut-être choisis, comme vous savez si bien faire quand vous citez.

Je cherche à vous imiter en cela à propos de Chatam où j'aurais tout à rapporter. Mais laissons cette politique, quelque g-rande qu'elle soit, pour la sainte poésie du dimanche. J'ai trouvé sur la forêt et dans toute la nature une vapeur pleine de flamme, comme si le Vésuve l'avait jetée ; je n'ai jamais vu cela ici, et je ne sais d'où cela vient. Tout est chaud et brumeux comme à Naples. Mes Gaules finiront par une

grande pluie. Je vous recommande à Dieu. — Je vous verrai bientôt et j'en suis impatiente ; vous dites peut-être, et pourquoi? Est-ce que nous nous voyons trop souvent ?

A revoir donc, ombre et songe.

Herblay, s. d.

Qu'est-ce donc que cette vie passée qui vous cause tant de repentir ? Avez-vous tué? Est-ce Lara? Il ne faut pas tant vous louer ? Mais vous me faites peur. J'ai lu dans vos femmes Madame de Pont iui/, un petit chef-d'œuvre de grâce et de sentiment qui expliquerait assez bien votre façon d'être, sans chercher plus. Pourquoi ne m'avez-vous jamais fait lire cela ? c'est parfait. Ils sont, il est vrai, un peu trop gens du monde pour moi, ce n'est pas Tancrède et Zamore, ce monsieur n'avait pas à faire ses réserves, comme un poète penseur, et par votre modestie, vous avez diminué de la beauté, carsi ce monsieur était un homme de talent, on comprendrait mieux pourquoi il s'écarte et aime à méditer seul.

J'aurais beaucoup à dire sur d'autres articles; M"^^^ de Staël et de Duras m'ont charmée, mais je crains de vous écrire trop.

Je me suis reproché ce que je vous ai dit d'une personne qui ne saurait jamais être indigne de mes

regrets, car rien ne détruit ce qui est arrivé, et si un homme a donné des preuves qu'il était passionné et dévoué, il garde sa valeur pour cela, et avec les préjugés du monde j'ai étéplus à blâmer que lui, comme vous me le disiez si gaîment, à mon retour d'Italie.

Mais pourquoi avez-vous changé l'ordre des faits et mettez-vous à la fin un morceau d'il y a huit ans? On est tout dérouté. Cette pièce sur l'art et Michel- Ange me paraît une des plus belles choses que vous ayez faites.

Mon fils est guéri et n'avait qu'un mal de gorge. Parlez-moi du duc de R[aguse] quand vous l'aurez lu; il dit simplement ces mots sublime, et gloire qui vont à son métier.

Mercredi matin, s. d.

Oubliez un soir insensé, restons comme nous étions avant-hier quand vous demeuriez plus de quinze j ours, je crois, sans me répondre. Je respecte beaucoup vos intentions, vos idées. Aussi vous m'effrayez pour plusieurs raisons. Vous avez sur moi une idée fixe qui convient à un autre âge de la femme italienne : ce 42° degré du Pôle était le meilleur dès l'antiquité. J'ai peur de vous et de moi. Je voudrais vous donner la foi en Dieu, qui est la vraie, la seule beauté. Je n'aime pas M"ie Roland (celle de la Révolution), je la trouve grossière et chaste.

iSa J ETTULS INÉDITES

J'aurais bien des choses à vous dire, mais adieu. A vous seul j'ai pu paraître si folle et si bête, je le regrette, eh ! qui ne craindrait cette race de René, si forte, si tendre et si mélancolique, où ne domine rien de tout cela, il est bien plus sage d'être sage.

A vous donc.

Herblay, samedi, s. d.

Mon amour, ce n'est point parce que je suis détachée de vous et de toute chose que je ne pense plus qu'à la sagesse, c'est parce qu'il faut plier ses voiles à propos et entrer dans le port sans s'y briser. Hélas ! si vous l'aviez voulu, nous aurions pu encore descendre doucement cette pente qui mène au rivage, mais vous chérissez votre mélancolie et la voulez garder. Marie m'apporte ici tous ses adorateurs avec un si grand soin de sa gloire (comme on disait jadis), qu'on peut les lui enlever tous et qu'elle y consent.

Et vous qu'on a depuis si longtemps trouvé le plus aimable de tous, le plus fait pour plaire et pour toucher, dont on se détourne parce qu'on le craint un peu, vous qui rempliriez de longs jours de rêverie, de bonheur, d'étude, de toutes les séductions pour lesquelles le ciel m'a faite, vous serez dans cette bande d'amoureux, le plus fidèle aux fées et aux imaginations. Ma solitude pouvait parfois m'ennuyer, mais cette vie du monde, qui m'arrive à ma

porte, attriste et trouble. Les petites choses et les mensonges y régnent. Ce n'est jamais l'abandon que j'ai tant connu dans ma vie et la vérité que j'ai toujours gardée.

Mais pourtant je prévois quelque orage par ce voisinage, quelque insulte à Minerve, si par vos conseils vous ne m'en sauvez. Je trouve qu'à quarante ans on dit adieu à l'amour, mais qu'on revient aus sitôt au sentiment. Ainsi on n'est jamais bien dégagée. Nous vous conterons toutes ces vues sur l'existence. Marie vous invite à dîner, si vous voulez, avec moi. Mais il faut passer la soirée et coucher à Herblay.Nous savons bien que deux femmes ce n'est pas assez et qu'il vous en faut trois, mais nous en trouverons une troisième. Venez seulement, et tout ira bien. Je vous dirai quand les parties de forêt seront finies. Adieu, je salue la Grèce en vous et ces charmantes poésies de chez elle que vous mettez si agréablement chez nous. Et j'espère que nous nous verrons la semaine prochaine.

Si vous ne voulez pas aller chez M""® Jehé, il y a une autre chambre dans le village à vous donner.

Je n'ai qu'un article de Faiiriel, je lirai l'autre avant de vous complimenter.

Samedi, s. d.

Je vais à Paris lundi soir pour revenir mardi à

l84 LETTRES INÉDITES

4 h. Venez me voir, si vous voulez, lundi soir ou mardi à 2 heures. Nous parlerons de votre voyage ici ; nous y avons eu du monde tous ces jours-ci, mais on va partir. Ma sagesse se soutient, mais je suis fort mécontente de VIsidora de la Reine ; l'avez-vous lue ? Je n'ai pu avoir votre deuxième article de Fauriel (i).

LXXXVIil

Herblay, dimanche.

Vous êtes trop aimable; j'ai eu la réponse ce matin, et jamais courrier n'a été si vite. Je voudrais le voir, car il est malade, et cette race de René n'est faite que pour agiter. J'espère vous voir à Paris ces jours-ci, vendredi je crois, maisje vousle dirai mieux . Dites-moi, ce jour-là, s'il y a une histoire au monde qui fasse suite à Hume ? On ne peut plus faire de la politique quand les grands historiens finissent. Où finit Linghart (que je déteste), le savez-vous ? Demain soir j'attends votre volume, n'oubliez pas de l'envoyer.

Samedi, s. d.

M'^« de Savignac me prie de lui renvoyer ces revues

(i) Les deux articles de Sainte-Beuve sur Fauriel parurent dans la Revue des Deux Mondes des i5 mai et 1" juin i845.

A S'.INTE-BEUVE

pour lundi soir à 5 h. Au lieu de les lui adresser, je vous prie de les lui envoyer (passage Sendrier, 4) afin que vous y jetiez avant les yeux. Le caractère de l'homme est charmant, modeste, savant, tendre, sans envie, un rêveur, un mélange de Joseph Delorme et de Pierre Leroux. Alice est belle. Quant à Isidora c'est une femme impuissante et vicieuse, ce n'est pas celles-là qu'on veut relever. Le roman déroute un peu sur les intentions de l'auteur. Mais je vous l'envoie pour Jacques Laurent, et cela me fait songer qu'il vous manque une chose, c'est d'être... humanitaire. Quelques idées de cet homme sont touchantes et pieuses et font comprendre cette grande cause. Pour moi, je n'en aimerais que la fleur, le choix, l'aristocratie, ce qui sortirait de la foule, comme Déranger et Leroux. Le reste intéresse la bonté, mais n'inspire nul enthousiasme.

Voyez s'il ne vous faudra pas prendre route avec nous pour Vhumanité. Voilà où nous a conduits la noble liberté. M™*' Sand y a trouvé l'action pour sa grande âme ; et son génie, comme dans Jeanne, y a pris une nouvelle vigueur. Passez, si vous voulez, Isidora, mais voyez seulement Alice et Jacques Laurent. Cela vous aidera à travailler.

Envoyez les brochures lundi soir à 5 h. à M"'' de Savignac, passage et impasse Sendrier, 4? elle les emporte le soir à la campagne.

l86 LETTRES INÉDITES

Herblay, mercredi, s. d.

Vous dites bien, il y a plusieurs politiques, et Richelieu, tout en courtisant à Londres Hambden, Hollis, le Parlement, eût fait périr sur l'échafaud ces hommes à Paris, et Richelieu est pourtant un homme politique s'il en fut.

Mais la liberté n'était pas connue en France alors. Sous le Consulat, tout, excepté le premier Consul, la favorisait. Voyez ce que pensaient là-dessus M™® de Staël, B. Constant, etc., etc. Et que penserait-on si Pitt fût venu demander de renvoyer des Communes Fox, Burke, Sheridan, etc. Mais Pitt était fort par ces hommes-là; ces hommes-là lui donnaient l'éloquence et la gloire. Quand il se lève après Fox, c'est alors qu'il est le plus mordant, le plus terrible, le plus maître du monde. Voilà la politique des temps civilisés. Le premier Consul retourne en arrière. Que Thiers du moins le dise et pleure. Je lui écrivais hier : « Comment vous fera-t-on premier ministre à présent ? »

]\jme Hamelin m'écrit que les généraux ont demandé au maréchal Soult une édition populaire du maréchal Marmont. J'en suis charmée. Elle me dit aussi qu'elle a eu pour un moment un exemplaire qui appartient à M. Mole. Ce sont des poésies. Croyez-

moi, dit-elle, aucune femme en France n'a écrit de tels vers (i).

Si vous voulez faire mettre votre petit volume hôtel du Rhône, je le ferai prendre lundi. Tous les lundis j'ai la voiture du pays qui peut passer là, et je ferai passer là lundi prochain. Je suis curieuse de ce que vous aurez dit de B. Constant, qui me paraît le premier homme politique de nos temps. Et il était au Tribunat. D'ailleurs, en tout temps, on peut permettre une minorité, et Cromwell ne fesait briser que les majorités.

Mille amitiés.

(i) Ne s'agirait-il pas des poésies de M™^ d'Arbouville ?

Herblay, mercredi [4 février 1846].

Si vous faites Mignet (i), lisez Burnet; je n'avais pu l'avoir encore, mais je l'ai eu, et il me semble que c'est la meilleure peinture du règne de Charles II. Burnet hait Charles II, en homme dévot qui en déteste les mœurs, mais c'est un esprit supérieur qui peint bien tous ces seigneurs, leur esprit, leur corruption, leur habileté, une foule de gens pieux et sublimes. C'est fort bien fait et très amusant.

J'ai compris, en reprenant Descartes avec Platon, pourquoi Platon écrit en Dialogues, c'est pour donner la vie, la vivacité à des questions si profondes. Descartes est grand, mais morne; il a tout dominé dans son temps et reste encore, mais il est trop plein de lui-même. Rousseau est vraiment un insolent grossier. Il a pris des autres sa philosophie en plusieurs points ; tout ce qu'il dit du mouvement est dans Pla-

(i) Sainte-Beuve s'occupa de nouveau de Mignet dans la Revue des Deux Mondes du i5 mars i846.

ton exactement, et il commence par insulter tous les

philosophes qui n'ont rien trouvé, dit-il, qui n'ont fait que parler, etc., etc.

Quel vilain homme, insultant et bas, à part son génie parfois sublime!

Méléagre a-t-il paru ( i) ? Faites-vous Mignet? est-il fait? Profitez-vous de ce doux hiver pour vous promener? Mon fils est à Paris qui m'écrit mille folies. Le petit paraît se remettre parfaitement selon Blandin (2) et malgré Lisfranc (3) et d'autres autorités, mais nous verrons.

Thiers a bien battu Guizot , mais le ministre ne pouvait pas se défendre et dire : « Eh ! qu'importait le Texas?» — En donnant cette mince satisfaction à l'Angleterre, nous la forçons à nous [céder en Espagne et en Grèce; c'est elle qui est jouée. L'Amérique, si elle comprend, sait à quoi s'en tenir. » — Voilà sa politique, mais il n'a pas pu la dire, et Thiers a trop poussé. J'attends la réception de M. de Rémusat pour voir ce qu'on dira de Royer-Collard. Mon amour, M^^® de Savignac dit que la question demeure entière puisqu'elle vous reproche d'avoir fait un Dolabella et un Salluste d'un homme que le peuple a traîné au Panthéon (moi je trouve que vous faites tous deux bon marché de Salluste). Elle dit que sous

(i) L'article de Sainte-Beuve sur Méléag^re parut dans Id. Revue des Deux Mondes du i5 décembre i845.

(a) Blandin (Philippe-Frédéric), chirurgien, né à Aubigny (Cher), le 3 décembre 1798, mort à Paris le 16 avril 1849.

(3) Lisfranc ^Jacquesi, chirurgien, né à Saint-Paul (Loire), le 2 avril 1790, mort à Paris, le i3 mai 1847.

igo

la Vénus de Médicis est un squelette affreux, si on veut le chercher, et qu'il ne faut pas déflorer le beau. Il y a long-temps qu'elle m'a écrit cela.

Adieu. Lisant hier quelques-unes de vos poésies dans les champs et au vent, je pensais qu'on pourrait dire que vous allez préférant la guitare à la lyre ; est-ce pas là votre idée?

Bonjour, aimable poète I

p. S. — Déranger m'écrit : « Votre poète est mort, sa cag-e est muette. » — Il dit qu'il n'en est pas ainsi de Chateaubriand, qui vient d'ajouter quelques pages à ses Mémoires. Il se plaint de vous qui abandonnez sa vieillesse. Allez donc le voir, il est malade et ennuyé.

XGII

Herblay, mardi soir [18 février].

Vous m'écrivez un billet aimable. Déplu? Est-ce vous qui avez déplu ? Il me semble que c'est moi.

C'est vous qui ne voulez ni consolations, ni soins, quand d'autres poètes les aiment. Pour moi, j'ai peur de vous, et je me guide désormais là-dessus. Vous causez des impressions que vous ne partagez pas, vous êtes mort et vous êtes vivant, on ne vous est d'aucun charme et d'aucune utiUté, vous avez tout

rejeté. J'aimerais autant Lara, le Corsaire, tous ces sublimes bandits qui savent aimer.

Bonsoir.

XGIIl

Dimanche matin [mars 1846].

Je n'ai pu vous dire hier soir que la dame en face de vous, à laquelle j'ai été parler, est la femme du Vase étrusque de Mérimée, celle pour laquelle il s'est battu et la seule sans doute qu'il ait aimée; elle est encore très agréable, c'est une nièce de Mnae Davilliers, une amie de Bérang-er, c'est M^^e Lacoste.

Merci pour les deux volumes que je vais lire à la campagne. On vous a trouvé un homme très aimable. Mille amitiés .

Herblay, 13 mars.

D'autres femmes à ma place peut-être eussent été bien aises de vous voirra'écrire l'autre jour une lettre aussi emportée que vous l'aviez fait une fois pour cette petite, mais moi j'en conclus que les hommes les plus distingués et les plus délicats cèdent souvent

à leurs premiers mouvements comme s'ils n'avaient pas étudié la sag-esse.

Vous dites qu'il y a des choses que je ne sens pas. C'est vrai. Et j'avoue que je ne conçois pas comment ce que je vous ai écrit a rien d'outrageant. Vous pouvez me blâmer, mais en quoi, vous très indifférent, pouvez-vous être outragé ?

IMais prenez garde que ce ne soit vous, vous qui admirez tant M'"^^ Me Sévigné, de Lafajette, de Longueville, qui ne vous fesiez peut-être un faux système de femme 'et de devoir. Prenez garde que le christianisme à la mode, et même toutes ces dames de Port-Royal, ne soient le rebours de la nature et de la vérité. Voyez si, par hasard, des qualités bonnes ou mauvaises, la franchise, la sincérité, l'indépendance, ne s'enchaînent point, si les vertus romaines, comme vous disiez, ne sont pas les seules où la force aspire, et si l'homme et la femme ne sont pas créés, formés, inspirés de même plus que vous ne pensez.

Et si moi je vous ai vu épris et trompé, vous abusant sur les coquettes, les croyant chastes, vivant de doux propos et de mensonges, laissez-moi vous montrer une femme plus vraie, vraie comme ces amazones qui descendaient avec innocence sur le rivage quand la nature les inspirait, et venaient chercher un guerrier. — Il est deux innocences, celle de l'ignorance et celle de la connaissance. Et la femme de quarante ans ressemble assez à l'homme de quarante ans. Je ne vois rien de mal à se sauver d'un danger, il faut seulement que ce ne soit pas par un autre,par

A SAINTE-BEUVE IqS

un homme qui ne connaîtrait pas mieux le soir. Aussi j'ai reculé. Mais s'il eût eu quarante ans, s'il eût été saffe, si je vivais à Paris, si, si... — Et vous ! que me disiez-vous de mon temps passé à lire du grimoire, de mes cheveux, et mille folies ?

Je n'ai g-uère suivi vos imprudents conseils, mais votre indignation me fait sourire. Je me suis toujours comparée dans ces choses à l'àne de la fable.

Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.

Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.

A ces mots on cria, etc.

Les circonstances m'ont préservée de la pauvreté encore plus que mon indifférence. Ce n'est pas la morale qu'on apprend durant le siècle de Louis XIV; il y a là absence de toute chose en ce genre, et pour moi j'ai été toujours parfaitement indignée et repoussée par cette Princesse de Clèves, qui n'a ni sens ni délicatesse et qui baise, et qui presse, et qui prend les mains de son mari, comme si on fesait cela à un mari quand on en aime un autre. C'est la chandelle sous le boisseau.

XGV

Dimanche, 15 mars.

Vous ai-je montré mon lit? Mais j'en suis confuse, mais c'est une indécence inouïe. Montrer son lit à son amant :

Quel crime épouvantable !

