CXXXVIII
Passy, samedi soir [49 décembre].
Bien que je ne veuille pas vous écrire beaucoup quand vous devez ménager vos yeux, il faut pourtant que je dise au poète qu'étonnée de lui voir m'écrire l'autre jour que Lucrèce était peut-être plus fort ou hardi que Virgile, et que ceux de ce second temps égalaient les premiers, j'ai lu l'autre jour ce cinquième livre de Lucrèce que vous me citiez.
Et moi de rire et de dire : Voilà les poètes ! comment ces homines-là pourraient-ils être amants constants, ils ne sont pas même fidèles à Dieu !
Ce cinquième livre est très beau, soit, l'imagination en est grande et brillante, mais quel fonds pauvre, quelles basses conclusions et qu'on va mal se moquant des peuples en s'égarant plus qu'eux.
« Je vois partout l'intelligence, la combinaison, dit Lucrèce en termes magnifiques, mais je la nie, elle sort toute de la pierre et du bois. »
Ne m'écriviez-vous pas cet été qu'en retrouvant le grand air et la nature, tous les doutes s'en vont et qu'on est croyant dans les champs? Pourquoi ne m'avez-vous donc pas fait vos réserves sur ce cinquième livre qui est raisonné aussi bêtement que raisonne M. Littré? Les gens un peu vifs sur Dieu ne sont pas si tolérants. Vous approuveriez Bacon de dire que les esprits déroutés d'abord par les causes secondes
reviennent à la cause première en voyant que la chaîne de tout tient au trône même de Jupiter. Hé bien, disons donc : les faibles esprits s'arrêtent aux causes secondes et s'y fracassent , mais les forts esprits n'oublient jamais la cause première et s'y tiennent fermement. — Et M. de Humboldt, si incrédule, ne va-t-il pas tout à coup se demander si le secret de Dieu ne serait pas dans ce côté de la lune que nous ne voyons jamais? Il avait devant lui l'immensité pour croire en Dieu, il va se tourner dans un côté de cette petite misérable lune ! C'est là une naïveté commune à tous les athées.
Si vous dites que vous n'avez voulu louer Lucrèce que comme poète, vous aurez tout réparé, mais alors il ne sera pas grand poète, vrai poète, ému par la tendresse, par le côté divin des choses, et on préférera toujours Virg-ile et le pieux Enée,qui n'a vaincu l'amour que par les Dieux.
C'est ce que font sur la terre les gens sensibles. A nous autres, femmes, il nous faut un homme ou un Dieu, et quand Dieu cesse de s'offrir à nous sous les traits d'un homme, il vient intellectuel et calme et nous parle dans la solitude. Mais que faire avec Lucrèce ? Ce serait un néant de l'intelligence et de l'humanité.
La question n'est pas de savoir si l'on est immortel, et on peut, comme Confucius, se contenter et s'enchanter d'une existence terrestre. Mais la question de lumière ou de ténèbres, d'honneur ou d'enchantement, est une intelligence présidant atout. Or nulle
femme, nulle mère ne peut la nier, il ne faudrait avoir ni sens ni entrailles, n'avoir connu ni les délices, ni la maternité. C'est la mère qui conçoit le mieux le Dieu père. Que les hommes en jugent à leur façon, mais j'ai plus foi en Virgile qu'en Lucrèce.
Voilà ce qui sort souvent de vos lettres et de vos écrits : un esprit étendu, juste, excellent, fort, hardi, épuisant la matière qu'il traite, mais manquant de fermeté, ne concluant qu'en l'air.
Je vous le dis, et peut-être je me trompe, ce que je dis est peu de chose, mais nous allons vous voir à Pascal.
Passy, jeudi 6 janvier.
Je voulais vous répondre quand j'aurais lu votre Chevalier (i), mais je n'ai pu le chercher encore, et j'en reste sur les très aimables folies de votre lettre avant de lire les siennes. Un charmant article de vous, bien digne du vrai rossignol (2), m'a fait demander Théocrite à la Bibliothèque. M™*' Sand nous fait aussi du Théocrite dans les Débats, mais du Théocrite en sabots.
