C. DE Cavour
yl) M. d« Lamartine prononça, & la chambre des d^put^s <io France, deux diacoun ao sujet dea fortifications de l'aris, \r- premier dans la séance du 2i janvier 1842, A l'occasion de lu |ir<'«pntation du projet de loi, le second dans les s^ancea «lo« •; tt 7 mai 1846, lora de la diacoision sor Tannement.
8«a««ia 14 oetobre (18U).
Madame,
8i je n'avais présentfes] au souvenir mille j)reuves irrécusables de votre indulgente amitié à mon égard, je n'oserais pas en vérité reprendre une correspondance qui a été si longtemps interrompue par ma faute. Je ne chercherai pas à excuser mon silence par des raisons banales. Je préfère, suivant la méthode anglaise, me reconnaître coupable, to plead gnilttj^ et ne devoir mon pardon qu'à votre affectueuse bonté. Les habitants de mon paj's sont sujets à des accès d'humeur, à des phases de tacitumité ; c'est la seule circonstance atténuante que je me permette de mettre en avant, et encore je déclare que je reconnais que devant un juge sévère elle n'aurait aucune valeur.
Pendant que vous jouissiez des douceurs de la vie de château, d'abord chez une brillante duchesse, et ensuite chez T ex-chantre d'Eloïse, je parcourais la Suisse avec un de mes amis, pour chasser un reste de principe fiévreux que j'avais attrapé dans les rizières. J'ai revu avec intérêt et plaisir cette belle nature suisse si grande, si pittoresque, si attachante. Je me suis peu occupé
lit* |»i'Ut'tiir if ioiil de la i)oliti(|ne du pays. Je l'aurais mal jugé au point de vue du touiiste auquel je me trouvais placé. Les tables d'hôte et les salons «l'auberge, en Suisse surtout, sont des miroirs peu fidèles de l'esprit national. D'ailleurs le spectacle moral que présentait alors ce beau V iv< était trop triste pour ne pas chercher à en tlrtourner la vue pendant un voyage d'agrément. J'ai rencontré chemin faisant M. et M"* de Barante qui séjournaient au triste château de Villar ; leur conversation m'a rappelé les salons de Paris et ce mouvement intellectuel qui ne se trou Vf i\r\o là. !M"* de Barante m'a paru avoir •Ltiiiitivi iii.nt changé le rôle de femme admirée pour sa l»»auté, contre celui de femme dévote. Les soupirs caverneux que lui arrachait le récit spirituel de la retraite forcée des fils de Loyola, que son aimable mari nous a fait, m'ont prouvé qu'elle était définitivement tombée dans le mysticisme jésuitique, ce triste fanatisme que rien ne rachète et rien n'embellit ; qui est dépourvu de poésie et d'amour, et qui sacrifie la raison, sans élever le sentiment vers les régions du sublime.
M. Michel Chevalier marié ! Je vous avoue que je Taimais mieux célibataire ; cela allait mieux à son état présent et surtout à sa carrière passée. J'espère que l'amour coi\jugal ne fera pas tort à
la science dont il est nn des principaux adeptes^ et qu'il n'oubliera pas tout à fait l'économie politique pour se livrer exclusivement aux délices de l'économie domestique.
Je n*ai pas de projet pour cet hiver. M'absenter pour lon^mps m'est impossible, et n'aller à Paris que pour peu de temps m'est odieux. Je médite un voyage en Angleterre pour le printemps prochain, mais c'est là un projet bien vague dont hi réalisation est soumise à de nombreuses éventualités qu'il m'est impossible de prévoir. En tout cas si ce n'est Paris, du moins la rue des Saussaies se trouvera sur ma route. Ce sera hi plus agréable station de mon voyage. M. de Castellengo se charge de cette lettre (*). Je suis charmé que vous ayez apprécié son esprit et ses lumières. C'est un bon spécimen de ce que peut devenir la classe élevée piémontaise , lorsqu' elle est transplantée sur un sol intellectuel, et qu'elle sort du cercle étroit où elle est forcée à végéter sur le sol natal. Je vous assure qu'il a pour vous un tout autre sentiment que de l'indulgence. Il a assez d'esprit, je vous assure, pour vous apprécier à votre juste valeur. Et tout ce qu'il m'a dit me prouve qu'il a su découvrir les trésors
(1) Le comte Adolphe Frichignono de Castellengo.
«l'iutolligence et de sentiment que renferme le salon si recette de la rue des Saussaies.
Soyez assez bonne pour remercier M. de Circoort et le duc et la duchesse de Rauzan de leur aimable souvenir, et leur présenter mes compliments empressés. J'espère que malgré mes torts vous croyez encore à ma sincère amitié et me permettrez toujours de me dire
Votre tout dévoué C. DE Cavour.
XIT.