Rien que la mort était capable D'expier ce forfait !

Mais, hélas I vous n'étiez pas mon amant, vous ne vouliez pas l'être, vous ne savez pas ce que vous voulez, et je ne doute pas que vous n'ayez les mêmes caprices, les mêmes indécisions auprès des belles qui vous ont fait m'oublier. Vous êtes un homme indécis, un poète, un de ces hommes divins dont on n'a pas toujours le secret.

Et puis belle leçon ! Nous y voilà I Ce qui est un mal, c'est de menacer, non d'agir. Il fallait me taire. Il vous faut toujours des coquettes, de l'art. Il y a longtemps que je voulais vous envoyer une lettre à moi d'un homme qui m'a rendu justice sous quehjucs rapports, mais cette lettre est si outrée d'éloges que je n'ai jamais osé vous la donner. Cependant, vous comprenez que je vous la donne seulement pour ma virginité et pour vous montrer que d'autres hommes comprennent les amazones.

Je vous envoie aussi une lettre de Marie, où il est question de vous ; vous y comprendrez comment votre avis lui fera plaisir. Lisez tout cela très lentement et sans fatiguer vos yeux. Ne croyez pas que je ne puisse plus vous lire ; écrivez-moi en fermant les yeux, je vous lis très bien, et je sais par cœur vos rigueurs.

Je lirai bientôt Miffriet, je ne doute pas qu'il ne soit très bien, car le sujet est assez grave pour que vous y soyez excellent.

A SAINIE-BEUVE I qS

Vraiment, vous m'aviez crue au-dessus de ces propos? J'y serais peut-être si votre conduite et vos lettres ne les confirmaient tous. Mais n'en parlons plus, puisque vous n'aimez plus que l'amitié...

M^ne Hamelin m'écrit que Nélida est une belle œuvre. Elle me parle de B. Constant et de M'"'' L. peints par M™® Gay, et me dit : « Dieu I si ces charmants esprits se voyaient fag-ottés de la sorte ! »

Elle va me donner la nouvelle édition du duc de Rag-use.

Adieu, et je salue timidement votre vertu, votre sévérité confuse, étonnée, pâmée de tout ce que je vous ai dit.

Ce monsieur qui m'écrivait, il y a déjà longtemps, ces belles choses de Montauban, est un homme âgé mais distingué, la fleur de la noblesse et du bel esprit, très moqueur et satirique. C'est lui qui retint jadis la duchesse de Polignac à Montauban où ils sont encore amis intimes ; c'est lui qui m'a liée avec elle là-bas, et j'ai eu beaucoup à me louer de son obligeance et de ses attentions en tout. II a beaucoup habité Paris et l'Italie. Je passais mes soirées chez lui avec mon farouche mari.

Adieu, votre lettre était très aimable.

Vendredi soir.

J'ai fort regretté de ne pas vous voir aujourd'hui,

igÔ LETTRES INÉDITES

VOUS auriez trouvé chez moi Libri et Mignet ; celuici m'a paru non pas content, mais ravi de son article, sur lequel nous avons discouru, car je l'ai lu aussi et l'ai trouvé excellent.

Demain samedi soir, si vous voulez venir chez M'^® de Savig-nac, elle sera charmée de vous voir. Ce soir je vais voir la Reine.

Mille amitiés et à revoir si vous pouvez.

Passage et impasse Sendrier, 4.

XGVII

Herblay, jeudi soir [10 avril].

Je ne sais si vous vous rappelez une lettre de vous à moi où vous aviez la bonté de me donner votre avis sur ma manière de travailler, disant que j'arrangeais trop les choses et pensais trop à Salluste et à Corinne. Comment pourrions-nous donc nous accorder, quand moi je vous ferais précisément le reproche opposé, de ne pas assez songer à Salluste, et de penser que ce qui est charmant dans un salon l'est autant dans un livre ? Je dis cela à propos de ces vivants. J'ai tort sans doute, et le public qui est le juge enfin, vous donne raison. Mais l'amitié dit aussi son avis, dût-il être mauvais. Si un homme a un petit esprit gracieux, aimable, qu'il se borne donc à ce qu'il peut ! Mais dans mille endroits, vous allez très haut. Pourquoi donc vous oublier dans les

A SVIXTE-BELVS I 97

bosquets, dans les coins du jardin d'Alcibiade? V^ous êtes donc bien sûr de mourir aussi dans vos livres, que vous ne voulez pas entretenir les hommes comme ou doit leur parler quand on pense? Ce choix que vous fesiez, scélérat, pour me séduire, ce beau travail sur Jansénius, Bossuet, les questions du libre arbitre, ce choix pourquoi ne le faites-vous pas pour une autre belle qui est la g-loire ? Au fond de la mode n'y a-t-il pas un vrai public, vivant ou à venir, auquel un homme comme vous s'adresse? Quand vous jetez un avis sur ce qu'est Bacon, n'est-ce pas très bien dit, et pourquoi donc parler de tant de gens audessous du néant, Eugène Sue, par exemple? Pour moi, je ne saurais lire toutes ces raenteries. C'est dit à ravir, mais à quoi bon? Ah I quej'en suis charmée d'avoir aujourd'hui cette partie et d'avoir eu les autres avant ! Ces volumes-ci sont faits pour vos dames des salons; elles vous diront que c'est admirable, qu'elles vous paient puisque c'est pour elles que vous travaillez. Il n'y a pas dans Volupté une seule page qui ait cette frivolité. Votre roman est un roman grave et agréable.

Lehman s'est perdu âmes yeux par son Hamlet; ah ! mon Dieu ! Hamlet sans noblesse. Quel Hamlet ! Je ne parle pas de la peinture, elle est belle, mais la pensée n'y est pas. Vous parliez autrement de Bacon.

Adieu, monsieur, je suis la plus désabusée, la plus tranquille, la plus stupide des créatures humaines. Je retourne à ces hommes de cabinet qui

sont mes hommes : Richelieu, Pitt, Sforce, Elisabeth, des frontières assurées, les deux Indes, l'Italie fermée aux étrangers.

Adieu, mon amour.

Ce n'est pas pourtant que je vous trouve assez sévère pour Bossuet .G 'était un courtisan et un homme en bien des points peu respectable. J'en abhorre la dureté et l'hypocrisie (envers Fénelon). Vous en faites un Dieu, mais en lui l'homme mesquin s'est trahi mille fois, il n'y a qu'à lire sa correspondance. Son âme est haute, mais n'est pas pure. Travaillezvous ? Ecrivez-moi.

Herblay, dimanche [11 mai].

Vous pourrez dire ce que vous voudrez sur vos impressions littéraires, et je vous croirai ; mais si j'avais lu ces volumes sans vous connaître, voici ce je dirais de vous à mes amis : — « Cet écrivain me paraît très aimable mais au-dessus de son travail; n'estil pas modeste et d'un caractère un peu faible? » On répondrait : — «Il est modeste, mais il est plutôt flexible que faible, car c'est un homme assez fier et emporté, qui a de la grâce dans sa façon, mais qui a un caractère à lui. » — Moi, je reprendrais : « C'est pourtant un homme qui semble avoir éprouvé un peu de découragement qui semble indi-

A SAINTE-BEUVE IQQ

qiier qu'il s'est jeté dans la critique en doutant du public, et qui n'a pas su d'abord sentir sa force, faire tête, persister, mettre ses talents dans un ouvrag-e, aller jusqu'au bout et reconnaître la faiblesse de son temps (i). »

On répondrait que vous avez fait des livres. Je dirais : — « Oui, mais il n'a pas assez tenu à ses livres ; il semble même douter de ses livres ; il voudrait une cour et les faveurs des Rois. Il ne se tient pas au beau dans son cœur et dans sa conviction. Il ne méprise pas assez ces choses, et ces littérateurs que je voudrais lui voir tenir pour non avenus. Il s'abaisse et s'élève selon les vents, il est ce que voudra son époque, son voisin, l'écrivain qui donne le ton, » — Et comme je connaîtrais Libri, je vous l'opposerais, disant : — « Voyez Libri I Libri tient comme non avenu ce qui n'est pas marqué d'une certaine beauté. Il vit dans ses études mathématiques, mais universelles. Sainte-Beuve n'a pas fait ainsi. C'est le public qui le révèle à lui-même, il a trop cherché le succès et l'a pris pour sa règle . »

Voilà ce que je dirais. Et n'opposez pas, monsieur, quelque nécessité qui vous a fait travailler, cardepuis que vous êtes indépendant, vous avez continué de même, semblant vous complaire à ce spectre d'une critique indulgente.

Mais il est très aimable d'être modeste. D'ailleurs,

(i) Lamartine a dit cela sous une autre forme, avant elle, mais ils se trompaient tous les deux. Le poète, chez Sainte-Beuve, était né doublé d'un critique ; c'est pour cela qu'il a fait de la critique en vers comme en prose .•

VOUS êtes à l'âge de la force et du talent d'écrire. Mais à quoi bon nous écrire cela ? C'est pour nous indiquer ce que le public dira peut-être. Vous pourrez lui répondre un mot là-dessus. Je pourrais vous rappeler un jour où vous m'avez dit à ce propos des choses qui me parurent sing-ulières à moi qui vous jug-eais déjà des premiers ou le premier. C'était rue Mondovi, il y a dix ou douze ans.

Vous ne m'avez pas répondu. Etes-vous fâché de ce que j'ai dit d' Obermann fMaïs que vous importe?

Hier soir avec elle (i) j'ai causé de L... (2). Elle a commencé. Ah! quelle femme sing-ulière ou rusée! Elle m'a dit : — « Vous le trouvez mieux que Liszt ? Ah ! nous ne serons jamais rivales. » — Vraiment en tout il est mieux que Liszt, et d'esprit et de visage, mais Liszt pour elle c'est l'esprit et la beauté même.

Il fallait que Nélida fît mieux sentir cela. Une séduction si complète me plaît à rencontrer. Moi je n'ai trouvé personne si parfait et si beau. Dites-moi votre avis vrai sur Nélida, vous aurez vu pour elle que j'ai su être discrète et n'ai répété que les douceurs. Ce livre est frivole à périr tour à tour ou sublime. Et c'est ce qu'elle est, très femme, très futile, mais d'une imagination élevée.

Adieu ; la terre et ce qui s'y passe sont fort amusants. Je suis au spectacle. Je vous contemple aussi avec intérêt. Ah! si vous aviez été un homme sérieux!

J'ai marqué des passag-es de vos vers que je pren-

(i) Elle, c'est Marie.

(2) Lehmann, sans doute.

drai les dimanches; ils vont très bien pour une vie pieuse et solitaire; il y en a beaucoup :

Mais restez, vivez seul ; et bientôt le silence, etc. Sa vie est un parfum de lecture choisie, De contemplation d'austère poésie, etc.

Oh ! n'enviez jamais ces inquiets rêveurs !

Hélas ! pensai-je alors, la tristesse dans l'âme.

Ainsi, comme autrei'ois, la prière et l'étude, etc.

Et beaucoup d'autres morceaux qu'il serait trop long- d'indiquer.

Bonsoir.

Herblay, jeudi [14 mai].

Il vaut mieux dire des choses vraies et charmantes à propos de nos gens du jour que de faire des romans sur Platon et Aristote, comme M. Ravaisson dans son agréable fatras philosophique (i). Libri m'a dit dès ma jeunesse : « Allez aux originaux. » Ils sont fort différents de ce que M. R... les fait, du moins ceux que je connais, Platon etMarc-Aurèlede douce(2) mémoire ! Et puis les stoïciens sont fameux comme moralistes et non comme philosophes, et Caton ni Julien ne croyaient pas un mot de ce que M. Ravais-

(i) Essai sur la Métaphysique d'Aristote, a vol. in-S", 1837-1846. (2) Douce à cause des vers que lui envoya Sainte-Beuve avec \tMarc- Aurèle. (Voir notre livre sur Hortense, chap. IV.)

son nous dit là. Tout est tiré, forcé. Ce que vous aurez dit de Bacon m'a frappée aussi parce que tout cela peut s'appliquer à tous les maîtres (avec des différences d'éloge sans doute), mais ces maîtres n'ont rien forcé ni précisé comme on leur fait dire. Platon parle comme Bacon. Il est plus exalté, plus divin, mais il n'affirme rien, il dit : « C'est un espoir qu'il est bon de nourrir, c'est une idée dont il faut comme s'enchanter soi-même. » C'est une même largeur, une même tolérance, une même élévation. Quant à Aristote, je l'ai lu, relu, et n'ai pas compris; voilà d'où vient l'embarras, il a dit à Alexandre qu'il avait rendu sa métaphysique incompréhensible, c'est ce qui m'a semblé, et ainsi M.Ravaisson a beau jeu. Il en fait l'opposé de Platon, quand Descartes, au contraire, prétend qu'il n'a que répété Platon. Du peu que j'ai compris, c'est Descartes qui aurait raison, et ces grands hommes sont d'accord au fond. Il y a les Bayles et les taquins, ceux-là les croyez-vous plus grands que les Leibniz et autres? Je ne veux pas voir cela dans ce que vous dites d'Obermann, mais prétendre que Rousseau est léger, c'est trop fort. Des émotions profondes, un style sublime, quelle légèreté, bon Dieu, je l'appellerais plutôt pour ses défauts lourd et mystique. Les Déistes ont été les grands penseurs, Platon, Pythagore, Aristote, Leibniz, Bacon, Descartes, Pascal, etc., etc. Bayle est un penseur, mais un taquin, il n'est pas ébranlé, il n'est pas sensible, il ne lit pas dans la nature, il n'a pas les raisons déterminantes.

Je dirai : Vous n'avez pas cette imag-ination qui fait un roman dans la nuit, vous ne pouvez pas divertir votre public à la façon de G. Sand et de l'Arioste, mais vous avez la façon de travailler qui manque à ceux-là et qui est chère au genre humain. Et comme vous vouliez pourtant plaire et briller chaque matin, vous avez pris la critique pour ce but. Durant ce temps, le sentiment profond, l'accent enchanteur où sont-ils allés ?

J'ai toujours été frappée dans Volupté de l'apparition de Georges. C'est l'action qui vient dérouter le penseur. Amaury est surpris de ces façons grossières et bêtes (le mot n'y est pas). C'est juste. Et voyez Cromwell et Napoléon, ils agissent par des brutes. Comme Walter Scott a bien peint ces saints, à la fois si grossiers, si bètes, et si fourbes ! Et nos maréchaux! et la grande armée ! On retrouvera, j'en suis sûre, de tels aperçus dans votre roman d'ambition (i). Il serait fait, mais si tout le monde vous lit et vous approuve, qu'importe que moi je regrette ce qui se serait fait? C'est comme ce que vous dites de cette Satyre Ménippée. Ceci était digne d'être à part, c'est si bien vu, si bien dit ; certes, vous avez l'esprit le plus étendu, le plus propre à tous les objets. C'est ainsi que Montaigne fesait, un grand sujet qui reste éternel, et penser là-dessus. Vous peignez là tout un temps, et si c'était plus étendu, c'était un travail fait.

(i) Roman que Sainte-Beuve avait projeté décrire sous ce titre et qu'il ne fit jamais.

Tout ce que vous dites dans cette lettre est très aimable, mais vous écrivez si peu que je ne vous aurais pas répondu si tôt dans la crainte de vous ennuyer, si votre belle Marie ne me chargeait de vous demander si vous avez, ou bien où l'on trouverait Duvergier de Hauranne {de Saint-Cyran) et le Traité sur le suicide, question royale et sa décision, de i6og.

En prose vous avez un lang-age et une manière de voir. En vers vous pensez tout autrement. Moi, je pense comme le poète, mais cette poésie pieuse ne part donc pas de votre sein ?

Dimanche [24 mai].

jyjme d'Ag[oult] m'envoie ce bout de lettre de M. de Ronchaud, me priant de vous écrire. Je n'ai rien à vous dire, vous êtes assez chevalier pour agir.

Je ne crois pas que Buloz voudrait être impoli, il n'a eu que deux bons romanciers à la Revue, la Reine et la Comtesse (i); en les perdant il a perdu tout l'amour, il s'en console en disant que ces écrivains-là sont peu de chose. Faites qu'il ne donne pas l'article à faire à un imbécile. — D'ailleurs on dit que Gachon, Gachi (2), a cru frapper sur vous en frap-

(i) George Sand et M^^ d'Agoult.

(a) Alias de Molènes.

A SAINTE-nECVli 205

pant sur la belle Marie (vous avez tant de femmes qu'on nomme avec vous) ! Il a cru vous blesser en attaquant votre amie. Vengez-la, vengez-nous.

Mille amitiés.

Herblay, dimanche.

Je vous opposerai, pour finir, un excellent arg-ument (comme on dit au Parlement). Vous savez conclure en histoire, en histoire vous croyez. Vous dites : — « Faute de certificat auprès de tous ceux qui entendent le mal pour rire, et qui savent encore saisir au vol la voix de la renommée, cette chose jadis réputée divine et légère, la gloire de Pithou, de Rapin, et de Passerai, n'y perdra rien. »

Mais quoi, les preuves de Dieu ne sont pas plus fortes et ne peuvent pas être bien autrement saisies au vol ? Et quand on a vu pour le coup des choses divines, on n'est pas sûr qu'elles sont divines J Mais un baiser, les délices, la nuit, l'amour, vous pensez que tout cela serait le produit de l'alcool, de l'électricité, du nitre et de la potasse? Et l'idée, et l'émotion ? Bah ! croyez, et chassez les marchands du temple.

Ma voisine est panthéiste-sceptique, c'est ainsi qu'elle se donne, mais elle a trop aimé pour ne pas croire, si vous ne la gâtez, vous autres gens durs.

J adore tes merveilles, J'en éblouis mes yeux, j'en emplis mes oreilles, Et par moments j'essaie à mes sourds compagnons A ceux qui n'ont pas vu, de bégayer tes noms.

Paris, mercredi [2S mai].

Je suis venue à Paris pour voir enfin Marcus chez lui. Je loge chez M'^*^ de Savignac, mais si vous voulez venir me voir chez mon fils, où je recevrai quelques amis, j'y serai jeudi et vendredi de 2 à 5 heures. C'est un endroit qui doit m'assurer contre tout écart et folie, c'est la mère dans sa dignité. C'est rue Cassette, n° 28.

Au revoir, monsieur.

cm

Herblay, samedi [6 juin].

