‹ Lettres inédites;Chapitre 10 sur 33 · C. l'r. i avoub · texte numérisé non relu

C. l'r. i avoub

Turin, 23 février 1844-

Je ne veux pas, Madame, reprendre ma thèse snr les Jésuites quoique je sois loin de l'avoir épuisée, car pour notre malheur ils fournissent tou< les jours aux bons Italiens de nouvelles raisons pour les regarder comme une des plaies les plus funestes entre celles qui désolent leur pays. Vous avez raison d'admirer M. de Ravignan; je partage ce sentiment, mais il ne fait qu'augmenter mon antipathie pour une institution qui rend stériles, si non dangereux, de si beaux talents, d'aussi grands dévouements.

Je vous remercie du spirituel et intéressant bulletin bibliographique que vous me donnez. J'en li un grand profit, en évitant ce qui vous lit, et en lisant d'après vos conseils monsieur - 1. Girardin (') et Miss Prescott ('). Je connaissais déjà l'article sur l' Irlande de la Rétine fT fÀiimftourg que vous me signalez. Il est d'un de mes amis, Mr. Senior, l'esprit le plus éclairé

(1) 8*iat-IUre QInrdin.

('2' Prohatilrment Misa Il^nrietta Pre«cott.

de la Graiule Bretagne {' ). C'est l'économiste par excellence d'outre-Manche. M. Chevalier le connaîtra sans doute, quoiqu'il doive peu l'aimer. Car Mr. Senior fait de l'économie en savant, et M. Chevalier en littérateur romantique. Pour mon malheur, j'avais dans mon coin composé aussi un article sur l'Irlande, sans me douter qu'un homme aussi supérieur que Mr. Senior préparait un travail sur ce même sujet dans des vues absolument pareilles aux miennes. Quand je l'ai lu, il était trop tard pour suspendre la publication de mon œuvre, qui s*imprimait déjà dans la revue de mou indulgent cousin (*).

Elle arrive mal à propos, car on i)L*ut ni accuser d'avoir copié Senior, ce qui m'affligerait assez ; ne connaissant rien de plus digne de mépris que les hommes médiocres qui veulent se parer des pensées des intelligences supérieures. Quoiqu'il en soit du mérite réel et du mérite d'à-propos de mon article, je prendrai la liberté de vous en offrir une copie. Croyez-vous que j'en puisse déposer une aux pieds de la belle du-

(i) L*articlc de Senior sar Tlrlande parut, sans nom d'auteur, dans YEdinburgh Seview de janvier-avril 1844, avec le titre Irdand.

(2) La BibUothèque univertelle de Genève, dirigée par M. Auguste de la Rive.

chesse? (') Ses opinions ne sont pas les miennes; ne trouvera-t-elle pas mauvais que je lui présente un ragoût qui sent le mal pensant ? Si je le fais, ce ne sera que sur votre parole, et après que vous aurez obtenu d'elle la promesse qu'elle ne fera pas attention à Tœuvre, mais à riiommage que lui rend Tauteur.

Ma tante M"" de Tonnerre a reçu de Paris des nouvelles de la santé de M. Scipion de Brézé qui l'inquiètent beaucoup (^). On lui mande que ses médecins l'envoient en Italie, seul, sans femme, sans parents, sans amis : que même on lui a défendu d*emmener son valet de chambre. Serait-il atteint d'une maladie cérébrale, et pour le guérir croit-on nécessaire de l'envoyer loin de tout ce qui rappelle les souvenirs de sa vie ? Ce serait bien triste de voir détruite, si jeune, une intelligence aussi élevée, et un si beau caractère tombé dans un état qui n'est pas hors d'atteinte de l'action délétère du ridicule. Le parti lép:itimi8te doit être profondément afllij::é de l'état de M. de Brézé, car il était incontestablement son plus beau produit, le seul homme qui eût su allier d'une

(2) Le ■ ,, . ,...i l'un d«i eh«fii

du parti '•• dana la chu pain. Il mourut «i

novembre IMI».

manière digne et noble le culte des vieux souvenirs et des vieux sentiments du gentilhomme avec les idées progressives des générations nouvelles. .Te ne vous ai pas parlé de la démission de M. de Salvandy, parce que j'aurais et*'* forcé de vous avouer qu'on Ta peu regretté à Turin ('). A tort sans doute, on l'avait jugé sévèrement. Notre société essentiellement aristocratique lui trouvait des manières communes, que des efforts inouis rendaient affectées, sans les améliorer. Je ne partageais pas cet avis, ou du moins, si au fond de l'âme je recx)nnaissais à l'ex-ambassadeur un certain mélange de vulgarité et d'importance, je n'}' faisais pas attention, pour m'occuper uniquement des charmes d'un des esprits les plus distinpnit's de notre époque. Pour réussir chez nous, il faut surtout de la simplicité et une certaine élégance de formes. L'une et l'autre manquaient au diplomate-académicien. Il eût fallu qu'il eût eu le temps de faire briller sous les faces les plus brillantes son esprit remaniuable pour que nos dames oubliassent la manière théâtrale avec laquelle il entre dans un

(t) Le comte Narcisse de Salvandy, membre de l'académie française, fut ministre de l'instruction publique en France dans le cabinet présidé parle comte Mol»'* (lXi7) et - t

ambassadeur en Espagne et en Piémont. Il quiti de Tarin en février 1844.

salon, et un certain tonr de bras qni lui est particulier lorsqu'il salue. Je crains bien que nous n'ayons l)eaucoup perdu au change. En attendant que l'arrivée de >[. de Mortier (') nous fiisse connaître si nos craintes étaient fondées, nous jouissons d*un jeune lion du jockey, qui représente l>arfaitement la France auprès des belles dames et des joueurs de whist. Malgré tous les moyens de M. de Salvandy, je doute fort qu'il eût obtenu dans nos salons la moitié du succès que M. de Mareuil doit à sa jolie figure, à ses manières élégantes et à son état de lion apprivoisé (').

