C. Cavouk
21 juin (1857).
Votre lettre si bonne, si aimable, du 8 de ce MoiSy m'est pan'enue bien tard après un retard de bien des jours. Je me hâte d*y répondre pour vous assurer que les affidres et les soucis de la vie ministérielle n*ont ni efiacé, ni affaibli les souvenirs
que j'ai emportés de Paris de votre prcciense amitié. Au contraire j*en sens tous les jours le prix. Les orages de la politique, au milieu desquels je me débats depuis neuf ans, m'ont fait apprécier plus que je ne l'avais jamais fait les charmes de votre intimité, de ce coin du feu où Ton oublie les préoccupations les plus graves pour se livrer aux charmes d'une conversation aussi spirituelle qu'amicale.
Je vous remercie d'avoir suivi avec intérêt les luttes parlementaires que j'ai eu à soutenir à mon retour en Piémont. Elles n'ont été ni pénibles, ni dangereuses. En présence de l'hostilité déclarée de l'Autriche, les gens honnêtes de tous les partis se sont réunis autour du gouvernement. Je n'ai eu à combattre que des individus, les partis avaient disparu du sein du parlement.
Les événements ont amené le Piémont à prendre une position nette et décidée en Italie. Cette position n'est pas sans dangers, je le sens, et je sens tout le poids de la responsabilité que cela fait retomber pour moi. Mais elle nous était imposée par l'honneur et le devoir. Puisque la providence a voulu que seul en Italie le Piémont fût libre et indépendant, le Piémont doit se servir de sa liberté et de son indéi)endance pour plaider devant l'Europe la cause de la malheureuse pé-
ninsule. Nous ne reculerons pas devant cette tâche périlleuse. Le roi, le paj's sont décidés à T accomplir jusqu'au bout.
Nos amis, les doctrinaires, les libéraux, qui pleurent la perte de la liberté en France, après avoir aidé à Tétoufifer en Italie, trouveront peutêtre notre politique absurde et romanesque. Je me résigne à leur blâme, à leurs censures, certain que les cœurs généreux comme le vôtre, quelque soit d'ailleurs le jugement qu'ils portent sur nos principes politiiiues, sympathiseront avec nos efforts pour rappeler à la vie une nation renfermée depuis trois siècles dans un affreux tombeau. Si je succombe, vous ne me repousserez pas, j'en suis certain, et vous m'accorderez un asyle au milieu des vaincus éminents qui viennent se grouper autour de vous. N interprétez i)as cet épanchement comme indice d'une guerre imminente, rien n'est plus loin de ma pensés, mais uniquement comme l'aven que toutes mes forces, toute ma vie, sont consacrées à une œuvre unique : Témancipation de ma patrie.
Mon frère vous remercie de votre bon souvenir. II. vous est, comme moi, bien sincèrement aftailiè.
Croyez à mon inaltérable amitié.