Libri m'écrit que vous avez mal à la jambe ; vous ne le disiez pas, vous ne donneriez jamais de vos nouvelles. Il dit que vous allez mieux. Vous êtesvous fait mal en tombant aux pieds d'une belle? Qu'avez-vous donc?

Voici un temps qui ravit, on voudrait fuir, où est l'Italie, quel beau jour, quel vent agréable, où est l'Ariccia?

O ubi campi, Sperchiosque, et virginibus bacchata lacœnis, Taygeta ! 0 qui me gelidis iu vallibus Hœmi Sistat I

Dans un jour aimable, vous m'aviez proposé de partir ensemble pour l'Italie. Allez-y avec vos nouvelles amies et oubliez les matrones. Vous m'avez écrit bien longuement sur un sujet léger et bien légèrement sur Platon. Je croyais que vous alliez me relever d'avoir prétendu que Platon et Aristote pensent au fond de même, quoique ce soit l'idée de Descartes. On ne peut guère soutenir cela : un Dieu intime et un Dieu éloigné, une âme immortelle et une âme corporelle, cela n'est pas semblable au fond, mais en d'autres points ils se touchent.

Je déchire la suite sur Platon. Donnez-moi de vos nouvelles.

11 juin.

Libri a donc pris ma place près du plus aimable malade du monde, mais il verra quel est cet homme qui ne peut souffrir d'être aimé. Pourquoi écriraisje à celui dont toute femme tourne la tête? Pensez de mon silence ce que vous voudrez, mais songez que je suis matrone et non bergère, et que Marcus a l'âge de Caïus quand il commença. Voici une chose |ue j'ai faite il y a longtemps, c'est trop saint pour Bayle, on l'a imprimé ces jours passés.

Herblay, jeudi [18 juin].

Il y a par le monde un M. Littré, on me dit qu'il est un penseur, on me dit qu'il est de vos amis. Je trouve une petite brochure ou quelques articles de lui réunis, je les prends, je les lis, et je vois que le mérite est surtout à Aug. Comte, qui lui fournit les idées.

Je lis 1 et je vous écris. 0 poète, ô homme tendre et incertain, gardez-vous de M. Littré, de M. Comte, ne fréquentez pas les impies, les hommes que Dieu a privés des raisons déterminantes.

Voilà pourquoi je n'aimai jamais la démocratie, ce gros parti du peuple. Ils finissent toujours par des conclusions rustres. Ceux-ci nous disent naïvement: « Supprimez de votre vie l'étonnement, l'inquiétude, le sentiment de l'infini, ne regardez ni les campagnes ni le ciel, ni la mer avec émotion, ne pensez point à l'âme, à ce je ne sais quoi de sublime qui est dans l'univers; bah! tout cela est pure bêtise, Pascal, Dante, des rêveurs! Que n'étaient-ils constructeurs de chemins de fer, fouilleurs de houille, marchands de chiffons ou entrepreneurs! Eu un mot supprimons la métaphysique, et jetons tout d'un coup à l'eau Platon, Descartes, Dante et compagnie ! »

S'ils disaient seulement : « Nous, gens de chair et d'os, nous, la plèbe du genre humain, nous ne vou-

Ions nous occuper que des paves, que de l'or, que de l'économie publique, » il faudrait les applaudir. Certes il faut cultiver les sciences positives, et Bacon lui-même les a recommandées. Mais nous dire en vrais manants qu'il n'y a que cela, c'est trop fort ; que le g"enre humain en arrive à supprimer la métaphysique, c'est trop fort. Il dit bien cependant, il me semble, en disant que l'esprit de l'homme a été parcouru, sondé, comme le globe connu, et qu'il sait ce qu'il peut. Oui, mais s'il n'a rien pénétré des secrets de Dieu, il les garde en son sein, il les portera jusqu'au bout, il s'en inquiéterajusqu'àla fin des siècles, et ces braves gens ne nous ôteront pas une émotion.

Ils viennent nous dire, avec pompe et avec obscurité, des lieux communs que les Saint-Simoniens avaient, avant eux, liés à un système analogue. Mais Leibniz, mais Kant, mais Descartes, mais Voltaire même ont fait justice de ce matérialisme. C'est toujours la même question. On sent ou on ne sent pas. Dieu se révèle intérieurement, comme il se révèle par ses merveilles et ses combinaisons. Mais ces gensci n'ont point de sentiment intérieur, et ils ne sont pas frappés des merveilles et des combinaisons qu'ils n'atteignent pas, comme ces gens qui, arrivant à Rome, vous disent: « Est- ce si beau? moi, je m'étais fait une autre Italie. » Ils se sont fait une autre Italie, mais les penseurs du genre humain, depuis Pythagore et Platon, s'étaient contentés de l'Italie.

Pour vous, qui êtes un spiritualiste véritable, vous vous laissez si bien séduire et éblouir par chaque

objet que vous allez, j'en suis sûr, défendre ces hommes. Ils ont peut-être une certaine force d'esprit, car ils remuent assez d'objets, mais c'est la grosse force d'Ajax, ô Enée, et cela n'a rien à faire avec vous.

Herblay, mercredi [22 juin].

Il me semble qu'une vue de l'univers, telle que l'homme ordinaire peut la prendre en voyant le ciel, les nuages, l'homme, la femme, la maternité, etc., instruit mieux qu'une seule science poussée à bout, ne se rattachant à rien, et finissant par tendre et fausser l'esprit qui l'étudié. C'est pourquoi j'ai eu toujours l'horreur de la foule des médecins. Les villageois ont des notions plus justes qu'eux. J'ignorais que M. Littré fût médecin. Vous m'éclairez en me le disant. Et je vous demande une seule chose, c'est de mettre cet homme-là sur d'autres sujets, de lui parler de la politique (que de bêtises il en dit dans ses articles 1) ou de la guerre, ou de la gloire, ou de la justice.

Sur tous ces sujets, il va vous choquer, j'en suis sûre. Ne le croyez donc pas, car il n'y a que les esprits universels qui puissent trancher les questions pour l'homme, et il vautmieuxs'en tenir aux maîtres morts que d'accepter de pareils docteurs. Je le dis

A SAliNTE BEUVE

d'autant que ma voisine l'adore, et que ses élog-es outrés vous refroidiraient mieux que mes critiques. 11 fallait à la littérature d'Eugène Sue un penseur comme M. Littré; tout cela sort du ruisseau et nous y mène. Vous en conviendrez plus tard, quand vous verrez les effets grossiers d'instincts si bruts. J'écris à Libri sur cet homme pour avoir son avis, mais je sais d'avance ce que Libri dit sur chacun.

Dans ce moment, c'est la mode d'être catholique, et c'est aussi la mode d'être athée. Les démocrates sont athées . Notre pays n'est jamais sérieux. Il fait tout par frivolité. Mais si pas un grand homme penseur n'a été athée (pas un des plus grands) tenonsnous-en là, et lisons Bayle pour achever de nous affermir, car un si fameux taquin, un si parfait bavard fait trop voir son but pour ébranler. Je reprocherais beaucoup à Bacon d'avoir dit que Pythagore et Platon étaient des superstitieux. En quoi? Ils ont été troublés et inquiétés par l'univers, mais on le serait à moins, et ils n'ont rien dit, surtout Platon, pour tromper l'homme. Mais Bacon lui-même est nourri de la Bible, et il en fait, il en tire comme une science, il meurt, il vit croyant, la sagesse lui semble sortir de ce livre qui fait le fond de sa richesse. Pourquoi donc appeler superstitieux ceux qui ont été beaucoup moins explicites que ce livre?

Pour vous, monsieur, il me semble que la principale qualité de votre esprit c'est l'étendue ; il en a bien d'autres, mais il a beaucoup celle-ci. Je ne crois pas que cette qualité-là entraîne l'incertitude, mais chez

VOUS elle l'entraîne, ou du moins vous ne voulez pas conclure, pour certaines questions, car je vois qu'en histoire, en politique, vous le faites, vous concluez, vous avez un avis tranché. Mais vous trouvez facilement beaucoup d'esprit à bien des gens, et alors vous n'êtes pas sévère ni en littérature ni en métaphysique. J'espère pourtant que cet hiver vous aurez par-dessus les yeux de M. Littré(i). Faites-lui déjà part de l'admiration d'une dame, elle le veut; dites-lui qu'elle le prend pour le premier philosophe du jour, mais dites-lui que d'autres femmes n'ont pas cette idée.

Je ne vous ai pas dit comme votre lettre était aimable et charmante quoique un peu grivoise. Vous parlez toujours de Rousseau. JNIais c'était un homme qui sentait beaucoup et il a pris beaucoup à Platon, Deus noster, comme dit Cicéron.

Venez donc ici avec Libri. Votre Marie serait charmée de vous voir et nous parlons souvent de vous. Libri doit venir et vous le déciderez.

Herblay, lundi [23 juin].

Vous me croyez battue? oh! que je ne le suis pas si facilement ! D'abord vous vous trompez du tout au tout. Vous dites : « Remonte, quand il faut dire

(i) Que dut-elle penser quand elle lut les articles de Sainte-Beuve sur Littré ?

A SAlNTK-BtUVE 2l3

descends. » Fi! des physiologistes, ce que j'appelle la plèbe du genre humain ! Je les ai lus plus que vous ne croyez, et Richerand et autres, dirigée dans ces études par le docteur Bourdais, un grand médecin, mon ami, qui ne me cachait pas la médiocrité de ces hommes qui font la science par métier. Mais moi, je vois les preuves là où vous voyez les déceptions.

Et pourquoi donc ces idées spirituelles et sublimes, attachées aux organes sublimes, ne seraient-elles pas une nouvelle preuve de la vérité ? Pourquoi donc Dieu n'aurait-il pas voulu éclater là comme dans le tonnerre? Vous direz : « Le tonnerre, c'est de l'électricité. » Oui ! mais de l'électricité maniée par Dieu même, arrangée par son génie ; c'est ainsi qu'il travaille, et quand Vico disait : « C'est à la lueur des éclairs que rhomme a senti que Dieu rjouverne le genre humain )),il savait bien que Jupiter ne tenait pas la foudre.

J'ai souvent pensé à propos de vous que ce Christ, cette croix, ces chants du temple, ces douleurs du vendredi-saint à Rome, ce Vatican lugubre et poétique, toute cette fable de douleur et de dévouement, valait mieux que ces petits mesquins penseurs qui vous éloignent de Dieu et vous déroutent. Oh ! que Sampayo était ferme là-dessus ! Comme il tournait en ridicule tous ces pauvres g-ens ! et comme son fils là-dessus a tous les mêmes propos, sans savoir même que son père les avait ! Et comment autre chose qu'une race relig-ieuse aurait-elle pu naître de ffens si amoureux?

2l4 LETTRES INÉDITES

Votre M. Litlré et ses pareils, je les connais. Libri n'a pu persister. Il a été obligé de reconnaître un pouvoir qui combine, mais combien de cordes manquent à Libri pour un parfait accord !

Croire que des émotions, des effets sublimes naîtraient sans cause sublime, que des pierres feraient des poèmes, que c'est niais, que c'est bête ! Qu'il faut être fourvoyé et entêté ! Buffon s'y perd et dit : « Il y a peut-être un créateur», et Voltaire dit : «Après tout, qu'en savons-nous ? » Le poète donc, le vrai poète, vous le comptez pour rien, et vous êtes un médecin?

Mais c'est en vain que M. Littré (ou son père, un Littré enfin) a contourné Hippocrate. Hippocrate voit dans les maladies mêmes une influence sacrée qu'il ne sait définir. Bourdais, homme fin et plein d'esprit, se laissait ébranler à tout point.

J'en étais sûre que vous alliez défendre ces manants et Lucrèce tout le premier. Pauvre Lucrèce, c'était le triomphe de César sur Cicéron, de la vérité sur l'erreur !

Hé bien ! ce printemps vous parle-t-il au moins ? Hélas ! non. Vous faites de la physiologie, et vous dites: ceci... et ceci. Oh! qu'il y aurait d'autres choses à dire ! La science est périlleuse à l'homme borné. Elle était réservée pour vous dans votre indépendance primitive.

J'allais vous écrire, vous croyant malade encore.

A SAINTE-BEUVE 2l5

Herblay, dimanche [2 juillet].

Si vous êtes souffrant, si vous avez quelques contrariétés, si vous restez en ce moment enfermé chez vous, le dirais-je, ô mon amour, c'est ainsi précisément qu'il faut être pour écrire dignement l'histoire de Port-Royal. C'est peut-être ainsi que vous avez déjà su joindre la vertu de ces hommes, leurs revers noblement supportés, leur vie courageuse et leur santé fragile, la prison, la persécution, la pauvreté, les ennuis de tous genres dont on paya leurs travaux. Ce second volume surtout est toujours plus beau quand on le relit. On aurait voulu peut-être un tour plus philosophique, mais en entendant les penseurs de nos jours, on en vient à aimer votre faiblesse pour ces hommes trop superstitieux.

En écrivant l'histoire de Port-Royal, si on eût pu être philosophe, il eût bien fallu se garder d'être incrédule et impie. Si Port-Royal a fait reculer la raison humaine, Port-Royal du moins, en tant que pieux, est dans le vrai, et Sacy, avec l'ébranlement que Job lui cause, et les accents de sa flûte céleste, comme vous dites, est mieux éclairé que M. de Humboldt et tous ces athées que Cicéron appelle les philosophes minuti. La partie de M. de Sacy est un chef-d'œuvre d'un bout à l'autre, et si vous faites un peu trop bon marché de ces demoiselles et de cette

2lG

pauvre Jacqueline Pascal, quand vous arrivez à Pascal, à Montaigne, on est entraîné et charmé. Et voilà où je vous admire et où je vous voudrais toujours, car si l'on atteint les grands hommes, pourquoi ne pas laisser aux petits les petits , et si on trouve de belles images et une haute poésie, pourquoi ne pas dédaig-ner les mesquines images de la poésie vulgaire ? On croirait parfois que vous parlez avec autant de plaisir de ce benêt de d'Andilly que de Jansénius. Ah ! c'est encore la petite Aline 1 Que vous êtes volage et trop accommodant! Il me semble que ce que vous faites doit être plus court que le commencement, car, excepté Pascal, Racine, et la grammaire, qu'y a-t-il à la fin? Des miracles pitoyables ; la fin de ce couvent est digne d'un couvent. Je préfère Sacy à tous (excepté Pascal), car il est vrai et pur. Je me rappelle qu'à Florence, il y a sept ans, quand j'ai eu un deuxième enfant, il m'a fallu deux servantes, du bouillon, un attirail de nourrice, beaucoup de temps perdu dans des détails domestiques que je déteste. J'imaginai d'offrir ces ennuis à Dieu, et je vous assure que de ce moment j'y trouvai chaque jour du charme. Ainsi fesaitSacy, mais, je ne le savais pas, et votre histoire n'avait pas paru. Eh! comment n'eussé-je pas aimé l'homme qui allait décrire et sentir ces choses secrètes et vraies? Mais faites-le pour vous-même; la piété est naturelle, hors les superstitions de Port-Royal. Offrez à Dieu vos ennuis, si minces auprès de vos mérites, faites comme ces hommes sans avoir leurs

A SAIN'TE-BKLVE 2I7

erreurs, soyez (comme me dit Capponi) du XX^ siècle. Oui, je saurai bien étouffer dans mon cœur un amour qui n'est plus fait pour mon âge (et pourquoi cet amour vient-il?), mais j'aurai toujours pour vous la plus tendre admiration, lapins haute estime, et la plus vive sympathie, et si j'ai parfois repris quelque chose en vous, c'était votre modestie qui ne nous fait pas assezvoir votre dislance des autres pour les combattre; car enfin M.Littré est tout le rebours de Pascal et de Bacon, Bacon, où je lisais hier :

— « Quant à Démocrite et Epicure, tant qu'ils se contentèrent de vanter leurs atomes, on les laissa dire, et jusque-là, quelques esprits des plus pénétrants les supportèrent ; mais dès qu'ils entendirent expliquer la formation de l'univers par le seul concours des atomes, sans qu'un esprit y eût la moindre part, ils eurent pour réponse un rire universel. » Restons donc fermes à rire avec l'univers.

Je voudrais être jeune et belle, je voudrais vous plaire et vous consoler, mais je ne peux vous offrir que Dieu et vos propres talents. C'est beaucoup plus que la jeunesse et la beauté. Oh ! comme en tout vous vous croyez trop insuffisant! Mais laissons ce doux sujet. Cicéron seml)le avoir ignoré entièrement la volupté.

Votre lettre m'a touchée et bouleversée : elle eût porté avec elle sa consolation pour une femme qui aimerait comme Phèdre et serait charmée de vous voir isolé, mais le culte des Muses rend le cœur très bon, et je voudrais plutôt vous voir heureux et volage.

2l8 LETTRES IXÉDiTES

Adieu ! nous avons du inonde ici, car ma voisine (i) m'amène tout son monde, un homme du couchant assez aimable et que je lui conseille fort pour.... (2) au lieu des jeunes.

Du moins le soir, en saluant le couchant, songez à tous les couchants et pensez que, dans l'avenir, on pourrait mieux arranger sa vie et sa santé.

J'aurais voulu que Port-Royal plus éclairé se réglât sur ces paroles de l'autre jour de saint Thomas : (( Je vous adore avec humilité, ô Divinité cachée qui retenez la vérité voilée sous ces figures. »

Herblay, samedi [28 juillet].

Quelquefois on n'écrit pas aux gens parce qu'on les oublie ; quelquefois c'est parce qu'on j pense trop. Je vous regrette, et que faites-vous? Où engagez-vous votre vie, votre pensée, vos enchantements? Ne songez-vous pas à aller chercher le grand air durant les vacances, et à faire quelque chose pour votre santé? Allez en Suisse, allez chez vos amis (3). Je vous dirais : Venez vous établir à Maisons dans notre voisinage (et ainsi nous pourrions nous voir souvent) si vous n'étiez pas l'homme des difficultés et des empêchements. Enfin, prenez l'air et sortez de

(i) Marie.

(2) Le mot suivant a été effacé par le pain à cacheler de la lettre.

(3) M. et M"» Juste Olivier, de Lausanne.