Ce soir, je suis lasse des historiens, non pas du Tacite et du Hume, mais des historiens de Macédoine. Je cherche et je médis : Ces histoires sont très bien faites, savantes, exactes, animées, que leur manque-t-il ? Je crois que c'est l'élévation d'esprit. Tout se peint, se répète dans l'intelligence de ces
(i) Z-e chevalier de Méré ou de l'honnête homine au XV 11^ siècle. Revue des Deux Mondes, du i" janvier i848.
(2) Allusion à l'article de Sainte-Beuve sur Virgile et Constantin le Grand, par M. Rossignol, paru dans les Débats du 28 décembre.
hommes; ils ne choisissent pas. M. G... vous donne les paroles du Roi Charles P"", les paroles d'Essex, les niaiseries de tous, eh ! qu'importe ? Est-ce ainsi que Tacite et Hume, les deux premiers historiens, antique et moderne, se délaient dans les bassesses ? Ils prennent ce qui est viril et ce qui fait penser, ce qui émeut ou instruit le lecteur. Les autres vous font boire toute une rivière. On a parlé d'art, de drame, personne ne réclame l'élévation d'esprit.
Mais je ne veux pas vous passer mon ennui de ce soir. En cherchant autre chose, j'ai trouvé les mémoires de la duchesse de Nemours, qui m'ont fait relire quelques-uns de vos Portraits. Sa méchanceté m'a un peu rappelé à M™^ de Longueville. J'ai trouvé aussi par hasard des mémoires de la famille Arnauld . Ce vieux d'Andilly était un mauvais père, et quel sort! Je crois que le Cte de R..., en l'appelant et le flattant, se moquait bien de lui et surveillait le duc d'Orléans.
Avez-vous fini avec Voltaire ? Je pensais, l'autre jour, que le favori de Voltaire était un saint. C'est Confucius; celui-là, il ne lui reprochait pas une sainteté pure et déiste. Je vous envoie pour vos étrennes deux pensées de ce saint-là, dont la plus longue surtout vous plaira.
Adieu, je vous garde une de ces amitiés chrétiennes que Saint-Cyran appelait un rehaussement de la charité ; et je dis comme David : Seigneur, mon bien ne va pas jusqu'à toi, mais à ces personnes distinguées en qui je mets tout mon plaisir.
Mon fils a dû vous porter Marie (i),
Passy, 4 février.
Où est Rodriguez, Herblay, le silence des forêts pour vous écrire ? Vous direz : « Voyez-vous tant de monde au bois de Boulogne ?» — Non je n'ai ici ni la ville ni la campag-ne, mais j'ai mon fils plein de journaux et plein d'affiiires, avec le naturel de Sampayo qui se déclare, un enfant qui ne pense qu'à la la politique ! Il me raconte que sa petite maîtresse, pour le retenir la nuit, lui prépare les journaux du soir,et quand il dit : « Je vais lire les journaux», elle les lui présente avec son beau sourire. Sa politique est violente, je le modère, il n'admire pas tant que moi Guizot qui n'est pas sauvé encore (mais tout ce qu'il a dit a été bien habile.) Vous avez raison pourtant de ne pas encore avoir là une politique de votre goût, mais on y marche, il faut le temps ; toute la crainte est que la liberté ne vienne faire perdre la liberté.
Je n'ai pu encore avoir votre Théocrite (2), on n'a rien à Passy que le journal du jour. Je le trouverai à Paris. Si vous sortez, dans huit jours je vous verrai chez mon fils, j'attendrai que vous me disiez que vous êtes guéri et que vous sortez.
(i) Ses Pensées, réflexions et maximes.
(2) Sainte-Beuve publia trois articles sur Théocrite, dans les Débris des II novembre, a et 16 décembre 1846.
