C. DE C
Tarin, 15 février 1844.
Je n'ai pas voulu répondre, Madame, à votre dernière lettre avant d'avoir lu la brochure du père Ravignan, que vous aviez signalée avec raison comme un grand événement (*). J'ai admiré, comme vous, cet éloquent plaidoyer, cette courageuse justification d'un corps qui compte tant d'ennemis puissants et déterminés. Sa lecture m'a convaincu que l'ordre des Jésuites pouvait se vanter de posséder de grands talents et de grandes vertus ; que sa règle de fer, si elle étouffait les natures médiocres, redoublait l'énergie des âmes fortes. Mais à cela près, le livre de M. de Ravignan n'a fait que raffermir l'opinion que tous les hommes éclairés, tons les véritables amis de leur pays, portent en Italie sur l'ordi'e des Jésuites. J'y ai vu exposé[es], avec plus de puissance que partout
(1) De Vexùtenee et de rituUiut des Jétuite$. Par le R. P. dk Ravioxan. Paru 1844.
ailleurs, les ressources immenses que la compagnie «le Jésus dispose pour les luttes relisieuses. Ces re?isources sont mises, dit le père Ravip:nan, au siMvice seul de la religion. C'est peut-être vrai, si l'on ne considère que le but médiat, la cause finale des efforts de Tordre. Mais il est hors de doute, et notre pays en est un triste exemple, que les Jésuites, pour arriver à la domination spirituelle et religieuse, recherchent d'abord avec ardeur la domination temporelle et politique. Je ne souix.onne pas la bonne foi de l'éloquent prédicateur. Mais quand il parle du désintéressement de son ordre, de son amour pour le progrès, pour la civilisation, pour les sciences, pour la liberté même, je n'ai qu'à jeter les yeux autour de moi, pour reconnaître la vanité de ses paroles. Je voudrais, Madame, pouvoir vous faire pénétrer un instant dans un des collèges que les Jésuites dirigent dans notre pays, vous faire entrevoir leur méthodes et leurs résultats; ce simple examen suffirait certainemt'nt pour détruire dans votre esprit l'effet magitfue des plaidoyers de l'ancien avocat général. Ils font mieux en France, en Suisse, que chez nous. Mais pourquoi? Parceque dans ces pays, qui ne sont pas sous le joug, ils ont des pré<"aution8 à prendre, des ménagements à garder envers les gouvernements et les peuples. Tout puis-
sants chez noas, ils peuvent donner un libre cours à leurs tendances, laisser se développer l'esprit de l'ordre. Si Ton veut reconnaître la nature intime de Tordre, ce n'est pas là où ils luttent, où leur position est précaire, qu'il faut les étudier. On ne l'appréciera pleinement que là où, ne rencontrant nul obstacle, ils appliquent leurs règles d'une manière logique et conséquente. Ils n'ont rien appris, rien oublié; leur esprit, leurs méthodes sont les mêmes. >[alheur au pays, malheur à la classe qui leur confiera l'éducation exclusive de la jeunesse. À moins de circonstances lu-ureuses qui détruisent dans l'homme les leçons de l'enfance, ils feront dans un siècle une race bâtarde et abrutie; des grands d'Espagne, des seigneurs napolitains, c'està-dire quelque chose qui tient le milieu entre l'homme et la brute. L'opinion que j'exprime ici est partagée par les membres les plus distingués de notre clergé et par l'immense majorité des catholiques sincères. Avant donc d'admettre les conclusions de M. de Ilavignan, de céder à l'entraînement de sa chaleureuse éloquence, daignez réfléchir aux faits actuels, aux résultats positifs, incontestables, de leur résurrection dans les pays qu'ils dominent, et opposer aux pompes du langage la logique sévère des événements. Au reste, c'est beaucoup de bruit pour peu de chose. Les Jésuites
ne sont pas dangereux en France. Dans nn pays de sciences et de lainières ils seront toujours réduits à se modifier, à se transformer; ils n'obtiendront jamais un empire réel, durable, ni dans le monde politique, ni dans celui des intelligences. Je voudrais, dans l'intérêt de l'humanité, qu*on pût traiter avec les .Jésuites et leur concéder, dans les pays d'où ils sont encore exclus, trois, quatre foi<<. dix fois plus de liberté, qu'ils en accorderaient aux i)euples qu'ils dominent.
Je vous demande pardon d'avoir si longtemps traité un sujet peu agréable. Si vous passiez six mois chez nous, vous ne seriez plus étonnée de la chaleur, de la vivacité que j'apporte dans cette question.
.Te vous dois des compliments de condoléance pour le mauvais succès de la candidature de votre protégé. Vraiment je ne conçois pas qu'on puisse lui préférer M. Vatout. Qu'a fait M. Vatout qui vaille St-Mars? Les deniières poésies, il est vrai, de M. de Vigny n'étaient pas faites pour augmenter sa gloire, ni pour lui faciliter le chemin de l'académie. Si vous avez du crédit sur lui, tâchez de le renvoyer dans le domaine de la presse ; il y obtiendra certainement des succès qui lui vaudront des lauriers plus précieux que le fauteuil académique (*).
(1) Alfred (1« Vigny fat Hu oMailira de l'acAd^mie fnaçalM
J'ose vous prier, Madame, de vouloir bien m' indiquer de temps en temps, les ouvrages qui font le plus d'effet dans ce monde parisien au milieu duquel on est toujours présent par la pensée, lors même que des circonstances impérieuses en tiennent éloignés ceux qui ont pénétré dans son intimité.
Korà a eu un fort accès de goutte ; il est mieux, quoique encoçe sonffrant. Casanova, en deuil de sa sœur, en procès avec ses cousins, ne sait trop quel parti prendre; il est découragé et indécis. La lettre que vous avez eu la bonté de lui écrire a mis du baume dans son cœui*. C'est un acte de charité dont je vous suis aussi pour ma part fort reconnaissant.
Mon frère qui a lu avec plus de fruit que moi l'ouvrage de M. de llavignan vous remercie de votre bon souvenir et vous prie d'agi'éer ses hommages.
Veuillez accepter la nouvelle assurance de ma respectueuse et sincère amitié.