A SAINTË-BIiUVE ÎIQ

Paris. Je vous vois d'ici très occupé de votre travail de Port-Royal, à moins que vous n'en ayez entrepris un autre, car qui saurait vous prévoir ? Je pense que vous étiez l'homme le plus aimable du monde, très studieux, très consciencieux, et je m'afflige que vous ne soyez point sensible aux charmes sérieux de l'automne et du couchant. Dernier rêve où j'avais mis beaucoup de tendresse et d'espoir, et qui m'a été dans plus d'une occasion très secourable.

J'avais tous les jours mille choses en projet à vous écrire et je ne l'ai pas fait. A quoi bon ? Je voulais vous faire une scène de peu d'importance puisque vous dites que je n'ai pas le sens critique (et ainsi je me sens plus à l'aise pour me faire excuser). Je voulais vous faire une scène sur la Mare au diable de M™® Sand. — C'est le seul de ses ouvrag-es qui m'ait paru mauvais, oui mauvais, faux, prétentieux, ridicule. Je préfère Estelle et Némorin, de Florian. Et je ne m'étonne pas si ces Messieurs .de l'Académie et Béranger trouvent que c'est le chefd'œuvre de l'auteur. Vous êtes au-dessus de ces petits sentiments, mais vous êtes l'homme du courant. Moi qui suis le rebours du courant, laissez-moi vous dire que la reine était belle et admirable dans Jeanne, dans Isidora, cette charmante Alice (faite pour vous), mais ces paysans tendres et musqués, ces enfants qui parlent un doux lang-age, tout cela est d'une école qui devient détestable, et Martin, d'Eug. Sue, nous présente déjà ces caricatures. Jeanne était une paysanne à part, une fille sublime, mais tous

IJ.TTKES INEDITES

ses alentours étaient vrais et dans la nature. Sa piété, son humilité, sa chaste vie, sa dignité, sa beauté, tout cela se mariait bien; elle était simple et grande en g-ardant ses vaches, en servant à table; c'était une merveille, une exception. Mais on ne veut plus de merveille, ni d'exception. Vous, vous serez ma dernière merveille, ma dernière exception. J'ai peur de vous écrire et de vous ennuyer. Je ne suis point des amitiés 'qui s'imposent. Reprends ton vol, ô poète, et sois libre, quoique encore aimé. Votre rival (i) est en Allemagne, il est venu nous faire ses adieux, il va revenir, chimère à vous! c'est vous qu'on aurait voulu voir sur ce tranquille et heureux rivasre.

ex

Ilcrblay, samedi 15 août.

Je voudrais vous amuser de ce qui se passe ici, mais l'amitié n'ose; je crains de déplaire à une femme que j'estime, mais qui a, comme vous, un tel goût des formes et de la jeunesse, que voilà la seconde fois que mon étourneau de fils manque une occasion qui nous aurait tous transportés. Passy me l'a envoyé pour six semaines, et cet enfant beau, simple, ag^réable, n'a jamais su ni voulu comprendre une beauté qu'il confond trop avec sa mère. Il aime

; i) Bulwcr-Lyllon.

A saint;--beuvk

cette petite fille de l'autre année, qui est si jolie ; elle est venue mal à propos ici pour tout gâter; et j'ai en vain parlé de M'"*^ de Cliarrière, de Benjamin Constant, des amitiés durables, des lettres et des femmes encore séduisantes. Il nie cela, il dit que c'est vicieux, il n'est point fat, et ne veut rien comprendre.

Enfin il est parti après six semaines et, après un accueil charmant, il a reçu un adieu trop glacé, car je ne la conçois g-uère là-dedans. Mon fils esl un garçon plutôt moqueur et ironique, qui voit, comme son père, le côté ridicule de toute chose, et qui a beaucoup d'esprit, mais il ne le laisse guère voir, étant timide et réservé.

Je ne vous l'ai pas encore envoyé, pensant que ces garçons de vingt ans sont toujours ennuyeux puisqu'ils ne savent pas causer, mais il est à vos ordres si vous pouviez avoir besoin de lui pour des commissions ou pour lire tout haut. Il m'a dit de vous en avertir en vous prévenant qu'il est encore trop bête pour oser vous chercher, mais qu'il le fera plus tard avec un g-rand empressement. Il est parti avant-hier. Son bureau ne l'ennuie pas, car, grâce à Passy, il y va à onze heures et en sort à deux heures pour faire son droit.

Que vous me faites pitié, vous autres avec votre g-oùt de la jeunesse ! Qu'est-ce qu'un enfant de vingt ans qui ne sait rien de la vie, et qui ne voit partout que du vieux? Que les hommes sages et savants sont préférables ! Platon dit que c'est quand la vue s'en va que l'esprit de l'homme voit clair. Il en est de tout

LElTRKfe INEDITES

ainsi; l'apparence part, et il reste la vraie beauté.

Même encore avec ce que vous dites, je ne vois pas comment vous pourrez remplir deux gros volumes. Pourquoi ne renfermez-vous pas cette fin en un seul? Il me semble que ce serait mieux garder les proportions puisque le beau temps de Port-Royal est en un volume. Mais c'est vous qui devez juger l'harmonie de cela, et je me fierais à vous entièrement si ce n'était votre entraînement pour tous les survenants. Certainement tout l'ouvrage est beau, mais quelle diff'érence quand vous parlez des hommes médiocres ou quand vous parlez de Pascal, Montaigne, quand vous citez Jansénius, et ces beaux passages de Bossuet sur la question, si bien choisis et si bien amenés ! Je doute que vos derniers Port-Royahstes aient cette beauté. Il faut donc les abréger et choisir un sujet qui soit tout entier de votre force. Peut-être vous n'êtes plus assez jeune pour séduire la petite Aline, mais vous êtes un jeune, jeune penseur, un écrivain qui n'a pas encore l'âge, c^esi à cinquante et soixante ans qu'on travaille le mieux, vous avez un long avenir qui va se dérouler, et cette santé fragile est celle des hommes de talent, une santé avec laquelle on va bien et on ne meurt jamais.

Vous pouvez tout choisir, l'histoire, la philosophie, la politique. Vous n'êtes purement littérateur qu'autant que vous voudrez, mais d'ailleurs c'est assez et c'est beaucoup, car un Grec, un vrai homme de goût et de pensée parmi nous, ce n'est pas trop, et nous n'avons que vous d'Athènes.

Vous dites: « On n'est pas maître, il faut suivre son sujet », mais cela ne me paraît pas juste, car on développe Jansénius, et on dit trois mots de M. d'Andillv, en disant : « C'était un homme du monde sans intérêt. » Le Port-Royal de Racine est autrement resserré et sévère. Le vôtre est pris autrement sans doute, mais encore est-on maître d'étendre ou resserrer les parties.

Si vous voulez faire mettre le volume de Portraits, hôtel du Rhône, je le ferai prendre quand vous me direz qu'il y est, j'en suis très curieuse. C'est donc Hortense? Je croyais que c'était Uranie? Envoyez-moi ces vers. J'ai souvent pensé qu'ils feraient bien dans le recueil ; on sera charmé, après tant de vers mélancoliques, de trouver une femme sans façon, bien qu'elle semble un peu bavarde. Il fallait entraîner ce poète indécis, c'était assez difficile, il ne fallait pas moins de Tullius, Pitt et Charlemagne.

Adieu, mon poète et mon savant, parlez-moi de votre santé et de vous, et gardez bien le secret sur ce séjour de Cythère où je suis.

Herblay, jeudi soir [28 août].

Mon fils, enlevé encore ce soir par sa petite maîtresse, me laisse une soirée solitaire. Je ne vous

224 LETTRF.S InÉ'JUKS

écris pas si souvent, car je laisse en repos vos yeux, et le Dieu (je ne sais quel Dieu) m'a un peu quittée. Je me sens stoïcienne de la tète aux pieds, et mets tout cela à profit pour vous éviter de lire des fatras quand vous avez des épreuves à corriger.

Que vous dirais-je d'ailleurs quandjeliscet odieux et futile Chesterfield! Quoi! le Sévigné mâle est un anglais ! Voilà qui doit rabattre les prétentions nationales ! Mais peut-on écrire à son fils tant de choses ridicules, et que dirait Socrate? Un moment! Platon a des choses inouïes, des mœurs... Je n'y comprends rien. Qu'entendent-ils par là? Je n'y comprends rien. Et pas un mot de M. Cousin; il accepte tout cela comme logique, le petit infâme, ne le lui avez-vous jamais reproché ?

Adieu, je vous ai jeté ce mot en courant. Je vous lis, je vous retrouve dans La Fontaine et dans d'autres articles qui sont mes favoris. Etes-vous bien épris d'une foule de jeunes beautés?

Herblay, dimanche [20 octobre].

Il me semble que votre lettre est un peu d'un coquin, si je ne me trompe. Quoi! la politique n'est que fraude et mensonge et n'est justifiée que par son but? Oh ! non pas. Bien au contraire, c'est une prêtrise, c'est ainsi que les grands politiques l'ont conçue,.

A SAINTE KECVE 225

non que toutes leurs mesures soient justifiables, mais en générai l'iionnèteté y préside. Le principe de toute beauté c'est l'honnêteté, et que diraient donc, à vous entendre, Henri IV, Sully, Elisabeth, Chatam, Cicéron, Platon, Alexandre, Charlemagne, l'Hôpital, Montesquieu, Bacon et Machiavel, lui-même, qui a bien pu s'ég-arer dans son Prince, mais qui attribue à la vertu tous les succès des Romains? Si nous pensons comme vous faites là, nous voilà de bons stoïciens, c'est le rebours de leur sagesse et de leur dévouement. Eh ! comment s'enchanter de cette science, si elle n'était pas une science certaine et sacrée qui a vu des crimes sans doute, mais qui se rallie dans ses progrès à la hauteur antique et à sa libéralité ?

Appliquez, si vous voulez, vos idées à Louis XIV qui, bien que grand roi, a plus de vanité que d'ambition.

Mignet admire trop toute cette habileté secondair(; où le génie manque ; il y a plus d'élévation dans deux lignes de Sully, de Richelieu, de Pitt, de Sainte- Beuve, que dans tous ce fatras de pièces.

Passez vite, et faites-vous lire plutôt, comme leçon du gouvernement représentatif, ce règne de Charles II, intéressant pour nous curieux à cause d'un roi perfide, mais libéral et charmant, et surtout admirable par l'historien.

Je nie aussi, monsieur, votre : « C'est assez pow qui est mort, pour qui ne vit plus que par grâce, pour qui a tout senti. Or, nous en sommes là, chère Hortense. »

22G LETTRES INEDITES

Je n'en suis pas là du tout, et je ne vous en crois pas là. Meurt-on jamais? Je craindrais plus que la mort la tristesse des passions, que j'ai déjà connue, qui s'éveille sous un certain aspect du ciel, sous tous ces nuages qui couvrent aujourd'hui la forêt, dans ce doux et paisible air d'automne, tristesse que vos lettres, sans la respirer, m'apportent parfois ici, et par laquelle Dieu peut-être à la fin nous presse et nous rappelle.

Vous avez été malade et vous vous faites lire. J'aimerais trop de vous donner les soins d'une femme tendre et de vous lire moi-même, si le sort ne me retenait pas dans cette tranquille campagne, Athenis, comme vous voulez bien dire. Votre lettre est belle, aimable et mélancolique, mais par la politique vous n'y êtes pas stoïcien du tout. J'ai enfin trouvé Zenon dans Diogène Laerce, c'est son meilleur portrait^ il me semble ; il y a là quelques hommes importants qui sont Thaïes, Anaxagore, Platon, Zenon, Pythagore, Heraclite, Démocrite, Pyrrhon et Épicure. Les recherches seraient peu de chose, il y faudrait le sentiment que Bayle n'a pas eu. Les premières vies du commencement de D. Laerce rappellent un peu Voltaire, ce sont les mots et le parfum de la Grèce . Je fermerai ma lettre demain. Les vôtres me sont aimables et utiles, car vous me faites voir les sujets sous un nouveau jour. Adieu donc, très cher penseur.

Lundi. — Je vous écris je ne sais à quelle heure, tant mon enfant me fait lever matin en jouant et

m'appelant dès avant le jour. Ce jour-ci est le plus tranquille et le plus doux qu'aucun automne ait jamais vu, bien qu'un peu sombre. Rien n'a tant de lang-ag-e que nos automnes des Gaules, et souvent en Italie je les ai regrettés. J'ai lu bien après vous avoir écrit, \e portrait de Bernardin de Saint-Pierre, qui est le plus délicieux que vous ayez fait. Beaucoup de vos pensées pourraient se détacher et sont admirablement exprimées, mais tout le monde vous aura dit cela.

Décidément, votre lettre est d'un coquin. Et je vous renvoie à vous-même. La politique est ce que vous avez peint dans Volupté, car il y a de la politique là. M, de G[ouaën] en a les passions, Amaury par moment les partage, et certes ce ne sont pas des fourbes et des coquins. Mais je comprends ce que vous voulez dire, c'est l'action seulement que vous attaquez, ce n'est pas la science politique, et l'action a été très souvent coupable.

Cependant l'action, la science, l'héroïsme, la vertu devraient n'être qu'une même chose et ne sont réellement qu'une même chose, quand on a la force et le bonheur de les atteindre, comme vous dites que ces lettres de Washington ont un g-erme de beauté simple, sensée, calme, majestueuse, religieuse, qui élève l'àme et mouille par moment l'œil de larmes. Permettez-moi, en retour de ce que vous dites de Machiavel, de vous indiquer un beau discours de lui, très peu connu en France, que j'ai traduit dans ma petite Histoire de Florence, page 472 ;

228 LETTllES INÉDITES

faites-vous le lire un jour où vous n'aurez rien à lire, c'est très court, trois ou quatre pag-es, très haut, très noble, adressé à Léon X. Machiavel ne s'est égaré que dans son Prince, mais partout ailleurs il est au ciel. Sans doute, dans notre ordre barbare, à l'origine, on a dû être rude, criminel, féroce, mais il faut voir où l'on est arrivé, où même Leroux et ma Reine nous mènent, où en étaient les Grecs, les Romains, les Chinois, les Indiens, tout ce qui a su penser, ag'ir, mener les peuples. Heureux peuples ! disait Montesquieu des Indiens et des Chinois, dont le caractère traduit la bonté des mœurs et la douceur des lois ! (c'est mieux dit que cela) .

Adieu, soyons stoïciens, soyons convaincus; ils disaient que la vertu n*est que la nature, comme la politique aussi n'est que la vertu, mais armée, éveillée, puissante.

Herblay, dimanche [ier décembre].

Oui, vantez la jeunesse. Cet enfant dit déjà du petit chapeau : « Comment m'en débarrasser? Que dois-je faire? » Je réponds: «Quoi! une fille si belle! » Il dit: — « Je voudrais qu'elle fût laide, ce serait un changement, ce ne serait plus elle. » Hélas ! il est fds de ce penseur qui me disait dans l'orage de notre passion : « Permettez-moi une expression vulgaire, mais laissez-moi vous dire que le jeu n'en

vaut pas la chandelle. » — Voilà ce que sont les penseurs et surtout les poètes. Mais vous sentez que si jamais Minerve a pu aimer, cela a dû être l'éclair d'un moment.

D'ailleurs,je me répète: Sainte-Beuve est à la fois poète et homme du monde, il est retourné voir des dames, il y a trouvé mille charmes; c'est là, comme La Rochefoucauld, qu'il perd ses yeux ; ce serait bien sot de penser à lui, à la campagne, comme une Héloïse, et je cherche plutôt Velléda dans mes bois. Et si vous dites que ces choses viennent du ciel et non de la réflexion, je ne sais trop. Vous avez imprimé là-dessus des opinions que je n'approuve point. Cependant, le mot amour, je l'avoue, me sonne ridiculement. Vous, vous pourrez encore le dire agréablement dans ving-t ans, la femme, non, la femme n'est pas Anacréon, elle ne se couronne pas de roses à tout âg'c. Mais la femme aime encore à l'automne, d'un sentiment, je ne sais lequel, qui trouve le mot à' amitié trop froid. Vous, monsieur l'Académicien, trouvez un mot. Ce sera, si vous voulez, r«^É'c^/o/i stoïcienne (\\x\ s'appuie sur l'estime et le savoir, mais il faudrait un mot seul, comme votre cher Pitt, petit Pitt.

Vos lettres ou vos billets ont un ton gai, léger, charmant. Vous êtes donc le plus heureux des hommes?Toutes ces belles sont donc tendres, faciles? Aimables poètes ! C'est ainsi que vous réussissez. Couronnez-vous de roses, chantez et montrez-moi ces vers à Paris.

aSo LETTRES INÉDITES

Bonsoir, volage.

Mon enfant m'amuse et il annonce beaucoup d'esprit. Entre Marcus et lui j'ai connu la volupté, et j'ai eu pour ce deuxième enfant une autre sorte d'amour que pour le premier. Je l'ai cru fils de l'homme qui, sans me faire mère, m'a fait mère. On ne pourrait pas mettre cela dans un roman, ce serait affreux^ et c'est vrai. Vous autres moralistes, vous ignorez beaucoup de choses. Marie vous appelle dans son dernier article un moraliste; c'est sans doute surtout à cause de la définition que vous faites (Tune poignée de main bien donnée. Ces gens du monde !

Je reprends encore pour vous dire : Adieu donc ! Et votre roman, y pensez-vous? Vous parlez de Méléagre et jamais de Port-Royal?

Herblay, jeudi, s. d.

Pourquoi trouvez-vous la rêverie une défaillance d'esprit ? Dans ce moment de lassitude où la nature vous commande, peu à peu vous reprenez, vous méditez, et vous projetez des ouvrages dont l'important est surtout ce premier rêve qui leur donne la forme où tout doit entrer. On travaille beaucoup trop avec une plume à la main, et un livre ouvert ; ne devons-nous pas au lit de Descartes, à ses défaillances et aux ténèbres où il restait plongé, l'indé-

A SAINTE-BliUVE 23 I

pendaiice moderne de l'esprit humain? Soyez donc plus doux et plus soumis à la nature et ne vous inquiétez pas d'un état qui est l'état essentiel du poète et du rêveur, car enfin il faut bien que la nature vous force, puisque sans cela vous feriez touteautre chose.