Je n'ai pas vu René depuis longtemps. Béranger est venu me voir, il y a huit oudix jours. Ces poètes ne pensent qu'au style; il me reproche d'estimer fort le style de Thiers. Je ne sais si j'estime son style, mais je déteste son histoire. Déranger dans l'histoire ne voit que le style, la ceinture. Voilà les poètes. Aussi il craint d'écrire en prose. Un peu de négligence, des cheveux tombant par leur poids, seyaient à M™*' de Warens, voyez ce qu'en dit Rousseau ; mais vous n'aimez pas les Warens, vous voulez des Béatrice.
Hé bien, Chopin part? On ne peut donc regretter ses amants. Que savez-vous de lui? La Reine est-elle à Paris? Le Champi a-t-il du succès ? Faites lire les Pensées morales (i) à vos maîtresses, et puis vous me les rendrez pour une dame.
Parlez-moi de votre santé, vous serez toujours charmant dans le monde, Béranger dit que vous y allez beaucoup ; c'est cela qui vous fait mal. Vous parler des écoles ? Ce volume finira donc tout Port- Royal ? Alors vous irez au roman !
Bonsoir, il est minuit, tout le temps se perd dans un pays libre. Mais quel amusement qu'une science jouée sous nos yeux, en dialogues spirituels ; quelques-uns agissent, mais tout le monde jouit.
(i) De M"'« d'Agoult.
Passy, lundi soir [8 février].
En vous écrivant l'autre soir, je me suis rappelé que vous aviez jugé le style de Thiers, et, recherchant ce que vous avez dit, j'ai vu que Béranger pourrait vous reprocher aussi d'avoir été trop favorable.
La question m'intéresse comme historien, petit historien moi-même, car je vois que les poètes et les gens du monde ne comptent dans une histoire que le style. Or, Sismondi et presque tous les historiens de nos jours ne supporteraient pas un sévère examen. Mais j'oserais dire : Voltaire non plus. Et si vous le prenez de bonne foi, vous lui trouverez beaucoup d'incorrections, non pas à la façon de Sismondi, mais à la façon de Thiers. C'est bien facile, quand on n'écrit pas de longs ouvrages, de venir attaquer le style des longs ouvrages. Le monde ne marcherait pas et on ne saurait pas les faits, si chacun écrivait avec la précaution de Béranger. Vous, historien dans Port-Royal, je ne sais comment il vous juge. Mais ceux qui veulent étudier, écrire et publier, doivent se prémunir contre ces jugements précipités qu'on écrit mal, ou qu'on imite les anciens, etc.
Thiers a publié une histoire qui, comme homme politique, il me semble, le déshonore. Un homme politique qui écrit ces choses-là est perdu; c'est Jules
agO LETTRES INEDITES
Jailin transformé en historien. Ce n'est pas que l'Empereur soit trop loué, il l'est mal, c'est un poème épique écrit civilement, c'est un demi-Dieu vanté de travers. L'Italie est jug"ée avec impiété. Enfin il me semble que l'Empereur, rendu là burlesque et ridicule, eût dû déchirer le livre avec indignation.
Hé bien ! voici Bérang-er qui ne voit dans ce livre qu'un mauvais style. Le style, au contraire, semble, comme vous avez dit, simple, agréable; ce n'est pas le style qui est faible et léger, c'est le fond.
Il y a des qualités héroïques, il y a des enchantements dépeuples, il y a des ravissements de la gloire qui justifient assez les hommes d'épée, mais venir prendre au sérieux leurs plans mobiles, leur vanité sans bornes, leur étourdissement humain, vous avouerez que c'est être plus emporté, plus extravagant que le héros. C'est le héros moins son génie et son ivresse.
Du moins, voilà mon impression, d'autant plus sincère que cette histoire seule a changé mes espérances pour l'avenir de Thiers et mes sentiments pour lui... Rien de dramatique ne peut désormais le relever. Pourquoi Hume et Tacite, chez les modernes et les anciens, sont-ils admirables, c'est que rien de pareil n'est chez eux, c'est qu'ils sont profonds, vrais, artistes, si vous voulez, mais fesant hésiter à dire ce qui est le plus beau ou de leur fond ou de leur façon.