Je fais des vœux bien sincères pour que votre santé s'améliore et vous permette de sortir de la retraite au milieu de laquelle vous vivez. Je désire ardemment vous savoir lancée de nouveau dans le monde, d'abord parce que vos souffrances m'affligent, comme si je les ressentais moi-même, et ensuite un peu par jalousie de vos heureux fidèles qui vons entourent d'une manière plus complète et jouissent du bonheur de votre intimité plus plei-

(1, !,.• .•uintr M',rti. r •■•fr,',|ft «n finitr 1844 au comte de Sah'iiixiv <iuii- I .'iiiili:i«Mti|<> iir Knuiee à Tarin.

(S) JoMph Daraod Yicorote de Mareuil, premier Mcr^taire d'ambassade et ensuite charge d'affaires intérinairc de France à Turin ea féTrter IMA, ^-tait filu du comte de Marcuit, membre de la chambre des pairs, sous la monarchie de Juillet

nement qu'il ne m*a été donné de le faire lonqae j'étais à portée de vous voir. Réser\'ez-moi une petite maladie ; et en attendant que j(> puisse joindre mes soins à ceux de vos élus, tâchez de vous porter à merveille, quand ce ne serait [que] pour ne pas ajouter les tourments de l'inquiétude aux regrets de l'absence qui sont par eux seuls bien assez cruels à supporter.

Croyez, Madame, à mon inaltérable et resi)ectuenx attîichfinrnt.

r. i>K r^vouB.

(Turin, 1844) 15 mars.

J'espère, Madame, que cette lettre vous trouvera tout à fait remise de la fièvre et de ses suites. Je veux me persuader que je n'ai que des félicitations à vous adresser sur le retour à la santé et sur votre réapparition au milieu de ce cercle d'élite, pour qui votre présence est un besoin de tous les jours.

Pendant que vous souffriez, j'étais de mon côté occupé à soigner des malades bien chers, dont la santé nous a donné bien de l'inquiétude. J'ai eu en même temps ma mère et ma grand' mère se-

rieasement malades. Ma mère s'est assez bien remise ; ma grand' mère est beaucoap mieux, mais son grand âge nous inspire quelques inquiétudes pour les suites d'une maladie qui a duré près de quarante jours.

J'ai prié mon cousin De la Rive (*) de vous adresser trois exemplaires de mon article. Vous voudrez bien a|;irréer l'hommage de l'un d'eux, et en déposer un second aux pieds de la belle duchesse. Le troisième est destiné à M. Chevalier s'il veut bien l'accepter. C'est un tribut de mon estime pour plusieurs de ses ouvrages, et une marque de sympathie pour un grand nombre de ses opinions. Comme il serait possible que dans l'avenir je me permisse d'en contester quelquesunes, je désire lui prouver que ce désaccord pai^ tiel est allié chez moi au sentiment très vif de la portée de son esprit et de l'étendue de son talent. D'ailleurs depuis que vous m'avez assuré (|u'il était très lié avec mon ami Mr. Senior, je n'ai plus pour lui le même éloignement que certaines phrases malsonnantes de ses discours et de ses leçons avaient excité en moi.

[ï) Auguste d« U Rire et Camille de Cevour étaient cousins iseoe de gummiaê. Léo» reepeettTM alMles matemellee, M<m T. Boiaier et M«* de Sellon, Mâimt mmub.

Lorsque vous rencontrerez notre ex-ambassadeur(') vous pourrez lui dire que son séjour à Turin n'a pas été stérile, qu'il peut se vanter d*avoir influé de la manière la plus heureuse sur le sort d'une jeune et brillante cantatrice. La croix qu'il lui a envoyée, les conseils qu'il lui a adressés lorsqu'il était encore sous le channe de sa voix divine, ont agi comme un channe irrésistible sur elle et l'ont déterminée à préférer un jeune et bel époux aux offres fabuleuses des directeurs des principaux théâtres de l'Europe. Ne lui dites pas que le jeune et bel époux a cinquante mille li>Tes de rente, car cela détruirait tout le poétique de l'histoire et ferait évanouir le mérite du charme du diplomate sentimental. Si M. de Salvandy est désireux de continuer à inspirer la femme mariée comme il a inspiré la jeune débutante, l'occasion est bonne, car dans ce moment elle est à Paris changée en M"* Juva de M"" Branca qu'elle était C).

Je suis désolé de ne pouvoir partager aucune de vos impressions sur M. de Lamartine ; mais je dois vous avouer que son discours sur les for-

(1) Le comte de Salvandy.

(2) M"« Métilde Branca avait épousé M. Java, de Turin, en 1S44.

tificatioiis m il i»ani au dessous de son talent (*). Il se compose d'une suite de déclamations et de lieux communs dont ne devrait pas se senir un homme politique de la portée du députéde Mâcon.

Le zèle des évèques pour la liberté de l'enseignement est quelque chose de curieux pour qui connait à fond les véritables instincts du haut c\vr^é. Tandis qu'en France ils soutiennent une I>olémi»|ue si ardente au nom des principes les plus libéraux, leurs confrères ici dans leurs mandements et leurs discours attaquent avec un redoublement de virulence toutes les libertés, depuis celle de la parole, jusqu'à celle de la pensée.

Dieu veuille que la France ne soit pas dupe de ces nouveaux convertis aux grands principes du libre développement de l'intelligence, dont ils sont au fond les irréconciliables ennemis.

Agréez comme toujours avec amitié l'assurance de mon entier dévouement.

Page 1