Si je ne craignais de vous ennuyer, je reprendrais mes discours de l'autre jour et je vous dirais que vous êtes un homme politique et bien plus que l'école historique. L'article Lafayette est politique et très bon, surtout dans ce que vous dites de Washington, car vous dites toujours mieux sur les grands hommes que sur les petits. A la bonne heure! Vous pensez qu'un homme peut avoir tout fait, et la moquerie de ce philosophe qui a eus dit c!es bétii^esest charmante. — INIais pourquoi ces articles sur Joubert et Fontanes? Quelles sottes pensées,celles de Joubert! Qu'est-ce que c'est que Vâme d'un singe ? Et comment Voltaire a-t il l'esprit d'un ange? Que c'est naïvement bête ! Et vous qui citez cela ! Qui vous oblige à réimprimer de pareils articles, faits par politesse et par charité ? Quelle est l'idée de cet article sur Fontanes, qui est d'une longueur démesurée? Et celui de Charles Nodier, à quoi bon les donner? C'est de l'esprit sur des riens. Quelle différence avec les autres articles ! Vous n'avez été sévère que pour Chateaubriand et fort injuste, car il sera toujours un modèle comme peintre de la nature, et nul écrivain n'a eu sur la terre son langage, et surtout son élévation.

Dans votre article i^e^att^ters, ce qui est beau, c'est

LICTTRES iNEDITES

ce que vous dites de Déranger. Remarquez cela, chez vous le beau vient du beau, et dans vos poésies ce qui est beau c'est votre passion, les vers tendres, ou les hauts sujets. Je serais charmée, si vous rejetiez tout le reste, ou du moins, si vous êtes bon et complaisant, ne faites pas entrer ces faiblesses dans vos recueils où on cherche des leçons. Il y a tant de grands hommes à faire, et tous ceux que vous n'avez pas faits, et les penseurs ; mais Bonstette[n] , pourquoi? Je vois d'ici la belle partie qui serait celle du Latium.

Je n'en dirai pas plus, me trouvant déjà trop hardie de parler ainsi à un critique. Mais les belles préféreront sans doute dans vos livres ce que je proscris ; ainsi vous serez trop heureux. Delille a son tort, soit, mais il vaut mieux que Fontanes ; quelle diffé rence ! D'ailleurs votre idée sur Fontanes, je ne la saisis pas, ni votre intention. — Mais c'est assez.

Herblay, vendredi, s. d.

Je ne comptais pas vous écrire sitôt, mais je pens e qu'il y a dans ma dernière lettre des choses mal expliquées. Ainsi vous croirez peut-être que j'ai voulu dire que votre talent vous venait de vos sujets. Ce n'est pas cela, et d'abord une opinion qui ne vous serait pas très favorable ne serait jamais la mienne-

A SAI.STE-BKUVE ifSS

Je veux dire seulemenl qu'il est impossible à un esprit riche etclevéde trouver son développement en traitant des sujets comme Gh. Nodier, Joubert, Fontanes, Jouffroy, quoique dans celui-ci vous ayez pu faire une belle échappée sur ou contre la philosophie comme science. Voilà ce que j'ai voulu vous dire. Si vous suiviez vos propres inspirations, sans un sujet, à la façon parfois de Montaig'ne qui oublie son sujet, nul doute que vous ne fussiez bien plus à l'aise qu'en parlant d'un homme médiocre. Bien d'autres diront, je le sais, que les articles que je déteste sont des œuvres de g"oût, de tact, de finesse, etc., etc., mais il me semble qu'un homme qui a de la force doit la donner toute, et quand il atteint les grandes choses, dédaigner les petites. Il le doit aussi, le dirais-je ? pour son bonheur et sa santé, car certains esprits ont besoin d'une solide nourriture et se fatiguent bien plus dans les travaux légers que dans les travaux difficiles. Vous l'aurez éprouvé cent fois. Cependant je jette tout cela au vent sans prétendre que mon avis ait la moindre importance, mais encore en bavardant à tort et à travers, comme je fais, faudrait-il savoir se faire comprendre et ne pas sembler peut-être dire une chose désagréable, quand on pense tout le contraire. Mais pour bien des raisons sans doute, vous m'aurez comprise, et excusez donc cette lettre d'explications qui, d'ailleurs, ne rentre pas dans les scènes des jeunes amoureux. Tous vos discours sont sages et dignes des plus sérieux jardins d'Athènes.

Ce roman dont vous parlez (i) sera un vrai sujet pour vous, 1res étendu.

Herblay, dimanche, s. d.

L'Epoque vous appelle ce matin vrai poète, dans les Consolations, et dit que Volupté y'iyvdi tant qu'il y aura une langue française. Avez-vous lu ce feuilleton où beaucoup d'autres noms figurent ? On vous reproche aussi votre changement. Niez-le. Former son goût n'est pas changer. Etudier n'est pas changer. V. Hugo a toujours du talent à vos yeux, quand vous trouvez qu'il manque de plusieurs qualités. A ce prix tous les hommes de talent ont changé, tous sont devenus plus sévères et plus délicats.

Mais adieu, car j'ai consacré ce dimanche à René dont j'ai reçu l'autre jour une vive et charmante lettre. Je vous laisse aux belles. Vous voilà donc repris pour Marie, dont votre lettre est pleine. Volage I

Mais vous me plaisez pourtant, tout plein d'affaires, d'épreuves, de bons à tirer. Ne m'écrivez pas, si vous avez mal aux yeux. Vous me direz seulement quand on pourra vous écrire et si vous êtes absent.

On dit que Méléagre manque de sel souvent, je ne connais à'anthologie que celle de Florence, où travaillaient Capponi et Tomaseo.

(ï) Le roman d'Ambition.

A SAINTE-BEOVK 235

Adieu, mon Grec.

Le petit chaperon (noir cette fois) est déjà revenu hier soir ! Cela vaut mieux que les Arabes.

Herblay, lundi soir, s. d.

J'ai regretté de vous avoir envoyé ces bêtises d'hier; peut-être vous trouverez que je prends très légèrement les attaques littéraires qui vous regardent ; vraiment je n'y attache nulle importance, ou plutôt je trouve que tout cela est de la gloire. Enfin je pense à vous et j'y suis reportée peut-être, ô infidèle, sans avoir besoin de vous dire comment. Mais je savais bien autrefois, en vous trouvant aimable, que vous étiez volage, et si j'ai dû revenir pour vous à une ancienne amitié, on n'efface pas si vite certaines choses, et enfin de ce qui s'est passé entre nous résulte en moi un attachement profond, aussi tranquille que vous voudrez, mais enfin qu'un homme comme vous si élevé, si vrai, si admirable, sous quelques rapports, doit le laisser.

Je me trompais d'ailleurs, quand je disais que Joseph Delorme n'a pas le sentiment d'humanité qui est dans Isidora ; il a néanmoins un sentiment très bon, très doux, pour nos semblables et le désir de leur être utile. — H y a une chose en vous qui trompe : votre manière est délicate, vos sentiments très

aimables, on vous croirait donc modéré, mais vous êtes très emporté, vous livrant très vite à des impressions aussi promptement effacées, et dans vos jug-ements littéraires mêmes vous vous êtes laissé trop entraîner une fois dans le sens de vos premières amitiés, et une autre fois dans le sens du vrai goût, car pourquoi livrer au public votre secret, lui dire en quelque sorte que vous aviez changé; de légères modifications suffisaient, et tout homme j est contraint en avançant dans la vie. Il pourrait se faire qu'en rencontrant sur sa route un charmant visage, de ceux qui fesaient dire à Platon que la beauté tient à l'essence infinie (et quel moment de philosophie et d'étude cet hiver bien choisi pour remarquer la beauté !) il pourrait se faire qu'on regrettât votre visage à vous où l'expression tour à tour, ou la douleur, ou le sentiment est peint.

Espérez donc beaucoup auprès de cette dame, car vous êtes un homme très aimable et très touchant . Elle aura bientôt compris qu'elle est aimée. Il est un homme dont j'ai parfois beaucoup désiré d'être aimée ; d'aucun autre depuis je vous assure, et tout homme jeune et beau à présent me fait l'effet de mon fils et même du tout petit.

Mais les choses sont douces qu'on sait contenir et dominer ; vous l'avez dit souvent dans vos tendres et profonds écrits, dans ceux qui me sont une espèce de religion, et que nous prenions en Angleterre, disait Bulwer, comme une sorte de chant du soir.

Et bonsoir, car c'est le soir. Une impression bien

A SAINTE-BEUVE 'jS'J

réelle d'une autre vie et d'une douceur éternelle se mêle aux années qui fuient. Nous nous retrouverons par delà bien meilleurs ; j'en ai Platon pour garsnt ; c'est le sentiment de ces poésies de vous qu'on loue le plus, et c'est toujours ce qui reviendra chez vous.

Excusez tout ce bavardage, je vous attendrai à présent et vous savez bien modérer les gens.

Herblay, vendredi, s. d.

Votre justification est parfaite, vous avez raison. Et si vous ne faites pas de la critique votre seul ouvrag-e, le public n'y perdra rien. Il y a ici des passages sur V érudition (à propos des journaux chez les Romains) et sur l'histoire (à propos de l'histoire de la Royauté) qui sont excellents. On trouve toutes sortes d'idées et des richesses, mais trop de développements pour des bêtises; ainsi les Mystères de Paris ont fait la fausse gloire de cet homme, et vous vous étendez sur des ouvrag-es de lui les plus mauvais du monde. Pour un critique, vous aimez trop la vogue et l'opinion. Un homme, l'autre jour, chez ma voisine, disait qu'avec plus de sévérité c'est vous qui eussiez donné les titres de noblesse, que c'était le rôle pour vous.

Cet homme était Lehmann, qui est ici depuis huit

238 LETTHES INÉDITES

jours, et je voudrais vous en voir jaloux, mais il n'est pas pour moi, mais aussi pour ma voisine (i), qui a été ces jours-ci plus belle et mieux arrang-ée que je ne l'ai jamais vue. J'y vais peu, la sachant jalouse de tout ce qui est près d'elle, mais il y a des échappées, des visites, et j'ai fait hier une çrande promenade avec le peintre qui est venu me chercher. Je ne le crains pas du tout, quand vous ne le rendez pas redoutable, quand vous n'êtes pas là. Je crois que ce charmant visage est celui de mon fils, que je me promène avec Marcus, et cet esprit agréable et naturel, cette verve et cette bonne g"râce m'amusent beaucoup. Avec ma voisine je le trouve un peu flatteur, avec moi pas du tout, mais amusant, original, à l'aise, un esprit qui s'abandonne.

L'esprit est très rare à trouver, et c'est le seul homme d'esprit que j'aie vu chez elle en comptant Liszt, que j'ai jugé fort bête; cependant on dit que non. INIais les esprits qui pensent sont encore plus difficiles à rencontrer. Et pourquoi ceux-ci ne se donnent-ils pas à jamais aux sujets faits pour eux? Vous citez Montaigne. Bon ! il n'a de frivole que le titre du chapitre. Hé bien, faites cela. Mettez un nom au chapitre et parlez d'autre chose. Vous étiez en bon chemin pour l'histoire . Comme vous êtes le premier à la Revue (sans comparaison, dit Déranger), vous y pouvez faire ce que vous voulez. Donnez des leçons à tous ces écrivailleurs, mais n'oubliez pas en quelque occasion de dire un mot de Nélida, qui

(i) M">« d'Agoult.

sort de ligne et dont je peindrais l'auteur par deux mots, frivole et sublime, qui conviennent aussi à son livre.

Quel beau ternps! la campagne est un enchantement; ce ne sont, comme dit René, que roucoulements et doux mug-issements. Tout s'anime, mais ma muse, c'est la reine Elisabeth, avec son collet plissé, ses plans sérieux et l'Eg-lise réformée. Vous parlez de Jansénius, mais que voulez-vous dire? C'est Pascal, Racine, Athalie? Et le roman ? Quand le commencez-vous donc? Comme ces dames de Paris vous font perdre du temps! Libri, qui est fort jaloux de vous (et c'est vous qui lui avez dit je ne sais quoi), vous a dénoncé bien plus que vous ne l'étiez, et c'est toujours la même histoire.

Herblay, dimanche, s. d.

Je ne reçois plus l'Epoque, mais on vient de me prêter un article sur vous qui a paru là, dont l'idée est comique, et qui serait bon s'il ne manquait pas parfois de goût. C'est une vengeance des gens que vous maltraitez, vengeance où l'éloge pourtant l'emporte sur la critique.

Mais en y pensant, en revenant sur vos travaux, en retrouvant Joseph Delorme, et voyant Amaury à la fenêtre qui aperçoit la marquise se rendant à ses

2l\0 I.EITRES INÉDITES

jardins; puis en lisant ces longues critiques sur l'écume des fïols, on s'étonne, on s'émerveille de ce que vous n'avez pas pris dans votre sein et loué, et adoré, cet écrivain qui a fait aussi apercevoir à un homme, de sa fenêtre, la femme qui allait tout lui révéler. Mais, ô honte ! Vous allez vous écrier : « Que voulez-vous dire? De quoi voulez-vous parler? » — Ce n'est pas ma faute si vous ne me comprenez pas, car, frappée déjà de quelque ressemblance, je vous avais envoyé ce chef-d'œuvre, où un homme de science et modeste et timide, enfermé pauvre et seul dans une chambre, réfléchissant sur la nature, sur ses semblables, est tout à coup agité, bouleversé, inspiré par une femme qui passe sous sa fenêtre dans des jardins. Juste ciel! vous analysez Y Arthur d'Eugène Sue, qui fait mal au cœur, et vous n'avez pas parlé à genoux d'Isidora, ouvrage si profond, si gracieux, si vif et sur lequel la critique pourtant pourrait s'exercer, car Isidora (la courtisane) est plutôt vicieuse qu'intéressante, et l'auteur confond, il me semble, un peu, dans cette femme-là, le vice el la nature. Mais quelle autre femme charmante à côté et faite pour vous ! Vous dites : « Un temps viendra où on en rabattra de cet enchantement, où ce style ne sera plus à la mode. »

Toujours les monologues de ce jeune savant (dans Isidora) seront un chef-d'œuvre, et sa pensée des maux du genre humain, ce cri vers ses semblables, cette tendre pensée d'humanité manque à Joseph Delorme etest toujours belle et vraie dans M™« Sand,

même dans ses premiers romans et avant de connaître Leroux.

Voilà les réflexions que j'ai faites ce matin en revenant sur plusieurs volumes de vous où cet article m'a conduite. Si vous parlez jamais de la Reine, ce doit être à genoux, et c'est aussi chez elle une façon de voir (surtout dans Isidorà), qui a bien des rapports avec vous. Mais bah ! ces belles dames font de vous un homme de coterie ; ne m'avez-vous pas dit que la Revue indépendante (i) ne compte pas? Des chefs-d'œuvre qui ne comptent pas, tant pis pour les compteurs . Vous êtes seul à votre Revue, et ce n'est pas là où vous mettez vos meilleures idées. Quand Isidora est dans la Revue indépendante, c'est là le plus beau recueil du siècle.

Voilà ma critique ! Belle critique ! direz-vous, pitoyable critique ! A la diable I comme tout ce que vous faites.

Au reste j'avais mon idée en vous envoyant Isidora.

Adieu, je laisse partir ce fatras pour vous distraire durant la pluie, monsieur l'homme du monde 1

GXX

Herblay, samedi.

Les quiproquos entretiennent les correspondances.

(i) La Revue indépendante était dirigée par PétetiD, qui avait pris la u.ile de Pierre Leroux.

On jette un cri en voyant comme on a été mal comprise. Mais comment poiivez-vous croire un moment que j'ai dit que vous travailles à la diable, vous l'homme le moins à la diable, et le plus soigneux du monde.

C'est la réponse que je supposais que vous alliez me faire à moi, disant que ma critique était à la diable. Plût à Dieu que vous fussiez parfois un peu plus diable! Si vous avez encore ma lettre, faitesmoi la réparation de la mieux comprendre sur ce point. Vous avez tort de ne pas connaître les articles sur vous. Mais si vous êtes aimable à la critique, c'est plus prudent. Cependant l'éloge l'emporte, et c'est mieux de lire tout, moi je trouve que c'est de la gloire. D'ailleurs, on appelle quelques-uns de vos ouvrages des diamants. L'auteur manque de goût, mais il a de l'esprit et deviendrait votre séide sans doute, si vous lui faisiez faire quelques compliments sur ses articles.

Je ne vous ai pas dit non plus qu'on vous avait montré par lafenêtre. C'est Amauryqui voitsabelle sous sa fenêtre, et c'est le savant àHsidora (de la Reine) qui apprend tout par la fenêtre.

Je crois que cette Reine ne m'aime plus du tout et que mon voisinage ici a achevé de la détacher de moi.

Béranger pense comme vous de la Mare au diable que je ne connais pas. Mais en lisant ce maudit Obermann, j'ai cru trouver la funeste source de tant de bêtises que dit Lélia sur l'ennui, la douleur, etc.

Et une Suisse plus belle. Avouez que Leroux l'inspire mieux.

Réglez donc votre passé, non comme un homme qui va mourir, mais comme un homme qui va vivre. Je salue respectueusement vos travaux.

GXXI

Herblay, vendredi, s. d.

J'ai reçu de vous un billet aimable, mais je suis ce matin pleine de mon sujet; nous voici sur le terrain littéraire. Je viens de lire un livre du Bas-Empire. Empêchez, s'il se,peut, qu'Eugène Sue, Soulier et Savate ne le lisent. Quelle fatalité si ces hommes allaient suivre cette inspiration I Si Amaury nous a parlé de lui-même, il a peint des passions humaines, avec agrément, avec vérité, c'est un livre moral au fond. Pascal était bien ébranlé, mais il était élevé et il touchait à toute l'humanité. Mais doit-on, ô Salluste, se présenter en bonnet de nuit, raconter la maladie, la paresse, et des mensonges ! Car telle n'est pas la nature. J'en suis sûre, il n'y a pas ici un mot de vrai, tout est exagéré et faux avec quelques parties belles sans doute.

Et vous I ne pourriez-vous faire quelque reproche à l'auteur, lui dire qu'il n'a pas l'ombre de sensibilité, rien ne le touche d'un côté saint et divin. Il abhorre la pauvreté (le pauvre homme!). Il n'est heureux qu'un

seul jour, quand il fait un héritag-e, et aussitôt il s'ennuie. C'est enfin Obermann, que je viens délire et qu'on m'avait fort vanté. Oh ! qu'il est bon d'être charron, et menuisier, et maçon! Ce livre doit dérouter les humanitaires. Rêver^ rêver! Tout le monde ne doit pas rêver. On peut rêver mal, tout de travers. Dieu n'avait pas donné à celui-ci la rêverie. Il devait être porte-faix.