Vous ne me direz pas que c'est une prétention inouïe de juger ces hommes, car je jette un cri qui
m'est arraché, je le confie à l'homme le plus littéraire de mon temps, c'est une impression ; si je me trompe, avertissez-moi, mais quand vous parliez de Napoléon comme d'un aventurier selon l'histoire de Thiers, vous disiez le mot, mais c'est un aventurier sublime. Thiers ne le présente ni aventurier, ni sublime. Mais il faut que je m'adresse à Bérang-er luimême et que je me moque de lui sans abuser du voisinage; je lui écrirai en badinant là-dessus^ mais il fait payer cher le moindre trait à son adresse. Je le pensais en l'écoutant sur mille sujets, petits et grands ; comme la race de René est différente de cet hommelà ! Elle est sans doute moqueuse, mais doucement, et combien délicate, combien juste, sincère et bienveillante !
GXLII
Passy, lundi soir [15 février].
Je reçois une lettre de vous qui me rappelle que quelquefois, en lisant vos Portraits (où une admiration trop prompte a été remplacée souvent par une critique poignante), je me disais que cette envie modérée et ordinaire, dont vous êtes exempt, pouvait être parfois pour la critique un préservatif. Il ne s'agit pas d'une basse envie, mais de cette envie qui fait qu'on veut savoir bien si un homme a gagné ses éperons.
Vous voilà pour Thiers sur la pente des enchante-
ments. Mais n'allez pas si loin ; song-ez à ce mot à' orchestre dont vous avez ruiné d'un coup V. Hugo. Croyez-vous-en, vous-même, il y a àtV orchestre dans tous nos gens, c'est-à-dire le contraire du beau pur. Pensez que vos premières critiques de Thiers subsistent en dépit de la suite ; et pour moi ce septième volume (que j'ai lu et relu attentivement) est pire que les autres. Car l'Empereur y devient un vrai bourg-eois-gentilhomme dans ses conversations avec Talleyrand. Ce n'est plus l'émule de Turenne, de Gustave-Adolphe, de César, c'est un pantin; et c'est là où l'auteur l'admire le plus, ce qui rend la chose au dernier point ridicule ! Pitt est jugé à faire pouffer de rire l'Angleterre. Il n'était pas or^a/ï/sr/'eMr'. C'est ici la clarinette dans V orchestre. Qu'est-ce que cela veut dire? Blackstone ne saurait que penser? Heureusement Rome, ni l'Angleterre n'ont connu les organisateurs. Pitt, en soig-nant l'Irlande par des discussions sublimes, et s'occupant des Indes, l'a été autant qu'on peut l'être dans un pays liljre. Thiers semble ignorer Pitt, sa hauteur, et sa savante politique. Austerlitz est beau, mais c'est contre tous nos principes d'aborder l'art de la g-uerre quand on l'ignore; et il faut voir comme Marmont et les capitaines parlent de ces livres d'avocat. Je vous accorde tout le reste, le style, l'administration, l'agrément, mais, ô Pascal, est-ce là ce qui constitue la g'randeur? Je vous renvoie à vous-même.
J'ai reçu une lettre fort triste d'Espagne où l'on (i)
(i) On, c'était Bulwer.
est malade. Voici ce qu'on me dit des affaires là: qu'il n'y a qu'impunités, que des fripons s'y vendent les ministères dans la nuit, sans vouloir tenir les accords au jour, ce qui est l'affaire du moment.
Et vous ! on n'a jamais vu tant d'esprit de part et d'autre. Les banquets ont été extravaganls, mais on ne peut céder honorablement à la police dans un pays libre. Cicéron a fait un devoir de la résistance. Nous y sommes. Tout le monde a tort et tout le monde a raison. Voici des jours charmants. L'esprit du pays emportera tout, comme fait enfin l'esprit de l'Italie. Guizot s'est trop trompé avec ses vingt ans pour les constitutions de l'Italie ! mais redoutons pour nous les organisateurs. Qu'ils brillent dans les conseils de village ou les tavernes,
Ainsi brille la perle au fond des vastes mers, Ainsi meurent aux champs des roses passagères Qu'on ne voit point rougir, et qui loin des bergères D'inutiles parfums embaument les déserts.