(Tnri.r. 4 f.-vrinr f\M'A
Madame,
Vous ne trouverez pas mauvais, j'ose l'espérer, <iue j'aie remis à un de mes amis qui va passer quelques mois à Paris, une lettre de recommandation pour vous. Plein de confiance dans votre indulgente amitié, j'ai cru pouvoir faire appel à votre bienveillance en faveur d'un jeune homme distingué. Mon recommandé appartient à la famille des lierton, bien connue en France, puisqu'elle est la souche d'où les Crillon sont sortis ('). Il a
«ervi quelque temps dans la cavalerie, et maintenant il est rentré dans la vie privée pour satisfaire à ses penchants sérieux et indépendants. Il va à Paris pk'in de désir de voir et d'apprendre. Si vous l'accueillez avec lionté, ce désir sera satisfait, car votre salon l'initiera à tous les charmes de l'esprit français, et auprès de vous il arrivera à connaître jus(|n'à quel point l'atmosphère parisienne peut développer les grâces de l'intelligence sans nuire à l'élévation du cœur et à la force des sentiments.
.Te ne vous demanderai pas des nouvelles du monde politique. Le drame parlementaire qui se joue dans ce moment à Paris me paraît dépourvu de toute grandeur et il ne présente qu'un médiocre intérêt. .Te ne vois dans tout ce qui se passe qu'un sentiment qui soit \if et réel: l'envie et la haine que la supériorité oratoire de M. Guizot inspire à tous les hommes politiques. .T'aurais voulu que cet illustre homme d'Etat se fût retiré, car tout en croyant sa politique meilleure que celle de ses rivaux, je pense que son sacrifice est nécessaire pour apaiser l'irritation que 1840 a développée en France, et que tous les partis extrêmes, toutes les passions mesquines entretiennent avec tant de soin. J'ai vivement regretté que M. de Lamartine n'ait pas pris part à la discus-
sion (le Tadresse : il en aurait fait une lutte politi<iae au lieu qu'elle n'a été qu'une véritable querelle de sacristie. Je ne sais si un esprit morose trouble mon juj^ement, mais je vous assure que MM. Mole, Thiers et Guizot, se querellant au sujet de Pritrhîird. me font l'effet de chanoines qui se disputent l'administration des biens du chapitre. Sur votre recommandation j'ai lu Htllen Mid- (ileton ('). Sans partager en entier l'enthousiasme qu'il vous a inspiré, j'ai trouvé dans ce roman de grandes beautés ; ce qui m'a surtout intéressé • le tableau qu'il contient des tendances ca- '"•«^ de la portion la plus fervente de l'Kglise 1 -. Quant à l'héroïne, j'avoue à ma honte que je la trouve fort peu aimable et mériter jus- <iu'à un certain point le sort qui l'a frappée. Si ' jue li\Te de mérite avait paru depuis la dernière lettre que vous m'avez écrite, vous seriez bjiMi aimable de me le signaler, afin que je ne reste pas tout à fait étranger aux idées qui occupent le cercle social dans lequel vous vous mouvez. Au lieu des débats de la tribune, nous avons eu l'inimitable Taglioni ('). Je crois que cette
(1) EiUm MiédUkm. A taie, Ii>j /xi^y C;«9ryi«fia FMtHt^n. 3 vob., Londoo, 1&44.
'2 MarU Taj^ioni parut tar U •eko» éa théàtr» rojral de 1 i .u le 21 janvier 1H46 duu le baOal: L'alléwa d'amer^ eoiB>
année da moins nous n'avons pas à nous plaindre de notre sort. Taglioni a non seulement fait le charme de nos soirées, mais elle a fourni à la société de Turin un sujet inépuisable de commentaires et de discussions : inappréciable bonheur pour une ville ou , en dépit du proverbe , les jours -se suivent et se ressemblent tous. Le premier jour la sublime danseuse a été froidement accueillie; le public un peu grossier du parterre n*a pas saisi de suite tout ce que sa danse renferme de perfection et de grâce. Les gens de goût du pays étaient vivement alarmés, ils craignaient que la ville de Turin se rendisse coupable de la faute impardonnable de ne pas avoir applaudi Taglioni. L'un d'eux exprimait avec émotion ses craintes à un charmant prince russe, qui suit ou mène, comme vous le voudrez, le char de la divine danseuse (*). Celui-ci sans se troubler le rassura par ces mots profonds: « Ne vous étonnez pas de ce qui arrive, il est tout naturel que l'on n'apprécie pas au premier moment tout ce qu'il y a de siiMimc dan«; Tairlioni : il en est
posé par MonticinL Elle avùt alors 36 ans, étant née en 1^*00 à Stockholm. Elle avait épooaé en 1832 le comte Gilbert des Voisins.
(1) Le prince Alexandre Vladimirovitch Troubetzkoï, qui épousa plus tard la fille de Mari<» TagUoni, et mourut en 188H.
de même lorsqu'on entre pour la première fois dans la basilique de Saint Pierre; tant les œuvres du jrénie paraissent de prime abord simples et naturelles - . Le prince russe avait raison ; à la seconde apparition Taglioni a été vivement applaudie, et à la troisième elle a excité le même ».iitii..nviasme qu'on éprouve à Saint Pierre le \ i saint lorsque l'église est illuminée.