Il me semble pourtant d'un g-rand ton ; avec le style des maîtres, très fort, profond, mais quelle calamité, quelle corruption ! de la vraie, de celle qui s'attache au fond et va tout détériorant. Si on ne vantait pas ce livre, je n'en dirais presque rien, mais on le loue et il signale un affaibhssement de l'àme des plus déplorables. On a blâmé Cicéron dans ses douleurs. Mais quelle difTérence! Les anciens auraient rougi d'un pareil livre. Et quelle morale absurde !

Se retrancher pour souffrir ! Comme j'aime mieux les haillons des cabanes qui lui font tant d'horreur. Il ne voit dans Dieu que de l'industrie, je crois bien. Dante, Bacon, il appelle cela de V industrie, puisque c'est Dieu aussi.

Cachez ce livre, c'est un livre honteux. Il boit, je crois bien. Etait-ce donc un mauvais homme, je le crois plutôt d'une faiblesse abandonnée.

Paris, jeudi, s. d.

Laissez-moi vous écrire une lettre d'amie, très

A SAINTE-BBUVE 245

tranquille et douce. Quand vous avez dû aller deux jours à la campagne, vous avez voulu savoir quand je viendrais, pour n'être pas absent alors? Et pourquoi êtes-vous donc absent aujourd'hui? Si vous êtes pris ailleurs, pourquoi le nier? Moi, je vous crois, et s'il y a un visage sur lequel les émotions se peignent, et la douleur, et la tendresse, c'est le vôtre, et je m'y perds.

Vous me faites l'effet d'avoir ce mal étrange dont vous parlez dans votre vie de Bernardin de Saint- Pierre. Il ne savait pas ce qu'il avait, il souffrait, il croyait qu'il allait mourir.. Il avait le mal d'une énergie contenue, d'un grand talent en souffrance, d'une tendresse profonde sans objet.

Vous, vous avez déjà la gloire et une vie agréable. Mais je ne sais par quel singulier malheur vous vous faites un tel tourment. A votre mal, Marie n'y croit pas. Moi, j'y croirais si je n'avais observé les hommes de talent, et si je ne le voyais tantôt au cerveau, tantôt à la poitrine, aux yeux, au côté, partout, ce qui veut dire que c'est un trouble général. Hélas ! je me souviens du temps où Libri me faisait des sermons et me disait : « Gardez vos mœurs sévères de la jeunesse et de l'Italie, soyez donc chaste, on le peut toujours, voyez-moi! Je le suis, je le pense. » — Cela lui a bien réussi, il est tombé dans toutes sortes de maux, et le voilà dans un état auquel tout autre est préférable.

Pour vous, je crois que vous vous faites une vie comme lui et contraire. Rien que l'étude n'est pas

le rég-ime de l'homme. Moi, je pensais guérir vos yeux. Je ne sais ce que veut dire Amaury, mais je vous vois comme lui mille craintes singulières. Que craig-nez-vous quand votre maîtresse est votre amie, une femme bonne sans doute, et qui vous aime si tendrement qu'elle vous fera même ce sacrifice de ses sens (et que le diable les emporte), si vous le voulez vraiment? Mais c'est une bêtise. Si l'homme, à votre âg-e, vit chaste, il a mal aux yeux, il a mal partout. Vous confondez la mesure, la précaution avec l'abstinence absolue. Essayez donc au moins ma douce médecine. Du moins pensez-y et informezvous. Ce soir, je ne serai pas libre, mais vendredi je resterais si vous vouliez, au lieu de partir. Ou remettez ces choses, car, enfin, ce que je vous dis vous paraîtra étrange.

Mais, monsieur, il me semble qu'on peut dire ces choses à un homme qu'on aime véritablement. Mon Dieuj je saurai bien vous laisser si vous voulez, vous ne me verrez point importune, et j'ai déjà plus d'une fois su me vaincre ou me distraire. Mais pensez-y. Je suis folle, peut-être, mais vous êtes fou. Quel beau mariage !

Enfin, cher Sainte-Beuve, ne croyez pas que je sois indifférente à vos opinions. Mais c'est vrai que je vous crois dans l'erreur sur tout un point de la morale, et que vous ne pourrez sur ce point ni me convaincre ni m'ofîenser, car, pour offenser, il faut blesser, trouver un endroit sensible. Or, la conviction chez moi me rend inattaquable. J'ai beaucoup

souffert et j'ai bien su ce que je fesais. Vous ne pouvez me dire qu'une chose cruelle, c'est que vous ne m'aimez pas, le reste me fera sourire.

Je pense que les moralistes s'égarent qui appellent poignée de main bien donnée pour les unes ce qui serait un crime pour des filles, à l'àg-e où cette poignée de main serait la plus douce. Si je rencontrais sur mon chemin une fille délicate, spirituelle et forte, je lui dirais de faire comme j'ai fait, de suivre noblement la nature. Il vaut mieux combattre au sein des passions que de combattre les passions, carlafille qui aun amant, même inférieur, vit, existe, respire, est dans la vérité, verse des larmes, en jouit, cède à la loi divine. Mais la fille qui combat la nature ne connaît que des tourments : affreuse, ténébreuse, toute sa machine se détraque, c'est un ébranlement universel, et il vaut mieux mourir.

Et puis croyez-vous me blesser en me disant qu'une jeune fille a autant d'esprit que moi ? Ce serait bien peu d'esprit qu'elle aurait. Mais vous avez dit cela comme une leçon. Vous ai-je donc montré tant de prétention ? C'est cela qui m'a déplu. Eh ! si cette jeune fille a plus d'esprit que moi, tant mieux ! N'êtes-vous pas sûr que je serai la première à l'admirer, même si vous l'admirez trop ? Me croyezvous des prétentions si hautes et des sentiments si bas? Donnez-moi d'autres leçons, je veux bien sourire quand vous entendez la pureté et la femme différemment de moi, mais du moins croyez que j'admire ce qui est beau d'une façon désintéressée.

Certes, il a bien paru, ce soir-là, que tout ce que j'ai nommé de jeunes filles vous était plus cher que moi. J'y suis toute résignée, je m'y attendais toujours. Mais du moins pensez à votre santé, elles ne feront pas pour vous ce que je ferai. Vous ne cherchez jamais l'adoucissement de ces enchantements, volage, où vous tombez si facilement. Moi, j'étais à la fois sage, prudente et absente, et Herblay réparait tout le mal que vous me faites.

Enfin me livrerez-vous une vie que je saurais soigner mieux, et calmer, et ménager, que vous ne semblez croire?

Soyez libre et faites comme il vous plaît. Les hommes exquis inspirent le plus profond respect et je vous respecte parfaitement. A propos il fut question de vous hier devant moi chez M™^ Marliani. On a dit que vous étiez un homme singulièrement désintéressé et honorable ; que c'était un camarade à part et étrange dans un temps si grossier ; et M. Marliani a ajouté que vous honoriez encore plus cette Bibliothèque qu'elle ne vous honorait. C'était bien dit, il ne sait pas que je vous connais, on parlait dans la soirée des hommes du jour, c'était une appréciation naturelle.

Demain je resterai ou partirai, selon ce que vous voudrez .

A SAIISTE-BKUVE 2^0

Paris, mardi, s. d.

Je VOUS attendais hier soir avec Libri ou tout à l'heure en sortant delà Bibliothèque. Vous ne venez plus. Etes-vous fâché ? De quoi ? Si vous me rendez un peu folle, est-ce ma faute ? Pardonnez-le-moi donc. J'attends mon fds et je reste encore. Vous verrai-je demain soir ? Dites-moi oui ou non.

J'ai trouvé Libri dans un état affreux. Pythagore ne peut le supporter. Je veux qu'il maigrisse, et il reviendra comme il était, si j'ai le moindre empire sur lui . Mais il est bien habile, et vous verrez si un jour en France il ne joue pas le rôle que j'ai cru. Je cherche à penser à tout, excepté à vous. Car vous aimez tout, excepté moi. Oh! combien vous m'étiez cher, combien vous pourriez l'être ! Si je vous le dis moins, je le dois. On ne garde pas les hommes en restant dans les bois. Vous dites que vous allez mourir, vous dites des choses qui mettraient mon cœur au désespoir, si je me laissais aller et si je les croyais. Il faudrait pouvoir soigner vos jours, vivre ici, et vous sortir par la tendresse et l'étude de ces sombres chimères où vous êtes. Je n'en ai ni le pouvoir ni l'autorité. Une autre femme plus jeune vous charmera. Mais vous resterez toujours dans ce cœur où vous régnez et où rien ne s'efTacCjCarde quoi avait

servi Ajax, le Languedoc, un voyage ? On part, on revient.

Vous m'avez traitée injustement l'autre soir et sans vouloir rien comprendre. C'était bien, comme vous disiez, des choses violentes et nulles.

Adieu donc, cher penseur, j'espère vous voir demain à 3 h. et encore le soir si vous pouvez. Mais venez à 3 heures.

Herblay, samedi [février].

Est-il vrai que M™^ de Ch [ateaabriand] est morte ( i )? Vous me la représentiez comme un tyran il y a un mois. Ce tyran était-il si malade ? Est-elle morte subitement ? Comment René prend-il la mort de Céluta? A-t-il pu aller à l'enterrement? En est-il étonné, frappé ? Cette mort si près est bien désag-rable.

Enfin il est libre, et tel que je le connais, il peut encore oublier son âge autant qu'on l'oublie à vingt ans, au moins pour les idées et les enchantements. Dites-moi tout ce que vous savez. Vous ne demandez qu'à me parler de ces gens-là.

Tandis que Guizot faisait entendre dans son discours à Thiers que Buhver a tout fait et précipité, Bulwer me dit que la Princesse de Liéven lui écrivait qu'en relisant sa correspondance diplomatique

M"" de Cfaaleaubriand mourut le 9 février 1847.

elle trouvait que lui, Bulwer, avait raison. Arrangez cela. C'est encore une ruse de votre ministre des affaires étrangères. Lord John K[ussel] approuve aussi toute sa conduite. Pour moi il me semble que si on voulait vraiment l'alliance on devait laisser marier la France (i).

Répondez-moi vite sur René. Quand vous voulez l'attaquer par ci par là, vous me faites rire. Oui doit avoir des reproches de lui, âg-é et d'un autre bord, ou de vous autres, son école, jeunes et de ce siècle, qui vous êtes rejetés aux vieilleries et qui commencez des romans, en disant : J'auaisfait une bonne première communion. Ce n'est pas ainsi que commençait Zadig et V Ingénu. On peut aimer un homme sans prendre ses opinions, mais on ne peut les blâmer quand on est de son école. 0 Amaury prêtre et repentant !

Si vous aviez g-ardé dans tout Port-Royal, et au sujet de cette pauvre Jacqueline, la belle neutralité que vous aviez tenue dans le beau discours d'ouverture, je ne vous en dirais pas tant.

Adieu, dites-moi si les colibris, les g-rands tigres mouchetés, les perroquets, les doux murmures, les mille frémissements ont recommencé d'animer et de faire retentir le désert.

(i) Allusion à l'afFaire diplomatique des mariages espagnols.

Herblay, lundi, s. d.

Vous êtes trop amusant quand vous dites le petit Déisme bon pour le peuple des philosophes. Mais prenez donc ma liste , et voyez si Bacon, Galilée, Kepler, Descartes, Pascal, etc., sont un si petit peuple. Rappelez-vous les philosophes minuti de Cicéron.

J'ai cru que vous alliez me proposer un autre homme qui vraiment doit y être, puisque Grotius y est. C'est Machiavel, entre Cusa et Copernic. Mettez-le, je vous prie, il est spécial sans doute, mais grand esprit.

Je n'ai pas lu les lettres de M^'^'Voland; je ne les connais que par votre article; mais j'ai trouvé les œuvres complètes de Diderot à Montauban et les ai lues toutes. Il m'a paru supérieur à sa réputation, et puissant, comme vous dites, quand il parle de la nature, mais quel fouillis, quel décousu, quel mauvais g"oût ! Quels romans ! Que c'est grossier, ses drames! que c'est lourd! Vous dites : « Il est la vapeur, il est l'excès, il est l'erreur, il vient gâter le xviii^ siècle, il vient tout outrer et appeler Voltaire un cagot. »

En fait de cagot, permettez-moi de n'accepter que celui-là. On a des doutes, oui, Biaise Pascal en avait bien, mais les études, la conscience, les passions.

la maternité, la société, le village^ la politique et l'amitié, tout vous ramène à Dieu.

Que dites-vous donc que vous arriverez après la vogue? Mais c'est vous qui avez fait la vogue de Port- Royal. Vous la garderez. Mais ne pensez pas trop aux belles. Je vous envoie par mon fils ce cahier, il le mettra à votre porte. Ce n'est pas ascétique, c'est fait d'après ma foi ; l'ascétique je l'ai rejeté, mais l'extravagance, la bassesse, le délire de ce livre ne peut s'imaginer si on ne l'a lu. C'est le comble de l'égarement où l'homme pouvait aller. Jamais les anciens n'ont à ce point marché à l'opposé de la nature humaine, et puissante et vivante. Moi je n'ai pris que le beau côté, mais vous verrez par là que l'auteur est grand et doit s'égarer s'il s'égare, avec force. Ne soyez pas léç/er dans ces choses, c'est vraiment fort sérieux. Dans cette religion, il s'agit de crimes ou de stupidité, voyez où en est notre clergé. Libril'a dit dans d'excellentes lettres (i). Songez que des livres pleins d'imagination, mais sans gravité, sur ces matières, ont vieilli et ne sont plus lisibles. Dès qu'il s'agit de douleurs, de séminaires, de couvents, l'homme ne doit plus badiner. C'était le principe de mon maître, comme vous l'appelez. Mais qui donc depuis lui a dû nous engager sous d'autres bannières ? Est-ce Napoléon ?

Adieu, excusez ma hardiesse de donner mes idées à un docteur tel que vous, mais je vous les offre en

(i) Ses Lettres sur le clergé et la liberté de l'enseignement.

A SAINTli-BEUVE 255

toute humilité, appuyée seulement sur ma foi, sur ce petit Déisme, comme vous dites si agréablement.

Herblay, vendredi, s. d.

Je crois que vous avez raison sur ces deux femmes et que vous les jugez en homme qui s'y connaît, mais votre arrière-pensée est bonne avec les gens qu'on n'aime pas. J'aime la Reine et je l'ai beaucoup aimée ; je l'admire, je l'estime, je ne vois pas dans ce qu'on lui reproche de quoi fouetter un chat, c'est-à-dire un homme, et j'ai là-dessus les idées de ces beaux pays où la chaleur et la lumière nous éclairent et où l'on estime les gens pour leur puissance. Ses dernières idées deThumanité sont fort belles et appliquées par elle d'une façon profonde, avec âme et conviction. Ce roman de Lucrèce est le seul où elle ait manqué à son élévation ordinaire, et peut-être a-telle voulu donner à Nélida une leçon d'abandon et répondre à son ton compassé. Elle est femme en plusieurs points autant que l'autre, mais elle a une grande âme et toutes les qualités du génie qui manquent à l'autre.

Non que je ne fasse pas cas aussi de M™® d'Agoult; femme du monde, elle a su aimer, elle a su tout quitter pour suivre le talent et la beauté. Des femmes qui sachent faire cela on n'en trouve pas

beaucoup, on en trouve peu même qui sachent le comprendre. Vous passiez près d'elle pour aussi fin qu'elle et un vrai coquin de coquetterie, plus que Bulwer, dit-elle.

En dépit de Leroux, il faut bien distinguer les individus, ne pas les confondre. Si Bayle avait su faire cela, il aurait évité bien des erreurs. Je voulais chercher la filiation des athées, et je n'avais que Bayle ici. Que, il ne faut pas dire que, car Bayle là est tout. J'ai vu vite que c'est cette fihation qu'il a lui-même suivie avec soin. Platon n'est pas chez lui, mais les athées y sont tous et forcés, car il appelle comme nous Spinosa un athée, mais Spinosa n'est point athée, et Bayle parle aussi du Dieu de Spinosa. Oui, il y a un Dieu de Spinosa, un esprit étendu^xnojs qui agit en tout, qui est puissant. Leucippe et d'autres admettent des atomes insensibles, mais Démocrite lui-même disait que les atomes étaient sensibles. Ils sont tous séparés par des nuances. Ils sont encore plus séparés par le génie. Aristote méprisait l'esprit deXénophane. Bon! Il avait raison. Mais Xénophane va ouvrir un jour à ces idées que cherche Bayle . Et voilà Bayle qui s'étend sur Xénophane à perte de vue. Zenon d'Elée n'était qu'un bavard inepte . Bien ! voilà Bayle qui s'y prend, car il penche à nier tout. Et nous, pauvres gens, qui cherchons la vérité, il faut d'abord rejeter ces imbéciles sur qui Bayle s'appuie tant. Voltaire ne fera pas assez son choix. Et voilà l'esprit humain mal engagé. Platon n'est pas chez Bayle, c'est tout dire. Et c'est

A SAINTE-BEUVE SOy

le plus grand esprit de tous. Ce n'est pas que Bayle soit athée, il est bavard et veut étonner et s'amuser, il est léger, il n'a pas de sentiment intérieur, c'est un esprit fort, mais brouillon, et qui bat la campagne. C'était bien le moment délire Spinosa^ car Pierre Leroux est spinosiste dans son dernier article que j'ai reçu. Il est en plein panthéiste. Dieu c'est l'homme, c'est l'univers, mais c'est aussi quelque chose. Il ne nomme que Leibniz avec ses atomes ou monades intelligentes, mais Leibniz, c'est Spinosa qui va éclore, tous enfants égarés de Descartes.

Vous jugez si l'article de Leroux est venu à propos et m'a amusée. Il lie tout cela avec sa solidarité humaine qui n'en a pas besoin, et il veut nous imposer des certitudes impossibles, comme si ses idées étaient des découvertes positives et désormais inévitables. La philosophie matérialiste veut devenir une religion, cela peut-il réussir? Tout pourrait réussir sans la liberté politique qui donne la liberté de la presse. La distinction des hommes et des autorités fait tout. Gardons-nous de confondre les Reines et les Comtesses, les Xénophane et les Platon, les Zenon d'Elée et les Descartes. Autrement on n'a plus de guides, on n'a plus de respect, on marche dans les ténèbres.