J'ai trop aimé Thiers, je l'ai cru trop éclairé. Bérang-er dit que c'est moi qui me suis trompée, mais que Thiers n'a trompé personne. Vous subissez le charme que j'ai subi, prenez donc garde à vous.
Et que dites-vous de votre Lamartine et de sa simplicité? Il vient d'écrire l'histoire des Girondins et il est im Girondin. 11 les a étudiés sans rien comprendre à leur histoire. Cela n'est-il pas excellent ?
Bonsoir. Il faut avouer que ce pays de France est bien aimable.
Passy, mercredi soir, il février.
Mais le printemps me rend mes champs et mes beaux jours.
Vous m'allez voir encore, ô verdoyantes plaines,
Assis nonchalamment au bord de vos fontaines,
Un Tibulle à la main, me nourrissant d'amours.
Fleuve de ces vallons, là, suivant tes détours,
J'irai seul et content gravir ce mont paisible ;
Souvent tu me verras, inquiet et sensible.
Arrêté sur tes bords et regardant ton cours.
J'y veux terminer ma carrière ;
Rentré dans la nuit du tombeau.
Mon ombre encor tranquille et solitaire.
Dans les forêts cherchera le repos.
Tout cela est pour vous dire que je vais bientôt quitter Passy. Ne vous verra-t-on jamais ? Je serai demain jeudi, de 2 à4 h., chez mon fils. Je ne vous l'ai pas dit, vous croyant malade, mais enfin je vous le dis, car si vous étiez g-uéri, ou rayonnant, ou entraîné, venez. J'ai averti Mig-net, mais il sera peutêtre trop dans la politique.
C'est rue du Petit-Bourbon, Saint-Sulpice, n° i8»
Passy, 15 mars.
J'ai trouvé votre Thêocrite et je l'ai lu avec enchantement dans un moment où il faut se borner à la nature, à la poésie, heureuse borne qui est dans
A SAINTE-BEUVE 2f)5
les nues. Vous faites entrer à merveille dans ces sujets ; et dans ce que vous faites même en vous jouant il y a toujours un peu de profondeur.
Vous ne m'avez plus écrit; êtes-vous trop occupé, trop surpris, trop distrait ? Vous ai-je dit des bêtises ? J'avais écrit à Thiers pour lui exprimer mon intérêt. Il m'a répondu en me racontant sa nuit du 23, disant qu'il n'est point hostile, qu'il se retire dans la vie privée , et verra les événements en poète . M""® Sandest bien différente, elle est ravie, mais sans un espoir trop prochain, me disant que si on ne sait pas encore trop bien comment vivre, on saura comment mourir. De Madrid on m'écrit que c'est fort beau; je crois bien, il doit être content. On entend des choses de toutes les couleurs. Il faut bien rire, on est française, et tout répond ici au caractère national. Je n'ai vu d'assez content que Bérang-er, mais c'est une susceptibilité, non de vainqueur, mais de vaincu; je ne le verrai plus dans ce moment. Il se défend d'ailleurs d'avoir part à rien, et je le crois sur ce point.
Parlons de Théocrite, non pas amoureux comme Tibulle, vous en marquez bien la différence. Ah! les muses, il faut l'espérer, ne sont pas mortes.
Nous serons charmés du moins de voir P. Leroux à l'Assemblée.
Passy, 21 mars.
J'ai bien regretté de ne pas vous voir ce jour où vous êtes venu, je suis arrivée un moment après. Je vous indiquerai bientôt un jour qui ne soit ni jeudi ni mardi, avant mon départ, je suis encore ici pour deux ou trois semaines.