Mon frère me charge de le rappeler à votre souvenir. Si vous l'oubliez, vous commetteriez une grande injustice, car vous avez en lui un ami bien dévoué. Il a composé dernièrement quelques écrits philosophiques et religieux, et quoiqu'ils soient d'une orthodoxie parfaite, la censure ne loi a pas permis de les publier. Heureux résultat du sjTstème absolu ; exemple encourageant de l'emploi de la puissance du parti qui en France rérjame avec une si frénétique ardeur la lil)erté «le l'enseignement.
J'espère que les premiers journaux nous apporteront la nouvelle de l'élection de M. Michel Chevalier. S'il réussit, soyez as-sez bonne pour lui adresser mes félicitations.
Veuillez agréer l'assurance de mon amitié resliectueuse et dévi!»'"-
Camille de Cavoub.
xm.
(Turin) 11 avril riH45).
Madame,
Si j'ai si fort tardé à vous remercier de l'ai» raable intéK*t que vous avez bien voulu prendre au pauvre article mort-né, qui n'a pas pu trouver rhoHpit<ilité auprès de la dédaiç:neuse presse parisieime, ce n'est ni ingratitude, ni oubli. Depuis deux mois j*ai été, et suis encore, exclusivement préoccupé du triste état de santé des personnes qui nio sont les plus chères. M~ de Tonnerre d'abord a été à la mort ('). Presque guérie, elle souffre encore des restes d'une maladie inflammatoire que les médecins ne peuvent parvenir à déraciner tout à fait. Pendant que ma tante avançait lentement vers sa guérison, ma mère souffrait de plus en plus d'une maladie au cœur, dont elle porte le germe depuis deux ans ('). Voilà un mois que les médecins l'ont déclarée en danger. Plus d'une fois son état a empiré au point à ne plus nous laisser d'espoir. Cependant, après des crises douleureuses, elle s'est
(l> La ducheMo de Clennont Tonnerre, nôc de Sellon, de Genève, était stcur de la mère du comte de Cavour.
(2) Adèle de Sellon, de Genève, marquise de Cavour, morte en 181C.
toujours remise assez pour nous permettre de nous faire illusion sur les dangers qui la menacent. Dimanche dernier elle était si mal qu'elle a demandé à être administrée. Depuis lors elle a un peu pwnié, les médecins même prétendent qu'elle est mieux. Tependant elle est encore dans un état tel que d'un moment à l'autre elle peut reti)mlK?r plus bas que jamais.
Pour surcroît de peines ma respectable grandemère est dans soti lit avec une forte fièvre catharrale ('). Malgré ses quatre-vingt-quatre ans, elle snpi)orte son mal avec une force étonnante, et sur son lit de douleur elle n'est occupée que de ma mère, qu'elle a toujours chérie comme une fille bien aimée. Le triste tableau, que je viens de vous faire, vous expliquera mon silence. Quand même j'aurais eu l'esprit assez calme pour vous écrire, le temps m'aurait manqué, car pendant quelque temps j'ai été le seul individu de ma famille sur pie<l. Mon frère et mon père ont eu la goutte, et mon neveu a été saigné deux fois.
(1) FteaÇOiBo l'hilippiiM*, tiii<> <iii iiiiir(|uirt il)- Sal<--< ijc Dninut, ét«tt iiMM d« ectto illuNtro inni«on <l)i rh^iM ii> i|iii r.>iii|>t<-
fÊomà tM mambrw St. Km; \ ri'|>o<|u<* où
Mite laCtra tat écrite, elle • >n|uifl Philippe
Benso de C«Tour, grand-|>^re de Camille. Elle mourut le .'> avril 1940. Le comte 4t Cavoor aimait à rappeler parfoi», en «Muriant, «lu'il était un aiTi«re-lMV0a du «aiiit.
Hearensement ils sont tuus trois guéris et ils partagent avec moi le soin de nos chers malades.
Vos bons amis les Rorà ne sont guère dans un meiUeur état. Rorà souffre d'une attaque de goutte des plus violentes. La jeune marquise (*) t raine avec peine une grossesse qui lui ôte toutes ses forces ; enfin toute la famille éprouve la plus cruelle inquiétude pour l'état de M"' de Carrîi (*), qui paraît prête à retomber dans la maladie dont on a eu tant de peine a la guérir il )* a trois ans. Les médecins d'ici disent que leurs confrères de Pise la tuent par le régime qu'ils lui ont prescrit. Ses parents voudraient la faire revenir à Turin; mais ce voyage offre toutes espèces de difficultés, que la présence de son frère Emmanuel n'a pas encore surmontées.
Je ne vous parle que de choses tristes, chère Madame, je ne saurais vous entretenir d'autres choses. Aussi je vous quitte pour ne pas vous affliger tlavantage, bien sûr toutefois que vous sj'mpathisez avec nos peines et nos douleurs.
Croyez à mon respectueux et sincère dévouement.