Herblay, mercredi, s. d.

Pour finir avec ces deux femmes profondes, je

VOUS dirai que M'"^ d'Ag[oult] m'a écrit d'un grand air d'indifférence que, dans les mille romans qui paraissaient, il importail fort peu de reconnaître tel ou tel personnage, et que les procès du jour étaient bien autrement importants. Cela ne rentre-t-il pas dans ce que vous disiez ?

Votre lettre d'affaires est obligeante, précise, donnant de bons avis. J'avais déjà eu des doutes sur mon titre et mon sujet. Cependant, c'est aussi de l'histoire. Mais ajoutez pour surcroît de difficulté que mes idées sont l'opposé de celles de M. Thierry, et que, sans l'attaquer jamais, je ne vois rien de ce qu'il a vu. Non seulement ses aperçus me semblent forcés, mais faux. Cependant il n'est pas détrôné au sein de l'Académie où on lui rend plus de justice que dans le public, car dans le public on le met trop bas, puisqu'il lui restera sa science et son grand talent. Rien de si dangereux que vouloir faire des découvertes et étonner son public. Thierry est systématique et étroit, il a tout contourné et forcé. Enfin le catholicisme est à la mode et je suis toute pour la réformation. Mignet ne pourra le supporter. Voilà bien des choses. Mais je ne changerai rien, car je n'ai songé au prix qu'en voyant la médiocrité de M. Bazin.

Je pense d'ailleurs qu'il faudrait peut-être atteindre la moitié du siècle, i85o, pour savoir bien où nous serons alors dans notre science politique.

Gardez le petit cahier de Rodriguez, j'en ai un autre. Il y a dans l'ouvrage un long et important

développement du devoir et du but de l'institution des Jésuites. Il fait voir comment leur habit doit les introduire dans le monde et en faire des hommes civils, mais il ne prévoit rien de leur corruption, et il l'eût détestée. C'est exposé avec force et gravité.

\ os Consolations ont donné en beaux vers beaucoup des doux et saints préceptes du petit cahier. Aussi quelquefois en lisant vos lettres et vos grands systèmes des naturalistes, je vis et je dis : fiez-vous donc aux poètes !

Allez, allez, votre système de la nature ne conviendra jamais à cause de l'organisation humaine, de sa sensibilité, son génie. La nature ferait quelque chose qui la dépasse? qu'elle ne peut comprendre.

Ce mot nature ne peut dire qu'une cause seconde, Bernardin de Saint-Pierre l'emploie souvent mal à propos, la nature n'est qu'un rouage, elle va, elle est stupide comme un mouvement d'horloge, elle a reçu dans son sein les combinaisons faites, mais n'a rien préparé, c'est une force aveugle comme le vent. Elle ne peut inventer ni l'amour, ni la volupté, ni la maternité. Allez, allez, les a oluptueux seront toujours déistes, c'est là la plus grande raison des déistes parce que c'est là où l'homme voit le plus de délices et de combinaisons. Souvenez-vous de ce que Bacon disait des causes secondes, qu'elles déroutaient l'homme à la porte des sciences et lui fesaient douter d'un Dieu, où de nouveaux pas le ramèneraient impérieusement, en rattachant la chaîne des êtres au trône de Jupiter. C'est mieux dit que cela. En étu-

26o LETTRES INEDITES

diant l'histoire, les barbares, le Sensius on voit que le g-lobe n'est pas très ancien, nous ne sommes peutêtre que dans une de ses phases. BufFon, en parlant de l'arrangement naturel du globe, s'écrie tout à coup enchanté : « Il semble vraiment que Dieu avait préparé une terre pour y mettre l'homme, ne l'ayant fait venir que quand tout l'attendait. » Et il l'a fait venir, comment? Nous n'en savons rien. Et si on fesait un homme, comme s'y attend M^^ d'Ag'[oult], on fait bien de l'eau! cela ne donnerait pas les premiers éléments, ni les premières conceptions.

Excusez ce fatras, ô poète, c'est pour l'auteur des Consolations. Faites de la religion à la campagne, et basez-y votre foi sur la vraie base, vous savez.

Herblay, 16 mai.

Si vous écriviez, monsieur, on vous écrirait, mais comme vous n'écrivez pas, on pense que vous profitez de votre temps pour Pascal et ses amis, et on ne veut pas vous interrompre.

J'ai lu, je ne sais où, que Nicole avait été le Rodriguez de la France. J'ai voulu voir Nicole, mais je ne l'ai pas trouvé à comparer à Rodriguez. Rodriguez est à la fois plus haut et plus bas. La sublimité de Rodriguez le fait admirer, mais que peut-on admirer dans Nicole ? Un esprit froid le rendait propre à la

critique, mais les stupidités que pourrait faire excuser l'exaltation paraissent plus ridicules dans sa bouche raisonnable. C'est un peu le caractère de Port- Royal. Port-Royal a été plus bête que son temps. Il me semble que les Port-Royalistes sontles Girondins du catholicisme. Ils ont outrepassé la vérité pour être débordés par les Jansénistes, et ils ont la suffisance des Girondins, assez bien représentés par cette sotte et grossière M°^® Roland, aussi rustique et lourde que les moeurs Arnauld; car cette bourgeoisie d'alors, il faut l'avouer, a quelque chose d'empesé et de repoussant. Il y a loin de là à vos bergères. Au reste ce rapprochement ne m'est pas donné par Lamartine (i) que je ne lirais que si on me le fesait lire de force; ce que j'en ai vu dans les journaux me suffit, c'est la suite de nos feuilletons ordinaires. Je ne vous ai pas dit comme j'ai été indignée de Lucres ia. Quoi'! allez-vous dire! celle des Tarquins? Non pas, celle de la Reine. Voilà des faits très curieux pour les femmes et les amants. Votre Marie livre au public un homme îxuqiiel elle avait à faire des reproches, mais dont le plus grand tort enfin était d'avoir cessé d'aimer, tort commun, mais la colère, la haine, la fureur du livre disait assez que la femme était encore sensible et blessée. Hé bien? M™® Sand, achevant d'immoler les pianistes, nous livre Chopin avec des détails ignobles, de cuisine et avec une froideur qui fait que rien ne la justifie

(i) Dans les Girondins.

202 LETTRES IXÉDI TES

comme son Sosie. Les femmes ne sauraient trop protester contre ces trahisons du lit, qui éloigneraient d'elles tous les amants. Nélida était excusable dans son transport, Lucrezia est sans excuse dans sa froide irritation. Et comme un si beau génie se laisse-t-il si mal inspirer?

Pour moi je trouve mon pianiste, c'est-à-dire mon ambassadeur, le plus grand des ministres plénipottmtiaires (i). Il m'a envoyé de Madrid un gros paquet des papiers du Parlement sur l'affaire des mariages (2). Ses dépêches sont habiles, mais il me dit qa'on a supprimé les meilleures, et qu'on l'a fait aveugle pour ne pas paraître soiird.YoWk cette petite Reine qui joue à la course des chars comme aux Jeux olympiques. Voyez comme les femmes qui secouent le joug des maris ont d'avantages.

A propos, le petit mari que je destinais à jVIiie Tristan vient de se marier à une jolie petite tille de seize ans, poète. Il est médecin à Montmorency et très heureux; vous voyez que mon idée n'était pas si mauvaise et valait mieux peut-être (d'après ce qu'on m'a dit) que le mariage que votre beauté a fait.

Donnez-moi de vos nouvelles quand vous en aurez le temps ou la fantaisie ; vous savez avec quel plaisir on vous retrouve. Je n'ai pas été voir René ; il

(i) Buhver,qui fut ambassadeur d'Auo^leterre à Madrid, de i843 jus» qu'en 1848.

(a) Les mariages espagnols, à ia conclusion desquels il s'était opposéau nom de son srouvernement.

écrit qu'il ne se mariera plus, mais il va, je crois, à Passy(i), avec sa belle.

Herblay, samedi, 27 juin.

J'ai reçu une aimable lettre de vous hier, mais je n'y réponds pas ce matin, je vous envoie, pour vous amuser, une lettre qui me fait tomber des nues (i). Lisez! et dites-moi si Chopin et moi, on vous trompe. Je lui dirai si j'accepte sa justification, mais dites-moi avant si ce n'était pas l'opinion de tout le monde que la mienne? C'est bien vrai que c'est M"'^ d'Ag'[oult] qui m'a dit tout cela, mais ]y£me d'Ag-foult] ne m'aurait rien dit, que j'aurais reconnu Lucrezia et son amant, même un autre I Vous n'aurez pas lu ce roman, mais qu'en avezvous su, qu'en a dit ce Monsieur dans le journal d'hier? Enfin qu'en savez-vous? Moi, je me trouve simplette et perdue entre ces femmes profondes.

Elle m'a répondu courrier par courrier. Je lui fesais compliment sur sa fille et je lui disais que c'était bien la peine de m'écrire autrefois : « Il est malade et je m'en meurs. »

Vous me renverrez cette lettre, et ne la montrez pas trop.

(i) Hortense se trompait. Déranger nous apprend, dans une de ses lettres, qu'il ne connut M"" Récamier qu'au lit de mort de Chateaubriand. Chateaubriand allait donc à Fassy loù habitait Béranger) sans M""» Récamier, à moins qu'elle ne restât dans sa voiture durant la visite.

(2) Cette lettre était de George Sand.

Herblay, 8 octobre.

Avez-vous quitté votre chaumière, et ne savezvous écrire des lettres aimables que de là ? Autrefois votre Marie me tenait au courant de tous vos nouveaux enchantements, mais je ne l'ai plus. J'ai été à Paris une fois, sans vous chercher, car je vous croyais absent. Oùêtes-vous? que faites-vous ? vous préparez sans doute Pascal pour cet hiver et je l'attends avec bien de la curiosité. En fait de philosophie, il a paru un fort bel article de Leroux, il me semble. Ce sont des idées neuves s'il en fut. Sans doute en lisant Grotiuset Montesquieu on demande, on cherche un droit, un vrai droit qu'ils ont laissé, prenant trop souvent le fait pour le droit. Leroux vient nous offrir ce droit idéal, l'a-t-il trouvé? En estce une partie du moins qu'il indique ? Sans doute son travail est grossier de forme et choque l'élégance, mais il y a des choses dignes de Platon dans le Dialogue, un sentiment d'humanité triste, tendre et profond. La Reine écrivait jadis à une femme qui m'a montré ses lettres : « Dieu a créé cet homme dans un jour de mansuétude ! » C'est charmant, et c'est bien vrai dans ce Dialogue. Cela s'appelle le Carrosse de M. Agiiado (i), ce sont des ouvriers

(i) Cet ouvrage de Pierre Leroux fut imprimé à Boussac, sur les presses de la maison qu'il y a^-ait fondée.

qui causent dans un cabaret, et l'un d'eux est Leroux.

Nous sommes en pleines vendanges. On me presse fort de me rapprocher de Paris pour l'hiver. Mon fils aussi, car le chemin de fer est à une lieue d'Herblay, par des chemins affreux l'hiver, et on nous a ôté toute autre voiture.

Donnez-moi de vos nouvelles, ne pensez pas qu'on vous puisse oublier plus que la Grèce ou l'Hymette. Je reprends le poète dans ces beaux jours, où je vais me perdre dans le bois.

Herblay, 11 octobre.

Prenez garde, vous, critique et penseur, de laisser passer de belles choses en votre temps, dont la postérité dira peut-être : « Et Sainte-Beuve ne les avait pas vues ?» — Comment les gens qui aimeront les Grecs et ces Dialog'ues qu'ont imités Machiavel et Cicéron ne s'intéresseront-ils point à ces Dialog'ues de nos jours où un cabaret rivalise avec le Portique de Traséas, et où, au lieu de ces pieds baignés dans rillissus que vous aimiez tant, nous avons ce monde de misère, et ces populations pressées qui descendent, non des barbares peut-être, mais des hommes vaincus par les barbares? Je vous enverrai un de ces jours ce Dialog-ue qui vous choquera par mille grossièretés, mais le fond sans doute en est beau, en est triste, en est profond.

Souvenez-vous un peu des plaintes de Joseph Delorme ; il était désintéressé, mais malheureux. Leroux est un curieux, je le crois, comme vous le dites, mais il a souffert aussi par des motifs touchants et qui affligeront de plus en plus tant d'hommes appelés de la pauvreté à la clarté du jour. La plupart, je le vois, sont des imbéciles, mais pour quelques Joseph Delorme, s'il en était encore, le travail en vaudrait bien la peine. Leroux jette à la société des idées neuves et profondes, en plantant des choux, en vivant d'une vie chétive et retirée, et s'il a reçu des services d'une amie illustre, j'ai vu dans les lettres de cette femme-là, comme elle avait fait difficilement accepter ses services, et j'ai su aussi autrefois par Bérançer que Leroux avait refusé des places, des'positions heureuses seulement par ses idées d'indépendance (i). Il faut lui tenir compte

(i) Nous avons, par extraordinaire, la réponse de Sainte-Beuve aux lettres d'Hortense sur le Carrosse de M. Agaado. La voici, telle que Jules Troubal l'a publiée dans les Cahiers de son maître.

« Je conuais Leroux à fond et l'ai fort apprécié dans un temps. J'ai vécu presque deux ans avec lui, le voj'ant tous les jours. Eu i83o, nous fîmes le Globe ensemble, et je lui servais de plume, car la f ienne alors n'était guère plus taillée qu'un sabot. Mais il était plein d'idées et avait ce que j'appelais un cerveau ubéreux ; il ne s'a2;issait • )uede le traire. Je l'ai vu refuser ces places dont parle Bérang-er; il aurait mieux fait de les accepter... Quand il se fit saint-simonien, c'est moi qui lui rédigeai sa profession de foi; il n'a fait qu'y mettre deux ou trois pâtés en y touchant. Je l'aimais, je faisais grand cas de lui, mais dans une certaine mesure, et non pas comme d'un dieu u! d'un révélateur. Or, c'est le dernier rôle ni plus ni moins qui le tenta, et toute son ambition s'y est tournée. Il s'est mis à endoctriner des femmes et des ouvriers, à avoir des d('vots et des séides. Tous moyens lui sont d'ailleurs bons... Dès que j'ai eu avéré ce point, il na plus été pour moi qu'un charlatan chez qui le vrai et le faux s'amalgament selon les vues et les intérêts de la circonstance... Après cela, faites-moi lire son dialogue ; car, encore un coup, je reconnais à Leroux des idées et une certaine puissance confuse... »

de tout cela. Pour moi, il me semble qu'il dit beaucoup de bêtises sur la Trinité, sur le nombre 3, mais il a une pensée grave, dirigée haut, et une absence d'art curieuse dans nos temps, où la forme l'emporte si souvent sur le fond.

Dans ce beau Dialog-ue même, je croirais qu'il se trompe en appelant droit idéal, le droit idéal de la propriété. Et le droit politique, le droit judiciaire ? Sont-ils compris dans le droit de propriété? Il dit avec originalité: le droit àlapropriétéest sacré, mais non la propriété, et il déroule de là toute une suite de vérités. Le sentiment de la misère (non pas celle sublime de Pascal) est dans ce Dialogue, quelque chose de neuf que Platon ni Cicéron n'ont pas dit, ni Machiavel, qui a senti la misère, mais sans la juger. ]\jm6 Rolland était dans la détresse. Leroux vient de l'appeler à Boussac avec ses enfants.

Passons à d'autres sujets. Si je vous avais cru fâché, je vous aurais écrit plus tôt, mais vous m'en dites de bien plus dures parfois, et je ne me fâche pas. Je me demande : si on était jeuneet belle seraiton jalouse de cet homme-là? Ma foi non, qui pourrait, qui voudrait être jalouse de l'auteur de l'article sur Médée d'Apollonius ? Cet article vous a perdu aux yeux de la passion et de la jalousie qu'on sent dans la jeunesse. Et si une femme, il est vrai, a manqué mourir de jalousie pour vous, c'est qu'elle était très neuve, très naïve, adorable elle-même. Il ne s'agit pas d'une personne, il s'agit de plusieurs personnes, on ne saurait où vous prendre, est-ce la

berg-ère, est-ce la jeune fille, est-ce votre belle M''* Tristan qui a manqué mourir en couches?

Je ne veux parler sérieusement, comme vous dites, d'aucune de ces belles avec a^ous. La plus sérieuse pour moi, c'est votre Marie, la AÔtre, elle n'est pas à moi, elle est venue ici pour me questionner sur vous, m'apprendre toutes vos histoires.

Je chercherai votre article de Rémusai. J'ai rapporté ici les Débats de l'été, et j'y ai vu quelques articles de vous très bons, et un éloge de l'éloquence d'un homme que vous ne nommez pas, mais qu'on reconnaît. Vous êtes fait pour la politique, pour tout et pour toutes.

Adieu. Vous voyez cette petite Toscane devenir encore la première. Le père de mon second fils se trouve dans tous les honneurs, de la Consulta, de la commission législative. Il m'en écrit très g-aiement, mais ils sont tous mécontents de la France, qui louvoie. Et Bulwer? J'appelle ces affaires d'Espagne singulières sans rien m'en expliquer (i).

Adieu, gardez-moi cette amitié à laquelle je tenais tant, mais sur laquelle je ne compte plus.

GXXXII

Pass}', lundi, s. d.

Attendez ! attendez! ne vous pressez pas d'admi-

(i) Allusion à l'insuccès de Buhvcr dans son opposition diplomatique à la conclusion des mariapjcs espagnols.

rer Leroux, car dès qu'il a dit quelque chose de bien, il dit une niaiserie ou une absurdité. Voici la fin du Carrosse (i),et je vous tiens quitte pour long-temps de cette revue.

Mais voyez l'inconséquence ! Il appelle, à propos de Végalitéàxx Contrat social, \di révolution française la sanglante application de cette erreur (ce qui est trop sévère, car sans doute la révolution a été autre chose encore que cela) et puis il vous donne, comme résumé du Carrosse,à\i sang et les principes de cette révolution. Pourquoi du sang- ? Pourquoi ce portrait ? je n'y comprends rien. Duquel des révolutionnaires Leroux a-t-il donc le visage ? Le savezvous? Malgré ces choses-ci, il me semble que sa doctrine sur la propriété est vraie. C'est une vue neuve, profonde, et qu'il faut partag-er désormais, en l'appliquant lorsqu'on pourra ; mais déjà la loi des pauvres en Angleterre est un peu cela. Car c'est du vrai pays féodal que partent les belles choses à cause des institutions politiques que Leroux ne comprend pas du tout. Il en est encore au Contrat social sans compter Burke, les Pitt, B. Constant, M™*' de Staël, la Restauration avec ses écoles, etc., etc.