Croyez-vous donc que la Princesse de Clèves soit si loin? Je ne le crois pas. Mais René ne pourra pas dénigrer ce qu'il avait jadis rêvé. Que ces braves gens établissent du moins pour jamais quelques principes de bonté et d'humanité qui fassent que la société future les compte et les aide davantage. Des tribuns ? un parti du peuple? Pourquoi pas? Il faudra qu'on soit pour eux de bonne foi.
Vous êtes bien vite ébranlé, ô Tityre ! On m'écrit de Florence que la vieille Germanie a l'instinct que la France va déborder en Europe, qu'elle se presse contre l'Italie. La France redeviendra France et grande en dépit de tout.
Passy, mercredi 22 [mars].
Voici que j'irai à Paris vendredi, chez mon fils. J'y serai à deux heures et demie en sortant de la rue
A SAINTE-BEU\TÎ 297
du Bac. Venez-y si vous pouvez. Nous causerons et vous me donnerez vos idées.
A vendredi donc.
Passy, mardi soir, s. d.
En réfléchissant sur ce travail de Leroux que je vous ai envoyé, il faut avouer qu'on ne trouve pas cela si bien qu'on avait cru. Sans doute, le sujet est profond et il est traité d'une manière profonde, mais d'une manière fausse au fond. Car Dieu a donné les choses sans doute à tous les hommes, mais il les a données au prix du travail. Conquérants, marchands, tous ont obtenu au prix du travail. La politique est une science, un travail, remis à l'esprit de l'homme; Dieu nous a donné des affaires, des droits compliqués; des multitudes répandues sur la terre ont marché par les talents d'un petit nombre. Leroux vous séduit et vous entortille, mais ses principes d'humanité restent à part et toujours beaux.
Laissons cela, et dites-moi plutôt dans quelle idylle de Théocrite, il aime de tenir dans ses bras sa maîtresse en contemplant la mer de Sicile? Est-ce point vous qui avez fait dire cela à Théocrite ? Je l'ai lu et relu sans trouver ce passage. Il me semble que Tibulle aussi est parfois d'une oisiveté à vous
2qS LETTHIS INÉDITES
charmer, et Leroux dirait que voilà des propriétaires sans travail.
N'êtes-vous pas amusé de ces discussions ? M.Moléaeu un beau jour contre M. Guizot, peste ! quelle affaire ! M. Guizot s'est montré le lendemain digne qu'on lui pardonne bien des choses. Mais c'est toute une politique de ruses, où le Roi joue, je crois, tour à tour tous les cabinets étrang-ers, avec une mollesse dans la manière qui est aussi de l'habileté. Les banquets étaient devenus si extravag^ants qu'ils ont donné raison au gouvernement. Que de bonnes gens aussi simples que M. de Lamartine, qui a confondu, dit-on, Robespierre avec votre Théocrite.
C'est vous, je crois, qui avez mis ainsi Théocrite à la mode. La Reine a fait un essai qui va nous donner une littérature en patois, comptez-y.
Je voulais voir si vous ne trouveriez pas ces Pensées morales (i) fort prétentieuses, mais vous n'en avez pas reçu cette impression.
Vous avez fini Port-Royal et vous auriez voulu y mettre votre drapeau, celui du vrai Port-Royal, en même temps que du libre-penseur, qui comprend tout. C'est une belle ambition, c'est un illustre drapeau, monsieur, et nous serons charmés de voir le monde continuer de vous l'accorder. On a parlé dans les Débats de ces écrivains qui se mettent dans des coins, cherchent des coins, mais de là voient l'univers; c'était vous qu'on désignait, ai-je pensé.
Dites-moi si votre santé est rétablie. Vous mène-
(i) De Mm» d'Agoult.
rez la vie du monde qui vous fatigue. Bonsoir, amusez-vous.
J'oubliais de vous demander : quel malin propos de Bérang-er y a-t-il donc? Je ne sais ce que vous voulez rappeler : est-ce Jupiter? Je ne me fâcherais pas pour cela. Je ne suis point fâchée, mais je crois qu'il n'aime guère les voisinages. Il faut respecter ces farouches. Je le verrai en quittant Passy, qui ne me plaît que pour l'hiver.