Et puis il appelle droit idéal le droit de propriété. Le droit idéal doit tout comprendre,c'est celui-là que cherchaient Cicéron et les jurisconsultes romains . Les Anglais ont basé le droit d'élection sur dix Hures sterling du loyer d'une ma /s on, quittant la propriété

(1) Le Carrosse de M. Aguado.

pour estimer le vote du citoyen. Ceci est très remarquable, les ouvriers ont pu être électeurs, mais Leroux n'en dit rien.

Je suis ravie de mon nouveau bois : beauté, grandeur, solitude, j'y passe la journée avec mes enfants. J'y lis Catulle que je ne connaissais pas. Que c'est charmant, que c'est beau ! c'est tout l'agrément romain tel qu'il existe encore dans cette ville si gracieuse et spirituelle toujours au milieu de sa grandeur.

Vous ne m'avez jamais cité le :

Verbosa gaudet Venus loquela.

Vous en aviez bien les occasions.

Voici Platon avec Leroux. Mais en parlant de J.- C, Leroux oublie cette parabole où J.-C. veut qu'on fasse valoir son argent et se trouve économiste, non comme Leroux, mais comme Adam Smith.

Rue de la Glacière, 1, Passy.

Il me semble que je vous ai dit beaucoup de choses désagréables. Permettez-moi donc de vous complimenter sur ces articles charmants à propos des Grecs. Comme c'est plein de goût, de savoir et de grâce ! Ce sont les lettres comme les entendent les gens vraiment épris des muses. C'est un parfum, un amusement exquis où on revient toujours.

Quand c'est beau comme Médée (mais je crois que votre choix y fait beaucoup) vous êtes élevé comme le poète et entraîné comme lui; mais quand c'est subtil, oh! vous l'êtes aussi à plaisir. Il parle de moucheron, vous renchérissez et parlez d'un cousin; cela est-il dans le grec? Et puis vous parlez de l'ongle^ est-ce élégant ? Ces petites choses de Méléagre sont gracieuses, je conçois votre plaisir, mais ce n'est pas là où je vous préfère, cet homme vous tire trop à sa pente. Toutes les observations sur Agamemnon tué comme un bœuf sont excellentes ; l'image voulait rabaisser le meurtre. Les genoux qui font mal sont-ils aussi bons? Il me semble que dès qu'on parle en vers il y a une élégance à garder. Les anciens l'ont indiqué par les Dieux du Parnasse ; ces gens-là étaient fort élégants, mais le doigt, mais V ongle, mais la sueur, mais pourrir, gratter, gale, ces mots-là ne se disaient guère chez les Dieux.

Dans ces Adieux et Retour à la poésie, pourquoi avez-vous été si pur, si sévère, si exquis, comme dans les vers à Patin, à Michel-Ange, etc., etc. ? Je ne crois pas que Pascal, Tacite, Machiavel auraient jamais dit: « Le style me démange; » ils pensaient, ils étaient inspirés, ils atteignaient la forme vraie par où l'homme s'exprime dans les langues. Le reste est un jeu, propre aux riens, mais dans ce temps-ci, l'art l'emporte sur le fond, c'est le rebours des bons temps. Ces parties si belles et si précises de Bossuet que vous citez si bien (sur le libre arbitre) ne sont que les idées rendues parfaitement. Du moins voilà

272 LETTRES INIÎDITES

ce qu'il me semble, car il y a une certaine audace à m'exprimer comme je fais devant un maître tel que vous, mais c'est parce que je vous crois le premier aujourd'hui que j'ose vous faire cette critique assez sotte et timide. Je le répète, on sent dans ces portraits un écrivain au-dessus de son sujet, qui s'amuse, qui perd son temps. Eh! monsieur, lui dirais-je toujours, travaillez donc plus fortement, faites ce que vous avez déjà fait ailleurs; ces petites bonnes gens seraient trop heureux s'ils occupaient des esprits tels que vous. Vous parliez bien de Pascal, de Montaig'ue, de Milton, de Bacon, vos coups d'œil sur tout ce qui est grand, en passant, sont dignes des meilleurs écrivains, allez donc au sommet puisque vous le pouvez, c'est un devoir quand on le peut. Port-Royal déjà n'était grand que par intervalle, mais c'est là où il était beau que vous êtes le meilleur, et c'est tout.

Il y a dans M™" de Sévigné quelques mots d'élog'cs sur ces. Port-Royalistes où vous êtes, et leurs sermons ; les voulez-vous ? vous les rappelez-vous ? Je les ai trouvés l'autre jour par hasard.

M™'' Hamelin, qui a lu vos Portraits, m'en parle, et dit que c'est charmant, fin, spirituel, mais elle trouve un peu d'apprêt. Adieu, je vous jette tout ce bavardage par une occasion (i).

Herblay, samedi.

(i) Sainte-Beuve a mis au pied de la lettre : « A garder. »

Passy, mercredi soir, s. d.

Comme vous vous fâchez pour peu de chose, vous serez mécontent peut-être que je vous aie dit que votre esprit manquait un peu de fermeté quand votre caractère et votre conduite n'en manquent pas, et que vous êtes de ces hommes qui savent où ils vont et ce qu'ils font . Je ne voudrais pas d'ailleurs vous paraître tranchante et ridicule, et quand je ne suis pas entraînée à vous écrire par un sentiment vif, j'ai peur de votre esprit. Quand je vous lis je me trouve naïve de me livrer trop avec l'homme le plus fin et le plus piquant, le plus moqueur de ce tempsci, et il me semble que je suis pour souvent ce pédant, ce lourdaud de votre article Nisard, Nisard enfin.

Quant à la malveillance ordinaire à tout le monde, vous ne m'en accuseriez pas pour vous.

Ah ! Seigneur, que le ciel, j'ose ici l'attester, De cette loi commune a voulu m'excepter.

Je vous fesais l'autre soir une observation, non un reproche, car si on est incertain, c'est une qualité de le paraître, et peut-être la race de René aurait mieux fait toujours de ne pas croire par un parti pris. Ce qui sort de Port-Royal publié, c'est que vous êtes dévot et incrédule. Vous jugez ces Messieurs tantôt comme de leur bord, et tantôt comme

eût fait Lucrèce. Il y a telle petite note qui met tout en doute. Chateaubriand a gardé cette petite note pour sa maîtresse, mais votre maîtresse à vous, c'est l'étude, et à l'étude on dit tout, et l'étude est livrée au public. Bérançer eût eu un peu de cela si l'idée de Dieu et du peuple n'eût vraiment saisi son cœur et ne lui eût plus permis le doute.

Aux gens qui vous lisent et vous cultivent, vous ouvrez bien des vues nouvelles. Ma jeunesse a été formée par Sampayo (i), un grand esprit au dire de ceux qui l'ont connu, mais un esprit dédaig-neux qui, à part la politique et le sublime, ne voyait rien. Vous, vous êtes riche, vous regardez tout, vous entrez partout, vous animez même vos littérateurs du jour par des idées rattachées au mouvement présent, au mouvement passé, à ce qui est, ce qui devrait être, etc. On est occupé, charmé; si c'est parfois frivole, c'est que vous le voulez, et c'est toujours aimable.

D'ailleurs, les vrais croyants vous aimeront mieux incrédule que chrétien, parce qu'on ne vous croira pas vrai chrétien, mais qu'on vous croira incrédule vrai. Et puis dès qu'une foi est établie, elle est si vite gâtée; dès que l'homme précise quelque chose, il l'altère si bien que les sociétés auront toujours besoin des incrédules pour les redresser.

Bonsoir. Votre gros Nisard a voulu ici expliquer sa pensée, non l'excuser, puisqu'elle n'avait pas besoin d'excuse.

(il Le père du premier enfant d'Horlense. Voir le premier chapitre de notre ouvrage sur elle.

Passy, mercredi soir [23 octobre].

S'il faut en croire Leroux, c'est vous qui l'avez insulté en parlant de sa poche vide. Avez-vous dit que son système est adéquat à sa poche? Vous n'avez pas dit « traire comme une vache à lait », mais c'est ainsi qu'il vous travestit. Il ne me semble pas pourtant prétendre que vous ayez pris vos idées de lui, mais que cet académicien venait traire sa vache seulement durant ce quart d'heure.

Vos idées et vos personnes ont trop peu de rapport pour comprendre autrement.

Vous ne vous occupez peut-être pas assez des questions qu'il traite. Voici Louis Blanc qui fait une histoire de ce côté. Moi je reste un peu hébétée; je suis dans la vieille mode. Mais enfin la société a marché jusqu'ici par une science ; les hommes ont été habiles et ils ont réussi à donner à ceux-ci la liberté de la pensée et du lang-age, et si nous marchons à une émancipation plus grande, tant mieux, mais le passé n'en est pas détruit. Ces g-ens-ci prennent un peu les accidents de l'industrie pour les malheurs du g-enre humain, mais dans nos campagnes on est heureux, hexir fraternité ira-t-elle plus loin que leur égalité, je ne sais, mais ils ne sont frères que de leurs partisans. Sans doute Voltaire, Turgot, Gondorcet, etc., avaient des vues d'humanité au delà de

la liberté de la presse et des lois politiques, et ce n'était pas seulement la constitution anglaise que rêvait le xviii® siècle, mais les clubs, en adoptant les belles idées, les ont gâtées. Le peuple pousse les idées mais les gâte ; il faut pourtant pousser les idées, et de là les folies.

Je fais rire Chateaubriand en lui expliquant ce droit à la propriété qui est sacré, et cette propriété qui n'est pas sacrée. On voit tout clair où cela mène, et cette vérité a son côté comique. Mais dites donc généreusement si dans cet article il n'y a pas des vues neuves, profondes et incontestables ?

J'ai achevé ce petit volume que j'avais pris à mon fils, de Tibulle et Properce. Catulle me paraît le plus piquant, mais Tibulle me plaît, et Properce me charme avec son éternelle Cynthie. Parlez-moi de ces amants-là 1 Cynthie a peut-être été trop loin, en perdant même parfois sa dig"nité, mais qui ne voit que l'amour humain permet les infidéHtés, les retours ; c'est ainsi qu'on aime sur la terre. Ainsi on est à la fois les deux femmes que vous citiez, Béatrix et Warens.

On n'importune pas plus que l'une ou l'autre, et on revient aussi sublime que l'une, aussi ardente que l'autre. Comme au fond ces choses sont peu, et ne font qu'à la jalousie, l'infidèle pardonne tout. Aussi cet Anglais était né pour sentir s'il n'avait craint le monde etl'ironie. Je vais lui en écrire de Properce. Les Itahens sont en tout les plus éclairés des hommes. La sévérité fait qu'il ne reste rien dans la vie.

Ah ! mon Jupiter n'est pas sévère. Ce fut toujours le plus faible des amants. Mais c'est Béranger qui me l'appelle ainsi, ce n'est pas moi. Est-ce M. Loménie qui vous a donné ces détails? Je l'ai vu là, il ne me plaît pas.

Chat[eaubriand] a été pour moi jadis plein de soins, de bonté, d'une attention que peu d'hommes savent montrer, et j'aime à lui en témoigner ma reconnaissance. Il serait encore amusé si on lui présentait les affaires comme elles sont. Je lui dis que c'est lui qui préside les comités. Lisez plutôt M. Duvergier de Hauranne; Déranger s'est montré dans ces comités. Y verra-t-on les académiciens ? Nous verrons si vous jugez que c'est un devoir d'y paraître. Mais il faut y porter la santé du roi; les benêts, qui la repoussent ! Quelle santé? C'est sa santé constitutionnelle, que n'en jouit-il donc pleinement ?

Adieu, Properce, je vous assure que les Adieux et le Retour à la poésie me plaisent encore plus que ces talents.

Ils n'ont pas un seul de ces accents-là ; ils ne sentent pas la mélancolie; ils ne cherchent pas la brise ni les plages désolées, vous avez un accent qui n'est ni de Catulle ni de Leroux.

On pense à vous en lisant ces poètes que vous avez faits nos amis.

Passy, 2 décembre.

En parcourant d'anciens papiers de mon père restés chez M"^ de Savignac, je trouve ce petit mot de Chénier, qui envoyait des billets à ma mère pour l'Académie; le voilà, si cela vous amuse, si non jetezle au feu ; j'en ai d'autres, j'aurais mieux aimé vous envoyer l'écriture de son frère.

On parle déjà de votre volume dans le monde, et les grands hommes en savent à ce sujet plus que moi et m'en apprennent. On attend merveille parce qu'on dit que vous retouchez toujours. Pour moi, vous savez que je n'aime pas que le style démange^ comme vous dites, et que la simplicité me plaît mieux, et les maîtres, en y revenant et regardant, ont en eux-mêmes beaucoup de négligences.

Vous auriez tort, il me semble, de prendre les objections de Voltaire au sérieux. C'est la guerre, c'est une guerre juste, mais les actes d'une guerre juste ne sont pas tous justes; l'essentiel est de gagner la victoire.

Je vois, sage Ariston, d'un œil d'indifférence Le grandeur lyrannique et la fière opulence, Les yeux d'un faux éclat ne sont point abusés, Le monde est un grand bal où des forts déguisés Sous les risibles noms d'Eminence et d'Allesse Peuvent enfler leur être et hausser leur bassesse.

C'est un discours, non pas sur l'homme, mais sur

l'égalité des conditions. Vous y verrez mes paysans d'Herblay.

Colin plus vigoureux et pourtant plus fidèle.

Je vois déjà que votre volume va plaire aux dames; l'article de Rémiisat (i) m'y prépare. Hé bien, tant mieux, vous aurez un plus grand succès. Je suis charmée de ma nouvelle demeure, d'où je vais droit à la Bibliothèque; j'y revois, j'y corrige et j'y fmis mon travail qui n'aura pas les parfums du vôtre. Voulezvous les Pensées morales de Marie, qu'elle m'a envoyées, cela plaira à vos dames (2).

J'ai été charmée du moins de ce que vous dites de Cicéron. Gardez-moi, je vous prie, ces articles de Leroux, dont j'aurai besoin.

GXXXVII

Passy, vendredi soir [11 décembre].

Vous auriez pu voir l'autre jour que je ne vous adressais qu'une lettre déchirée, car je vous avais fait la critique de votre article Rémusat, mais en cachetant mes observations je les ai jetées dans mon feu, vous épargnant mes bavardages. Il y a

(i) Cet article de Sainte-Beuve sur M. de Rémusat parut dans la Revue des Deux Mondes du i^r octobre 1847.

(2) Ces Pensées morales, dont le vrai titre est: Esquisses moitiés, pensées, réflexions et maximes, parurent, en 1849, ^ '^ librairie Paçnerre et furent rééditées en i8îio, chez Calmann-Lévy, avec une ude biographique et littéraire par L. de Ronchaiid, mais elles couraient sous le manteau avant de paraître en librairie.

aSo LETTRE-- INÉDITES

d'ailleurs de l'audace à critiquer un homme comme vous, et puis on doit vous épargner les lettres à lire au moment où vous achevez un volume et où vous allez trop fatiguer vos yeux. Mais j'ai été charmée de ce commencement sur ce moment de pêle-mêle et d'à peu près, — tout cela est délicieux.

Les objections de Voltaire me semblaient frapper plus sur l'objet de la foi que sur la foi même. Le sentiment de la Sainteté est un sentiment vrai, mais Pascal en fait une fable particulière, une application dont Voltaire devait se moquer. Il se moque en homme de parti, car il est poète, et, comme tel, comprend ce qui est exalté. En effet, Voltaire, qui se moque de Pascal, a parlé de l'Eucharistie d'une façon qui fait comprendre la manière dont Pascal mourant reçut l'Eucharistie. Quand Voltaire dit ce que c'est de croire qu'on a son Dieu dans son sein, quand il peint l'exaltation du catholique (je crois que c'est dans les Mœurs des nations), il montre qu'il pouvait bien comprendre Pascal. Je ne croyais pas le mot sur Cicéron de Sénèque, il est, je crois, rapporté par Gibbon, et c'est aussi beau que vrai. M. Le Clerc est l'homme de notre temps qui a le mieux parlé de Cicéron. Je ne sais si vous en aurez lu les notices, notes, préfaces sur les ouvrages de Cicéron. Cela m'a semblé tout à fait beau, fin, élégant et savant avec une indulg-ence intellig-ente et une vraie connaissance du sujet.

Pour ne pas vous faire venir siloin, je vous verrai, si vous voulez, à Paris chez mon nls, où j'irai par-

A SAIiNTE-BEUVE

fois rencontrer quelques amis en sortant de la rue du Bac. Mignet m'a dit la même chose que vous pour ce prix (i).Etje lui demande alors quelqu'un de ses mille prix à'utilité, de bêtise pour ma petite Histoire de Florence, dont mes amis de Florence m'écrivent des éloges que je n'oserais répéter. Vous allez vous écrier : C'est trop mal imprimé, et il y a trop de négligences, mais le prix n'est pas pour l'imprimeur, quoiqu'il soit bon pour l'imprimeur de l'ouvrage sur les Saxons, comme vous disiez ; oui, les Saxons, puisque les Saxons, c'est Vhabeas corpus, c'est Pitt, c'est la politique même.

Je vous en ai bien trop écrit, moi qui veux ménag-er vos yeux.

Donnez-moi donc des nouvelles de Libri, est-ce vrai qu'il est sérieusement malade ? les Italiens l'accusent de faire les articles des Débais sur l'Italie ; vraiment ces articles n'ont pas assez d'esprit pour qu'on l'y reconnaisse.

Ma sœur (2) m'écrit de Rome que les transports qu'excite le Pape ont un caractère de gravité et d'exaltation contenue, inconnu à nos peuples profanes. Tout se termine par la bénédiction, et un profond silence. Ceci rentre dans notre Sainteté. Que n'est-ce la vraie!

(i) Un prix à l'Académie française. Je ne sais si l'Histoire de Florence fut couronnée, en tout cas elle en était digne. (2) Mine Gabriac.

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