Passy, vendredi, s. d.
En arrivant ce matin du fond de la Bourgogne, je lis un petit mot de vous dans les Débats, auquel je ne comprends rien. Mais s'il y a en France un mérite républicain dans la vraie et belle acception du mot antique, un mérite réel, et complet, et modeste, et dédaigneux de toute intrigue et de tout bien matériel, c'est certainement vous. Je l'ai entendu dire par tout le monde qui vous rend justice.
La Bourgogne est en l'air. Les châteaux de Bazoche et de Ghatellux ont été attaqués par des bandes avinées de paysans. M. de Bazoche a été contraint de signer la cession d'une partie de ses bois, et, comme je traversais Avalon, la garde nationale et la troupe de ligne se préparaient à marcher pour défendre le château de Ghatellux d'où le comte et le
marquis sont absents. On demande aussi là une cession de bois avec menace d'incendier le château; c'était hier jeudi qu'on devait venir chercher la réponse de M. de Ghatellux absent. D'autres propriétés moins riches ont été de même attaquées. La province est consternée et menace de refuser l'impôt. Cependant elle ne serait point hostile à une République sage et modérée, et elle voudrait la voir organisée par la gauche. A ClamecyjOÙ j'ai passé, on disait que M. Dupin serait nommé malgré une grande brigue contre lui.
J'écris ces détails à Béranger pour le modérer, et son Dupont de l'Eure dont la province croit l'esprit affaibh. On a peur, on n'ose pas même parler, mais je savais bien les rassurer et leur ouvrir la bouche. J'ai causé avec des gens de toutes sortes.
Les châteaux sont en péril, mais les fermes sont tranquilles et délicieuses. Quel riant pays ! quel peuple intelligent ! J'en suis charmée. Vous m'aviez dit des choses qui me feraient trouver tous les lieux charmants, cependant je n'en crois rien, et je suis sûre que vous ne quitterez ni Paris, ni rien.
Lundi, 3 avril.
Je serai après-demain, mercredi, chez mon fils, seule, si vous venez à 2 heures, et peut-être avec votre Marie, si vous venez tard, ou avec Didier, etc.
A SAINTE-BEUVE 3oi
Je crois que je vais retourner à Herblay eu attendant d'autres arrangements. Herblay fut toujours mon port, heureux s'il devient le vôtre? Mais tout va s'arrang-er bien, je crois, pour le pays et pour chacun. La Pologne me réconcilie à la République.
Herblay, lundi, 10 avril
J'ai reçu hier de M. Ant. Passy presque courrier par courrier un mot très aimable qui dit qu'il ne comprend rien à votre affaire, et qu'il est d'autant plus difficile de donner des renseignements sur ces fonds qu'ils étaient à la disposition du ministre seul (i). Il dit cependant que si vous vouliez bien lui faire l'honneur d'aller le voir, peut-être que, dans la conversation, il pourrait retrouver quelque souvenir qui vous serait utile. Vous le trouverez tous les matins rue Pigalle, n° 6.
Je m'étais bornée à dire très peu de chose, me bornant à ce que vous avez indiqué, car avec vous je crois qu'il faut beaucoup craindre de faire plus que vous ne voudriez, je n'avais nullement parlé d'une conversation entre vous deux, c'est lui seul qui la propose, et j'avais parlé comme si vos amis s'occupaient de ceci plutôt que vous. Si vous ne voulez pas voir M. Passy, vous pouvez vous en dispen-
(i) Allusion à la fameuse affaire des fonds secrets, dont Sainte- Beuve prétexta pour donner sa démission de bibliothécaire à la Alazarine.
ser, mais c'est un excellent homme, et il pourra vous mettre sur la trace. Peut-être il ne veut pas écrire, mais dire les choses. Mais il ne me dit pas cela, ni rien de plus que ce queje rapporte.
Nous sommes ici depuis deux jours. Notre déménagement seul ressemble à la révolution, mais hors cela, nous ne trouvons ici que repos, verdure et oiseaux qui chantent.